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A ma place

Publié le

Il y a ce long silence qui ne m'effraie pas.
Je ne suis plus seul à regarder le plafond. Nous sommes côte à côte.
Dans ce lit qui n'est pas à Rosas. Mais suspendu quelque part dans ma vie.
J'ai ouvert ma porte. Je sortais de la douche. Pris de court. Quand j'aime l'être.
Enfin non... Je n'aime pas l'être. Ou seulement par toi.

Je suis pieds nus, en caleçon, mes cheveux ne sont pas encore secs.
Et la conversation nous a retournés comme une feuille au vent.
Pour nous plaquer finalement sur ce matelas que je partage avec toi.
Oui, par toi, j'aime être pris de court. J'aime être surpris. Rien ne me dérange.
Pas même ce silence qui n'arrive pas à s'appesantir.
Tu as fermé les yeux. Et tu réfléchis. Ou cherches à ne plus réfléchir.
C'est ce que tu fais sans doute à ce geste que tu fais souvent,
quand tout ce qui traverse ton esprit menace de faire exploser ta tête.
Le pouce de la main droite dégagé et replié, à distance de ses quatre autres doigts.
La phalange saillante vient heurter ton front comme battant la mesure d'une partition.
Une façon d'éviter de te battre le crâne à coups de poing comme si la tentation était là.
Pour que tout ce qui te harcèle et te rend dingue s'arrête une fois pour toutes.
Tu ne me vois pas te regarder faire ce geste régulier. Ta tête écrasant l'oreiller.
La nuque brisée. Dans une position qui invite à venir poser mes lèvres sur ta bouche.
Le contact physique sera autre, lorsque j'éprouve le besoin de signaler ma présence.
Conscient de mon impuissance à soulager ton cerveau de ce qui le met en surchauffe.
Ton pouce frappe à la porte de ton front. Comme il ferait pour demander s'il y a quelqu'un.
J'embrasse ton autre main pour te dire que oui.

La fatigue met en valeur la lumière bouleversante de tes noirceurs.
Quelque chose de grave qui marque ton visage de quelque chose de terriblement sexy.
Et la pénombre de la chambre met en relief la noblesse éblouissante de ton profil.
Je te dévorerais. Là. Tout de suite. A l'instant où tu es si proche et si loin à la fois.

Quand au silence qui s'est installé, tu penses à mille choses qu'il faut mettre dans l'ordre.
Je ne cherche pas à savoir à quoi tu penses. A qui tu penses.
Je ne suis pas loin pour le moment où tu penseras à moi.
Il te suffira de basculer sur le côté. Tendre le bras. Je serai là.
Quand j'ai roulé ma tête dans mon oreiller pour l'écraser à mon tour,
planter mon regard dans quelque chose d'invisible au plafond.
Je te laisse à ce que tu dois faire. Ne cherche pas à m'imposer.
Je sais que te forcer la main est contre-productif.
Je me suis déjà risqué à le faire et ai vite appris que cela ne servait à rien.
Que cela au contraire était vécu comme une agression. Et c'est pour moi le pire.
Anéantissant mes tentatives quand tu disparaissais aussitôt dans ta coquille
qui se refermait chaque fois sur nous avec la réactivité fulgurante du piège à loup.
N'obtenant rien si ce n'est cette insupportable impression d'avoir pu te blesser.
Quand il est intolérable à mes yeux que ce qui vient de moi, entre nous,
puisse être perçu un seul instant comme une agression. Pas par toi. Pas venant de moi.
Les autres, pourquoi pas. Peu importe. Mais pitié. Pas par toi. J'en mourrais.
Je prends mon temps. Puisque nous en avons. Rien ne presse.
Et je te laisse venir à ton rythme. Au métronome de ton pouce.
Je suis confiant. Je ne m'inquiète pas. Je sais que tu reviendras vers moi.
Que tu reviendras à moi. Et je ne veux rien forcer. Au propre et au figuré.
Je ne suis pas sur toi. Je suis à côté. Et j'observe le silence sans un brin de panique.
Sûr de toi. Sûr de nous. Sûr de moi. Comme d'être à ma place.

 

Philippe LATGER
Août 2013 à Perpignan 

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Avant d'éteindre

Publié le

J'ai embrassé le plus beau front de la terre.
La plus belle tempe. La plus belle bouche. Les plus belles mains.
Le plus beau dos qu'il m'ait été donné de voir.
J'ai rasé ma vieille barbe. Retrouvé mon visage de jeune homme.
Et peux aller dormir.

 

Philippe LATGER
Août 2013 à Perpignan 

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Aux heures de la minuterie

Publié le

C'est toujours une émotion d'entendre la porte.
La porte de l'immeuble. La clé dans la porte de l'immeuble.
Je retiens mon souffle. Ou bien je tends l'oreille.
La porte est refermée avec précautions. N'est pas claquée.
Quand la voisine ne s'inquiète pas de faire trembler les murs.
Ici, c'est délicat. La discrétion. J'entends à peine le grincement habituel.
Le pêne à ressort glisser et s'insérer dans la gâche.
Et ce qui va finalement me faire battre le cœur à tout rompre,
c'est le déclenchement de la minuterie dans l'escalier et son grésillement.
Je vérifie le bas de la porte de notre appartement. Il y a bien le rai au ras du sol.
Et je file à la salle de bain vérifier ce que font mes cheveux à chaque profil.
Me souris dans la glace pour inspecter mes dents. Reviens dans la chambre.
Enfourne en passant un chewing-gum dans ma bouche. Allume une cigarette.
Quand le bruit de la tomette mal fixée dans l'escalier a déjà retenti.
J'entends celui de la seconde, sur mon palier, qui m'indique que tu es à trois pas de la porte.
Je prends une grande inspiration comme si j'allais monter sur scène. Me tiens debout.
Et voilà, à peine perceptible, cette façon que tu as de frapper d'une ou deux phalanges.
Tu es juste là. A même pas un mètre de moi. Derrière cette porte. Que je déverrouille.
Mon amour. Tu m'as manqué. J'ouvre. Je n'ai aucun doute sur qui je vais trouver.
Quand les signes successifs, dans cet ordre établi, ne peuvent pas me tromper.
C'est ta façon d'ouvrir et de fermer. D'allumer. De monter l'escalier. C'est ton rythme.
Allons-nous nous reconnaître ?... J'ai la poignée en main que je tourne. Que je tire vers moi.
Le panneau de bois qui nous séparait pivote sur ses gonds. Et je ne disparais pas derrière lui.
Comme il m'arrive de faire parfois par jeu comme si la porte s'était ouverte toute seule,
quand c'est le moyen le plus ample d'ouvrir le passage sans l'obstruer et souhaiter la bienvenue.
J'ai opté pour ma deuxième méthode, qui est de rester en évidence avec un regard de gosse,
et un sourire réprimé, comme en faisait ma mère, en voyant ton air inquiet.
Un sourire que j'ai du mal à contenir. Tant ce que je vois me plaît et me ravit.

Il y a des choses que je n'écris qu'à toi.

Je t'embrasse. Sur le pas de la porte. Je te serre contre moi.
Et nous restons debout sur le pas de la porte. Qu'il faudra refermer.
Je n'aurais pas dû allumer cette cigarette qui me gêne. Dont je ne sais pas quoi faire.
Quand elle m'empêche d'ouvrir une deuxième main dans ton dos ou sur ta nuque.
J'aime t'aimer. J'aime aimer t'aimer. Te sentir contre moi et me sentir complet.

Ta peau. La mienne la reconnaît. Je la respire. Et je suis bouleversé.
Je te serre contre moi comme on serre les poings, comme on serre les mâchoires.
Tes cheveux. Un baiser dans le cou. Et je reviens dans la position initiale.
Dont j'ai déjà parlé. Mon menton sur ton épaule. Mon épaule sous ton menton.
Collés l'un à l'autre. Nous tournons le dos au reste du monde. 
L'espace de ce moment privilégié. Aussi fort qu'aux pénétrations sexuelles.
Mon ventre contre ton ventre. Et deux cœurs battent dans un seul torse.
Nous sommes siamois. Inséparables. Les yeux fermés sur nous-mêmes.
La lumière du palier s'est éteinte. Je t'aime.

Il y a des choses que je n'écris qu'à toi.

