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The Boss

Publié le

Je n'ai que le sexe à la bouche. N'ai que ça entre les doigts.
Le désir. Le frisson. L'appétit pour la chair. Le besoin de l'étreinte.
Pas tant pour le plaisir que pour la sensation de ne plus être seul.
Le câlin salutaire. Où je deviens le chien qu'on aime caresser.
Plus qu'à la fellation, je ronronne à la main glissée dans mes cheveux.
A la respiration qui prend mon oxygène sous le poids d'une couette.
Aux regards impérieux qui fouillent mes pupilles qui ne sont plus que deux.
Je revis à la peau qui se colle à la mienne, aux baisers que je donne,
aux battements d'un cœur que je perçois, tout près, à travers ma carcasse.
Sensible à la pression, au contact, au toucher, comme aux choses invisibles.
Tous les heureux silences. Qui s'enroulent à tes jambes. Et mes aveux aphones.
La lumière sur nous. Le goût de ta salive. Quand le sexe est si peu.
C'est l'ampleur du vivant qui me donne le jour et me fait exister.

Il faut me masturber pour des raisons concrètes.
Si je veux réfléchir, pouvoir me concentrer,
je dois vider mes couilles une à deux fois par jour,
dois me débarrasser de ce que je sécrète.
Ainsi, je m'y emploie quand il me faut le faire, comme on doit se doucher,
se raser, se coiffer, s'habiller, se chausser, pour être en condition d'affronter la journée.
Je suis organisé. Une fois que c'est fait, on passe à autre chose. L'esprit est libéré.
Je peux voir mes amis, répondre au téléphone, aborder les problèmes,
soulagé de tensions et de parasitages, que je ne fais traîner qu'à des fins de plaisirs.
Mon corps a ses besoins. Mais c'est moi le patron. J'en garde la maîtrise.
C'est le cœur seulement qui me donne, vois-tu, bien du fil à retordre.

 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

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Rentrée des classes

Publié le

Après les brûlures de juillet, la pinède semblait fraîche et grise.
Revenir à Barcelone en septembre me permettait de la voir autrement. Différente.
Il pouvait y avoir des ciels de nuages et de pluie, entre deux journées de plage.
Les derniers jours des vacances. Les grandes vacances. Qui duraient trois mois.
Et mon ventre, à l'approche de la rentrée, était en osmose avec la météo.
Nous étions loin du beau fixe et du bleu victorieux. La chaleur garantie. Rassurante.
Entre deux averses, désormais, la température chutait. Avec mon insouciance.
Le fond de l'air n'avait plus ce velouté érotique de la canicule qui enrobe la peau.
Ici, la chair de poule, quand on sortait de l'eau. La nuit tombait plus tôt.
Et une sensation désagréable me mordait le derme, me serrait le cœur :
celle de la fraîcheur, que j'avais oubliée, et me renvoyait à la cour de l'école.
Les lumières blafardes dans les rues de novembre. L'hiver qui attend son tour.
Si je l'aime aujourd'hui, enfant, je vous le dis, il me rendait malade.

Nous avions la mission, depuis Perpignan, de venir fermer la maison.
C'est nous qui habitions le plus près. Et, comme nous l'avions ouverte en juin,
dévorée sans scrupules 15 jours en juillet, c'était à nous de boucler la saison.
Nous avions ce privilège, de revenir en septembre, une semaine. Juste avant la rentrée.
Contrairement à juillet où la maison était pleine, où je pouvais jouer avec mes cousins,
où toutes les chambres étaient pourvues, la jaune, la rose, la verte, la bleue ...
où Tonton Ambrosio arrivait avec son camping car, Tatie Juju venait pour le week-end,
repartait aussitôt, animant les grandes tablées à la belle étoile et les conversations,
en septembre, c'était juste nous, les Latger : papa, maman, Geneviève, Jean-François et moi.
Même si assez vite, ma grande sœur ayant d'autres chats à fouetter, nous n'étions que quatre,
et très vite aussi, n'étions plus que trois : moi, petit dernier, avec papa et maman.

Certes, la grande maison dans son parc semblait bien vide, un peu triste,
comme à la fin d'une fête, quand elle résonnait encore des cris de joie des enfants,
qui courions partout, dans les escaliers, les couloirs, le grand salon, et le jardin tout autour.
Il n'y avait plus la silhouette frêle de la petite Mémé, maîtresse des lieux, errant dans les allées.
Ni le ballet des balais le matin, quand il fallait faire la chasse aux aiguilles de pin.
Ni l'heure des jeux aquatiques au retour de la plage, au retour de la sieste,
où des grands corps d'adultes, d'oncles et de cousins plus âgés, s'ébrouaient dans la piscine.
Ni ces dîners nocturnes, endiablés, dignes des banquets de la dernière case des albums d'Astérix.
Mais j'avais conscience d'avoir la chance de revenir sur les lieux du crime. Celui du bonheur.
Et ce séjour de dernière minute était un sursis, aigre-doux, avant le retour à Perpignan pour l'école.
Au cœur de l'été, nous boudions Barcelone, pour rester en famille à la pinède. A la plage.
Entre nous. Le clan. Marchant pieds nus sur les deux rues qui nous séparaient de la mer.
Passant devant le Tennis Park, son restaurant et son mini-golf, avec nos bouées et parasols.
Un quartier résidentiel, à l'écart de l'agitation de Playafels, le front de mer de Castelldefels,
où l'on faisait parfois une incursion pour y acheter une glace et prendre un bain de foule.
Comme nous allions parfois en ville, en délégation, pour nous approvisionner.
Le reste du temps, nous restions Paseo Tramuntana, et les enfants, sur un circuit tout tracé,
pouvaient faire leurs courses de voitures à pédales, autour de la maison impassible,
reconstituer vaguement, avec de vieux jeux de quilles et de croquet, un parc d'attractions
dans le jardin, quand nous avions hâte d'aller passer la soirée promise à celui de Montjuïc,
préparer l'improbable spectacle de cirque, auquel les parents n'échapperaient pas,
installés sur des chaises au sommet des trois marches de brique incurvées, de large amplitude,
qui rappelaient bien sûr les gradins des arènes, comme si cela était fait exprès,
courir à la grille au passage du chiffonnier, en rang d'oignon, voir son petit cheval docile,
et nous ne nous précipitions dans les jambes des grands qu'en pleurs, les genoux râpés
ou la lèvre ouverte, que lorsque des accidents du travail venaient nous interrompre.
En septembre, mes cousins étaient déjà tous retournés à leur vie à Toulouse.
Et, pour son bon plaisir, comme pour m'occuper, alors qu'il ne faisait plus assez chaud
pour préférer rester à l'ombre ou sur la plage, papa m'emmenait à Barcelone.
Nous y allions généralement entre hommes, lui et moi, quand il me faisait découvrir
le Musée Picasso, le Musée Maritime sur le port, celui d'Art Catalan au Palais National,
la Pueblo Español, la Fondation Miro, ou me conduisait revoir Copito de Nieve au zoo.
Nous allions inspecter l'avancée imperceptible des travaux de la Sagrada Familia.
Nous perdre dans l'effrayant Barrio Chino, quartier de dealers, de putes et de marins,
et prendre le téléphérique sur la mer pour découvrir la ville entière depuis le ciel.
Nous retournions déjeuner ou dîner avec maman à la maison.
Dont je m'étonnais qu'elle ne trouve aucun intérêt à nous accompagner.
Mais j'aimais ces moments passés avec mon père, qui, en vacances, pouvait être tout à moi.

