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You Are The One

Publié le

J'aime Cole Porter et le vert tilleul des serviettes de bain.
J'aime le bruit de l'eau qui frémit dans une casserole. J'aime le bruit de la douche.
Quand ton corps s'y dessine à la porte vitrée. Opaque. Embuée. En silhouette.
Qui ressemble au bruit du vent dans les feuilles mortes de la rue.
La musique rebattue d'une pluie soutenue, incessante, des déluges de l'automne.
J'aime trouver dans l'ombre les sous-vêtements abandonnés à la hâte.
Night and Day, you are the One... Le tabac froid dans le cendrier.
Mélangé à l'odeur du lubrifiant de ce préservatif, gisant comme une épave glorieuse,
aussi érotique et burlesque qu'un bas de strip-tease lorsqu'il s'écrase, une fois vide.
La baudruche dégonflée. Le grotesque de la situation. Et sa superbe. Aphrodisiaque.
Le gel douche ajoute ses effluves. Réveillant les parfums de ta peau, de ta pilosité.

Et ceux de désirs satisfaits dont j'ai gardé les traces au tissu du drap comme de nos oreillers.
Je garde sur mes abdos toute l'ampleur du désastre. I think of you. Night and Day...
Les contractions et les courbatures. La mécanique du spasme et celle de la langueur.
Le plaisir de contempler la perte du contrôle.
Comme la douceur du silence après l'effondrement.
Où les lumières de phares jouent en reflets mouvants à travers les vitres de mes fenêtres.
Comme autant de phosphènes à nos trente-six chandelles. Les flammèches d'un orgasme.
Qui dansent aux clarinettes d'un vinyle abîmé et au fouet voluptueux d'une caisse claire.
Like the beat, beat, beat, of the tom tom...

   

  

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

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Al Capone à Wall Street

Publié le

Je revois les mains de Maria dans la lumière crue de la cuisine.
Ses doigts noueux décortiquant une orange, extirpant les morceaux d'écorce,
dans le faisceau d'une suspension tenue très basse dans la pièce, à mi-hauteur,
comme sur un billard, ou dans un bloc opératoire.
A quelques diamants près, j'ai les mêmes mains que ma tante.
Je m'en aperçois en déshabillant une orange avec la même opiniâtreté nerveuse.
Route de Fronton, j'y pense, l'ombre qui emplissait la moitié de la pièce était incongrue.
Nous étions tapis sous une lumière qui pesait sur nos épaules. Et réduisait l'espace.
Enfant, j'avais le loisir, le soir tard, au cours des conversations, de forcer le contraste.
Sonder les ténèbres. La moindre parcelle, au plafond, où les ombres s'allongeaient.
Elles pouvaient paraître menaçantes, comme amicales, selon l'humeur,
mais toujours mystérieuses, puisque déconnectées de la scène éclairée,
et présentes seulement aux yeux de qui voulait bien les regarder.
Dans la lumière, il y avait nos assiettes. Les couverts. Les plats. Et les mains des adultes.
La nourriture qu'il fallait découper. Le morceau de viande saignante. Le légume ou le fruit.
Je m'étais toujours étonné d'un détail. Nous n'entrions jamais dans cette maison par l'entrée.
Un portillon. Une allée. Un perron imposant. Une porte orgueilleuse. Le seul accès possible.
Non. Nous contournions la bâtisse par le jardin, pour emprunter un escalier extérieur,
qui s'enroulait sur l'angle arrière de la maison pour entrer par la cuisine, à l'étage.
Une porte de service. Quand je ne manquais pas dans mes jeux, de recevoir mes invités
par l'entrée officielle, au rez-de-chaussée, ouvrant cette porte que l'on aurait cru condamnée.
Haute. Large. Lourde et épaisse. Dont j'adorais la serrure et la clé. Aux dimensions inédites.
Que j'ouvrais comme dans le conte de Barbe Bleue. Avec le trac de la transgression.
Peu sûr de ce que je trouverais derrière. Quand il n'y avait que le jour, le jardin, et la rue.
Son flot de voitures à travers les haies d'hortensias et les grilles noires de la clôture.
C'est par la cuisine que nous montions nos bagages pour investir les chambres.
Nous restions pour les vacances de la Toussaint. Celles de Noël. Celles de Pâques.
Toulouse était invariablement la destination. Et la maison de Maria notre refuge.
Celui de maman. Quand sa famille lui manquait. Ce qui n'était pas le cas de mon père.
Ma mère avait besoin de revenir. Dans la maison de sa sœur. La maison où elle vit le jour.
La maison où elle est morte. La maison dans laquelle les ombres m'ont tenu compagnie.
Celles du propriétaire. Notamment. Mon grand-père De la Hoz. Le père de maman.
Que je n'ai pas connu. Que je n'ai pas connu autrement que par les jeux de lumière.
Sa présence dans les ténèbres d'une cuisine. D'un couloir. Ou d'une porte d'entrée.

A son bureau, tout était resté à sa place avec la méticulosité du musée.
Le large sous-main. Le bac à courrier. Le porte-stylo. D'une même parure Années 30.
Un lustre étonnant tombait comme un pendule. Deux chaises pour les solliciteurs. Une bibliothèque.
Et un bar fantastique à la porte tournante. A la pression au coin du miroir, le panneau pouvait pivoter.
Comme la porte d'un passage secret dissimulée dans la tapisserie. Ouvrant une caverne l'Ali Baba.
Miniature. Où étaient déposés des trésors de cognac et de whisky. Qui arrangeaient bien des affaires.
Sur la pointe des pieds, avec la même émotion qu'à l'ouverture de la porte d'entrée sur le perron,
je m'aventurais dans une zone où l'on ne vivait plus depuis longtemps, restée en l'état,
dans cette partie de la maison où ma tante ne venait plus que pour y faire le ménage.
Chaque objet avait sa place définitive. Seuls les livres de la bibliothèque pouvaient être dérangés.
Lorsque ma cousine allait dévorer avant moi tout ce qui s'y trouvait avec un appétit adolescent.
Même les cartes de visite étaient restées dans le tiroir du bureau, où j'osais m'installer en patron.
Par la fenêtre, face à moi, je ne voyais plus le jardin d'une maison cossue de la Barrière de Paris.
Mais les flèches des buildings art-déco du Financial District. Al Capone à Wall Street.
Le 20 Exchange Place ou l'American International. Où les banquiers servaient déjà des crapules.
Quand j'avais entendu cette anecdote terrible, sulfureuse, de ces hommes venus terroriser la famille,
faisant irruption ici, en l'absence du Big Boss, pour chercher ou prendre quelque chose,
fouillant la maison, brutalisant ma grand-mère, sans que je n'aie su jamais le fin mot de l'histoire.
Félix De la Hoz avait fait beaucoup d'argent. Et très vite. Une revanche sur la vie. Spectaculaire.
Pour un gosse qui avait crevé la faim trop longtemps sur les plateaux désertiques de la Vieille Castille.
Et je me demande d'où je viens, au quartier d'une orange.

