Quelques acanthes
Chez papa. Chez Virginie... je pense à toi.
Je regarde les maisons. Le jardin. La piscine. La terrasse. Ou la vue.
Etre propriétaire. Ce ne doit pas être désagréable. Aménager une vie.
Imaginer un lieu. Trouver le site idéal. Sur la côte. Au soleil. Une ambiance.
Un panorama. Un environnement. Que l'on a plaisir à retrouver au réveil.
Lorsqu'on ouvre les volets le matin. Volets que je ne fermerais jamais de moi-même.
Evidemment, je pense à toi. Je me demande si ça te plairait. Si tu aimerais y vivre.
Je me retrouve chez un pépiniériste... je pense à toi.
Dans les allées parfumées de thym, de fleurs, et de poivre, je déambule, distrait.
Mon amie cherche quelque chose pour son jardin. Et j'observe les acanthes.
Les bananiers et les agaves bleus. Les oliviers. Toutes les variétés de plantes grasses.
Qu'aimerais-tu voir dans le parc autour de la maison ? Pins, cyprès, bambous ?
Décidément, j'y pense sans y penser sérieusement. Ce ne doit pas être désagréable.
Au téléphone, sur le fixe. Le portable sonne. Je ne reconnais pas le numéro.
Je pense à toi. Mais ce ne peut être toi. Qui peut bien appeler un samedi soir ?
Un appel de l'étranger ? Ce n'est pas l'indicatif de la Grèce. Ce n'est pas mon frère.
C'est l'indicatif de l'Espagne. Ce n'est pas mon père. Déflagration dans la tête. Non...
Et si c'était toi !... Je termine ma conversation sur le fixe.
Tout en vérifiant ton numéro de portable. Sur mon répertoire.
Un signal m'annonce qu'on m'a laissé un message. Ce n'est pas ton numéro.
Nous avions convenu : silence radio jusqu'à ton retour.
Je me suis préparé psychologiquement.
J'aurais eu des nouvelles par internet. Au mieux, un e.mail.
Mais j'ose espérer. Si c'était toi.
La conversation est terminée.
Je raccroche. Après avoir nerveusement arpenté tout l'appartement.
Je me précipite sur la messagerie. Bien sûr. L'indicatif de l'Espagne.
Qui d'autre que toi ?
" Bonjour, c'est moi... "
Et je m'écroule dans mon fauteuil de bureau.
A Rosas, il y a de belles villas. Comme à Llança. La Escala. Comme à Ibiza.
J'ai regardé, comme toujours. Et j'ai pensé à toi. Ce ne doit pas être désagréable.
Je pense qu'une maison sur la Costa Brava
n'empêche pas d'avoir un appart à Paris ou à Manhattan.
Je peux rêver. Ça ne coûte rien.
C'est aussi agréable que de penser à toi. Je ne me prive pas.
Ici, je ne rêve pas. Je n'en crois pas mes oreilles.
Je suis dans mon fauteuil de ministre. Bouleversé.
" J'espère que tu vas bien... "
Ô mon amour, comme je m'en veux d'avoir manqué cet appel.
Comme j'aurais aimé te parler. " J'aurais aimé te parler... "
Comme si tu disais ce que je pensais au moment de l'entendre.
Le message est déjà terminé. Pour effacer ce message, tapez 3. Non. Surtout pas. Surtout pas !
Réécouter ? Tapez 1. Un ! Oui, un ! Bien sûr ! Et puis 2, et puis 3, et puis 4 fois de suite.
" Bonjour, c'est moi... " Encore et encore. Bien au chaud dans mon oreille. Les yeux fermés.
Pour effacer ce message, tapez 3. Je me jette sur mon lit. Allongé. Sur le ventre. Amoureux.
Mes fenêtres ouvertes et ma lumière orange. Il fait chaud. Le portable collé à mon oreille.
Je suis en caleçon sur le drap. Je tape 1. Une fois de plus. Je t'écoute. Réécoute.
" Tout va bien... " Et je reconstitue ton image autour de ta voix.
Les yeux fermés. Je reconstitue. Ta peau. Tes cheveux.
Ton odeur. Ton parfum. Contre moi. Je tape 1. " Bonjour, c'est moi... "
7. 8. 9 fois d'affilée. Je vais bien. Tout va bien. Je suis sage comme une image. Je t'attends.
Je caresse le drap. Je pèse sur le matelas. Il fait chaud. Je te cherche. Je t'écoute.
Ce que tu me manques. J'enrage de ne pas avoir décroché.
Je traverse la Place de Catalogne.
La chaleur aujourd'hui, fut caniculaire. Il fait encore chaud.
Quelqu'un me demande sa route. Je m'interromps.
" Oui, voilà, c'est par ici, continuez tout droit. "
Je reprends mon chemin. Je suis en nage. Vous n'avez pas de nouveaux messages.
Je m'engage dans l'avenue de la gare. Pour réécouter vos anciens messages, tapez 1.
Cette avenue Charles de Gaulle dont j'ai pu inspecter chaque phase de rénovation.
Les trottoirs défoncés. Le changement du sens de circulation. Les balises et les grillages.
Les pelles mécaniques. Les panneaux. Les trous béants sur les canalisations souterraines.