 

Philippe LATGER
Août 2013 à Perpignan

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Time to go

Publié le

Qu'il est bon de reprendre la route. De reprendre le train.
J'aime l'avion, j'aime l'autobus, j'aime la voiture, j'aime tout.
Mais le train, comment dire... j'ai une affection particulière pour le train.
Voilà, c'est décidé, les vacances sont terminées. Je m'ennuie. Je rentre.
J'ai profité de mon vieux papa que j'adore et dont j'aime encore la conversation.

Profité de ce havre de paix sur la côte aux matières dont j'ai toujours besoin.
Mais j'ai aussi besoin de retrouver mes activités, mon appartement et mon platane.
Un message de Jane pour le travail fut le détonateur. Hier, en fin d'après-midi.
Sonnant la fin de la récréation.

Je me réveille à 7 heures. En pleine forme.
Salut les mouettes. Salut les chats. Ma journée commence.
Je retrouve la joie du maniaque que je suis à faire sa valise.
Maniaque, à vrai dire, je suis obligé de l'être quand je suis tête en l'air.
Et j'ai dû m'adapter et me faire violence, fatigué d'oublier ou de perdre des choses.

Les clés. Le passeport. Le billet. Le téléphone portable. La trousse de toilette.
Ceci laissé sur la table de chevet. La table du salon. La banquette du taxi.
Etourdi ou dans la lune, je le suis de nature. Je dois donc me méfier de moi-même.
Quand des années d'alcool n'ont pas dû arranger mon pauvre cerveau malmené.
Je plie le linge propre. Je plie le linge sale. Je range Ordi VI dans sa mallette.
Souris. Cordon d'alimentation. Je range le manuscrit avec lequel je suis parti.
Le dentifrice. La brosse à dents. Je fais un dernier tour à la salle de bains.
Je vérifie dans la pochette latérale. Les papiers. La carte de crédit.
Je range le chargeur du téléphone. La serviette de bain et le maillot qui ont fini de sécher.
C'est un peu comme jouer à Tetris. Et j'adore ça. Optimiser l'espace. Ordonner.
Quand j'adore faire les cartons des déménagements. Trouver l'objet qui comblera ce vide.
Je fais mon sac avec méthode, quand je n'ai pas encore prévenu mon père de mon départ.

Oui, ce sera le train. Et pas par la nouvelle ligne express.
Par cette bonne vieille voie ferrée qui longe la côte et que je connais par cœur.
Celle qu'empruntait mon Talgo deux fois par semaine quand j'avais l'appartement à Barcelone.
Ma résidence sur la Rambla de Catalunya. Mon bureau sur la rue Grande la Réal à Perpignan.
Ne cherchez pas l'aspect pratique. Il n'y en avait pas. Lorsque c'était pour le plaisir.

D'avoir un pied de chaque côté de la frontière, et de pouvoir faire mes allers-retours.
C'était il y a presque dix ans. Et j'ai joué à ça un an. Avant de filer m'installer à Paris.
Ce que je l'ai aimée cette ligne. Colera. Llança. Vilajuïga. La mer dans les fenêtres.
Mon vieux Talgo démodé qui se déhanchait avec acharnement à flanc de falaises.
Oui. Je fais mon sac le sourire aux lèvres. Heureux à l'idée de refaire le voyage.
Ce ne sera pas le Talgo pour lequel il faut une réservation.
A mon coup de tête, ce sera le train régional Rodalies côté espagnol jusqu'à Cerbère.
Puis le TER côté français jusqu'à Perpignan. Sans trop connaître les horaires.
Peu importe. Je sais que je serai chez moi dans l'après-midi.

Je prends le petit-déjeuner le cœur léger dans la cuisine.
Mon sac est déjà dans l'entrée de la maison quand mon père apparaît.
Je lui annonce ma décision sans m'étendre sur ce qui la justifie.
Quand je ne suis pas sûr de savoir exactement. Mais voilà. Je l'informe.
La gare routière de Rosas n'est pas loin de la maison. Je peux y aller à pied.

Il y a des bus régulièrement tous les jours pour la gare de Figueres. Tout va bien.
A Montréal. A New York. Oui. J'ai aussi l'habitude des gares routières.
Quand les Américains voyagent aussi bien avec Greyhound qu'avec l'avion.
Je peux me débrouiller tout seul. Ce qui explique ma décision unilatérale.
Mon père a l'habitude et ne s'en offusque pas.
Il me propose tout de même pour la forme de rester quelques jours de plus.
Je le remercie et il me propose de me conduire à la gare à Figueres.
J'accepte.

J'embrasse et remercie tout le monde.
Mon père a eu le temps de petit-déjeuner, de se doucher et de s'habiller.
Il n'y a ni urgence, ni pression. Je prendrai les trains qu'il y aura.
Nous sommes en milieu de matinée et je n'ai aucun stress vis-à-vis des horaires.
J'ai fait un dernier tour pour être sûr de n'avoir rien oublié et rejoins mon père.

Il hésite à prendre la petite voiture. Décide de sortir finalement la grande berline.
Toujours fidèle à Citroën. Au moment de fermer la porte du garage, je panique.
Il manque quelque chose dans mes poches. Mon téléphone portable.
Je remonte dans la maison et le trouve sur la table de la salle à manger.
Je reviens m'installer aussitôt dans la voiture sans donner d'explications.
On peut y aller. Le challenge va être d'éviter les embouteillages de Rosas.
Et je suis fou de joie.

Mon père, à quatre-vingts ans, conduit toujours aussi vite.
Il est précis. Maîtrise son affaire. Et je suis plutôt fier de lui.
C'est un peu plus brouillon sur l'itinéraire. Mais il parvient à nous tirer du bourbier.
Nous évitons la route principale où les touristes se retrouvent déjà piégés.
Nous discutons vaguement de choses et d'autres. Je suis heureux.

Je retrouve mes repères. Parce que c'est mon père. Et cette région.
Et une façon de faire.
Nous entrons dans Figueres. Il me dépose à la gare.
Je récupère mon bagage et je le remercie sobrement.
Nous ne nous quittons pas vraiment, n'est-ce pas ?...
Nous nous parlerons très vite au téléphone.
Et c'est là, sur le trottoir, que ma petite aventure commence.
En solitaire. Livré à moi-même.
Comme j'ai toujours aimé.

Pour Cerbère, pas de problèmes. Je cherche sur les tableaux.
J'ai un train dans une heure. Et dans le trip dans lequel je suis désormais,
une heure de ma vie ne me coûte rien, quand je suis dans un état second.
C'est comme avec l'avion. On se retrouve dans un monde parallèle.
Où le temps n'a plus la même valeur que d'habitude.

Comme avec le métro aussi. Ce n'est pas le même stress qu'en voiture.
Puisque l'on est conduit et que les horaires sont posés et fixés d'avance.
Il s'agit de ne pas rater son train. Pour le reste, il suffit de se laisser faire.
Je prends mon billet au seul guichet ouvert. Il n'y a pas beaucoup de monde.
Et j'ai une heure d'avance qu'il me faut tuer, avec une certaine gourmandise.

 

Philippe LATGER
Août 2013 à Perpignan 

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Le schiste et la chaux blanche

Publié le

Cette maison n'est pas celle de l'enfance à Castelldefels.
Mais je me rends compte qu'elle est dans ma vie depuis déjà longtemps.
Une bonne décade. Quand elle a des points communs avec l'autre.
La mer. L'Espagne. Les pins. L'eau de Cologne Lavanda Puig.
Des sensations connues que je retrouve au fond de l'air et sur ma peau.