J'ai dormi longtemps, enfant, dans la chambre réservée à mes parents,
dans un petit lit pliant que l'on ouvrait au pied de leur lit.
A l'âge où l'on n'a pas un appétit vorace que pour les livres, c'est dans le fameux bureau,
au rez-de-chaussée, en zone interdite, que l'on m'improvisa la plus élégante des garçonnières.
Je n'y recevais personne d'autre que les créatures sorties des romans que je lisais,
ou de ma seule imagination, et pouvais tranquillement assouvir toute forme de curiosité.
Le sanctuaire était devenu mon espace intime, où je pouvais me retirer et m'isoler.
Quand il me semblait qu'il n'y avait aucun endroit ici, pour me soustraire au regard d'un fantôme.
Qui errait dans les murs de cette maison comme dans ceux de la maison de Castelldefels.
Un homme malin. Un homme rusé. Doué du sens du commerce pour ne pas dire de l'escroquerie.
Qui, envoyé faire la guerre au Maroc, traversait la nuit les lignes ennemies, pour aller jouer aux cartes
avec des officiers du camp adverse, qui venaient ensuite, furieux, trouver ses supérieurs en délégation
pour lui faire la peau ou récupérer leur argent, alors qu'on le cachait à la hâte dans des jarres à olives.
Mon grand-père était joueur. Pour ne pas dire tricheur.
Voici bien un vice que l'on présente toujours comme une qualité quand la personne a réussi dans la vie.
C'était le cas pour lui. Et je m'étonnais que mes oncles et tantes racontent ses aventures crapuleuses
avec autant de fierté et d'admiration indulgente, lorsqu'ils étaient les premiers par ailleurs,
à chanter les louanges de l'honnêteté, du mérite, entre autres valeurs conservatrices.
Cet homme avait certainement mérité son succès, même si ce n'était pas seulement à force de travail.
Il n'était pas paresseux. Avait probablement travaillé dur. Mais avait des atouts pour soulager sa peine.
Une forme d'intelligence, que l'on dira simplement malicieuse. Pour ne choquer personne.
Avec un art de l'entourloupe aux frontières de la légalité, et pour lui, à son crédit,
la confusion des fins et des intentions que l'on met dans le mot ambigu de commerce.
Un mot aussi fumeux que affaires. Quand on est toujours plus sûr de l'offre que de la demande.
Et le récit des frasques virtuoses du patriarche, racontées à la veillée comme les exploits d'un héros,
déclenchait toujours des sourires attendris et des aveux d'orgueil. Quel homme c'était ...
Et je suis de sa trempe pour en être un descendant direct. Voilà d'où je viens. Je descends l'Ali Baba.
Les femmes de la famille avaient pour lui cette mansuétude amoureuse que je n'ai jamais comprise,
qui fait qu'une mère peut se révéler secrètement fière de son garçon qui fait pourtant des conneries,
des choses illégales, malhonnêtes, répréhensibles, mais qui a le génie de ne pas se faire prendre.
C'est mon fils. Il est plus malin que tout le monde ...
Et la maman rit toute sa fierté quand elle devrait j'imagine gronder et faire la leçon.
Il y a une tendresse pour la canaille. Et une pente libidineuse largement partagée pour les voyous.
Ainsi ai-je senti très tôt qu'il allait être difficile d'être un homme à la fois séduisant et honnête.

Je mange mon orange comme le ferait Maria. Seul dans la lumière de ma cuisine.
Avec des mains qui ressemblent aux siennes. Celles de la famille de maman.
Quand on m'a toujours dit que j'avais cette façon particulière de tenir le stylo
qu'avait précisément mon grand-père Félix, que je n'ai pas connu.
Au bureau de New York sur Garonne, mon Manhattan toulousain de la Route de Fronton,
proposant un verre de Scotch à quelqu'un, je ne faisais pas des affaires, je faisais du cinéma.
Avec ce que j'en savais, et en y réfléchissant, il m'a toujours semblé que l'expression :
gagner de l'argent était une façon positive et valorisante de dire prendre de l'argent à quelqu'un.
Et le concept du commerce a toujours eu à mes yeux des frontières très minces avec celui du vol.
Comme avec le viol, il est toujours difficile d'établir le consentement réel et conscient d'une victime.
Et dans ma candeur, j'étais catastrophé de découvrir la motivation première de tous les bonimenteurs.
Cela ne doit pas m'empêcher d'apprécier leurs talents. De séduction. De persuasion. D'illusionnistes.
Et je ne doute pas de ceux de mon grand-père, dont je n'ai pas hérité, je le crains.
Quand je conviens aussi qu'il est aisé de donner des leçons de morale quand on n'a pas eu faim.
Peut-être n'ai-je jamais su gagner d'argent parce que je n'en ai jamais manqué.
Peut-être, gamin dans la province de Soria au changement de siècle, aurais-je appris bien vite,
comme Félix, que l'on vend plus de bouteilles de lait en le coupant discrètement avec de l'eau.
Et que je n'aurais eu aucun scrupule à étaler ma richesse nouvelle sur les champs de courses,
payer des fourrures et des bijoux à mes filles, des costumes et des voitures américaines aux garçons,
si j'avais passé mon enfance, affamé, dans la caillasse froide et abandonnée de Judes.
Exulter. Prouver que l'on est parvenu. D'autant plus dans une société où ce mot est une grossièreté.
D'autant plus dans un pays où mon oncle à l'école se faisait encore traiter de sale petit Espagnol.
Une double revanche je suppose. Contre la misère d'abord. Contre le racisme ensuite.
Bien sûr, on pourrait me le dire, mieux vaut être un nouveau riche comme l'a été mon grand-père,
qu'être un nouveau pauvre comme je le suis devenu. Moi qui n'avais jamais eu faim, on se retrouve.
Dans des terres en altitude, où l'on avait d'incroyables horizons mais aucune perspective.
Sinon l'instinct de survie. Qui n'a pas de morale.

Une allée cimentée longeait le mur de la maison pour parvenir à l'escalier à l'arrière.
Où se déployait un extraordinaire cerisier qui neigeait ses pétales dans tout le jardin.
C'est par là que nous montions les valises. Une semaine à Toulouse. Pour la Toussaint.
La Fête des Mères. La Pentecôte. Et nous traversions la salle à manger. Et son vaisselier.
Sur lequel une femme sculptée, allongée, semblait sortie de la statuaire tragique de Gotham City.
La coiffure crantée. Comme aux danseuses en noir et blanc de ces films musicaux de Hollywood.
Que nous regardions le soir tard, avec Maria, les yeux usés, au Ciné-Club de la télévision.
Je m'étais déjà glissé dans un smoking au col châle satiné pour allumer un cigare au fumoir.
Réserver au téléphone une table au Cotton Club. Observer le port de New York sous les nuages.
Quand je n'aurais de ma vie l'occasion de le faire que dans mes rêveries.
J'ai joué aux gangsters, comme on joue aux cow-boys, comme je jouais aux Indiens.
Je ne juge ni mon grand-père, ni l'amour inconditionnel de ses enfants que j'adore.
Un amour qui m'a impressionné. Bercé d'histoires des deux côtés de la frontière.
Qu'il mérite autant que sa prospérité d'alors. Et les deux, je le sais, m'ont construit.
A mes mains sur l'écorce d'une orange, je me demande d'où vient ma méfiance pour l'argent.
Quand je sais qu'il n'y a pas que du dandysme ou de la désinvolture dans une telle aversion.
Qu'il y a des histoires secrètes que je ne saurais dire.
Que je devine à peine. Et me brisent le cœur.
Mon bureau à New York se situe en hauteur, et pile entre deux guerres. Deux époques sordides.
Quand je sais qu'en effet, pour avoir de l'argent, il faut le prendre aux autres.
Et qu'il me faut bien choisir un moyen de séduire.

 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

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Tumbleweeds

Publié le

Les nuages défilaient en accéléré. C'est l'effet tramontane.
Sur un ciel bleu insoutenable. Comme dans un film d'Oliver Stone.
Je renverse la tête, regarde le haut des immeubles, le petit clocher de St Mathieu.
Façades jaunes. Façades rouges. Le bleu du ciel. Et les nuages blancs. Effilochés.
Déchirés. Pris dans les pales du ventilateur. Je plisse les yeux. C'est aveuglant.
Je suis à l'abri du vent. Mais au-dessus des toits, il décorne les bœufs.
Et la vitesse de la course des nuages m'étonne autant qu'elle m'étourdit.
Je vous dis. Comme une bande en accéléré. Une bande magnétique. Avance rapide.
En contraste avec le calme de la rue. Où pas un papier gras ne vole. Rien du tout.
Je vacille. Comme lorsque dans un train à l'arrêt, vous avez l'impression d'avancer
au départ du train voisin dans vos fenêtres, j'avais l'impression que la terre roulait.
Qu'elle roulait sur elle-même. Et que j'allais tomber. Le vertige.
C'était le ciel entier qui était emporté. Qui était arraché à la ville.
Et je me suis réfugié rue Neuve, dans la végétation d'une façade connue.
La rue étroite où je rejoignais un amour au balcon des heures humides du petit jour.
Des images des Trois Sœurs. Le whisky ? Cocaïne ? Un film d'Oliver Stone.
Flash back. Décharges électriques. La mémoire s'agite. La pellicule abîmée.
J'ai croisé le regard bleu d'un garçon de l'époque. Et je crois qu'il m'a reconnu.
Un regard que l'on n'oublie pas. Qui me regardait de la même façon. Des années plus tard.
Quai Vauban ? A la terrasse chez Espi ? Il parle à quelqu'un. Penché sur sa tasse de café.
Le regard se lève et se plante sur moi. En quelques secondes. Je suis déjà passé.
Je suis déjà ailleurs. Mais ce regard dans le mien. Agrafeuse. Cloueuse pneumatique.
Les balles d'un silencieux. Perforé. Dans la ville frontière. Le Roussillon. Arizona.
L'époque de la rue Neuve. Mon immeuble rue grande la Réal. Mon studio.
Il faisait des extras. Les Trois Sœurs bien sûr. L'époque de Michel. Tramontane.

