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Tumbleweeds

Publié le

Les nuages défilaient en accéléré. C'est l'effet tramontane.
Sur un ciel bleu insoutenable. Comme dans un film d'Oliver Stone.
Je renverse la tête, regarde le haut des immeubles, le petit clocher de St Mathieu.
Façades jaunes. Façades rouges. Le bleu du ciel. Et les nuages blancs. Effilochés.
Déchirés. Pris dans les pales du ventilateur. Je plisse les yeux. C'est aveuglant.
Je suis à l'abri du vent. Mais au-dessus des toits, il décorne les bœufs.
Et la vitesse de la course des nuages m'étonne autant qu'elle m'étourdit.
Je vous dis. Comme une bande en accéléré. Une bande magnétique. Avance rapide.
En contraste avec le calme de la rue. Où pas un papier gras ne vole. Rien du tout.
Je vacille. Comme lorsque dans un train à l'arrêt, vous avez l'impression d'avancer
au départ du train voisin dans vos fenêtres, j'avais l'impression que la terre roulait.
Qu'elle roulait sur elle-même. Et que j'allais tomber. Le vertige.
C'était le ciel entier qui était emporté. Qui était arraché à la ville.
Et je me suis réfugié rue Neuve, dans la végétation d'une façade connue.
La rue étroite où je rejoignais un amour au balcon des heures humides du petit jour.
Des images des Trois Sœurs. Le whisky ? Cocaïne ? Un film d'Oliver Stone.
Flash back. Décharges électriques. La mémoire s'agite. La pellicule abîmée.
J'ai croisé le regard bleu d'un garçon de l'époque. Et je crois qu'il m'a reconnu.
Un regard que l'on n'oublie pas. Qui me regardait de la même façon. Des années plus tard.
Quai Vauban ? A la terrasse chez Espi ? Il parle à quelqu'un. Penché sur sa tasse de café.
Le regard se lève et se plante sur moi. En quelques secondes. Je suis déjà passé.
Je suis déjà ailleurs. Mais ce regard dans le mien. Agrafeuse. Cloueuse pneumatique.
Les balles d'un silencieux. Perforé. Dans la ville frontière. Le Roussillon. Arizona.
L'époque de la rue Neuve. Mon immeuble rue grande la Réal. Mon studio.
Il faisait des extras. Les Trois Sœurs bien sûr. L'époque de Michel. Tramontane.

Le Conservatoire vieillit mal. Voici un espace à reconquérir. Le plancher à l'arrière.
Penché. Qui n'aide personne à retrouver l'équilibre. A la cavalcade des nuages. Echevelés.
Des chevaux au galop qui fuient un incendie. Tumbleweeds dans les rues d'un Western.
Il fait chaud. La pellicule saute. Surexposition. Le soleil jaune. Le ciel bleu est blanc.
Pour qui veut passer en Espagne. Notre Mexique à nous. Faire un tour chez les putes.
Ramener du tabac. De l'alcool. De l'essence. Tirer un coup à la Jonquère. Oliver Stone.
Une virée qui tourne mal. La Guardia Civil. La nuit au poste. Abus sexuels.
Je marche sur la rue Foch. Je reconnais l'immeuble où Vanessa avait un appartement.
Dernier étage. Je revois l'escalier. J'ai une vidéo. VHS. Je monte la rejoindre.
Les soirées au Mex. Le feu sur les bars. Vanessa a les cheveux attachés. Elle fume.
Sa poitrine dans un tee shirt de l'UNICEF. En tailleur sur son canapé. Les cours de la fac.
Notre-Dame des Anges. Couvent des Franciscains. Et je suis déjà à La Source.
Incrustations sur la pellicule. Des messages codés. L'odeur de plastique cramé du projecteur.
Le film qui est bloqué. Et qui fond à la chaleur de la lampe. Le soleil jaune est blanc.
Et je ne suis plus très sûr de mes souvenirs. Est-ce que je me rappelle de ce que j'ai vécu ?
Est-ce que je me rappelle de ce qu'on m'a raconté ? Les nuits au Mex. Ivre au volant.
Les ravins de la route de Cadaqués. La route d'Argelès. J'arrive devant le Tribunal.
Le steak tartare du café Vienne. Sous le drap agité d'un ciel tourmenté qui se déroule encore.
Est-ce le Palmarium des Années 80 ? Des Années 90 ? Je m'interroge aux cactus candélabres.
La Dalle Arago avait bien sa fontaine. Un mirage au pied d'une tour que je reconnais.
Où maman venait voir le docteur. Docteur, ma mère est morte. L'aviez-vous su ?...
L'accident de voiture. J'ai pété le pare-brise. L'ancienne route de Bompas. Flash back.
Je souris en passant à quelqu'un qui me sourit. La Tramontane me rend dingue.
Le coton emporté dans le torrent d'un ciel d'apocalypse.

Ste Marie la mer. Il fait nuit. Il fait moite. Et je bouffe une chatte. Le crépi à la chaux.
C'est humide. Un prénom. Le whisky. J'ai fait couler un bain. Le matelas pneumatique.
J'ai croisé quelqu'un dans la rue des Frégates. Ce doit être Christian. Ma première éjaculation.
Ramener la voiture sur le disque de frein. J'ai laissé une roue sur le rond-point. Laetitia...
J'ai labouré la route. Sur la bande d'arrêt d'urgence. Warning. Et le marquage au sol. Une ligne.
Et puis deux. Et puis trois. Oliver Stone. Laquelle dois-je suivre pour ne pas me planter ?
Quand ai-je commencé à me raser les testicules ? Et Bruno qui voulait débusquer la toison.
Celle de mes 17 ans. Que j'avais conservée dans un reliquaire. Planqué dans le secrétaire.
Le Super8 ou le 8 millimètres. C'est le film qui a sauté. Sans parler des impuretés.
Impossible de faire la mise au point. Tout est flou. Comme aux volutes d'une Battistoni.
Roma-New York. Et le tabac de la Loge qui n'en commandait plus que pour moi.
Paquets rouges. Façades jaunes. Le ciel est bleu. Et je me tiens à la rambarde.
C'est le temps qui s'envole. Le Lycée Clos Banet devenu Picasso. Contre-plongée.
Et le ciel qui s'éloigne. Les immeubles s'allongent. La Sardane me saigne. Debout au garde-fou.
" Alors ?... On a des problèmes avec sa copine alors on boit ? "... Le Palais des Congrès.
Ils me sortent de la voiture pour me plaquer sur le capot et chercher mes papiers.
Brigade des Stups. Une course poursuite au boulevard Jean Bourrat. Natural Born Killers.
Je cherche le sommeil dans une chambre noire. La clinique de Théza.
Je ne ferai pas l'armée. Et sur la route d'Elne,
les platanes rappellent qu'il y a une vie plus tranquille au-delà des fenêtres.
Le sourire de maman. Ses cheveux en bataille. Tumbleweeds dans les vignes.
Allongés sur la paille. Un parasol s'envole. Et l'on court sur la plage. Ce vent qui rend malade.
Je remonte chez moi. Nous sommes en 2011. Nicolas Sarkozy est Président de la République.
Je m'appelle Philippe Latger. Je n'ai pas fait l'armée. N'ai pas connu la guerre.
Et n'écrirai le mot fin qu'à la révolution.

 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

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