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Vendanges

Publié le

Sur l'avenue Panchot, l'année passée, je marchais vers le Canigou sans doute
quand je marchais vers Nantes, pensais-je, ignorant que ce serait Lorient.
Ce n'était ni le bon moyen, ni la bonne ville. Ou c'est tout à la fois.
Quand à tout ce qu'on sème, vient le temps des récoltes.

 

Philippe LATGER
Septembre 2013 à Perpignan

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Qui ne veut pas de ces chaînes ?

Publié le

Je suis bien sûr heureux de la tribune qu'on me propose.
Heureux que l'on veuille m'entendre sur cette question soulevée l'année dernière.
Dans un texte publié ici, où je m'étonnais de l'absence de médias continentaux européens.
C'était plus une constatation qu'une idée géniale, qui l'aurait été si elle avait été suivie de faits.
Puisque, faute d'être un spécialiste des réseaux audiovisuels aux Etats-Unis, il se trouve en effet
que je regarde souvent les télévisions américaines, pour ma propre culture et mon propre plaisir,

et qu'il était simple d'observer que l'Europe, 56 ans après le Traité de Rome,
n'avait toujours pas l'équivalent de chaînes comme ABC, NBC ou CBS.
Chaque Etat américain a ses propres radios, ses propres titres de presse et ses propres télés.
Il y a des chaînes de télévision au Texas ou en Arizona, qui n'existent pas dans le Colorado,
des animateurs connus en Floride qui ne le sont pas dans le Nebraska ou dans l'Idaho.
Aussi vrai que chaque Etat fédéré a son Gouverneur élu au suffrage universel direct,
son propre Capitole et sa Constitution, chaque Etat a sa culture locale et son actualité,
avec autant de différences sans doute entre la Californie et l'Ohio, que l'on peut en trouver
chez nous entre le Portugal et la Suède, quand chacun a sa singularité et ses spécificités.
Sauf que, pour cimenter une nation aussi vaste, 50 Etats souverains sur six fuseaux horaires,
et 315 millions d'habitants jusqu'aux confins de l'Alaska ou de l'Etat d'Hawaï,
les Américains disposent de grandes chaînes fédérales, dites nationales, qui proposent
les mêmes programmes à tout le monde en même temps, de fictions et de divertissements,
de variétés ou d'information, qui créent autant de références culturelles communes.
Ainsi, si un jeune du New Jersey ne connaît pas forcément la petite vedette locale de l'Utah,
ou une mère au foyer du Nouveau Mexique ne connaît pas le présentateur du journal télé
qui monte dans le Dakota du Sud, tous connaissent Oprah Winfrey et Regis Philbin,
le Tonight Show de Jay Leno et les interviews de Barbara Walters.
Ne parlons pas ici de fédéralisme si vous ne voulez pas en entendre parler, peu importe,
le fait est que, s'il est heureux que le Royaume-Uni ait sa prestigieuse BBC,
formidable que la France ait France Télévisions, l'Espagne RTVE et l'Italie sa RAI,
pour ne parler que des services publics, cela ne nous empêchait pas d'avoir une chaîne,
visible par tous, que l'on soit sur la Méditerranée ou sur la Mer Baltique,
pour partager autre chose qu'un concours de chansons annuel.
Ce concours, aussi ringard soit-il, a le mérite en passant de montrer que
tous les obstacles techniques que l'on pourrait m'opposer, de langues comme d'horaires,
peuvent être contournés comme l'Eurovision nous le prouve depuis 1956.
Assez pour en conclure que les blocages ne sont pas de cet ordre.
Quand l'Amérique aussi, de son côté, démontre combien ces difficultés techniques
sont de faux problèmes, y compris pour des programmes en direct,
diffusés d'un océan à l'autre, simultanément, et jusqu'au beau milieu du Pacifique,
avec autant de langues parlées que de communautés ethniques, qui ne sont pas réductibles
aux seuls anglophones et hispanophones majoritaires dans un pays qui, je le rappelle,
n'a jamais eu de langue officielle.

Ce sur quoi il me faut travailler, ce n'est pas sur une argumentation pour convaincre
de tous les avantages et bénéfices que nous tirerions d'une telle entreprise.
Il me faut découvrir quelles forces ont empêché depuis le début la réalisation d'un tel projet.
Car bien sûr, je ne suis pas, tel le ravi de la crèche, rassurez-vous, dans l'état d'excitation

d'un gosse qui penserait avoir découvert l'eau chaude avant tout le monde, suis bien conscient
au contraire que je suis loin d'être le premier à y avoir pensé, quand, mieux que ça,
des professionnels qui pèsent ont dû tenter d'aller au bout, quand on n'imagine pas
que personne dans l'audiovisuel en Europe n'ait rêvé des parts de marché colossales
que représenteraient, ne serait-ce que pour les publicitaires, 500 millions de téléspectateurs.
A ce marché phénoménal, bien avant que nous ne soyons 28 Etats et aussi nombreux,
on imagine bien que si cela ne s'est pas fait c'est que cela ne fait pas l'intérêt de tout le monde.
Et je dois comprendre. Découvrir de qui cela n'arrangerait pas les affaires.
Quand les puissances en jeu doivent être d'envergure pour refuser une telle opportunité.
Je ne peux pas croire que la conquête d'un tel public, d'une telle audience potentielle,
n'ait jamais été menée uniquement par manque de discernement ou d'imagination.
Quand on voit bien avec la création d'Euronews, spécialisée dans l'information,
que l'Union a bien une politique audiovisuelle, même larvaire,
et que ces questions ont forcément été discutées, pour le public comme le privé,
entre les gouvernements, les grands groupes, à la Commission comme au Parlement.
Sont-ce les BBC, France-Télévisions, mais aussi Bouygues, Berlusconi ou Canal+
qui s'y sont opposés, et si tel est le cas, pour quels motifs ?
Est-il question ici aussi d'égoïsmes nationaux ? De la peur d'une perte d'influence ?
Ou les avantages financiers ne sont-ils pas aussi évidents que je ne les imagine ?
Le blocage est-il à un autre étage ? Plus politique ou géostratégique ?
Quand on comprend que de tels médias européens constitueraient mécaniquement,
outre une culture commune, une conscience de faire nation, et réveilleraient peut-être
des logiques institutionnelles et démocratiques dont la finance ne veut sans doute pas.
Il s'agit pour moi de comprendre qui un tel projet menace.
Au seul pragmatisme libéral, on ne se serait pas privé de telles opportunités financières.
Il faut donc envisager, et cela peut se comprendre quand la culture n'est pas un bien
de consommation comme les autres, que, la télévision notamment, avec son impact,
n'est pas une question dérisoire et inoffensive, même à l'heure d'internet,
qu'elle risquerait de fédérer les peuples avant de fédérer les Etats,
et qu'elle n'arrangerait pas ceux qui ont travaillé sans relâche depuis 1957
pour empêcher l'apparition d'une convergence et d'une intégration politique,
et d'institutions démocratiques qui viendraient contrarier la ploutocratie régnante.
Je ne suis pas particulièrement séduit ni excité par la théorie du complot,
mais je cherche à comprendre à qui profite cette absence de médias qui, pourtant,
promettent tant de bénéfices à tant d'annonceurs et d'industriels.

La télévision n'a rien de dérisoire ni d'inoffensif en effet.
Et dans la distribution des pouvoirs, il faut, au-delà de l'exécutif, du législatif et du judiciaire,
comprendre comme on l'a fait en reconnaissant le pouvoir de la presse à ses heures de gloire,
que l'équilibre des pouvoirs se fait en tenant compte de celui des médias de masse et,