Le Conservatoire vieillit mal. Voici un espace à reconquérir. Le plancher à l'arrière.
Penché. Qui n'aide personne à retrouver l'équilibre. A la cavalcade des nuages. Echevelés.
Des chevaux au galop qui fuient un incendie. Tumbleweeds dans les rues d'un Western.
Il fait chaud. La pellicule saute. Surexposition. Le soleil jaune. Le ciel bleu est blanc.
Pour qui veut passer en Espagne. Notre Mexique à nous. Faire un tour chez les putes.
Ramener du tabac. De l'alcool. De l'essence. Tirer un coup à la Jonquère. Oliver Stone.
Une virée qui tourne mal. La Guardia Civil. La nuit au poste. Abus sexuels.
Je marche sur la rue Foch. Je reconnais l'immeuble où Vanessa avait un appartement.
Dernier étage. Je revois l'escalier. J'ai une vidéo. VHS. Je monte la rejoindre.
Les soirées au Mex. Le feu sur les bars. Vanessa a les cheveux attachés. Elle fume.
Sa poitrine dans un tee shirt de l'UNICEF. En tailleur sur son canapé. Les cours de la fac.
Notre-Dame des Anges. Couvent des Franciscains. Et je suis déjà à La Source.
Incrustations sur la pellicule. Des messages codés. L'odeur de plastique cramé du projecteur.
Le film qui est bloqué. Et qui fond à la chaleur de la lampe. Le soleil jaune est blanc.
Et je ne suis plus très sûr de mes souvenirs. Est-ce que je me rappelle de ce que j'ai vécu ?
Est-ce que je me rappelle de ce qu'on m'a raconté ? Les nuits au Mex. Ivre au volant.
Les ravins de la route de Cadaqués. La route d'Argelès. J'arrive devant le Tribunal.
Le steak tartare du café Vienne. Sous le drap agité d'un ciel tourmenté qui se déroule encore.
Est-ce le Palmarium des Années 80 ? Des Années 90 ? Je m'interroge aux cactus candélabres.
La Dalle Arago avait bien sa fontaine. Un mirage au pied d'une tour que je reconnais.
Où maman venait voir le docteur. Docteur, ma mère est morte. L'aviez-vous su ?...
L'accident de voiture. J'ai pété le pare-brise. L'ancienne route de Bompas. Flash back.
Je souris en passant à quelqu'un qui me sourit. La Tramontane me rend dingue.
Le coton emporté dans le torrent d'un ciel d'apocalypse.

Ste Marie la mer. Il fait nuit. Il fait moite. Et je bouffe une chatte. Le crépi à la chaux.
C'est humide. Un prénom. Le whisky. J'ai fait couler un bain. Le matelas pneumatique.
J'ai croisé quelqu'un dans la rue des Frégates. Ce doit être Christian. Ma première éjaculation.
Ramener la voiture sur le disque de frein. J'ai laissé une roue sur le rond-point. Laetitia...
J'ai labouré la route. Sur la bande d'arrêt d'urgence. Warning. Et le marquage au sol. Une ligne.
Et puis deux. Et puis trois. Oliver Stone. Laquelle dois-je suivre pour ne pas me planter ?
Quand ai-je commencé à me raser les testicules ? Et Bruno qui voulait débusquer la toison.
Celle de mes 17 ans. Que j'avais conservée dans un reliquaire. Planqué dans le secrétaire.
Le Super8 ou le 8 millimètres. C'est le film qui a sauté. Sans parler des impuretés.
Impossible de faire la mise au point. Tout est flou. Comme aux volutes d'une Battistoni.
Roma-New York. Et le tabac de la Loge qui n'en commandait plus que pour moi.
Paquets rouges. Façades jaunes. Le ciel est bleu. Et je me tiens à la rambarde.
C'est le temps qui s'envole. Le Lycée Clos Banet devenu Picasso. Contre-plongée.
Et le ciel qui s'éloigne. Les immeubles s'allongent. La Sardane me saigne. Debout au garde-fou.
" Alors ?... On a des problèmes avec sa copine alors on boit ? "... Le Palais des Congrès.
Ils me sortent de la voiture pour me plaquer sur le capot et chercher mes papiers.
Brigade des Stups. Une course poursuite au boulevard Jean Bourrat. Natural Born Killers.
Je cherche le sommeil dans une chambre noire. La clinique de Théza.
Je ne ferai pas l'armée. Et sur la route d'Elne,
les platanes rappellent qu'il y a une vie plus tranquille au-delà des fenêtres.
Le sourire de maman. Ses cheveux en bataille. Tumbleweeds dans les vignes.
Allongés sur la paille. Un parasol s'envole. Et l'on court sur la plage. Ce vent qui rend malade.
Je remonte chez moi. Nous sommes en 2011. Nicolas Sarkozy est Président de la République.
Je m'appelle Philippe Latger. Je n'ai pas fait l'armée. N'ai pas connu la guerre.
Et n'écrirai le mot fin qu'à la révolution.

 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

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Imposition des mains

Publié le

Le tissu de la chemise que j'ai repassée sur toi, du plat de ma main.
Sur l'omoplate. Sur l'arrondi du dos. Le trapèze des épaules.
La chemise sur son cintre. Aux plis impeccables. A la chaleur de ta peau.
A celle de ma main. Qui te remerciait. Quand tu m'offrais ton aide.
Le tissu un peu raide. Qui est venu s'assouplir à nos chaleurs humaines.
Que j'ai déboutonnée. Dans le plus lumineux éclairage d'automne.

J'ai conduit mon équipe au palais Bardou-Job. Cet hôtel art-nouveau.
Le fameux Hôtel Pams. Son escalier de marbre. Son atrium pompeux.
Les coursives pavées de verre. Les fresques de Paul Gervais dignes d'Alfons Mucha.
Et le parc intérieur avec son clocheton, à l'étage, au niveau de la Place St Sauveur.
Une bâtisse assise sur la dénivellation de la colline, de la côte du même nom.
De ce San Salvador catalan oublié des Perpignanais. Un îlot perdu, un peu abandonné.
Entre la Médiathèque et l'église la Réal. Où la petite place manque de terrasses de cafés.
Et je mène la troupe aux Archives Communales, la maison XVIIIème, ancienne université.
Aux grilles et à la brique rouge, au fronton travaillé, nous partons rue du Moulin Pares.
Jusque Place Cassanyes. L'équipée étonnée s'en rend compte. Nous traversons St Jacques.
Nous sortons sains et saufs, pourquoi s'en émouvoir, comme si nous avions risqué nos vies.
Quand au point culminant, au bord du précipice, juché sur le rempart, nous voici au parvis
d'où partent les cagoules inquiétantes de la procession du Précieux Sang du Seigneur
et la Croix des Improperis, celle des outrages, aux roulements de tambours.
Le parvis de St Jacques, avec sa porte marbrée, sous les légères voûtes d'un préau aérien,
aux colonnes bien maigres, à la place arborée pour aller au Très-Haut qui ne demande rien.
Nous entrons au départ de deux nefs opposées et deux chœurs se font face.
Et j'imagine à deux messes, des croyants qui se tournent le dos.
Comme si Dieu et le Diable se côtoyaient dans la même basilique.
A l'autel du ponant, on compte des soutanes et l'office en latin. Des traditionalistes.
Et nous sommes reçus par un homme avenant, Quasimodo des lieux, peut-être un sacristain,
agité, exalté, hirsute, au regard fanatique, fiévreux et délirant, bavard et sympathique,
envoyé pour faire silence par une soutane en prière, agenouillée face à son Créateur.
Le petit homme est loquace, animé, habité, peut-être possédé, et devient prosélyte.
Nous parle de conversion. Et j'ai les odeurs que j'ai cru déceler dans le Nom de la Rose.
Celles de la fascination de qui croit au démon, et se flagellerait pour avoir été tenté.

