Tu es ma drogue. Et mon armure. Contre l'adversité. Contre le découragement.
Puisqu'il y a des jours bien sûr, où je ne suis pas à la fête. Qu'il y a des passages à vide.
Que je ne suis pas toujours sur une ligne de crête, euphorique et béat,
à chanter sous la lune et composer des vers, avec un masque de joie, effrayant,
au sourire figé, sifflotant dans la rue et saluant du monde avec un refrain de Trenet dans la tête.
Les ombres arrivent aussi, parfois, de tous les côtés, rampant sur le pavé jusque chez moi,
menaçant de monter la façade pour venir m'engloutir,
m'aveugler au point de ne trouver d'autre issue
que de me tirer une balle dans le crâne.
Chose que je ne ferai jamais. Je n'ai pas de flingues. D'abord.
Et j'aime trop la vie. Ensuite. Depuis que tu es là pour me la rendre aimable.
A Paris, je n'aurais pas sauté du balcon non plus, lorsque je vivais au rez-de-chaussée.
Et que les moyens, n'ayant déjà aucune arme à feu,
de mettre un terme à ma vie restaient restreints.
Mais j'étais dans un état dépressif alarmant,
ce dernier été où tout espoir était compromis, condamné,
ne voyant plus comment me sortir d'une situation que je pensais devenue inextricable.
Je ne pouvais pas vivre de mon travail. Et j'étais tenté de faire ce que font bien des agriculteurs,
et tous ceux dont le travail est leur vie entière, leur seule raison d'exister, d'être au monde,
lorsque vient l'heure du bilan, de la faillite, de l'abandon généralisé et du renoncement.
Mon éditeur a fait beaucoup pour moi. M'a aidé à tenir encore un semestre.
Quand l'arrivée des Winx, petites fées pour petites filles, m'a fait relever la tête.
Je me revois craquant littéralement devant l'écran de mon ordinateur, seul dans mon bureau,
découvrant les vidéos du dessin animé où les textes que j'avais proposés deux ans plus tôt
avaient finalement été enregistrés.
J'avais oublié ce projet et n'en attendais plus rien.
Et j'aurais été misérable de me foutre en l'air.
De tirer ma révérence quelques jours auparavant
quand un signe s'apprêtait à me remettre en marche.
Deux textes sans intérêt. Adaptations des chansons originales.
Qui ont enchanté des enfants ici ou là.
Lorsque je ne peux en tirer aucune vanité artistique.
Mais sur lesquels j'ai pleuré. Comme un gosse. Ou un adulte à bout de forces.
Quand les petites sorcières me disaient que ce n'était pas fini. Que je n'étais pas fini.
Et le gâchis évité par je ne sais quel instinct de survie.
Non. Pardon. En fait, je sais très bien.
Je sais ce qui m'interdisait de commettre l'irréparable.
J'ai une famille. Qui était loin de moi.
Quand je n'avais même pas les moyens de partir la rejoindre.
Ne serait-ce que quelques jours. Une famille que j'aime. Deux nièces. Deux jeunes femmes.
Ravissantes. Intelligentes. Brillantes. Gaies. Auxquelles je ne pouvais faire une chose pareille.
J'ai une sœur. Et un frère. Et mon père qui vit encore.
Que j'aurais assassiné de mes propres mains.
J'étais bien conscient que ma vie n'appartenait pas qu'à moi-même. Et que je n'avais pas le droit.
Une famille. Et des amis. Qu'aurais-je fait à Virginie et Cédric ? A Laetitia et Arnaud ?
A Michel ? A Gary ? A Laurent et Anna ? Bien sûr, personne n'avait besoin de moi.
Mais j'aurais été impardonnable de leur infliger une souffrance aussi sournoise qu'inutile.
Perdre un être cher est toujours un enfer. Que penser lorsque c'est dans cette situation précise ?
Quel message envoie-t-on à ceux qui restent ?...
Je préférais ne pas y penser. Insoutenable.
Quand c'est la chose la plus culpabilisante du monde.
La plus triste. Et la plus révoltante de toutes.
Alors non. Je n'ai pas sauté de mon rez-de-chaussée,
ni mis la tête dans un four que je n'avais pas.
Et les fées venaient m'en féliciter. Une caresse.