puisque ces deux-là sont liés, en tenant compte de celui, dangereux, de l'opinion publique.
Parce que la presse et la télévision influent sur l'opinion, et d'autres pouvoirs très puissants
s'en servent assez pour diffuser leurs propagandes, qu'elles soient politiques ou commerciales,
elles sont considérées à juste titre comme un élément à part entière du mécano de l'équilibre,
de la paix civile, une des composantes du rapport de force qu'il faut organiser et maîtriser.
Le jeu démocratique ne consiste pas simplement à élire des représentants politiques.
Il consiste aussi à s'assurer que chaque pouvoir puisse être contrôlé par les autres.
Et qu'aucun d'eux ne puisse prendre le dessus sur les autres au point de les neutraliser.
Je joue peut-être, j'en conviens, un peu le ravi de la crèche tout de même,
en feignant de m'étonner qu'il n'y ait aucune chaîne de télévision continentale européenne,
dans un système politique évasif et fumeux, vaguement démocratique,
construit d'abord pour créer le monstrueux marché commun et la zone de libre échange
qui pouvaient mettre tout le monde d'accord, où seuls les députés du Parlement sont élus,
dans ce système merveilleusement opaque, de nominations et de contributions financières,
qui échappent à l'opinion, puisqu'il n'y a ni impôts, ni exécutif pour les prélever,
les gérer, en rendre compte, et aucune raison d'être transparent quand personne ne l'exige.
A ce " machin ", plus proche d'une organisation internationale que d'une structure politique,
plus proche du FMI que des Etats-Unis constitués et organisés, on voit bien que
le denier souci des bénéficiaires est de faire nation avec une culture populaire commune.
Lorsqu'ils peuvent penser qu'ils nous donneraient ici une des meilleures cordes pour les pendre,
et qu'aux intérêts à défendre, éveiller un sentiment d'appartenance à l'Europe serait malvenue.
Exalter le sentiment de nation européenne n'a manifestement jamais été encouragé.
Et l'on peut imaginer qu'il y ait quelques avantages à maintenir les divisions et les rivalités.
Quand on voit combien aider les Grecs a pu poser question par exemple.
Combien on passe son temps à comparer les économies françaises et allemandes.
Combien on passe sous silence l'arrivée d'un 28ème Etat dans l'Union.
Combien nous sommes dispersés dans les domaines diplomatiques et militaires.
Evidemment, des médias généralistes continentaux, cela deviendrait automatiquement
un liant entre peuples pour n'en faire qu'un, se découvrir une communauté de destin,
ouvrant une boîte de Pandore qui n'arrêterait plus des besoins vitaux de souveraineté,
et de citoyenneté, qui pourraient même imposer enfin des institutions démocratiques.
Voyons d'abord exactement ce qui freine et entrave, qui met les bâtons dans nos roues,
et nous pourrons considérer sérieusement les chances de réussite du Vieux Continent,
comme de tous les projets ambitieux et de bon sens dont nous rêvons pour lui,
c'est-à-dire pour nous.

 

Philippe LATGER
Septembre 2013 à Perpignan

      Une chaîne européenne

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Je ne parle pas de la lune.
Pas cette fois.
Mais je n'en pense pas moins.

 

Philippe LATGER
Septembre 2013 à Perpignan

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Paris salope

Publié le

Je suis sorti Gare du Nord. La ligne 2. Oui. Direction Porte Dauphine.
J'embrasse mes Parisiens. Je les aime. Je leur roule des pelles. Vous m'avez manqué.
Le métro aérien. Barbès-Rochechouart. Je redresse les épaules. Il se passe quelque chose.
Mon métro. Le Louxor. Le viaduc. Qui devient souterrain. La sonnerie.
L'ébranlement de tôle à la fermeture automatique des portes.
Je rentre de chez Anne Warin. Nous avons travaillé dans son appartement. Thé et guitare.
Ma princesse des 10 Commandements. Le clair-obscur de sa voix. Veloutée. Sensuelle.
Je tourne le dos au wagon. Me colle contre la vitre. J'ai envie de chialer.
Anvers. Pigalle. Je reviens de chez Irina. J'ai vu les enfants. Porte des Lilas.
Changement à Belleville. Je descends à Blanche. Je veux ma rue Lepic. Le Moulin Rouge.
Je vais retrouver mon Gary. Boire un verre au Lux Bar. M'abîmer les semelles sur les pavés.
J'ai le coeur brisé. Je suis déchiré. Aux femmes que j'embrasse. Aux hommes que j'embrasse.
A cette ville qui m'attire et à laquelle je me refuse, en petit pute d'allumeuse.
Qui va pleurer son dépit en terrasse du Nazir. Regarder le primeur s'inquiéter de sa mine.
On s'installe à côté de moi. On me console. " Où étais-tu passé ? Qu'est-ce que tu as foutu ?... "
Je relève le menton. Je vais voir le studio. Arriver à nouveau à mon Square Carpeaux.
J'entre dans la galerie W. Je suis surpris. On plaisante. On me taquine. Je réponds. Troublé.
C'est beau. Je ne sais plus où j'habite. Je traverse la rue Caulaincourt. Mon quartier.
Mon cimetière. Mes pompiers. Ma clinique. Mon boulanger. Lamarck.
L'appartement est habité. Je le salue. J'y trouve des visages que j'avais oubliés.
Je repars. Les ascenseurs du métro. Ligne 12. Le quai et sa voûte de carrelage.
Je ne sais pas de quoi j'ai envie. Je vais rejoindre Arnaud quelque part ? A Madeleine ?
Rue du Faubourg St-Honoré. On me sourit. Et je peux plaire. Je veux plaire.
Rive droite. L'hôtel Costes. J'ai quelques années de moins. Je prends un verre.
Un peu ivre, je cours rejoindre quelqu'un pour un concert à l'Olympia. Je suis en retard.
" Qu'est-ce qui s'est passé ? " Au shopping que je fais avenue de l'Opéra.
Il fait gris. Un gris qui ne me dérange pas. Quand j'ai pris tout le bleu de ma mer.
Je m'installe en terrasse du Café Beaubourg. On me drague en grec et en catalan.
J'avais oublié l'effet que ça fait d'être dragué par des gens qui ont de l'allure.
A l'abri d'une pluie fine. Je retrouve l'odeur de Paris et de son pavé mouillé.
" Un café s'il vous plaît. " Je ne bois plus de champagne. Je ne bois plus d'alcool.
Je n'ai pas rendez-vous avec Stéphane Facco ni avec qui que ce soit.
Je ne suis pas parti. Je faisais une pause. " Je n'ai pas dit mon dernier mot. "
L'art contemporain. Oui. J'aime ça. J'adore ça. Comme j'aime l'électricité.
Les trouvailles et les supercheries. Le génie comme l'arnaque. J'aime tout.
De l'hôtel de la rue St-Denis où il m'arrivait de descendre.
Jusqu'à la rue du Trésor où je respire des arômes familiers.
Je suis embrumé. Un peu perdu. Entre tous les possibles.
Je suis encore sexy. Paris me le fait croire.

 

Philippe LATGER
Septembre 2013 à Perpignan

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Coup de volant

Publié le

J'essaie les deux manettes tour à tour.
L'une pour baisser le dossier, l'autre pour le repose-pieds.
Et déjà, j'évalue que le fauteuil n'est pas assez large pour s'assurer un véritable sommeil.
D'un accoudoir à l'autre. Quand j'en avais bien conscience, déjà, en prenant mes billets.
Puisque j'avais déjà voyagé de nuit, essayé les deux formules, couchettes et sièges inclinables,
que je me rappelais qu'aucune des deux solutions n'était vraiment confortable,
que la seconde était dans tous les cas un cauchemar, puisque, comme dans les avions,
on passe son temps à tester des positions pour soulager son corps qui aimerait dormir.
Des gens s'affairent à ranger leurs sacs en hauteur sur la galerie destinée aux bagages,
sous laquelle sont déjà allumées des veilleuses pour chaque passager.
Il n'y a pas que des jeunes kamikazes qui ont choisi ce Corail par souci d'économie,
en se foutant pas mal d'avoir à sacrifier une nuit de sommeil.
Il y a des femmes seules. Des personnes âgées. Et même une famille complète.
Ici, une dame assez forte avec son petit chien. Qui partent s'installer à l'arrière du wagon.
Je regarde par la vitre. Côté fenêtre. Il fait déjà nuit. Je vois le bâtiment du Centre del Mon.
Ok. C'est parti pour dix heures. Je suis porté par un élan qui les réduit en miettes.
Dix heures dans une vie ne sont rien. Quand je ferai les mêmes le soir-même au retour.
Il y avait longtemps que je n'avais pas pris un train Corail. J'en reconnais les rideaux.
L'ouverture des portes. Cela me renvoie aux voyages d'une autre époque. Bordeaux.
Bordeaux St-Jean / Marseille St-Charles. En passant par Matabiau. Changement Narbonne.
Les allers-retours. Comme j'en ai fait sans cesse dans ma vie avant de te rencontrer.
Des Perpignan-Paris. Perpignan-Barcelone. Paris-Montréal. Sans avoir pu me poser nulle part.
Les avions et les trains. Voilà. Ce Corail dont je me rappelais bien. Son odeur. Ses couleurs.
J'allais traverser le pays, en urgence, parce que j'avais des choses à prouver.
Je serai dans dix heures à Paris Austerlitz.