Nous mangions toujours dehors, à la cuisine d'été, au fond du parc.
Même si un orage parfois nous contraignait à battre en retraite, à la hâte, en riant,
nous réfugier sur la terrasse couverte de la maison, quand les gargouilles de terre cuite,
têtes de tigres et de lézards, vomissaient des jets d'eau continus, pissaient de la flotte,
et que la surface de la piscine était criblée de balles, aux roulements de tambours du tonnerre.
Nous avions mis un gilet, et pouvions continuer à manger, à l'abri, protégés par la bâtisse,
observant, entre trois arches de crépi blanc, les éléments déchaînés qui rinçaient tous les arbres.
Le ciel s'était obscurci d'un coup, et je trouvais amusant de devoir allumer la lumière en plein jour.
Je savais faire la différence. Quelque chose avait changé en moi. Ce n'était pas désagréable.
Mais bien présent. Une lourdeur dans la gorge. Dans la poitrine. Dans le ventre.
Que je n'avais pas en juillet. Un caillou dans la chaussure. L'angoisse de la fin. Du retour.
C'était bel et bien la fin de l'été. La fin des vacances. Et je n'aimais pas l'école.
Et le ciel pleurait avec moi tout ce bonheur évanoui, qui ne reviendrait que l'année suivante.
Qui était un siècle à mes yeux. Quand nous restions dans une maison fantôme, déserte,
qui n'était déjà plus que l'ombre d'elle-même, avait perdu ses couleurs et ses cigales entêtantes.
Le blanc des murs. Le vert des stores de bois. Le blanc des grilles. Tout avait fané.
Le bleu du ciel. Celui de la piscine. Même la fureur des moteurs des avions avait changée.
Sur le chemin de l'atterrissage à l'aéroport de Barcelone, ces ronflements métalliques
sur nos têtes, étaient des caresses en juillet, et des déchirements en septembre.
Et pourtant, dans mon cœur de huit ans, c'était une émotion inédite, complexe mais violente,
je découvrais que la tristesse avait ses voluptés.

Il était trop tôt pour pleurer. Nous chargions la voiture. Fermions la maison.
Je faisais seul le tour des chambres vides et sombres. Les stores déjà baissés.
Les salles de bains. Cabinets de toilette. Cuisine. Salle à manger. Garage.
Je disais au revoir. Prenais mon temps pour le faire. En touchant les meubles et les murs.
La tête de lion de la piscine. L'eucalyptus géant. La table et son banc de pierre scellés.
Avec émotion. Mais il était trop tôt pour craquer. Il me restait encore un dernier plaisir.
Quand nous refermions la grille, le moteur allumé, que maman claquait sa portière,
que la DS, depuis la rue, m'enlevait la maison des yeux, m'arrachait le dernier bout de clôture,
j'étais meurtri mais encore tenu par l'excitation d'une ultime réjouissance. Traverser Barcelone.
La voiture faisait un dernier tour de piste dans le quartier de la pinède, jusqu'à la Pava,
avant de se jeter dans la circulation de la autopista : une rampe de lancement.
Nous égrenions les campings de la côte. Tres Estrellas. Ballena Alegre. Filipinas. Toro Bravo.
Dont j'adorais les enseignes. Puis, après une boucle sur la Riera de Sant Climent, nous déportant,
quittant les plages, nous entrions à l'intérieur des terres, dans l'espace de l'aéroport, ses échangeurs,
où le flot automobile s'intensifiait soudain, jusqu'aux premières zones industrielles de la ville.
Je connaissais le moindre hangar sur le bord de la route. La moindre usine désaffectée.
Les vestiges de la fin du XIXème. Aux fines cheminées de briquettes. Côtoyant des palmiers.
Crasseux. Avant d'apercevoir enfin le parking de Pryca, hypermarché où nous venions
remplir les caddies, où l'on nous achetait le traditionnel cornet de churros chauds et sucrés,
comme récompense à notre patience et à notre coopération avant de charger les coffres.
Et c'est là que Barcelone commence. La jungle urbaine qui écarquillait mes yeux.

J'aurais plus tard tout le loisir de pleurer mes larmes de crocodile,
après la Meridiana, aux abords du péage de l'autoroute pour la France, à la sortie.
Pour l'instant, la voiture s'engouffre dans un canyon encore ouvert d'immeubles de bureaux,
alignés le long de la deux fois quatre-voies, qui va se réduire en largeur en pénétrant la ville,
après un échangeur digne pensai-je, de ceux de Los Angeles, passant sous le périphérique,
lorsque nous ressortions du nœud routier sur une avenue grouillant de boutiques et de piétons.
Cette fois, nous y étions. Il y avait des feux rouges et des passages cloutés. Du monde partout.
Nous aurions pu bien sûr, éviter le centre-ville, contourner Barcelone pour rejoindre l'A7.
Mais mes parents savaient qu'ils m'accordaient ici une dernière faveur.
Quand je pense aujourd'hui, rétrospectivement, qu'ils se l'accordaient aussi à eux-mêmes.
Nous roulions sur la Gran Via, qui traverse la ville de part en part, en quête de tous nos repères.
Le nez collé à la vitre, je reconnaissais l'immeuble noir et inquiétant, où mon grand-père maternel
avait acheté un appartement avant d'acheter la maison de Castelldefels, m'avait-on raconté.
Une époque que je n'avais pas connue. Un bâtiment lugubre, vaguement new-yorkais,
où l'on aurait pu aussi bien tourner Rosemary's Baby.
Et déjà, devant nous, la colonne trapue plantée au beau milieu de la Place d'Espagne.
Au sommet de laquelle était allumée une flamme, le soir, dans une coupe de bronze.
Au départ de l'esplanade spectaculaire du Palais National et sa fontaine lumineuse.
Les vestiges de l'Expo de 29. Que je ne verrais pas cette fois, je le savais bien.
Puisqu'au lieu de faire le tour de la colonne sur le niveau de la rue, aux pieds des campaniles,
nous allions, ce qui était une compensation de taille, passer sous la place, s'il vous plaît,
dans ce tunnel dont la longueur m'émerveillait toujours, qui offrait des courbes voluptueuses,
serpentant sous la terre dans sa gaine de lumières oranges féériques, avant de nous rejeter plus loin,
toujours sur cette Gran Via, mais au coeur de l'Eixample.
Le moment tant attendu du tunnel était déjà derrière moi. Nous ne l'empruntions qu'au retour.
Au départ pour la France. Et c'était bien à mes yeux, le seul avantage de cette situation.
Rouler dans ce fantastique tunnel qui venait comme une dernière caresse.
Et déjà, je ne pouvais plus chercher la grande roue du parc d'attractions au flanc de Montjuïc,
que d'un regard embrumé qui me piquait le nez, à chaque avenue qui offrait un dégagement,
dans le damier américain des constructions, feuilletant chaque rue comme des rayons de magasin,
comme les pages d'un catalogue, Villarroel, Casanova, Muntaner, jusqu'à l'Université.
Après Balmes, les promenades magnifiques de la Rambla de Catalunya et du Paseo de Gracia.
J'avais, de loin, dit au revoir aux manèges. Guettais le carrefour où nous verrions la marquise du Ritz.
La prochaine étape serait de ne pas manquer l'arc de triomphe, sur la droite, à la Plaza de Tétouan.
Entrée moderniste de l'Expo de 1888 qui rappelait l'Orient, l'arche mauresque et le décorum indien.
Cela allait très vite. Pris dans la circulation. Je savais qu'il ne fallait pas relâcher son attention.
Dernière merveille avant la sortie. A gauche cette fois. Les arènes aux oeufs géants de mosaïques.
La Monumental. De briques rouges et d'azulejos. Aux affiches flamboyantes de couleurs flamencas.
Dont j'avais une vague idée de l'utilisation. Ce qui s'y passait. Ce spectacle étrange. Sanglant.
Qui m'impressionnait, me faisait fantasmer, m'intriguait, tout en m'attirant irrépressiblement.
Et c'est sur ces hauts murs, ce tambour ibérique, qu'il nous fallait sortir.
Sans même nous retourner.

Maman, chaque fois, devait trouver de nouveaux arguments pour raisonner ma peine.
Apaiser mon chagrin. Jusqu'aux cubes de tôle oranges, alignés sur les voies du péage catalan.
Jusqu'à Gérone sans doute. Expliquant que nous reviendrions bientôt.
Que nous serions heureux de retrouver la maison à Bompas.
Et que je le serai de retrouver mes camarades d'école.
Aussi peu convaincue que moi.
Nous passions la frontière, au Perthus, au pied de la pyramide qui refermait la porte.
Celles des grandes vacances. De l'été. De la liberté farouche. De faire ce qu'on veut.
L'école était obligatoire. C'était son principal défaut. Et l'enclume dans mon ventre,
allégée par les douceurs de ce dernier séjour, pouvait désormais peser de tout son poids.
La fête était finie. Et je devais apprendre, au goût de la révolte, que nous ne sommes pas libres.
Maman avait raison. J'étais heureux d'arriver de nuit au palmier de l'avenue François Cassagnes.
Retrouver cette odeur bizarre, inhabituelle, que la maison dégageait au retour d'une longue absence.
Elle sentait, plus que le renfermé, cette accumulation de vide et de chaleur.
Où l'on pouvait déceler des odeurs de vernis à bois, de peinture, et de cuve à mazout.
Même le carrelage avait son effluve. Et j'avais de l'affection pour ces murs bienveillants.
J'avais même aux retrouvailles, un peu de culpabilité. Le sentiment un peu idiot de trahison.
Que j'aurais pu faire de la peine à cette maison en lui préférant celle de Castelldefels.
Et je retrouvais ma chambre et mon toit avec l'émotion du gars déchiré, qui aime sincèrement
la femme qu'il vient pourtant de tromper, désespéré à l'idée d'avoir pu lui faire du mal.
J'aimais ma maison. Et j'avais des scrupules à en aimer une autre.
Je retrouvais la faïence bleu pâle de la salle de bains, avec son énorme miroir rond,
son plafond de pavés de verre, sa baignoire encastrée dans la cloison, et l'odeur du savon.
Le bruit des pas sur les marches de bois qui avaient chacune sa note, comme sur un xylophone.
Et la nuit de septembre pouvait dégager ce parfum de silence d'avant le jour du retour à l'école.
L'odeur du plastique pour recouvrir les livres. L'alcool des polycopiés. La colle Cléopâtre.
La craie. Le tableau mouillé par l'éponge. Qui venaient m'envahir en cherchant le sommeil.
Ce matin maudit où, avec l'envie de vomir, la nausée, il fallait faire bonne figure, dire bonjour,
rendre un sourire aussi convaincant que possible, traîner un cartable flambant neuf, encore raide,
que l'on déteste déjà, que l'on foutrait au feu, avec tout ce qu'il contient.
Rester digne au moment de dire au revoir à sa mère. De rejoindre les autres.
Dans la cour goudronnée. Sous un préau sans charme. Dans la salle de classe.
Les chaussures font mal. Le col est trop serré. Comme ma gorge sèche.
C'est certain. Comme l'année dernière, que maman ne s'inquiète pas pour ça, bien sûr,
je serai premier de la classe, et j'aurai des bons points, des images et des livres.
Mais j'aurais tout donné pour n'avoir à le faire. Partageant avec les cancres la haine de l'école.
M'étonnant que certains puissent l'aimer plus que moi.
Les blousons alignés sur les porte-manteaux. Les blouses et les tabliers. La peinture. Les cubes.
La date au tableau. Ok. Prochaines réjouissances : la foire Saint Martin. La fête foraine.
Qui ne vaut pas Montjuïc, et ses vues sur le tapis féérique des lumières de Barcelone.
Mais qui m'aidera à tenir la distance. Puisque je n'ai que 8 ans. Et que j'apprends le monde.
Que je dois composer. Avec lui et le temps.

 

 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

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Memorial

Publié le

Les deux bassins comme empreintes. Footprints. De l'ancien colosse.
Aux jambes brisées. Mais des arbres ont poussé.
Aux pieds d'un nouveau phare.
New York s'est relevée.

 

 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

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L'oubli de la prudence

Publié le

Camarades journalistes, décidément, vous êtes incorrigibles.
Je vous le dis amicalement. Vous allez vite en besogne.
Ou bien ne connaissez-vous plus le sens des mots.
Quand vous ne savez que trop bien, l'impact qu'ils ont sur l'opinion.
J'ai vu comme tout le monde la une de certains journaux, ou encore,
le bandeau sur BFM TV qui plaquait bien imprudemment le mot BLANCHI.
Mesdames, messieurs, qui travaillez dans les rédactions de la presse écrite,
dans celles de chaînes de télévision, qui pour certains sont passés par Sciences-Po,
par des écoles de journalisme, qui ont, au pire, fréquenté les bancs de l'université,
vous ne pouvez pas ignorer la définition de ce mot. Blanchir, c'est innocenter.
Et l'abandon des charges contre DSK par l'Etat de New York n'innocente personne.

Quel est ce numéro de cirque, où l'on sent gros comme une maison, cet empressement
à classer l'affaire, à passer à autre chose, à relativiser, dénigrer, à crier victoire parfois ?
Cet embarras lorsqu'on devine que certains - ou certaines - journalistes, ont eu, bien sûr,
l'opportunité de travailler aux côtés d'Anne Sinclair, d'apprendre d'elle, directement,
ou lorsqu'on perçoit l'admiration pour le modèle qu'elle fut pour notre génération.
Admiration justifiée. Pour une excellente intervieweuse. La meilleure de son temps.
Qui a eu de surcroît l'élégance ou l'intelligence de s'effacer lorsque son conjoint
eut des responsabilités gouvernementales de premier plan.
Qui, pour éviter les procès en conflits d'intérêts, s'évapore complètement
lorsque ce dernier prend la tête du FMI, et qu'il est attendu comme le Messie à la Présidentielle.
Attendu par vous ! Amis journalistes. Lorsque l'opinion n'a suivi que dans les sondages.
Sondages dont on peut toujours discuter l'honnêteté et la légitimité.
Et l'on sentait un enthousiasme, sur les plateaux de télévision comme dans les tribunes,
et les éditoriaux, une fièvre presque enfantine, qui n'existait pas dans la population.
Anne Sinclair première dame. DSK président. Un " ticket " qui m'avait séduit en 2007.
A une époque où vous étiez trop occupés à pousser la candidature de Ségolène Royal.
Peut-être bien malgré vous. Lorsque des patrons travaillaient à faire le jeu de la Droite.
Bref, votre bienveillance à l'égard du couple surexposé fut à mes yeux bien trop visible.
Je pense à Laurence Haïm, correspondante de Canal+ aux Etats-Unis, excellente par ailleurs,
qui avait du mal à rentrer sa colère face au traitement fait par la police de New York à DSK.
A d'autres qui ont parlé un peu vite de justice expéditive, au début d'une procédure,
qui a bien montré combien elle était au contraire prudente et précautionneuse,
avec cette obsession de la conviction au-delà du doute raisonnable,
qui a précisément évité le procès au pénal du présumé coupable.
A votre air soulagé à ce qui était perçu comme bonne nouvelle, lorsque la bonne nouvelle,
pour vous, était que l'on vous rende au plus vite votre favori dans la course à l'Elysée,

lorsqu'elle aurait dû être simplement que la vérité soit faite. Et ce pour les deux parties.
A chaque rebondissement en faveur de DSK, vous ne pouviez masquer votre satisfaction.
Et je considère qu'il n'est pas professionnel d'afficher vos sympathies avec aussi peu de pudeur,
lorsque vous contribuez au dégoût d'une partie de la population pour ce qu'elle désignerait
pour rester poli comme élites ou microcosme parisien.
Des réactions bien malheureuses à mon sens, au moment où le doute s'est instauré,
sur le comportement d'un homme que l'on vous accuse d'avoir couvert trop longtemps.
Tout le monde savait... etc. Ce n'était même pas un procès en sorcellerie !
Mais une autocritique, virulente, presque touchante, que vous avez ouverte vous-mêmes.
Vous répandant dans un mea culpa collectif qui coupait l'herbe sous le pied de l'opinion.
Anticipant la première pierre que l'on aurait pu vous jeter. Autant nous lapider nous-mêmes.
Et courant comme des canards sans tête après la dépêche, ne prenant aucun recul salutaire,

vous êtes nombreux hélas, à être tombés dans tous les pièges de communication des avocats US.
Le mal que la culture internet a pu vous faire... Sachez que j'en suis désolé.

Ne vous en déplaise. Le Procureur Cyrus Vance n'a pas innocenté Dominique Strauss-Kahn.
Il l'a " libéré ". Et aujourd'hui que ce dernier est rentré à Paris, plus que jamais,
il faudra à son endroit respecter le fameux principe de présomption d'innocence.
Puisque le procès qui aurait pu, justement, le blanchir, n'aura pas lieu.
L'histoire n'est pas terminée, quand il reste le procès au civil, demandé par Kenneth Johnson.
Mais il faut craindre que ce procès ne fasse aucune lumière sur les faits, lorsque les conflits,
au civil, se résolvent à coups de gros chèques, qui sont nuisibles pour les crédibilités
de ceux qui les signent comme de ceux qui les reçoivent.
C'est le procès au pénal de l'Etat de New York contre DSK, qui aurait pu faire éclater la vérité.
Ou du moins, qui aurait permis de classer l'affaire dans un sentiment de sérénité général.
Justice est faite ! Des mots que nous ne pouvons pas prononcer pour l'heure sur ce dossier.
Et si l'on peut comprendre que les responsables socialistes soient pressés de tourner la page,

je suis moins indulgent avec vous, amis journalistes,
dont on est en droit d'attendre quelques précautions.
Les informations se limitent au fait que l'on a rendu son passeport à Dominique Strauss-Kahn.
Au fait que le bureau du Procureur de New York, lorsqu'on pouvait suspecter Cyrus Vance
de manœuvres électorales et de démagogie, redouter le système américain du Procureur élu,
a pris le temps d'enquêter, et d'économiser au contribuable new-yorkais un procès mal engagé,
reconnaissant qu'il y avait trop d'incertitudes sur la crédibilité du seul témoin dont il disposait.
Mais les erreurs de Nafissatou Diallo ne prouvent rien. Ni dans un sens. Ni dans l'autre.
Et si les avocats de DSK ont reconnu un comportement déplacé de leur client, contraints
très tôt dans la procédure, d'admettre la relation sexuelle sur des tests ADN accablants,
il aurait été judicieux, si le coupable présumé avait tenu à laver son honneur
et à être précisément blanchi, d'aller au procès, ne serait-ce que pour l'entendre.
La Justice n'étant finalement pas passée, le doute va subsister.
Et je ne suis pas sûr, pour qui apprécie DSK, qu'il y ait de quoi s'en réjouir.
Cette fin d'épisode, en eau de boudin, au contraire, va alimenter la suspicion.
Et l'on entend déjà assez de choses épouvantables sur le lobby juif et l'impunité des puissants.
Votre précipitation n'arrange rien à l'affaire. Et l'on pourra encore vous accuser de connivence.

Ainsi, reconnaître que l'on n'a pas assez de preuves pour établir la culpabilité d'une personne
ne dit certes en rien qu'elle est coupable, mais ne dit pas non plus, hélas, qu'elle est innocente.
Cela dit que le bureau du Procureur n'a pas eu les preuves suffisantes pour aller au procès.
Ni plus ni moins. Question de procédure. Conclusion d'une enquête. Entendue par un juge.
Qui ne présuppose rien de la culpabilité des uns ou des autres. Le doute persiste.
Et donc, je comprendrais mieux qu'on le déplore, DSK n'est pas blanchi.
Quand on peut se réjouir par ailleurs qu'il ait retrouvé sa liberté de mouvement et de parole.
Il est, je le répète, plus qu'au moment-même de son arrestation - et il va en avoir besoin -
présumé innocent.

 

 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

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Baby-sitter

Publié le

Je vois bien autour de moi, combien il est douloureux
de se confronter quotidiennement à l'égoïsme de l'autre.
Je n'ai jamais éprouvé ni le désir, ni le besoin d'être en couple.
Au bout du téléphone, j'avais la version de l'un, puis la version de l'autre.
Posé non comme arbitre, mais comme l'oreille dans laquelle on vide son sac.
Quand souvent, les deux parties ont leurs bonnes raisons et d'excellents arguments.
Il ne s'agit pas de départager mais de trouver le juste équilibre des compromis.
Au chevet de mes amis, j'entends les frustrations, le poids du silence, la colère parfois,
contre l'autre, contre soi-même, l'ironie, le fatalisme, comme les coups de panique.
Le travail que c'est, il faut croire, de vivre à deux.
J'avais déjà l'habitude, de relancer, en répétant innocemment le dernier mot de la phrase,

en osant une question, ou en ne faisant rien, de permettre à mes amis de parler.
Juste décrocher le téléphone, à trois heures du matin, puisqu'il est connu que je vis la nuit,
que je suis de ces énergumènes qui ne dorment jamais, que l'on peut joindre 24h/24,
même au cœur d'une insomnie pathétique.
C'était toujours la moindre des choses que je pouvais faire, lorsque je vivais loin.
Aujourd'hui que je suis parmi eux, je vois de plus près l'amplitude de la peine en temps réel.
Mieux que ça, n'ayant aucune objection à garder des enfants, je suis entré dans les maisons.
Pour les plus petits, je prépare un biberon, je change une couche-culotte.
L'odeur de la merde ne me dérange pas. Pas plus que celle du lait caillé.
Et j'ai même éprouvé une certaine émotion à endormir bébé sur les bras.
Pour les plus grands, il faut préparer une purée mousseline ou faire une omelette.
Des choses que je n'ai jamais faites pour moi-même, qui en plus de ne pas dormir, ne mange pas,
qui n'ai jamais cuisiné, ne sais pas faire cuire un œuf, ni du riz, ni des pâtes. J'ai appris.
Dans ma vie de célibataire, je me nourris, n'ai pas à faire la cuisine et à mettre la table.
Ici, il y a des enfants, qui doivent avoir trois repas par jour, et manger équilibré.
L'un d'eux vient de faire caca, et m'exhibe son trou du cul pour que je l'essuie. Je l'essuie.
Un autre s'ennuie, tourne en rond, ne veut pas faire la sieste. Je l'emmène au parc.
Une immersion dans la vie de jeune parent. Une aventure passionnante pour moi.
Qui étais, à Paris, tenu à l'écart de tout ce qui avait un rapport de près ou de loin aux enfants.
Même en ayant travaillé comme auteur sur les Winx ou Azur et Asmar.
Depuis mes nièces, nées en 1989 et 1992, alors que j'étais tout jeune homme,
je m'étais tenu loin des crèches et des écoles, des poussettes et des sièges auto.
De retour à Perpignan, où le développement normal reste de fonder une famille,
une ville aux conditions idéales pour élever des gosses - quand il n'y a pas grand chose
d'autre à y faire - je me suis retrouvé dans un univers bien différent de celui des Abbesses.
C'est arrivé en douceur, progressivement. Ayant du temps, il s'agissait de donner un coup de main.

Et si je voulais profiter de mes amis, je n'avais pas d'autre choix que de gérer la présence d'enfants.
Qui rendent impossible la tenue d'une conversation, qui interrompent sans cesse,
qui détournent l'attention quand il faut les surveiller comme le lait sur le feu.
La configuration de mon cerveau fut mise à rude épreuve, et j'étais complètement déstabilisé.
Quand il faut accepter de ne pas avoir aussitôt une réponse à sa question, d'être laissé en plan,
de ne pouvoir terminer un échange, d'être mis en stand by le temps d'une colère ou d'un incident.
Quand il faut être capable de trouver le bon moment, entre la sieste, la tétée, l'heure du coucher,
pour appeler ou obtenir enfin la réponse à sa question, de gérer plusieurs conversations à la fois,
d'entendre des informations différentes au même moment, de faire des choses parfois antinomiques,
avec la même concentration pour chacune, surveiller le gaz, doucher son enfant et parler au banquier.
Et j'avais souvent du mal à me remettre de mes passages dans de tels viviers de suractivité,
où l'on doit tout contrôler, l'heure à la pendule de la cuisine, la sortie de l'école, les courses, les repas,

la température du petit dernier qui est fiévreux, l'arrivée d'une copine qui veut rester jouer à la maison,
à l'opposé de mes nuits solitaires de silence et d'immobilité, et de ma vie d'ermite.