St Jean paraît plus simple. Je n'y vois aucun signe de perversion. A ma fenêtre.
Quand mon regard se décroche du tien pour embrasser ma rue. Et remercier le monde.
Il y a une tolérance paisible dans la moindre pierre. Qui enveloppe mon platane.
Et protège mon amour d'un châle bienveillant. Rien n'est contre-nature.
Pas de ségrégation. Aux Gitans qui chantent leur sérénade.
Aux mendiants qui demandent la charité. Au Diable le Péché.
Pas de plaisir coupable à la contrition. De plaisir inavouable aux frontières du sadomasochisme.
C'est un libéralisme. Presque indifférent. Comme de l'indulgence. Au milieu des hommes.
Au cœur de la ville, de sa cour des miracles, de nos imperfections et de nos mécréances.
Je reviens dans tes yeux, où je me sais vivant. A l'autel de mon culte. Au retable de ma foi.
A la seule image de Dieu à laquelle je m'incline. L'objet de mon adoration. Et de ma dévotion.
Ceci est ton corps. Et je le mange. C'est notre Communion. La confiance. Et sa célébration.
Je crois en toi comme je n'ai cru en personne. Je me confesse. Je m'offre à toi. Clandestinement.
Idole de ma secte. Qui ne menace personne. Qui apaise mon âme. Et bénit le bonheur.

C'est un entretien chaste. Assis au bord du lit. A te sentir si près. Te caresser le dos.
Je te sais avec moi. Et j'en suis bouleversé. La présence que l'on souhaite dans les pires instants.
La présence souhaitée quand on se sent couler, que l'on se croit perdu ou juste abandonné.
A m'étonner de ta persévérance. Quand d'autres auraient pu fuir. Me laisser à mon gouffre.
A m'aimer même lâche, même veule, pathétique, impuissant et perdant tout contrôle.
Comme à celui d'une cigarette, je me recentre au feu de ta bouche. A chaque inspiration.
Je me reconstitue. Je me regroupe. Je reviens dans mon corps. Dans ma vie. Dans ma peau.
Que je frotte à la tienne à travers le tissu. A ton énergie vitale, à ta force, je me recharge.
Je me redresse. Et je reprends confiance. De la confiance en moi. Quand je dois être digne.
Ne pas te décevoir. Que je dois avancer puisque la vie est belle. Qu'elle est bonne avec moi.
Puisque je te connais. Que tu es mon moteur et mon arme secrète. Mon essence essentielle.
La chemise sous mes doigts et j'ai la chair de poule. Quand c'est toi qui m'embrasses.
C'est ma main sur ton dos, mais lui qui la caresse. Sans bouger. En silence.
A ta seule présence. C'est toi qui me pénètres et rallumes les lampes,
et rouvres les fenêtres, toi qui prends soin de moi.
Mon amour, je ne suis pas digne de te recevoir,
mais dis seulement une parole...
je suis déjà guéri.

 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

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Risque zéro

Publié le

J'écris pour Geneviève. J'écris pour Alexandre. J'écris pour Véronique.
J'écris pour ceux qui se reconnaîtront. Ceux que je reconnais.
Pour tous ceux qui me lisent. Ne me liront jamais.
Ceux qui ont autre chose à foutre. Ceux qui ne sont pas encore nés.
J'écris pour Geneviève. J'écris pour Alexandre. Et Nancy. Et Michel.
Pour les gens de passage. Ceux qui s'arrêteront. Qui ne font que passer.
J'écris pour n'être plus personne. Pour poser mon fardeau. Exorciser la peine.
J'écris pour m'oublier. J'écris pour exister. Débarrassé d'histoires qui pèsent sur ma langue.
M'empêchent de déglutir. M'empêchent de respirer. Passer à autre chose.
Je l'ai dit, je me branle. C'est mon affaire. Et c'est un même geste. J'extirpe. Je purge.
J'élague et je déleste. Peu importe ce que l'on en fait. Comment c'est perçu. Je vomis.
Une transpiration. J'évacue les toxines. Je me rince à l'eau claire. Et je change de peau.
Une fois que c'est là, ça ne m'appartient plus, ça ne m'appartient pas. C'est un objet en soi.
Qui a sa vie autonome. Dont je peux me moquer. Dont je ne me soucie pas. Séparé.
Qui peut bien disparaître. Qui peut bien me survivre. Qu'est-ce que ça peut me faire ?
J'irai me coucher pareillement. Aurai à me lever demain. Continuer ma route. Avancer.
Payer mes factures. M'occuper de mes proches. Me résoudre à mourir.
J'écris pour me détacher. Balancer tous ces mots comme des patates chaudes.
Des idées qui m'encombrent. Qui remplissent des cartons. Qui s'entassent au grenier.
Qui me rendent malade. Qui me plombent et m'étouffent. Ne me servent à rien.
Je m'étonne des échos, qu'on puisse m'en parler, quand je n'y peux plus grand chose.
Plutôt embarrassé d'avoir pu provoquer des émotions ailleurs ou semé du désordre.
Découvrant à quel point le simple fait de vivre, d'inspirer, d'expirer, a mille conséquences.
J'écris pour me dissoudre. Pour me désincarner. Pour apprendre à mourir.
Pour me mettre à distance. Pour me sortir du champ. Les mots font diversion.
Ce sont eux que l'on suit, que l'on déchiffre ici, jusqu'au bout de la ligne,
pendant que je m'enfuis, que je prends la tangente, pendant que je me sauve.
Je n'ai aucun mérite. Pas même du talent. Ne veux être personne.
Je fais ce que j'ai à faire. N'ai aucune ambition. Et la route est plus douce.
Quand des anges m'y encouragent. Puisque plus que mes mots,
on salue la démarche.

Geneviève et Michel. Alexandre et Véro. Ceux qui m'ont fait confiance.
Après Dorothy Leigh. Après Nathalie Bent. Tous ceux qui m'ont aimé.
Je ne dis pas adieu. Je veux dire merci. Quand vous donnez du sens aux quêtes improbables.
Que nous cherchons la paix pour le temps qu'il nous reste. La justice et l'amour.
Des choses ridicules. Tous les chemins permis pour être un peu heureux.
Peu importe les lieux, le nom des personnages,
peu importe l'époque, entre autres situations. On se fout de ce qui se raconte.
Des histoires qui sont toutes les mêmes depuis la Nuit des Temps.
Quand nous ne faisons que transmettre les névroses que l'on nous a transmises, en pestant.
De n'avoir rien de neuf à ajouter. De n'avoir rien de nouveau. N'avoir rien su créer.
Puisque tout fut donné au jour de l'origine. Bien aveugle qui croit découvrir la lumière.
Inventer quelque chose qui existait déjà. Même s'il y a du créateur dans le mot créature.
A ceux qui justement répondraient que je ne suis personne, je réponds que c'est là,
ma plus vive intention, quand j'aimerais terrasser tout l'orgueil qu'il me reste.
Il faudra accepter que le monde survive à notre propre mort. Que la vie continue.
Avoir été quelqu'un nous fera une belle jambe. Et je renonce à me donner cette peine.
Plus que de ce que j'ai fait, c'est de vous que je suis fait. Vous qui me permettez d'être.
Vous qui réagissez à mes expirations. C'est l'effet papillon. La conscience que je suis.
Je vous aime sans conditions. Sans vous connaître. Pour aimer a priori.
Puisque je vous tiens pour parcelles du corps d'un même monde auquel je participe.
Solidaire. Soumis aux mêmes lois. Et aux mêmes angoisses. Et aux mêmes espoirs.
Je suis fait de vos âmes. Je suis fait de vos forces.
Qui motivent mes muscles. Ma détermination.
Je vous dois quelque chose. Quand je ne vous dois rien. Que l'amour est gratuit.
Je ne vous donne rien quand je vous donne tout. Que je ne suis que vous
mais dans un autre corps. Qui essayez ce comprendre où commencent les choses.