" Je suis désolé, je ne pourrai pas... "
J'écris mon mail et déjà à ce stade, quelque chose me gêne, quelque chose me dérange.
"... je ne pourrai pas être là... " Il faut que je trousse ma phrase, que j'explique pourquoi.
Oui. Les plans ont changé et je n'aurai pas à aller à Paris cette semaine.

On me propose mieux, en Bretagne, à la fin du mois. Et il est temps de te le dire.
J'ai attendu jusqu'au bout d'être sûr. Et je venais d'en avoir la confirmation.
Ce mail était un soulagement, puisqu'il mettait un terme au suspense que je me suis fait.
Ne sachant pas moi-même ce que j'allais faire jusqu'à cet instant.
Mais quelque chose n'allait pas. " ...je ne serai pas là pour t'accompagner à l'aéroport. "
J'avance dans ma phrase, je dois écrire quelque chose, je dois te prévenir.
Quand, au hasard du calendrier, nous avions ici en effet, une opportunité de nous voir.
Je n'avais pas préparé une surprise. Nous en avions parlé. L'idée avait semblé te séduire.
Mais finalement, le défraiement espéré pour aller à Paris ne fonctionnerait que pour plus tard.
Pour aller en Bretagne. Je n'avais pas d'argent. Ni réservé des billets à l'avance.
J'avais regardé sur le site. La veille du départ, bien sûr, tout était devenu hors de prix.
Je n'avais pas les moyens de ce coup de tête. Et devais te l'annoncer tranquillement.
" ...nous sommes bien placés pour le savoir, on ne fait pas toujours ce qu'on veut. "
C'est ce que tu me dis souvent. " Je fais ce que je peux. " Sans doute.
Tu ne fais pas toujours ce que tu veux peut-être. Mais moi... Ecrire ça ?...
J'ai envoyé le mail avec un caillou dans la chaussure. Quelque chose n'allait pas.
Même si tu m'as retourné un petit mot adorable plein de compréhension.
La nuit qui a suivi, je n'ai pas fermé l'œil de la nuit.
Qu'est-ce qui m'était arrivé ?
Je ne sais pas ce qui me mettait le plus mal à l'aise.
Le fait de ne plus pouvoir venir te rejoindre comme prévu ?
Ou avoir écrit cette phrase terrible ? On ne fait pas toujours ce qu'on veut.
Avais-je pu écrire ça ? Moi ?... Comment avais-je pu me renier à ce point ?
J'ai rallumé la lumière dans ma chambre dans une sorte de bouffée de chaleur.
Il fallait que je me convoque. Que je retrouve celui que j'ai toujours été.
Je ne pouvais pas te laisser sur ce message débile et cette phrase stupide,
qui allait à l'encontre de mes convictions et de ma propre nature.

Le train a glissé pour quitter la gare, passer sur le pont de la Têt.
Des gens finissaient de s'installer à la lumière artificielle qui transformait les vitres en miroirs,
sans effacer la noirceur de la nuit au dehors qui était tombée sur le Roussillon où tu étais encore.
Tu ne partirais de ton côté que le lendemain matin, à l'aube, et j'avais dû prendre de l'avance

pour ne pas te manquer à ton arrivée à Paris, quand, ce qui ne devait pas en être une,
serait finalement une surprise, et que j'avais à cœur, dans l'urgence, de ne pas la foirer.
Je suis nerveux, tendu, et bizarrement serein. Ce que je fais ici me ressemble.
Et si c'est délirant, j'ai au moins le réconfort de me retrouver moi-même.
Je voyage léger. Je reviens demain soir. J'ai juste un petit sac que je glisse à mes pieds.
Avec une trousse de toilettes et des vêtements de rechange. Je n'ai prévenu personne à Paris.
Je me débarbouillerai et me changerai dans les chiottes de la gare ou de l'aéroport.
Ce ne serait pas la première fois. Quand je savais d'avance dans quel état j'arriverais à 7 heures,
tout à l'heure, demain, à Austerlitz, en ruines, avec les yeux gonflés, les cheveux en pétard,
la bouche pâteuse, courbaturé pour avoir dormi dans des positions improbables,
mais avec la détermination à l'air frais du matin, de mener à bien ma mission.
Nous sortons de Perpignan et je sais que je ne dormirai vraiment qu'après-demain. Dans mon lit.
L'allure du train commence à s'accélérer et je peux me laisser retomber sur le dossier du siège.
La place à côté de moi est encore libre. Je saurai à Toulouse si je pourrai en bénéficier.
Si personne ne monte pour la prendre d'ici là, à Narbonne ou ailleurs, ce sera mieux qu'espéré.
Je pourrai relever les accoudoirs et me ramasser en position fœtale sur la banquette entière.
Il est dix heures du soir. Et la nuit va être longue. Et cela n'a aucune importance.
Je n'ai pas écrit pour te prévenir de ce que j'avais finalement décidé,
de ce que j'étais en train de faire, nous étions restés sur ce mail épouvantable,
le pire signal que je pouvais te donner, ce " on ne fait pas toujours ce qu'on veut. "
Et je cherchais des lumières fugaces dans les ténèbres de ma fenêtre avec un sourire d'acier.
Faites ce que vous pouvez. Je m'appelle Philippe Latger. Et je fais ce que je veux.

Il était 4 heures du matin. J'étais dans mon studio. Ignorais mon platane.
La réservation était faite, détaillée, et je n'avais qu'à cliquer sur une dernière touche. Valider.
J'ai ouvert le site de ma banque pour accéder à mon compte et refait mes calculs.
J'allais trouver un moyen. Il n'y a que des solutions. Il était impératif que je te le prouve.

Evidemment, il aurait été simple de me faire une raison, et de lâcher l'affaire.
Ce n'était pas pour les quelques heures que nous aurions pu passer ensemble.
Ce n'était sans doute ni grave ni urgent. J'aurais pu me résigner et accepter mon destin.
Mais après trois ans de domestication, il était temps de te montrer mon vrai visage,
mon fonctionnement, l'application de ma pensée, et ma vie d'avant. C'était l'occasion rêvée.
Ne serait-ce que parce que c'était Paris. Et donc mon territoire. Il fallait que tu saches.
Le site de la SNCF attend toujours, sagement, que je presse l'option Valider.
Si emprunter de l'argent n'est pas une bonne solution, c'est une solution.
La seule qu'il me reste si près des échéances. Je recompte. A la main. A la machine.
La société propose ce service. Profitons-en. J'ai déjà des dettes et ça ne change rien.
Ou plutôt, ça change tout. Puisqu'à l'opération que j'ai faite, je peux revenir sur le site SNCF
qui a patienté avec son aller-retour à Paris en train de nuit, sièges inclinables.
Le départ est dans quelques heures. Le seul moyen d'être à temps à Paris pour te rejoindre.
Je clique sur Valider. Je paye avec ma carte bleue. Je note le numéro de réservation.
Je ferme la fenêtre et l'ordinateur. J'éteins la lumière. Et je peux m'endormir.

Après quelques heures de sommeil, je t'envoie un mail qui ne révèle rien.
Qui ne dit pas un mot de ce que j'ai fait la nuit dernière.
Pour te laisser dans l'idée que j'avais renoncé comme la situation semblait l'exiger.
J'ai rejoint ma sœur pour quelques expositions Visa sans lui en parler non plus.

Nous sommes allés à l'Hôtel Pams, boire un verre Place de la République au soleil.
Mon corps tendu à l'approche de ce que j'allais lui infliger pendant deux jours.
Bon sang. A quarante ans. Je peux encore le malmener un peu. Qu'est-ce que ça veut dire ?
Ma sœur rentre chez elle et je file à la gare pour retirer mes billets à une borne.
Je retourne chez moi pour préparer mon baise-en-ville. Personne n'est au courant.
Pas même Virginie qui m'appelle au téléphone et à qui je fais la conversation.
Un œil fiévreux sur l'horloge. Il ne me reste qu'une heure. Il faut que je me douche.
Il me faut vingt minutes pour retourner à la gare à pied. J'essaie d'abréger.
De ma main disponible, je tente d'avancer, je fourre des choses dans mon sac,
le chargeur du téléphone portable, les billets, mes papiers, ma carte bancaire...
Virginie raccroche finalement et je peux foncer, passer sous la douche.
Quand je sais que je n'en prendrai plus jusqu'au surlendemain.
Je me sèche et m'habille, essaie de ne rien oublier quand je suis déjà en retard.
Je ferme l'appart, dévale les escaliers, et me mets à courir sur la place.
J'aurais dû partir cinq minutes plus tôt. Cinq minutes qui suffisent à faire la différence.
Je cours dans les rues de Perpignan, croise des gens qui me connaissent de vue,
me regardent pour certains comme si j'étais complètement dingue, et pour d'autres,
comme s'ils savaient ce que j'étais en train de faire et qu'ils m'encourageaient.
Comme dans les comédies romantiques américaines,
je cours pour te rejoindre. Pour la beauté du geste.