Je tape 1. " Bonjour, c'est moi... " Et je marche d'un pas rapide. Parisien à Perpignan.
J'ai vu le remplacement des éclairages publics, peu à peu, entre les hauts palmiers.
L'harmonisation tardive du mobilier urbain avec celui du reste de la ville. Barcelonais.
Et j'avance jusqu'à la Maison de la Région, dans son bâtiment arraché à South Beach.
La Streamline catalane. " J'aurais aimé te parler... " 18. 19. 20 fois. Tapez 1.
J'ai remonté l'avenue l'hiver dernier. Et au printemps. Et encore cet été. 30 fois. 40 fois.
L'inquiétant hôtel particulier d'Emile Drancourt et son portail. J'avance vers ma destination.
Ce Centre du Monde couvert d'échafaudages. Dominé depuis peu par la gare TGV.
Ces gros cubes multicolores alignés le long des voies. Coiffés d'une vague photovoltaïque.
Le bureau de tabac ouvert jusqu'à 22 heures. Le téléphone portable à l'oreille. Mon sourire.
La nuit chaude. Les palmiers et les kebabs. Les voyageurs. Les valises à roulettes. La chamade.
Cet hiver. Ce printemps. Cet été. A l'aller. Au retour. Je pensais à toi.
Le Méditerranée. La porte de l'Or Bleu. L'académie de guitare.
L'impasse Drancourt. Le tatoueur.
Le pas alerte. Une sorte d'exercice physique.
Pour mériter ma dose. Mon footing d'après 20 heures.
Cyber cafés. Boîtes à téléphones. " Vous n'auriez pas un peu de monnaie pour manger ? " ...
Le dôme de verre de la FNAC, au bout de la perspective, d'une voie ferrée plantée de palmiers.
J'allais te retrouver au retour. J'avais le temps d'une douche. D'un coup de fil à mon père.
Et tu monterais me rejoindre dans notre studio. Embrasser le platane de mon étage.
Les supérettes ouvertes le dimanche. Les snacks. Les bistros. Le clocher de l'église St Joseph.
J'ai refait le chemin. Pour la millième fois. Avec tes yeux dans la tête. La détermination.
La plus belle énergie. " Excuse-moi, t'aurais pas une clope à dépanner ? "
Ici, la moiteur a remplacé l'écharpe de janvier. La gare vomit ses flots de touristes.
Et la voie que je suis, c'est la tienne. Celle qui se déroule dans mon oreille. " Bonjour... "
Tapez 1. Mon amour. Que je ne vais pas chercher à la gare. Qui n'est pas au bout de l'avenue.
Place de Catalogne. Le boulevard Clémenceau ou le quai de la Basse. Place Arago.
Je pense à toi. Le matin. L'après-midi. Je compte les jours. Réécoute le message.
Aux colonnes de la Barre. Aux remparts. Aux balustres. Aux pavés. Aux passages cloutés.
J'ai refait le chemin. Dans un sens. Puis dans l'autre. Ne manquant plus de toi.
Je me demande ce que tu fais. Où tu étais quand tu as composé le numéro.
Essaie de sentir dans la voix s'il y a un sourire. L'émotion. D'imaginer l'expression. La posture.
J'entends un bruit de mobylette. De circulation. J'essaie de me représenter le cadre.
Une rue. Le trottoir. Un carrefour. Une cabine téléphonique ?
S'il fait chaud. S'il fait doux. Ce que tu portes.
Je me demande ce que tu as ressenti en raccrochant. Ce que tu as ressenti en m'entendant.
" Bonjour. Merci de me laisser un message et je vous rappellerai. "
Ce que tu as ressenti en comptant les sonneries. Si tu avais préparé quelque chose à dire.
J'essaie de te voir. Et je te vois. Superbe. Sombre. Solaire. Limpide. Timide. Téméraire.
Et je ne peux me résoudre à effacer cette empreinte vocale.
Qui m'aide à habiller le spectre, le silence.
Qui remplit le vide que je caresse sur mon drap.
Et ma carcasse entière d'un curieux fourmillement.
" Bonjour, c'est moi... " Et je t'embrasse.
Et tu continues à me parler sur l'oreiller. Encore et encore.
Je n'avais pas à l'être, mais je suis rassuré. Un cadeau pour tenir la distance. Si près du but.
Un signal bienvenu. Le message reçu. Tu as pensé à moi. Et j'en suis ému. Transpercé. Fusillé.
Quand je pensais à toi, encore tout à l'heure, dans les allées de ce pépiniériste.
Que je pensais à toi, pas plus tard qu'hier, sur les hauteurs de Rosas et sur le front de mer.
Que je pensais à toi pas plus tard qu'à l'instant. Où le portable a sonné. A cet indicatif.
La Escala ou Llança. Ibiza. Cadaqués. Ce doit être agréable. L'été comme l'hiver.
Ta voix dans l'oreille. Avec quelques acanthes et des agaves bleus.
En ouvrant grand, le matin, au soleil, sur la mer, des rideaux, des bras et des volets
que je ne fermerais jamais.
Philippe LATGER
Août 2011 à Perpignan
/image%2F2475272%2F20171206%2Fob_84f68f_philippe-latger.jpg)