Après les brûlures de juillet, la pinède semblait fraîche et grise.
Revenir à Barcelone en septembre me permettait de la voir autrement. Différente.
Il pouvait y avoir des ciels de nuages et de pluie, entre deux journées de plage.
Les derniers jours des vacances. Les grandes vacances. Qui duraient trois mois.
Et mon ventre, à l'approche de la rentrée, était en osmose avec la météo.
Nous étions loin du beau fixe et du bleu victorieux. La chaleur garantie. Rassurante.
Entre deux averses, désormais, la température chutait. Avec mon insouciance.
Le fond de l'air n'avait plus ce velouté érotique de la canicule qui enrobe la peau.
Ici, la chair de poule, quand on sortait de l'eau. La nuit tombait plus tôt.
Et une sensation désagréable me mordait le derme, me serrait le cœur :
celle de la fraîcheur, que j'avais oubliée, et me renvoyait à la cour de l'école.
Les lumières blafardes dans les rues de novembre. L'hiver qui attend son tour.
Si je l'aime aujourd'hui, enfant, je vous le dis, il me rendait malade.
Nous avions la mission, depuis Perpignan, de venir fermer la maison.
C'est nous qui habitions le plus près. Et, comme nous l'avions ouverte en juin,
dévorée sans scrupules 15 jours en juillet, c'était à nous de boucler la saison.
Nous avions ce privilège, de revenir en septembre, une semaine. Juste avant la rentrée.
Contrairement à juillet où la maison était pleine, où je pouvais jouer avec mes cousins,
où toutes les chambres étaient pourvues, la jaune, la rose, la verte, la bleue ...
où Tonton Ambrosio arrivait avec son camping car, Tatie Juju venait pour le week-end,
repartait aussitôt, animant les grandes tablées à la belle étoile et les conversations,
en septembre, c'était juste nous, les Latger : papa, maman, Geneviève, Jean-François et moi.
Même si assez vite, ma grande sœur ayant d'autres chats à fouetter, nous n'étions que quatre,
et très vite aussi, n'étions plus que trois : moi, petit dernier, avec papa et maman.
Certes, la grande maison dans son parc semblait bien vide, un peu triste,
comme à la fin d'une fête, quand elle résonnait encore des cris de joie des enfants,
qui courions partout, dans les escaliers, les couloirs, le grand salon, et le jardin tout autour.
Il n'y avait plus la silhouette frêle de la petite Mémé, maîtresse des lieux, errant dans les allées.
Ni le ballet des balais le matin, quand il fallait faire la chasse aux aiguilles de pin.
Ni l'heure des jeux aquatiques au retour de la plage, au retour de la sieste,
où des grands corps d'adultes, d'oncles et de cousins plus âgés, s'ébrouaient dans la piscine.
Ni ces dîners nocturnes, endiablés, dignes des banquets de la dernière case des albums d'Astérix.
Mais j'avais conscience d'avoir la chance de revenir sur les lieux du crime. Celui du bonheur.
Et ce séjour de dernière minute était un sursis, aigre-doux, avant le retour à Perpignan pour l'école.
Au cœur de l'été, nous boudions Barcelone, pour rester en famille à la pinède. A la plage.
Entre nous. Le clan. Marchant pieds nus sur les deux rues qui nous séparaient de la mer.
Passant devant le Tennis Park, son restaurant et son mini-golf, avec nos bouées et parasols.
Un quartier résidentiel, à l'écart de l'agitation de Playafels, le front de mer de Castelldefels,
où l'on faisait parfois une incursion pour y acheter une glace et prendre un bain de foule.
Comme nous allions parfois en ville, en délégation, pour nous approvisionner.
Le reste du temps, nous restions Paseo Tramuntana, et les enfants, sur un circuit tout tracé,
pouvaient faire leurs courses de voitures à pédales, autour de la maison impassible,
reconstituer vaguement, avec de vieux jeux de quilles et de croquet, un parc d'attractions
dans le jardin, quand nous avions hâte d'aller passer la soirée promise à celui de Montjuïc,
préparer l'improbable spectacle de cirque, auquel les parents n'échapperaient pas,
installés sur des chaises au sommet des trois marches de brique incurvées, de large amplitude,
qui rappelaient bien sûr les gradins des arènes, comme si cela était fait exprès,
courir à la grille au passage du chiffonnier, en rang d'oignon, voir son petit cheval docile,
et nous ne nous précipitions dans les jambes des grands qu'en pleurs, les genoux râpés
ou la lèvre ouverte, que lorsque des accidents du travail venaient nous interrompre.
