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Des eaux, des réseaux et des ondes

Publié le

Derrière la vitre, je ne sais pas qui de nous deux est dans un aquarium.
Quelques pouces. De plastique souple. Où s'ouvre une fenêtre.
Au hublot du scaphandre. Pour sombrer dans les profondeurs sous-marines.
Wireless. Les technologies changent tout quand elles ne changent rien.
On pouvait se découvrir à distance sans les réseaux sociaux.
Et rêver d'autres choses pour soi avant qu'internet nous y invite
dans la fureur de ses immédiatetés compulsives.
Mais ici des choses impensables il y a dix ans encore ont repoussé les limites.
Aux voyages immobiles qu'elles permettent. Le don d'ubiquité.
Aux posts comme aux photos, des choses se révèlent, se dessinent,
quand, en ombres chinoises, on devine la chair qui n'est pas virtuelle.
La nature revient, et à la dématérialisation, l'homme soudain veut se réincarner.
Ton visage dans l'ombre, l'écran que je caresse d'empreintes digitales
ne vaut pas le contact primitif des corps sortant de leurs cellules.
Je ne suis pas voyeur. Je regarde. Je contemple.
Trop fatigué pour analyser ici pourquoi j'ai toujours refusé d'entrer dans la vie de quelqu'un.
Aux suffocations que cela m'inspire, il doit y avoir de la claustrophobie.
Comme la peur d'être abandonné ou trompé ou trahi. La peur de m'y faire mal.
Quand il est assez simple de comprendre les choix qui m'ont mené où je suis.
Nous nous regardons vivre. Et c'est déjà une façon de vivre ensemble.
La télévision dont je suis un produit avait détourné nos regards.
Internet les ramène l'un dans l'autre. A travers les écrans, il semblerait enfin,
que nous nous retrouvions.

L'image est sépia. Cinématographique.
Une pièce assez sobre. L'ambiance est monacale.
Le mur du fond est la source de lumière.

La lampe de chevet éclaire une tasse et tout l'arrière-plan.
La froideur ne saurait s'installer, écrasée par une langueur des ombres.
Celles d'un corps allongé sur le flanc qu'Edward Hopper n'aurait jamais peint.
Même à la solitude d'une chambre d'hôtel.
Edward Weston. Plus sûrement. Les contrastes. Leur sensualité.
Le vide est habité de ta présence humaine. Qui tranche sur le mur.
Quand tu es la skyline d'une ville en sommeil aux rêves libidineux.
Où je veux te rejoindre. J'en perçois la découpe. Et son désoeuvrement.
Les courbes voluptueuses au genou relevé d'une cuisse et de l'aine.
Cette pente généreuse qui précipite ma bouche au cœur de ce cratère.
Qui ne peut s'affairer comme elle devrait le faire au creux de la descente,
à cette coupe offerte, d'organes en désordre comme d'intimité.
A mon bureau, je retire ma chemise, je me lève ou m'extirpe,
plonge ma tête dans l'écran de mon portable, pénètre à l'intérieur,
bascule en entier dans cette fenêtre étroite, passe de l'autre côté,
et me trouve dans l'image dont les couleurs différentes ne m'intimident pas.
Le lit est exigu mais douillet, et mon expulsion fait tomber l'ordinateur d'où je viens,
le corps enduit de cristaux liquides, et ma main peut enfin s'ouvrir sur la cuisse,
la parcourir fermement comme aux drainages lymphatiques, ou la frôler seulement,
de ma paume large et calleuse, lentement, pour agacer les terminaisons nerveuses
au coussin d'air pervers dont je peux voir l'effet à la peau qui se perle
de cette chair de poule parcourue de frissons.
Une partie de moi étouffe dans une enveloppe devenue trop étroite.
Mon écorce ne contient plus la vague que tu soulèves.
Et devra se briser dans ses rouleaux d'écume sur du sable mouillé.

La frange effervescente du reflux crépite sur la grève.
Je suis à mon bureau. Et je ne sais pas de quel côté de l'écran se trouve la prison.
A cet écran-barreaux, qui est en liberté, qui est en détention.

Je sais que je suis libre. De choisir mon cachot. De choisir ma cellule.
Les murs comme la peau sont faits pour être fuis, franchis et traversés.
Quand le désir permet de déborder les choses, abolir la matière et toutes ses dimensions.
Il n'y a de solitudes qu'aux possibles fusions qui nous sont refusées.
La distance est un leurre. Ou un effet d'optique. Quand je suis avec toi.
Pour peu que tu le veuilles. Que ça n'engage à rien. Que ça ne coûte rien.
Que c'est une pensée qui ricoche dans l'espace ou trouve son écho.
Avec cette conscience que rencontrer quelqu'un est toujours un miracle.
Reconnaître quelqu'un. Comme au reflet de son propre visage au détour d'une rue.
Une sensation étrange. Lorsque l'on s'aperçoit que ce reflet-là est un autre que soi.
Je suis dans mon fauteuil, et dans ma main ouverte j'étale toute ma barbe.
Sur mes joues, le menton et le tour de ma bouche.
En seize ans, j'ai pu faire le deuil de l'amour absolu et inconditionnel.
Quand la seule femme, le seul être humain, en qui je pouvais faire confiance,
a dû m'abandonner pour me laisser aux tigres comme aux bêtes sauvages.
Ce n'était pas la première fois. Une deuxième séparation. Définitive.
Me laissant, sans filet, tresser les mailles d'une protection éthylique.
Une deuxième peau. Mon gilet pare-balles.
Et tous les coups portés furent des coups dans l'eau.
J'ai enlevé ma chemise. Et l'armure avec elle qui était mon cyanure.
Quand elle me détruisait bien plus qu'elle ne me protégeait.
L'extérieur était moins dangereux que le diable avec lequel je m'étais enfermé.
Et comme pour la cellule, sait-on de quel côté est le pire des pièges ?
La myopie peut suffire. J'aurai d'autres ivresses. Aux brouillards. Aux aurores.
Tant d'hallucinations que de raisons de croire. Que je ne suis pas seul.
Quand je ne veux pas l'être.

