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Les dessous du Palma

Publié le

Il y a sous le Palmarium deux arcs au moins qui méritent leur éclairage.
De ce treillis métallique digne des grandes heures de la Révolution Industrielle.
Ce n'est pas la Tour Eiffel, mais tout de même, nous sommes au tout début du XXème siècle,
et le Palmarium est une figure emblématique de Perpignan au même titre que le Castillet.
1907 me dit-on ? C'est possible. Nous avions ici un vestige de l'Art Nouveau.
Et il fallut tout un lot de nouvelles technologies pour poser cette coquille sur la Basse.
La rivière se précipite sous les voûtes sombres d'un pont si large qu'il est devenu place,
et des projecteurs judicieusement positionnés pourraient sans doute en dévoiler les secrets
à qui se promène sur le quai Vauban ou sur Sadi Carnot à distance nécessaire.
Le Palmarium n'est pas seulement la carapace de tortue que l'on connaît en surface.
Et si cette dernière mérite à elle-seule une mise en lumière à l'issue d'une rénovation,
un nettoyage s'impose aussi en-dessous, lorsqu'il sera féérique, et dans l'esprit de l'époque,
de montrer la beauté étrange, animale, végétale, des jupons de fonte et de rivets de l'ensemble.
C'était l'ère bénie du chemin de fer dont les rails répondaient aux structures de gares délirantes.
Où les grands magasins étaient tout aussi monstrueusement monumentaux et révolutionnaires.
Quand des deux que nous avions, les Dames de France en donnent encore la mesure.
C'était le temps du tramway et des bouches de métro d'Hector Guimard à Paris.
Celui des Expositions Universelles éblouissantes et de la fièvre moderniste de Barcelone.
Antoni Gaudi sublimait le Passeig de Gràcia. Et Gustave Eiffel effectuait d'autres miracles.
Lorsqu'aux extravagances superflues, l'utilitaire se payait le luxe d'être à lui-seul esthétique.
Au-delà de la marquise du cinéma du Castillet, la Basse ouvre une perspective étonnante,
et ses eaux s'amuseraient à refléter la débauche de poutres et piliers savamment éclairée,
qui de nuit finiraient de donner à l'édifice son air de vaisseau spatial toujours avant-gardiste.
La question des enseignes qui s'y succèdent est un autre débat que je n'ouvrirai pas.
Je me contente ici de dire que le joyau que nous connaissons n'est qu'une partie émergée.
Et que nous gagnerions à mettre le Palmarium en valeur au complet.

 

Philippe LATGER
Juin 2013 à Perpignan

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En tête-à-tête

Publié le

" Fais attention Francis, non... laisse-moi faire. "
Alice attacha elle-même la ceinture de sécurité avant de fermer la portière.
Elle contourna l'auto, sur ses talons, dans un tailleur rose façon Chanel.
C'est elle qui conduisait. Depuis longtemps. Francis n'y voyait plus grand-chose.
" Tu es un danger au volant ! " avait-elle décrété il y a déjà cinq ans.
Soixante-sept ans de mariage. Imaginez. Elle l'aimait son Francis.
Maquillée, coiffée, la belle Alice s'installa dans la petite Peugeot 208.
C'était dimanche. Ils allaient déjeuner en amoureux.
Elle arrangea sa jupe. Et mit la clé dans le contact.

Nous étions arrivés en même temps qu'elle.
Elle nous prit même la place idéale qui se trouvait à l'ombre d'un pin.
Ma soeur finalement avait dû laisser l'auto en plein soleil un peu plus loin.

C'était la fête des pères. Nous allions rejoindre le nôtre. Dans un restaurant de l'Empordà.
L'arrière-pays de la Costa Brava. La Catalogne espagnole. A dix minutes de Rosas.
C'est là que papa, comme bien d'autres personnes âgées, s'était trouvé une maison.
Une colonie toulousaine. Le lieu idéal pour la retraite. Aux hivers doux. Au bord de la mer.
Le mois de juin évidemment pouvait être d'une chaleur féroce. Et nous cherchions la fraîcheur.
Sur le grand parking poussiéreux, déjà, ça sentait la Péninsule Ibérique et les vacances.
Nous l'avons traversé pour accéder au parc ombragé du restaurant qui grouillait de monde.
De chevelures blanches et grisonnantes essentiellement. Et c'était une drôle d'impression.
Ce que cela pouvait provoquer de sensations physiques et de mélancolie.
Mes nièces étaient là pour faire chuter la moyenne d'âge. Sans grand succès.
Lorsque les jeunes étaient rares. Puisque même les enfants s'avéraient être quinquagénaires.
Nous nous présentions pour préciser que nous avions une réservation.
Nous sommes passés devant la Peugeot 208.

De grandes tablées joyeuses s'étalaient sous les mûriers platanes et les parasols.
Nous avons suivi une dame dans le dédale bruyant jusqu'à la nappe immaculée
autour de laquelle nous avons pris place avec la profonde inspiration qu'on prend avant l'effort.

Nous n'allions pas nous laisser abattre. Nous allions profiter de ce repas avec notre vieux papa.
En refusant la vague d'effroi et de tristesse qui hésitait à nous envahir dans un lieu pareil.
Une ambiance de maison de retraite pouvait rendre ce restaurant pathétique.
Et j'ai dû me ressaisir en apercevant quelques personnes ici ou là qui déjeunaient toutes seules.
J'ai dû me reprendre quand me vint une envie de chialer grotesque. Mon père me parlait.
" Pardon ?... " Non, merci papa. Je ne boirai pas de vin. Nous étions en famille.
Comme la plupart des convives alentour. A quelques exceptions près.
Il y avait quelques couples aussi. Plutôt attendrissants. Amoureux et bien mis.
Alice, elle, était rayonnante. La poudre de riz colorant sa peau paraissant moins ridée.
Le maquillage n'était pas grossier. Juste ce qu'il fallait pour rehausser les couleurs.
Elle s'installa face à Francis qui semblait un peu diminué. Mais c'était jour de sortie.
Et elle n'était pas disposée à s'apitoyer. Bien au contraire. Et elle aimait s'occuper de lui.
Le restaurant offrait un buffet ouvert, et c'est elle qui prit tout en main.
" Tu voudras des poivrons ? Tu aimes les poivrons... "
Elle lui servait de l'eau dans son verre, s'assura qu'il ne manquait de rien.
" Non, les anchois, c'est trop salé, tu n'y as pas droit... "

Je les regardais faire. Du coin de l'oeil. Bouleversé.
Elle s'éloigna d'un pas sûr pour aller chercher les entrées sous un chapiteau.
J'imaginais ce qu'avait dû être leur vie. Peut-être qu'Alice tenait sa revanche.