En septembre, mes cousins étaient déjà tous retournés à leur vie à Toulouse.
Et, pour son bon plaisir, comme pour m'occuper, alors qu'il ne faisait plus assez chaud
pour préférer rester à l'ombre ou sur la plage, papa m'emmenait à Barcelone.
Nous y allions généralement entre hommes, lui et moi, quand il me faisait découvrir
le Musée Picasso, le Musée Maritime sur le port, celui d'Art Catalan au Palais National,
la Pueblo Español, la Fondation Miro, ou me conduisait revoir Copito de Nieve au zoo.
Nous allions inspecter l'avancée imperceptible des travaux de la Sagrada Familia.
Nous perdre dans l'effrayant Barrio Chino, quartier de dealers, de putes et de marins,
et prendre le téléphérique sur la mer pour découvrir la ville entière depuis le ciel.
Nous retournions déjeuner ou dîner avec maman à la maison.
Dont je m'étonnais qu'elle ne trouve aucun intérêt à nous accompagner.
Mais j'aimais ces moments passés avec mon père, qui, en vacances, pouvait être tout à moi.
Nous mangions toujours dehors, à la cuisine d'été, au fond du parc.
Même si un orage parfois nous contraignait à battre en retraite, à la hâte, en riant,
nous réfugier sur la terrasse couverte de la maison, quand les gargouilles de terre cuite,
têtes de tigres et de lézards, vomissaient des jets d'eau continus, pissaient de la flotte,
et que la surface de la piscine était criblée de balles, aux roulements de tambours du tonnerre.
Nous avions mis un gilet, et pouvions continuer à manger, à l'abri, protégés par la bâtisse,
observant, entre trois arches de crépi blanc, les éléments déchaînés qui rinçaient tous les arbres.
Le ciel s'était obscurci d'un coup, et je trouvais amusant de devoir allumer la lumière en plein jour.
Je savais faire la différence. Quelque chose avait changé en moi. Ce n'était pas désagréable.
Mais bien présent. Une lourdeur dans la gorge. Dans la poitrine. Dans le ventre.
Que je n'avais pas en juillet. Un caillou dans la chaussure. L'angoisse de la fin. Du retour.
C'était bel et bien la fin de l'été. La fin des vacances. Et je n'aimais pas l'école.
Et le ciel pleurait avec moi tout ce bonheur évanoui, qui ne reviendrait que l'année suivante.
Qui était un siècle à mes yeux. Quand nous restions dans une maison fantôme, déserte,
qui n'était déjà plus que l'ombre d'elle-même, avait perdu ses couleurs et ses cigales entêtantes.
Le blanc des murs. Le vert des stores de bois. Le blanc des grilles. Tout avait fané.
Le bleu du ciel. Celui de la piscine. Même la fureur des moteurs des avions avait changée.
Sur le chemin de l'atterrissage à l'aéroport de Barcelone, ces ronflements métalliques
sur nos têtes, étaient des caresses en juillet, et des déchirements en septembre.
Et pourtant, dans mon cœur de huit ans, c'était une émotion inédite, complexe mais violente,
je découvrais que la tristesse avait ses voluptés.
Il était trop tôt pour pleurer. Nous chargions la voiture. Fermions la maison.
Je faisais seul le tour des chambres vides et sombres. Les stores déjà baissés.
Les salles de bains. Cabinets de toilette. Cuisine. Salle à manger. Garage.
Je disais au revoir. Prenais mon temps pour le faire. En touchant les meubles et les murs.
La tête de lion de la piscine. L'eucalyptus géant. La table et son banc de pierre scellés.
Avec émotion. Mais il était trop tôt pour craquer. Il me restait encore un dernier plaisir.
Quand nous refermions la grille, le moteur allumé, que maman claquait sa portière,
que la DS, depuis la rue, m'enlevait la maison des yeux, m'arrachait le dernier bout de clôture,
j'étais meurtri mais encore tenu par l'excitation d'une ultime réjouissance. Traverser Barcelone.
La voiture faisait un dernier tour de piste dans le quartier de la pinède, jusqu'à la Pava,
avant de se jeter dans la circulation de la autopista : une rampe de lancement.
Nous égrenions les campings de la côte. Tres Estrellas. Ballena Alegre. Filipinas. Toro Bravo.
Dont j'adorais les enseignes. Puis, après une boucle sur la Riera de Sant Climent, nous déportant,
quittant les plages, nous entrions à l'intérieur des terres, dans l'espace de l'aéroport, ses échangeurs,
où le flot automobile s'intensifiait soudain, jusqu'aux premières zones industrielles de la ville.
Je connaissais le moindre hangar sur le bord de la route. La moindre usine désaffectée.
Les vestiges de la fin du XIXème. Aux fines cheminées de briquettes. Côtoyant des palmiers.
Crasseux. Avant d'apercevoir enfin le parking de Pryca, hypermarché où nous venions
remplir les caddies, où l'on nous achetait le traditionnel cornet de churros chauds et sucrés,
comme récompense à notre patience et à notre coopération avant de charger les coffres.
Et c'est là que Barcelone commence. La jungle urbaine qui écarquillait mes yeux.
J'aurais plus tard tout le loisir de pleurer mes larmes de crocodile,
après la Meridiana, aux abords du péage de l'autoroute pour la France, à la sortie.
Pour l'instant, la voiture s'engouffre dans un canyon encore ouvert d'immeubles de bureaux,
alignés le long de la deux fois quatre-voies, qui va se réduire en largeur en pénétrant la ville,
après un échangeur digne pensai-je, de ceux de Los Angeles, passant sous le périphérique,
lorsque nous ressortions du nœud routier sur une avenue grouillant de boutiques et de piétons.
Cette fois, nous y étions. Il y avait des feux rouges et des passages cloutés. Du monde partout.
Nous aurions pu bien sûr, éviter le centre-ville, contourner Barcelone pour rejoindre l'A7.
Mais mes parents savaient qu'ils m'accordaient ici une dernière faveur.
Quand je pense aujourd'hui, rétrospectivement, qu'ils se l'accordaient aussi à eux-mêmes.
Nous roulions sur la Gran Via, qui traverse la ville de part en part, en quête de tous nos repères.
Le nez collé à la vitre, je reconnaissais l'immeuble noir et inquiétant, où mon grand-père maternel
avait acheté un appartement avant d'acheter la maison de Castelldefels, m'avait-on raconté.
Une époque que je n'avais pas connue. Un bâtiment lugubre, vaguement new-yorkais,
où l'on aurait pu aussi bien tourner Rosemary's Baby.
Et déjà, devant nous, la colonne trapue plantée au beau milieu de la Place d'Espagne.
Au sommet de laquelle était allumée une flamme, le soir, dans une coupe de bronze.
Au départ de l'esplanade spectaculaire du Palais National et sa fontaine lumineuse.
Les vestiges de l'Expo de 29. Que je ne verrais pas cette fois, je le savais bien.
Puisqu'au lieu de faire le tour de la colonne sur le niveau de la rue, aux pieds des campaniles,
nous allions, ce qui était une compensation de taille, passer sous la place, s'il vous plaît,
dans ce tunnel dont la longueur m'émerveillait toujours, qui offrait des courbes voluptueuses,
serpentant sous la terre dans sa gaine de lumières oranges féériques, avant de nous rejeter plus loin,
toujours sur cette Gran Via, mais au coeur de l'Eixample.
Le moment tant attendu du tunnel était déjà derrière moi. Nous ne l'empruntions qu'au retour.
Au départ pour la France. Et c'était bien à mes yeux, le seul avantage de cette situation.
Rouler dans ce fantastique tunnel qui venait comme une dernière caresse.
Et déjà, je ne pouvais plus chercher la grande roue du parc d'attractions au flanc de Montjuïc,
que d'un regard embrumé qui me piquait le nez, à chaque avenue qui offrait un dégagement,
dans le damier américain des constructions, feuilletant chaque rue comme des rayons de magasin,
comme les pages d'un catalogue, Villarroel, Casanova, Muntaner, jusqu'à l'Université.
Après Balmes, les promenades magnifiques de la Rambla de Catalunya et du Paseo de Gracia.
J'avais, de loin, dit au revoir aux manèges. Guettais le carrefour où nous verrions la marquise du Ritz.
La prochaine étape serait de ne pas manquer l'arc de triomphe, sur la droite, à la Plaza de Tétouan.
Entrée moderniste de l'Expo de 1888 qui rappelait l'Orient, l'arche mauresque et le décorum indien.
Cela allait très vite. Pris dans la circulation. Je savais qu'il ne fallait pas relâcher son attention.
Dernière merveille avant la sortie. A gauche cette fois. Les arènes aux oeufs géants de mosaïques.
La Monumental. De briques rouges et d'azulejos. Aux affiches flamboyantes de couleurs flamencas.
Dont j'avais une vague idée de l'utilisation. Ce qui s'y passait. Ce spectacle étrange. Sanglant.
Qui m'impressionnait, me faisait fantasmer, m'intriguait, tout en m'attirant irrépressiblement.
Et c'est sur ces hauts murs, ce tambour ibérique, qu'il nous fallait sortir.
Sans même nous retourner.
Maman, chaque fois, devait trouver de nouveaux arguments pour raisonner ma peine.
Apaiser mon chagrin. Jusqu'aux cubes de tôle oranges, alignés sur les voies du péage catalan.
Jusqu'à Gérone sans doute. Expliquant que nous reviendrions bientôt.
Que nous serions heureux de retrouver la maison à Bompas.
Et que je le serai de retrouver mes camarades d'école.
Aussi peu convaincue que moi.
Nous passions la frontière, au Perthus, au pied de la pyramide qui refermait la porte.
Celles des grandes vacances. De l'été. De la liberté farouche. De faire ce qu'on veut.
L'école était obligatoire. C'était son principal défaut. Et l'enclume dans mon ventre,
allégée par les douceurs de ce dernier séjour, pouvait désormais peser de tout son poids.
La fête était finie. Et je devais apprendre, au goût de la révolte, que nous ne sommes pas libres.
Maman avait raison. J'étais heureux d'arriver de nuit au palmier de l'avenue François Cassagnes.
Retrouver cette odeur bizarre, inhabituelle, que la maison dégageait au retour d'une longue absence.
Elle sentait, plus que le renfermé, cette accumulation de vide et de chaleur.
Où l'on pouvait déceler des odeurs de vernis à bois, de peinture, et de cuve à mazout.
Même le carrelage avait son effluve. Et j'avais de l'affection pour ces murs bienveillants.
J'avais même aux retrouvailles, un peu de culpabilité. Le sentiment un peu idiot de trahison.
Que j'aurais pu faire de la peine à cette maison en lui préférant celle de Castelldefels.
Et je retrouvais ma chambre et mon toit avec l'émotion du gars déchiré, qui aime sincèrement
la femme qu'il vient pourtant de tromper, désespéré à l'idée d'avoir pu lui faire du mal.
J'aimais ma maison. Et j'avais des scrupules à en aimer une autre.
Je retrouvais la faïence bleu pâle de la salle de bains, avec son énorme miroir rond,
son plafond de pavés de verre, sa baignoire encastrée dans la cloison, et l'odeur du savon.
Le bruit des pas sur les marches de bois qui avaient chacune sa note, comme sur un xylophone.
Et la nuit de septembre pouvait dégager ce parfum de silence d'avant le jour du retour à l'école.
L'odeur du plastique pour recouvrir les livres. L'alcool des polycopiés. La colle Cléopâtre.
La craie. Le tableau mouillé par l'éponge. Qui venaient m'envahir en cherchant le sommeil.
Ce matin maudit où, avec l'envie de vomir, la nausée, il fallait faire bonne figure, dire bonjour,
rendre un sourire aussi convaincant que possible, traîner un cartable flambant neuf, encore raide,
que l'on déteste déjà, que l'on foutrait au feu, avec tout ce qu'il contient.
Rester digne au moment de dire au revoir à sa mère. De rejoindre les autres.
Dans la cour goudronnée. Sous un préau sans charme. Dans la salle de classe.
Les chaussures font mal. Le col est trop serré. Comme ma gorge sèche.
C'est certain. Comme l'année dernière, que maman ne s'inquiète pas pour ça, bien sûr,
je serai premier de la classe, et j'aurai des bons points, des images et des livres.
Mais j'aurais tout donné pour n'avoir à le faire. Partageant avec les cancres la haine de l'école.
M'étonnant que certains puissent l'aimer plus que moi.
Les blousons alignés sur les porte-manteaux. Les blouses et les tabliers. La peinture. Les cubes.
La date au tableau. Ok. Prochaines réjouissances : la foire Saint Martin. La fête foraine.
Qui ne vaut pas Montjuïc, et ses vues sur le tapis féérique des lumières de Barcelone.
Mais qui m'aidera à tenir la distance. Puisque je n'ai que 8 ans. Et que j'apprends le monde.
Que je dois composer. Avec lui et le temps.
Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan