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Quelques acanthes

Publié le

Chez papa. Chez Virginie... je pense à toi.
Je regarde les maisons. Le jardin. La piscine. La terrasse. Ou la vue.
Etre propriétaire. Ce ne doit pas être désagréable. Aménager une vie.
Imaginer un lieu. Trouver le site idéal. Sur la côte. Au soleil. Une ambiance.
Un panorama. Un environnement. Que l'on a plaisir à retrouver au réveil.
Lorsqu'on ouvre les volets le matin. Volets que je ne fermerais jamais de moi-même.
Evidemment, je pense à toi. Je me demande si ça te plairait. Si tu aimerais y vivre.
Je me retrouve chez un pépiniériste... je pense à toi.
Dans les allées parfumées de thym, de fleurs, et de poivre, je déambule, distrait.
Mon amie cherche quelque chose pour son jardin. Et j'observe les acanthes.
Les bananiers et les agaves bleus. Les oliviers. Toutes les variétés de plantes grasses.

Qu'aimerais-tu voir dans le parc autour de la maison ? Pins, cyprès, bambous ?
Décidément, j'y pense sans y penser sérieusement. Ce ne doit pas être désagréable.


Au téléphone, sur le fixe. Le portable sonne. Je ne reconnais pas le numéro.
Je pense à toi. Mais ce ne peut être toi. Qui peut bien appeler un samedi soir ?
Un appel de l'étranger ? Ce n'est pas l'indicatif de la Grèce. Ce n'est pas mon frère.
C'est l'indicatif de l'Espagne. Ce n'est pas mon père. Déflagration dans la tête. Non...
Et si c'était toi !... Je termine ma conversation sur le fixe.
Tout en vérifiant ton numéro de portable. Sur mon répertoire.
Un signal m'annonce qu'on m'a laissé un message. Ce n'est pas ton numéro.
Nous avions convenu : silence radio jusqu'à ton retour.
Je me suis préparé psychologiquement.
J'aurais eu des nouvelles par internet. Au mieux, un e.mail.
Mais j'ose espérer. Si c'était toi.
La conversation est terminée.
Je raccroche. Après avoir nerveusement arpenté tout l'appartement.
Je me précipite sur la messagerie. Bien sûr. L'indicatif de l'Espagne.
Qui d'autre que toi ?
" Bonjour, c'est moi... "
Et je m'écroule dans mon fauteuil de bureau.


A Rosas, il y a de belles villas. Comme à Llança. La Escala. Comme à Ibiza.
J'ai regardé, comme toujours. Et j'ai pensé à toi. Ce ne doit pas être désagréable.
Je pense qu'une maison sur la Costa Brava
n'empêche pas d'avoir un appart à Paris ou à Manhattan.
Je peux rêver. Ça ne coûte rien.
C'est aussi agréable que de penser à toi. Je ne me prive pas.
Ici, je ne rêve pas. Je n'en crois pas mes oreilles.
Je suis dans mon fauteuil de ministre. Bouleversé.
" J'espère que tu vas bien... "
Ô mon amour, comme je m'en veux d'avoir manqué cet appel.
Comme j'aurais aimé te parler. " J'aurais aimé te parler... "
Comme si tu disais ce que je pensais au moment de l'entendre.
Le message est déjà terminé. Pour effacer ce message, tapez 3. Non. Surtout pas. Surtout pas !
Réécouter ? Tapez 1. Un ! Oui, un ! Bien sûr ! Et puis 2, et puis 3, et puis 4 fois de suite.
" Bonjour, c'est moi... " Encore et encore. Bien au chaud dans mon oreille. Les yeux fermés.
Pour effacer ce message, tapez 3. Je me jette sur mon lit. Allongé. Sur le ventre. Amoureux.
Mes fenêtres ouvertes et ma lumière orange. Il fait chaud. Le portable collé à mon oreille.
Je suis en caleçon sur le drap. Je tape 1. Une fois de plus. Je t'écoute. Réécoute.

" Tout va bien... " Et je reconstitue ton image autour de ta voix.
Les yeux fermés. Je reconstitue. Ta peau. Tes cheveux.
Ton odeur. Ton parfum. Contre moi. Je tape 1. " Bonjour, c'est moi... "
7. 8. 9 fois d'affilée. Je vais bien. Tout va bien. Je suis sage comme une image. Je t'attends.
Je caresse le drap. Je pèse sur le matelas. Il fait chaud. Je te cherche. Je t'écoute.
Ce que tu me manques. J'enrage de ne pas avoir décroché.


Je traverse la Place de Catalogne.
La chaleur aujourd'hui, fut caniculaire. Il fait encore chaud.
Quelqu'un me demande sa route. Je m'interromps.
" Oui, voilà, c'est par ici, continuez tout droit. "
Je reprends mon chemin. Je suis en nage. Vous n'avez pas de nouveaux messages.
Je m'engage dans l'avenue de la gare. Pour réécouter vos anciens messages, tapez 1.
Cette avenue Charles de Gaulle dont j'ai pu inspecter chaque phase de rénovation.
Les trottoirs défoncés. Le changement du sens de circulation. Les balises et les grillages.
Les pelles mécaniques. Les panneaux. Les trous béants sur les canalisations souterraines.
Je tape 1. " Bonjour, c'est moi... " Et je marche d'un pas rapide. Parisien à Perpignan.
J'ai vu le remplacement des éclairages publics, peu à peu, entre les hauts palmiers.
L'harmonisation tardive du mobilier urbain avec celui du reste de la ville. Barcelonais.
Et j'avance jusqu'à la Maison de la Région, dans son bâtiment arraché à South Beach.
La Streamline catalane. " J'aurais aimé te parler... " 18. 19. 20 fois. Tapez 1.
J'ai remonté l'avenue l'hiver dernier. Et au printemps. Et encore cet été. 30 fois. 40 fois.
L'inquiétant hôtel particulier d'Emile Drancourt et son portail. J'avance vers ma destination.

Ce Centre du Monde couvert d'échafaudages. Dominé depuis peu par la gare TGV.
Ces gros cubes multicolores alignés le long des voies. Coiffés d'une vague photovoltaïque.
Le bureau de tabac ouvert jusqu'à 22 heures. Le téléphone portable à l'oreille. Mon sourire.
La nuit chaude. Les palmiers et les kebabs. Les voyageurs. Les valises à roulettes. La chamade.


Cet hiver. Ce printemps. Cet été. A l'aller. Au retour. Je pensais à toi.
Le Méditerranée. La porte de l'Or Bleu. L'académie de guitare.
L'impasse Drancourt. Le tatoueur.
Le pas alerte. Une sorte d'exercice physique.
Pour mériter ma dose. Mon footing d'après 20 heures.
Cyber cafés. Boîtes à téléphones. " Vous n'auriez pas un peu de monnaie pour manger ? " ...
Le dôme de verre de la FNAC, au bout de la perspective, d'une voie ferrée plantée de palmiers.
J'allais te retrouver au retour. J'avais le temps d'une douche. D'un coup de fil à mon père.
Et tu monterais me rejoindre dans notre studio. Embrasser le platane de mon étage.
Les supérettes ouvertes le dimanche. Les snacks. Les bistros. Le clocher de l'église St Joseph.
J'ai refait le chemin. Pour la millième fois. Avec tes yeux dans la tête. La détermination.
La plus belle énergie. " Excuse-moi, t'aurais pas une clope à dépanner ? "
Ici, la moiteur a remplacé l'écharpe de janvier. La gare vomit ses flots de touristes.
Et la voie que je suis, c'est la tienne. Celle qui se déroule dans mon oreille. " Bonjour... "
Tapez 1. Mon amour. Que je ne vais pas chercher à la gare. Qui n'est pas au bout de l'avenue.
Place de Catalogne. Le boulevard Clémenceau ou le quai de la Basse. Place Arago.

Je pense à toi. Le matin. L'après-midi. Je compte les jours. Réécoute le message.
Aux colonnes de la Barre. Aux remparts. Aux balustres. Aux pavés. Aux passages cloutés.
J'ai refait le chemin. Dans un sens. Puis dans l'autre. Ne manquant plus de toi.


Je me demande ce que tu fais. Où tu étais quand tu as composé le numéro.
Essaie de sentir dans la voix s'il y a un sourire. L'émotion. D'imaginer l'expression. La posture.
J'entends un bruit de mobylette. De circulation. J'essaie de me représenter le cadre.
Une rue. Le trottoir. Un carrefour. Une cabine téléphonique ?
S'il fait chaud. S'il fait doux. Ce que tu portes.
Je me demande ce que tu as ressenti en raccrochant. Ce que tu as ressenti en m'entendant.
" Bonjour. Merci de me laisser un message et je vous rappellerai. "
Ce que tu as ressenti en comptant les sonneries. Si tu avais préparé quelque chose à dire.
J'essaie de te voir. Et je te vois. Superbe. Sombre. Solaire. Limpide. Timide. Téméraire.
Et je ne peux me résoudre à effacer cette empreinte vocale.
Qui m'aide à habiller le spectre, le silence.
Qui remplit le vide que je caresse sur mon drap.
Et ma carcasse entière d'un curieux fourmillement.
" Bonjour, c'est moi... " Et je t'embrasse.
Et tu continues à me parler sur l'oreiller. Encore et encore.
Je n'avais pas à l'être, mais je suis rassuré. Un cadeau pour tenir la distance. Si près du but.
Un signal bienvenu. Le message reçu. Tu as pensé à moi. Et j'en suis ému. Transpercé. Fusillé.
Quand je pensais à toi, encore tout à l'heure, dans les allées de ce pépiniériste.
Que je pensais à toi, pas plus tard qu'hier, sur les hauteurs de Rosas et sur le front de mer.
Que je pensais à toi pas plus tard qu'à l'instant. Où le portable a sonné. A cet indicatif.
La Escala ou Llança. Ibiza. Cadaqués. Ce doit être agréable. L'été comme l'hiver.
Ta voix dans l'oreille. Avec quelques acanthes et des agaves bleus.
En ouvrant grand, le matin, au soleil, sur la mer, des rideaux, des bras et des volets
que je ne fermerais jamais.

       

 

Philippe LATGER
Août 2011 à Perpignan

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Au miroir de la baie

Publié le

C'est le soleil, ici, qui est orange. Sur la baie de Rosas.
Où l'adolescence libre put faire son lot de conneries.
Moi le premier, ivre au volant. Au retour du Rachdingue.
Où il était possible de plonger nu dans une piscine intérieure.
Dans une caverne de schiste sombre, habillé des seules vapeurs de l'encens.
La terrasse, au pied du dieu DJ, au sommet de sa pyramide aztèque,
à la lumière des flambeaux, d'où l'on dominait le brasier des villes de la plaine.
Cela sentait l'Energy Drink, le médicament fade et le cannabis en sueur.
La moiteur de teufeurs torses nus, coiffés de lunettes et de gel dégoulinant.
Des nuits à la Passarel.la, moins sulfureuses, plus populeuses, inanimées,
où le fantôme de Salvadore n'aurait pu s'aventurer.
Les familles sur le front de mer n'évoquent en rien l'époque des hallucinations.
Même si le spectacle parfois, me fait douter. Pastillas o chocolate.
Des monstruosités humaines qui charrient leur condition sur la promenade.
Gloutonnerie de glaces et de tongs. Boulimie de maillots bradés, de bière et de jamon.
Défilé incessant de coups de soleil malheureux, de jambes lourdes qui traînent les pieds.
Je regarde les visages luisants et rougeauds, qui transpirent aux terrasses des restaurants,
réduites à une rangée de tables collées contre le mur d'une ruelle, où l'air ne parvient pas.
Entre cartes postales, ballons et jeux de raquettes pour les enfants,
la foule avance, tente de se frayer un chemin,
entre ces couples qui dînent en tête à tête, ont choisi la paella,
ou ces parents sans marmailles qui, aux tonneaux, sont à la sangria.
J'essaie de m'extirper de là, en me contorsionnant, en me faufilant, évitant le contact,
m'en sortir sans écraser ce bichon maltais, ni cette petite fille fière de sa robe flamenca,
pour ne reprendre ma respiration que sur l'allée de la Riera Ginjolers qui se jette à la mer.
La rivière couverte, transformée en ample voie piétonne, bordée d'anciens cinémas,
d'hôtels et de marchands de bikinis, m'offre enfin l'iode d'une perspective ouverte.
Pas sur le grand large, puisque nous tournons le dos à la Méditerranée,
mais sur les eaux de la baie, et les brumes de Santa Margarida, qui me caressent enfin.
C'est là que je comprends que la nuit n'est pas encore tombée. Le soleil décline.
Il est énorme. A la loupe d'une atmosphère encore lourde de chaleur.
Et mon corps n'a pas envie de peaux humaines, de confrontations physiques.
Quand la marée désincarnée m'a dégoûté de mes semblables. Overdose.
Je m'élance vers les bateaux qui ont jeté l'ancre. Paisibles et silencieux.

Bien sûr, les congénères qui ont pris ici des vacances méritées,
pourraient être des cousins, des oncles et des belles-sœurs.
Les jeunes gens qui se sont préparés pour sortir après une journée à la plage s'encouragent.
J'en regarde certains. Dans la bande qui chahute à ce bar. J'aurais pu être l'un d'eux.
Des gosses. Heureux de dépenser de l'argent à boire.
Gagner une ivresse qui leur donnera de supers pouvoirs.
A commencer par celui du culot, qui leur permettra d'aborder des filles dans la rue ou en boîte.
Celui-ci, avec sa brosse ébouriffée, dans son débardeur mettant en valeur son bronzage.
Ou celui-là, avec son air important, derrière ses lunettes noires, fumant comme un cow-boy.
Une tendresse pour ces petits blaireaux. Une sorte d'affection fraternelle. Indulgente.
Quand je sais le mal qu'on se donne, à cet âge, pour paraître sûr de soi.
Quant aux nuées de beaufs à poucettes dans leurs shorts ridicules... eh bien ma foi...
je me dis que je ne suis pas à l'abri de devenir comme eux, ou, pire encore,
que je passe probablement déjà pour un beauf, moi-même, aux yeux de certains.
Puisque ce n'est jamais qu'un jugement de valeur. Et qu'après tout, je participe à l'orgie.
Le politiquement correct exigerait de moi que j'écrive ici que je ne saurais juger mon prochain.
Mais. Face au soleil, je dois dire... mon prochain, je m'en moque. Je lui tourne le dos.
Je le laisse à ses patatas bravas, à ses salles de jeux, et à son shopping de fête foraine.
Ayant cette chance immorale de n'avoir plus d'argent, pas d'argent à dépenser, à gaspiller,
en calories dont les enfants n'ont pas besoin, en choses inutiles qui finiront à la poubelle,
je tourne le dos, plus qu'à mes frères, à la société de consommation, frénétique, compulsive,
dont nous n'avons toujours pas épuisé la bêtise, la malhonnêteté, en drogués que nous sommes.
Abstinent par force, je savoure mon aubaine. En cure de désintoxication. Je jeûne.
Face au soleil qui se couche. Derrière les montagnes. Me laissant seul à ma nouvelle addiction.
Il faut bien remplacer une drogue par une autre. Pour ne pas se foutre en l'air. Antidépresseurs.
Mes euphorisants ne sont plus le whisky ou les fringues de marque. La nuit. Le sexe. La fête.
Je regarde le monde basculer dans les ténèbres complices. Et je pense à toi.
Mon coup de fouet. Mon shooter. Mon rail de coke. Adrénaline. Et dépendance.