J'écris pour toi mon amour. Pour que tu saches que tu existes.
Puisqu'il faut bien que tu sois vivant pour que je m'adresse à toi et pour que je t'écrive.
Quand il me faut me convaincre qu'il y a bien quelqu'un, à ma place,
pour être amoureux de toi. Que j'éprouve et respire.
Qu'il y a quelque chose en moi.
Qui s'émeut d'être vu et aimé quelquefois.
Je suis moins à cheval sur la réalité des choses.
Moins que toi, j'ai besoin de savoir ce qui est vrai.
Quand ce qui ne l'est pas existe tout autant.
Qu'il suffit d'y penser pour qu'une chose existe.
Je t'écris que je t'aime. Aussi vrai que nous sommes.
Moi pour te le dire. Et toi pour le comprendre.
Pour l'entendre et en faire une douce présence, qui peut rester discrète, et pudique, et légère.
Comme celle de fantômes dont on veut se persuader qu'ils restent auprès de nous.
Un baume pour la peau. Ou un brumisateur. L'accolade invisible. Pour embrasser ton être.
Il n'y a pas grand-chose à faire, finalement, pour nous aider l'un l'autre, sinon faire confiance.
C'est comme pour être heureux. Il n'y a qu'à décider. Et je ne risque rien
à risquer de me perdre. Quand je n'ai à me protéger de rien.
Quand je n'ai rien à perdre de plus important que toi.
Je n'ai pas à sauver ma peau. Mon orgueil. Ou quoi que ce soit d'autre me concernant.
J'ai tout investi dans les mots. Tout placé dans les coffres des cœurs qui les lisent à l'instant.
Je me suis dispersé, pulvérisé, en des milliards de signes, volatilisé en impressions fugaces.
Au point qu'aucun coup ne saurait plus m'atteindre.
Où suis-je maintenant ? Dans les yeux de qui ? Suis-je Alexandre ? Véronique ?
Nadège ou Laetitia ? Suis-je ma sœur ou Geneviève ? Je circule sur les ondes.
Sur internet. Dématérialisé. Les coups portés seraient des coups dans l'eau.
Je suis l'amour que je ressens. Et les mots que je jette en pâture en sauvegardent l'intensité.
Sans en dire la force réelle quand ils sont impuissants à en décrire l'exacte immensité.
Ce que je mets dans le mot merci que j'adresse à mes autres moi-mêmes.
Qu'ils pourront lire encore et toujours quand je ne serai plus là jusqu'à la fin des temps.
Comme l'empreinte sonore de l'explosion du monde. La lumière de l'étoile éteinte.
Aimer, c'est faire confiance. Et j'ai confiance en vous.

 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

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Et toc...

Publié le

On ne mérite pas d'être heureux. On le décide.

 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

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Sans alcool

Publié le

Evidemment, il n'y a pas cinquante théâtres, de grandes expos médiatiques,
des musées et des vernissages à tous les coins de rue, des soirées people,
ni la foule des Grands Boulevards, ni l'hystérie du Métropolitain.
Mais l'avantage d'une petite ville est qu'elle peut facilement paraître déserte.
Et que je n'ai pas à attendre 4 ou 5 heures du matin, avant la sortie des boîtes,
pour être seul à marcher dans les rues vides, avec le sentiment d'être privilégié,
ou propriétaire, comme peut l'avoir le veilleur de nuit qui s'approprie son hôtel,
le vigile qui règne en maître sur son parking ou son building. Seul maître à bord.
Paris ne m'appartenait que lorsque je remontais dans mon 18ème complètement bourré.
Que j'avais bu jusqu'au dernier euro, jusqu'au dernier centime, au Dépôt ou ailleurs,
au point de ne plus avoir d'argent pour me payer le taxi. C'était fréquent.
Ce n'était pas une punition. Assez ivre pour être philosophe.
Pas assez peut-être pour en faire un calvaire insurmontable quand c'était un plaisir.
Rue Etienne Marcel. Tourner dans la rue du Louvre. Rue Montmartre.
Je souris au Palace. Je rejoins le métro St Georges. Et Blanche par la rue Fontaine.
Un taxi ralentit. Passe son chemin. J'ai une chanson dans la tête. Ou des rêves éveillés.
Paris est peu de choses. Je m'engage rue Lepic. Quand j'aimais aussi passer par Clichy.
La passerelle sur le cimetière. Je saluais les morts. Leur envoyais des baisers.
A Damrémont déjà, je me considérais déjà arrivé. J'étais chez moi. Mon quartier.
Et pouvais commencer à me déshabiller, me mettre au lit, à mon épicerie, mon boulanger,
mon bureau de tabac, mon café de la Poste, mon feu rouge, rue Marcadet.
Sans personne pour m'emmerder. Me poser des questions. Me donner des réponses.
Juste Paris et moi. Bras dessus bras dessous. Clopin-clopant. Réinventant le monde.
Sur la face cachée de la lune. Croisant quelques zombies et frères d'infortune.
Des filles folles de rage et ivres mortes. Quelques mâles pour s'engueuler.
Je n'avais pas toujours le courage de changer de trottoir. Je passais mon chemin.
Me confondant avec les ombres et les spectres que je me croyais capable de voir.
A la grille, le code. Que j'ai gardé quatre ans sur mon porte-clés. La clé dans la porte.
Et j'avais fait cette nuit encore, la plus belle rencontre de la terre. Paris en personne.
Qui me caressait la tête le temps de m'endormir. Comme elle fait aux gens seuls.
Qui aiment leur solitude.

Perpignan n'est pas Paris. Je vous l'accorde.
Mais je n'ai pas besoin de boire et d'attendre les fonds de bouteilles de ces nuits sans désirs,
accroché aux bars ou aux bras d'inconnus prévisibles, pour prendre possession des lieux.
Je suis chassé de chez moi par la chaleur. Il n'y a pas un souffle d'air.
Nous sommes en début de semaine, il n'est pas minuit et déjà, je peux me sortir
comme on peut sortir son chien ou descendre la poubelle.
Je n'ai pas à quitter un foyer pour respirer au filtre d'une cigarette salutaire.
Fuir des conversations, des devoirs, des reproches, ou le poids de l'ennui.
Je sors juste pour mon bon plaisir. Et pour te retrouver.
Aussi sûr que j'ai possédé Paris, Montréal et New York, dans mes errances éthyliques,
Perpignan est à moi, tout à moi, dans son moindre recoin, sa moindre parcelle d'ombre.
Je suis le chien errant, sans maître, ou le chat de gouttière, qui marque son territoire,
se précipite entre deux voitures garées au passage d'une autre, fuyant la lumière des phares,
cavalant au pied des immeubles, ventre à terre, se postant sous une fenêtre ouverte
d'où vient le son d'un film à la télévision, où je devine un lustre et des traces d'habitation,
des bribes d'activité ou de présences humaines, dans les étages, à bonne distance.
Je suis humain le jour, à saluer le voisin, faire un signe à tel commerçant, retourner un sourire.
Je me tiens droit. Je vais quelque part. Avec un but précis. Comme tout le monde. Civilisé.
La nuit, je suis un spectre. Qui veille sur la ville. Je fais ma ronde. Dormez braves gens.
Les remparts où tu es. La cabine où tu es. Les marches où tu es encore. Quand tu es partout.
Je monte l'escalier. Je monte vers la lune. La cathédrale au loin n'est éclairée que pour moi.
Qui d'autre pour en profiter ? J'en profite. Je hume. Je me délecte. Je ronronne. Je m'ébroue.
Personne pour me prendre pour un fou. Je n'ai pas bu, mais je suis ivre. Je suis vivant.
Et j'embrasse la ville quand c'est toi qui es dedans.