Ici, ce ne sont pas les chambres qui changent de couleur, lorsqu'il y avait à Barcelone
la chambre bleue, la chambre jaune, la chambre rose, la chambre verte,
mais les salles de bains, quand toutes les chambres sont blanches.
La salle de bains est grise au rez-de-jardin. Verte au rez-de-chaussée. Rose à l'étage.
Dans une faïence comme on n'en trouve que dans la maçonnerie espagnole.
La maison assise sur la pente de la montagne n'a qu'un étage côté rue, en amont,
mais deux côté piscine, sur cette dénivellation qui plonge dans la baie de Rosas.
J'ai pris l'énorme paire de jumelles que j'ai toujours connue et que mon père a gardée.
Toujours aussi lourde et puissante, pour admirer le relief de la lune.
On entend au loin les musiques de fêtes populaires comme de la musique techno, 
qui se mélangent dans la nuit aux lumières du centre-ville et son brasier humain.
La hauteur et la distance me tiennent loin des bars et des fêtes foraines.
D'une excitation que je perçois et qui me gagne et qui pourrait me tenter.
Sur le belvédère dominant la baie et le jardin, cette terrasse où nous venions de dîner,
j'ai été pris par la traînée d'or scintillante que fait toujours la lune au-dessus de la mer.
Et me suis retrouvé submergé par ce truc d'adolescent, cette mélancolie magnifique,
cette frustration de ne pas être au cœur de la fête avec les autres lorsqu'elle bat son plein,
quand j'aimerais sans doute chercher des regards à séduire, traquer des sourires, boire,
rencontrer des gens et leur faire l'amour ou ne serait-ce qu'envisager de le faire,
mais conscient que cette situation d'attente et de désirs contrariés est aussi voluptueuse.
J'ai retrouvé à quarante ans ce doux-amer de la nuit estivale d'une époque où je ne sortais pas.
Comme de celle où je sortais aux soirs de relâche. La fête me faisait la danse du ventre.
Me narguait. A quelques encablures. Sans que je n'en souffre vraiment.
Puisque j'aimais aussi cette promesse de plaisirs qui pouvait s'éterniser, à portée de main,
de plaisirs et d'aventures, quand je connaissais le trac qui s'installe et grandit avant de sortir,
au-moment de se préparer, de se faire beau, et d'aller sur les lieux de l'orgie hasardeuse,
et qu'il était capable de me nouer le ventre même quand je ne sortais pas.
Je respire les lumières de la côte avec cette excitation communicative que je reconstitue.
Perméable, à distance, à celle de tous ces jeunes gens qui sont sortis à ma place ou sans moi.
Retrouvant aussi cette sérénité paradoxale qui accompagnait ma déception de ne pas y être.
La torture de la privation est un exercice de style, une expérience divertissante à sa façon,
quand je n'ai pas manqué de tout ça, que je connais tout ça, que je m'en suis saoulé à mort.
Je suis seul ou avec des amis en terrasse du Poke Te Crek, ou les pieds dans le sable du Ona,
du gel dans les cheveux effet mouillé, une chemise blanche pour trancher sur le bronzage,
encore capable de faire attention à mon apparence, vidant des verres de whisky à la chaîne,
le Coca posé à côté, selon la méthode espagnole qui vous laisse la responsabilité du dosage,
attentif aux signaux d'opportunités côté clientèle comme côté personnel en quête de tips.
Je peux faire encore des sourires humains avant qu'ils ne se ternissent des effets de l'alcool.
La nuit est devant moi et mon corps s'impatiente, quand j'ai envie d'aimer.

Nous avions débarrassé la table et tout le monde était parti à ses occupations.
Me laissant, pour moi tout seul, la terrasse, le jardin, la piscine, la lune sur la baie,
et cette ville surexcitée en fond d'écran, bruissant de feux d'artifice et de techno.
Je ne suis pas nostalgique de mes beuveries. C'est juste une réaction physique.
Une madeleine. Quand l'empreinte est réveillée aussi sûrement que les souvenirs.

Je braque les jumelles sur la lune, encore coupée en deux, qui suit sa trajectoire.
Sans être indifférent à ces manifestations du passé qui me rattrape, je suis sur autre chose.
Je survole les taches brunes des mers lunaires et m'accroche à des alvéoles,
à la ligne de démarcation entre l'ombre et la lumière, qui, aux franges de la partie éclairée
se dessinent et semblent friper la surface de mille petits cratères visibles à la loupe.
La pomme golden qu'on a laissé traîner quelques jours. Le soleil en révèle l'existence.
Etirant les ombres au milieu de la face que la lune daigne exposer à nos yeux.
J'écarquille les miens avec l'émerveillement intact de me sentir tout petit, perdu dans l'univers,
sur une planète où je peux respirer et être conscient du spectacle délirant de notre galaxie.
Les asperseurs ont fini d'arroser le gazon, une odeur d'herbe mouillée vient m'ouvrir la poitrine.
Les grillons ont pu reprendre le pouvoir sonore, étouffant les basses des musiques d'en bas.
Torse-nu, la taille moulée par un pantalon thaï s'arrêtant mi-mollet, je suis au bord du gouffre,
pieds-nus sur la terre cuite encore chaude du dallage de mon observatoire.
J'ai des souvenirs de Bali comme d'Acapulco. Le goût du poisson grillé et de la piña colada.
Le moteur de la piscine déclenche des arrivées d'eau dont une fait fontaine.
Et je suis quelques années plus tôt avec Irina que j'avais emmenée ici.
Nous étions allés au Rachdingue. Nous étions avec une poignée d'extraterrestres sous acide.
Avions le club pour nous. Et les quelques teufeurs qui tanguaient en faisant du surplace
sur le tempo assourdissant d'une Techno du diable, absorbés par leurs propres délires,
ne furent pas scandalisés ni même surpris de me voir retirer tous mes vêtements,
pour plonger complètement à poil dans la piscine intérieure, éclairée dans son écrin de schiste.
Elle pouvait être interdite, personne n'est venu pour me prier d'en sortir,
quand au genre baroque de nos camarades de jeu j'avais parfaitement compris ou senti
que ma nudité n'aurait su être un problème, puisque cela était compatible avec l'esprit du lieu.
Au retour, nous avions fait un autre bain de minuit aux petites heures du matin à la maison,
dans le bassin que je domine du haut de ma quarantaine apaisée par endroits.
Quand avoir vieilli n'est pas ce qui me tourmente.

La nuit avance, douce comme elle l'est toujours l'été au bord de la Méditerranée.
Je range les jumelles, éteins les lumières et ferme la baie vitrée de la terrasse.
J'ouvre une messagerie sur internet pour écrire quelques mots à quelqu'un qui me suit.
Monte à pas de loup à l'étage où j'ai pris possession d'une chambre.
Les fenêtres ouvertes sur un semblant de fraîcheur qui rend l'air supportable.

Il est trois heures du matin peut-être. La rue devant la maison est tranquille.
La débauche de grosses villas accrochée au versant de la montagne jusqu'à son sommet,
au-dessus de la nôtre, semble s'être assoupie, et les grillons s'activent pour me rassurer.
Je m'allonge. La tête dans les oreillers. Sur le drap du lit. Et je regarde le plafond.
A cette époque où je sortais, dormir seul n'était pas un problème lorsque c'était un luxe.
Puisque c'était une période où il m'arrivait finalement souvent de ne pas dormir seul.
Avoir mon lit pour moi n'était en rien une source d'angoisse quand c'était une bénédiction.
Et quelque chose a changé. Avec l'âge peut-être. Ou les révélations de mon histoire en cours.
Le sentiment d'un gâchis. Que je n'avais jamais véritablement éprouvé avant elle.
Malgré la chaleur qui fait que le contact du drap est déjà un contact de trop,
il me semble que celui d'un autre corps que le mien serait tout à fait acceptable.
Je me tourne sur le côté en tendant mon bras sur un espace vide où je n'en rencontre aucun.
J'ai l'image précise de celui que j'aurais aimé trouver là et qui m'abandonne à ma nuit.
Y penser décuple et soulage à la fois ce sentiment d'abandon que je n'avais jamais eu.
Y penser peut aussi bien me faire pleurer sur moi-même que me faire sourire de satisfaction.
Parfois dans le même quart d'heure, dans la même minute. Aussi franchement. Sincèrement.
L'impression d'être seul, puis celle de ne pas l'être. Et je suis charrié par ces vagues contraires.
Roulé dans le sable mouillé de mon lit, à l'écume du ressac où je me retourne,
d'un côté, puis de l'autre, balancé entre les deux faces d'une même médaille
je cherche le sommeil et le moyen de m'y fondre en toute sécurité.
Le contexte familier, la présence de mon père peut-être, quelque part dans cette maison,
des choses immuables qui m'ont construit depuis l'enfance, la faïence des salles de bains,
la résine des pins, l'eau de Cologne espagnole, la piqûre des moustiques, les grillons,
l'odeur de ma propre peau cuite par le soleil, font ensemble une sorte de doudou
que l'homme de quarante ans peut mâchouiller en silence pour trouver le repos.
Je sais qu'il manque une pièce au puzzle. Une pièce que j'ai trouvée.
Et j'engueule le gosse qui pleure sur son sort et se complaît dans sa plainte,
dans son chagrin véritable qui est de l'ordre du caprice.
J'essaie de le calmer et de le raisonner. M'expliquant que j'ai de la chance.
La chance d'avoir trouvé cette pièce manquante. Qu'il y a des raisons de se réjouir.
Comme je l'ai fait jusqu'ici en prenant la mesure de ce qui est arrivé.
Des messages, au jour le jour, indiquent que la pièce manquante est toujours dans la boîte.
Et l'enfant peut râler de ne pas pouvoir terminer l'image parfaite de ciel bleu au complet,
j'arrive à le convaincre que le jour où la pièce rejoindra les autres le jeu sera fini,
et qu'il y a plus de plaisir à faire son puzzle qu'à la satisfaction de l'avoir achevé.
Savoir exactement ce qu'il manque est en soi la révélation comme la révolution.
Qui m'ont mis sur une voie qui rend la vie de l'adulte plus belle que celle de l'enfant.

