Elle avait récupéré son manteau.
" Dernier métro alors ? Tu es sûre ? On aurait pu te raccompagner.
On est en voiture, tu sais... "
Julie regarda Vincent par en-dessous. Elle dissimula un sourire.
Le jeune homme lui faisait les yeux doux. Elle le trouva mignon.
Dans la pièce voisine, on riait, on buvait, sur du Barry White en guise de point de bascule.
" C'est gentil. Je dois me lever demain matin. Mais vous en revanche, faites attention... "
Elle ajusta son col. Se pencha pour claquer une bise sèche sur la joue barbue du play-boy,
chemise ouverte sur sa toison pectorale, coiffure à la Romain Duris dont il fallait entretenir,
d'une façon ou d'une autre, ce qu'il pouvait y avoir de ressemblance.
" Tu sens déjà l'alcool " lui chuchota-t-elle à l'oreille en lui passant la main dans le dos.
Elle se redressa pour lui faire front et le regarder dans les yeux d'un air bienveillant.
Julie ajustait son sac sur l'épaule, prête à partir, quand une belle blonde déjà ivre arriva,
se colla au jeune homme qui ne la lâchait pas des yeux. " Tu viens Vincent ? Viens danser...
Allez... Qu'est-ce que tu fous ? On t'attend chouchou... Viens danser avec nous... "
Julie leva un sourcil avec un air espiègle qui lui disait autant bonne chance que bon courage.
Elle ouvrit le loquet de la porte et s'engagea sur le palier.
" Je n'ai même pas ton téléphone !... protesta Vincent en grimaçant.
- Tu as celui de mon service. Tu sais... Les bureaux au-dessus du tien... "
Julie vérifiait qu'elle avait les clés de chez elle. Son portefeuille. Son Blackberry.
Quittait Vincent, la belle blonde, Barry White, le sixième sans ascenseur,
en Cendrillon facile à retrouver dès le lendemain au boulot, dans les escaliers de l'immeuble,
eau et gaz à tous les étages, feuilletant les paillassons, les sonnettes, judas, interrupteurs,
dans le grésillement persistant de la minuterie et les volées de bois ciré jusqu'au rideau tiré
de la loge du concierge où elle trouva le bouton où était écrit le mot Porte pour déverrouiller.
Elle sortait sur le trottoir luisant de la rue du Temple. Il avait plu. Beaucoup plu à Julie.
Et elle marcha d'un pas rapide jusqu'à République pour prendre la 11 jusqu'à Belleville,
puis la 2 direction Porte Dauphine, pour descendre à Pigalle. 7 stations. 15 minutes.
Sur le strapontin où elle s'autorisa à s'asseoir. La tête contre la vitre. Epuisée et songeuse.
Elle avait hésité avec la 9 qu'elle déteste. Qui n'en finit pas. Mais peu importe.
Elle n'avait plus maintenant qu'à se laisser porter sur le viaduc du métro aérien.
Le changement était fait. Plus que 6 stations. Et elle serait chez elle. A la maison.
Sans le beau Vincent aux yeux doux. A la voix grave. Qui sentait à peine le whisky.
Qu'elle avait déjà repéré à l'agence à vrai dire. Dont elle avait entendu parler.
Toutes les nanas en étaient folles. Cela l'avait refroidie aussitôt. Mais maintenant...
C'était différent. Il s'était intéressé à elle. C'était plutôt valorisant. Elle souriait toute seule.
Se pinça la lèvre inférieure, les yeux fermés, la tête ballotée contre la vitre du train.
Ce n'était pas un gars pour elle. Jusqu'à ce soir. Elle frémit à l'idée du possible.
La rame ralentissait déjà. Elle releva la tête le temps de l'ouverture des portes automatiques.
Un homme qu'elle ne regarda pas s'est assis en face d'elle. Plus que 4 stations.
Le wagon était presque vide. Plutôt calme. Elle se recala dans un mélange d'odeurs.
Tranquille pour deux minutes. Jusqu'à La Chapelle.
Après Barbès, le métro redevenait souterrain.
A Anvers, elle avait rouvert les yeux. Se préparant psychologiquement à marcher un peu.
Le gars assis en face d'elle était parti. Julie s'est relevée avec le strapontin. Pigalle.
Bascule du loquet. Le quai. Sortie. Peu de fréquentation. Quelques rires dans les couloirs.
Un vieux bonhomme qui dort par terre. L'air frais. Vite. Paris. Humide. Montmartre.
L'escalier. Le boulevard de Clichy. La rue Houdon. Qui monte. Il bruine de la graisse.
Quelque chose d'épais et pollué qu'elle connaît par cœur. Julie rêve de se laver les cheveux.
Demain matin sous la douche. Elle n'aura pas le courage ce soir. Elle trace. Jusqu'aux Abbesses.
Le digicode. La porte. Et en avant pour trois étages. Et là, sur le pas de sa porte. Vincent.
" Oh... C'est déjà demain ? plaisanta-t-elle sans être certaine d'être heureuse de le trouver là.
- Ce sera demain bien assez tôt, tu crois pas ?..." fit-il avec un sourire ténébreux.
Elle resta la main dans son sac, immobile, devant le garçon qui obstruait le passage.
Une question lui brûlait les lèvres, la rendit un peu nauséeuse, dans une bouffée de chaleur.