Sauter dans un taxi. " A l'aéroport ! "
Le Lincoln Center. Denpasar. Et j'en passe.
J'ai fumé moi aussi, comme un cow-boy,
ou cherché à dessiner quelque chose avec un débardeur.
Monaco. Miami. Les filles dans les cages. Où je tournais en rond. Comme ronds de fumée.
Une tendresse pour ces errances. Le mal que je me suis fait. Regrettant celui que j'ai pu faire.
En pensant à celui qu'on se donne pour devenir un homme.
Pour se tenir debout. Ou se sentir aimé.
J'ai renoncé à l'unanimité. J'ai renoncé au plus grand nombre. Au bord de la noyade.
Je suis dépendant aux gens qui m'aiment. Dépendant d'eux. Ce petit nombre enveloppant.
Infiniment aimant. Infiniment présent.
Qui m'habille plus sûrement que les hypocrisies flatteuses.
Les fausses gloires. Les toasts et les embrassades de clubbers qui croient duper leur monde.
J'ai toujours vu clair à ce jeu, même dans les profondeurs extrêmes d'un alcoolisme sordide.
J'ai une dette envers la banque. Plus de cash. Plus d'argent. Et j'ai pu remonter à la surface.
Me sortir du bourbier. Me contraindre à renaître.
Me sauver du whisky qui remplaçait mon sang.
A ma banque, je dois la purge.
A ma pauvreté, je dois ma liberté nouvelle. Et mon indépendance.
Je leur dois mon amour. Je leur dois la rencontre.
Je leur dois ton prénom et mon plus beau sourire.
Je leur dois le soleil orange déclinant sur la baie.
Débarrassé de l'urgence de paraître, de briller. De prouver quelque chose.
Quand je ne suis nulle part ailleurs qu'avec toi, aux pénombres d'un studio.
Que je n'ai plus à être aimé de personne si je suis aimé de toi.
Qu'il n'y a plus de panique. De précarité. Que rien n'est nécessaire.
Sinon le corps que j'embrasse. En temps réel ou différé. Eternellement.
Les flambeaux du Rachdingue m'avaient impressionné.
La volupté de la fête. Et tous ses possibles.
Comme les alcôves du Delano. Ou les arceaux du Showcase. Et les piercings du Splash.
Je ne regrette rien. De cette cage aux lions et ses cerceaux en flammes. Où je faisais le beau.
Mais je le sais aujourd'hui, seul ton regard me voit comme je suis. Ou comme j'aimerais être.
Démaquillé. Le clown a posé son faux nez et ses gadgets débiles. Toutes ses farces et attrapes.
Je n'ai pas peur d'être vu. Ou seulement, de n'être à la hauteur de ce que tu penses voir.
Ce que tu vois me convient. Quand c'est ce qui me semble le plus proche de ce que je crois être.
Et que je deviens ce que tu vois.
Que je deviens ce que tu pensais que j'étais, à mesure que j'y crois.
Puisque je ne savais plus qui j'étais jusqu'à ce que tu me croises.
Je me trompe peut-être. Ça n'a pas d'importance. Tu ne te trompes pas.
Et ce que je suis, maintenant, grâce à toi, me dépasse.
Quand tu connais le pire. Que je ne te cache rien.
Que j'ai pris le risque de t'effrayer ou de te perdre.
Quand tu n'es pas au plus près du centre de moi-même,
mais pile en plein cœur. Au beau milieu.
Que je me régénère autour de cette graine.
En couches concentriques. Plus robustes que jamais.
Dépollué. Décontaminé. Toujours étonné d'avoir l'attention d'une personne de ta qualité.
Que j'admire. Que j'adore. Et je me reconstruis. Sur ta confiance. Sur ton amour. Inespéré.
Et, sur cette base, l'homme que je deviens, est celui que j'ai toujours rêvé d'être.

Je regarde le château sur son rocher.
La montagne précipitée dans la baie.
A l'opposé du couchant. Les palmiers découpés sur le miroir de l'eau.
Les silhouettes anonymes. Tout en ombres chinoises. Je respire ma vie.
Au bord du monde, dans mon dos, qui ne sait rien de moi quand je sais tout de lui.
Je pense aux changements que je salue. Qui ne sont que progrès. Et que je m'améliore.
Quand j'accepte d'être heureux. Quand j'accepte d'être vivant. Que j'ai fait la paix avec moi.
Je ne me bats pas pour te plaire. Mais pour me plaire à moi-même. Et accepter ton amour.
Quand le mien t'est acquis. Quand je dois me convaincre de mériter le tien.
Comme le sculpteur voit avant nous le bonhomme qui était caché dans un grand bloc de marbre,
tu as vu avant moi qui j'étais, et je me tiens sur la plage, satisfait à l'idée d'être ton œuvre d'art.
J'ai de la valeur puisque j'en ai à tes yeux. Quand c'est la seule qui puisse en avoir aux miens.
Aucun autre jugement ne peut m'intéresser. Aucune autre impression. Aucun autre ressenti.
Drôle de cocaïne. Quand je me fous, désormais, de ce que l'on peut penser de moi.
Détourne ton regard et je n'existe plus.
Quand il est la clé de mon émancipation. Et de ma liberté.
Au milieu des odeurs de fritures, de sucre mélangé, d'eau de toilette et de gasoil bruyant,
je vais dans le désordre d'un été finissant, sachant que je suis au seuil de mon Printemps Arabe.
Je sais que j'existe quand j'existe pour toi.
Et j'avance sur mon chemin, indifférent aux diversions.
Ma mère se demandait, angoissée : " Quel homme t'apprêtes-tu à devenir au juste ? "
Horrifiée de ne pas me connaître.
Quand j'étais incapable, à 22 ans, de la rassurer avant son départ.
Quand je ne me connaissais pas moi-même.
Et j'en étais meurtri. J'en suis mort avec elle.
Heureux qui comme moi a fait un beau voyage.
Je suis rentré au port et tu m'y attendais. Avec un lot étrange d'étranges révélations.
Je renais. Me construis. Sur ta confiance. Et ton amour. Inattendus. Inespérés.
Et sur la baie de Rosas, j'ai enfin de quoi répondre à la question de ma mère.
Quand je deviens, grâce à toi, l'homme que je m'apprêtais à être.
Celui qui semble te plaire.
Et qui ne me déplaît pas.

 

Philippe LATGER
Août 2011 à Perpignan

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Antraigues

Publié le

Allain Leprest est mort un 15 août.