A quatre-vingt-cinq ans. Francis avait été beau. Il avait eu des maîtresses. C'était arrivé.
Mais elle avait tenu bon. Et pas seulement pour les enfants. Pour son couple d'abord.
Désormais, toutes ces histoires étaient derrière eux. Seul le présent comptait. Plus que jamais.
Et Alice, en fin de partie, savourait sa victoire. L'homme d'affaires était devenu dépendant.
Dépendant d'elle. Et elle n'avait pas la grimace affreuse de celles qui profitent de la situation.
On sentait qu'elle était heureuse. Enfin. Elle ne cherchait pas à lui faire payer quoi que ce soit.
Les scènes, les humiliations, la colère, la rage, le désespoir... tout cet enfer... c'était ailleurs.
C'était une autre vie. Et autant d'épreuves qui rendaient leur amour encore plus sublime.
Parce qu'il y avait eu l'indulgence. Parce qu'il y avait eu le pardon.
Francis avait fait des bêtises. Mais c'était son homme. Son seul amour. Son mari.
Et elle savait qu'elle avait eu sans doute sa part de responsabilités parfois. Ici ou là.
A certaines périodes où elle l'avait délaissé sous prétexte de s'occuper des enfants.
Elle revint, droite et digne, dans son tailleur rose, le regard malicieux,
avec deux assiettes généreuses de hors-d'oeuvre.
Je me suis amusé de découvrir une débauche de charcuterie grasse,
acceptable il faut croire pour le régime de monsieur qui fut privé d'anchois.

Tous ces vieux bien portants avaient un appétit d'ogre.
Mon père le premier avait un sacré coup de fourchette.
Le chorizo. Le boudin. Les fruits de mer. Les calamars. Tout y passait.

Deux générations, enfants et petits-enfants, observaient cela avec un mélange attendu
d'écoeurement et d'admiration, lorsqu'elles en ingurgitaient la moitié avec peine.
C'était un ballet entêtant, sous le soleil accablant du déjeuner, à l'heure espagnole,
où des gens s'agitaient partout, allaient assiette vide, revenaient assiette pleine,
échangeant parfois des sourires ou de petits commentaires amicaux.
" Je vous conseille le jambon serrano. Il est délicieux... " Tout le monde parlait français.
Y compris notre voisine de table. Qui faisait la conversation à son époux.
Ma soeur et mes nièces me consultent. C'est bien la dame qui nous a pris la place de parking.
Que j'ai décidé d'appeler Alice parce que ça lui va bien. Dans son tailleur façon Chanel.
On me dit à voix basse. " Tu as vu ?... Elle parle toute seule. " Ce fut un électrochoc.
Une décharge électrique. Et un crève-cœur. Non. Elle ne déjeunait pas seule.
Francis n'était pas mort l'année dernière. Il l'avait accompagnée cette année encore.
Il se tenait dans son fauteuil, face à elle, sous les mûriers platanes.
Certes, il se contentait de manger et de l'écouter. Quand il ne disait pas un mot.
Mais c'était parce qu'Alice parle tout le temps. De toute façon.
Elle avait garé sa Peugeot 208 sous le pin parasol. Avait réservé une table pour deux.
Elle avait passé du temps à se faire belle pour lui. Mais ne lui avait pas ouvert la portière.
La chaise ne pouvait pas être vide. Il y avait quelqu'un à qui elle s'adressait.
Un homme que j'ai décidé d'appeler Francis parce que ça lui va bien.
Avec qui elle passait un moment délicieux. Dont elle continuait à s'occuper.
Qui partageait sa vie comme ce repas. Seul à seul. En tête-à-tête.
Quand elle pouvait sourire. Tranquille et bienheureuse.

 

Philippe LATGER
Juin 2013 à Perpignan

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Au bord de l'épuisement

Publié le

L'état de fatigue est tel que je n'ai pas d'autre choix
que faire la paix avec moi-même.
Mon esprit démissionne et fait confiance à mon corps.
Mon corps démissionne et fait confiance à mon esprit.
Je ne promets aucune révolution immédiate,
quand je ne renonce à rien de ce que je voudrais transmettre.
De progrès. De justice. Ou de démocratie.
Lorsque, à cette heure, mes ambitions n'ont rien de mégalomaniaque.
Lorsque, à cette heure, je sais que les suivantes me verront affiner ma pensée.
Puisque j'apprends tous les jours. Assez pour rendre humble.
Même si écrire est une immodestie. C'est aussi l'aveu que l'on n'a pas le dernier mot.
Que je chercherai toute ma vie en sachant que je ne pourrai pas l'atteindre.
J'apprends des vérités différentes des miennes. Qui m'apprennent la prudence.
Je voyage et découvre le monde, à chaque jour qui passe, même sur le kilomètre carré
de la petite ville médiévale où je me suis égaré sans pouvoir en sortir.
Perpignan est plus vaste qu'elle en a l'air. Et je le suis avec elle.
Chaque verrou que je fais sauter m'épuise aussi vrai qu'il me renforce.
Je ne promets pas de trouver de solutions. Quand j'aimerais être utile.
Pas pour être aimé, quand je le suis tellement et que je sais ma chance,
mais parce que c'est une exigence comme une éducation. Une raison de vivre.
Ma fatigue n'est pas une douleur. Elle est même agréable.
Elle me libère un peu. Et je peux l'accueillir.

Je sais dans les bras de qui j'aurai mon vrai repos.
Et je tiens sur mes nerfs jusqu'au moment béni de l'étreinte-refuge.
Où l'homme pourra se retirer. Redevenir un gosse.