Les draps sont un peu usés et passés. Mais sentent l'adoucissant.
Demain matin, à l'aube, une nuée de mouettes bruyantes viendront me réveiller.
Avec la fraîcheur mordante du petit jour et la sirène du port ordonnant la sortie des pêcheurs.
Avec une rigueur militaire, les mouettes se réuniront avant de décoller pour les suivre,
opportunistes, s'adaptant au rythme des humains qui feront la moitié du travail à leur place.

Et dans ce vacarme matinal, cette activité sensible, je ne pourrai rester dans mon lit.
Descendrai avant tout le monde dans la cuisine pour un premier café.
Avec une détermination et une énergie inhabituelles avec si peu d'heures de sommeil.
Il y a l'urgence de profiter du bonheur. De cette lumière splendide au soleil qui se lève.
D'autres vies prendront le relais. Qui n'ont pas fait la fête toute la nuit dans les discothèques.
De gars qui vont partir en mer pour chercher le poisson. Que je veux partager aussi.
Etre témoin comme lorsque je rentrais de boîte du départ des bateaux pour des besoins vitaux.
Ce n'est pas la maison de Castelldefels, mais j'ai appris à l'aimer et à m'y sentir bien.
Barcelone n'est pas si loin quand c'est déjà l'Espagne. Et il reste mon père.
Même si je sais que j'en ai fait le dernier verrou ou le dernier obstacle à l'accomplissement.
En attendant l'aurore, je me dis sur mon drap que deux pièces ne sont pas compatibles.
Et qu'il me faut choisir entre celle de mon père et celle qui me manque.
Que ce sont deux puzzles différents. Que je ne pourrai jamais concilier.
Qu'il y a un temps pour tout. Quand je l'ai découvert à la mort de ma mère.
Que ma vie peut être assez longue pour pouvoir faire une chose après l'autre.
Et que la pièce manquante sera celle faite pour remplacer celles que j'aurai perdues.
L'amour de ma vie est venu finir le deuil interminable dont je ne sortais pas.
Comme prenant le relais de la seule personne en qui je pouvais faire confiance.
Avançant d'une branche à l'autre, j'ai pu lâcher la main de ma mère pour prendre la tienne.
Mais mon autre main est encore dans celle de mon père qui est toujours de ce monde.
Et les choses sont sans doute bien faites quand ton autre main n'est pas libre non plus.
Mais pourrais-je un jour me blottir entièrement contre toi quand je serai tout seul ?
Auras-tu la place nécessaire pour me recevoir et m'envelopper complètement ?
Y'aura-t-il un jour où tu pourras me prendre les deux mains, les yeux dans les yeux,
sans la sensation de trahir qui que ce soit ? Avec celle d'être à ta place ?
Je ne peux pas savoir pour toi si ce jour peut venir ou s'il est vain d'y croire.
S'il est ne serait-ce que souhaitable. Ni même s'il t'arrive seulement de le souhaiter.
Quand je peux comprendre que vivre avec moi ne soit pas un objectif à atteindre,
ni un projet, ni un rêve, ni un cadeau, ni un aboutissement, malgré les conditions
non négociables de libertés que j'y pose toujours, pour le confort de l'un, et de l'autre,
qui peuvent être insuffisantes à rendre la perspective enthousiasmante ou attractive.
Et que ma seule personne devrait suffire à persuader que c'est ce qu'il faut faire.
J'aurais beau me vendre et faire l'article, faire miroiter d'autres vies possibles,
avec ou sans moi, il y a ce qui est évident, et ce qui ne l'est pas.

Les figuiers de barbarie sont fidèles au poste.
La floraison généreuse du bougainvillier sous la fenêtre de ma chambre aussi.
Je me reconstitue aux fondamentaux, aux réactions sensorielles que je reconnais.
Comme à mes marches dans la piscine, la surface de l'eau à la taille, dans le petit bain,
à faire les cent pas en plein soleil, avec un manuscrit à lire ou à corriger, de la presse écrite,

ou tout ce que je consens à lire pour occuper mon esprit, pendant que mon corps travaille,
mes jambes se mouvant dans le volume de l'eau qui les caresse ou les masse à ma progression,
et pendant que le soleil m'assaille de tous les côtés, depuis le ciel comme par réverbération,
dans un étau de lumière où je peux m'ébrouer et me sentir chez moi.
La nuit aussi est ma demeure. Même quand elle est l'antre de toutes mes angoisses.
Que je devais en avoir enfant, bien que d'une autre nature, et qu'on apprend à les traverser.
Je regarde le plafond. A des kilomètres de mon platane et du parvis de la cathédrale. 
Même si je suis dans le cercle géographique de mon histoire, de ma culture et de mon essence.
Je suis la Méditerranée. Le poivron et l'anchois. Je suis le pin parasol et l'eucalyptus.
Et je me remplume au plus près de ce que je suis vraiment.
Qu'est-ce qui t'intéresse chez moi au juste ? Qu'est-ce qui te plaît ?
Si ce n'est le fait d'être le seul brave type à accepter tes conditions et notre situation...
M'aimerais-tu si je ne les acceptais pas ? La réponse m'apparaît et me fait froid dans le dos.
Sais-tu ce que je fais ? Aimes-tu ce que je fais ? Mes choix et mon mode de vie ?
Outre celui que j'ai adopté depuis trois ans pour nous permettre d'être ensemble.
Quand il m'a fallu m'adapter à mille choses que j'avais fuies toute ma vie
pour pouvoir être avec toi et rendre notre relation possible.
Je te dois des choses quand tu m'as tenu dans la sobriété et à l'écart de l'alcool.
Quand l'état amoureux m'a tenu à l'abri de mille illusions néfastes et fuites en avant.
Notre histoire m'a mis sur des rails que je ne regrette pas à la vue des progrès que j'ai faits.
M'a réconcilié avec des ambitions secrètes et des valeurs que j'ai trahies si longtemps,
quand je me trahissais moi-même comme je trahissais les gens qui me les ont transmises.
J'ai dû écrire cela. Et tu m'as fait progresser aussi en écriture grâce à ce que tu m'as inspiré.
Est-ce que cela a un sens pour toi ? Au milieu des véhicules prioritaires de ta propre vie ?
Est-ce que quelque chose dans ma vie et ma personne t'impressionne, te fascine, te fait envie ?
Est-ce qu'il y a des choses de moi que tu admires ? Est-ce que tu me désires ?
Dans le flot de rituels installés, je me pose des questions sur ce que je t'évoque.
Est-ce que tu me trouves beau ? Est-ce que tu aimes mes yeux ? Mon sourire ? Mon corps ?
Est-ce que tu aimes ma façon de parler ? Ma façon d'être ? De ce que tu en sais.
Est-ce que tu te projettes avec moi ? As-tu des envies ou des désirs de ce qui pourrait être ?
Toute une vie ? Toute une vie comment ? Comment imagines-tu les choses dans l'avenir ?
Comment serait-ce idéalement pour toi, dans le meilleur des mondes ?
Sommes-nous arrivés au bout ? Serait-ce juste comme c'est aujourd'hui ?...

A la vie que je mène depuis que je suis rentré de Paris, allongé sur ma serviette au soleil,
je me demande ce qui peut te faire rêver. D'ailleurs, te fais-je rêver ? Ai-je ce pouvoir ?
Quand je sais qu'il y a tant de rêves que tu portes pour lesquels je serai impuissant.
Que tu en as déjà réalisé quelques-uns. Et que je ne t'aiderai pas plus pour ceux qu'il te reste.
Je dois me convaincre qu'aux actes, il semble que je t'apporte encore quelque chose.

Ne dois probablement pas chercher à comprendre quoi quand tu ne le sais peut-être pas.
Il semble que je te plaise. Y compris bien sûr parce que je ne te demande rien.
Et me demande si je te plairais toujours à mille kilomètres du platane et du parvis.
Sur la margelle de la piscine, je ne suis pas si loin. Je suis la tête dans un ciel parfait.
L'air est assez chaud pour me sécher les cheveux. Je suis la sexualité.
Le plaisir d'être vivant. Autrement qu'aux campagnes bourguignonnes ou tarnaises.
Je suis olivier plutôt que saule pleureur. Je suis lumière franche plutôt que grisaille.
Plein été plutôt qu'automne. Plantes grasses plutôt que fougères dans les sous-bois.
Je suis la violence et la vulgarité des intensités les plus crues.
Qui bouffe tout d'un coup comme si le temps manquait.
Et le cheval sauvage doit ronger son frein aux modérations qu'on lui impose.
Lui qui rêve de galop et de tempêtes, habitué à la liberté sans obstacles.
Je ne me suis jamais lesté où que ce soit si ce n'est pour t'aimer.
N'ai jamais posé l'ancre depuis que je suis un homme jusqu'à ce que je te trouve.
N'ai jamais fait le choix du compromis aux coups de volants qui me caractérisent.
Pas de patrons. Pas d'enfants. Rien pour peser dans mes jambes à mes mouvements.
Quand je peux mourir tranquille sans laisser d'orphelins. Partir du jour au lendemain.
Faire tout ce qui me chante. Quand je suis le plus libre de nous deux.
Au moindre coup de tête, les valises sont vite prêtes. Je ne possède plus rien.
J'ai réduit au strict nécessaire. Ma peau sur les os. Mon cœur et mon cerveau.
Je n'ai que moi à charrier où que je veux veuille aller.
Au moindre choix à faire, je n'ai qu'à me consulter moi-même.
Pas de conseils de famille, de négociations, de manœuvres à établir pour convaincre.
Je pars quand je veux. Je rentre quand je veux. Je ne dois rien à personne.
Pas même des explications. Je n'ai que moi à qui rendre des comptes.
Et j'ai tout dans les mains pour jouir de ma liberté farouche.
Y compris mes doigts qu'il me suffit de claquer pour un changement de vie.
En voici un pour partir au Québec. Un autre pour suivre un amour à Avignon.
Un autre pour m'installer à Barcelone. Celui-ci pour déménager à Paris.
Et encore un autre pour revenir chez moi. Jetant tout par-dessus bord.
Et un dernier pour rester près de toi et te faire confiance.

Au plafond que je fixe je sais que je n'ai pas d'autres choix que de décider seul.
Et que ce n'est pas une malédiction puisque c'est précisément le choix que j'ai fait.
Je suis seul maître à bord. Et j'en explique les avantages à l'enfant qui pleurniche.
L'enfant tend une oreille et essaie de comprendre ce que je lui dis.
" C'est toi qui tiens les manettes mon garçon. C'est toi qui décides de tout. "

Et sa faculté à imaginer comme à écrire est une force supplémentaire sur le réel.
" Parce que tu es artiste et parce que tu es libre, tu as tous les pouvoirs sur ta vie. "
Et l'enfant réalise qu'en effet, il fait exactement ce qu'il veut de sa propre existence.
Quand il ne peut redouter la solitude qu'il a choisie et qu'il a la capacité d'affronter.
" Tu vois bien que beaucoup n'ont pas la force d'être seuls...
ce n'est pas un jugement de valeur, pour dire que tu es mieux ou plus fort qu'eux,
c'est juste pour que tu comprennes que tu as cette aptitude qui relève du don. "
Je me vois à huit ans m'adresser un immense sourire troublant, un peu diabolique.
Un sourire qui n'est pas celui d'un enfant mais d'un adulte qui a tout compris.
Il sait soudain qu'il peut se réaliser sans l'aide de personne. Qu'il a tout dans les mains.
Qu'il n'a besoin de personne pour prendre ses rendez-vous et s'habiller le matin.
En effet, il se lave son linge et se fait à manger. Sans déranger la vie des autres.
Il n'a à supporter la présence d'aucun être dont il se sentirait redevable.
Libre comme l'air. Y compris de ne pas l'être amoureusement.
Les pieds nus sur la terre cuite. Sur les tapis d'aiguilles sous les pins du jardin.
Dans le sable de la plage. Je regarde l'horizon avec lui avec sérénité.
Il y a Empuriabrava et le reste de l'Espagne, et une détermination à faire trembler la terre.
Bien sûr que je ne te demande rien mon amour, puisque c'est moi seul qui ai les réponses.
Quand je suis heureux de ne pas être dans ta vie, si ce n'est à notre manière,
lorsque rien de ta façon de vivre ne m'a jamais intéressé ni fait rêver une seule seconde.
Ce n'est pas ta vie que j'aime. C'est toi. Et je n'ai pas le désir de vivre ce que tu vis.
Je n'envie rien des choix que tu as faits quand je sais que je n'aurais pu en payer le prix.
Et je sais, la pièce du puzzle manquante en main, que chacun est bien sûr à sa place.
Je suis allé au restaurant à Rosas et j'ai regardé les familles qui m'entouraient en terrasse.
Et, non... Je n'ai jamais désiré acheter une voiture. Un pavillon dans un lotissement.
Je n'ai jamais désiré payer une location sur la Costa Brava pour des vacances en famille.
Je n'ai jamais désiré me reproduire ni transmettre quoi que ce soit à mes propres enfants.
Une façon de faire. L'hygiène. Les mœurs. Ce qui se fait et ce qui ne se fait pas.
" Chez nous, on fait comme ça ". Quand ce sont toujours les autres qui sont bizarres.
Non, je n'ai pas envié la promenade pour aller manger la glace sur le front de mer.
Ni les yachts alignés dans le port de plaisance. Et suis heureux d'être dans ma peau.

Cette liberté, je ne sais pas si c'est que tu aimes de moi,
mais c'est ce qui me permet de t'aimer comme je t'aime.
A côté. A distance. Sans gêner les choix que nous avons faits l'un et l'autre.
Et j'ai la conviction que l'on n'aime personne autant que de cette façon.
Sans convoitise et sans calculs. Gratuitement. Sans attendre quoi que ce soit de l'autre.

Quand je ne me sers pas de toi pour payer mon loyer ou pour avoir une position sociale.
Quand tu ne te sers pas de moi pour avancer dans ta vie ou pour un quelconque confort.
Et c'est la pureté absolue d'une relation hors-sol qui ne rencontre aucun frottement.
Comme à la confiance que l'on trouve en amitié parfois quand elle est radicale.
Je suis libre de faire ce que je fais. Et l'enfant gâté que je suis fait ce qu'il veut quand il veut.
Le prix à payer, je le caresse du plat de ma main à cette place vide dans mon lit.
Il peut y avoir quelqu'un si je le décide. Quand mes choix aussi ont bien leurs conséquences.
S'il n'y a personne, c'est parce que je n'y veux personne d'autre que toi.
Et je dois assumer cette décision que le gosse a validée avec moi.
Reste dans ta vie, mon amour, quand je n'ai pas l'ambition ni les capacités de t'offrir la pareille.
Quand je sais ce qui t'importe et que je n'en veux pas pour moi, même pour partager ta vie.
Aimer quelqu'un ne relève en rien du partage. Ni des biens, ni du temps, ni des tâches.
C'est un autre trip. Et nous n'avons pas vocation à constituer une équipe ni un couple.
Quand nous vivons l'un et l'autre sur deux planètes différentes.
Et la prouesse, précisément, est d'avoir trouvé un point de rencontre.
Et l'histoire est sublime, précisément, quand elle était condamnée à l'échec.
Qu'elle dure depuis trois ans. Aux besoins secrets qui nous animent et nous tiennent ensemble.
Tu peux ne pas savoir ce qui fait que tu tiens à moi. Le sais-je moi-même ?...
Quand j'essaie de le dire sur des centaines de textes où je cherche à comprendre.
Peut-être, de part et d'autre, est-ce seulement l'orgueil de vouloir tenir tête à la fatalité.
De vouloir rendre possible ce que l'on a décidé qui le serait malgré le principe de réalité.
Une façon de faire triompher notre déterminisme sur tous les courants contraires.
Dont celui du temps qui est le plus destructeur de tous. Quand nous l'avons défié tous les deux.
Toute une vie me disais-tu ? Oui. Toi aussi tu aimes ce genre de défis.
Toi qui as déjà, à ta seule force de volonté, de ton côté, rendu tant de choses possibles.
A tous ces choix qui nous distinguent, les plus importants comme les plus dérisoires,
jusqu'à cette façon de disposer des tableaux sur un mur, nous en avons un cependant
en commun, qui perdure depuis trois ans contre vents et marées et qui me fait sourire.
Les mouettes viendront tout à l'heure s'amasser sur les toits-terrasses environnants.
Et je descendrai, à ma convenance, prendre le petit-déjeuner à l'aube.
Je n'aurai même pas peur de te réveiller en me tirant du lit, dans la maison encore calme.
Où je boirai un premier café en me demandant ce que c'est que le manque.

Pour prier Dieu, réussir sa vie, comme pour la sexualité, décidément,
mes parents ne m'ont jamais dit : c'est comme ça que l'on fait.
Nous qui ne mangions jamais à heures fixes et devions avoir d'autres types de rituels.
Pour mettre la table, faire son lit, placer des tableaux sur un mur, il y a mille façons.
On m'a fait part de bien des façons de prier Dieu ou de réussir sa vie.

Et j'ai décidé comme nous tous de tirer d'une éducation ce que je voulais entendre.
J'aime le café. Le premier comme les suivants. Quand je veux jouir de tous.
Comme je veux jouir du matin qui se lève. Et de la lune sur la mer.
J'ai déjà la maison de schiste et de chaux blanche que je fantasme depuis toujours.
Et notre histoire d'amour que nous fantasmons l'un et l'autre.
J'embrasse un oreiller dans mon lit et j'ai décidé que c'était toi.
Quand je n'ai qu'à fermer les yeux pour découvrir les tiens tout étonnés.
Tu ne peux pas penser sérieusement que je t'aime pour ton cul ou pour ton pognon.
Tu ne peux pas penser que je t'aime pour ton influence ou pour ta cuisine.
Je t'aime parce que je t'aime. Et dois me dire que c'est aussi ta façon de m'aimer.
Lorsqu'il n'y a aucun mobile, aucune raison rationnelle pour toi de le faire.
Puisque j'ai beau chercher, je ne t'apporte à rien et ne te sers à rien.
Et tout à coup, à ce raisonnement, ce qui m'angoissait m'embrasse et me rassure.
Autant que les parfums de la pinède et la démangeaison des piqûres de moustiques.
A ce moment où je retrouve la cohérence de ce que je crois être et de ce que je fais.
Où je retrouve celle de mon parcours et de la prolifération de tous les chemins possibles.
Auxquels je devrai t'intégrer désormais puisque tu as su devenir une pierre angulaire.
Que je veux que tu le sois. Quoi que je construise à partir de l'instant.
Pour peu que je construise autre chose que moi-même.

 

Philippe LATGER
Août 2013 à Rosas

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Matinal

Publié le

New Wave à la radio, café filtre, un soleil déjà chaud.
Les chats sur la chaux blanche. Du cyprès vert fluo.
Des voiles dans la baie. Du bleu. Du bleu.
Un matin dans ma fenêtre.
Je me réveille ici.

Pour descendre à la plage.

 

Philippe LATGER
Août 2013 à Rosas

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Mille-feuilles

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Tes lèvres ont du litchi, de la prune juteuse, que je veux mordre ici.
L'ourlet parfait découvrant tes dents, des canines carnassières,
dans un sourire victorieux qui illumine ton visage d'une intense lumière
qui me désarme, lorsque c'est celle qui t'éclaire quand tu me reconnais.
Et contraste avec les profondeurs sombres de tes regards inquiets.
Je pose mon front sur le tien comme sur un miroir.
Ne sais à quelle pupille me vouer quand je reviens sur l'œil gauche.
Je dois loucher un peu. M'approcherais davantage si je pouvais.
Enjamberais carrément l'allège de ta paupière, l'appui de tes cils,
pour passer par la fenêtre et entrer dans ton cerveau pour combattre les doutes.
Une vie entière. Devant moi. Dont je vénère les belles rencontres et les jours heureux.
Dont je remercie les âmes bienveillantes qui t'ont fait du bien.
Celles qui t'aiment. Que tu aimes et a aimées. Que j'aime aussi pour ça.
Mes mains s'ouvrent à tes mâchoires comme portant le Calice.
Mes pouces peuvent creuser tes joues, doucement, ensemble, quand tout est harmonieux.
Dans cette figure dont je comprends peu à peu les contours qui avaient su me plaire.
Il y a des inquiétudes que je peux dissiper. D'autres qui me laissent impuissant.
Que j'enrage de ne pas avoir les moyens de chasser. Quand je suis source du mal.
Que je peux être non pas la solution mais la cause du problème.
Je ne prends rien à personne aussi vrai que je ne te prendrai rien.
Puisque je ne te veux pas à moi, mais avec.
Aussi longtemps que cela te paraîtra nécessaire, aussi longtemps que tu en auras besoin.
Et si c'est pour la vie, que le ciel nous entende, je n'ai pas peur du temps.
Je fonds à toutes les expressions que tu m'adresses, des blessées aux moqueuses,
des désespérées aux triomphantes, à toutes les facettes qui savent toutes me toucher.
Je ne me lasse pas de voir que je ne me lasse pas. Que je n'en reviens pas.
Quand les lunes passées me révèlent que j'ai sous-estimé l'impact miraculeux de la rencontre.
Malgré mon émotion, malgré mon euphorie, et tout le lyrisme enfiévré que l'on sait,
les lunes sont là pour dévoiler peu à peu l'ampleur de la partie cachée de l'iceberg.
Je sors mon corps nerveux de la piscine. Un corps qui avait 37 ans et qui en a quarante.
A qui il manque quelque chose qu'il a fini par trouver.
Je ne savais pas qu'il manquait de toi jusqu'alors. Maintenant je le sais.
Et il s'offre au soleil qui ne t'égale pas mais qui vient compenser comme il peut ta caresse.
Je ferme les yeux pour trouver quelques grains de beauté dont je connais la place.
Cinquante ans. Soixante ans. Quand je pensais à vingt qu'on était une épave à quarante.
Qu'est-ce que cela peut faire ? Mon père chérit sa compagne à quatre-vingts balais.
Je souris à l'idée de nous retrouver dans les mêmes postures à quarante ans d'écart.
Toute une vie à t'aimer. C'est un très beau programme. Et un chiche l'a signé.
Je regarde autour de moi. Les pins, les oliviers. La mer entre les arbres.
C'était déjà superbe. Mais pas autant qu'à l'instant où je sais que tu existes.
Pas autant à ce jour où je sais que tu m'aimes et que nous sommes deux.
Face à face. Côte à côte. Sur une onde parfaite qui ne dérange rien.
Que nous pourrions expliquer si nous étions nous-mêmes capables de comprendre.
Ce que c'est que cette attraction. Cette obsession. Toute cette adéquation.
Deux parcours différents dans deux corps différents promis à se connaître.
De parents différents, de cultures différentes, d'enfances différentes.
Et les boules de billards sur le feutre, à force de chocs et de rebonds, doux ou violents,
devaient finalement se rejoindre avec ce mélange troublant de hasard et de mathématiques.
J'embrasse le ciel, et tout ce qu'on lui prête, pour le remercier simplement d'être là.
Quand je me penche dans un même geste sur le litchi de ta lèvre charnue que j'adore.
Je n'aurais jamais pu te donner ce que d'autres t'ont donné avant moi.
N'en suis pas jaloux quand c'est ce qui fait que tu es toi au moment où je t'aime.
Aussi vrai que mes amours d'avant m'ont préparé à être digne de te recevoir.
Un coup à plusieurs bandes. Qui exclut le hasard. De ces enchaînements.
Le bonheur que tu tiens, tu ne le tiens pas de moi, mais tu viens le parfaire.
Lorsque nous sommes les mille-feuilles de mille choix qui tous nous définissent.
Mes lèvres sur les tiennes. Où le sel de la mer s'invite. L'été et le mois d'août.
Un de plus. Pour nous ouvrir la route. Quand j'accepte le caprice de quelques conditions.
Qui ne m'obligent en rien lorsqu'elles correspondent à mes aspirations ou mes propres délires.
Que je suis le premier bénéficiaire d'exigences touchantes qui ne me coûtent rien.
Aux yeux fiévreux qui rongent les miens lorsque je te dévore. Je sais ce que je fais.
Je suis mon cœur où il me mène. En confiance. Même si je ne comprends pas.
Je me laisse faire. Je me laisse décider, pour une fois, et égoïstement.
Puisque je t'égoïste comme au premier jour. Au-delà de ce qu'il faudrait faire.
Et que je ne veux plus fuir le bonheur que je n'ai pas volé.
Mes mains longent une jambe de ton corps allongé. Je suis debout.
M'incline sur le lit pour poser un baiser sur un coup-de-pied.
Un coup de tête. Qui au bout de trois ans ne peut plus en être un.
Choisir consiste à se séparer de choses pour en préférer d'autres.
Je peux renverser la table. Anéantir toutes les fourmilières.
Je sais au soleil, à tes yeux, qu'il y a des choses que je ne sacrifierai pas.
Comme tu as les tiennes. Dont tu m'as prouvé que je faisais partie.
J'en ai une qui est en train de me lire et qui sait qui est ce toi que tu es.
Que j'embrasse. Que je couve. Que j'admire. Et qui me définit.
Qui est ce qui m'achève.

 

Philippe LATGER
Août 2013 à Perpignan

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La faim de loup

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Le temps passe. Mon corps vieillit. Et ne reçoit pas les mains dont il a besoin.
Aux jours qui filent, comme aux semaines, comme aux années.
Qu'est-ce que je fous ? Qu'est-ce que je branle ? A lutter contre les silences.
Aux soirées douces, aux soirées chaudes. Quand je devrais en tête-à-tête être avec toi.
Ou parcourir les rues à la fraîche avec la personne de mon choix. A rire ou se moquer de moi.
Je lutte pour rester humain. Pour ne pas devenir un monstre. Perdre l'espoir.
Comme ceux qui, à force d'abandon, de solitude, ou de colère, de frustrations,
frappent leur femme, violent leurs gosses, aux violences qu'ils ne maîtrisent plus.
Je n'ai pas fait vœu d'abstinence. Je ne suis ni prêtre, ni moine. Je suis un homme.
Qui ne manque pas de coups de butoirs. Mais de caresses et de chaleur. L'intimité.
Avec un être en particulier. Sensualité ou gestes tendres. L'abri où l'on peut se poser.
On ne se bat pour exister si ce n'est aux yeux de quelqu'un.
De ceux qu'on aime. Quand il est vain de n'exister que pour soi-même.
Je me fous de mon œuvre, de l'argent, la carrière, l'ambition, du confort ou du luxe.
Je me fous de paraître, d'être vu, reconnu, estimé, salué, applaudi ou envié.
Quand je n'ai qu'une raison d'être. Un amour en particulier.
Et tout peut suivre et venir à la suite, peu importe, s'il est le moteur de ma vie.
C'est la terre fertile où j'ai installé mes racines pour grandir, déployer mes branches,
gagner le ciel et les hauteurs, stable et ancré, profondément, dans ce ferment qui me nourrit.
Je peux m'éloigner du sol, étendre très loin mon feuillage, je reste relié à mon tronc,
solidement amarré à toi, qui me tient droit, me tient debout, et me fait m'ouvrir au soleil.
Qu'est-ce que je fous dans ce grand lit ? Dans ce studio ? Dans cette ville ?
Quand à l'heure où nous avons fini, nos rendez-vous, nos exercices ou nos devoirs,
nous devrions être ensemble, à nous étendre, exténués, à l'ombre de ce fer forgé,
pour nous soigner, panser nos plaies, loin de toute l'adversité, nous reposer, nous réparer,
régénérer nos corps blessés au seul remède de nos baisers, prendre des forces
à s'en donner, avant de formuler nos vœux et de repartir au combat.

Chacun a ses obligations, ses constructions et son histoire.
Chacun a ses activités, ses ambitions et son passé.
Et il n'est même pas question de détourner qui que ce soit ou de dévier des trajectoires.
Il s'agit de se faire du bien. Il s'agit de s'accompagner. Et de nous redonner confiance.
Cela peut être clandestin. Quand mon terreau est souterrain.

Et qu'il n'y a qu'à l'ombre de l'alcôve que je peux me déshabiller.
Rejoins-moi pour me caresser. Soigner mon corps à la dérive avant de le descendre en terre.
Tous ces plaisirs qui délaissés sont perdus pour l'éternité pour peu que l'on ait mieux à faire.
Je ne demande qu'à en donner, puisqu'ils sont ceux dont je suis fait.
Je ne suis que sexe et amour, affection et grands sentiments.
Je peux écrire et je peux peindre, vouloir changer la société, c'est aimer que je fais le mieux.
J'ai passé ma vie à apprendre, et depuis toi, je suis fin prêt, quand j'ai trouvé le nombre d'or,
celui du parfait équilibre, et que tu étais l'inconnue de la mystérieuse équation.
Il n'y a qu'aimer qui m'intéresse. Il n'y a qu'aimer que je sais faire.
J'accepte de faire autre chose si mon cœur est sécurisé.
Je pourrais faire mille autres choses si mon corps était apaisé.
Quand fort de toi je peux y croire, faire semblant de me passionner
pour tous les projets, toutes les guerres, me rendre utile ou m'engager,
donner le meilleur de moi-même, sourire au monde et à l'avenir.
Il faut des soins à cette vigne, il en faut même à la misère, qui ont besoin d'eau et de soleil,
de tes baisers et de tes fièvres, pour donner quelque chose à prendre, à gagner ou à récolter,
quand il n'y a rien à obtenir de ce qu'on a abandonné.
Peu importe si c'est négligence, indifférence, empêchement,
il y a des lois d'ordre physique, des évidences mécaniques,
on perd ce qu'on n'arrose pas.

Même aux risques de péter la corde, à jouer la montre dangereusement,
on peut penser qu'aux choses acquises, les choses peuvent rouler d'elles-mêmes.
On entretient bien sa maison, le pas de porte et le jardin. Comme les relations amicales.
Qui s'effondrent s'il n'y a plus rien. Au temps capable de ravages.
Et l'on pense à s'organiser, à l'ordre des priorités, qui seul révèle quelle est la donne,

dans un dispositif concret, des choses sûres aux plus bancales,
empêtrés dans nos nœuds de liens, dont on refuse l'esclavage.
Je ne veux pas être un devoir, je ne veux pas être un poids,
je veux être l'envie, le désir, et même le besoin quelquefois.
Je n'aime pas être obligé et comme je n'aime pas faire aux autres...
je vomis cette seule idée de devenir obligation.
Je n'ouvrirai qu'à tes élans, qu'à tes appels les plus pressants, la faim de loup ou la passion,
aux énergies irrépressibles, aux flammes comme à l'incendie, à l'ardeur pure et imparable.
Je te dévorerai la bouche si c'est ce à quoi tu aspires, te caresserai les cheveux,
ou te couvrirai de baisers, ou je resterai allongé, tout en fumant à tes côtés,
sage, et seulement à t'écouter, échanger des joies, des problèmes, envisager des solutions,
rêver ensemble et à voix haute de ce qu'on souhaiterait pour soi, ce qu'on imagine pour nous,
délirant le meilleur des mondes qui est si facile à inventer, qu'il suffit de nous fabriquer.
S'il y a la fureur des hormones, des corps qui sont faits l'un pour l'autre,
si l'un et l'autre se sont manqués, nous pourrons les laisser s'ébattre, à leur orgie désespérée,
à leur festin réparateur comme à leur appétit vorace, quand ils ont leur propre logique,
et nous essaierons de les suivre, dans les abîmes de plaisirs où ils veulent se précipiter.
Je ne veux pas d'obligations, ne veux pas plus de frustrations.
Et tu peux t'ouvrir en confiance aux naturelles compulsions du corps qu'il nous faut écouter.
Puisqu'il est ce précieux navire qui achemine nos trésors, le vaisseau que l'on doit chérir,
quand il transporte le butin, qu'on doit couver, aux petits soins, pour mener le tout à bon port.

Le temps passe et mon corps vieillit. Je dois en restaurer la coque.
Avant de reprendre la mer si je ne tiens pas à risquer que ma cargaison prenne l'eau.
Tes baisers mieux que des rustines sont le meilleur moyen d'armer
ce galion qui fut si prospère, qui ne demande qu'à naviguer.
Si ton écume se retire, ses voiles resteront à quai.

