Applause
Je tirais la chasse d'eau pour le plaisir. J'étais enfant peut-être.
Parce qu'à mes oreilles, cela produisait un son identique à celui des applaudissements.
Une vague d'applaudissements dans une salle de spectacle où il ne me restait plus qu'à saluer.
Identique, vaguement, lorsqu'il y avait une montée en puissance, une ligne de crête,
puis un reflux vers le silence absolu d'un public attentif à ce qui allait suivre.
Quand je suivais avec mes parents l'orchestre dans lequel mon frère jouait du piano,
j'étais toujours impressionné par cette manifestation collective propre à l'espèce humaine
que l'on retrouvait aussi bien dans les concerts, au théâtre, que dans les meetings politiques.
Finalement, il n'y avait qu'au show de l'église - en dehors des églises évangélistes américaines -
que l'on ne gratifiait pas le ténor ou le tribun d'acclamations et de sifflets joyeux, enthousiastes,
lorsqu'il avait bien chanté ou parlé. Et cela me laissait sur ma faim.
J'ai toujours été ému par cette démonstration de joie ou de satisfaction, seul salaire souvent
de ceux qui consacrent leur vie à faire plaisir aux autres, en dansant, en chantant,
en jouant la comédie, y compris en promettant l'impossible pour un prochain mandat.
Lorsqu'un solo de batterie peut-être salué avant même la fin d'un morceau de jazz,
comme un bon mot au beau milieu d'un discours, révélant l'interactivité entre le public
et le performer monté dans la lumière pour lui en foutre plein la vue et le faire rêver.
Cet échange m'a toujours fasciné. Et les élans, des deux côtés, toujours bouleversé.
La motivation du musicien ou du comédien d'abord, qui va se présenter sur une scène,
pour faire du bien à ses semblables, partager son art. Une part de vérité universelle.
Celle du public ensuite, reconnaissant, qui fait ce grand bruit codifié comme merci collectif.
Le singe a des mains, certes, et sait les synchroniser à merveille. Il peut applaudir il est vrai.
Notre cousin en revanche ne forme pas encore spontanément d'orchestres symphoniques.
Ne confectionne pas encore des costumes d'époque pour jouer du théâtre shakespearien.
Faut-il d'ailleurs le regretter lorsque nous nous en chargeons. Mon nom est Pangloss.
Et je vous dirais ici que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.
L'otarie applaudit sans doute elle aussi, pour faire rire les enfants, et être applaudie à son tour.
Quand il semble que l'intention vienne plutôt du dresseur que de la bête elle-même.
Mais j'ai beau chercher, les éléphants, les zèbres, les loups et les canards n'applaudissent pas.
Souvent pour avoir la circonstance atténuante de ne pas être dotés de mains, qui s'avèrent utiles,
quand ils ont tous en revanche, j'en conviens, d'autres moyens de manifester leur contentement.
L'avantage est qu'ils ne prennent pas le risque d'applaudir à des choses indignes ou infamantes.
On ne prendra pas un cochon j'imagine à applaudir de toutes ses forces à un discours du FN.
Lorsqu'on le retrouvera plutôt sous forme de saucisson à un Apéro Facebook tout aussi élégant.
On imagine mal nos cousins les rats, applaudir en masse dans un stade à une déclaration de guerre.
Ok. En tant qu'hommes, nous applaudissons parfois un peu vite, emportés dans l'euphorie collective,
capables dans l'ivresse d'encourager ou de valider les pires théories porteuses d'abominations.
Nous tenons un peu du loup, du cochon et du rat, avec des mains qui font souvent pire qu'applaudir.
Au moins, le temps de les précipiter à répétition, ouvertes l'une sur l'autre, même aux pires discours
et aux intentions les plus sombres, elles sont occupées un moment à ne pas battre ou fusiller le voisin.