Nous arrivons à Narbonne et mon cœur commence à peine à se calmer.
J'avais couru à perdre haleine et il avait failli se perdre sur la distance.
J'avais relâché la foulée à plusieurs reprises pour reprendre ma respiration.
Place Arago. Place de Catalogne. Ai remonté l'avenue de la gare au pas de course.

J'avais transpiré et ruiné finalement la seule douche permise pour un moment,
tentais de me convaincre qu'à mon zèle cette coquetterie était totalement dérisoire,
et je me concentrais désormais sur les forces qu'il fallait réunir pour passer cette nuit.
Personne n'est monté à Narbonne. Ni à Lézignan. Ni à Carcassonne.
Pour s'asseoir dans le fauteuil à côté du mien.
Des képis blancs arpentaient les wagons, avec leurs carrures et leurs uniformes,
jusqu'à la gare de Castelnaudary, à la lumière des seules veilleuses encore allumées.
Des gens ronflaient déjà. Ici et là. Ce qui me mit à l'aise. S'il me fallait le faire à mon tour.
J'avais quarante ans et le sprint que j'avais fait dans Perpignan m'avait tout de même coûté.
Lorsque c'est à ces situations que l'on prend conscience de certains changements.
Relatifs au vieillissement. Auquel j'opposais ma fougue amoureuse intacte avec autant de rage.
Il n'y a pas qu'à toi mon amour, que je viens prouver des choses. Je m'extirpe à moi-même.
Je devais me prouver que je n'avais rien abandonné de ma volonté de vivre.
Comme je l'entends. Avec mes coups de tête et mes coups de volant. Dans l'urgence.
Personne ne sait, pas même toi qui prépares tes bagages, que je suis dans ce train.
Je suis le seul à savoir où je suis. Et c'est un plaisir dont j'avais oublié la violence.
On ne fait pas toujours ce qu'on veut, hein ?... Faux. Archi faux.
Cela me coûterait cher, mais c'est le prix justement qui s'impose pour ma démonstration.
Aussi vrai que notre histoire prétendue impossible dure depuis déjà trois ans,
je suis dans ce train, je roule vers Paris, et serai demain matin à Antony pour te cueillir.
Mes paupières sont lourdes. Mais je sors sur le quai fumer une cigarette. Symbolique.
En gare de Toulouse. Où j'ai eu d'autres vies.

Je n'ose pas bouger. Raide dans mon fauteuil. A l'étroit entre mes accoudoirs.
Au moindre mouvement, un chien jappe et dérange tout le monde.
Mon dossier grince. Réveille le chien. Qui, surpris, aboie aussitôt comme un réflexe.
" Chut... tu vas réveiller tout le monde. Tout va bien... rendors-toi... "

Il est sur les genoux de maman. Juste derrière moi.
J'essaie de changer de côté sans faire grincer mon fauteuil.
Un peu plus loin, rebelote. " Tututut... Tais-toi. Chut... Fais dodo ! "...
Finalement, après Brive-la-Gaillarde, je m'autorise à m'allonger au mieux sur les deux sièges.
Je plie les genoux. En chien de fusil. Mon biceps comme oreiller. Vais tenter de dormir un peu.
A cette longue ligne droite qui nous sépare de Paris et du jour qui arrive à vive allure.
Oui, mon amour. Rien n'est impossible. Et c'est mon credo. Quand on veut, on peut.
C'est ce que nous avons prouvé déjà. Malgré les contraintes et les obstacles.
Je sais que tu diras que tout cela n'était pas nécessaire, mais ça l'était pour moi.
Quand il était important pour moi de te montrer deux choses.
D'abord, aux trains et aux avions, aux terminaux d'aéroports et aux portes d'embarquement,
ce qu'a été ma vie pendant tant d'années, quand j'y suis, à Paris, à Roissy, dans mon élément,
ensuite, servir ma théorie selon laquelle tu ne fais pas ce que tu peux, mais ce que tu veux,
quand tu n'as pas à t'en excuser, que tu es libre des choix que tu as fait, que tu fais,
même lorsqu'ils ne sont pas en ma faveur, qu'il faut les assumer, qu'ils sont défendables,
à partir du moment où l'on a conscience en effet que l'on est toujours, quelles qu'elles soient,
dans les situations dans lesquelles on a décidé de se mettre ou de rester.
Bienvenue chez moi mon amour. Orly. Antony. Le RER B. Roissy. C'est ma vie.
Bienvenue dans ma vie d'avant. Et je ne pouvais pas ne pas être là pour t'y accueillir.
Toi qui m'as toujours connu sans argent, cloîtré dans mon studio du parvis et du platane,
tu dois voir que je n'ai pas toujours vécu de cette façon, voir l'autre partie de l'iceberg,
tout ce qui me leste, à la surface de l'eau, voir où j'ai erré des années à ta recherche,
éprouver les heures d'ennui et d'attente aux halls d'aéroports et aux vols transcontinentaux,
partager un peu de cette réalité qui fut la mienne, d'autres vies possibles en ce monde,
quand on peut choisir de les vivre toutes.

Je sors à Austerlitz et reconnais aussitôt le beffroi de la Gare de Lyon.
Je sens physiquement que je suis chez moi. Et je suis ému de rentrer.
En pilote automatique, je vais prendre mon métro, et puis le RER.
J'ai le temps d'un café dans une brasserie. Où je peux faire un brin de toilette.

Antony. Où tu ne devrais pas tarder à apparaître. Me reconnaître. Sans surprise.
Puisque tu as l'intuition et l'idée que ce que j'ai pu dire ou écrire de moi était vrai.
Je suis Parisien. Je l'ai toujours été. Je le sens au petit noir que je vide dans ma bouche.
Indifférent à la grisaille et au crachin qui seraient tristes à pleurer si je n'étais pas chez moi.
Si je ne m'apprêtais pas à te retrouver sur le quai. T'accompagner quelques heures.
Sûr de mon effet. Sûr de ce que je fais. Avec toi. Depuis trois ans. A Perpignan.
Dans les comédies romantiques américaines, tu m'aurais sauté au cou.
Mais je te connais et ne m'étonne pas que tu ne l'aies pas fait. Peu importe.
Je pose mes pierres. Ce qui compte est que tu vois d'où je viens et où je vais.
Qu'il n'y avait pas de mythomanie et que je ne me contente pas de rêver ma vie.
Que tu prennes conscience que cette étape à Perpignan est une escale,
qui prendra le temps qu'il faudra pour installer la confiance et notre histoire d'amour.
Quand j'aime ma vie d'aujourd'hui, mais que j'ai toujours aimé ma vie d'avant.
Lorsqu'il faut comprendre que c'est la même. Avec son implacable cohérence.
Celle de ne rien m'interdire a priori. Celle de tout bouffer et donner à la fois.
Sans compter. De tout explorer pour ne pas avoir le regret de mourir avec trop de remords.
La fidélité est un voyage et une expérience que je ne connaissais pas et que j'aime découvrir.
C'est aussi exotique que la jungle du Chiapas ou la baie de Hong-Kong.
C'est aussi grisant que les soirées de Première et les plateaux de tournage.
Et c'est plus voluptueux que les nuits alcooliques à se vomir soi-même.
Paris et toi. Ensemble. Et c'est moi qui crois rêver. Qui me suis fait plaisir.
Le stress et le trac sont trop grands à ce stade pour que tu puisses en tirer quelque chose.
Tu as un avion à prendre et mille choses à appréhender, à penser ou à craindre.
Mais chez toi, il y aura un moment où cela t'apparaîtra dans toute son évidence.
Et c'est une excellente nouvelle, crois-moi. Dans la vie, on fait toujours ce qu'on veut.
Cela n'empêche pas de regretter ou de ne plus comprendre des choix que l'on a faits.
Mais ce sont toujours nos choix. Même quand on finit par l'oublier.
Et au sourire que tu me fais, je ne peux que comprendre les miens.