Si l'arbre a besoin de lumière, elles, elles n'existent que grâce au vent.
Quand à tes lèvres, comme à ton souffle, j'ai des ailes qui peuvent repousser
et s'ouvrir comme au dos de l'ange qui rêve de se rendre utile,
veiller sur toi et te porter, dans cette vie et celle d'après.
Je peux penser au matériel, à des questions du quotidien,
pour rendre les choses faciles, et accroître nos libertés,
pour que l'on n'ait pas à trancher, à renoncer à ce qui importe,
concilier ce qu'on veut sauver de ce qui a rendu nos vies si fortes.
Je tiens ton être et tes secrets quand je suis le coffre ou la tombe,
où tu peux toujours déposer le plus fragile comme tes bombes,
tout ce que tu veux protéger, comme mettre hors d'état de nuire.
Je suis banque et armurerie. Comme toutes les respirations.
Le lieu où ranger tous les masques de mille représentations.
Je t'aiderai, te soutiendrai. Suivrai et t'encouragerai.
Et si tu m'en donnes la force, j'irai plus loin qu'imaginé.
Je puise en moi dans mes réserves tant d'énergie insoupçonnée,
et tant de zèle, et tant de verve, qui ont fait feu de trois années.
Si je m'éteins, il y a des braises, sur lesquelles tu peux souffler
pour ranimer bien des flambées où que se trouve le foyer.
Reviens m'hydrater les nageoires, le brise-glace pourrait geler,
si tu abandonnes sa carcasse, il pourrait finir par rouiller,
même heureux d'avoir existé et du chemin qu'il a tracé.

A l'air chaud d'une soirée qui est si douce sur la peau comme aux rues de la ville,
je sens le tien qui me caresse et me donne tous les objectifs, tous les défis à relever,
qui me font me battre et rêver, me donnent le goût d'avancer,
quand le manque est remède ou poison, selon les états d'âme.
Que je gère tout seul tous les retours de flammes.

Que j'ai toujours gagné les bras de fer déments que je mène contre moi.
Mon cœur n'est pas à prendre. Il a trouvé sa place. Dans ce corps qui le porte.
Qui doit tordre le cou aux angoisses de l'absence et du vide à ses pieds.
Si je te sais avec moi, je sais que je peux sauter. Que je n'ai rien à craindre.
En tombant sur la prochaine nuit où nos corps seront réunis.
Ce sera sauter à ta rencontre. Où la chute est une ascension.
Et je te ferai aimer l'amour, aimer le sexe, l'intimité et la confiance.
Comme tu m'as fait aimer la fidélité, la franchise et la loyauté.
Je déchire la rage aux dents, ce besoin du corps d'exulter,
quand je sais qu'il ne prendra de plaisir qu'à s'ébrouer avec le tien.
Qu'il a besoin de ton regard, de son émotion, de son consentement,
pour atteindre les vertiges que l'on a à s'abandonner.
Ma bouche est faite pour la tienne. Ma peau ne respire qu'à la tienne.
Je ne suis pas fait pour aimer, mais pour t'aimer, précisément.
Et si j'ai un appétit d'ogre ce n'est que de nos corps-aimants.
Il n'y a que toi pour l'assouvir, le satisfaire, le rassasier,
prêt à s'éteindre à son brasier, sans la peur d'avoir pu te perdre,
ni celle d'avoir pu te manquer.

 

Philippe LATGER
Août 2013 à Perpignan

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Gouache

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Le doigt plein de gouache trace une courbe sur le carton toilé.
Sûr de son itinéraire. Sentant au coussin de l'empreinte digitale toutes les aspérités
des fibres immaculées qu'il enduit de la pâte odoriférante, en l'étalant avec une intention.
C'est l'homme des cavernes qui veut laisser une trace. Une représentation.
Quand il y a, comme au chant, à la danse peut-être, un rapport physique avec l'expression
qui donne du plaisir même dans la douleur,
qui libère des sensations trop fortes pour être contenues.
Un visage se dessine. Et je peux le signer.

 

Philippe LATGER
Août 2013 à Perpignan

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Métal précieux

Publié le

Je ne sais pas de quoi est fait l'alliage.
Les métaux peuvent être précieux. Peuvent ne pas l'être.
Sa couleur argent, que je préfère à celle de l'or sur ma peau, à mon doigt,
brille au soleil, joue avec la lumière, et je suis le seul à pouvoir en estimer la valeur.
Je sais de qui vient ce bijou, cet alliage, cette alliance, la bague que je porte,
et suis troublé à l'idée qu'aux réalités physiques de ce monde, l'anneau me survivra.

La chair pourra pourrir, se décomposer lentement, il traversera toutes les étapes,
brillera encore et toujours à la putréfaction, comme le seul vestige, matériel et indemne,
d'une vie qui ne laissera pas d'autres traces dans le sol où elle sera mise en terre.
Il y aura bien la couronne remplaçant une dent dévitalisée quelque part dans la gueule.
Quand des os et le crâne résisteront plus longtemps que le reste, quand il ne restera rien.
Que des organismes minuscules auront en nombre patiemment mélangé des fibres textiles
de mon dernier costume à des matières corporelles digérées et transformées.
Et à cette mélasse régurgitée régalant d'autres organismes qui y prolifèreront,
demeurera cet objet qui, seul, triomphera à ma disparition totale.
Il est doux de penser que c'est lui, et ce qu'il représente, qui ne partira pas.
Qu'il sera après moi le lien avec ce monde que j'aime tant et dont je ne me souviendrai plus.
L'alliage qui me tiendra encore à la vie et à ce que j'ai connu d'elle, comme à notre histoire.
Quand ce fil détendu qui m'attachera encore à la terre est le même que celui qui m'attache à toi.
C'est notre union scellée à cet anneau qui pourra me survivre et en témoignera.
Cette union de deux âmes, de deux vies, qui sera éternelle quand nos vies ne le sont pas.
Et c'est par toi que je serai connecté au monde auquel je n'appartiendrai plus.
Par le pacte secret que nos cœurs ont signé, que la mort elle-même sera impuissante à briser.
Quelques grammes d'un métal dont je ne sais pas la nature, suffiront à nous tenir ensemble.
Dans l'épaisseur des ténèbres ou d'une terre grasse, il n'aura rien perdu de sa solidité.
Et ce qu'il symbolise ne peut être touché par les règles du temps, les réactions chimiques,

plus fort que les lois matérielles du monde du vivant devenu dérisoire.
La bague sera perdue mais présente dans les profondeurs d'une tombe parmi d'autres,
comme des mots seront noyés dans les milliards de mots gravés sur internet.
Peu importe qu'on ne les retrouve jamais si tu sais qu'ils existent.
Qu'ils sont sauvegardés à jamais. A l'abri de l'érosion, la dégénérescence.
Quand j'aurai toujours quarante ans à ces mots que j'écris, même un siècle plus tard.
Quand tout ce qui a été ne sera peut-être jamais plus, mais aura bel et bien été à jamais.
C'est là que tout ce qui est trouve son immortalité. A sa force d'avoir pu exister.
Comme nous aurons existé nous-même, mon amour, et notre amour avec nous.
Qui survivra à toutes les ruptures qui peuvent subvenir. La plus sombre comprise.
Je caresse sous mon pouce l'alliage enroulé à l'index avec un début de sourire.
A ce métal précieux. Plus près de toi, mon Dieu. Des révélations suprêmes.
Quand l'amour nous élève aux plus hauts sommets d'une conscience extrême.
Au plus près de la vérité. Sur l'univers entier tout comme sur nous-mêmes.
Quand nous ne jouons pas aux conventions sociales la représentation.
Que nous sommes les seuls à savoir ce que ces mots signifient, ce qu'incarne cette bague.
Qu'il est comme un secret d'enfants qui ne menace personne et que tout le monde comprend.
Et qu'il n'y a de mystères qu'à ce qui nous arrive. Je le vois dans nos yeux.
Quand être vivant en est un. Qu'être amoureux en est un autre.

Que j'aurais eu la chance d'avoir été les deux.
Et qu'une petite bague dans l'océan du monde
pourra le proclamer jusqu'à ce qu'il disparaisse.

 

Philippe LATGER
Août 2013 à Perpignan

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