Mais peut-être devrais-je cesser de mélanger les genres.
Quand je perds mes lecteurs entre philosophie, poésie et fiction, politique et romances.
Peut-être devrais-je séparer, pour être plus précis, les discours, les idées,
comme mes intentions, classer et ordonner chacune des disciplines,
lorsque j'ai parfois du mal à me positionner en faisant abstraction de certaines digressions.
Je ne prétends être que moi-même. Vous me pardonnerez.
Vous le faites sans doute si vous êtes encore là.
Je ne prétends pas être historien, philosophe, politique, journaliste, poète ou romancier.
Quand je ne suis rien de tout cela, et que je ne fantasme ni convoite aucun de ces statuts.
Je n'en ai rien à foutre. Je n'ai jamais cherché à être quelqu'un. Rien d'autre que moi-même.
Et c'est exténué que je me sens proche du but. De ce que je veux dire.
Je n'ai pas même l'intention de justifier mon travail d'une quelconque façon.
En disant par exemple que " si mon expérience personnelle pouvait aider des gens ",
comme on le sert souvent dans les éditions pour vendre de l'autofiction ou autobiographie.
Puisque le noeud de ma vie n'est jamais qu'essayer de comprendre ce qu'elle est.
Comprendre qui nous sommes. Ce que nous faisons là.

J'ai la faiblesse souvent de me présenter à mon avantage.
Mais je n'hésite pas non plus à plonger mes deux mains dans mes pires aspects.
Qui ne sont pas la suffisance, le narcissisme, et la paranoïa. Il y a plus grave sans doute.

Et j'ai l'idée chrétienne de vouloir progresser. Que Dieu existe ou non.
Je viens ici penser et sentir à voix haute tout ce qui me traverse.
Si je mélange tout, c'est parce que je suis mélangé.
De philosophie, de romance, de politique, d'histoires et de grossièretés.
Et en parlant d'Europe, je peux dire je t'aime à l'amour de ma vie, lorsque ça me bouleverse.
Ce n'est pas hors sujet. Ce n'est pas digresser. C'est même la même chose. Une même énergie.
Quand tout ça n'est que moi. Et que j'ai la paresse de faire croire que ce serait mieux que ça.
Quel Tartuffe je serais en m'inventant poète. Chroniqueur ou expert.
Spécialiste en quoi que ce soit. Quand je ne maîtrise rien de mieux que ce que j'écris là.
J'affirme sur une ligne, que les institutions prévalent sur toutes les politiques.
Sur la suivante, que je meurs d'amour pour un être que j'adule.
Que notre seul ennemi n'est autre que nous-mêmes quand nous aimons souffrir.
Et que personne au monde ne peut nous faire plus de mal que nous nous en faisons.
Au moment où j'abdique, prêt à aimer dormir, peut-être même à mourir,
j'embrasse la fatigue comme un cadeau précieux dont je fais une force.
Si je n'ai pas d'enfants, je leur écris quand même, que c'est extraordinaire d'être un être vivant.
Que c'est extraordinaire d'être là pour l'écrire. A quatre heures du matin. Une nuit de juin.
Qui restera fixée quelque part dans le désert du web. Parmi des milliards d'autres.
J'aime l'humanité. De ces gens que je sais à ceux que je devine.
De tous ceux qui sont là, et ceux qui ont été, comme ceux qui seront.
Quand nous sommes singuliers et la même personne.

Je suis trop épuisé pour pouvoir asséner.
Trop fatigué ce soir pour avoir peur de pouvoir me tromper.
Je me trompe volontiers. Je suis prêt à l'admettre.

Quand je n'ai plus la force de polémiquer et de croiser le fer.
Je n'ai que celle de faire durer la nuit et la douce faiblesse qui se répand ici,
cet alanguissement qui me porte vers toi, mon amour, qui apparaît toujours
au détour d'une ligne,
qui se déploie de ce côté-ci de l'ordinateur qui ne peut être le vôtre,
à moins que je sois vous, que vous ne soyez moi, et qu'il n'y ait plus d'écrans.
Peu à peu, avec moi, puisque vous êtes là, à ce niveau du texte,
vous glissez gentiment vers le bas d'une page où je vais m'endormir,
et daigner vous porter jusqu'à ce point final.
Que je retarde un peu pour dire que je vous aime.

 

Philippe LATGER
Juin 2013 à Perpignan

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June is back

Publié le

Que le silence est beau. Qu'il est doux. Qu'il est pur et profond.
Sensuel et léger. Aux fenêtres grandes ouvertes sur la rue et la nuit.
Pas de boucan de fêtes. Aucune agitation. Pas de circulation.
Mais juste ce silence de chaleur éventée d'après la canicule.
Il n'y a que le ventilateur d'Ordi VI, une voiture au loin peut-être, et puis plus rien.
Quand même les oiseaux se sont décidés à fermer leur gueule et taire leur chahut.
Qu'il est beau ce silence. Il me plaît. Il me berce. Quand je n'ai pas sommeil.
Quand je veux justement profiter de ce moment de grâce qui n'existe qu'en juin.
Le soleil, finalement, a brûlé la nature et la ville comme il devait le faire.
Dans l'étuve d'une auto, j'ai retrouvé le goût de la vitre baissée, du coude ébouillanté
à la tôle cuisante, aux métaux en fusion, dans l'éblouissement d'un trop-plein de lumières.
Qu'il était bon et violent de reprendre la mer, de reprendre le ciel, de reprendre l'été.
Et cette chaleur atroce que mon corps reconnaît comme il reconnaît l'alcool.
J'ai l'empreinte du soleil, comme celle du whisky. Deux drogues pour une vie.
Qui rappellent la fête. Le bonheur. La jeunesse. La candeur. Le trac d'avant l'ivresse.
Il y a des sensations qui en réveillent d'autres. Et cette chaleur-là en réveille beaucoup.
Le désir de séduire. Le désir d'être aimé. De tomber amoureux. D'embrasser tout le monde.
De rêver en fumant à l'amour de sa vie. Sans avoir à souhaiter quoi que ce soit de plus.
Le crépuscule est sublime, bien que plus torturé, ambigu, partagé, entre des choses contraires.
Quand on peut s'étonner d'y trouver un pincement qui sent l'incertitude ou la mélancolie.
Mais c'est à ce silence, imposant, impérieux, que tout se stabilise. S'installe dans mon lit.
J'aime le respirer. A ses abricots mûrs. Aux cerises de Céret. Comme au vin des Corbières.
Je l'inspire et je vis, je renais, prêt à embrasser ton corps et la planète entière.
Ma peau a rajeuni. Mes membres sont robustes. Ma poitrine élargie peut tout s'approprier.
D'un monde voluptueux que je prends et partage. Contenant. Contenu. Aux frontières fondues.
Je ronronne la nuit à l'harmonie parfaite. Je n'ai plus de douleurs ni besoin de prier.
Je pourrais m'endormir la fenêtre grande ouverte. En voyageant en moi.
La maison de Bompas qui sent l'herbe coupée, le parfum dégagé après les asperseurs.
La résine des pins autour de Barcelone et son odeur de sable ou de vernis à bois.
Je visite la mémoire de ce qu'il y a de mieux, des plus grandes quiétudes.
Je vais pouvoir t'aimer la fenêtre grande ouverte. Te serrer contre moi.
Et respirer ta peau. La pêche d'une épaule. Et le sel de la mer. Les quartiers de l'enfance.
Du bonheur au possible en valeur absolue. Qui revient au silence de juin dans ma chambre.
Quand au cœur de la nuit il desserre l'étau des chaleurs accablantes de la journée passée.
Que le silence est beau quand la ville est tranquille. Il y a juste le frigo. Et le ventilateur.
De l'ordi dans mon lit où j'ai envie d'écrire. Que le silence est beau quand tu es dans ma vie.
J'aime les abricots. Délicieux. Roussillon. Quand croquer dans un fruit est un acte sexuel.
Que j'adore le sexe. Que j'adore les corps. Surtout quand ils sont nôtres.
Surtout s'ils sont ensemble. La chair et le noyau. Nous sommes l'un et l'autre.
J'inspire le tabac. Et la douceur de l'air. Ce parfum si complexe et si simple.
D'une ville reposée après la canicule. La fraîcheur bienvenue dans laquelle se détendre.
Dans mon lit grand ouvert à ma fenêtre ouverte. J'aime le mois de juin.
Et presque autant que toi. Ce silence qui caresse ma nuque et mes deux avant-bras.
Qui est beau comme le diable venu faire la paix. Admettre sa défaite.
Puisqu'il n'y a aucun bruit, pas même dans ma tête,
pour gâcher le bonheur de caresser mon drap.

 

Philippe LATGER
Juin 2013 à Perpignan

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Poivre

Publié le

Le visage d'albâtre aux yeux fermés offre un profil classique.
Une lueur sépulcrale flotte dans un sous-bois de charognes et d'engrais.
S'étend en nappes de brumes. Qui planent et s'effilochent à la moindre fougère.
L'humus fait de coques vides d'insectes est un matelas de mousse où l'aube peut perler.
Sous ce voile parallèle de vapeurs au pelage gris souris qui se délite aux obstacles confus,
aux cyprès et aux cèdres qui apparaissent dans la nuit comme autant de fantômes tranquilles,
à mesure qu'elle s'évapore, révélant des silhouettes étranges dont les traits se précisent.
Le coton, s'il s'étire, se déroule en volutes. En avalanches. Horizontales.
De vagues déferlantes avec l'aurore aux trousses se frayent des chemins
qu'elles semblent bien connaître.
La lumière spectrale fait frémir le visage.
Comme un soupçon de poivre entre bouche et narines.
Le buste au point du jour ne reste pas de marbre.
Aux ténèbres fuyant, l'allégorie respire.
Peut se mettre à bouger et à ouvrir les yeux.
 

 

Philippe LATGER
Juin 2013 à Perpignan

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L'invincibilité

Publié le

Ce sont les caprices de la météo peut-être.
La chaleur tout à l'heure n'a pas suffi à geler la panique.
Mon avenir demeure incertain. C'est probable.

Je veux être végétal. Minéral. Un galet de rivière.
Perméable à tout ce qu'on me raconte, de problèmes, de dilemmes, de désillusions,
de rancoeurs, de colères, de révoltes, d'angoisses, de doutes, de frustrations, je suis écrabouillé,
déchiré, roué de coups, pulvérisé, et réduit à l'état d'un unique hurlement. Celui de nos douleurs.
Je peux tout encaisser et j'encaisse. Quand je suis heureux de soulager mes semblables.
J'absorbe les névroses et les tumeurs. Dont je dois ici me libérer. Je vomis. Je dégorge.
Je dois déposer le fardeau. Le jeter à la mer. Avec mes propres diables mélangés au chaos.
Je dégueule le poison de toutes les amertumes que je ne peux garder dans mon corps fatigué.
Végétal. Minéral. Reposé dans les ronces. Dans le lit d'un torrent. Dans le four du soleil.
J'ai plongé mon poing dans ma bouche. Mon bras frotte le fond de ma langue. De ma gorge.
Pour extirper le fibrome comme une mauvaise herbe au cœur de ma poitrine.
Je force un peu pour que les tissus cèdent, me permettent d'enlever ce chiffon de détresses,
sors de mon gosier comme avaleur de sabres mon bras sanguinolent et le gros de l'imbroglio,
purulent et puant, dans mes doigts, qui ressemble à une pelote de régurgitation.
Pardon de me répandre. D'exhiber cette purge qui n'a rien d'esthétique.
Quand j'ai sur cet écran la dernière ressource pour garder la raison ou pour sauver ma peau.
J'ouvre les vannes. Laisse partir l'ordure et la merde dans les canalisations.
Le lâcher de ballons et de cendres que je rends au cosmos ou à la stratosphère.
Je comptais sur juin pour me régénérer. Mais le mieux est timide aux terrasses de cafés.
La chaleur est trop faible pour me recomposer, restituer mes forces, l'invincibilité.
Je peine à me refaire au ciel bleu qui hésite. J'invoque le printemps à la veille de l'été.
Je voudrais être pierre. Le galet de rivière. Ou celui du rivage charrié par l'écume.
Ne plus penser à rien. Etre offert au soleil comme l'enfant bien connu aux côtés de sa mère.
Je sais bien de qui vient la caresse essentielle qui a ce pouvoir égal à celle du soleil.
La caresse vitale, que le ciel me refuse, c'est toi qui la possèdes et peux la délivrer.
Je suis comme un drapeau dévoré par le sel et par la tramontane. Qui a perdu son panache.
Et ce n'est qu'à tes yeux que je reprendrai vie avec quelques couleurs.
Je ne montre pas mes faiblesses, ma vulnérabilité, avec grand enthousiasme.
Quand il faudra me lire pour en avoir conscience. Au lieu où je les crache.
Le seul où je me vide. Affichant, même tristes, des sourires sincères partout ailleurs ensuite.
Je n'ai plus, me refuse, la soupape de la cuite. L'écriture est plus forte à nettoyer mon cœur.
Quand j'ai les reins solides sans être surhumain. Et que je veux porter tout ce qui est possible.
L'insouciance me manque aux soirées les plus longues qui n'ont pas leur magie.
L'insouciance de saison fait défaut et il me faut puiser au fond de mes réserves.
Quand nous sommes tous victimes, accablés, et à la même enseigne, de ce mai déserteur
qui s'est moqué de nous, a posé son lapin, que nous méritons mieux et comptons sur la suite. 
J'essore mon éponge de toutes nos déceptions, nos exaspérations et nos espoirs trahis.
Je suis un bout de bois quelque part sur la plage. Ou son tapis de dunes fait de sable brûlant.
Je ne ressens plus rien sinon les éléments. Je n'écoute que la terre et ses croûtes liquides.
L'écorce du platane. Et l'eau de la fontaine. Quelque part au-dehors où je suis diffusé.
C'est ta main qui pourra me ramener à moi, me rendre tous mes muscles, le sang et puis la chair,
tout ce qui fait mon corps, rendre l'intégrité de ce que tu as aimé tel que tu l'as laissé.
Puisque juin tarde à me restaurer, cicatriser mes plaies, réveiller ma jeunesse,
je commence le travail à l'aide d'un clavier, d'un écran de plastique, où mon âme se déleste,
pour être présentable le jour où tu viendras terminer la besogne sans t'en apercevoir.
L'été pourra traîner, aimer se faire attendre, je serai sur ma plage au soleil reconstruit.

Fin prêt pour rayonner. Partager la lumière. Et la seule énergie capable d'irradier.
Notre chaleur humaine.

 

Philippe LATGER
Juin 2013 à Perpignan

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Toujours là

Publié le

Il m'arrive d'en crever. Il m'arrive d'en vivre.
Deux nuits seulement. A nous endormir ensemble. A nous réveiller ensemble.
Une journée de route. Les aires d'autoroute. Les bagages dans la soute.
Deux dîners seulement. Au restaurant. La commande. L'addition.
Il m'arrive d'en crever. Il m'arrive d'en vivre.
Quand je ne sais quelle folie me tient depuis presque trois ans.
Ce qui me fait tenir. Ce qui me tient tout court. Quand je ne comprends rien.
Ecouter les chorales. Requiem pour Mozart. Jusqu'à William Sheller.
Ecouter la musique. Ou regarder un film. Une fois. Dans un lit. Côte à côte.
Calés l'un contre l'autre et dans les oreillers. Ta tête sur mon épaule. L'ordi sur mes genoux.
Il m'arrive d'en crever. Il m'arrive d'en vivre.
Où est le rationnel ? Quelles sont mes raisons que ma raison ignore ?
Je suis parti plus tôt pour marcher sur la route, m'éloignant de la ville,
pour une gourmandise, ta madeleine de Proust faite de praliné et d'éclats de noisette.
Qu'est-ce qui motivait mes jambes, au bord de la circulation, au milieu de nulle part ?
D'où me vient cette force qui ne me quitte pas sur bien d'autres distances ?
L'unique sonnerie qui faisait partir un début de musique sur mon téléphone portable.
Et mon cœur qui s'arrête. Suspendu. Et la répétition de ces mêmes mesures, les premières,
comme autorisation, le signal, l'émotion, un jeu qui s'est perdu.
Il m'arrive d'en crever. Il m'arrive d'en rire.
A ces creux qui se creusent. Comme ma faim au ventre.
Que l'on creuse de nos mains. Que creusons-nous au juste ?
Sont-ce des fondations ou notre propre tombe ?
La bougie que je souffle. La bague que j'accepte. La clé que tu conserves.
Il m'arrive d'en crever. Il m'arrive d'en sourire.
Aux messages du matin. Aux messages du soir. Aux semaines qui défilent.
Quelle est cette énergie qui ne me quitte pas ? Cette foi imparable.
Quand je suis incapable de dire exactement ce que je peux souhaiter,
de dire ce que j'espère, ni même si j'attends quelque chose de nous.
Je ne comprends pas tout. De ce que je porte. Ce qui me transporte.
Quand le ciel est variable comme mes impressions à ces montagnes russes.
Aux passages nuageux. A travers les orages. Le retour du soleil et de mes certitudes.
Il m'arrive d'en crever. Il m'arrive d'en vivre.
De savoir où je vais. Ou de m'apercevoir que je ne sais rien du tout.
Avec cette confiance inédite que je garde partout, chevillée à mon âme,
même quand elle s'étiole et s'enfuit de mes doigts, reprenant le dessus toujours in extremis.
Aux découragements. Quand ma rage m'interdit de déposer les armes et de t'abandonner.
Je me dépasse un peu. M'impressionne souvent. Spectateur de mes choix. Ma détermination.
A ce que tu m'inspires. Au meilleur que je cherche. A ce que j'ai trouvé.
A ce que je fantasme et ce que j'ai rêvé. Je me tiens à la fougue qui m'emporte avec elle.
Il m'arrive d'en crever. Il m'arrive d'en vivre.
Tout ce que je ressens et tout ce que j'invente. Le réel à construire.
De deux vies opposées. Qui font une vérité. Sur laquelle je m'incline.
Qui n'est pas une impasse quand la vie en est une quoi que l'on veuille en faire.
Quand tout se recompose aux données sauvegardées, imprimées dans nos êtres,
accompagnant nos gestes aux enjeux quotidiens même loin l'un de l'autre.
Il m'arrive d'en crever. Et j'arrive à survivre.
Quand je suis toujours là et prompt à te l'écrire.

 

Philippe LATGER
Juin 2013 à Perpignan

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Le Paris de Julie

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Elle avait récupéré son manteau.
" Dernier métro alors ? Tu es sûre ? On aurait pu te raccompagner.
On est en voiture, tu sais... "
Julie regarda Vincent par en-dessous. Elle dissimula un sourire.
Le jeune homme lui faisait les yeux doux. Elle le trouva mignon.
Dans la pièce voisine, on riait, on buvait, sur du Barry White en guise de point de bascule.
" C'est gentil. Je dois me lever demain matin. Mais vous en revanche, faites attention... "
Elle ajusta son col. Se pencha pour claquer une bise sèche sur la joue barbue du play-boy,
chemise ouverte sur sa toison pectorale, coiffure à la Romain Duris dont il fallait entretenir,
d'une façon ou d'une autre, ce qu'il pouvait y avoir de ressemblance.
" Tu sens déjà l'alcool " lui chuchota-t-elle à l'oreille en lui passant la main dans le dos.
Elle se redressa pour lui faire front et le regarder dans les yeux d'un air bienveillant.
Julie ajustait son sac sur l'épaule, prête à partir, quand une belle blonde déjà ivre arriva,
se colla au jeune homme qui ne la lâchait pas des yeux. " Tu viens Vincent ? Viens danser...
Allez... Qu'est-ce que tu fous ? On t'attend chouchou... Viens danser avec nous... "
Julie leva un sourcil avec un air espiègle qui lui disait autant bonne chance que bon courage.
Elle ouvrit le loquet de la porte et s'engagea sur le palier.
" Je n'ai même pas ton téléphone !... protesta Vincent en grimaçant.
- Tu as celui de mon service. Tu sais... Les bureaux au-dessus du tien... "

Julie vérifiait qu'elle avait les clés de chez elle. Son portefeuille. Son Blackberry.
Quittait Vincent, la belle blonde, Barry White, le sixième sans ascenseur,
en Cendrillon facile à retrouver dès le lendemain au boulot, dans les escaliers de l'immeuble,

eau et gaz à tous les étages, feuilletant les paillassons, les sonnettes, judas, interrupteurs,
dans le grésillement persistant de la minuterie et les volées de bois ciré jusqu'au rideau tiré
de la loge du concierge où elle trouva le bouton où était écrit le mot Porte pour déverrouiller.
Elle sortait sur le trottoir luisant de la rue du Temple. Il avait plu. Beaucoup plu à Julie.
Et elle marcha d'un pas rapide jusqu'à République pour prendre la 11 jusqu'à Belleville,
puis la 2 direction Porte Dauphine, pour descendre à Pigalle. 7 stations. 15 minutes.
Sur le strapontin où elle s'autorisa à s'asseoir. La tête contre la vitre. Epuisée et songeuse.
Elle avait hésité avec la 9 qu'elle déteste. Qui n'en finit pas. Mais peu importe.
Elle n'avait plus maintenant qu'à se laisser porter sur le viaduc du métro aérien.
Le changement était fait. Plus que 6 stations. Et elle serait chez elle. A la maison.
Sans le beau Vincent aux yeux doux. A la voix grave. Qui sentait à peine le whisky.
Qu'elle avait déjà repéré à l'agence à vrai dire. Dont elle avait entendu parler.
Toutes les nanas en étaient folles. Cela l'avait refroidie aussitôt. Mais maintenant...
C'était différent. Il s'était intéressé à elle. C'était plutôt valorisant. Elle souriait toute seule.
Se pinça la lèvre inférieure, les yeux fermés, la tête ballotée contre la vitre du train.
Ce n'était pas un gars pour elle. Jusqu'à ce soir. Elle frémit à l'idée du possible.
La rame ralentissait déjà. Elle releva la tête le temps de l'ouverture des portes automatiques.
Un homme qu'elle ne regarda pas s'est assis en face d'elle. Plus que 4 stations.
Le wagon était presque vide. Plutôt calme. Elle se recala dans un mélange d'odeurs.
Tranquille pour deux minutes. Jusqu'à La Chapelle.

Après Barbès, le métro redevenait souterrain.
A Anvers, elle avait rouvert les yeux. Se préparant psychologiquement à marcher un peu.
Le gars assis en face d'elle était parti. Julie s'est relevée avec le strapontin. Pigalle.

Bascule du loquet. Le quai. Sortie. Peu de fréquentation. Quelques rires dans les couloirs.
Un vieux bonhomme qui dort par terre. L'air frais. Vite. Paris. Humide. Montmartre.
L'escalier. Le boulevard de Clichy. La rue Houdon. Qui monte. Il bruine de la graisse.
Quelque chose d'épais et pollué qu'elle connaît par cœur. Julie rêve de se laver les cheveux.
Demain matin sous la douche. Elle n'aura pas le courage ce soir. Elle trace. Jusqu'aux Abbesses.
Le digicode. La porte. Et en avant pour trois étages. Et là, sur le pas de sa porte. Vincent.
" Oh... C'est déjà demain ? plaisanta-t-elle sans être certaine d'être heureuse de le trouver là.
- Ce sera demain bien assez tôt, tu crois pas ?..." fit-il avec un sourire ténébreux.
Elle resta la main dans son sac, immobile, devant le garçon qui obstruait le passage.
Une question lui brûlait les lèvres, la rendit un peu nauséeuse, dans une bouffée de chaleur.
Dont elle ne put faire l'économie. " Comment as-tu trouvé mon adresse ?... "
Elle voulut ajouter quelque chose de drôle, de léger ou taquin, qui ne lui vint pas.
" Pas de panique... fit-il se voulant rassurant. C'est Clo qui m'a dit où tu habitais.
Elle et moi étions inquiets de te laisser partir toute seule avec le dernier métro.
Je voulais m'assurer que tout allait bien... " Après une courte pause, il anticipa la suite.
" Et pour le digicode, je ne le connais pas, c'est juste que ta voisine sortait quand je suis arrivé.
Je me suis mis à l'abri pour t'attendre. Tu m'offres un verre ? "
Julie ne pouvait plus penser. Elle songea à partir en courant dans les escaliers.
Tout sauf le faire rentrer chez elle. D'autant qu'elle avait du linge qui séchait dans le salon.
Elle avait marché vers sa porte et glissé la clé dans la serrure sans un mot, en pensant à cela,
à ses culottes étendues dans le salon, dont celle, très limite, qu'elle n'avait pas encore jetée.
Vincent s'était écarté pour la regarder faire, sûr de lui, savourant un silence qui durait,
assez pour qu'il l'interprète à son avantage.

Elle alluma la lumière. " Tu as fait vite. Tu es venu en voiture ?... "
L'étau qui l'oppressait desserra sa gorge sensiblement quand elle découvrit son salon
et constata soulagée qu'elle avait plié et rangé son linge. Pas de petites culottes en vue.