Malgré l'expérience, je sors toujours ivre de ces incursions sur le territoire de la vie de famille,
où, peu importe l'âge des enfants, les choses me semblent toujours aller trop vite pour moi,
que certaines m'échappent, puisque l'on ne peut s'arrêter sur rien. Toujours en mouvement.
Et je suis toujours heureux de retrouver mon studio suspendu dans le feuillage du platane.
Comme jeté dans une panière après la séquence essorage de la machine à laver. Ouf.
Cette plongée radicale au cœur de la vie de mes amis m'a appris beaucoup sur ce que vivent les gens,
au quotidien, ce que vivent les femmes, les jeunes couples qui élèvent des enfants et doivent travailler,
sur l'organisation militaire que cela représente, et le mérite de la plupart dans leur abnégation.
Elle m'a appris beaucoup sur mes amis. Et sur moi-même.
Un coup de chapeau aux papas, puisqu'en tant qu'homme, je sais combien nous ne sommes pas
- reste à savoir si c'est physiologique, culturel, ou les deux à la fois - configurés pour cela.
Pour ce qui est de la biologie, l'homme a un sexe extérieur contrairement à la femme.
Et c'est jusqu'à preuve du contraire, la femme qui porte les enfants dans son ventre.
Ainsi, depuis la nuit des temps, l'homme semble sortir chasser le mammouth et défendre le territoire,

lorsque la femme entretient le feu du foyer, ce qui semblait être déjà une répartition des tâches.
L'homme dehors. La femme dedans. Pour faire simple. Avec tout ce que cela implique.
Et, quelles que soient les réalités scientifiques du genre, de l'ADN et des hormones,
n'en déplaise aux féministes, je crains que nous ne soyons tous éduqués dans cette idée tranchée.
Eduqués d'ailleurs, en partie, par les mamans elles-mêmes, qui sont co-responsables de notre société.
Les femmes les premières, à commencer par les mères, cultivent ce clivage mâle/femelle archaïque,
parfois inconsciemment, dans leur sexualité d'abord, et dans l'éducation de leur progéniture ensuite.
Cela ne doit pas empêcher la femme qui veut chasser le mammouth de le faire.
Ni l'homme qui préfère donner le biberon, faute du sein, de rester à la maison s'il le désire.
Il n'y a pas de fonction supérieure.
Dedans et dehors. Les deux sont complémentaires. Et d'égale nécessité.
D'ailleurs, lorsque nous vivons seuls, quel que soit notre sexe,
nous devons bien, par force, assurer sur les deux tableaux. Pour nous-mêmes.
Et je pense aux parents célibataires, qui le doivent d'autant plus pour leurs enfants.
Maman devra bien changer la roue toute seule. Et papa devra bien faire du repassage.
Quand le couple est une équipe, et que chacun, suivant ses talents, doit optimiser ses compétences.
Mais on voit bien, combien la génétique, la culture, ou les deux de concert, ont la vie dure,
lorsqu'il serait suspect d'offrir un pistolet à une petite fille ou une poupée à un petit garçon.
Le fait est, ne nous y trompons pas, que la culture s'est toujours contentée de suivre la nature.
La réciproque n'est pas vraie. La réciproque n'existe pas.

Au cas par cas, nous voyons bien que les individualités s'arrangent des choses.
Et qu'outre les lois générales, il n'y a que des cas particuliers. Pour la sexualité. La politique.
Pour la guerre comme pour l'éducation. Et que malgré les règles féodales, dont la primogéniture mâle,
Anne de Kiev, Blanche de Castille, Anne de France, ont pu gouverner le royaume sans être rois.
Les filles qui ne veulent pas être mamans ne le sont pas. Et ce n'est pas une découverte des Années 70.
Il y avait avant la présumée Révolution Sexuelle, des femmes qui devenaient religieuses, vieilles filles,
professeurs de chant ou de piano, grenouilles de bénitiers, sans avoir forcément à devenir lesbiennes,
pour échapper au mariage, aux charges de la vie de famille, ou à celles de la sexualité dominante.
Certes, il n'était pas donné à tout le monde d'être Colette ou George Sand.
Comme il n'est toujours pas facile, malgré la prétendue évolution des mœurs,
d'être Christine Ockrent ou Christine Lagarde, Hillary Clinton ou Condolezza Rice.
Pas parce qu'on part avec un handicap, en étant une femme, ou noire, ou les deux,
ou autre chose encore, mais parce qu'il est difficile, pour tout le monde,
d'être un auteur, un journaliste, ou un politique d'exception.
Et que nous partons tous avec des handicaps supposés, qu'on nous balancera peut-être
comme autant de bâtons dans les roues, mais qui peuvent être au contraire des forces à exploiter.
Le genre peut moins que la détermination quand il s'agit d'ambition et de réussite.
Et Oscar Wilde avait plus de mérite à être gay dans l'Angleterre victorienne que Ruquier aujourd'hui.
Je trouve touchant que les papas que j'observe, acceptent bon gré mal gré de s'occuper des enfants.
Descendent la poubelle, remplissent le lave-vaisselle, pour remplir un contrat, l'honorer sans doute,
pour que les choses se passent bien, tenir leur parole, ou simplement éviter des reproches.
Même si c'est pour avoir la paix. Peu importe.
Touchant qu'ils donnent un peu de leur personne pour participer à la vie de famille.
Je vois qu'il y a désormais beaucoup d'hommes à la sortie de l'école, qui viennent chercher les gosses.
Quand il n'y avait que des femmes, lorsque j'étais enfant. Ce qui est un changement spectaculaire.
Même si je surprends encore nombre de regards suspicieux ou méfiants, dans la rue ou au parc,
à me voir seul avec des enfants qui ne me ressemblent pas. Si vous voyez ce que je veux dire.
Je ne sais pas si c'est un progrès. Il faut le demander à chaque papa devant la sortie de l'école.
Comme à chaque maman qui travaille jusqu'à 20 heures. Court et gère au plus pressé.
Le progrès réside dans l'offre des choix possibles. Proposés à chacun. Proposés à tous.
Lorsqu'on permet aux deux sexes de suivre des études. Qu'on ne contraint personne au mariage.
Les pressions sociales existent, j'en conviens, mais elles ne sont pas, fort heureusement,
le risque de la lapidation pour infidélité ou de la pendaison pour homosexualité.
Les gens peuvent penser ce qu'ils veulent quand on a le Droit pour soi.

Ainsi, dans les foyers que je visite, où j'ai une fonction passagère : celle de garder les enfants,
il n'est pas tant question de guerre des sexes, que d'objectifs à atteindre quotidiennement.
Gagner de l'argent pour payer les factures, remplir le frigo, financer les études, s'offrir des vacances.
Conduire le petit dernier chez le toubib. Passer à la pharmacie. Raccompagner la belle-mère chez elle.
Toutes les bonnes volontés sont les bienvenues, quand la mauvaise foi est la pire entrave du monde,
et, dans l'urgence, on ne se demande pas qui doit faire quoi. Trop tard pour cela.
C'est à celui qui a le temps. La possibilité. Celui qui est disponible.
Comme au volley-ball, quand le ballon arrive : " J'ai ! "
Ces messieurs, ceux que je côtoie, et tant mieux, ne restent pas à fumer la pipe et lire leur journal,
comme on les mettait en scène dans les publicités des Années 50.
Comme ces dames ne restent pas à bronzer et se faire les ongles, considérant qu'elles sont trop belles
pour changer le joint qui fuit sous l'évier, ou décharger les courses du coffre de la voiture.
Tout le monde met la main à la pâte. Puisque c'est la politique de la maison.
Tout part d'une convention. D'un contrat. A la discrétion des couples concernés.
Malgré cela, des confidences, les plus répandues et les plus classiques de la terre,
m'indiquent que l'un considère que l'autre n'en fait pas assez. Ou en fait trop.
Et vous saurez, j'en suis sûr, présumer du sexe de l'un comme de l'autre. Pour en revenir aux schémas.
Ou à la nature, bien pratique, que l'on ne peut contenir bien longtemps sans des efforts continus.
Et c'est parce qu'ils vont contre leur nature, précisément - et leur éducation plus sûrement -
que je rends hommage aux papas modernes, qui font des compromis dont je serais incapable.
J'ai beau jeu d'être seulement baby-sitter, quand je quitte le foyer après avoir fait mes heures.
Et j'ai des scrupules à être montré ensuite en exemple de l'homme idéal,
qui accepte de torcher les gosses sans donner l'impression d'être blessé dans sa virilité
- quand c'est une impression que je n'ai pas en effet, certain et heureux de mon genre sexuel -
alors qu'il s'agit pour moi d'un job ou d'un service que je rends, de façon occasionnelle,
et que je me révèle, par mon choix de vie, bien plus macho que les époux de ces dames.
Trop attaché à ma liberté, j'ai pris le parti de flatter mon égoïsme et ma paresse,

posés comme des travers typiquement masculins - quand il sont plus largement partagés -
en me mettant dans la situation confortable de n'avoir de comptes à rendre à personne.
Ce n'est pas une affaire de genre, là encore. Quand on pourrait revenir aux écueils.
Que l'on pourrait sous-entendre que les filles sont chiantes. Ou plus exigeantes que les garçons.
C'est le fait de personnalités. Et le prix de la vie à deux.
J'en veux pour preuve les couples gays. Couples d'hommes. Au hasard.
Où un concubin mâle pourrait râler de la même façon parce que vous avez oublié une date,
l'anniversaire de votre rencontre, que vous ne le regardez plus, que vous ne faites aucun effort,
ni plus aucun compliment, que vous auriez pu prévenir que vous alliez rentrer si tard,
que vous auriez pu vous occuper de faire réparer la voiture puisque vous en aviez le temps, etc...
Et je suis particulièrement heureux, croyez-le, de rentrer seul dans mon studio de quiétude.

J'ai de l'admiration pour mes amis. Pour les papas comme je l'ai dit. Pour les mamans aussi.
Qui doivent lutter aussi contre leur propre nature. Avec les mêmes difficultés que ces messieurs.
Quand des deux côtés, on s'aventure souvent à vouloir changer, de façon bien hasardeuse,
et toujours contre-productive, la nature de l'autre.
Il ne s'agit pas tant de stéréotypes masculins et féminins,
mais simplement de personnalités bien trempées. Qui s'obligent à cohabiter.
Les conflits d'intérêt sont légions. Pas parce qu'on vient de Mars ou de Vénus.
Mais parce que nous sommes deux personnes différentes.
Du choix du menu à celui du programme télé. L'éducation des enfants. Les valeurs.
Le temps passé avec la mère de l'autre. Une famille injustement privilégiée par rapport à l'autre.
Pour Noël. Le repas du dimanche. Les vacances d'été. Deux histoires familiales en concurrence.
Le boulot qui prend trop de temps. Dont on devient jaloux. Le manque de disponibilité.
Les soirées avec les potes. Le shopping avec les copines. Ton poker ou ton foot.
Ta journée Ikea. Mère indigne ! Le œil pour œil, dent pour dent.
La hiérarchisation. Des priorités. Des personnes. La gestion du budget. Tout doit être négocié.
J'attends une amie dans une boutique de fringues, qui fait des essayages. 30 euros ! me dit-elle.
Comme si j'étais un compagnon que je ne suis pas. Un compagnon qu'il fallait convaincre.
Comme si c'était un argument supérieur au fait que la robe lui plaisait beaucoup.
Et j'entends : " C'est pas cher ! " Puisque c'est ce que ça voulait dire.
Comme dans la bouche de cette dame, au même moment, qui regarde un tee shirt à côté de moi.
10 euros ! lâche-t-elle à la copine qui l'accompagne... sur le même ton que mon amie. Je me marre.
A faire valoir absolument dès son retour du shopping. A son mari par exemple.
" Qu'est-ce que tu t'es acheté ? " L'argumentaire imparable est déjà prêt. Celui du prix.
Avec une sorte de culpabilité tenace. Ou la peur justifiée de se faire engueuler.
Regarde mon amour. Je me suis fait plaisir.
Et j'ai réussi à le faire sans menacer le budget de la bouffe ni celui de la scolarité des gosses.
Puisque tout est en équilibre. Permanent. Puisque le moindre mouvement n'est plus sans conséquences.

Et je vois bien que le courage n'est pas dans mon camp. Quand j'ai choisi la facilité. Celle d'être seul.
Un choix que j'assume lorsque la solitude me pèse. Puisqu'elle me pèse moins que l'idée d'être deux.
Mes histoires d'amour sont des fictions à distance.

Quand je n'ai jamais mis les mains dans le cambouis.
Et qu'il est aisé d'être éperdument amoureux des gens avec qui l'on ne vit pas.
Cela ne remet nullement en cause la sincérité de mes sentiments. J'ai aimé les gens que j'ai aimés.
Et l'amour pratiqué dans le couple, n'est pas supérieur aux autres,
sous prétexte qu'il est contraignant, pénible ou laborieux.
On ne connaît pas mieux les gens parce que l'on vit avec eux.
On ne vit pas ensemble pour s'aimer. On vit ensemble pour obtenir des résultats.
Le couple est une équipe. On se met à deux pour réaliser des choses. Atteindre des buts précis.
Pour lesquels l'amour et la confiance d'ailleurs, ne sont pas toujours nécessaires.
J'admire ceux qui s'y engagent, sans les envier. Sachant d'avance que j'y serais malheureux.
Je les admire pour une raison simple : ils font des compromis que je serais incapable de faire.
Sont doués de talents ou d'aptitudes dont je suis dépourvu.

 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

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Fleurs d'oranger

Publié le

La marche lente d'une procession. La fanfare alcoolique.
Une Vierge qui oscille au-dessus des flambeaux.
Des mantilles et des chapelets. Au parvis de l'église.
La nuit réduit l'univers à ce qui est au sol, dans le champ des lumières.
Et l'invisible commence au sommet de façades qui encadrent la rue.
Au pavé, les chaussures des hommes qui défilent. Celles des femmes.
Qui tous, suivent le tuba, la trompette, clarinettes et quelques caisses claires.
Une musique d'arènes. Celle qui habille une faena de muleta convenable.
Où la cape se déploie comme un éventail géant à 360° aux cornes de la bête.
Le coquelicot fragile qui vient draper la chute de reins d'un Andalou cambré,
sous les Ole d'une foule attentive, criés pour envelopper la sortie de la passe.
Les cuivres entêtants portent aussi tous les cierges qui escortent la Madone,
hors d'une nef ouverte, sous la voûte des arbres dissimulant le vide.
C'est au pas que la Vierge progresse, en se balançant lourdement, dangereusement,
couronnant sa montagne de fleurs et de flammes, de broderies de fils d'or et de larmes.
C'est le cœur d'une mère qui saigne au sable de l'arène. Au souffle des trombones.
Mise à mort du fruit de ses entrailles. Le taureau dans ses bras. La Justice est passée.
Banderilles plantées. Sacré Cœur de Jésus. Décroché de la Croix. Pour les siècles des siècles.
Les chaussures vernies brillent aux candélabres. Sous les costumes noirs. Pantalons repassés.
Et sous les uniformes. Qui piétinent un chemin transformé en calvaire. Le calcaire et la fonte.
A ce peigne cassé. A ces mains torturées. Si la marche est pénible, la fanfare est funèbre.
Quand la foule se traîne sous le poids du péché, sous celui de sa honte.
En un mea culpa général, collectif, qui réveille la nuit, éclaire les ténèbres.
Quand l'orgueil est visible sur le moindre visage.

Ce qu'elle est fière de sa douleur. Cette veuve. Si austère.
La grimace de sa bouche. Le menton relevé. Pécheresse mais digne.
Suivie de ses petites-filles dans leurs robes à volants. Qui jouent, se courent après.
Qui croient l'avoir perdue, dans la foule qui avance, s'inquiètent un instant,
et reviennent dans ses jupes, la Madone qui marche, la mère de leur mère.
Il y a plus de veilleuses que d'étoiles dans le ciel. De bougies qui scintillent.
Du feu dans les lanternes, les cornets de papier, des soucoupes aux fenêtres.
Au paseo nocturne de la Sainte Marie. Le prénom de la mère et celui de la fille.
Les cornes de bateaux toussotent leur musique, sautillent sur les vagues
des instruments à vent, quand les basses s'amplifient annoncer la menace.
La sortie du toril. Les deux cornes brandies. L'incendie ou le grain. Celui de la tempête.
La lame de la faux. Celle du Torero. Qui embrasse sa médaille. Se signe de sa bague.
Quand l'orchestre repousse les ombres et maléfices, à coups de castagnettes,
comme à coups de cymbales, balayant les noirceurs jusqu'au moindre recoin.
Le Sabbat des Sorcières ou le Christ du Greco.
La croyance est païenne. Le Diable n'est pas loin.
A la crosse de l'Evêque, le troupeau sans berger, s'en va dans le couloir qui conduit à l'arène.
Il faudra bien mourir. La fanfare le claironne. Et la veuve pour un peu, n'attendrait que cela.
Pas pour mettre fin à tant de solitude, retrouver son époux en un monde meilleur,
mais pour mettre un terme à tant de lassitude, de fatigue infinie, dont elle attend la fin.
Dans la nuit aux dentelles baroques, de stuc, de mandarines, de grilles de fer forgé,
c'est le cuivre et la fonte, et l'or des Amériques, sous les fleurs d'oranger,
qui retiennent la chaleur d'une foule écumante aux chaussures vernies et aux cols trop serrés.
Aux lueurs des flambeaux la Vierge a son halo. L'éclairage des torches et des cierges en forêts.
Au-dessus de l'aura il n'existe plus rien. L'inconnu d'un espace qui semble inhabité.
Croire n'est pas assez. La prière, c'est savoir.
C'est avoir décidé qu'il y a quelqu'un pour l'entendre.
C'est avancer au pas, au son de la fanfare.
Dans la même direction. Dans la nef d'une rue.
Quand au bout de la nuit, la lumière du jour finira par monter
comme une pluie de cendres.

 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

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Dernière brasse

Publié le

Il faut boire et chercher l'ombre. Boire frais. Mais pas trop.
S'hydrater la peau. Sortie des rouleaux de sel et de galets.
S'enrouler dans une serviette. Chercher quelque chose à l'horizon.
Les yeux mi-clos. Ursula Andress sortant de l'eau.
La mer étouffe le cri des gosses. Les rires et les conversations.
Comme la neige. La mer bouffe les sons. Celui de ce moteur d'avion.
Celui de celui du Zodiac des sauveteurs. Le vendeur de beignets.
Je secoue la tête sur le côté. Frictionne le crâne. Sécher les cheveux.
Le col châle en éponge. Le nez qui coule. Les yeux qui piquent.
Dévorés par le soleil. Que je plisse en cherchant ta silhouette.
Le tempo des vagues est irrégulier. Chaque reflux efface le tableau magique.
Le dessin des enfants et les châteaux de sable. Et l'instant qui m'échappe.
Et l'été qui s'enfuit. Et mon cœur qui s'en fout. Quand il en vient un autre.
Je souris et je fume. Nous n'avons jamais été aussi près de l'été prochain.
Faire claquer le zippo. Un bras d'honneur. Je fais ce que je veux.
Je ne fais pas, je jouis. C'est tout ce que je sais faire. Jouir et faire jouir.
C'est mon métier. Ma condition. C'est ma nature. Qu'on me paye pour ça.
Rentrer dans le rang ? Je le fais par derrière. Par la petite porte.
Par l'entrée des artistes. La sortie de secours.
" Tu ne peux pas faire les choses comme tout le monde ? " ...
J'ai tout essayé. J'aime tout. Je ne peux juste pas me contenter d'une route.
J'ai besoin de celles que je n'ai pas prises. De celles que j'aurais pu emprunter.
De celles qu'il n'est pas exclu que j'emprunte. D'inventer toutes les autres.
La mer revient me faire frissonner. J'ai les tétons sensibles.
Le slip de bain élastique. Le flux et le reflux. Les jours qui raccourcissent.
Je ne sais nager que sous l'eau. Je retrouve mes dix ans. Les Années 80.
Rita Mitsouko à la radio. Mais c'est la mort qui t'a assassinée Marcia ...
Les maracas. Le tic-tac de la cloche mambo. The cowbell. Dans le rythme cardiaque.
Et je retiens ma respiration dans mon voyage parallèle aux splendeurs sous-marines.
Homme-grenouille. Sans masque et sans bouteilles. Pêcheur de perles. En apnée.
Le bonheur enfoui. Le bonheur d'aujourd'hui. Et celui à venir. Dans la même brasse.
Lorsqu'à la surface, c'est l'éjaculation, je reviens, je renais à la respiration.
Et aux sons étouffés du monde sur la plage, aux rires et aux cris des enfants,
je n'entends que la mer, et mon cœur haletant.

 

Philippe LATGER
Août 2011 à Perpignan

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Somewhere else

Publié le

Je me purifie dans les eaux du Gange.
Je fais corps avec l'univers. Je me fonds. Comme le sucre dans mon café.
Une entité qui ne disparaît pas, quand elle se mélange, apporte sa contribution.
Mon grain de sel dans ce foutoir. Quand je me tiens à la marge. Aux marches de Bénarès.
J'ai pénétré les yeux verts de cet adolescent. Un simple regard et je suis entré en lui.
J'ai pénétré la fibre des arbres et le béton de la ville. J'ai traversé les murs et les montagnes.
La matière est peu de choses. Le matériel n'est rien. Il n'y a que l'esprit. Et le Mahâbhârata.
Je marche sur des braises dont je ne sens plus la morsure. La chair et le désir maîtrisés.
Dieu est un éléphant. Que je chevauche. Qui me transporte plus loin. Et plus haut.
Avec prudence. Avec constance. A pas lourds et précis. A travers cette jungle.
Et je deviens lui. Il est moi. Nous sommes faits du même bois. J'en suis une parcelle.
Quand j'ai la clé du mystère. Au bout des doigts. Dans la vie ou la mort qui sont la même chose.
Je suis l'adolescent aux yeux verts. Je suis l'arbre et la ville entière. Et le Mahâbhârata.

 

Philippe LATGER
Août 2011 à Perpignan

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Aux suivants

Publié le

Chez le pépiniériste. Des brumisateurs jouent avec la lumière.
Osent de petits arcs-en-ciel. Dans les allées, je m'arrête devant de larges feuilles.
Alocasia macrorrhiza. Je souris. Je touche. Je m'interroge.
Une fois mort, aurais-je l'opportunité de voir encore des Oreilles d'éléphant ?
Cette question me revient de façon moins espiègle. A la nuit tombée. Déjà. Si tôt.
De la musique celtique vient me pétrir. A la fois sombre et lumineuse.
Répétitive. Obsédante. Violons tournent en rond. La même phrase. Modulations.
La basse fait son chemin. Les accords suivent. La phrase est la même. Enivrante.
Des percussions de chevaux au galop dans la lande. De peuples qui se libèrent.
Des hymnes festifs qui me déchirent le cœur. Qui portent autant l'espoir que la désespérance.
Aux conquérants. Aux résistants. Aux explorateurs de nouveaux mondes. Aux moissons.

Comme aux jours de disette. Comme à la famine. A la paix comme à la guerre.
La musique d'Avalon fait glisser ses brasiers.


Je serai triste de ne jamais plus entendre de musique irlandaise.
L'accordéon et les flûtes. Cavalcade du bodhran. Le cajon gaélique.
Les pulsations humaines. L'étourdissement du rythme.
Les danses rurales. Les filles et les garçons. Le mariage ou l'amour.
Et l'union des familles. Et l'union des Couronnes.
Et les guerres civiles. Le ciel comme relief.
Comme je m'ennuierai, une fois mort, de ne plus rêver les Gens de Dublin.
La Chaussée des Géants. La peau comme du lait.
Et les taches de rousseur. Sur le vert fluorescent lavé par les embruns.
Comme il y a du blues dans la musique brésilienne.
Comme il y en a dans la fête celtique.
Comme il y a du Fado, à vouloir s'oublier et se perdre,
dans l'alcool et la danse, la douleur d'exister. A vomir tant de bière.
Transpirer du whisky. A tourner comme des fous à en perdre l'équilibre.
Quand la mer vous a pris un grand frère ou un fils.
Et quand votre bien-aimée en préférait un autre.
Et ça pogote aux villages, la fureur d'être seul, la rage d'être ensemble. Avec Dieu et le Diable.
Jusqu'aux brumes d'Ecosse. Aux nappes de cornemuses. Aux légendes du Loch Ness.
A couper au couteau. A couper à la hache. A jeter des troncs d'arbre aussi loin que possible.
Pourrais-je entendre encore, dans l'Au-delà, la musique du monde ? Celle de mes congénères.
Qui disent la même chose, en Asie, en Afrique, en Europe Centrale. L'Amérique du Sud.
Partout la même angoisse. Partout la même foi. Et l'art d'exprimer les nuances du ciel.
Comme vous me manquerez. Tous. Vous qui jouez du bodhran, qui jouez du cajon.
Uilleann pipes. Tenoras catalanes. Qui jouez des talons, aux bulerias comme aux gigues.
A faire trembler la terre. A répondre à l'orage. A défier les dieux. A défier la Mort.

La musique d'Irlande. Les Oreilles d'éléphant.
Les petits arcs-en-ciel dans l'odeur des terreaux.
Tout me manquera aussi vrai que Montréal la nuit,
et son phare dans la neige. La skyline de lumière.
Au retour d'un voyage dans d'étranges cantons.
Le retour à la ville. A la Metropolis.
Pourrais-je entendre encore les langues du Québec,
où la gigue parvient sur d'épais blocs de glace.
Le pont Jacques Cartier. Les clochers catholiques.
Les sourires haïtiens. Et la peau du Mexique.
Que restera-t-il au-delà ? Me permettra-t-on au moins, de rêver à ce que j'ai connu ?
Mariachis enjôleurs. La piña colada. Les squelettes qui dansent. Et Diego Rivera.
Une fois mort, voit-on des forêts vierges, des baies et des volcans, des fleuves et des chutes ?
Dieu osera-t-il m'enlever la chaleur du soleil ? La splendeur du miracle dans lequel je suis né ?
Les vagues du Pacifique ? Les rizières ? Les plages de Turquie ? Les étoiles filantes ?
Je m'extasie soudain sur la moindre araignée.
Prends le soin d'apprécier une simple gorgée d'eau.
Regarde s'enrouler la fumée dans l'espace comme si je la voyais faire pour la première fois.
Quand la musique me transperce. Provoquant des images que je serai incapable d'inventer.
Des images que mon cerveau ne sera plus en mesure de projeter, de reproduire, ni d'effacer.
Incapable de sentir les émotions qu'elles déclenchent. La joie et la peine. La révolte et l'ivresse.
Je pourrais être aveugle si je pouvais entendre. Et sentir. Et toucher. Le lisse. Le granuleux.
Le gluant. Le visqueux. Le liquide. Le moite. Le ferme. Le filandreux. Le soyeux. Et le rêche.
Sentir l'eucalyptus et le clou de girofle. La menthe. La branche de tomate. Et l'alcool à brûler.

L'Irlande pleure le bonheur d'être en vie. La nostalgie. Ce monde qui nous manquera tant.
Aussi beau que cruel. Comme chants africains, comme des voix bulgares, elle pleure l'aventure.
C'est la Bossa Nova. L'Appel à la Prière. Le Gospel de Louisiane et du Mississippi.
Les basses de Russie. Les barbes orthodoxes. Et des chants grégoriens. Ou celui du Muezzin.
Nous avons tous de notre vivant, cet étrange mal du pays que nous n'avons pas encore quitté.
L'ennui par anticipation. Et ce manque. De peur de ne pouvoir l'éprouver ensuite.
Le regret de partir, bien avant le départ. Quand on sait seulement ce que l'on va laisser.
Que l'on connaît si mal. Que l'on comprend à peine. Ce que nous percevons.
Aux cordes orientales. J'écoutais Oum Kalthoum. Comme Maria Callas.
Et rugir les sirènes. Et gronder les orchestres à grands coups de timbales.
Pleuvoir le cymbalum. Steel Drum jamaïcain.
Pour mieux combler le vide auquel je suis promis.
Me moquer du silence dont je n'aurai que faire.

A la croisée des ondes, compositions d'atomes et de chaînes ADN,
se trouvent tant d'espèces sachant me divertir, utiles à me distraire,
me pâmant sur la pieuvre et les bancs de méduses, sur le rhinocéros,
l'orang-outan, comme sur l'idée-même du nombre de celles qu'il reste à découvrir.
Il en faut je suppose, pour les générations futures. Laisser la place aux prochains. Aux suivants.
Ce ne sera pas perdu pour tout le monde. Mais enfin. Quel supplice. Apprendre à se quitter.
A tout abandonner. Apprendre à oublier. La musique est celtique.
Je cherche à avoir la foi. Celle de ceux qui sont partis. Traverser l'Atlantique.
Ce sera mieux là-bas. Ce ne sera pas pire. Comme on dit au Québec.
Qu'on m'assure que j'aurai encore le plaisir d'écouter à loisir le son des cornemuses.
Et le chant des cigales. Le timbre de ta voix. Ou celui de ma mère. Celui de l'océan.
Qu'on m'assure que j'aurai encore le moyen de sourire aux sourires de ceux que j'ai aimés.
Ailleurs que dans les textes qui m'auront échappé.
Pouvoir me souvenir. Pouvoir vous embrasser.
Quand je grave ici même, c'est une sécurité,
tout l'amour que je porte tant qu'il est encore temps.
A vous - à qui d'autre ? - qui suivez cette ligne de signes et de mots,
que je ne connais pas, que j'aurais pu connaître, que j'aurais pu aimer,
même si vous avez de la peine à me suivre.
A ceux qui sont ailleurs, dont j'ai croisé la route,
qui ont partagé peut-être la même hallucination.
Ceux qui m'entourent. Ceux que j'entoure.
Comme à toi, en personne, qui sais bien qui tu es.
Et qui es bien la seule chose que j'emporterais avec moi.
Au moment de m'éteindre.
Voici mon amour entier, aux mystères celtiques,
dont le mot est trop court pour tout mettre dedans.
Celui que j'ai reçu. Et qu'il me faut transmettre.


 

Philippe LATGER
Août 2011 à Perpignan

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Fin août

Publié le

Le feuillage n'a plus si fière allure. L'été l'a malmené.
Il est facile désormais d'envisager la prochaine étape.
Chaque feuille ne tient plus qu'à un fil. Et au prochain coup de vent...
Le café que je bois me tient songeur à ma fenêtre.
Je n'ai pas peur de l'automne. Depuis que je ne suis plus écolier.
Depuis que je ne suis plus lycéen, étudiant, je ne crains plus septembre.
L'automne n'est plus un monstre. Depuis que je te connais, ce serait même un mot doux.
Puisque nous serons ensemble. Que les vacances ne nous sépareront plus, pour un temps.
Et que j'aurai plaisir, même au changement d'heure, à attendre ta venue à travers les carreaux.
L'été n'a rien perdu de son intensité. Ce sont les autres saisons qui se sont mises à niveau.
Qui ont gagné en puissance depuis que je te connais. En violence et en sensualité.
Qui ont gagné en érotisme. Au froid et à la pluie. Au vent et à la nuit.
Puisque j'ai ton sourire. Puisque j'ai ton regard. Puisque j'ai ton abri.
Pourquoi redouterais-je la rentrée lorsqu'elle annonce nos retrouvailles ?
Je l'ai attendue ! Sans impatience. Tranquillement. Sereinement. Et elle s'en vient.
Elle prend son temps. Et je suis heureux, enfin, de ne plus le subir.
Ai-je écrit quelque part qu'il était mon ami ? Ai-je pu écrire cela du temps ?
Convaincu jusqu'alors de sa férocité, de son injustice, de son indifférence.
Il était un problème. Il est la solution. C'est un drôle de constat.
Que je fume en rêvant, au platane épuisé qui remplit mon espace.
Il cache encore la pierre avec difficulté. Semble lutter contre le sommeil.
Il retrouvera toute sa superbe après quelques mois d'hibernation.
Mais pour l'heure, la nature résiste. Les paupières un peu lourdes.
Et je m'étire de plaisir à l'engourdissement. Hiberner avec toi...
Une mort en avance. L'avant-goût délicieux. Celui d'une éternité paisible.
Quand je me réjouis que l'on ferme le couvercle d'un cercueil à deux places.
Le caveau secret. Exclusif. Confortable et douillet. Où je respirerai ta nuque.
Qu'on m'enterre avec toi. Ici, à Perpignan. Loin de tout. Loin du monde.
C'est la répétition de la dissolution. Du retour à la terre. Et de l'oubli de soi.
Ramassés sous la couette. Où l'air vient à manquer. Blottis l'un contre l'autre.
A ne penser à rien. A ne craindre personne. S'il n'existe plus rien.

 


Philippe LATGER
Août 2011 à Perpignan

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