 

Philippe LATGER
Août 2011 à Perpignan

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Santa Espina

Publié le

Ce n'est pas un appel aux arènes. Mais les cuivres rutilent tout autant.
Une flopée d'instruments à vent, enrhumés, fait trembler, d'une seule voix,
les platanes camouflés aux façades de cayrou.
Un souffle violent venu défier la Tramontane en personne.
Nasillardes, suraiguës, stridentes, les alarmes de hautbois s'époumonant,
viennent sonner le branle-bas de combat, viennent sonner la charge.
Une armée de bergers furieux, descendus de la montagne,
un bataillon de pêcheurs écumants, arrachés à la mer,
des corps de vignerons impétueux, prêts à prendre les armes.
Tous convergent au tocsin, relayé par le feu, aux sommets de la plaine,
que les tours à signaux font fumer des pics environnants.

Madeloc. La Massane. Tautavel. Et le peuple s'unit.
Faire front ou narguer la menace.
Déposer les sarments. Les bâtons. Les filets.
Pas pour prendre les armes, mais se prendre la main.
Tibles et tenoras, de concert, décoiffent les roseaux, les lauriers, les palmiers.
Chassent les étourneaux, les pigeons et quelques échassiers.
Font gronder la terre. Bravent l'incendie. L'invasion. Comme lion rugissant.
Exaltant les gens du pays en inspirant leur souffle. L'expirant décuplé.
Hommes et femmes, et vieillards, et enfants, qui viennent s'épauler,
se porter à bout de bras, en un repli sur soi. Bien qu'ouvert. Au reste du monde.
C'est l'instinct de survie, s'ils vous tournent le dos, puisque c'est une ronde.
Mais le corps étranger qui se glisse entre deux est sitôt intégré.
Aucune greffe n'est rejetée. On ne regarde pas qui vient briser la chaîne.
Qui prend le train en marche. Le macro-organisme ne cesse de s'amplifier.
Pêcheurs, vignerons et bergers, ne feront pas la guerre, mais ils résisteront.
De ce pays de vent, ils ont hérité d'une épaisse souplesse.
Identiques à ces haies de cyprès, qui plieront, sans ne jamais casser.
Avec opiniâtreté, têtus comme des mules, ils avancent sur leur chemin escarpé.
Sans savoir où il vont, mais sachant fermement ce qu'ils ne veulent pas perdre.
Perméables aux visites du dehors prêtes à s'aventurer dans leur mêlée compacte,
ils ne renonceront jamais à tout ce qui les tient, lorsque, plus qu'une communauté,

ces âmes solidaires, à travers les siècles et les déchirements, forment une nation.

Ils affluent de partout. Descendent de chez eux. S'arrêtent au retour du marché.
Ces dames posent leur panier plein ou leur sac, comme une contribution,
au centre de ces arènes sans taureaux,
pour se glisser entre deux êtres qu'elles ne connaissent pas.
Qui ne sont peut-être même pas d'ici. Mais qui sont de l'ouvrage. Et qu'elles empoigneront.
Peu importe qui tu es. Tu es maillon de la chaîne. Et l'espace d'une danse, le monde est connecté.
C'est la vague du smurf, du popping, avant l'heure, où l'énergie circule à qui se prend la main.
La rage d'exister et le volontarisme, sur la pointe des pieds, quand l'union fait la force.
La ronde nombriliste d'un peuple narcissique. Un ballet collectif. Ou chacun peut se voir.
Mieux que seul. Mieux qu'à deux. Chacun peut s'observer et mériter sa place.
Comme des christs sans croix, les poings cloués au ciel, ils se donnent aux autres.
Participent au projet. C'est un esprit d'équipe. Où la boucle est bouclée.
Un homme se glisse entre deux femmes. On ne regarde pas qui vient briser la chaîne.
Puisqu'aussi vrai que cet arbre peut plier au vent sans ne jamais casser,
que ce peuple peut être emporté loin sans ne jamais se déraciner,

jamais la chaîne ne se brise. Elle gonfle comme la pâte. Se répand comme une tache d'huile.
Gagne du terrain. En protégeant son cœur. Et le panier à provisions.
Les bras tendus, vers le bas, vers la terre, les épaules arrondies, la tête droite, et tranquilles,
comme un seul homme, soudain, ils lèvent les poings ensemble,
comme soulevant des montagnes, dansent l'effort collégial,
hissant des charges ou le bronze des cloches, se hissant eux-mêmes,
pour s'élever dans une œuvre commune, où Dieu, tout à coup, peut prendre sa retraite.
L'Homme se prend en main. Il fera son chemin. Têtu comme une mule.
Cultivera la terre. Pêchera le poisson. Nourrira sa famille. Préservera l'espèce.
Comme tortues des légions romaines, les dos sont boucliers, pour fortifier le centre.
Pour abriter la flamme, du vent et des vandales, envelopper le feu porté par une langue.
Le blizzard de la guerre, le sirocco des bottes, n'ont pu l'anéantir. Elle brûle toujours.
Aux sorties de tunnels où le pieu est tombé, la langue était intacte et la mêlée compacte,
les deux versants d'un peuple pouvaient se retrouver, et le flabiol léger se remettre à chanter.

Ce n'est pas l'appel aux arènes, que barrissent les trombones, que grondent les fiscorns.
Ni le chant des Sirènes. Quand ce n'est pas non plus, en rien, celui du cygne. Qu'on se le dise.
Les hautbois aveuglants, assourdissants de lumière, violents comme Juillet et la couleur du sang,
à peine supportables, déchirant les tympans comme la chair de la pierre, à fendre les bourrasques,
lacérer la caillasse de quatre traînées rouges, donnent la chair de poule et hérissent le poil.
Agaçant, entêtant, le son promet l'ivresse, comme au bec du pourou. S'encastre dans le crâne.
L'effet est merveilleusement âpre, aussi aigre qu'éclatant, à cette vague digne de rafales et tempêtes.
Aussi furieuse. Aussi têtue. Qui fait tourner la roue de ces christs sautillants, délestés de leurs croix.
L'éolienne est une farandole. Qui n'a pas de début. Et qui n'a pas de fin.
Qui croît à mesure des élans de passage. Et c'est le poing en l'air que la fierté se danse.
Un art collectiviste. Celui des Castelers. Quand on n'arrive à rien sans le soutien des autres.
Quand on soulève plus lourd, que l'on monte plus haut, si l'on s'y met ensemble,
les garçons et les filles, les jeunes et les aînés, les riches et les pauvres, sans distinction aucune.
Un art collectiviste. En des terres, toujours révoltées, plus anarchistes que communistes.
Toujours en résistance, toujours entre deux chaises, toujours sur le fil, entre deux royaumes,
ne pouvant reposer le talon trop longtemps, sur un tapis de braises, toujours en mouvement,
contre l'un, contre l'autre, appartenant aux deux, à aucun à la fois.
A Barcelone. A Gérone. A Figueres. A Perpignan. Aux barques de Cadaqués. De Sitges.
A celles de Collioure. Le tambori frappe la coque. Ou à la porte. Soutenu par la basse.
Puisqu'il n'y a pas qu'aux voiles qu'il est besoin de cordes.
Des pas de Madison ne se font pas en ligne.
Quand les lignes, on le sait, n'ont aucune chance au front.
C'est sur le cercle que les flèches ricochent. Que les coups rebondissent. Sans atteindre le cœur.
Le hérisson en boule ne craint pas l'extérieur. Une fois dans l'arène, vous êtes ici chez vous.
Protégés des assauts par des haies de cyprès, où les jardins fragiles ont tout pour prospérer.
Les grands frères porteront les petits sur leurs larges épaules. Et nous serons heureux.
Provisions à l'abri. Quand tout le monde a sa place, sa fonction, et donc sa raison d'être.
Quand tout le monde, à son poste, comprend l'intérêt de jouer collectif.
Et si le don de soi est proche du sacrifice, il est aisé de voir autant de christs en croix.
Le genou relevé, il n'y a plus d'épines, mais ils restent, échaudés, sur la pointe des pieds,
bras tendus, les poings fermés, haut, au-dessus de leurs têtes, de Prades à Tarragone,
ouvrant autant de ponts que de V de Victoire, suspendus au tempo.
D'un pays unifié à travers la frontière, à travers une langue et leur obstination,
ils ne sont pas sujets mais forment la couronne.
Quand la fraternité ne tolère aucun roi.


 

Philippe LATGER
Août 2011 à Perpignan

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Et de treize...

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En conversation avec B. Au téléphone. Je viens de raccrocher.
Faisant les cent pas dans l'appartement, comme je fais toujours l'appareil collé à l'oreille,
je suis revenu me poster, plusieurs fois, en bout de piste, à mes garde-fous. Sur la rue.
Avant de repartir jusque dans la salle de bains. Ne pouvant aller plus loin.
Je jette un œil indifférent sur le parvis, concentré sur ce que m'explique mon amie.
Et je retourne jeter un œil tout aussi indifférent dans le miroir fixé au-dessus du lavabo.
Je proteste en me lançant à nouveau dans l'autre sens, sur la lumière en façade.
" C'est peut-être moins évident à Perpignan qu'à Paris ou ailleurs, mais...
des célibataires, crois-moi, ce n'est pas ce qui manque ! " Et je déroule des arguments.
Avant d'être stoppé net à ma porte-fenêtre. Je ne perds pas le fil de la conversation.
Je viens de raccrocher. Et je retourne vérifier ce qui ne fut qu'une impression.
Je scrute le ciel. Mais oui, bien sûr... C'est aujourd'hui !

Satie est déjà loin. Envolé dans les profondeurs de la nuit.
Une nuit bien trop claire pour être honnête. Et je me suis précipité dans l'escalier.
Précipité dehors pour aller la chercher. Pour la voir de mes yeux. Ma merveille.
Ma mer d'huile à la baie d'Argelès. Ma nuit d'été et d'espoirs prodigieux.
Accrochée au-dessus des gradins vides d'un Campo Santo désert et inquiétant.
Elle boit un peu quand j'ai arrêté début 2010. Je ne lui en tiens pas rigueur. Je souris.
Elle est belle. La treizième. Et je l'aime. Je l'adore. Je l'embrasse. La treizième ?...
Elle éclaire doucement les installations privées de lumières artificielles.
Le Campo Santo plongé dans le noir. Dirait-on... mais c'était sans compter sur elle.
Qui fait cette clarté grise, pas tout à fait blanche, qui rend tout délicieusement irréel.

Je ne saurais dire d'où me vient cette manie. D'aller et venir.
De tourner comme un lion en cage dans l'appartement, quand je suis au téléphone.
Je me vois Cours de l'Yser, à Bordeaux. Rue St Timothée à Montréal.
Le même ballet. Le même cirque. Rue Cyrano de Bergerac. Le Square Carpeaux.
Rue Alfred de Musset ?... Non. Pas rue Alfred de Musset.
Pas même dix mètres carrés. Encombrés de surcroît. Impossible.
Mon bureau y tenait à peine. Aucun recul pour mon fauteuil de ministre. Le lit...
Je n'avais que cette fameuse fenêtre pour faire mes cent pas. A ma place.
Ici, en revanche, je peux m'en donner à cœur joie. J'ai un beau dégagement.
J'y ai pensé quand je l'ai découvert, lors de la première visite, avec la fille de l'agence.
J'ai l'ai tout de suite arpenté, d'un mur à l'autre, pour apprécier l'espace gagné.
Fou de joie. Ravi du volume. De la surface. Et des kilomètres à parcourir.
Je prépare un café. Je repars dans la salle de bains. Je surveille le poil, les points noirs.
La blancheur des dents. Sans m'y attarder. Je repars sur la rue. Les lumières allumées.
Reviens chercher un sucre. Sans ne rien lâcher des arguments que j'oppose.
B. est une amie. Je dois la convaincre, la rassurer, l'encourager...

La treizième lune. Te rends-tu compte ?
Elles ne sont pas nombreuses, mon amour, mes histoires d'amour qui ont tenu plus d'un an.
Je sais bien qu'il ne s'agit pas de compétition, de performance ou de record à battre.
Mais, tout de même, je suis assez ému, assez impressionné, quand je la vois briller sur la ville.
Venue me rappeler que le temps a passé sans ne rien abîmer de notre détermination.
Elle est là pour me dire combien cette histoire est révolutionnaire. Sublime. Miraculeuse.
Et si le temps ne peut rien contre l'intensité de nos sentiments, la violence de notre attachement,
il sert à mesurer leur force de résistance,
quand elles tiennent la distance, et que je m'en émerveille.
Le temps n'aura servi qu'à cela. Prouver que nous avons su lui résister. Lui échapper.
Et les lunes égrenées, commémorent chaque fois la date historique de notre coup de foudre.
Avec le même panache. Avec la même conviction. La même sauvagerie.
Elle me paraît complice. Lorsqu'elle fut présente. Unique témoin de l'accident.
Et je suis heureux de retrouver avec elle, l'excitation farouche que l'on porte en soi,
au seuil des plus grands bouleversements. Cette voluptueuse frayeur à la perte du contrôle.
Quand l'on consent à lâcher prise. Quitte à se perdre tout à fait.

Il faut dire à B. que la roue tourne.
Ou, comme me le disait Dorothy Leigh : " Il ne peut pas pleuvoir tout le temps ".
Je pourrais ajouter : je sais de quoi je parle !
Je suis bien placé pour le savoir. Ou encore, tu peux me croire sur parole.
Je l'écoute. Laisse ma tasse dans l'évier. Passe un doigt sur la poussière d'une étagère.
Continuant ma trajectoire jusqu'à la dernière frontière. Mon dernier mur. Dead End.
Miroir. Cheveux blancs. Ok. I don't care. " Demain est un autre jour " ...
Je m'en veux. Je me le dis en repartant vers mes fenêtres. J'aurais pu trouver mieux.
Je sens que je n'ai pas été convaincant. Quand j'aimerais qu'elle soit heureuse.
Ne suis pas sûr que je puisse lui jeter mon bonheur à la figure, même à titre d'exemple.
Je croise un regard dans la rue. Je perçois une lumière. Un sourire. Quelque chose.
Je me reprends. C'est pour cela que je repars aussitôt. Pour rester concentré.
Pour rester avec elle. Suivre son raisonnement.
J'allume une cigarette. Pour les mêmes raisons.
Et repars dans cette marche qui ne me mène nulle part.

D'où tu es, tu la vois peut-être aussi. J'aime cette idée.
J'ai d'abord situé le halo. Visible depuis mon garde-fou. Deviné sa position.
Je ne suis sorti que pour cela. Pour la voir de mes yeux. Pour l'avoir dans la tronche.
Je n'ai pas quitté Perpignan depuis plus d'un an pour cela. Aussi dingue que ça puisse paraître.
Pour me vouer à ce culte païen. A cette adoration de la lune. Symbole féminin. Ou de la nuit.
Quand j'adore le soleil tout autant. Et que je suis heureux de pouvoir l'être en permanence.
Le jour et la nuit. Qu'à chaque heure, j'ai un dieu à vénérer, à remercier. L'été. L'hiver.
Pour les bienfaits qu'il m'accorde. Pour sa générosité. Et son indulgence.
La nuit, c'est une déesse. Qui croît et décroît. Selon ses phases. Symbole féminin.
Différent de celui de la Vierge des vierges. Qui incarne autre chose. Tout aussi mystérieux.
La lune ne s'embarrasse pas de la pureté.
Elle boit. Elle est pleine. Elle est vieille comme le monde.
La morale, c'est pas son truc. Elle ne nous juge pas. N'a pas idée de ce que peut être un péché.
Son job, c'est de se taire. De garder les secrets. De provoquer les marées. De faire hurler le loup.
D'inspirer des chansons et de me rendre chèvre. Quand je lui cours après.
Pour rester concentré. Pour rester avec toi.
Pour des lunes encore au plus près du soleil.



Philippe LATGER
Août 2011 à Perpignan

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Suspendu

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Les marteaux sur les cordes. Le piano. Pas de vent dans les branches.
Si je jouais, là, tout de suite. Ce ne serait pas très gai. L'ivoire du piano.
Je ne suis pas malheureux. C'est juste le cœur qui soupire. Immobile.
Le feutre des marteaux. Il ne pleut pas encore. Les cordes du 15 août.
La fête de la Vierge. La Vierge des vierges. Ste Marie priez pour nous.
J'attends l'orage. J'attends que ça craque. J'attends que tout s'écroule.
Satie. Gymnopédie. Le pédalier. Le tabouret. La laque noire.
Fenêtres ouvertes. Il n'y a pas d'air. Je perçois un film de fraîcheur.
Fin comme du papier à cigarette. Presque transparent. L'humidité.
L'orage n'est pas loin. Sous mes doigts. Dans le ciel. Les nuages. De fumée.
Edvard Grieg. Manuel de Falla. Maurice Ravel. Je cherche de l'aide.
Le capot ouvert. Les mains dans le moteur. Les mains dans le cajon.
La lumière a changé. Ma perception du monde. Mon interprétation.
La note est suspendue. Elle se balance. Au bout de la corde.
Je ne suis pas malheureux. J'ai l'angoisse du calme. Me tarde la tempête.
J'attends que ça craque. Que ça tonne. Que ça pète.
Puisque je n'ai pas tes bras. Que je n'ai pas mon piano. Il me reste les mots.
Qui reconstituent tes bras. Les notes de sept octaves. Qui ne remplacent rien.
Mais me sortent d'un gouffre. Un gouffre de silence. Et d'immobilité.


 

Philippe LATGER
Août 2011 à Perpignan

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La mer monte

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J'ai cru retrouver des quartiers de Budapest.
Des quartiers de Prague. Entre le Lycée Arago et l'avenue de la gare.
Des maisons inégales. Des maisons cossues. Et des chats dans les rues.
Quand il y a des matous, c'est bon signe. Signe que c'est tranquille.
Il fait encore chaud. Une pharmacie indiquait 30°. Un nouveau crépuscule.
Et des haies de lauriers en fleurs, grands comme des arbres, sur la fraîcheur de la Basse.
Des Catalans s'installent dans un appartement. Catalans d'Espagne. Catalans du Sud.
Une maison blanche aux volets bleus. A quelques encablures du Centre du Monde.
Mais à l'écart de l'agitation, de la circulation, et des regards indiscrets.
Je visualise la taille de ma ville. Ce que l'on peut voir depuis la terrasse chez Laetitia.
Sur son tertre de la Place Cassanyes, sous les toits de son immeuble.
Le Palais des Rois de Majorque à gauche. Le clocher carré de la Réal.
La carcasse de l'église des Carmes, éventrée, plantée au milieu de l'Arsenal.
Silhouette gothique, étrange, côtoyant celle d'un palmier magnifique, nord-africain.
La cage à oiseaux de la Cathédrale. Pour m'indiquer la situation de mon studio.
Et à droite, le clocher de briques de St-Jacques. Derrière lequel on peut deviner la mer.
Au-delà, les Corbières. L'aéroport. Le Ribéral. L'étendue de la plaine. Le Canigou.
Je me sers en marchant de ce panoramique pour m'aider. Comme des cartes et des plans.
De ce que j'ai vu cent fois avant d'atterrir, depuis mon hublot d'avion.
Pour m'aider à prendre de la hauteur, sortir de mon corps, opérer ce zoom arrière,
et prendre la mesure des choses, avec une pointe d'angoisse dans le ventre.
Il n'y a rien au-delà des limites de Perpignan. Le monde s'est réduit au seul Roussillon.
Et l'humanité à 300.000 habitants. Ceux de l'agglomération. Sans compter les touristes.
C'est un peu mince. Et ça m'effraie. Mais une pensée me réconforte. En creux.
J'ai déjà ressenti ce vide ailleurs. A Barcelone. A Montréal. A New York.

Times Square n'est pas si grand. Et en sortir donne une drôle de sensation.
L'impression que le reste de Manhattan est aussi sombre que vide. Un peu désert.
Cela ne dure pas longtemps, mais c'est une conséquence de la surexposition.
Il faut le temps aux yeux de se remettre. Comme après avoir regardé le soleil en face.
Je ne suis pas revenu aux Etats-Unis depuis quatre ans déjà. Mais je me rappelle très bien.
Marchant sur la Fifth Avenue, comme dans SoHo ou à la pointe sud de l'île, à Wall Street...
L'idée qu'au-delà de la skyline du New Jersey sur l'Hudson. Qu'au-delà de Lady Liberty.
Au-delà du pont Giovanni da Verrazzano. Il n'y a rien. Le vide. Le néant.
Et tout à coup, le gros million d'habitants de cette île ne pesait plus très lourd.
Les 8 millions de la ville n'y faisaient rien. Ni les 20 du Grand New York.
Et soudain, dans le quartier de la gare de Perpignan, ce souvenir m'apaise.
Etre dans les rues de Manhattan ne soulagerait en rien cette mélancolie crépusculaire.
C'est en moi que je suis enfermé. Et non dans ma petite ville natale.
J'aurais la même angoisse à Montmartre ou à Londres. Peu importe le lieu.
Le vide que je ressens est celui de ton absence. Qui alourdit mon corps. Mon pas.
Et un cœur, qui ne saurait fonctionner à la seule énergie solaire. Je le crains.
Les lignes d'horizon ne sont plus les lignes de protection d'une histoire d'amour.
Mais celles qui me cachent le monde extérieur, où tu évolues sans moi. Loin...
Les murs de protection se sont retournés contre moi.
Pour me barrer la route. Et m'empêcher de vivre.

La lumière orange est revenue. Jusque sur le lit qui aura pris cette même couleur.
Adieu Prague et Budapest. Adieu Times Square et Montréal. Adieu Paris.
Je suis au Centre du Monde. Où des trains arrivent. Où des trains s'en vont.
Je me fous d'Ibiza. Je me fous d'Izmir. Je me fous de South Beach.
Je me fous des vacances et des journées de plage. Je veux mon soleil.
Pas celui avec qui j'ai encore fait des cochonneries tout l'après-midi.
Celui avec qui je baise dès que l'été, digne de ce nom, le ramène sur ma peau offerte.
Pas ce chargeur de batteries, qui, avec mes désirs, réveille hélas ma frustration.
Le bain de soleil. Ok. C'est fait. J'ai bronzé la couenne de la bête. Aéré l'animal.
Et pour un peu, je pourrais physiologiquement affronter un nouvel hiver sans sourciller.
Non non. Je parle de mon soleil à moi. Celui qui me donne une raison de vivre.
Et au coucher de l'un, je prends conscience de l'absence de l'autre.
Et c'est là que les murs de la ville se resserrent sur moi. Les Corbières. Les Albères.
Tout se rapproche. La mer monte. Je manque de place. Je manque d'air.
Quand rien ne bouge. C'est en moi que l'étau se resserre.