 

Philippe LATGER
Septembre 2013 à Perpignan

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Sainte Claire

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Le bâtiment sinistre est contre le glacis de la citadelle. Qui fut urbanisé depuis.
Il est construit dans la marche qui descend dans la ville médiévale dont il fait partie.
Un peu à l'écart de la rue des Augustins et de la rue Grande la Réal. Charles Quint.
L'édifice fut d'abord le Couvent des Clarisses. Au XVIème siècle.
A une période où Perpignan n'a déjà plus la prospérité des Rois de Majorque.
J'ai vécu un temps à côté. Suis passé devant mille fois. N'y étais jamais entré.
Ce monument inquiétant l'est resté pour une raison simple.
Il fut toujours un lieu d'enfermement.
Puisqu'après les religieuses de Ste-Claire, vint le tour d'autres détenus.
Transformé en prison à la Révolution Française.
Il fut le centre pénitentiaire de la ville pendant deux siècles.
La Ville de Perpignan l'avait finalement récupéré pour le rénover
et y ouvrir des galeries d'exposition.
Nous sommes un dimanche de septembre et Visa bat son plein.
Ma sœur vient me rejoindre. Nous y allons sans y réfléchir.
Passée la porte, une sensation étrange vient m'envahir.
J'ai 40 ans et Perpignan me faisait encore des mystères.
J'y étais revenu depuis trois ans et j'étais troublé.
Troublé d'abord de pouvoir encore y découvrir des choses.
Pénétrer des lieux où je n'avais jamais mis les pieds.

Ici comme ailleurs, je ne m'intéresse pas aux photos quand j'en prends.
Des centaines de cadres installés, alignés dans les salles, comme autant de fenêtres
ouvertes sur l'actualité, la misère du monde, les guerres et les famines,
toutes les catastrophes qui furent couvertes par des reporters intrépides.

Ces enfilades de photos à perte de vue. Des effets dont nous avions l'habitude.
25 ans de Visa. Déjà. Et l'impression de connaître d'avance ce que nous allions voir.
Du Brésil et de la Birmanie. De l'Egypte comme de l'Iran. De Cuba ou de l'Indonésie.
Au Couvent des Minimes. A St-Dominique. Je ne regarde pas les photos.
Je regarde le spectacle de gens venus voir ces photos dans ces monuments incroyables.
Et je prends des photos des photos. Avec le jeu des reflets et des éclairages.
L'objet est le festival. L'objet est le patrimoine historique qui l'accueille et l'abrite.
A Ste-Claire, je découvre des couloirs vétustes qui conduisent à une chapelle étrange.
Les murs sont décrépits, lézardés, abîmés comme aux incendies ou aux bombardements.
La hauteur sous plafond est celle des basiliques qui furent consacrées.
Je situe un chœur, surélevé, sous un dôme couronné d'un oculus octogonal,
où je viens prendre une vue d'ensemble.
Le mur qui lui fait face est barré d'une haute coursive qui me fait froid dans le dos.
Une petite passerelle étroite, à bonne distance du sol, à laquelle on accède par une porte,
en coin, doublée d'une cage métallique, récente, une sorte de sas dont il me semble entendre
le cliquetis des clés comme le grincement atroce, dont le tintement glaçant devait résonner,
sous les voûtes et des puits de lumière, couvert par le chahut dont il fallait venir à bout,
puisqu'il était évident que nous n'étions plus dans un lieu de prières et de recueillement.

Je sors par un petit couloir aussi large qu'un passage secret. Et quelques marches.
Avec une sensation particulièrement désagréable. Pour arriver au cloître.
Où retrouver l'air et la clarté du jour peut soulager un peu.
Pas de colonnes et de chapiteaux travaillés. Seulement des arcs. Sans fioritures.

Un carré parfait de galeries sobres. Monacales. Dont la moitié fut déjà rénovée.
Le chantier est en cours et l'autre moitié est encore sous les échafaudages.
Le ciel est gris. Une petite pluie fine vient m'écraser davantage dans la consternation.
Une tour d'angle, lugubre, surplombe la cour, ressemble moins à un clocher qu'à un mirador,
pourrait nicher davantage de corbeaux que de mouettes, en horrible beffroi qui semble rappeler
qu'ici, on ne protège pas l'intérieur de l'extérieur mais précisément l'inverse.
J'ai perdu ma sœur qui s'est attardée sur des photos de l'exposition.
Je suis seul avec ce lieu qui me prend à la gorge.
Aux puissantes grilles des fenêtres, trois fois trop renforcées pour leur taille,
il me semble entendre les hurlements des heures d'émeutes et de mutineries.
De petits rectangles peints couleur rouille attirent mon attention sur le mur derrière moi.
Je m'en approche avant de découvrir qu'il s'agit d'un alignement de judas.
Je soulève un cache métallique, pivotant sur sa vis, pour voir ce qu'il y avait derrière.
Je regarde et suis pulvérisé par le désastre que j'y découvre. Une cellule. Dans son jus.
En trouvant d'autres aussi sordides à chaque ouverture dissimulées dans les rectangles peints.

Pour accéder à l'étage, il faut rejoindre l'escalier, que l'on gagne en passant, au coin du cloître,
sous un arc sur lequel je déchiffre des mots qui me glacent le sang. " Quartier des femmes ".
Séparées des hommes sans doute. Mais incarcérées dans le même établissement.
Je rejoins les couloirs qui encadrent la cour avec l'impression de visiter un hôpital psychiatrique.

Il y a là les vitrines du Centre de Documentation des Français d'Algérie,
qui y a installé son musée, lui aussi, très émouvant.
Je me faufile entre deux pour entrer dans une cellule accessible.
La porte épaisse à verrous énormes laissée ouverte me permet d'être là. Au milieu.
Dans une pièce de 10m2 où l'on pouvait enfermer jusqu'à six personnes m'a-t-on dit.
Un bac à douche de ciment dans un coin. Une table et son tabouret de métal fixés au mur.
Je n'ai aucune pensée à cette heure pour les religieuses de Ste-Claire.
Je suis avec les détenus. Dont on sent la présence. La rage et la folie.
Je lis des graffitis intacts : " y'a t'il une vie aprés la mort ". Quelqu'un a répondu : " OUI ".
Une grande bouteille est dessinée ici. Plus loin une tête de loup ou de renard. Des prénoms.
Et ici : " je coner la nuie de ta mort ". Gravé au crayon. Ou quelque chose d'approchant.
La pièce est petite. C'est haut de plafond. Ce qui rend la surface au sol d'autant plus réduite.
Et j'inspecte les murs où je découvre des inscriptions rouges. De cette encre organique.
Le sang. Avec ses coulures. Des lettres de sang séché dessinées sur ces murs impitoyables,
prêts à écraser les dernières parcelles d'humanité de ceux que l'on jetait derrière.
Deux pièces de métal y sont scellées. Quand j'imagine ce à quoi elles pouvaient bien servir.
Comme enchaîner les prisonniers les plus agités ou dangereux,
pour les autres comme pour eux-mêmes.

Je suis loin de Visa. Et je crois rêver.
J'entends que les prisonniers furent détenus ici jusqu'en 1985.
J'essaie de me souvenir. 1985. J'avais douze ans.
Et je me rappelais en effet de la construction de la nouvelle prison.

Sans savoir la situer dans le temps. Mais c'est une époque que j'ai connue.
J'avais douze ans. Je vivais à Bompas avec mes parents.
Et des êtres humains, quoi qu'ils aient pu faire, étaient enfermés dans des lieux pareils.
La peine de mort avait déjà été abolie. En 1981. Mais les conditions de détention...
Je les découvre trente ans plus tard avec effroi. Dans cette cellule où je suis bouleversé.
Les stigmates sont là. Le lieu est encore habité. Et un détail finit de me crever le ventre.
Une clarté venue du fond de la pièce se fait et détourne mon regard. Sur un carré de lumière.
Un carré pas plus grand qu'un écran d'ordinateur portable dont la luminosité s'est intensifiée.
A un mètre du sol. Sur le mur. Un rayon de soleil. Venu de l'extérieur. Et je lève les yeux.
Dans la direction opposée. Pour trouver très haut, contre le plafond, hors d'atteinte,
une petite lucarne avec ses barreaux, qui laissait entrer les signes d'une éclaircie au dehors.
Un dimanche de septembre. Le soleil pouvait être là à un mètre du sol. Autour de 18 heures.
Je ne sais pas quelles pouvaient être les heures de promenade. Je ne sais rien.
Si ce n'est que tout être humain ne pouvait devenir qu'une bête sauvage et fou à lier,
à être privé ainsi, pas seulement de liberté, mais de toute dignité.
Bien sûr, la plupart du temps, on ne finissait pas dans ce genre d'endroits par hasard.
Et il est normal de mettre les criminels à l'ombre, hors d'état de nuire,
pour protéger la population, la société, de leurs pulsions et de leurs méfaits.
Mais à la barbarie de leurs actes, on voit celle de la réponse, qui indique que, décidément,
la barbarie est une spécificité humaine, largement partagée quand elle peut être collective.
J'étais enfant encore, lorsqu'en France, pour empêcher un criminel de récidiver,
on pouvait prendre le parti de le décapiter, sans que cela ne choque personne.
Bien sûr, les assassins et violeurs d'enfants ne méritent sans doute aucune pitié.
Et l'urgence a toujours été, heureusement je suppose, d'éviter de nouvelles victimes
de fous dont on ne savait que faire, sinon les enfermer à vie ou les exécuter.

Je ne pleure pas sur la beauté des roses effacées de l'époque des Clarisses.
Et ce n'est pas aux religieuses que je rends hommage.
Quand les monstres dont la société ne voulait plus, ici, étaient tous des humains.
Le XVIème siècle est trop loin pour moi quand j'ai là des fantômes d'hier,

dont nombre contemporains, qui me disent beaucoup sur l'ignorance de nous-mêmes.
Aux fous que l'on a lobotomisés comme aux assassins que l'on exécute.
Je pleure sur notre impuissance à nous sauver autrement que par la prière.
Comme sur le mal que nous nous faisons, sans être capables de l'anticiper comme de l'éviter.
En 1985, on entassait ici des hommes et des femmes, pour des raisons évidentes de sécurité.
Et ce n'est pas tant aux erreurs judiciaires que je pense, qu'à notre manque de ressources,
quand nous sommes toujours désarmés face à tout ce qui nourrit le crime.
Des inégalités sociales aux pathologies psychiatriques, tout me vient comme un gâchis, amer,
absurde, et je ne peux m'empêcher de penser à tous ces êtres humains que l'on a abandonnés.
Un constat d'échec qui me brûle. Quand j'ai conscience que les prisons sont pleines.
Et que les conditions de détention ne sont pas meilleures aujourd'hui que celles que je découvre.
Nous sommes incapables de faire autrement que de mettre ces gens à la poubelle.
N'avons pas d'autres choix que l'enfermement quand nous ne comprenons rien à nous-mêmes.
Action/Réaction. Si tu voles, on te coupe la main. Si tu violes, on te coupe la bite.
Sans chercher à comprendre comment on en vient à voler ou violer.
Ce qu'il faut de manque, de privations, de frustrations ou de colère pour en arriver là.
Et en 2013, nous enfermons toujours les fous que nous ne savons pas soigner.
Sans avoir su progresser ou si peu sur les mystères de notre propre nature.
Je sors dans la rue chercher l'air avec une enclume dans la poitrine.
Terrifié par les limites de notre civilisation et notre indifférence.
J'entends des conversations autour de moi. " J'ai habité ici, en face, fin des Années 70.
On les voyait et on les entendait. C'était encore une prison à l'époque. Tu te souviens ?
Il y avait des rats énormes, gros comme des chiens.
- Oui, je m'en rappelle, ils lâchaient les bergers allemands contre les rats... "

 

Philippe LATGER
Septembre 2013 à Perpignan

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Pour des milliards d'années

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Le vieux qui me regarde me fait un sourire. J'essaie de lui en faire un aussi.
Le sien semble incrédule soudain. Une grimace. Celle que je me fais dans la glace.
Je ne peux pas le croire. Les cheveux gris d'abord. Dont la texture a changé avec la couleur.
Je le sens sous la douche. Au shampooing. Ce ne sont plus des cheveux mais des poils. Drus.
Mes cheveux. Eux qui étaient si soyeux au rinçage, entre mes doigts. Quelque chose a changé.
Le mouvement naturel aussi. A la longueur. Le poids se répartit différemment il faut croire.
Bon sang. Cela avait déjà un peu grisonné. Mais sur les tempes seulement. Là où il faut.
Pour donner l'impression d'une maturité qui savait encore être sexy.
Le tour des oreilles. Qui reste toujours court même quand je laissais pousser le reste.
A une époque où je faisais encore ce que je voulais, quelle que soit la longueur.
Mais voici que cela devient indiscipliné. Quel merdier.
Je ne peux pas me plaindre paraît-il. Je ne suis pas prêt de souffrir de calvitie. Ok.
Il y a de la matière et du volume. C'est entendu. Mais tout de même.
Ce qui faisait homme d'expérience fait homme négligé. Je vais couper court.
Il n'y a que tondue que cette jungle peut encore flatter ce qu'il reste de moi.
Car voilà le problème. Avant de séduire les autres, j'aimerais bien me reconnaître.
Et je regarde. De profil. De trois-quarts. Par en dessous... Rien à faire.
Je ne me reconnais pas.

Dis-moi que je te plais. Rassure-moi.
Quand tu ne m'as connu ni ado, ni jeune homme.
Ni à la décade glorieuse d'une trentaine conquérante. Où je poussais le vice jusqu'à être vulgaire.
Jusqu'à porter du Kenzo et du Paul Smith. Hugo Boss. Ralph Lauren. Arrogant et conformiste.

L'époque où je pouvais me détruire au bulldozer du whisky sans craindre quoi que ce soit.
Pas même pour mon apparence. Quand j'avais une santé en béton armé.
Les cartouchières et les poches pleines. M'abîmant dans les bordels parisiens avec délice.
Voilà mon amour. Tu me rencontres au moment de passer à la caisse. La note est salée.
Quand j'ai des poils blancs dans la barbe comme dans ma toison pubienne.
Que les joues commencent à se détendre, changeant la ligne des mâchoires,
et que les dents, en plus de se déchausser à vue d'oeil au retrait des gencives,
ont de plus en plus de mal à dissimuler les bienfaits du café et de la nicotine.
Ceci dit, j'en conviens, tu m'as rencontré il y a déjà trois ans.
Et je pouvais peut-être encore sourire franchement sans l'air de m'excuser.
Lorsque le soleil que tu m'as inspiré aussitôt a dû transfigurer un visage acceptable.
Puisque j'ai pu avoir cette beauté réveillée à la tienne. Comme si je l'avais reflétée.
Convoquant ce qu'il me restait de jeunesse et d'enfance à l'éblouissement.
Et puis, c'est naturel. Mon bébé... Tu m'as rencontré quand j'avais 37 ans.
Le bel âge que voilà, que tu n'as pas encore, idéal pour séduire et tomber amoureux.
Je ne sais pas ce que tu vois. Si tu trouves aux rides de mes yeux le pli de mes sourires.
Et ce peps, malicieux et gourmand, dont débordait un gosse que j'avais cru perdu.
Toi qui l'as repêché. Sais-tu dans quel état ?
Quand je ne suis plus certain d'être encore moi-même.

Mon visage a changé. Ma peau et mes cheveux.
Mon sexe a changé. Et mon corps tout entier.
Avec l'impression que le désastre s'est accéléré en quelques années à peine,
en quelques mois peut-être, quand je pensais mépriser ou me foutre de ce genre de choses.

Qu'est-ce qui m'effraie le plus ? D'ailleurs... Je me le demande.
Le fait d'avoir pris dans la tronche ? Ou le fait de m'en désoler ?...
Je dois me concentrer sur les regards que tu me donnes. Sur ton regard de jouvence.
Lorsque c'est dans tes yeux que je me dématérialise, que je me désincarne,
puisque je n'y ai plus d'âge, ou que je les ai tous.
Nos visages très près. Nez à nez. Nous sommes quatre pupilles noires.
Tu regardes l'enfant et l'adulte, le jeune et le vieux, l'avant et l'après.
Peu importe. A nos regards fermés sur nous-mêmes, le temps reste dehors.
Désarmé. Impuissant. Et son travail sur moi n'a aucune importance.
Et dans tes yeux, ça y est... je crois que je me reconnais. Je crois que je me retrouve.
A tout ce que j'identifie à mon être et à mon existence. Tout ce que j'ai aimé.
Quand je reconnais tout ce qui m'a fait du bien sur cette putain de terre,
et tout ce que j'ai choisi, patiemment trié et sélectionné, pour me construire,
pour grandir, et pour me définir, à mes propres yeux.
Tu concentres le meilleur de tout ce qui m'a plu en quarante ans de vie.
Comment ? Qui je suis ? Est-ce là la question que je me pose ici ?
Je suis l'Espagne et la Méditerranée. Je suis l'été. La musique et le drame.
La soif de vérité. Le goût pour la bonté comme celui des flammes.
Je suis ce que je voulais, ce que je désirais, tout ce que j'ai rêvé.
Et comme tu es tout cela, l'équation est facile, c'est ce qui me fait dire
que je suis enfin toi.

Aux regards aimantés, c'est ce que je ressens.
Quand je ne sais plus qui regarde l'autre. Qui est qui de nous deux.
Et mon regard dans la glace devient plus indulgent lorsque je pense à toi.
Mon image tout à coup peut se recomposer, au prisme d'un amour qui relève du miracle.

Tu penses à moi peut-être et je suis traversé. Comme par la lumière.
Mes cheveux sont moins blancs et mes dents sont moins jaunes.
Mes yeux brillent d'abord de leur candeur espiègle et d'émotion soudaine.
J'ai aperçu le gosse qui était toujours heureux. Et j'ai les yeux qui brûlent.
Puis j'ai vingt ans de moins. Puis j'ai dix ans de moins. Et l'âge de la rencontre.
Je me retourne sans prendre garde, sur la Place Molière, et je suis fusillé,
attrapé, et immobilisé dans un regard sublime où j'ai vu dans l'éclair venu me foudroyer
toute ma vie défiler et tout ce qui allait suivre, ce qui était bon signe,
quand cela me disait : tu ne vas pas mourir.
Bien sûr mon amour, je n'allais pas mourir, quand je venais de naître.
Et dans le dérèglement absolu du Big Bang, c'est une étrange chose que je peux vérifier.
Je me vois dans la glace avec cette certitude. Je ne vieillirai plus si je vieillis avec toi.
Je ne pourrai plus vieillir. Je ne pourrai plus mourir. Si nous sommes ensemble.
On peut tout m'enlever. Amygdales et molaires. La viande et le péché.
Je peux perdre mes dents. Je peux perdre mon souffle. Je peux tout répudier.
Lâcher. Abandonner. Faire le deuil de ce monde si tu es avec moi.
Mes cheveux, à la cire, peuvent faire illusion. Je lisse par ici. J'ébouriffe par là.
J'ai trouvé quelque chose qui est un bon compromis.
Et j'attends, satisfait, ta caresse, tes baisers, tes mains qui me décoiffent.
Pour des milliards d'années.

 

Philippe LATGER
Septembre 2013 à Perpignan

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Soleil et raisin sec

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Du Cacolac ? Quelle hérésie...
Avec tout le respect que je dois au lait chocolaté français,
c'est le Cacaolat catalan qui est une madeleine pour le quadra qui vous parle.
Un après-midi à Rosas, qui n'est pas Barcelone, j'en conviens, mais où réside mon père,
est l'occasion sans doute d'acheter de l'alcool, du tabac et de faire le plein d'essence.
Mais à tous ces produits toxiques qui m'écoeurent d'avance, il y a autre chose,
qui réveille le bonheur de mon enfance aussi sûrement que l'eau de Cologne Lavanda Puig.
Il y avait ces débuts de soirées à Pryca, à l'entrée de la ville, où nous faisions des courses.
Quand il fallait faire du stock autrement qu'aux petites épiceries de Castelldefels.
Et nous avions droit en sortant à un cornet de churros, chauds et sucrés,
qui nous récompensaient d'avoir été bien sages au cours de l'expédition.
Parmi les provisions que nous ramenions en masse, puisque nous étions nombreux,
dans notre havre de paix sur la plage, planqué entre l'aéroport et la ville de Sitges,
il y avait ces bouteilles de plastique, brunes et jaunes, qui régaleraient les mômes.
Au matin, le soleil était déjà haut et brûlant à travers l'immense pergola de verdure
que faisaient ensemble tous les pins parasols du parc dont les branches se mêlaient.
A moitié réveillé, les yeux encore gonflés de sommeil, je sortais du lit avec appétit,
sans faire de bruit pour ne pas déranger mon cousin qui dormait encore dans la chambre,
jouais de la poignée pour ne pas la faire grincer, et descendais le grand escalier vert,
plein du bonheur d'être là, pour gagner la grande salle à manger et la cuisine voisine,
par laquelle nous sortions dans le jardin merveilleux où je pouvais enfin courir.
J'en traversais une partie pour rejoindre la cuisine d'été où mes parents petit-déjeunaient déjà,
s'étonnaient comme chaque matin de me voir debout si tôt, et l'on me versait une rasade
du fabuleux nectar dans un bol de faïence vert anis ou bleu pâle qui participait au goût.
Castelldefels a le goût de la résine des pins, de la Lavanda Puig et du Cacaolat.
Mes lèvres sur la terre cuite vernissée, je sens sous mes pieds la chape brûlante de ciment,
et le bien que me fait ce chocolat à boire à son passage dans mon œsophage.
Mes lèvres à mon bol, j'ai 8 ans, j'ai 10 ans, 12 ou 16, et c'est ta bouche que j'embrasse.
Et c'est toi que je bois sans pouvoir être rassasié. Avec autant d'appétit que de gourmandise.
Quand le soleil sur mes épaules, dès 9 heures du matin, me rend incandescent.

A Rosas, je suis plus vieux. Mais solaire. En retrouvant le goût du lait chocolaté.
Et je souris quand je peux enfin connecter le bonheur du présent à celui du passé.
Ma mère est morte. Elle n'est plus là pour m'accueillir à la table du petit-déjeuner sous les pins.
Les pins ne sont pas les mêmes. Ce n'est pas le même parc ni la même maison.

Et je regarde une autre piscine, sur une autre terrasse, dans un même pays.
Mon pays catalan. Moi qui ne le suis pas. Mon paradis terrestre.
Je retrouve l'odeur des cheveux de maman, à peine perceptible, et le son de sa voix,
aux parfums de résine et aux pignes qui tombent comme à Castelldefels.
Je brise la coque des pignons sous un vieux marteau pour m'en régaler et m'en noircir les doigts.
La cloche du chiffonnier tinte à l'heure de la sieste et je cours au portail quand je ne la fais pas,
que je ne l'ai jamais faite, pour voir passer le petit âne triste qui tire sa charrette.
Je n'aime pas dormir. C'est une perte de temps. Quand je veux dévorer l'été en entier.
Sans en perdre une miette.
Trente ans plus tard, je bois le Cacaolat à la bouteille. Et c'est ta bouche que j'embrasse.
Je lui roule des pelles. Je l'avale avec toi. Et je sens le bien que tu me fais au passage.
Au sourire perdu de l'ange qu'était ma mère, j'ai gagné le sourire de l'ange que tu es.
Et je connecte le présent au passé. Quand, d'une branche à l'autre, les pins sont tous si près
qu'ils forment une même toile pour nous faire de l'ombre et protéger nos têtes.
Les coques de l'eucalyptus me griffent les talons autour des palmiers où je marche pieds nus,
dans la partie du parc où personne ne va, où je suis seul au monde, comme un explorateur,
à fantasmer sur les têtes de tigres qui cracheront de l'eau aux orages de septembre.
Je caresse un tronc d'arbre. Je caresse ta nuque. Je sens la pulsation de la vie, de la sève.
Du haut de mes neuf ans où, les sens en éveil, j'embrasse toutes les voluptés du monde.
Il y a des aloès et d'énormes agaves. Les fusains taillés qui bordent des allées.
Et le perron sinistre de l'entrée, condamnée, dont on ne se sert jamais, dont j'aime le mystère,
et où je rêve à t'attendre, prêt à t'accueillir en maître des lieux, aux marches du palais.
Est-ce que je rêve encore ?... Ce n'est pas Barcelone. C'est la baie de Rosas.
Et je n'ai plus dix ans. Mais la gueule de mon âge. Avec mes cheveux blancs.

Mon père est toujours là et peut me voir vieillir.
Rit aux souvenirs que j'évoque en reposant une bouteille bue goulûment.
Brune et jaune. En plastique. Quand j'ai toujours été incapable de boire du lait pur.
Oui. Il a connu ces décades de bonheur à la pinède de Castelldefels.

Les bols de faïence vert anis de la cuisine d'été. La cloche du chiffonnier.
Du Cacaolat. Une des rares choses dont je pourrais vider une bouteille entière cul sec.
Un lien avec cette époque où j'apprenais la sensualité. Et la chance que j'avais.
L'émoi est intact. A la beauté du monde. A sa diversité. Sa générosité.
Quand je découvre encore. Avec la même fièvre et la même candeur.
Papa, faut-il le dire... je suis très amoureux. Comme je l'ai toujours été.
Comme je ne le fus jamais.
Je ne le lui dis pas. Il s'en doute peut-être. Ne pose pas de questions.
Quand je le remercie de ce qu'il m'a donné. De lieux, de souvenirs, et d'émerveillements.
Dans ce foutoir de churros, de peinture, de tabac, de résines, de lumières et d'écumes.
Il y a l'iode et la sève, comme la mousse à raser et cette eau de Cologne.
Le café du matin. L'odeur du pain grillé. Le chlore de la piscine comme l'ambre solaire.
Les grillons de la nuit. Les cigales de la sieste. La gouache dans les doigts.
Comme la poudre noire des pignons que j'adore. Le parfum fruité du sable chaud de la plage.
Où je fermais les yeux pour apprendre à sentir, arrêter de penser, et n'être que vivant.
Il m'apprend à plonger. Au bord de la piscine. Au-dessus de la tête de lion en tête de couloir.
Le couloir du milieu où je nagerai sous l'eau comme je nage en toi sans avoir besoin d'air.
Mon père peut m'expliquer, je suis encore petit, et dans mon slip de bain je peux tendre les bras,
mon corps frêle se détend comme un ressort, pousse la margelle brûlante des pieds,
et à ma pénétration dans l'eau, comme un missile, je sais que je suis dans mon élément,
que c'est en toi que j'ai plongé, que j'avance comme une torpille heureux de te rejoindre,
comme on revient dans le ventre de sa mère, sauf que c'est mieux que ça.
J'en conviens quand je passe sur ma barbe une main d'homme mûr.
Ma fossette noyée dans le poil et les rides, j'ai perdu mon visage au milieu des années.
Mais je suis connecté à l'enfant que j'étais. Au ventre de ma mère. Et au Cacaolat.
A tout ce que je suis capable de quitter et de laisser partir.
Puisque je suis au monde. Que j'y suis avec toi.
Et qu'il est mieux qu'avant.

 

Philippe LATGER
Septembre 2013 à Perpignan

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L'Eucalyptus trempé

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L'Eucalyptus trempé

La pluie fait pisser de l'eau aux têtes de tigres de terre cuite.
Les gargouilles soulageant les terrasses de la maison de Castelldefels.
Aux trombes d'un orage venu rincer les pins des ocres du sirocco.
J'ai ramené du sable fin dans mon maillot et mes cheveux quand j'attends la trouée.
La température a baissé. Mon bronzage décline aux départs de septembre.
Barcelone a déjà le regret d'elle-même. Au salon où l'on allume mille ampoules du lustre.
C'est la nuit en plein jour et la fin de l'été, aux semonces militaires des roulements de tonnerre.
La rentrée scolaire menace le môme que je suis, pieds nus dans la maison où j'ai trouvé l'abri.
Loin de l'école. A bonne distance. A deux cents kilomètres. Derrière la frontière.
La lumière de juin est déjà du passé. La chaleur de juillet. L'euphorie des vacances.
La foudre s'électrocute. Quelques secondes avant que le ciel ne craque et se déchire.
A ce second séjour de la saison. Celui de la clôture. Aux guitares qui me disent this is the end.
Une semaine pour fermer la maison. Dont je caresse les portes et les poignées de cuivre.
Le bois verni de la rampe. Dans l'escalier qui me hisse jusqu'aux chambres désertes.
Jim Morrison me masturbe. Me conduit dans la salle de bains au carrelage de métro parisien.
Face au miroir, l'eau de Cologne vient m'ouvrir la poitrine à chaque inspiration.
Les cousins sont partis, sont rentrés à Toulouse. La tribu a levé le camp. Abandonné les lieux.
Et je pleure déjà sur les feux d'artifices et les nuits étoilées, sous les arbres, des dîners délicieux
où le bonheur ne promettait plus rien sinon d'être éternel.
La pluie criblait de balles la surface de l'eau. Celle de la piscine. Comme en ébullition.
Frissonnante des ronds éclatés aux impacts de gouttes météores bombardées sans relâche,
changeant le bassin bleu turquoise en un chaudron du diable ou en boueux marécages.
L'été m'avait trahi. Le bonheur ne tient pas. Ni le temps. Ni la route. Pas même ses promesses.
La DS dans l'allée devient une menace. Elle me ramènera sur les terres de France.
Où je devrai rentrer.

Les boiseries, à la pluie, dégagent une odeur qui me serre le cœur.
Les dalles sous mes pieds relient mes jambes à la bâtisse que je ne veux plus quitter.
Je fais corps avec elle. Tapis sous la pinède. Nous étions mélangés.
Et ses têtes de tigres vomissaient ma rancune.

Les Doors résonnaient dans la cage d'escalier, aux mesures dédoublées sous l'effet de réverbe.
Couvertes par les détonations de l'orage romantique qui déchaînait ses gerbes
de foudre et de regrets.
Tout est allé trop vite. Je ne veux pas rentrer.
Et je rêve de toi que je rêve déjà, ne connais pas encore,
qui caresse mon corps avec mes propres mains.
Le soleil peut se faire discret, il revient peu à peu, quand il réapparaît.
Vient compter les victimes sur le champ de bataille. Du désastre fumant.
Je sors sur la terrasse dominant la piscine qui a repris son bleu originel comme si de rien n'était.
Et du haut de quinze ans, je me fais la promesse de me faire confiance et de te rencontrer.
Je n'aime pas le collège. Aimerai mieux le lycée. Je n'aime pas la rentrée.
Je sais que tu existes et je te trouverai.

 

Philippe LATGER
Septembre 2013 à Perpignan

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Je te garde

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Je te veux. Je te suis. Je suis toi. Je te tiens. Je te vis. Je te prends.
Quand la ville s'ouvre dans la chaleur d'une nuit de l'été qui résiste.
On danse le tango à la barbe de la Loge. On joue la sérénade sous les arcs de St-Jean.
L'amour ou le manque de toi est brûlant sur la moindre pierre, le pavé et le marbre.
Je respire à la nuit. L'été n'est pas fini. L'été n'en finit pas. Et mon amour non plus.
Que Perpignan est douce. Que Perpignan est belle.
Et je m'étonne ce soir de n'en avoir fait le tour. 
Elle a la caresse de ta main dans mes cheveux.
La fièvre de ta bouche entrouverte à la mienne.
Des tablées de festins sont restées vides sous des parasols poussiéreux.
Aux lumières timides de guirlandes oubliées dans les arbres.

La fête n'est pas loin. Je l'évite de mon pas de chat qui parcourt les ruelles.
Les pupilles grandes ouvertes comme des pleines lunes phosphorescentes.
Les façades et les portes cochères me reconnaissent. Quand je les connais toutes.
Des gens du monde entier sont venus voir défiler l'actualité sur une musique jazz.
Aux arcs brisés du Campo Santo dont j'ai été chassé.
Les magnolias de la place Arago n'ont rien perdu de leur charme
.
Les étudiants célèbrent la rentrée Chez les Copains où dînent des amis.
Et des voix gitanes égosillent leur plainte contre la musique brésilienne de Jobim.
Ma ville-monde. Bancale et décrépite. Aux palais vétustes et aux mystères indemnes.
Elle a l'éclat de ton sourire émouvant, merveilleux, magnifique, rassurant,
qui me rend tout petit comme ce lionceau dans les pattes de sa mère.
A l'abri du chaos. Du désordre. Et des pires torpeurs dont je n'ai pas besoin.
La fontaine n'est pas sèche. Et l'arbre est silencieux puisque sans tramontane.
Il paraît immobile dans son coin minéral, blotti dans mes fenêtres.
Il connaît tout de nous. Le jeu que font nos ombres sur les murs de la chambre.
L'heure de ton arrivée. Celle de ton départ. Je lui porte un regard qu'il sait reconnaissant.
Mon platane. Humilié par un sabot de bancs débiles de galeries marchandes.
Rien ne peut être grave. Quand on aime comme moi. Et notre espèce humaine.
Et la vie que je mène. L'être humain qui est toi. Que je veux. Que j'égrène.
Que je suis. Que je prends. Que nous sommes. Qui hante cette ville.
Où je suis si heureux. Où j'ai aimé t'attendre. Où j'aime te trouver. Où je te veille.
Où l'on se garde. Libres d'être nous-mêmes, d'être ensemble, quand bon nous semble.
Le catwalk à pas de velours à l'abri des regards et des fureurs du jour.
Aux heures où tous les chats reprennent le pouvoir sur leur propre territoire.
C'est le rictus du diable qui pointe sous mes moustaches, posté sur ma corniche.
Avec l'air victorieux du savant fou à lier qui a trouvé la formule.
Celle pour laquelle les hommes seraient prêts à tuer père et mère.
Celle du bonheur et de l'éternité. Plus chère que les secrets de l'univers.
Qui n'en a plus pour nous. Qui nous faisons confiance.
Et recréons le monde.

 

Philippe LATGER
Septembre 2013 à Perpignan

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