Dont elle ne put faire l'économie. " Comment as-tu trouvé mon adresse ?... "
Elle voulut ajouter quelque chose de drôle, de léger ou taquin, qui ne lui vint pas.
" Pas de panique... fit-il se voulant rassurant. C'est Clo qui m'a dit où tu habitais.
Elle et moi étions inquiets de te laisser partir toute seule avec le dernier métro.
Je voulais m'assurer que tout allait bien... " Après une courte pause, il anticipa la suite.
" Et pour le digicode, je ne le connais pas, c'est juste que ta voisine sortait quand je suis arrivé.
Je me suis mis à l'abri pour t'attendre. Tu m'offres un verre ? "
Julie ne pouvait plus penser. Elle songea à partir en courant dans les escaliers.
Tout sauf le faire rentrer chez elle. D'autant qu'elle avait du linge qui séchait dans le salon.
Elle avait marché vers sa porte et glissé la clé dans la serrure sans un mot, en pensant à cela,
à ses culottes étendues dans le salon, dont celle, très limite, qu'elle n'avait pas encore jetée.
Vincent s'était écarté pour la regarder faire, sûr de lui, savourant un silence qui durait,
assez pour qu'il l'interprète à son avantage.
Elle alluma la lumière. " Tu as fait vite. Tu es venu en voiture ?... "
L'étau qui l'oppressait desserra sa gorge sensiblement quand elle découvrit son salon
et constata soulagée qu'elle avait plié et rangé son linge. Pas de petites culottes en vue.
Elle se sentit mieux. Mais cela n'avait pas suffi à dissiper totalement son malaise.
" Oui, c'est con. J'aurais pu te ramener. C'était plus simple.
Le plus long a été de me débarrasser de Victoire. "
Victoire. Oui. La blonde. C'était forcément la blonde lascive et calcinée au Champagne.
Julie posa son sac dans l'entrée et hésita un instant à déboutonner son manteau.
Avec l'idée que si Vincent posait un pied dans l'appartement quelque chose allait forcément
se refermer sur elle, ce qui arriva aussitôt lorsque le garçon ferma la porte derrière lui.
Le claquement en deux temps du mécanisme de la serrure la fit frissonner.
" Tu aurais pu me ramener, oui, si j'avais accepté que tu me ramènes..."
Elle ouvrit finalement son manteau sans prononcer cette phrase qui resta dans sa bouche.
Au lieu de ça, elle dit, l'air le plus détaché possible : " Je suis vraiment épuisée, pardon,
mais je ne pourrai pas te tenir compagnie très longtemps. Trop de boulot... "
Il était dans son dos. Quelque chose l'empêchait de se retourner tout de suite.
" Je vais voir ce que j'ai à boire... " dit-elle en prenant le large dans l'appartement.
Le pas décidé. Vers la cuisine. Et toujours sans le regarder. " Je ne te promets rien...
Je n'ai pas l'habitude de recevoir. Je ne suis même pas sûre d'avoir du vin... "
Vincent, à l'entrée, n'avait pas bougé. Les poings dans les poches de son blouson.
" Ne t'inquiète pas pour ça, je crois que j'ai assez bu comme ça à la soirée... "
Dans le coin cuisine, un angle mort, où elle colla sa main ouverte sur son front.
Les yeux fermés. En panique. Le frigo. Du jus d'orange. " J'ai du jus d'orange !... "
Ses yeux se portèrent sur la table de travail où elle avait un bloc de cinq couteaux de cuisine.
" Oui, parfait, ce sera très bien ! " fit Vincent depuis l'entrée qui n'avait pas fait un pas de plus.
Elle sortit deux verres d'un placard, fébrile, en continuant son raisonnement à voix haute.
" Depuis que Catherine a pris la direction du service, on a une pression de ouf,
et ça fait bien deux mois que j'ai la tête dans le guidon sans l'impression de pouvoir me poser.
C'est la première sortie que je fais depuis. Tu imagines. Et c'est assez pour me culpabiliser. "
Elle retint son souffle avant de réapparaître avec les deux verres de jus de fruit.
Elle priait pour que Vincent n'ait pas profité de ces deux minutes pour se déshabiller,
craignait de le trouver en slip au beau milieu de l'appartement, ou pire encore, tout nu,
avec son truc en érection, prêt à la coincer dans un coin pour lui faire la totale.
" D'ailleurs, comme je te disais " continua-t-elle pour gagner du temps,
ce qui était risqué lorsqu'il pouvait aussi bien l'utiliser à finir de se dévêtir,
"... je dois me lever tôt demain matin. J'ai un rendez-vous à huit heures... "
Enlever sa chemise. Faire tomber son jean aux chevilles. En dégager ses jambes.
" Et comme en plus, j'ai deux trois bricoles à mettre au point avant... ça va être chaud. "
Slip ou caleçon ? Le long de ses cuisses. Poilues ou imberbes ? Un œil sur les couteaux.
Elle se plaqua un sourire sur le visage qui se figea davantage une fois sortie de la cuisine.
" Qu'est-ce que tu fais ?... " Elle posa les deux verres sur la table basse. " Ne reste pas là ! "
Vincent regardait l'ensemble de la pièce depuis le pas de la porte.
" Enfin, à moins que tu veuilles finalement rentrer chez toi. Tu le veux ce jus d'orange ?... "
Vincent sourit et la dévisagea un instant. " Tu veux vraiment que je reste le boire ? "
Elle s'approcha de lui et lui retira son blouson elle-même.