Facebook. Catalogue. Où l'on peut bien se perdre.
Où l'on peut se trouver.
Où l'on peut échanger, apprendre et partager.

N'est pas le labyrinthe que fait l'humanité.
Qu'elle faisait aussi bien avant le téléphone, avant le satellite et l'hyperconnexion.
Au hasard d'un parcours, sur la terre, dans le cloud, sur la toile, dans les rues,
il reste des trajectoires dont on peut s'inquiéter qu'elles soient tracées d'avance.
Tous ces beaux accidents. Et quelques coups de foudre.
Qui mettent en cohérence les échecs, les errances, qu'on ne comprenait pas.
Vingt ans pour me défaire de l'alcool, du cynisme, pour me déshabiller,
ça fait un long strip-tease, pour m'ouvrir en confiance aux douceurs de ce monde
qui n'est pas si violent que je l'imaginais, pour m'ouvrir sans la peur
d'y sacrifier des choses, quand j'y gagne au-delà de ce que j'espérais.
Je reprends le contrôle, bien assez pour le perdre,
à toutes ces intuitions qui ne nous trompent pas.
La victoire de l'Espagne. Et la botte de foin. Une aiguille dans le doigt.
Le G Bar de New York ou la Place Molière. Comme autant d'évidences.
Nous nous reconnaissons. Pouvons nous reconnaître.
Derrière la vitrine sur la rue, celle d'un ordinateur, et sourire franchement.
J'amoncelle webcams, smart phones, cabines téléphoniques.
Les moyens d'exister dans un autre regard qui peut seul me parfaire.
Lorsqu'on ne se construit qu'aux gens que l'on rencontre.
Ceux à qui l'on veut plaire. A commencer par soi.
Dont on est plus que l'ombre. Dont l'autre est la lumière.
Qui brille à la surface de nos contre-plongées.

 

Philippe LATGER
Octobre 2013 à Perpignan

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L'aîné sur la margelle

Publié le

Qu'ils sont beaux ces bras que tu as
et qui embrassent tes brasses et cette eau en brassées,
comme autant de gerbes et de verbes fluctuants aux couloirs des piscines.
La Pologne est l'organe où ton nom se ranime ou cet électrochoc.
Quand le sang et l'Histoire ne font plus qu'une chair.
L'université de Moscou tient une sœur dans une autre skyline.
Varsovie te revient mais comme autant de flèches.
Quel est ton territoire ? Où ton corps peut-il encore s'ancrer ?
Peux-tu répondre vraiment sur ce radeau étrange qu'on appelle l'Amérique ?
Que comprennent tes enfants aux raisons du départ ? A celles de l'exil ?
Qui ne fut pas le tien mais celui de parents qui moururent muets.
Tu avances sous l'eau la tête dans l'étau d'un bonnet, de lunettes en plastique.
Loin de Greenpoint. De ce Little Poland. Du Polonaise Terrace.
Au bassin de Palm Springs où tu plonges ta silhouette encore Hollywoodienne.
De quoi parle ton fils quand il parle du pays ? De son désir d'Europe ?
Ce n'est pas de Brooklyn qu'il a soif. Il boirait l'océan qu'il faut pour toucher terre.
Quand tu ne comprends pas cette curiosité pour les lointains enfants
de ceux qui sont restés.

 

Philippe LATGER
Octobre 2013 à Perpignan

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Coup de pioche

Publié le

Le tac-tac n'est pas ce bilboquet, l'obsession métronome.
Les gouttes dans l'évier. Le vent du balancier. La violence mécanique.
La violence des hommes. Mes ongles dans la terre. A creuser. Et puiser.
Du fer et du lombric. Bien des putréfactions. Des restes de racines.
Le temps. D'une rotation. Aux pivots de nos axes. Me malaxe. Me contient.
Quand je ne sais plus si je rêve ou si je me souviens.
La décharge électrique. Et les mathématiques. La musique de Bach.
Aux nuits que l'on déroule à la roue de cercles concentriques.
Pour se trouver soi-même. Aux virages de Dieu.
Le tic-tac n'est pas ce paltoquet que je mouche de la manche.
Aux aiguilles plantées en échardes sous mes ongles.
Quand c'est une amnésie de ce qui arrivera.
Tout est su dans le moindre recoin. Ce n'est que question d'angles.
C'est la terre qui me creuse. Et Dieu qui se recherche.
La tombe où nous allons est ce monde incroyable fermé de quatre planches.
Puisqu'enterrés vivants nous rêvons la sortie. La lucarne illusoire.
Dont le compte à rebours espère nous délivrer.
Si petit à petit je vais vers ma naissance, le temps peut m'y aider.
En pensant qu'il m'abîme au point de me construire.

 

Philippe LATGER
Octobre 2013 à Perpignan

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L'essence aux antipodes

Publié le

Je ne suis pas chaussé pour cela mais tant pis.
L'appel est trop fort. Il est irrésistible.
J'abîme mes chaussures de ville au bois décoloré déroulé en chemins,
en sentiers, qui sillonnent les dunes qui me le cachent encore.
J'entends son souffle et son haleine. J'entends sa puissance tellurique.
Je marche sur le bois, et dans le sable, comme on marche dans la neige.
Les efforts dans les cuisses, les mollets, la poitrine et la gorge,
je dois gravir la dune, j'ai besoin de le voir, le retrouver enfin.
Suis-je venu pour autre chose ?...
Mes pieds s'enfoncent et chaque pas demande le double de ce qu'il exige ailleurs.
Quand je dois l'extirper de ce qui pourrait m'avaler, que je dois avancer. Grimper.
Jusqu'à la ligne de crête, ce belvédère, happé déjà par un autre versant.
J'y parviens. Je m'y arrête. Je suis nu face à Dieu. Mes limites.

Immense.
De lumières grises et blanches. La nacre de l'aurore.
Une masse monstrueuse qui respire à mes pieds.