Une récompense de la vie heureuse d'avoir été choisie.
Quand elle sait combien elle est la chose la plus fragile du monde.
La plus ténue. La plus aléatoire. Et la plus forte aussi.
Ainsi, je pleurais en sachant que j'allais revoir mes nièces,
et ma sœur, et mon frère, et mon père. Et tous les gens que j'aime.
Quand je devais vivre aussi pour une équipe,
mes collaborateurs, mon éditeur et son bureau
auxquels j'étais lié contractuellement, et qui n'auraient pas compris.
Sans soupçonner les idées qui avaient pu me traverser,
ils me donnèrent des signes de confiance. Au bon moment.
Au tournant de l'automne. Sur la vague des petites fées. Confiance et loyauté.
Certes, cela me fit passer les Fêtes, et tenir jusqu'à janvier.
Je ne pouvais pas sombrer à nouveau.
L'orgueil n'est pas loin. Il ne l'est jamais avec moi.
Je devais au moins sauver mon estime de moi. Pouvoir me regarder dans la glace.
Pour être capable ensuite de me présenter au reste du monde.
L'option de la clochardisation revenait au suicide. Il ne me restait plus qu'à sauver les meubles.
Ce n'est pas toi, en effet, mon amour, qui m'a sauvé la vie. C'est la vie elle-même.
Et ton apparition, comme celle des petites fées, est venue m'assurer que j'avais fait le bon choix.
Je suis rentré à Perpignan. Je suis rentré chez moi.
Alors oui. Une fois Boudu sauvé des eaux, il allait recevoir une récompense sans pareille.
A laquelle il n'aurait jamais osé prétendre. La dépression précédente était fondée sur un constat.
Celui selon lequel, toutes les bonnes choses que j'avais à vivre étaient désormais derrière moi.
Que j'avais laissé passer mes chances d'être heureux.
Avec quelques histoires d'amour par exemple.
Que j'avais gâché mon capital jeunesse, et santé, dans l'alcool
comme dans le plaisir de se dégrader. De se déshonorer.
Se rendre méprisable à ses propres yeux. Tout en gardant le contrôle. Pensais-je.
Et voici que j'observais avec effroi combien j'avais été stupide,
inconséquent, cynique, et vaniteux.
Concluant que je méritais ma déroute.
Et qu'il était temps pour moi de payer l'addition.
Il aurait été profondément immoral de me donner encore
le moindre bonheur ou la moindre jouissance.
De cette façon gratuite qui vous tombe du ciel.
Quand il fallait désormais mériter d'être heureux.
Se battre pour le devenir. Travailler. Etre digne de l'être.
A force de persévérance et d'expiations.
Mais la vie étant parfaitement immorale,
elle me précipita sur la route qui devait croiser la tienne.
T'installa, magnifique, au bout du chemin de fer,
faisant de toi la raison véritable de ma débâcle.
Puisque c'est ce que j'affirme. Rétrospectivement.
Tout ce mal était fait pour mieux te rencontrer.
Me mettre dans les conditions de cette rencontre au bas mot improbable. Comme préparation.
Estimant que ce ne fut pas cher payé pour le bien que vous me faites ensemble, la vie, et toi,
complices d'un même coup monté, de cette construction étrange où je me suis trouvé.
Pouvais-je avoir eu l'intuition de cette rencontre, de ce lever de soleil sur la mer, bouleversant,
au moment où je m'apprêtais à appuyer sur la gâchette de ce flingue que je n'ai jamais eu ?
Pouvais-je, au-delà de mon devoir d'exister, au-delà des êtres que je ne pouvais pas poignarder,
avoir senti que la vie pouvait encore me promettre des choses qui méritaient d'être vécues ?
Sans doute. Des choses que j'étais curieux de connaître. Malgré ma désespérance.
Mais pas un instant, le plus honnêtement de la terre, je n'aurais pu imaginer une telle merveille.
Dans l'écrin de cayrou de ma propre tanière. Une telle révolution. Une émotion jamais atteinte.
Possible pour être parti d'aussi bas, des profondeurs où je prenais mon élan pour te décrocher.
J'ai pris de la vitesse dans la pente de la rue Marcadet, sous le poids de mes bagages,
pensant fuir lorsque je te rejoignais, sans même le temps de me retourner sur un passé sensible.
