Cette maison n'est pas celle de l'enfance à Castelldefels.
Mais je me rends compte qu'elle est dans ma vie depuis déjà longtemps.
Une bonne décade. Quand elle a des points communs avec l'autre.
La mer. L'Espagne. Les pins. L'eau de Cologne Lavanda Puig.
Des sensations connues que je retrouve au fond de l'air et sur ma peau.
Ici, ce ne sont pas les chambres qui changent de couleur, lorsqu'il y avait à Barcelone
la chambre bleue, la chambre jaune, la chambre rose, la chambre verte,
mais les salles de bains, quand toutes les chambres sont blanches.
La salle de bains est grise au rez-de-jardin. Verte au rez-de-chaussée. Rose à l'étage.
Dans une faïence comme on n'en trouve que dans la maçonnerie espagnole.
La maison assise sur la pente de la montagne n'a qu'un étage côté rue, en amont,
mais deux côté piscine, sur cette dénivellation qui plonge dans la baie de Rosas.
J'ai pris l'énorme paire de jumelles que j'ai toujours connue et que mon père a gardée.
Toujours aussi lourde et puissante, pour admirer le relief de la lune.
On entend au loin les musiques de fêtes populaires comme de la musique techno,
qui se mélangent dans la nuit aux lumières du centre-ville et son brasier humain.
La hauteur et la distance me tiennent loin des bars et des fêtes foraines.
D'une excitation que je perçois et qui me gagne et qui pourrait me tenter.
Sur le belvédère dominant la baie et le jardin, cette terrasse où nous venions de dîner,
j'ai été pris par la traînée d'or scintillante que fait toujours la lune au-dessus de la mer.
Et me suis retrouvé submergé par ce truc d'adolescent, cette mélancolie magnifique,
cette frustration de ne pas être au cœur de la fête avec les autres lorsqu'elle bat son plein,
quand j'aimerais sans doute chercher des regards à séduire, traquer des sourires, boire,
rencontrer des gens et leur faire l'amour ou ne serait-ce qu'envisager de le faire,
mais conscient que cette situation d'attente et de désirs contrariés est aussi voluptueuse.
J'ai retrouvé à quarante ans ce doux-amer de la nuit estivale d'une époque où je ne sortais pas.
Comme de celle où je sortais aux soirs de relâche. La fête me faisait la danse du ventre.
Me narguait. A quelques encablures. Sans que je n'en souffre vraiment.
Puisque j'aimais aussi cette promesse de plaisirs qui pouvait s'éterniser, à portée de main,
de plaisirs et d'aventures, quand je connaissais le trac qui s'installe et grandit avant de sortir,
au-moment de se préparer, de se faire beau, et d'aller sur les lieux de l'orgie hasardeuse,
et qu'il était capable de me nouer le ventre même quand je ne sortais pas.
Je respire les lumières de la côte avec cette excitation communicative que je reconstitue.
Perméable, à distance, à celle de tous ces jeunes gens qui sont sortis à ma place ou sans moi.
Retrouvant aussi cette sérénité paradoxale qui accompagnait ma déception de ne pas y être.
La torture de la privation est un exercice de style, une expérience divertissante à sa façon,
quand je n'ai pas manqué de tout ça, que je connais tout ça, que je m'en suis saoulé à mort.
Je suis seul ou avec des amis en terrasse du Poke Te Crek, ou les pieds dans le sable du Ona,
du gel dans les cheveux effet mouillé, une chemise blanche pour trancher sur le bronzage,
encore capable de faire attention à mon apparence, vidant des verres de whisky à la chaîne,
le Coca posé à côté, selon la méthode espagnole qui vous laisse la responsabilité du dosage,
attentif aux signaux d'opportunités côté clientèle comme côté personnel en quête de tips.
Je peux faire encore des sourires humains avant qu'ils ne se ternissent des effets de l'alcool.
La nuit est devant moi et mon corps s'impatiente, quand j'ai envie d'aimer.
Nous avions débarrassé la table et tout le monde était parti à ses occupations.
Me laissant, pour moi tout seul, la terrasse, le jardin, la piscine, la lune sur la baie,
et cette ville surexcitée en fond d'écran, bruissant de feux d'artifice et de techno.
Je ne suis pas nostalgique de mes beuveries. C'est juste une réaction physique.
Une madeleine. Quand l'empreinte est réveillée aussi sûrement que les souvenirs.
Je braque les jumelles sur la lune, encore coupée en deux, qui suit sa trajectoire.
Sans être indifférent à ces manifestations du passé qui me rattrape, je suis sur autre chose.
Je survole les taches brunes des mers lunaires et m'accroche à des alvéoles,
à la ligne de démarcation entre l'ombre et la lumière, qui, aux franges de la partie éclairée
se dessinent et semblent friper la surface de mille petits cratères visibles à la loupe.
La pomme golden qu'on a laissé traîner quelques jours. Le soleil en révèle l'existence.
Etirant les ombres au milieu de la face que la lune daigne exposer à nos yeux.
J'écarquille les miens avec l'émerveillement intact de me sentir tout petit, perdu dans l'univers,
sur une planète où je peux respirer et être conscient du spectacle délirant de notre galaxie.
Les asperseurs ont fini d'arroser le gazon, une odeur d'herbe mouillée vient m'ouvrir la poitrine.
Les grillons ont pu reprendre le pouvoir sonore, étouffant les basses des musiques d'en bas.
Torse-nu, la taille moulée par un pantalon thaï s'arrêtant mi-mollet, je suis au bord du gouffre,
pieds-nus sur la terre cuite encore chaude du dallage de mon observatoire.
J'ai des souvenirs de Bali comme d'Acapulco. Le goût du poisson grillé et de la piña colada.
Le moteur de la piscine déclenche des arrivées d'eau dont une fait fontaine.
Et je suis quelques années plus tôt avec Irina que j'avais emmenée ici.
Nous étions allés au Rachdingue. Nous étions avec une poignée d'extraterrestres sous acide.
Avions le club pour nous. Et les quelques teufeurs qui tanguaient en faisant du surplace
sur le tempo assourdissant d'une Techno du diable, absorbés par leurs propres délires,
ne furent pas scandalisés ni même surpris de me voir retirer tous mes vêtements,
pour plonger complètement à poil dans la piscine intérieure, éclairée dans son écrin de schiste.
Elle pouvait être interdite, personne n'est venu pour me prier d'en sortir,
quand au genre baroque de nos camarades de jeu j'avais parfaitement compris ou senti
que ma nudité n'aurait su être un problème, puisque cela était compatible avec l'esprit du lieu.
Au retour, nous avions fait un autre bain de minuit aux petites heures du matin à la maison,
dans le bassin que je domine du haut de ma quarantaine apaisée par endroits.
Quand avoir vieilli n'est pas ce qui me tourmente.
La nuit avance, douce comme elle l'est toujours l'été au bord de la Méditerranée.
Je range les jumelles, éteins les lumières et ferme la baie vitrée de la terrasse.
J'ouvre une messagerie sur internet pour écrire quelques mots à quelqu'un qui me suit.
Monte à pas de loup à l'étage où j'ai pris possession d'une chambre.
Les fenêtres ouvertes sur un semblant de fraîcheur qui rend l'air supportable.
Il est trois heures du matin peut-être. La rue devant la maison est tranquille.
La débauche de grosses villas accrochée au versant de la montagne jusqu'à son sommet,
au-dessus de la nôtre, semble s'être assoupie, et les grillons s'activent pour me rassurer.
Je m'allonge. La tête dans les oreillers. Sur le drap du lit. Et je regarde le plafond.
A cette époque où je sortais, dormir seul n'était pas un problème lorsque c'était un luxe.
Puisque c'était une période où il m'arrivait finalement souvent de ne pas dormir seul.
Avoir mon lit pour moi n'était en rien une source d'angoisse quand c'était une bénédiction.
Et quelque chose a changé. Avec l'âge peut-être. Ou les révélations de mon histoire en cours.
Le sentiment d'un gâchis. Que je n'avais jamais véritablement éprouvé avant elle.
Malgré la chaleur qui fait que le contact du drap est déjà un contact de trop,
il me semble que celui d'un autre corps que le mien serait tout à fait acceptable.
Je me tourne sur le côté en tendant mon bras sur un espace vide où je n'en rencontre aucun.
J'ai l'image précise de celui que j'aurais aimé trouver là et qui m'abandonne à ma nuit.