Le plus bel horizon. Le plus grand des vertiges.
Et je tombe à genoux sur du sable sucre roux.
Il respire de tout son être. Depuis que le monde est monde.
Immense et immuable. Le mouvement maternel, perpétuel, indifférent, originel.
Qui m'emporte comme une brindille au cœur de son désastre et du ravissement.
Mes chaussures sont foutues. Mais mon âme est sauvée. Je renais. Ou je pleure.
Sur la tour de la Place Ville-Marie et son phare qui caressait l'espoir
d'un homme que je ne suis plus, qui errait quelque part au bord du St-Laurent.
Sur la Galice, en face, en proue de mon navire, d'un galion familial qui s'appelle l'Espagne.
Sur les chances d'être là pour embrasser la mer colossale traversée mille fois.
C'était toi. Dans mon hublot. A chaque aller-retour.
Sur les remparts de St-Malo, c'est vrai, le petit catalan était venu estimer les distances.
Sans en dire un mot, je toisais cette mer avec des intentions coupables et quelques plans secrets.
Je n'aurais pas à embarquer au Havre comme dans ma vie antérieure avec la peur au ventre.
C'est à Roissy que j'allais me présenter avec un seul bagage et la peur aux mâchoires.
Quelques heures suffiraient au-dessus du désert qui brille entre deux mondes.
J'ai connu les deux rives de ce Styx merveilleux quand il m'a fallu mourir bien souvent.
Dans un sens. Puis dans l'autre.

Des Pyrénées-Orientales à Lorient. J'avais un pas à faire.
De la mer à l'océan. Du levant au couchant.
Ma petite Méditerranée, précieuse et capricieuse,

était le berceau de ma définition.
Mais ici, sur la plage, au milieu de surfeurs intrépides,
je découvre ce qu'il faut d'avenir, de conquêtes, de désirs, pour parfaire une vie.
Affronter l'inconnu sur sa coque de noix. Les légendes et les monstres marins.
J'arrive à Mirabel. J'arrive à Montréal. Mon bagage à la main.
Avec mes vingt-cinq ans et ma réservation à l'Hôtel de Paris.
Arrivé dans la ville où je ne connais personne. Où personne ne m'attend.
Je cherche la rue Sherbrooke. Le sens de l'existence. Les raisons d'être moi.
L'enfant de Barcelone dans les neiges québécoises. C'était initiatique.
Il fallait quitter ce que j'aime. Que je souffre à la séparation.
Que je devienne un homme. En allant à l'opposé de ce que je croyais être.
Me frotter aux antipodes de ma constitution. Tenter le diable. Tenter le feu.
Goûter l'hiver. Et ses lueurs étranges. Que je pensais ne pas aimer.
Cette saison affreuse que je redoutais tant et dont je suis tombé amoureux.
A mon Carré St-Louis figé dans ses coulées de glace et le coton du ciel,
aux lumières de la nuit, qui pleuvait comme des cendres sur la rue St-Denis.
J'étais fait de soleil, et chez moi au Mexique, en Turquie ou en Grèce,
partout où la chaleur est une catastrophe, mais que je ne peux craindre.
Ici, dans l'autre monde, la culture est celtique, et toujours catholique,
quand la musique a le blues des longues pluies d'Irlande.
Le froid, cette expérience. Qui réchauffe le cœur. Soude une humanité.
J'y ai pu faire famille. Et des fraternités. Pour panser des blessures
que je m'étais infligées à moi-même en partant.

Je n'ai plus vingt-cinq ans. J'ai même des cheveux blancs.
Et c'est du Morbihan que j'embrasse mon passé et le brave petit gars, orphelin,
qui reste mon honneur, que je salue bien bas, avec admiration.

Quand j'aimerais parfois qu'il m'ait un peu laissé de sa rage splendide,
de sa folie furieuse, sa détermination, ce qu'il faut de courage pour sauter dans le vide.
Je respire l'océan qui se meut et m'aveugle, m'écartèle en m'ouvrant à la seule vérité.
La force du vivant. Tout ce qui nous dépasse. Comme pour nous défier.
Je pleure, à quarante ans, sur la masse Atlantique, qui tiendra ses promesses
pour peu que je m'en fasse, pour peu que je progresse, que je me batte encore.
J'ai traversé son lit, par le ciel, bien souvent, les Montréal-Paris,
à m'y casser les dents, quand j'ai eu bien des vies, aux tempêtes de whisky,
sur le lac Ontario ou sur l'Hudson River, à inventer un drame dont j'étais le héros.
J'ai pris un tel plaisir à m'arracher aux mondes comme aux êtres que j'aime.
J'étais doublement servi, à l'aller, au retour, quand quitter Montréal était une déchirure.
Aussi vive assez vite que celle qui me brûlait quand il fallait quitter Paris.
En face de moi, l'Espagne. Cet énorme caillou. La terre de mon sang et des Conquistadors.
Ce ponton improbable pour agrandir l'espace, pour agrandir l'Europe et le monde connu.
Je marche dans le sable. Roux comme du sucre roux. J'y enfonce mes chaussures.
En concentrant ici deux notions temporelles. Ce qui est derrière moi. Ce à quoi je fais face.
La troisième est l'instant où j'en ai la conscience.
Avec cette douleur que je peux reconnaître.
La douleur d'être heureux.
C'est celle d'être présent.

J'ai pris ce temps pour moi. Il fallait que je le fasse.
Me sauver. M'extirper. Aller le voir de près.
Quand j'avais vue sur lui, plus loin, là-haut, de ma terrasse.

L'Atlantique somptueux. Roulant toute sa masse. Scintillant de grisailles sensuelles.
J'ai retrouvé son goût, la myopie des embruns, le sfumato sauvage et sa beauté féroce.
Il me donne l'énergie de repenser la suite, d'inventer ce qui vient, ce qui doit advenir,
envisager le large comme prochain possible, quand il dissimule toujours des terres à rêver,
celles qu'on a perdues, celles qu'on va gagner, qu'il excite le désir de l'affronter enfin.
Comme ces gars qui s'élancent armés d'une seule planche pour franchir chaque vague,
finir par l'exploiter, en contournant l'obstacle en bonne intelligence,
ou faire de l'ennemi son meilleur allié, quand ce qui empêchait semblait-il d'avancer
est une force amie qui propulse et protège ceux qui sauront la prendre.
L'océan n'est pas la fin d'une terre. Il est la promesse de toutes celles qu'il nous cache.
C'est là que ça commence.
C'est là que ça revient.
Je suis ma seule frontière. Tracée par accident.
Dont je bouge les lignes à mesure que je vais, que j'espère, que je fais.
A ce que j'accomplis à force d'échouer.
Au Québec. En Bretagne.
Où j'ai un rôle à jouer.

 

Philippe LATGER
Octobre 2013 à Perpignan

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Atelier Europe et culture pour l'ADLE

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Irina Boulin-Ghica, Philippe Latger et Fabien Cazenave

Irina Boulin-Ghica, Philippe Latger et Fabien Cazenave

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Télévision généraliste pour l'Europe

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Télévision généraliste pour l'Europe

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Je n'ai jamais un autre

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Automne. Fin et commencement.
Comme à chaque jour qui passe.
On repart toujours à zéro. Chaque matin.
Et c'est aussi grisant qu'épuisant.
Je vogue entre les désillusions, les frustrations et les dépressions des autres.
M'en protège comme je peux quand je dois montrer le beau temps, le soleil,
pour ne pas faire chavirer ma barque au milieu des mains qui cherchent à s'agripper.
Je fais la part des choses lorsque beaucoup surnagent très bien, même dans la panique.
Quelqu'un se masturbe sous mes yeux. Va au bout de sa besogne.
Je ne suis ni choqué, ni consterné, j'assiste à ce spectacle avec compréhension.
Et ferme la fenêtre de la webcam avec bien des questions sur la nature humaine.
Je ne sais si le papa a trouvé un moyen de venir cette nuit de St-Estève.
S'il aura au moins rappelé pour s'inquiéter du sort de son enfant et de sa mère.
Quand je suis parti comme un voleur sans demander en quoi j'aurais peut-être pu aider.
Un ami d'enfance a perdu près de dix kilos. Flotte dans ses vêtements et ses idées sombres.
Je l'ai laissé s'embourber tout l'été sans lui opposer toutes les raisons qu'il a d'être très heureux.
Quand il m'était peut-être difficile d'être crédible dans un discours théoriquement imparable.
Mais dont je ne pouvais pas être certain moi-même, à mes propres atermoiements.
Un contact avec qui les échanges étaient laborieux et difficiles, auxquels je m'accrochais,
tout de même, glisse soudain le mot de dyslexie, qui m'apporte enfin la pièce manquante,
qui explique que le brouillon chaotique et souvent illisible de son expression nerveuse
n'était pas le fait d'une négligence ou d'une mauvaise volonté.
Une amie chère galère dans ses difficultés financières, une autre avec son désir d'enfants,
une troisième avec son désir ressenti comme coupable de ne pas en faire un deuxième,
et je viens ici me recentrer, mettre les choses à plat autant qu'il est possible.
En périphérie de toutes ces vies qui me touchent et que je suis incapable de soulager.
Autrement peut-être qu'en laissant libre cours dans mes textes, quelles qu'en soient les qualités,
à mon obsession farouche de continuer à croire que rien n'est plus exaltant que d'être soi-même.
Et qu'il n'y a rien à brûler des choix que l'on a faits jusqu'ici pour pouvoir rêver d'autre chose,
qu'il n'y a rien à sacrifier de ce qu'on a été pour pouvoir devenir, pouvoir espérer mieux,
avancer sans renier ce qui compte, se projeter ailleurs sans cette culpabilité absurde
de trahir qui que ce soit des gens que l'on aime et que l'on peut garder.

Je ne suis pas un donneur de leçons, et s'il m'arrive de donner cette impression désagréable
de l'être, c'est que je lutte au mieux pour me convaincre moi-même et ne pas perdre le fil.
Puisqu'il serait facile en effet, quand on sort un cercueil de son fourgon sous mes fenêtres,

encore un, pour le présenter à Dieu en la basilique St-Jean, d'abonder dans le sens
de ceux qui me répètent que la vie est aussi absurde qu'injuste, et qu'ils sont malheureux,
ou qu'ils font ce qu'ils peuvent, et je pourrais sombrer avec eux dans ce constat tragique,
y compris à des fins politiques en se contentant de dire que décidément, rien ne va,
que tout va de plus en plus mal, que c'était mieux avant et que l'on va dans le mur.
Si je suis sensible et attentif à la misère du monde, et d'autant plus, en premier lieu,
perméable aux problèmes des gens que j'aime et que je côtoie tous les jours,
je ne peux pas flatter leur chagrin, leur nostalgie ou leur dégoût d'eux-mêmes,
au point de convenir avec eux que tout est nul, pourri et sans espoirs.
On voit bien combien l'humeur nous échappe et qu'on ne la maîtrise pas.
Combien les crises et les dépressions sont des passages obligés pour se repositionner,
se remobiliser, et repartir à la conquête de soi avec de nouvelles ressources.
Et au fond des trous dans lesquels nous pouvons nous complaire, moi le premier,
nous trouvons toujours des réponses et de nouvelles perspectives assez inattendues,
une vision du monde modifiée, améliorée peut-être, qui sont les seules leçons à prendre,
et que je serais bien incapable de donner, quand chacun se les donne à soi-même.
C'est à moi, évidemment, que je scande qu'on ne fait pas ce qu'on peut mais ce qu'on veut.
Quand il m'arrive à mon tour de me sentir prisonnier de choix ou de décisions antérieures.
C'est à moi que je prétends faire la leçon. Et j'en expose les arguments au grand jour.
Quitte à passer pour un moraliste. Quand cela m'oblige à aller au bout de mon raisonnement
pour me sauver moi-même avant de me donner des allures de professeur pour les autres.
Je ne cherche pas à me mettre dans une situation supérieure, en jugeant avec dédain,
moi qui aurais tout compris avant tout le monde, des existences pitoyables qui se fourvoient,
des modes de fonctionnement et des codes que je trouverais aussi vains que stupides.
Qu'on ne se méprenne pas sur ce que je dis des gens qui ont choisi de fonder une famille,
qui travaillent et vont au supermarché le samedi après-midi, quand je ne fais qu'observer
que beaucoup sont malheureux et désirent autre chose, et que je ne prétends dire autre chose
que parce que la vie est courte, il est dommage de ne pas s'écouter davantage
et se faire du bien, autrement que sous la pression du groupe ou d'une société.

Le mal que l'on est capable de se faire pour penser pouvoir mériter l'amour des autres.
Au chantage affectif permanent de nos parents, de nos enfants, de nos conjoints, de nos amis,
nous qui sommes sans cesse taxés d'égoïsme, nous faisons tout au contraire pour les autres.

Pour être aimables à leurs yeux, faire du mieux qu'on peut en effet, pour que ça se passe bien,
être justes, équitables, pour ne pas les décevoir, pour ne pas perdre leur affection et leur estime.
Et je sais comme c'est une blessure souvent, d'entendre qu'on ne fait pas assez ou pas mieux.
Lorsque notre activité principale, quotidienne, est d'être à la hauteur, tout le temps,
de ce qu'on attend de nous, à tous les étages, au travail comme dans la famille,
celle d'où l'on vient, celle que l'on a créée, comme au sein-même d'un couple.
Sauf qu'il faut prévenir les dérapages, parfois violents, qu'occasionnent les oublis de soi.
Quand l'alcoolisme et la violence conjugale peuvent s'installer à trop s'oublier soi-même.
L'envie de renverser la table et de partir une nuit avec ou sans ses gosses pour aller voir ailleurs.
Ou l'abandon d'un corps qu'on laisse en pâture à la dépression comme aux cancers.
Quand plus rien ne semble valoir le coup de se battre ne serait-ce qu'un peu pour nous-mêmes.
Il m'arrive d'être abrupt dans ma façon de dire que ça vaut le coup et que c'est une urgence.
Quand on ne peut pas faire le bonheur des autres en étant malheureux.
Qu'on ne peut pas inspirer un sourire franc avec un sourire terne.
Puisqu'en fait d'égoïstes, qu'on le veuille ou non, nous sommes tous d'un même organisme.
Et qu'aux vases communicants, il n'y a jamais de synergies que de groupes.
Et la résistance ne consiste qu'en cela, quand elle n'a rien d'égocentrique,
que de ramer à contresens pour marteler que nous sommes vivants et avons de la chance,
que la vie est merveilleuse, que nous sommes merveilleux, même à ces moments atroces
où l'on doit accompagner un proche dans une caisse de bois jusqu'au chœur d'une église.
Et c'est en étant convaincu de cela que l'on trouve les forces de se battre pour corriger
tout ce qui est de l'ordre du gâchis, que l'on trouve dommage ou parfaitement injuste.
Je me plais, comme vous, aussi vrai que je me répugne.
Je me kiffe aussi vrai que je me méprise.
Et j'ai des certitudes aussi solides que mes doutes sont puissants.
Quand nous n'avons d'autres choix de n'être le centre du monde que pour nous-mêmes.
Même en étant Mère Teresa ou l'Abbé Pierre, la vie nous a placés dans cette contradiction,
d'être aussi vrai singuliers qu'un ensemble, d'être seuls aussi vrai que nous ne le sommes pas.
Un fils aîné, à cinq ans, en fera l'expérience à l'arrivée de sa petite sœur.
Quand après avoir été expulsé du ventre de sa mère, il découvrira d'autant plus sa solitude,
à tout ce qu'il devra désormais partager, y compris de temps et d'attentions qu'il n'aura plus,
et déjà, le paradoxe de toute une vie est en place, irrémédiable, jusqu'à notre mort,
le sentiment de solitude et d'abandon qui ne nous quittera jamais, auquel il faut se faire,
quand nous serons, même entourés, aussi seuls au moment de mourir
que nous l'avons été au moment de venir au monde, même en n'ayant rien demandé,
quand nous découvrons que même notre mère a sa vie propre et ses propres névroses,
qu'elle est capable de nous abandonner en partant avec un homme ou une maladie incurable,
et le sentiment d'être envahi par l'altérité, de tous ces autres qui menacent notre intégrité,
qui influent sur nos choix, malmènent notre orgueil comme nos libertés individuelles.
Nous resterons toujours, ce gosse de cinq ans, qui trouvera mille raisons d'être triste,
d'être jaloux, d'être déçu, aussi sincèrement par les autres que par lui-même.
Et ce qui semble paradoxe ne l'est pas tant que ça.

Nous sommes toujours seuls et ne le sommes jamais.
Parce que nous sommes un seul corps avec 9 milliards d'expériences et de consciences.
Dans un corps plus grand que le nôtre qui a sa propre logique et ses règles communes.

Et nos propres torpeurs sont les contractions d'un organisme dont nous avons l'intuition,
d'un ensemble en mouvement dans lequel nous avons notre place, quoi que l'on en pense.
Notre histoire personnelle a commencé avant nous, avant-même d'avoir été conçus,
aux traumatismes comme aux gloires transmises de génération en génération,
à des méandres qui nous échappent, puisque nous prenons tous des trains en marche,
avec mille données dont nous n'avons pas conscience mais qui nous constituent.
A l'instant où nous réalisons notre propre existence, nous n'avons pas encore le recul
pour avoir l'envergure de ce que nous incarnons et représentons dans l'histoire d'un couple,
d'une famille, d'un quartier, d'un village, d'une ville, d'une région, d'un pays, d'une culture,
d'une humanité entière, d'une époque, d'un monde et d'un écosystème, de l'univers enfin.
Quand notre moindre soupir ou nos éclats de rire ont des conséquences sur l'équilibre global,
et que personne ne sert à rien, et que chacun de nous est essentiel à tout ce qui est,
comme à tout ce qui a été, et à tout ce qui sera.
Si vous êtes en manque de l'amour des autres, aimez-vous vous-mêmes.
Quand c'est l'univers entier avec vous qui vous aimera aussitôt.
Et tous vos congénères avec lui puisqu'ils en font partie.
Nous sommes toujours les derniers à pouvoir nous aimer encore si plus personne ne nous aime.
Quand nous sommes les premiers à le faire, puisque, aux fausses modesties, à travers nous,
nous aimons au-delà de notre petite personne, les deux êtres qui nous ont conçus,
et les deux familles dont ils sont issus, et une culture, un pays, une région avec elles,
une histoire et une société, l'humanité avec tout son panache et toutes ses faiblesses,
la vie, enfin, dont nous sommes une parcelle, et que rien ne saurait être compartimenté.
Il n'y a pas de contradictions à s'aimer soi et à aimer les autres, quand c'est la même chose.
Et il est malhonnête d'opposer sans cesse les deux nuances d'une même dynamique.
L'égoïsme et l'altruisme n'ont jamais été en conflit. L'amour est une seule énergie.
Et vouloir nous culpabiliser à trop nous aimer nous-mêmes est destructeur ou contre-productif.
Se battre pour son propre bonheur est une lutte profitable à l'ensemble de la société.
Refuser les injustices qui nous sont faites, c'est servir la Justice, et mieux encore
rendre service, au-delà de ceux qui sont dans la même situation, à nos propres oppresseurs.
Quand nous avons été capables de théoriser l'idée que les libertés individuelles
sont un préalable aux libertés collectives, et que l'inverse est aussi vérifié.

Ici, c'est l'automne sans doute, et c'est de Perpignan qu'il s'agit,
quand c'est la ville, il faut croire, que j'ai dans mes fenêtres au moment de l'écrire.
Je pourrais, pour ne pas entendre le reproche d'être égocentré, de faire de l'autofiction,

de l'autobiographie ou de la branlette systématique, écrire aussi bien qu'un autre est à Paris,
que je suis une femme à Madrid qui se débat pour obtenir la reconnaissance de son père,
ou un gars qui ne se satisfait pas de sa réussite sociale et financière à Manhattan,
un autre qui aime sincèrement sa femme et ses enfants mais promis à des désirs encombrants,
torturé par une sexualité contrariée, et pétri de culpabilité à l'idée de tromper son épouse,
de trahir ou abandonner ses gosses, s'arrange avec sa conscience pourtant en passant à l'acte,
avec l'idée étrange que cela participe, bizarrement, malgré l'hypocrisie, à sauver son couple
comme cette famille à laquelle il tient, sans doute au-delà du confort qu'ils lui assurent,
un dernier peut-être, à Londres s'il le faut pour parler d'autre chose que de mon platane,
qui découvre que ses parents ne sont pas les siens, ou qui a perdu son fils dans un accident,
ou qui, jeune soldat, est appelé à se battre en Afghanistan contre des gens qu'il ne connaît pas.
Who cares ?... Quand d'abord il est plus important pour moi d'écrire que d'être lu.
Qu'on peut bien me faire le reproche de tout ce qu'on voudra et que j'aurai beau jeu
de retourner le compliment comme aux parties de ping-pong si j'ai cette faiblesse,
pour démontrer qu'à mégalo, mégalo et demie, qu'à égocentrique, on peut servir la même,
et qu'au sport des jugements et des procès d'intention les arguments s'épuisent.
Avant de m'adresser à des lecteurs, des amis, ou à l'amour de ma vie,
je m'adresse à moi-même et suis le premier juge de mes limites et de mes manquements.
Je parle ici de moi quand c'est la façon la plus sûre d'être universel.
Et c'est à moi que je rappelle qu'on fait ce que l'on veut puisqu'il m'arrive de l'oublier aussi.
Que je rappelle, aux moments où j'en doute, que la vie est un cadeau hallucinant,
que je vaux quelque chose, comme l'humanité, qu'il est génial d'être en vie, d'être là,
pour voir un pauvre platane et des gens qui se battent, que le temps passe vite,
quand on peut l'arrêter, s'y installer, et s'offrir même le luxe d'y être bien et heureux,
que tout est grave, que rien ne l'est, qu'on peut faire confiance en ce qui nous entoure
et qu'on ne comprend pas, à commencer par nous avec qui nous vivons,
qu'aimer est fantastique, mais qu'aimer est plus simple, plus facile, généreux et honnête,
du moment qu'on s'accorde cette liberté première qui solutionne tout :
celle de s'aimer bien et de s'occuper de soi.

 

Philippe LATGER
Septembre 2013 à Perpignan

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En milieu stérile

Publié le

Au plaisir que j'ai pris il me faut une douche.
Qui compte parmi des rituels comme ceux de la clope.
Du sperme partira dans le gel, dans la mousse, aux canalisations.

Le produit du plaisir qui n'enfantera rien. Rien d'autre qu'un instant.
Celui d'un pur orgasme comme je n'en avais pas eu depuis bien trop longtemps.
J'ai ce nouveau parfum de la noix de coco qu'il me faut adopter, étaler sur ma peau.
Mon sexe endolori, prêt à remettre ça, que je savonne aussi aux vapeurs de l'eau chaude.
Je ne me sens pas coupable. J'ai honoré la vie, ce dont nous disposons pour nous sentir vivants.
Et la douche fait durer la saveur délicieuse d'avoir autant de muscles et de zones érogènes.

Au repos, il demeure un bien-être absolu, même après la jouissance comme pour la prolonger.
Mes doigts dans mes cheveux mouillés qui m'accordent un shampooing participent à mon soin.
Quand je masse mon crâne avant de palper mes épaules et mes cuisses, et mon cul, et mon dos,
quand je frictionne tout, que je lave, que je rince, et que le moindre geste devient masturbation.
Je ferme le robinet. Je sors de la cabine. M'enroule dans des serviettes. Et je me sens très bien.

Un peu de buée sur le miroir où j'aperçois un homme qui ne me déplairait pas.
Le peignoir dont je noue fermement ce qui sert de ceinture pour sortir de la salle de bains.
Un fruit sur mon passage finira dans ma bouche. Quand tout retrouve son goût.
A ma grande surprise, l'automne s'annonce plus chaud que l'été, qui fut un no man's land.
Une traversée du désert où, livré à moi-même, j'avais perdu le sens des sensualités.

Je redoutais septembre pour la perte du jour et d'ensoleillement, la perte des couleurs,
celle des températures, mais il semble que l'été ne commence qu'ici au moment où je fume.
En tailleur dans mon lit, dans un peignoir d'éponge, cigarette au coin des lèvres,
parfaitement décoiffé.