Quand j'étais déchiré de quitter un studio qui fut l'alcôve heureuse d'amours tourmentées,
le décor d'histoires fantastiques, quitter la ville de tous les espoirs et de toutes les chances.
Où j'ai aimé du monde. Et des sourires que j'abandonnais en plongeant dans le vide.
J'ai gagné en vitesse dans un train TGV, qui m'arrachait la France des fenêtres,
balayant la Bourgogne et le Rhône, les ponts et les centrales, les massifs et les bois,
jusqu'aux bras de la chaîne, celle des Pyrénées, qui embrassent ma plaine,
la terre où je suis né, et où j'allais renaître, dans ces flammes de phénix où je me consumais.
J'étais en train de mourir. Retournais à la terre. Partant en cendres dans l'accélération.
Je me désintégrais pour mieux me reconstruire. Purifié à jamais de mes produits toxiques.
Avec le paysage, je partais en lambeaux, comme autant de flammèches perdues dans la nature,
à Valence et à Nîmes, fuyant la chevelure,
incandescent à la pénétration de mon autre atmosphère,
propulsé comme un météore furieux qui sait depuis longtemps où l'attend son cratère.
Je suis tombé sur toi. A la place Molière. Une chose à laquelle je ne m'attendais pas.
A me faire pleurer comme devant mon écran aux messages du destin, aux chansons enfantines.
Quand dans l'espace d'un ange qui passe, celui d'un train entier, j'ai pensé à ceux qui m'ont aimé.
A ceux qui ne sont plus. A ceux que j'aime encore. Qui tous participaient à l'homme que je suis.
A l'homme qui t'a plu. Ceux qui m'ont donné cent fois des raisons d'être toujours en vie.
Et de m'aimer un peu. Sans comprendre vraiment si j'ai été digne d'eux.
J'ai pleuré sur les morts. Et ceux que j'ai quittés.
Avec la rage au ventre et mes dents bien serrées.
Quand dans ton regard je ne pouvais admettre qu'avec toi mille choses venaient me remercier.
Des prénoms et des âmes venus réapparaître. Et des brassées d'amour qu'il fallait accepter.
J'étais à bout de forces. J'étais là. Désarmé. Je n'avais plus d'écorce, n'ai jamais eu de flingues.
N'avais plus qu'à sourire et me laisser aimer. Les yeux brouillés de larmes et de reconnaissance.
Quand je reconnaissais bien plus d'êtres que toi. A qui je dis pardon pour ne pas finir dingue.
C'était dans tes yeux la vie qui m'embrassait. Le passé que j'ai fui qui en toi m'attendait.
Qui m'a fait cette farce de la fuite en avant. Alors que j'étais là pour tout réconcilier.
Pour remettre de l'ordre. Ou pour donner du sens.
Pour une fois dans ma vie je me faisais la paix.
Incapable de partir. De fixer ton regard. Quand je savais très bien ce qui allait se passer.
Je me suis levé et suis monté sur scène. Je suis allé chercher mon prix devant la salle comble.
Où j'ai pu remercier ma mère de m'avoir fait. Mon père de m'avoir porté.
Et mes nièces. La famille. Nommer les personnes avec qui j'ai vécu.
Les histoires importantes. Et celles d'une nuit. Mes amours. Tous ceux qui me parcourent.
Et j'ai été sincère en concluant : voilà... je ne serais rien sans eux.
Le ciel était gavé d'étoiles. Me tombait dessus en cédant sous leur poids.
Dans un feu de Bengale. C'est la Nuit des Oscars. La vie y est présidente.
Mon orgueil ne peut plus refuser ses honneurs. Et j'ai pu t'embrasser.
Défaire mon armure. Puisqu'en m'enveloppant c'est toi qui me protèges.
J'ai ton cœur en cuirasse. Ta peau en bouclier.
Ta voix pour me défendre. Ne pas même y songer.
Quand je suis à l'abri. De toutes les paniques. Et de viles angoisses. Que tu pares la peur.
Désamorces les bombes. Encourages mon âme à ne faire que du bien et aimer le bonheur.
Tu n'es pas une drogue quand tu es le vaccin. Qui m'a sauvé la vie. En la rendant parfaite.
Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan