Automne. Fin et commencement.
Comme à chaque jour qui passe.
On repart toujours à zéro. Chaque matin.
Et c'est aussi grisant qu'épuisant.
Je vogue entre les désillusions, les frustrations et les dépressions des autres.
M'en protège comme je peux quand je dois montrer le beau temps, le soleil,
pour ne pas faire chavirer ma barque au milieu des mains qui cherchent à s'agripper.
Je fais la part des choses lorsque beaucoup surnagent très bien, même dans la panique.
Quelqu'un se masturbe sous mes yeux. Va au bout de sa besogne.
Je ne suis ni choqué, ni consterné, j'assiste à ce spectacle avec compréhension.
Et ferme la fenêtre de la webcam avec bien des questions sur la nature humaine.
Je ne sais si le papa a trouvé un moyen de venir cette nuit de St-Estève.
S'il aura au moins rappelé pour s'inquiéter du sort de son enfant et de sa mère.
Quand je suis parti comme un voleur sans demander en quoi j'aurais peut-être pu aider.
Un ami d'enfance a perdu près de dix kilos. Flotte dans ses vêtements et ses idées sombres.
Je l'ai laissé s'embourber tout l'été sans lui opposer toutes les raisons qu'il a d'être très heureux.
Quand il m'était peut-être difficile d'être crédible dans un discours théoriquement imparable.
Mais dont je ne pouvais pas être certain moi-même, à mes propres atermoiements.
Un contact avec qui les échanges étaient laborieux et difficiles, auxquels je m'accrochais,
tout de même, glisse soudain le mot de dyslexie, qui m'apporte enfin la pièce manquante,
qui explique que le brouillon chaotique et souvent illisible de son expression nerveuse
n'était pas le fait d'une négligence ou d'une mauvaise volonté.
Une amie chère galère dans ses difficultés financières, une autre avec son désir d'enfants,
une troisième avec son désir ressenti comme coupable de ne pas en faire un deuxième,
et je viens ici me recentrer, mettre les choses à plat autant qu'il est possible.
En périphérie de toutes ces vies qui me touchent et que je suis incapable de soulager.
Autrement peut-être qu'en laissant libre cours dans mes textes, quelles qu'en soient les qualités,
à mon obsession farouche de continuer à croire que rien n'est plus exaltant que d'être soi-même.
Et qu'il n'y a rien à brûler des choix que l'on a faits jusqu'ici pour pouvoir rêver d'autre chose,
qu'il n'y a rien à sacrifier de ce qu'on a été pour pouvoir devenir, pouvoir espérer mieux,
avancer sans renier ce qui compte, se projeter ailleurs sans cette culpabilité absurde
de trahir qui que ce soit des gens que l'on aime et que l'on peut garder.
Je ne suis pas un donneur de leçons, et s'il m'arrive de donner cette impression désagréable
de l'être, c'est que je lutte au mieux pour me convaincre moi-même et ne pas perdre le fil.
Puisqu'il serait facile en effet, quand on sort un cercueil de son fourgon sous mes fenêtres,
encore un, pour le présenter à Dieu en la basilique St-Jean, d'abonder dans le sens
de ceux qui me répètent que la vie est aussi absurde qu'injuste, et qu'ils sont malheureux,
ou qu'ils font ce qu'ils peuvent, et je pourrais sombrer avec eux dans ce constat tragique,
y compris à des fins politiques en se contentant de dire que décidément, rien ne va,
que tout va de plus en plus mal, que c'était mieux avant et que l'on va dans le mur.
Si je suis sensible et attentif à la misère du monde, et d'autant plus, en premier lieu,
perméable aux problèmes des gens que j'aime et que je côtoie tous les jours,
je ne peux pas flatter leur chagrin, leur nostalgie ou leur dégoût d'eux-mêmes,
au point de convenir avec eux que tout est nul, pourri et sans espoirs.
On voit bien combien l'humeur nous échappe et qu'on ne la maîtrise pas.