Pas un brin d'air. Pas de vent. Juste cette chaleur. Immobile. Enveloppante. Epaisse.
Presque moite. Et je ne pouvais rester dans l'appartement aux fenêtres grandes ouvertes.
Rien ne bouge. Je serai le mouvement. Dans la rue du Castillet. Les Editions Mare Nostrum.
Le Centro Español. Quand même la fontaine, asséchée, semble être abandonnée.
Comme un poisson dans l'eau. J'avance dans les décombres d'un champ de bataille.
Les ombres agrandissent cet immeuble. Cette tour devient menaçante. Ou juste drôle.
Tout a l'air d'autre chose. La maison des Objets Trouvés. Aux bancs de la Place Molière.
Une silhouette digne d'un film de Tim Burton. Prête à bouger. Au milieu des platanes.
Un dessin d'enfant. Au pied de l'escalier. Où quelqu'un a écrit BISOU. Sur une marche.
J'apprécie l'attention. Je suis là pour le lire. Et je le prends pour moi.
Comme je prends la lune. Puisque je ne la vole à personne.
Et la Cathédrale, qui rivalise de lumières. A se détacher sur la nuit.
L'une et l'autre se répondent. Je vais entre deux astres.
Au milieu du silence. Celui de septembre.
Le vampire s'émerveille d'un rien. Quand le passage d'une voiture devient un évènement.
Il te mord le cou. Enfonce ses canines. Prêt à te dévorer. Même désincarné.
Je me confonds avec les ombres et les spectres que je me crois capable de voir.
Je parle avec les morts. Même avec ceux que je ne connais pas.
Je peux bien parler avec toi. Qui n'es pas là, mais qui es en vie.
Et tu trouveras mon message. Comme un bisou sur une marche.
Au réveil. A l'ouverture d'une page.
De la télépathie, bien qu'à retardement. Quand j'ai pensé à toi.
Quand tu m'as accompagné, bras dessus bras dessous.
Le Campo Santo. Puis la clé dans la porte.
Et j'ai fait cette nuit encore, la plus belle rencontre de la terre.
Toute la nuit en personne.
Qui me caressera la tête, le temps de m'endormir.
Comme elle fait aux gens seuls.
Qui aiment leur solitude. Et n'attendent que toi.

 

 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

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Début de siècle

Publié le

" Ils ont pété New York ! " ... C'est ce que j'avais hurlé devant mon téléviseur.
Pensant davantage aux tours, je l'avoue, qu'aux gens qui se trouvaient à l'intérieur.
A mes yeux, ils avaient d'abord cassé la Skyline de la ville. Défiguré Manhattan.
Et puis, les images des corps se jetant dans le vide m'ont arraché le cœur.
Pas plus gros que des fourmis. Sur l'écran. De petites silhouettes noires.
Des gens qui se sont jetés par la fenêtre. A plus de cent étages.
Nous n'avions pas encore les enregistrements téléphoniques, qu'on nous a servis,
ensuite, à chaque anniversaire, où nous entendions des adieux insupportables :
" Je t'aime. Je t'aimerai toujours. " Pris au piège. Face à la mort imminente.
Dix ans après, l'image du tissu blanc agité à la fenêtre me glace encore le sang.
Dix ans après, l'image du désarroi des pompiers brouille l'écran ou mes propres yeux.
Dix ans après, je suis bouleversé par les images de ces corps plongeant dans le vide,
comme si je les voyais pour la première fois. Avec la même stupeur. La même colère.

Combien y allait-il avoir encore d'avions kamikazes ?
La Tour Nord. La Tour Sud. Le Pentagone. Fallait-il craindre pour l'Empire State Building ?
La Statue de la Liberté ? La Maison Blanche ? Le Capitole ? Los Angeles ? Chicago ?
Avec le deuxième avion, tout devenait possible. Les pires scénarios. Combien d'avions encore ?
Le regard de George W Bush, dans la petite école de Floride, apprenant la nouvelle ...
Un homme que je ne portais pas dans mon cœur bien avant l'affaire irakienne,
lorsque je me réjouissais plutôt à l'idée que Saddam Hussein soit renversé,
mais dès les conditions plus que douteuses de son élection en 2000,
dont je considérais que nous ne pouvions rien attendre de bon.
Ce regard, je le confesse, aujourd'hui, me fait monter des larmes.
Cet héritier décadent qui avait volé la victoire à Al Gore, ne pouvait m'inspirer confiance.
Quand la Cour Suprême avait soutenu, il faut croire, tous les lobbies qui avaient besoin de lui.
Besoin du Clan Bush pour défendre leurs intérêts. Lobbies et patrons. Evidemment. 
Une élection scandaleuse qui ne grandissait pas l'Amérique. Qui présageait du pire.
Et puis, avec son mégaphone sur les décombres des Twins, Bush Jr est devenu Président.
Aux yeux du monde sans doute. Aux yeux des Américains d'abord. Commander in chief.
Et la crainte de la réaction des Etats-Unis, quand autour de lui, on entendait la foule scander
les trois lettres suffisantes à désigner ce pays qui n'a pas de nom : USA ! USA ! USA !
Je le reconnais. Au-delà de Guantanamo. Au-delà du Patriot Act. Au-delà des crimes.
Des bavures. Des tortures. Des exactions. Toutes les réjouissances propres à la guerre.
Le regard de George W. Bush, parmi ces écoliers de Floride, me bouleverse toujours.
Et cet homme, au-delà des enfants qui l'entourent, de toute l'Amérique, du monde entier,
a droit aussi à une part de ma compassion.
Comme j'en ai eu aussi pour les hommes qui ont détourné les avions.

" Sur ton message, je ne comprenais pas. Je ne savais pas si tu pleurais ou si tu riais ... "
C'est ce que m'a confié la personne avec qui j'étais à l'époque. A qui j'ai laissé un message.
Sur son répondeur. La première personne que j'ai appelée. Depuis Toulouse où je vivais.
J'étais rentré en France quelques mois plus tôt. Du Québec. De Montréal. En février 2001.
Et AZF, dont j'apprenais l'explosion depuis Paris, dix jours plus tard - la loi des séries -
n'allait en rien arranger ma paranoïa et mon angoisse. Deux villes que j'aime. Coup sur coup.
Le sentiment que le monde basculait. Que le monde que je connaissais s'écroulait.
Impossible depuis le Boulevard St Michel de joindre les gens que j'aime. La famille ...
" Pourquoi Toulouse serait-elle la cible d'attentats terroristes ? " avais-tu demandé.
J'avais répondu sèchement que, naturellement, le centre européen de l'aéronautique,
et de l'aérospatiale, ne pouvait en rien représenter un site stratégique. Pourquoi Toulouse ?
Dans mon ironie ulcérée, amère, bien sûr, je voulais juste dire pourquoi pas ?.
Nous avions tous encore à fleur de peau, l'image du World Trade Center en flammes, 
vomissant ses turgescences de fumée noirâtre, et des milliers de documents papier.
Les confettis d'un jour de parade sur la Fifth Avenue. Sur toute la pointe sud de Manhattan.
Et les tours qui s'effondrent. Sur elles-mêmes. Avec la précision des sociétés de démolition.
Châteaux de cartes. Broyant de la chair humaine comme deux ogres d'acier et d'amiante.
J'avais l'âge des tours. 28 ans. Un lien ancien avec l'Amérique. Plus ancien que moi-même.
Et l'expérience encore fraîche d'une escale en Nouvelle France. Des histoires d'amour.
Une admiration quasi religieuse pour Thomas Jefferson et Benjamin Franklin.
Pour les Pères Fondateurs. Pour les Lumières du XVIIIe. La Séparation des Pouvoirs.
La Démocratie. La Liberté. Le Fédéralisme. We, the People ... Le droit au bonheur.
Et je pouvais, justement, comprendre la haine que certains attisaient contre l'Occident.
Catastrophé par le néocolonialisme, la corruption généralisée, le cynisme de la Realpolitik.
Par la misère et l'exploitation infâme, éhontée, de populations entières à travers le vaste monde.
Cette haine instrumentalisée, bien sûr. Je pouvais la comprendre. Une option du désespoir.
Quand on n'a rien à perdre. Au point de se sacrifier soi-même. Au point de se suicider.
Aux yeux égarés de George W. Bush, en Floride, je pleure sur l'humanité entière.