Après l'incendie sexuel qui a ravagé ma chambre, un autre besoin se fait sentir.
Quand je sens que j'ai faim. Il y a des sports qui creusent. Et j'ai de l'appétit.
C'est une sensation plutôt très agréable quand on se sait pouvoir la chasser assez vite.
Un caleçon et un jean. Un tee-shirt et voilà. Quelques pièces suffiront que j'emporte avec moi.

Quand au bout de ma rue, quand la nuit est si douce, et si calme, et si tiède, comme ce soir,
je peux saluer la lune au-dessus des platanes en allant Chez Fredo me chercher un sandwich.
Restauration rapide. Le comptoir est ouvert sous ses affreux néons que je trouve charmants.
Américain mayo. Le couple me connaît. J'y ai mes habitudes. D'horaires aléatoires.
La commande est la même. Seul ou accompagné. Et je fais le trottoir.
Il n'y avait pas personne. Mais quelqu'un avant moi. Une femme. Son enfant.
Assis dans la poussette. Elle est jeune et jolie. Très jolie. Mais paumée.
La patronne du fast food lui conseille d'aller au commissariat exposer ce qui lui est arrivé.
Je tends l'oreille et essaie de comprendre. " Vous voulez de la mayo sur les frites ?... "
J'ai répondu que oui. Avant de faire des grimaces rigolotes et complices à l'enfant.
A quelques pas de lui. Qui se marre après avoir capté que je faisais de mon mieux dans ce but.
Le fait presque pour me laisser entendre qu'il comprend l'intention, pour me faire plaisir,
lorsqu'il n'en mène pas large à l'état de tension de sa mère, d'une situation anormale.
Dehors avec maman. A onze heures du soir. Un dimanche où il n'y a aucune fête.
Maman s'énerve sur son téléphone portable. Tend le chargeur au-dessus du comptoir
et demande comme un service s'ils n'ont pas une prise électrique en cuisine :
" Et le papa ? Il est où ? interroge la patronne quand le patron a accepté la requête.
- A St-Estève. Mais il n'a pas de voiture. Justement, il doit me rappeler... "
Plus de batteries. Mais, Chez Fredo, on ne fait pas que des sandwichs.
On dépanne comme un peu. Les femmes qui errent après avoir été mises à la porte.
Qui cherchent en catastrophe, avec bébé, un logement pour la nuit.
Je prends mon américain en remerciant et souhaitant bon courage à qui voulait l'entendre.
En emportant mes frites chaudes et mon égoïsme cuisant.

Mon corps était repu et j'allais le nourrir.
Je traversais la lune et le boulevard en dessous. Ou la nuit pour tout dire.
Avec un quartier fantôme. Où sans un brin de vent, l'automne se veut tranquille.
Je le suis avec lui. Quand je n'ai pas l'angoisse de conflits à rejoindre ni d'autres obligations.

Je n'aurai pas à me justifier. Je peux bouffer n'importe quoi. A l'heure que je veux.
Aller et venir. Et prendre du plaisir. A celui d'en donner. A qui en veut.
Quand rien n'est plus facile. Il n'y a qu'à s'écouter. Avec son égoïsme.
Le mien me ramène à ce sexe dont j'aime l'intensité et tous les paradoxes.
Je vais aimer l'automne. La prochaine décennie.
A la pause que j'ai faite, j'ai pu expérimenter les joies de jeunes parents.
Les couches et les lingettes. Assez pour me permettre de ne pas être père.
Pour ne pas élargir mon propre nombril auquel je tiens beaucoup.
Le sexe sera plaisir avant d'être un outil, l'organe utilitaire.
Mon sperme dans un cul, dans les chiottes ou autres canalisation.
Cela fera l'affaire. Tant qu'elles seront stériles.
Le stand by terminé. On m'appelle à la caisse.
Et je veux bien payer. Le prix fort. Le plus fort.
Qui est dans mes moyens.
Celui de mon bonheur
et de ma liberté.

 

Philippe LATGER
Septembre 2013 à Perpignan

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Hell Sucks

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De Barcelone, il est venu, faire cette danse du ventre qui trouve un écho dans le mien.
Ce fauve étrange qui m'empoisonne, ce diable au pâle appât malin
pour mes mâles attributions et mille résistances molles de ce qui durcit dans sa main.
La barbe a des effets de brosse, mêlée à toutes les toisons.
Et je m'occupe sans vergogne des corps qui s'occupent du mien.
De Barcelone, c'est revenu, pour lustrer des armes endormies,
les prendre et leur faire du bien.
Quand elles servent à quelque chose. Qu'on leur prête tant d'attentions.
Des tentations qui emprisonnent, on sait comment se libérer.
On ne dira rien à personne. Pour mon âme, on peut négocier.
Quand partout je sens que ça cogne. Le corps est prêt à exploser.
De Barcelone, la fièvre étrange est venue me clouer au lit.
Et je m'occupe sans vergogne du mal qui s'occupe du mien.

 

Philippe LATGER
Septembre 2013 à Perpignan

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Jeux de clés

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Je retrouve l'énergie aux dégagements des larges couloirs souterrains de la Gare du Nord.
Je retrouve une foulée et une pulsation. Comment on évite les plus lents et les hésitants.
Comment, sans trop savoir où l'on va, on rebondit sur les panneaux sortie que l'on trouve
pour se tirer d'une fourmilière et en gagner une autre, à l'extérieur.
Je sais pourquoi j'ai le cœur lourd et envie de pleurer.
Quand Paris comme un corset, me tient le ventre et les épaules droites, les mâchoires soudées,
m'interdisant de me donner en spectacle, et que sa bienveillante indifférence, enveloppante,
finit de m'émouvoir et de me donner plus de fil à retordre.
Ne m'avais-tu pas proposé de reprendre ma clé, au prétexte de craindre de la perdre en route.
Bien des psys, je suppose, n'auraient pas trouvé cela anodin. Et cela ne l'est pas.
Même au bien-fondé de cette délicatesse dans un terminal d'aéroport.
La station de La Chapelle me réceptionne dans un drôle d'état second.
Dans le train de nuit, l'idée de te demander ma clé m'avait effleuré, au gré de l'insomnie,
pour des raisons plus radicales qui s'imposaient d'elles-mêmes à l'évolution des choses.
Et symboliquement, t'accompagner jusqu'à la porte d'embarquement avait son effet.
Faire le voyage, ici, sur le coup de tête qui fut le mien, avait peut-être d'autres motivations
que la simple démonstration, un peu dogmatique, que je prétendais faire avec panache
sur nos libertés individuelles si chères et si férocement défendues.
Concrètement, à prendre de la distance pour me remémorer la scène, cela avait de la gueule,
puisque dans ma grandeur d'âme, j'ai fait le déplacement pour te guider dans le bourbier,
être présent jusqu'à l'extrême limite géographique autorisée, et te laisser partir.
Te laisser partir... Quand je n'avais pas économisé les arguments pour t'y encourager.
Te laisser déployer tes ailes et t'envoler. Quand je ne vois pas plus belle preuve d'amour.
Dans le wagon qui grince sur son viaduc, l'émotion qui me submerge devient plus claire.
Quand mon aller-retour avait quelque chose de désespéré, qu'il pouvait être pathétique,
quand on pouvait penser aussi bien que, décidément, je ne savais plus quoi faire
pour essayer de me donner un rôle ou une quelconque importance dans ta vie.
Evidemment, tu n'avais pas besoin de moi pour arriver à l'heure à Roissy.
Et il aurait été condescendant, ou présomptueux, d'imaginer le contraire.
Quand au fond, il me fallait accepter l'idée que tu n'avais pas besoin de moi.
D'aucune manière. Et qu'il était ridicule d'essayer de forcer cette réalité.
Le baiser volé sur lequel nous nous sommes quittés a été si étrange.
Le poids que je traîne sur la voie du métro est cette impression amère
qu'il pourrait être le dernier.

Il y a ces longs tapis roulants qui me ramènent vers la gare RER.
Au bout d'un moment, je m'arrête de marcher, le temps de me retourner.
Le mécanisme continue à me faire avancer et à m'éloigner de toi.
Le temps de voir que tu te retournes aussi pour me regarder. Tu me souris.

Et je reprends ma marche vers la station pour quitter l'aéroport avec une plaie ouverte.
A s'y méprendre. Cela ressemble à des adieux.
Et sous cet angle bien sûr, la proposition concernant la clé prenait un tout autre sens.
La grisaille de Paris est un réconfort pour être raccord avec mes états d'âme.
En plus de me rappeler tout le bien qu'elle a fait si longtemps à mon être.
Cette saleté de ville ne savait pas quoi faire pour me consoler.
Me mettant sous le nez tout ce qui m'avait fait grandir, rêver et exister.
Je te laissais partir. Voler vers de nouveaux horizons et une nouvelle vie.
Et nous pouvions considérer finalement que nous étions arrivés là à un aiguillage.
C'est à Roissy que nos chemins se séparent. Une idée qui me broie la poitrine.
Cette image de toi dans le terminal, avec ton bagage à main, au bout du tapis roulant.
Elle pourrait être la dernière que je garderai de toi.
Aussi forte sans doute que celle de la rencontre à la Place Molière.
Je dois sortir de la rame quand le sourire des passagers me déchire le cœur.
Sortir retrouver ma rue Lepic, ma vie d'avant, celle d'avant toi, ce que j'ai été,
trois ans plus tôt, avant la catastrophe, retrouver la normalité, mes normes.
Mon Montmartre. Ma rue Damrémont. Mon 18ème arrondissement.
Je ne te connais pas. Je ne sais pas que tu existes.
Nous ne nous sommes jamais rencontrés.
Et je n'ai aucun bonheur à défendre.
J'ai toujours été seul et je n'ai rien à perdre.

Le soleil place de la République me lèche le visage. Je cicatrise.
Une chaleur brûlante digne de juillet. Bienvenue.
Quand j'ai promené avant de sortir, des lames enduites de savon
pour raser une barbe épaisse de quinze jours, et dégager mon visage.

L'ombre qui n'est pas vraiment une fossette au milieu du menton.
Un vague pli. Dont la peau devenue douce peut reprendre des couleurs.
Comme autour de ma bouche. Mes joues. Qui sèchent aux parfums du café.
Je ne te verrai pas. J'irai dîner chez des amis que j'avais négligés depuis quelques temps.
Avec un peu de Paris sous les ongles. Et de Barcelone aussi qui revient au ciel bleu.
L'image de toi à l'aéroport ne sera pas la dernière. Pour peu que tu le veuilles.
Je n'en ai pas envie. Même si elle aurait été particulièrement cinématographique.
Il me reste des braises qui ne sont pas éteintes. Je l'ai su à ce que j'ai traversé.
Quand ma journée parisienne n'aurait pas eu cette dimension dramatique.
L'idée d'une séparation m'aurait arrangé au lieu de me crever le ventre.
Si ma peau n'éprouvait plus rien pour la tienne, je sais comment ça se passe,
quand je sais que ça arrive, j'aurais été précisément triste mais soulagé.
Avec ce mélange de peine que l'on a quand on est désolé et de sérénité à notre certitude.
Au Palais Royal comme sur les quais de Seine, à ma pluie, j'étais loin d'être sûr
d'avoir envie de m'en tenir au scénario possible que j'avais entrevu.
Je suis à Perpignan. Je suis dans le soleil. En septembre ou ailleurs.
Il y a des perspectives. Des choses à préparer. Je joue avec ta bague.
Les yeux fermés à la chaleur, je sais bien que tu n'as pas besoin de moi.
Que le coup d'éclat de Zorro était bien dérisoire. Qu'il révélait d'autres choses.
Indiana Jones a pris dans sa gueule. Mon visage est abîmé. Je le sens sous mes doigts.
M'étonne qu'on lui trouve du charme quand je vois bien qu'il a celui de mes contradictions.
Ton dernier je t'aime. Je dois fouiller dans ma tête, virer le RER et la pluie pour le retrouver.
Je le pose au milieu de la table, en évidence, avec mon café et mon verre d'eau,
mon téléphone portable, mes clopes et mes clés.
Tu as toujours la tienne pour venir me rejoindre.
Puisque tu me l'as dit depuis, tu ne l'as pas perdue.

 

Philippe LATGER
Septembre 2013 à Perpignan

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