Je tiendrai donc la politique à distance, avec une méfiance légitime il me semble,
lorsque je tiens à souligner qu'il y a dans ce milieu des hommes dont on ne peut nier l'abnégation.
Que beaucoup donnent de leur personne. Avec des convictions, sincères, respectables, admirables,
qui l'emportent sur les blessures de la compromission, avec un souci intact de l'intérêt général.
Je m'en tiendrai aux artistes. De tout poil. Les jeunes loups du cinéma. Les petits rats de l'Opéra.
Trapézistes et clowns. Magiciens. Qui cherchent à émerveiller le quotidien. A réveiller l'humain.
Quand l'humain est ce qui précisément vient transgresser les lois sauvages de Mère Nature :
la sélection naturelle, la chaîne alimentaire, la loi du plus fort, le marche ou crève sans pitié.
L'humain, c'est ce qui n'accepte pas ces règles naturelles. C'est ce qui se révolte. C'est le diable.
Qui refuse le temps, et la mort. L'injustice ! Et l'Art vient toujours révéler que nous sommes conscients.
De notre condition. De son absurdité. Et la danse le dit. Le théâtre le dit. La musique le hurle.
La peinture le sèche à la barbe de Dieu. Partout, la poésie. Quand c'est la subversion.
Que nous prenons la plume pour ne pas prendre l'arme. Préférant le pinceau au couteau.
Et le verbe à la bombe. J'applaudis debout, dans la salle, le chanteur, l'humoriste ou l'illusionniste,
qui met notre violence en scène, pour de faux, qui la met à distance, quand nous avons ce pouvoir.
Nous libérer des pulsions animales, en les transfigurant, en les représentant pour les exorciser.
Nous placer au-dessus, au niveau supérieur où l'on pense être humain, celui qui devrait l'être.
Refusant de baiser, de chier, de chasser, dévorer, et nous multiplier comme des bêtes fauves.
Notre orgueil qui nous tue est bien ce qui nous sauve. Et l'Art vient dessiner l'ensemble du paradoxe.
Le public applaudit aux tourments de l'espèce. Qui voudrait s'affranchir de l'œuvre originale.
Qui veut s'émanciper. Tuer le père. Etre à la hauteur de ce qu'elle prétend être. S'élever. Rester digne.
Standing ovation pour les comédiens, musiciens, saltimbanques, aux mains d'hommes. Et poètes.
Aux farces de Molière. Aux forces de Beethoven. Aux mains de ceux qui sculptent ou écrivent.
Qui peignent Guernica. Et la misère humaine. Dénoncent nos bas instincts. Nos ombres monstrueuses.
Ou invoquent le mieux de ce que nous pourrions être. Autre chose que des bêtes.
Quand nous pouvons être pire qu'elles. Plus cruels et plus fourbes. Parce que intelligents.
Je serai toujours là, ému à l'enthousiasme d'une foule étonnée par la force du talent,
des émotions superbes, à nous mettre sur l'écran ou en scène, aux représentations,
qui sont toutes de nous-mêmes, riant à nos perfidies aux spectacles comiques,
pleurant sur nos lâchetés ou sur nos solitudes, comme sur la beauté du prix de la révolte.
Et j'embrasse mes frères qui ont choisi pour chemin ces métiers parallèles qui n'en sont pas vraiment,
qui sont des vocations ou des façons de vivre, plus utiles que bien de ceux qui croient l'être.
J'embrasse les musiciens, compositeurs, écrivains, peintres, danseurs, acteurs et funambules.
La chanteuse des rues. Le photographe. Le chorégraphe. Qui transforment la réalité.
Qu'aucun humain ne peut accepter comme telle. Je les embrasse de toute mon âme.
Quand ils auraient pu choisir d'être des cochons, des singes ou des rats.
Qu'ils cherchent à faire du bien à leurs contemporains. Qu'ils y arrivent parfois.
Je les aime avec toute la fraternité que les damnés partagent.
J'applaudis au spectacle. Et à la rébellion.
Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan
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