Deux bassins carrés. Aux dimensions des bases, identiques, des Tours Jumelles.
Deux énormes fontaines. Avec leurs chutes d'eau. Le bruissement de la vie. L'eau. En effet.
Mais dans sa chute, l'eau m'évoque celle du World Trade Center. L'affaissement. Le plongeon.
J'avais suivi la construction du Memorial sur internet. Quotidiennement.
Je découvre aujourd'hui les deux empreintes géantes livrées aux familles des victimes.
Dont les noms sont gravés sur les parapets. Les fontaines fonctionnent. Majestueuses.
S'enroulant dans leur perpétuel murmure. Et cela me saute à la figure.
Dans la bruine des chutes, c'est une image de l'effondrement des Twins. Déroulée à l'infini.
Verticale. Du haut vers le bas. Avec ces corps défenestrés. Le poids. L'attraction terrestre.
Comme si les tours continuaient à s'effondrer sur elles-mêmes, n'en finissaient plus de sombrer.
Mais ces deux plaies béantes au coeur de Lower Manhattan, viennent refermer un chapitre.
L'histoire d'une décade. Dont l'issue était possible avec l'élection de Barack Obama.
Plus encore avec le Discours du Caire qu'avec l'assassinat d'Oussama Ben Laden.
Un homme noir à la Maison Blanche. L'Amérique progressiste. Humaniste. Salamm aleïkoum
La fermeture de Guantanamo. L'interdiction du recours à la torture. Le retour du Soft Power.
Et les malades du Sida peuvent retourner aux Etats-Unis. Les couples gays se marier à New York.
La Peine de Mort est abolie dans le Nouveau Mexique en 2009. Dans l'Illinois en début d'année.
La réforme de la Couverture Santé est adoptée. Yes we can. Le retour au multilatéralisme.
Les homosexuels reconnus dans l'Armée US. L'Amérique peut perdre son triple A.
Dix ans de guerre contre le terrorisme. Et la victoire a un nom. Le Printemps Arabe.
L'Amérique n'est pas engagée dans deux guerres. Mais dans trois. On oublie qu'elle l'est en Libye.
Et elle est certes plus appréciée en Lafayette venant au secours d'insurgés, qu'en bulldozer hystérique.
N'étant pas seulement peuplée de rednecks racistes et rétrogrades, elle a choisi Obama pour leader.
Et si l'eau tombe dans les bassins du Memorial, la Freedom Tower s'élève dans le ciel de Manhattan.
On commence à la voir se détacher derrière la couronne de cette patronne, portant haut son flambeau,
offerte comme on sait par la France.

Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes :
tous les hommes sont créés égaux ;
ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ;
parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur.


L'Amérique n'est grande que lorsqu'elle est fidèle à ses valeurs.
Que les victimes reposent en paix. La Liberté fait son chemin.
Au Maghreb, au Moyen-Orient. Jusqu'aux provinces de Chine.
Et il n'est pas trop tard, pour faire de la globalisation, une mondialisation plus juste.
On le voit bien avec les crises financières. Si New York est le problème.
New York a la solution. Ou son embryon. En trois lettres ? L'O.N.U peut-être ?

J'étais rentré de Montréal. Revenu dans le vieux monde. Le mien.
Pour tomber amoureux. Déjà. A l'époque. Décidément. Une sorte de manie que j'ai.
Et quand certains théorisaient la Fin de l'Histoire à la chute du Mur de Berlin,
l'entrée dans le siècle fut ici un électrochoc planétaire. L'histoire n'est pas terminée.
L'effet domino peut prendre du temps. Mais il existe bel et bien. Et n'avance pas que dans le sang.
Tout est perfectible. Et l'animal qu'est l'être humain fait preuve de grandes capacités d'adaptation.
C'est sa force. D'autant plus qu'il ne peut s'empêcher de croire en lui-même. Comme au progrès.
2001. J'étais alors allé cinq fois à New York. J'y suis retourné depuis. J'étais allé sur place.
Voir la Tour 7 se relever la première. Emu par l'entêtement des sujets de cette fourmilière.
Que l'on casse. Et ils reconstruisent. Ils ne lâchent rien. Essaient d'apprendre de leurs erreurs.
Essaient de maîtriser leurs pulsions. Leur égoïsme. Comprenant que c'est dans leur intérêt.
Avec bien des échecs. Des rechutes. Et trop de courtes vues. Dans l'urgence.
Quand il faut résoudre des problèmes. Et que les solutions en créent de nouveaux. 
Je revois les images et je pleure. Dix ans après. Parce que bien sûr, je nous aime beaucoup.
Parce que je suis en colère. A cause de ce qu'ont fait quelques terroristes.
A cause de ce qui a fait des terroristes.
Et qu'en quelques millénaires, nous ne sommes plus à quelques abominations près.
Mais voilà. Nous avons l'idée de la justice. Et celle de la dignité. Une vision de l'esprit peut-être.
Dont les conséquences pourtant, souvent cruelles, sont terriblement réelles.
Et nous avons gagné à tenter de comprendre pourquoi ? Pourquoi ils ont pété New York ?
Pourquoi ils ne nous aiment pas ? Comprendre qui ils sont. Ce qu'ils veulent. L'avons-nous compris ?
Quand il n'y a pas eu le Choc des Civilisations qu'on nous avait promis ou seulement prédit.
Quand New York est précisément l'endroit où l'on a la démonstration que l'on peut vivre ensemble.
Sans ne rien renier de sa singularité. De ses différences. De ses convictions. De sa nature.
De ses espoirs comme de ses ambitions.

 

 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

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A la claire fontaine

Publié le

J'avais dix minutes devant moi. Avant le passage de l'autobus.
A Bompas. Chez Virginie. Et l'autobus pour rentrer à Perpignan.
Je me suis aventuré dans le village. Ai retrouvé l'école communale.
L'école des filles, où se donnaient les cours élémentaires.
L'école des garçons, de l'autre côté de la rue, pour les cours moyens.
Il y avait eu, certes, quelques changements. Mais je reconnaissais tout des lieux.
La grille qui avait été conservée. Les escaliers de service. Le grillage des fenêtres.
J'ai collé mes mains comme des œillères, contre la vitre, pour voir l'intérieur.
La classe de Mr Malé. Dont le carrelage était intact. Les néons au plafond.
Le bâtiment désaffecté, promis à des travaux de rénovation.
Plus loin, l'église. Où j'ai fait mes communions. Où Geneviève s'est mariée.
Où l'on avait posé cette boîte dans laquelle on avait enfermé le corps de maman.
Devant cette église, j'avais reconnu des gens venus nous soutenir. Il me semble.

La porte était ouverte. J'entre. Et je bascule dans un temps parallèle.
Première impression. Les proportions. Plus petites que dans mon souvenir.
Restaurée. Repeinte. Couleurs vives. Aux plafonds. Aux chapelles latérales.
Mon angoisse se dissipe d'abord, parce que je ne la reconnais pas vraiment.
Et mon cœur se serre soudain. Je reconnais la chaire de bois et son escalier.
Premier coup de poing. Un deuxième ensuite, quand je m'arrête sur les vitraux.
Au cours de quelques messes, j'avais tué le temps en les regardant sans les regarder.
Trompé mon ennui en imaginant ce Saint en chevalier, et des histoires de princes,
et des contes de fées, quand il fallait se recueillir ou réfléchir au sermon.
C'était comme retrouver des personnages de dessins animés. Familiers.
Des compagnons de mauvaise fortune auxquels on finit par s'attacher.
J'avance dans la nef, et, en effet, je reconnais le chœur, l'autel, les fresques.
Derrière la chaire, une chapelle où se dresse un magnifique retable baroque.
En bonne place, l'harmonium. Troisième coup de poing dans le ventre.
Cet harmonium où j'avais, à dix ans, joué en boucle A la claire fontaine,
au mariage de ma sœur, alors que les invités défilaient entre les bancs pour la féliciter.
Une version très personnelle, trouvée à l'oreille, d'une chanson traditionnelle, profane,
qui n'avait probablement pas sa place dans une église, et qui n'était sans doute pas
la plus appropriée pour célébrer un mariage.

Chante, Rossignol, chante, toi qui as le cœur gai.
Tu as le cœur à rire, moi, je l'ai à pleurer.
J'ai perdu mon amie sans l'avoir mérité.
Pour un bouton de rose que je lui refusai...

Il y avait un homme du village, qui me paraissait très vieux, très gros,
et qui chantait très fort, qui était peut-être ténor, et que tout le monde s'arrachait
pour les mariages et les enterrements, habitué à chanter là, tous les dimanches.
L'Abbé l'avait certainement recommandé à Geneviève. Elle refusa.
Préférant voir - et entendre - son petit frère rabâcher laborieusement sa phrase enfantine.
Jean-François, bien sûr, avait assuré le reste de la cérémonie et sauvé l'honneur de la famille.
Mon frère savait jouer parfaitement. J'avais eu mon moment. Ma contribution à l'ouvrage.
Et je m'amuse encore du désespoir de Monsieur le Curé, comme des vieux de la paroisse.

Une dame est sortie de la sacristie avec un seau d'eau et un lave-pont.
Surprise, elle avait réprimé un sursaut d'effroi avant de me lancer un bonjour juste méfiant.
Je lui ai rendu un sourire tendre et ému qui ne lui était pas adressé.
J'allais lui épargner le discours du fils prodigue et mes souvenirs d'enfance,
et elle pourrait continuer tranquillement à faire les sols comme elle s'y était engagée.
Ce sourire, je ne l'adressais pas à la bonne du curé, ni à Dieu, ni à ses Saints,
mais aux personnes chères qui ont partagé ce lieu avec moi, et à moi-même.
J'avoue que je ne me rappelle pas de l'enterrement de Bon-Papa. En 1992.
Ni de celui de Marraine. En 2004. Lorsqu'ils sont enterrés non loin de là.
Au cimetière de Bompas. Les parents de mon père. Reposant loin de Terre-Cabade.
Loin de Toulouse où ils auraient pourtant été plus à leur place, ai-je toujours pensé.
Il avait bien fallu que les obsèques se tiennent ici. Pour l'un comme pour l'autre.
J'ai beau réfléchir, je ne me rappelle pas. Tout fut consciencieusement effacé.
D'ailleurs, pour maman, je ne me rappelle pas de grand-chose. Ce qui n'est pas rien.
Le souvenir d'avoir craqué en reconnaissant la maman de Laetitia dans l'assistance.
D'avoir retrouvé sur le parvis Anne et Vanessa. Virginie, bien sûr, qui a toujours été là.
La sensation d'être ballotté par une foule de bons sentiments qui veulent vous réconforter.
La voisine, en larmes, qui me rappelait combien ma mère m'avait désiré et attendu.
Des amis, plus pudiques, dont la distance était tout aussi envahissante.

Je regarde les visages connus dessinés sur les vitraux. A qui je peux sourire.
Et je repars, tournant le dos à l'autel, découvrant des orgues dont je n'avais pas le souvenir.
Je viens de jeter un œil sur ma montre. Il n'est pas question de rater mon autobus.
Je veux rentrer chez moi. Revenir à ma vie. Celle d'aujourd'hui. Remonter à la surface.
Pourtant, en sortant de l'église, j'ai cette image encore de la maman de Laetitia. Emue.
Qui est restée sans voix. Qui n'avait rien à dire. Au milieu d'autres personnes.
Il fallait avancer. Nous devions marcher jusqu'au cimetière. Mais le parvis est vide.
Je découvre sur le côté, l'entrée discrète de la salle Jeanne d'Arc. Son petit escalier.
Sous le presbytère. La salle, en sous-sol, où nous venions suivre le catéchisme.
Qui était en somme une activité extra-scolaire au même titre que le tennis.
Je ne peux pas m'y attarder. Je dois marcher jusqu'à l'avenue où se trouve l'arrêt de bus.
Je m'avance jusqu'à la Mairie, et passe devant chez Ricart, le boulanger où j'achetais le pain.
Des frissons me parcourent. J'ai été enfant dans ces rues. Venant seul acheter deux baguettes.
Rejoignant Sarah ou Cédric à la salle Jeanne d'Arc. Comme Anne-Sophie Rose.
La mémoire me joue des tours. Quand je marche comme un étranger dans la ville.
Je me poste avenue du Haut Vernet. Près de la pharmacie de la famille Pech.
L'autobus arrive. Je monte dedans. Et je me sors de ce bourbier.

J'ai 22 ans. Je suis à l'Université. En Lettres Modernes. Suis parti vivre à Bordeaux.
Et me voici au cimetière de Bompas. Reconnaissant des gens. Ici ou là. Famille. Amis.
La scène est étrange. Je ne sais pas si elle a vraiment lieu au moment où elle se passe.
Il y a des visages que je ne connais pas. Certains pourtant, semblent me connaître.
" Tu étais petit, c'est pour ça... " Des gens du village. Des amis de Gene et Jean-François.
On a enfourné le cercueil dans le caveau. Une petite construction à un étage et quatre places.
Ici, on ne met pas en terre. On fait du ciment. Et un maçon commence à jouer de la truelle.
Au moment où il pose la dernière brique, venant définitivement murer le compartiment
où l'on vient de ranger ma mère, j'entends un cri affreux, suraigu, déchirant,
d'un animal ou d'un chien que l'on aurait blessé, qui ne semble pas humain,
quand je me rends compte que c'est moi qui viens de le pousser.
Je n'ai aucun souvenir de la fermeture du cercueil sur son visage de cire.
Si j'y ai assisté, ça m'a laissé de marbre. Mais je revois parfaitement l'ouverture dans le mur.
La pose de la brique. Et le tour de main du maçon. Etalant le mortier comme sur une tartine.
Un gars qui faisait son boulot. Proprement. Promptement. Qui emmurait maman.
Et je regarde les haies de cyprès le long de la route. Le corps vide. Les yeux vides.
Je reviens à Perpignan. J'ai 38 ans. Et le cri n'est toujours pas sorti de ma gorge.

La maison de Virginie est celle de ma petite enfance. Du bonheur solaire et insouciant.
C'est chez elle, désormais, et je ne pense à rien de tout cela en sa présence.
Je suis avec elle. Au moment où j'y suis. Et aucun souvenir ne vient interférer.
Mais dans ces dix minutes qui me séparaient du passage du bus, j'ai ouvert une boîte.
Une boîte à chaussures rangée au fond d'une penderie. Au grenier ou ailleurs.
Je ne suis pas triste. Je suis bouleversé. A la découverte de la chaire. De l'harmonium.
Avec ces mots qui me viennent soudain, comme dans une comptine.

Il y a longtemps que je t'aime.
Jamais je ne t'oublierai.

La devanture de la boulangerie. La grille de l'école des filles. Le dessin des vitraux.
Deux vies qui se superposent. Qui me confondent. Me donnent le vertige.
J'aperçois la ferronnerie au loin du clocher de St Jean. Le point de repère. Mon appart.
La couronne de la cathédrale. Le centre-ville. J'y cours. Mon parvis sans histoires.
Qui n'est plein que de la nôtre. Qui n'est plein que du présent. De ton ombre. Ton sourire.
Et de ton corps vibrant. De ton être vivant. D'aujourd'hui. De nous deux. De moi-même.
Du nouveau. De l'ancien. Qui te joue. Qui te jure. De ses doigts. Mon amour. A l'oreille
.



Il y a longtemps que je t'aime.
Jamais je ne t'oublierai
.

 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

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Freeway

Publié le

Toute vie est un tas de cendres. L'automne le rappelle. Et je souffle dessus.
C'est comme une tempête de neige. Des confettis. C'est carnaval avant l'heure.
Après les plus hauts sommets, il faut bien redescendre. Ménage de printemps.
Si vous ne me gardez pas, poubelle. Et au plus bas, la balle rebondit.
Le cœur bien accroché. Pas peur des montagnes russes. L'estomac dans la gorge.
Il y a toujours une porte dérobée. Un passage secret. Changer l'itinéraire.
Pour qui veut. Changer de vie. Tout le circuit. Prochaine sortie.

 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

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