Elle se sentit mieux. Mais cela n'avait pas suffi à dissiper totalement son malaise.
" Oui, c'est con. J'aurais pu te ramener. C'était plus simple.
Le plus long a été de me débarrasser de Victoire. "
Victoire. Oui. La blonde. C'était forcément la blonde lascive et calcinée au Champagne.
Julie posa son sac dans l'entrée et hésita un instant à déboutonner son manteau.
Avec l'idée que si Vincent posait un pied dans l'appartement quelque chose allait forcément
se refermer sur elle, ce qui arriva aussitôt lorsque le garçon ferma la porte derrière lui.
Le claquement en deux temps du mécanisme de la serrure la fit frissonner.
" Tu aurais pu me ramener, oui, si j'avais accepté que tu me ramènes..."
Elle ouvrit finalement son manteau sans prononcer cette phrase qui resta dans sa bouche.
Au lieu de ça, elle dit, l'air le plus détaché possible : " Je suis vraiment épuisée, pardon,
mais je ne pourrai pas te tenir compagnie très longtemps. Trop de boulot... "
Il était dans son dos. Quelque chose l'empêchait de se retourner tout de suite.
" Je vais voir ce que j'ai à boire... " dit-elle en prenant le large dans l'appartement.
Le pas décidé. Vers la cuisine. Et toujours sans le regarder. " Je ne te promets rien...
Je n'ai pas l'habitude de recevoir. Je ne suis même pas sûre d'avoir du vin... "
Vincent, à l'entrée, n'avait pas bougé. Les poings dans les poches de son blouson.
" Ne t'inquiète pas pour ça, je crois que j'ai assez bu comme ça à la soirée... "

Dans le coin cuisine, un angle mort, où elle colla sa main ouverte sur son front.
Les yeux fermés. En panique. Le frigo. Du jus d'orange. " J'ai du jus d'orange !... "
Ses yeux se portèrent sur la table de travail où elle avait un bloc de cinq couteaux de cuisine.

" Oui, parfait, ce sera très bien ! " fit Vincent depuis l'entrée qui n'avait pas fait un pas de plus.
Elle sortit deux verres d'un placard, fébrile, en continuant son raisonnement à voix haute. 
" Depuis que Catherine a pris la direction du service, on a une pression de ouf,
et ça fait bien deux mois que j'ai la tête dans le guidon sans l'impression de pouvoir me poser.
C'est la première sortie que je fais depuis. Tu imagines. Et c'est assez pour me culpabiliser. "
Elle retint son souffle avant de réapparaître avec les deux verres de jus de fruit.
Elle priait pour que Vincent n'ait pas profité de ces deux minutes pour se déshabiller,
craignait de le trouver en slip au beau milieu de l'appartement, ou pire encore, tout nu,
avec son truc en érection, prêt à la coincer dans un coin pour lui faire la totale.
" D'ailleurs, comme je te disais " continua-t-elle pour gagner du temps,
ce qui était risqué lorsqu'il pouvait aussi bien l'utiliser à finir de se dévêtir,
"... je dois me lever tôt demain matin. J'ai un rendez-vous à huit heures... "
Enlever sa chemise. Faire tomber son jean aux chevilles. En dégager ses jambes.
" Et comme en plus, j'ai deux trois bricoles à mettre au point avant... ça va être chaud. "
Slip ou caleçon ? Le long de ses cuisses. Poilues ou imberbes ? Un œil sur les couteaux.
Elle se plaqua un sourire sur le visage qui se figea davantage une fois sortie de la cuisine.
" Qu'est-ce que tu fais ?... " Elle posa les deux verres sur la table basse. " Ne reste pas là ! "
Vincent regardait l'ensemble de la pièce depuis le pas de la porte.
" Enfin, à moins que tu veuilles finalement rentrer chez toi. Tu le veux ce jus d'orange ?... "
Vincent sourit et la dévisagea un instant. " Tu veux vraiment que je reste le boire ? "
Elle s'approcha de lui et lui retira son blouson elle-même.
 
 
Philippe LATGER
Juin 2013 à Perpignan

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Epilogue

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Après le Square Bir Hakeim et ses somptueux platanes,
la coulée verte progresse le long du boulevard Jean Bourrat,
tranchée par une allée de palmiers contre lequel hurle un beau jardin d'enfants.
Des parents et des poussettes traversent l'avenue avec moi au pied du Park Hotel,
pour gagner la terrasse ombragée de la Place Molière, bien méritée,
revanche des adultes qui s'offriront un rafraîchissement à l'abri de la circulation automobile.
Il fait beau. Une fontaine chuinte et fait du bien. La serveuse distribue des sodas.
Quand des touristes, installés, calés dans leurs fauteuils, lèvent la tête sur la Maison Rouge,
perchée sur sa tour médiévale, qui domine encore les lieux avec une grâce énigmatique.
D'autres descendent en nage l'escalier monumental, à la sortie du Couvent des Minimes.
Heureux de trouver là un havre de paix où se poser et reprendre des forces.
Le café a investi cette maison bleue où la Mairie avait un temps relégué les Objets Trouvés.
Au pied des remparts. Et en haute saison, la terrasse sous les arbres ne désemplit pas.
Des clients du Park Hotel, après le checking out, ont laissé leurs bagages dans le hall,
et viennent y boire un dernier café en attendant leur taxi pour l'aéroport.
Je regarde le coin de la rue Honoré de Balzac et retrouve avec joie notre cabine téléphonique.
Contre laquelle tu te garais, à une époque où le stationnement y était encore possible.
Cette place avait le charme de l'abandon. Aujourd'hui, elle grouille de monde.
Des deux maisons sur ce côté, la plus petite est devenue un salon de thé.
Les filles sont à robes à franges charleston à l'occasion du Festival Art Déco.
Un groupe d'ailleurs joue du jazz. En attendant le point d'orgue, le lendemain.
Qui promet un regain d'affluence. La course automobile sur l'ancien Circuit des Platanes.
Avec les boîtes à savon de l'époque. L'époque où Fangio en personne courait à Perpignan.
Le dernier des trois jours du Festival étant consacré aux Années 40.
Mon ami Pierre Bertrand était d'ailleurs programmé avec son Big Band,
le Nice Jazz Orchestra, et devait jouer au centre du circuit sur les Allées Maillol,
dans cette perspective magique sous la voûte des platanes ouverte sur la fontaine,
et le Palais des Congrès, pour donner tout son swing à force de cuivres rutilants.
Je finis mon verre de vin blanc avec un sourire satisfait.
Qui est pour toi mon amour. Au lieu de la rencontre.

Le baiser, c'était sur le Mont des Oliviers. La colline du Puig Sant Jaume.
Dans cet espace planté contre la vieille Poudrière et ses deux pentes de tuiles.
J'ai gravi les escaliers pour accéder au chemin de ronde de la ville fortifiée.

Les anciens locaux techniques et bureaux de la Mairie ont été enfin rasés.
Au sommet des remparts désormais, c'est un parc magnifique où l'on peut déambuler.
Les platanes, les tilleuls, les cyprès, amortissent les assauts de la tramontane,
et je suis des touristes qui se dirigent, en hauteur, vers les jardins de la Mirande.
Le parvis du Couvent des Minimes est toujours un parking mais arboré lui aussi.
En face, ne subsiste que le petit pavillon Années 30 de l'Atelier d'Urbanisme.
La promenade maintenant est possible, sans interruption, jusqu'à l'église St-Jacques.
On prend des photos de la tour de Château Roussillon et des Corbières qui ferment la plaine.
Les anciens terrains vagues ont été nettoyés, sécurisés, aménagés, ouverts au public.
Les piétons peuvent enfin continuer tout droit, longer la façade nord de l'ancienne Caserne,
sans être forcément détournés avec les automobiles sur la Place du Puig,
et accéder au Bastion toujours debout, qui domine la route de Canet et la place Cassanyes.
Le clocher de brique surplombe les deux nefs d'où part toujours la Procession de la Sanch.
Le portail en marbre blanc de Céret fut celui de l'église de la Réal en d'autres temps.
Il s'ouvre toujours sur ce qui ressemble à un hameau, avec d'un côté la maison du presbytère,
et le bâtiment moderne de la Ludothèque François Rabelais de l'autre. Un écrin paisible.
Désenclavé depuis peu. Réintégré à un circuit possible depuis la cathédrale St-Jean.
On peut profiter des panoramas sur le Roussillon au gré de nouveaux belvédères.
En sortant des cloîtres et des salles d'exposition du Festival Visa pour l'image.
Et accéder naturellement à la place Cassanyes et à son alignement de façades Art Déco.
Il n'y a plus à cette heure de traces du marché qui demeure une curiosité touristique.
J'y découvre le rassemblement des autos de collection qui ont paradé dans toute la ville.
Le deuxième jour du festival est dédié aux Années 30. Je reconnais la traction avant Citroën.
Parmi tous les bijoux lustrés fièrement exhibés par leurs propriétaires fanatiques.
Dont certains sont venus de très loin, de France comme d'Espagne, se mélanger à la fête,
alors que le Big Band Jazz de la Casa Musicale joue du Duke Ellington.
Gavin Hackett est à la manœuvre, fait barrir son saxo, alors que l'éclairage, au crépuscule,
se fait lentement sur l'immeuble Streamline au coin de la rue Béguin comme sur ses voisins.
Et je peux redescendre dans le centre historique par la rue Llucia. Le cœur léger.
Sans parvenir à me défaire de mon imperturbable sourire.

J'ai trois amours. Perpignan, le jazz et toi.
Et je suis heureux du tour de force. D'avoir pu réunir les trois pôles inconciliables.
Le triangle équilatéral. L'équilibre maçonnique. Divin ou républicain selon l'humeur.

Au niveau du Museum d'Histoire Naturelle, ma main caresse le marbre de la fontaine,
alors que je m'engage dans la rue du Moulin Pares pour arriver face au fronton XVIIIème
de l'ancienne Université, ravi que les Archives Municipales aient été déplacées à deux pas d'ici,
de l'autre côté de la Médiathèque, dans le fastueux Hôtel Pams, pour rendre au précédent
sa première fonction lorsqu'il est devenu une annexe de l'UPVD en plein cœur de la cité.
La Fac de Perpignan n'a pas seulement réinvesti le monument de sa propre Histoire.
Le terrain vague attenant à été bâti de nouveaux locaux qui prolongent la Médiathèque.
Et des étudiants, prompts à aller faire une pause café sur la Place Rigaud,
ont réveillé le secteur de la rue Emile Zola et du Mont Saint-Sauveur.
Le campus de l'Université de Perpignan est toujours à l'extérieur de la ville,
mais il ne lui tourne plus le dos depuis que quelques-uns de ses 10.000 étudiants
viennent travailler dans ce carrefour de savoir et de culture que forment l'Hôtel Pams,
la Médiathèque, l'ancienne Université et le Museum, au cœur duquel le nouveau bâtiment
vient terminer un îlot laissé béant trop longtemps, lui redonnant sa physionomie originelle.
Ma promenade me conduit à la Salamandre de la fontaine de la Révolution Française.
Où je retrouve mon chemin pour retourner chez moi. A mon platane. A mon parvis.
Avec le sentiment d'avoir terminé ma mission. Une séquence. Une tranche de vie.
Quand une fois de plus des choses m'appellent autre part dans le monde.
Lola aimerait me voir marié avec des enfants. Et ancré dans mes vignes catalanes.
Dont je ne m'éloigne jamais très longtemps. Une chose que je lui expliquerai.
Une limousine arrive de l'aéroport par la Pénétrante et passe le Pont Arago.
Emprunte l'échangeur pour s'engouffrer dans le tunnel de verdure de la voie sur berge,
sous les jardins suspendus de l'Espace Méditerranée achevé de son Théâtre de l'Archipel.
Elle ignore l'œuvre de Jean Nouvel pour longer le lit de la Têt, sortir un peu plus loin,
au rond-point qui lui permet de remonter sur l'avenue du Général Leclerc.
Will.i.am, ex chanteur des Black Eyed Peas, est en ville.
Et chantera ce soir Place de Catalogne.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Plus belle la vie

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C'est bien, maintenant, on comprendra que si je ne suis pas marié à quarante ans,
ce n'est pas parce que je suis gay mais parce que je suis contre le mariage.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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