Allons... Quinze jours ne sont rien. Ils auront filé comme l'éclair.
Leur terme viendra bien assez tôt. Je dois profiter de cette douleur.
Profiter de ce manque. Le prendre à bras-le-corps. L'embrasser. De toutes mes forces.
Je ne veux pas de Doliprane. Je ne veux pas de Stilnox. Je veux sentir les choses.
Les bonnes et les mauvaises. Quand je les regretterai toutes dans la tombe.
C'est aussi ça, être vivant. La frustration. L'ennui. Le manque. L'impuissance.
Et, en retrouvant la Palmarium qui vient à s'éclairer, timidement, dans mes yeux éteints,
je sais bien que j'aime cette douleur dans le ventre. Ce manque de toi. Délicieux.
Ces jours où nous ne sommes pas ensemble, ne sont pas perdus pour tout le monde.
Puisque je pense à toi. Puisque je t'écris. Puisque ce manque me hurle qui tu es.
La place que tu as dans ma vie. Dans ma structure. Dans mon espace. Dans ma chair.
Je prends la mesure de l'étendue de la ville dans la plaine. Comme celle de mon amour pour toi.
Je prends avec bonheur le picotement dans ma poitrine, comme celui de mes coups de soleil.
Puisque je sais que tu m'aimes. Il ne s'agit que de manque. Nous nous retrouverons.
Il faut être patient. Et je t'écris. Pour ne pas avoir à l'être.

 

 

Philippe LATGER
Août 2011 à Perpignan

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Bois des tropiques

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Le soleil blanc. Le ciel blanc. Juillet était seulement en retard.
Sur un plancher de bois exotique où s'est découpé un rectangle d'eau,
un transat soutient mon corps serré dans un slip de bain beaucoup trop large.
Je suis léger comme un nuage en formation. Je m'évapore à la cuisson.
Chaque muscle est pulvérisé par la chaleur. Et moi, je flotte.
Les paupières écarlates sur mes yeux. Où se dessinent des choses bizarres.
Les radiations traversent les tissus. Et font frémir mes H2O.
Cette eau dont je suis fait. Qui se diffuse dans l'air et viendrait à pleuvoir au prochain orage.
Mon corps est une éponge. Que je trempe dans l'eau. Celle de la piscine. Turquoise.
Que je plonge et que je sors. Que je ménage. Que je vais étendre au soleil du transat.
Sur un plancher de bois érotique où s'est découpé un rectangle d'eau. En nage.
Pourquoi n'es-tu pas là ? Quand je suis d'humeur à te manger le sexe.
Quand je suis brûlant de désirs pour le désir. Brûlant de désirs pour le plaisir.
Pourquoi n'es-tu pas là ? A cette heure où je suis beau. Où mon corps exulte.
Où j'aurais pu tendre ma main pour trouver la tienne. La porter à ma bouche.
Rapprocher ton transat du mien. Te faire rouler sur moi. Nous faire rouler dans l'eau.
Comme rouleaux de vagues et d'océans indiens. De ma langue autour de la tienne.
Autour de ton sexe. Dans un ciel blanc de neige, de tempêtes de sable et d'affreuses moussons.
Où j'aurais pu te manger. Ton corps tout entier. J'ai une faim de loup.

Mon corps supporte à peine les vêtements que j'ai dû mettre.
Sur mes os. Sur ma peau. Beaucoup trop large.
J'ai traversé la ville. J'ai traversé le parc. Pour rentrer chez moi.
Le square d'ombres et de fraîcheur où se dressent de majestueux palmiers.
De ceux que l'on trouve à Santa Monica. Perdus au milieu de platanes géants.
La Californie en Catalogne. Quand je remonte de la plage. Du soleil. Du zénith.
Des brûlures sur les joues, sur le nez et les épaules. Mes ongles sont devenus blancs.
Le soleil a criblé la voûte des arbres de balles, pénètre en rais de lumière verticaux.
Pour perforer les pelouses d'éclaboussures incandescentes. Où je te ferais bien ta fête.
Je suis d'humeur à brouter le gazon. A passer la tondeuse. Sentir l'herbe coupée.
Et le moindre jet d'eau me donne des idées indécentes.
Pourquoi n'es-tu pas là ? A cette heure où la nature est une orgie d'énergies, de pulsions.

Quand le monde se reproduit, se régénère, s'ensemence au feu de l'origine. L'explosion.
Où l'obscurité cherche la clarté. Où la violence cherche la douceur. Où je te cherche.
Où le soleil éventre les feuillages. Où l'eau pénètre la terre. Le mouvement.
La vitesse. La pénétration. Dans l'air. Aérodynamique. La Streamline. Le vertige.
Et gorgé de chaleur, la peau cuite, je m'enroule aux écorces abîmées.
Traversant l'oasis. Au cœur de Perpignan. Qui ne manque de rien.
Ou seulement de toi.

Les nus de bronze de Maillol m'ont laissé de marbre.
Les allées me conduisent à la Cathédrale et à notre havre de paix.
Je dois me doucher. Faire baisser la température du corps.
A ma main qui me savonne, j'ai toujours cette question. A l'érection.
Pourquoi n'es-tu pas là ? Quand je suis d'humeur à devenir gel douche.
A mousser sur le moindre centimètre carré d'une surface physique. Erogène.
Caresser. Shampouiner. Malaxer. Le pouce tendu comme lame de rasoir.
Le massage de la cuisse. Des dorsaux. Je suis une coulée d'écume. Le jet de crème.
Pour hydrater la nuque. Pour apaiser ma barbe. Pour apaiser tes jambes.
Mes doigts pétrissent la pâte. Les muscles comme balles antistress. Ruisselant.
Lorsqu'il me faut sortir goûter à un autre plaisir. Celui de me sécher.
Pourquoi es-tu ailleurs ? Ailleurs que sur cette terrasse de bois exotique.
Ailleurs que sur les pelouses du parc. Ailleurs que dans ma cabine de douche.
Ailleurs que dans cette serviette. Vert tilleul. Que je noue sur mes hanches.
Quand nous devrions célébrer l'été. Ensemble. Le dévorer. A pleines dents.
Quand je marche pieds nus dans un studio ventilé. A chercher ta silhouette.
Me frictionner la tête. A ma fenêtre. Te chercher dans le canyon de la rue.
C'est l'odeur du soleil sur ma peau. Et celle du gel. Parfum bois des tropiques.
L'odeur du sable. L'assouplissant. Ou l'eau salée. Dans tes cheveux.

La serviette de plage. La serviette de bain. Tout est étendu.
Comme moi sur les draps. Nu. Regardant la chaleur peser sur le plafond.
Le rapprocher de moi. M'écraser de sa masse. Défoncer le sommier.
Pourquoi n'es-tu pas là ? Je n'aurais eu qu'à tendre le bras. Qu'à tendre les doigts.
Me tourner sur le flanc pour pouvoir t'admirer. Me voir dans ton regard.
En train de te regarder.
Ton sourire me calcine.
Et je suis crucifié.
Il faut que je t'embrasse.
J'ai une faim de loup.

 

Philippe LATGER
Août 2011 à Perpignan

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Ile aux trésors

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La Taverne du Maître Kanter a ouvert ses parasols en terrasse.
A deux pas, une foule de plagistes attend le passage des bus pour la côte.
Sur ce terrain de pavés roses, tout penche vers la Porte Notre-Dame.
Ignorant le désordre de la faune aoûtienne, débraillée, dissipée, impatiente,
des garçons de café installent des couverts sur les tables.
L'établissement s'est logé dans le flanc du vieux cinéma, Art Nouveau,
récemment rénové, qui a fêté ses cent ans cette année.
Le Cinéma du Castillet ouvrit ses portes en 1911, à l'initiative de Joan Font.
Sur le boulevard Wilson, la marquise protège désormais l'entrée d'une banque.
L'accès aux salles se fait depuis longtemps par la porte de l'immeuble suivant,
croulant tout autant sous les délires propres aux décorations de théâtres,
lorsque les plus grandes, les plus confortables, et les plus fréquentées, ont été déplacées
dans un complexe avec restos, jeux et marchands de pop corn, à l'extérieur de la ville :
un hangar en tôle où l'on aurait pu aussi bien vendre des meubles ou des chaussures.
Le contraste avec les deux bâtiments contigus du centre-ville est frappant.
Autres temps, autres mœurs. Quand le pratique l'a emporté sur le charme de l'inutile.
Certes, les sculptures attribuées à Alexandre Guénot ne servent à rien.
Et, en tournant au coin de la banque pour me prendre le Castillet en pleine figure,
je lève les yeux au-dessus des larges parasols du Maître Kanter, en songeant
que la plupart des Perpignanais n'ont jamais fait attention aux frises et aux détails
qui, au bord du ciel, ne sont pas spontanément visibles à hauteur d'homme.
Moi le premier, je n'avais jamais fait attention à cette gargouille étonnante,
kitchissime, dont le tuyau est la trompe d'une sorte de moustique aux ailes d'ange,
et au corps de poisson, qui semble avoir chaussé des lunettes d'aviateur.
J'étais passé ici des milliers de fois, sans n'avoir jamais vu cette ... curiosité.

Il est troublant de continuer à découvrir des choses,
dans les lieux que l'on est censé connaître par cœur, où l'on a vécu, passé toute sa vie.
Certes, en descendant sur la porte de la vieille ville, j'étais sans doute plus occupé
à regarder qui venait en face, à regarder les gens, ou à les fuir du regard,
attiré d'abord par les passants, les personnes vivantes,
celles à qui je devais dire bonjour, celles que je devais simplement saluer,
celles que j'aurais aimé saluer et que je brûlais de connaître.
Habitant à Perpignan à des âges où l'on passe plus de temps à admirer des architectures
de chair et de sang, et il y a du choix ici, dans la foule qui attend les autobus pour Canet Plage,
bronzée et court vêtue, que les bizarreries discrètes de pierre, de plâtre ou de terre cuite.
Je ne passe pas par la Porte Notre-Dame. Mais par le côté du quai Sadi Carnot, sur la Basse.
Je descends sur la place intérieure du Castillet, appelée Place de Verdun, chose que j'ignorais,
là encore, lorsque nous parlions plutôt de la place du Café de la Poste, lorsque c'est ici
que la brasserie, vieille comme Hérode, offre sa terrasse désuète sous quelques platanes.
Un lieu où l'on accède à la Casa Pairal, où se tiennent des coblas, les jours de fête,
où passent tous les Perpignanais pour s'engouffrer dans la rue menant à la Loge.
Le café est un lieu stratégique pour qui veut passer la population au peigne fin.
Sociologues, écrivains, prédateurs sexuels, séducteurs du dimanche et j'en passe.
Je descends du quai, faisant face à l'établissement, et découvre une tête sculptée
cachée derrière l'enseigne, que je n'avais non plus, jamais remarquée avant ...

Bien sûr, j'avais, des années durant, été plus occupé à regarder des fesses,
des allures, des visages et des poitrines, des regards et des sourires,
assis un peu plus loin, en cet autre point névralgique qu'était la terrasse de la Bourse.
Mais je me consternais moi-même d'avoir eu si peu de considération pour le décor,
quand je n'avais eu que cela à faire durant ces innombrables heures de désoeuvrement.
Où, plutôt que d'assister aux cours de mes professeurs de lycée, je préférais
faire salon au cœur de la ville, et m'exhiber comme à l'étal d'une foire au boudin.
Je n'admirais que les choses évidentes. Le patio de l'Hôtel de Ville.
La porte catalane du Palais de la Députation qui nous reliait à Barcelone.
Ou la silhouette de la Casa Julia, quand il fallait retirer son permis de conduire à la Préfecture.
Et ce n'est qu'aujourd'hui, touriste dans ma propre ville, que j'en découvre les trésors.
Osant lever le nez. Me poster au pied d'une tour ou d'un immeuble. Prendre le temps.
Au moment, certes, où les collectivités locales ont pris l'initiative de tout débroussailler.
Dominant le Palmarium comme la Place Arago, l'immeuble au coin du quai, 
au départ de la rue Alsace-Lorraine, à peine débarrassé de ses échafaudages,
me révèle une sorte d'attique, protégé des regards par un fronton de stucs,
où j'aperçois la blancheur d'une statue qui ne profite à personne.
Et ma curiosité est piquée. Réalisant que je ne sais rien de ce lieu.
Ni des gens qui y ont vécu.

 

Philippe LATGER
Août 2011 à Perpignan

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Scène de ménage

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La guitare plaquée sur le pecho, remontée sous l'aisselle,
un Gitan romantique traîne sa mélancolie sous mes fenêtres.
Aux marches du presbytère, sous le platane, il trouve son décor,
et sa caisse de résonance, au pied de St-Jean, et du Très-Haut,
pour chanter le Flamenco de son âme et de tout un peuple.
Les chats de Grenade, petits félins d'Egypte, ignorent la complainte.
Malgré mon humeur solaire, la voix cassée du chanteur me fait vaciller.
Le mal du pays, les regrets, la tristesse... autant d'émotions contagieuses.
Elles envahissent la place et mon appartement, changent la couleur de mon linge,
répandent un agréable poison, transforment mon cœur léger en enclume.
C'est une chanson pour toi. Qui te dit que tu me manques.
Et mes doigts se déplient en un éventail de désirs suppliants.
Aux nuits du Generalife et du Grand Califat.
Je ne peux succomber tout à fait. J'ai une série de gestes à accomplir.
Effacer des éclaboussures de dentifrice au miroir de la salle de bains.
Faire briller le robinet du lavabo et le pommeau de douche.
Balayer la pellicule de sable que le Sirocco a fait pénétrer partout.
Quand mon studio est une plage, un jardin suspendu, où j'attends ton passage.
Et je change les draps. Et je change de peau. Au premier quartier de lune.
Mais la voix met son grain de sel. Engourdit mes doigts rongés aux détergents.
Me fait fondre aux arabesques, aux fêlures d'une âme.
Celle d'un homme qui n'a pas eu ma chance.
La chance de te connaître.
Et celle de t'aimer.

 

Philippe LATGER
Août 2011 à Perpignan

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