Y penser décuple et soulage à la fois ce sentiment d'abandon que je n'avais jamais eu.
Y penser peut aussi bien me faire pleurer sur moi-même que me faire sourire de satisfaction.
Parfois dans le même quart d'heure, dans la même minute. Aussi franchement. Sincèrement.
L'impression d'être seul, puis celle de ne pas l'être. Et je suis charrié par ces vagues contraires.
Roulé dans le sable mouillé de mon lit, à l'écume du ressac où je me retourne,
d'un côté, puis de l'autre, balancé entre les deux faces d'une même médaille
je cherche le sommeil et le moyen de m'y fondre en toute sécurité.
Le contexte familier, la présence de mon père peut-être, quelque part dans cette maison,
des choses immuables qui m'ont construit depuis l'enfance, la faïence des salles de bains,
la résine des pins, l'eau de Cologne espagnole, la piqûre des moustiques, les grillons,
l'odeur de ma propre peau cuite par le soleil, font ensemble une sorte de doudou
que l'homme de quarante ans peut mâchouiller en silence pour trouver le repos.
Je sais qu'il manque une pièce au puzzle. Une pièce que j'ai trouvée.
Et j'engueule le gosse qui pleure sur son sort et se complaît dans sa plainte,
dans son chagrin véritable qui est de l'ordre du caprice.
J'essaie de le calmer et de le raisonner. M'expliquant que j'ai de la chance.
La chance d'avoir trouvé cette pièce manquante. Qu'il y a des raisons de se réjouir.
Comme je l'ai fait jusqu'ici en prenant la mesure de ce qui est arrivé.
Des messages, au jour le jour, indiquent que la pièce manquante est toujours dans la boîte.
Et l'enfant peut râler de ne pas pouvoir terminer l'image parfaite de ciel bleu au complet,
j'arrive à le convaincre que le jour où la pièce rejoindra les autres le jeu sera fini,
et qu'il y a plus de plaisir à faire son puzzle qu'à la satisfaction de l'avoir achevé.
Savoir exactement ce qu'il manque est en soi la révélation comme la révolution.
Qui m'ont mis sur une voie qui rend la vie de l'adulte plus belle que celle de l'enfant.
Les draps sont un peu usés et passés. Mais sentent l'adoucissant.
Demain matin, à l'aube, une nuée de mouettes bruyantes viendront me réveiller.
Avec la fraîcheur mordante du petit jour et la sirène du port ordonnant la sortie des pêcheurs.
Avec une rigueur militaire, les mouettes se réuniront avant de décoller pour les suivre,
opportunistes, s'adaptant au rythme des humains qui feront la moitié du travail à leur place.
Et dans ce vacarme matinal, cette activité sensible, je ne pourrai rester dans mon lit.
Descendrai avant tout le monde dans la cuisine pour un premier café.
Avec une détermination et une énergie inhabituelles avec si peu d'heures de sommeil.
Il y a l'urgence de profiter du bonheur. De cette lumière splendide au soleil qui se lève.
D'autres vies prendront le relais. Qui n'ont pas fait la fête toute la nuit dans les discothèques.
De gars qui vont partir en mer pour chercher le poisson. Que je veux partager aussi.
Etre témoin comme lorsque je rentrais de boîte du départ des bateaux pour des besoins vitaux.
Ce n'est pas la maison de Castelldefels, mais j'ai appris à l'aimer et à m'y sentir bien.
Barcelone n'est pas si loin quand c'est déjà l'Espagne. Et il reste mon père.
Même si je sais que j'en ai fait le dernier verrou ou le dernier obstacle à l'accomplissement.
En attendant l'aurore, je me dis sur mon drap que deux pièces ne sont pas compatibles.
Et qu'il me faut choisir entre celle de mon père et celle qui me manque.
Que ce sont deux puzzles différents. Que je ne pourrai jamais concilier.
Qu'il y a un temps pour tout. Quand je l'ai découvert à la mort de ma mère.
Que ma vie peut être assez longue pour pouvoir faire une chose après l'autre.
Et que la pièce manquante sera celle faite pour remplacer celles que j'aurai perdues.
L'amour de ma vie est venu finir le deuil interminable dont je ne sortais pas.
Comme prenant le relais de la seule personne en qui je pouvais faire confiance.
Avançant d'une branche à l'autre, j'ai pu lâcher la main de ma mère pour prendre la tienne.
Mais mon autre main est encore dans celle de mon père qui est toujours de ce monde.
Et les choses sont sans doute bien faites quand ton autre main n'est pas libre non plus.
Mais pourrais-je un jour me blottir entièrement contre toi quand je serai tout seul ?
Auras-tu la place nécessaire pour me recevoir et m'envelopper complètement ?
Y'aura-t-il un jour où tu pourras me prendre les deux mains, les yeux dans les yeux,
sans la sensation de trahir qui que ce soit ? Avec celle d'être à ta place ?
Je ne peux pas savoir pour toi si ce jour peut venir ou s'il est vain d'y croire.
S'il est ne serait-ce que souhaitable. Ni même s'il t'arrive seulement de le souhaiter.
Quand je peux comprendre que vivre avec moi ne soit pas un objectif à atteindre,
ni un projet, ni un rêve, ni un cadeau, ni un aboutissement, malgré les conditions
non négociables de libertés que j'y pose toujours, pour le confort de l'un, et de l'autre,
qui peuvent être insuffisantes à rendre la perspective enthousiasmante ou attractive.
Et que ma seule personne devrait suffire à persuader que c'est ce qu'il faut faire.
J'aurais beau me vendre et faire l'article, faire miroiter d'autres vies possibles,
avec ou sans moi, il y a ce qui est évident, et ce qui ne l'est pas.
Les figuiers de barbarie sont fidèles au poste.
La floraison généreuse du bougainvillier sous la fenêtre de ma chambre aussi.
Je me reconstitue aux fondamentaux, aux réactions sensorielles que je reconnais.
Comme à mes marches dans la piscine, la surface de l'eau à la taille, dans le petit bain,
à faire les cent pas en plein soleil, avec un manuscrit à lire ou à corriger, de la presse écrite,
ou tout ce que je consens à lire pour occuper mon esprit, pendant que mon corps travaille,
mes jambes se mouvant dans le volume de l'eau qui les caresse ou les masse à ma progression,
et pendant que le soleil m'assaille de tous les côtés, depuis le ciel comme par réverbération,
dans un étau de lumière où je peux m'ébrouer et me sentir chez moi.
La nuit aussi est ma demeure. Même quand elle est l'antre de toutes mes angoisses.
Que je devais en avoir enfant, bien que d'une autre nature, et qu'on apprend à les traverser.
Je regarde le plafond. A des kilomètres de mon platane et du parvis de la cathédrale.
Même si je suis dans le cercle géographique de mon histoire, de ma culture et de mon essence.
Je suis la Méditerranée. Le poivron et l'anchois. Je suis le pin parasol et l'eucalyptus.
Et je me remplume au plus près de ce que je suis vraiment.
Qu'est-ce qui t'intéresse chez moi au juste ? Qu'est-ce qui te plaît ?
Si ce n'est le fait d'être le seul brave type à accepter tes conditions et notre situation...
M'aimerais-tu si je ne les acceptais pas ? La réponse m'apparaît et me fait froid dans le dos.
Sais-tu ce que je fais ? Aimes-tu ce que je fais ? Mes choix et mon mode de vie ?
Outre celui que j'ai adopté depuis trois ans pour nous permettre d'être ensemble.
Quand il m'a fallu m'adapter à mille choses que j'avais fuies toute ma vie
pour pouvoir être avec toi et rendre notre relation possible.
Je te dois des choses quand tu m'as tenu dans la sobriété et à l'écart de l'alcool.
Quand l'état amoureux m'a tenu à l'abri de mille illusions néfastes et fuites en avant.
Notre histoire m'a mis sur des rails que je ne regrette pas à la vue des progrès que j'ai faits.
M'a réconcilié avec des ambitions secrètes et des valeurs que j'ai trahies si longtemps,
quand je me trahissais moi-même comme je trahissais les gens qui me les ont transmises.
J'ai dû écrire cela. Et tu m'as fait progresser aussi en écriture grâce à ce que tu m'as inspiré.
Est-ce que cela a un sens pour toi ? Au milieu des véhicules prioritaires de ta propre vie ?
Est-ce que quelque chose dans ma vie et ma personne t'impressionne, te fascine, te fait envie ?