Combien les crises et les dépressions sont des passages obligés pour se repositionner,
se remobiliser, et repartir à la conquête de soi avec de nouvelles ressources.
Et au fond des trous dans lesquels nous pouvons nous complaire, moi le premier,
nous trouvons toujours des réponses et de nouvelles perspectives assez inattendues,
une vision du monde modifiée, améliorée peut-être, qui sont les seules leçons à prendre,
et que je serais bien incapable de donner, quand chacun se les donne à soi-même.
C'est à moi, évidemment, que je scande qu'on ne fait pas ce qu'on peut mais ce qu'on veut.
Quand il m'arrive à mon tour de me sentir prisonnier de choix ou de décisions antérieures.
C'est à moi que je prétends faire la leçon. Et j'en expose les arguments au grand jour.
Quitte à passer pour un moraliste. Quand cela m'oblige à aller au bout de mon raisonnement
pour me sauver moi-même avant de me donner des allures de professeur pour les autres.
Je ne cherche pas à me mettre dans une situation supérieure, en jugeant avec dédain,
moi qui aurais tout compris avant tout le monde, des existences pitoyables qui se fourvoient,
des modes de fonctionnement et des codes que je trouverais aussi vains que stupides.
Qu'on ne se méprenne pas sur ce que je dis des gens qui ont choisi de fonder une famille,
qui travaillent et vont au supermarché le samedi après-midi, quand je ne fais qu'observer
que beaucoup sont malheureux et désirent autre chose, et que je ne prétends dire autre chose
que parce que la vie est courte, il est dommage de ne pas s'écouter davantage
et se faire du bien, autrement que sous la pression du groupe ou d'une société.
Le mal que l'on est capable de se faire pour penser pouvoir mériter l'amour des autres.
Au chantage affectif permanent de nos parents, de nos enfants, de nos conjoints, de nos amis,
nous qui sommes sans cesse taxés d'égoïsme, nous faisons tout au contraire pour les autres.
Pour être aimables à leurs yeux, faire du mieux qu'on peut en effet, pour que ça se passe bien,
être justes, équitables, pour ne pas les décevoir, pour ne pas perdre leur affection et leur estime.
Et je sais comme c'est une blessure souvent, d'entendre qu'on ne fait pas assez ou pas mieux.
Lorsque notre activité principale, quotidienne, est d'être à la hauteur, tout le temps,
de ce qu'on attend de nous, à tous les étages, au travail comme dans la famille,
celle d'où l'on vient, celle que l'on a créée, comme au sein-même d'un couple.
Sauf qu'il faut prévenir les dérapages, parfois violents, qu'occasionnent les oublis de soi.
Quand l'alcoolisme et la violence conjugale peuvent s'installer à trop s'oublier soi-même.
L'envie de renverser la table et de partir une nuit avec ou sans ses gosses pour aller voir ailleurs.
Ou l'abandon d'un corps qu'on laisse en pâture à la dépression comme aux cancers.
Quand plus rien ne semble valoir le coup de se battre ne serait-ce qu'un peu pour nous-mêmes.
Il m'arrive d'être abrupt dans ma façon de dire que ça vaut le coup et que c'est une urgence.
Quand on ne peut pas faire le bonheur des autres en étant malheureux.
Qu'on ne peut pas inspirer un sourire franc avec un sourire terne.
Puisqu'en fait d'égoïstes, qu'on le veuille ou non, nous sommes tous d'un même organisme.
Et qu'aux vases communicants, il n'y a jamais de synergies que de groupes.
Et la résistance ne consiste qu'en cela, quand elle n'a rien d'égocentrique,
que de ramer à contresens pour marteler que nous sommes vivants et avons de la chance,
que la vie est merveilleuse, que nous sommes merveilleux, même à ces moments atroces
où l'on doit accompagner un proche dans une caisse de bois jusqu'au chœur d'une église.
Et c'est en étant convaincu de cela que l'on trouve les forces de se battre pour corriger
tout ce qui est de l'ordre du gâchis, que l'on trouve dommage ou parfaitement injuste.
Je me plais, comme vous, aussi vrai que je me répugne.
Je me kiffe aussi vrai que je me méprise.
Et j'ai des certitudes aussi solides que mes doutes sont puissants.
Quand nous n'avons d'autres choix de n'être le centre du monde que pour nous-mêmes.
Même en étant Mère Teresa ou l'Abbé Pierre, la vie nous a placés dans cette contradiction,
d'être aussi vrai singuliers qu'un ensemble, d'être seuls aussi vrai que nous ne le sommes pas.
Un fils aîné, à cinq ans, en fera l'expérience à l'arrivée de sa petite sœur.
Quand après avoir été expulsé du ventre de sa mère, il découvrira d'autant plus sa solitude,
à tout ce qu'il devra désormais partager, y compris de temps et d'attentions qu'il n'aura plus,
et déjà, le paradoxe de toute une vie est en place, irrémédiable, jusqu'à notre mort,
le sentiment de solitude et d'abandon qui ne nous quittera jamais, auquel il faut se faire,
quand nous serons, même entourés, aussi seuls au moment de mourir
que nous l'avons été au moment de venir au monde, même en n'ayant rien demandé,
quand nous découvrons que même notre mère a sa vie propre et ses propres névroses,
qu'elle est capable de nous abandonner en partant avec un homme ou une maladie incurable,
et le sentiment d'être envahi par l'altérité, de tous ces autres qui menacent notre intégrité,
qui influent sur nos choix, malmènent notre orgueil comme nos libertés individuelles.
Nous resterons toujours, ce gosse de cinq ans, qui trouvera mille raisons d'être triste,
d'être jaloux, d'être déçu, aussi sincèrement par les autres que par lui-même.
Et ce qui semble paradoxe ne l'est pas tant que ça.
Nous sommes toujours seuls et ne le sommes jamais.
Parce que nous sommes un seul corps avec 9 milliards d'expériences et de consciences.
Dans un corps plus grand que le nôtre qui a sa propre logique et ses règles communes.
Et nos propres torpeurs sont les contractions d'un organisme dont nous avons l'intuition,
d'un ensemble en mouvement dans lequel nous avons notre place, quoi que l'on en pense.
Notre histoire personnelle a commencé avant nous, avant-même d'avoir été conçus,
aux traumatismes comme aux gloires transmises de génération en génération,
à des méandres qui nous échappent, puisque nous prenons tous des trains en marche,
avec mille données dont nous n'avons pas conscience mais qui nous constituent.
A l'instant où nous réalisons notre propre existence, nous n'avons pas encore le recul
pour avoir l'envergure de ce que nous incarnons et représentons dans l'histoire d'un couple,
d'une famille, d'un quartier, d'un village, d'une ville, d'une région, d'un pays, d'une culture,
d'une humanité entière, d'une époque, d'un monde et d'un écosystème, de l'univers enfin.
Quand notre moindre soupir ou nos éclats de rire ont des conséquences sur l'équilibre global,
et que personne ne sert à rien, et que chacun de nous est essentiel à tout ce qui est,
comme à tout ce qui a été, et à tout ce qui sera.
Si vous êtes en manque de l'amour des autres, aimez-vous vous-mêmes.
Quand c'est l'univers entier avec vous qui vous aimera aussitôt.
Et tous vos congénères avec lui puisqu'ils en font partie.
Nous sommes toujours les derniers à pouvoir nous aimer encore si plus personne ne nous aime.
Quand nous sommes les premiers à le faire, puisque, aux fausses modesties, à travers nous,
nous aimons au-delà de notre petite personne, les deux êtres qui nous ont conçus,
et les deux familles dont ils sont issus, et une culture, un pays, une région avec elles,
une histoire et une société, l'humanité avec tout son panache et toutes ses faiblesses,
la vie, enfin, dont nous sommes une parcelle, et que rien ne saurait être compartimenté.
Il n'y a pas de contradictions à s'aimer soi et à aimer les autres, quand c'est la même chose.
Et il est malhonnête d'opposer sans cesse les deux nuances d'une même dynamique.
L'égoïsme et l'altruisme n'ont jamais été en conflit. L'amour est une seule énergie.
Et vouloir nous culpabiliser à trop nous aimer nous-mêmes est destructeur ou contre-productif.
Se battre pour son propre bonheur est une lutte profitable à l'ensemble de la société.
Refuser les injustices qui nous sont faites, c'est servir la Justice, et mieux encore
rendre service, au-delà de ceux qui sont dans la même situation, à nos propres oppresseurs.
Quand nous avons été capables de théoriser l'idée que les libertés individuelles
sont un préalable aux libertés collectives, et que l'inverse est aussi vérifié.
Ici, c'est l'automne sans doute, et c'est de Perpignan qu'il s'agit,
quand c'est la ville, il faut croire, que j'ai dans mes fenêtres au moment de l'écrire.
Je pourrais, pour ne pas entendre le reproche d'être égocentré, de faire de l'autofiction,
de l'autobiographie ou de la branlette systématique, écrire aussi bien qu'un autre est à Paris,
que je suis une femme à Madrid qui se débat pour obtenir la reconnaissance de son père,
ou un gars qui ne se satisfait pas de sa réussite sociale et financière à Manhattan,
un autre qui aime sincèrement sa femme et ses enfants mais promis à des désirs encombrants,
torturé par une sexualité contrariée, et pétri de culpabilité à l'idée de tromper son épouse,
de trahir ou abandonner ses gosses, s'arrange avec sa conscience pourtant en passant à l'acte,
avec l'idée étrange que cela participe, bizarrement, malgré l'hypocrisie, à sauver son couple
comme cette famille à laquelle il tient, sans doute au-delà du confort qu'ils lui assurent,
un dernier peut-être, à Londres s'il le faut pour parler d'autre chose que de mon platane,
qui découvre que ses parents ne sont pas les siens, ou qui a perdu son fils dans un accident,
ou qui, jeune soldat, est appelé à se battre en Afghanistan contre des gens qu'il ne connaît pas.
Who cares ?... Quand d'abord il est plus important pour moi d'écrire que d'être lu.
Qu'on peut bien me faire le reproche de tout ce qu'on voudra et que j'aurai beau jeu
de retourner le compliment comme aux parties de ping-pong si j'ai cette faiblesse,
pour démontrer qu'à mégalo, mégalo et demie, qu'à égocentrique, on peut servir la même,
et qu'au sport des jugements et des procès d'intention les arguments s'épuisent.
Avant de m'adresser à des lecteurs, des amis, ou à l'amour de ma vie,
je m'adresse à moi-même et suis le premier juge de mes limites et de mes manquements.
Je parle ici de moi quand c'est la façon la plus sûre d'être universel.
Et c'est à moi que je rappelle qu'on fait ce que l'on veut puisqu'il m'arrive de l'oublier aussi.
Que je rappelle, aux moments où j'en doute, que la vie est un cadeau hallucinant,
que je vaux quelque chose, comme l'humanité, qu'il est génial d'être en vie, d'être là,
pour voir un pauvre platane et des gens qui se battent, que le temps passe vite,
quand on peut l'arrêter, s'y installer, et s'offrir même le luxe d'y être bien et heureux,
que tout est grave, que rien ne l'est, qu'on peut faire confiance en ce qui nous entoure
et qu'on ne comprend pas, à commencer par nous avec qui nous vivons,
qu'aimer est fantastique, mais qu'aimer est plus simple, plus facile, généreux et honnête,
du moment qu'on s'accorde cette liberté première qui solutionne tout :
celle de s'aimer bien et de s'occuper de soi.
Philippe LATGER
Septembre 2013 à Perpignan