Est-ce qu'il y a des choses de moi que tu admires ? Est-ce que tu me désires ?
Dans le flot de rituels installés, je me pose des questions sur ce que je t'évoque.
Est-ce que tu me trouves beau ? Est-ce que tu aimes mes yeux ? Mon sourire ? Mon corps ?
Est-ce que tu aimes ma façon de parler ? Ma façon d'être ? De ce que tu en sais.
Est-ce que tu te projettes avec moi ? As-tu des envies ou des désirs de ce qui pourrait être ?
Toute une vie ? Toute une vie comment ? Comment imagines-tu les choses dans l'avenir ?
Comment serait-ce idéalement pour toi, dans le meilleur des mondes ?
Sommes-nous arrivés au bout ? Serait-ce juste comme c'est aujourd'hui ?...
A la vie que je mène depuis que je suis rentré de Paris, allongé sur ma serviette au soleil,
je me demande ce qui peut te faire rêver. D'ailleurs, te fais-je rêver ? Ai-je ce pouvoir ?
Quand je sais qu'il y a tant de rêves que tu portes pour lesquels je serai impuissant.
Que tu en as déjà réalisé quelques-uns. Et que je ne t'aiderai pas plus pour ceux qu'il te reste.
Je dois me convaincre qu'aux actes, il semble que je t'apporte encore quelque chose.
Ne dois probablement pas chercher à comprendre quoi quand tu ne le sais peut-être pas.
Il semble que je te plaise. Y compris bien sûr parce que je ne te demande rien.
Et me demande si je te plairais toujours à mille kilomètres du platane et du parvis.
Sur la margelle de la piscine, je ne suis pas si loin. Je suis la tête dans un ciel parfait.
L'air est assez chaud pour me sécher les cheveux. Je suis la sexualité.
Le plaisir d'être vivant. Autrement qu'aux campagnes bourguignonnes ou tarnaises.
Je suis olivier plutôt que saule pleureur. Je suis lumière franche plutôt que grisaille.
Plein été plutôt qu'automne. Plantes grasses plutôt que fougères dans les sous-bois.
Je suis la violence et la vulgarité des intensités les plus crues.
Qui bouffe tout d'un coup comme si le temps manquait.
Et le cheval sauvage doit ronger son frein aux modérations qu'on lui impose.
Lui qui rêve de galop et de tempêtes, habitué à la liberté sans obstacles.
Je ne me suis jamais lesté où que ce soit si ce n'est pour t'aimer.
N'ai jamais posé l'ancre depuis que je suis un homme jusqu'à ce que je te trouve.
N'ai jamais fait le choix du compromis aux coups de volants qui me caractérisent.
Pas de patrons. Pas d'enfants. Rien pour peser dans mes jambes à mes mouvements.
Quand je peux mourir tranquille sans laisser d'orphelins. Partir du jour au lendemain.
Faire tout ce qui me chante. Quand je suis le plus libre de nous deux.
Au moindre coup de tête, les valises sont vite prêtes. Je ne possède plus rien.
J'ai réduit au strict nécessaire. Ma peau sur les os. Mon cœur et mon cerveau.
Je n'ai que moi à charrier où que je veux veuille aller.
Au moindre choix à faire, je n'ai qu'à me consulter moi-même.
Pas de conseils de famille, de négociations, de manœuvres à établir pour convaincre.
Je pars quand je veux. Je rentre quand je veux. Je ne dois rien à personne.
Pas même des explications. Je n'ai que moi à qui rendre des comptes.
Et j'ai tout dans les mains pour jouir de ma liberté farouche.
Y compris mes doigts qu'il me suffit de claquer pour un changement de vie.
En voici un pour partir au Québec. Un autre pour suivre un amour à Avignon.
Un autre pour m'installer à Barcelone. Celui-ci pour déménager à Paris.
Et encore un autre pour revenir chez moi. Jetant tout par-dessus bord.
Et un dernier pour rester près de toi et te faire confiance.
Au plafond que je fixe je sais que je n'ai pas d'autres choix que de décider seul.
Et que ce n'est pas une malédiction puisque c'est précisément le choix que j'ai fait.
Je suis seul maître à bord. Et j'en explique les avantages à l'enfant qui pleurniche.
L'enfant tend une oreille et essaie de comprendre ce que je lui dis.
" C'est toi qui tiens les manettes mon garçon. C'est toi qui décides de tout. "
Et sa faculté à imaginer comme à écrire est une force supplémentaire sur le réel.
" Parce que tu es artiste et parce que tu es libre, tu as tous les pouvoirs sur ta vie. "
Et l'enfant réalise qu'en effet, il fait exactement ce qu'il veut de sa propre existence.
Quand il ne peut redouter la solitude qu'il a choisie et qu'il a la capacité d'affronter.
" Tu vois bien que beaucoup n'ont pas la force d'être seuls...
ce n'est pas un jugement de valeur, pour dire que tu es mieux ou plus fort qu'eux,
c'est juste pour que tu comprennes que tu as cette aptitude qui relève du don. "
Je me vois à huit ans m'adresser un immense sourire troublant, un peu diabolique.
Un sourire qui n'est pas celui d'un enfant mais d'un adulte qui a tout compris.
Il sait soudain qu'il peut se réaliser sans l'aide de personne. Qu'il a tout dans les mains.
Qu'il n'a besoin de personne pour prendre ses rendez-vous et s'habiller le matin.
En effet, il se lave son linge et se fait à manger. Sans déranger la vie des autres.
Il n'a à supporter la présence d'aucun être dont il se sentirait redevable.
Libre comme l'air. Y compris de ne pas l'être amoureusement.
Les pieds nus sur la terre cuite. Sur les tapis d'aiguilles sous les pins du jardin.
Dans le sable de la plage. Je regarde l'horizon avec lui avec sérénité.
Il y a Empuriabrava et le reste de l'Espagne, et une détermination à faire trembler la terre.
Bien sûr que je ne te demande rien mon amour, puisque c'est moi seul qui ai les réponses.
Quand je suis heureux de ne pas être dans ta vie, si ce n'est à notre manière,
lorsque rien de ta façon de vivre ne m'a jamais intéressé ni fait rêver une seule seconde.
Ce n'est pas ta vie que j'aime. C'est toi. Et je n'ai pas le désir de vivre ce que tu vis.
Je n'envie rien des choix que tu as faits quand je sais que je n'aurais pu en payer le prix.
Et je sais, la pièce du puzzle manquante en main, que chacun est bien sûr à sa place.
Je suis allé au restaurant à Rosas et j'ai regardé les familles qui m'entouraient en terrasse.
Et, non... Je n'ai jamais désiré acheter une voiture. Un pavillon dans un lotissement.
Je n'ai jamais désiré payer une location sur la Costa Brava pour des vacances en famille.
Je n'ai jamais désiré me reproduire ni transmettre quoi que ce soit à mes propres enfants.
Une façon de faire. L'hygiène. Les mœurs. Ce qui se fait et ce qui ne se fait pas.
" Chez nous, on fait comme ça ". Quand ce sont toujours les autres qui sont bizarres.
Non, je n'ai pas envié la promenade pour aller manger la glace sur le front de mer.
Ni les yachts alignés dans le port de plaisance. Et suis heureux d'être dans ma peau.
Cette liberté, je ne sais pas si c'est que tu aimes de moi,
mais c'est ce qui me permet de t'aimer comme je t'aime.
A côté. A distance. Sans gêner les choix que nous avons faits l'un et l'autre.
Et j'ai la conviction que l'on n'aime personne autant que de cette façon.
Sans convoitise et sans calculs. Gratuitement. Sans attendre quoi que ce soit de l'autre.
Quand je ne me sers pas de toi pour payer mon loyer ou pour avoir une position sociale.
Quand tu ne te sers pas de moi pour avancer dans ta vie ou pour un quelconque confort.
Et c'est la pureté absolue d'une relation hors-sol qui ne rencontre aucun frottement.
Comme à la confiance que l'on trouve en amitié parfois quand elle est radicale.
Je suis libre de faire ce que je fais. Et l'enfant gâté que je suis fait ce qu'il veut quand il veut.
Le prix à payer, je le caresse du plat de ma main à cette place vide dans mon lit.
Il peut y avoir quelqu'un si je le décide. Quand mes choix aussi ont bien leurs conséquences.
S'il n'y a personne, c'est parce que je n'y veux personne d'autre que toi.
Et je dois assumer cette décision que le gosse a validée avec moi.
Reste dans ta vie, mon amour, quand je n'ai pas l'ambition ni les capacités de t'offrir la pareille.
Quand je sais ce qui t'importe et que je n'en veux pas pour moi, même pour partager ta vie.
Aimer quelqu'un ne relève en rien du partage. Ni des biens, ni du temps, ni des tâches.
C'est un autre trip. Et nous n'avons pas vocation à constituer une équipe ni un couple.
Quand nous vivons l'un et l'autre sur deux planètes différentes.
Et la prouesse, précisément, est d'avoir trouvé un point de rencontre.
Et l'histoire est sublime, précisément, quand elle était condamnée à l'échec.
Qu'elle dure depuis trois ans. Aux besoins secrets qui nous animent et nous tiennent ensemble.
Tu peux ne pas savoir ce qui fait que tu tiens à moi. Le sais-je moi-même ?...
Quand j'essaie de le dire sur des centaines de textes où je cherche à comprendre.
Peut-être, de part et d'autre, est-ce seulement l'orgueil de vouloir tenir tête à la fatalité.
De vouloir rendre possible ce que l'on a décidé qui le serait malgré le principe de réalité.
Une façon de faire triompher notre déterminisme sur tous les courants contraires.
Dont celui du temps qui est le plus destructeur de tous. Quand nous l'avons défié tous les deux.
Toute une vie me disais-tu ? Oui. Toi aussi tu aimes ce genre de défis.
Toi qui as déjà, à ta seule force de volonté, de ton côté, rendu tant de choses possibles.
A tous ces choix qui nous distinguent, les plus importants comme les plus dérisoires,
jusqu'à cette façon de disposer des tableaux sur un mur, nous en avons un cependant
en commun, qui perdure depuis trois ans contre vents et marées et qui me fait sourire.
Les mouettes viendront tout à l'heure s'amasser sur les toits-terrasses environnants.
Et je descendrai, à ma convenance, prendre le petit-déjeuner à l'aube.
Je n'aurai même pas peur de te réveiller en me tirant du lit, dans la maison encore calme.
Où je boirai un premier café en me demandant ce que c'est que le manque.
Pour prier Dieu, réussir sa vie, comme pour la sexualité, décidément,
mes parents ne m'ont jamais dit : c'est comme ça que l'on fait.
Nous qui ne mangions jamais à heures fixes et devions avoir d'autres types de rituels.
Pour mettre la table, faire son lit, placer des tableaux sur un mur, il y a mille façons.
On m'a fait part de bien des façons de prier Dieu ou de réussir sa vie.
Et j'ai décidé comme nous tous de tirer d'une éducation ce que je voulais entendre.
J'aime le café. Le premier comme les suivants. Quand je veux jouir de tous.
Comme je veux jouir du matin qui se lève. Et de la lune sur la mer.
J'ai déjà la maison de schiste et de chaux blanche que je fantasme depuis toujours.
Et notre histoire d'amour que nous fantasmons l'un et l'autre.
J'embrasse un oreiller dans mon lit et j'ai décidé que c'était toi.
Quand je n'ai qu'à fermer les yeux pour découvrir les tiens tout étonnés.
Tu ne peux pas penser sérieusement que je t'aime pour ton cul ou pour ton pognon.
Tu ne peux pas penser que je t'aime pour ton influence ou pour ta cuisine.
Je t'aime parce que je t'aime. Et dois me dire que c'est aussi ta façon de m'aimer.
Lorsqu'il n'y a aucun mobile, aucune raison rationnelle pour toi de le faire.
Puisque j'ai beau chercher, je ne t'apporte à rien et ne te sers à rien.
Et tout à coup, à ce raisonnement, ce qui m'angoissait m'embrasse et me rassure.
Autant que les parfums de la pinède et la démangeaison des piqûres de moustiques.
A ce moment où je retrouve la cohérence de ce que je crois être et de ce que je fais.
Où je retrouve celle de mon parcours et de la prolifération de tous les chemins possibles.
Auxquels je devrai t'intégrer désormais puisque tu as su devenir une pierre angulaire.
Que je veux que tu le sois. Quoi que je construise à partir de l'instant.
Pour peu que je construise autre chose que moi-même.
Philippe LATGER
Août 2013 à Rosas