Le Perthus
Au liège des Albères, aux chênes des Pyrénées,
le Viaduc de Rome relie les Alpes à Carthage,
enjambe le Perthus au Fort de Bellegarde.
La treille du contrôle des Douanes à la frontière est démontée.
Convention de Schengen. L'Union Européenne.
La Pyramide de Ricardo Bofill veille encore sur le site.
Quand je la voyais, à l'arrière de la DS de papa, chaque fois,
comme la promesse du bonheur toujours renouvelé des vacances en famille,
lorsque nous roulions vers le Sud et les premiers jours de Juillet.
L'édifice est toujours coiffé des quatre traînées sanglantes d'un drapeau catalan,
quatre totems de briquettes au sommet des carrés de pelouses cuites par l'abandon.
A ce Teotihuacan d'opérette, la pente change d'inclinaison.
On descend sur l'Espagne. On descend sur le port de mon enfance.
Dans la parade des éléphants du commerce routier. Convention de Schengen.
La voie de droite semble réservée aux camions. Qui se suivent tête baissée.
Qui s'arrêteront aux putes et aux Buffets de la Jonquère. Faire le plein d'essence.
Des bancs de motards aux montures chromées s'échappent sur un ruban d'asphalte.
Et je retrouve le goût de rouler en silence ou dans les seuls caprices de la radio.
Depuis quelques années, nous sortons de l'autoroute bien plus tôt qu'auparavant.
Inutile d'arriver à Barcelone quand notre vieux papa s'est installé dans la baie de Rosas.
Dans sa maison de blancheur et de bougainvilliers.
Le bosquet à l'arrière, vestige d'une pinède, vient ombrager la piscine.
Venant bien sûr rappeler les sensations rugueuses de celle de Castelldefels.
C'était prévisible. Le monde rétrécit à mesure que l'on grandit.
Et les distances aussi, deviennent jets de pierres.
Déjà arrivés. Malgré les embouteillages de saison.
Je reconnais mon père. Cet homme que je ne connais pas.
C'est un vieil homme. J'ai parfois du mal à retrouver celui chez qui j'ai vécu si longtemps.
Et puis ... Son rire aphone. Sa façon de croiser ses bras sur la table. D'ouvrir une bouteille.
De compenser sa douleur à l'épaule. De raconter une histoire. De répondre à côté.
De chasser une bêtise comme on chasse une mouche du plat de la main.
Bien sûr. C'est mon père. Et des souvenirs communs le confirment.
La brasse est toujours indienne. Cette douleur à l'épaule. La piscine est plus petite.
Le jardin est plus petit. La compagnie réduite. Mais il se tient toujours debout.
Ruisselant. Sur la margelle. Reprenant sa respiration. Le temps de se sécher au seul soleil.
Ma sœur est là. Je la regarde. Elle bade papa. Elle a dix ans. Toujours amoureuse de lui.
Cela me saute au visage. Ma sœur est une petite fille de cinquante ans qui cherche son attention.
Et je la découvre à un âge auquel je ne l'ai pas connue. Cela m'attendrit et me trouble.
Je l'enveloppe d'une émotion qui n'est pas que la mienne. Je ne suis pas seul à la regarder.
Une absente à travers mes yeux observe la scène avec moi. Et je crois comprendre des choses.
Percevoir des bribes de la vie d'avant ma naissance. Tous les actes que j'ai manqués.
Je regarde en l'air. C'est un réflexe. Comme si l'absente ne pouvait se trouver ailleurs.
Ce même réflexe que j'ai eu quand je suis entré dans la chambre où elle est morte.
Cette chambre à Toulouse, au bout du couloir, où son corps était encore chaud.
Tout a rétréci. Sauf mon amour pour elle.
De la terrasse, je vois des bateaux qui traversent les feuillages.
Les braises liquides de la baie. Les étincelles. Et les reflets agités.
Dans les brumes de ma myopie. Ou les mirages de la canicule.
Quelque chose m'a rappelé le parking du Corte Inglès. La chaleur sans doute.
Mais tout rétrécit. Même le temps. Et nous faisons la route dans l'autre sens.
Geneviève au volant. Vila-Sacra. Nous laisserons Figueres de côté.
En brasse indienne. Pour remonter jusqu'au Col du Perthus.
Le cœur se serre à l'ascension. A la pyramide désuète. Au point de bascule.
Et se desserre aussitôt. A la descente. Sur le Roussillon. Ma plaine.
Qui s'ouvre sous nos yeux. Ma vie d'homme. Aujourd'hui. Passionnante.
Ce qui m'attend. Ce que j'ai à faire. Ce qu'il me faut poursuivre ou conclure.
Ceux qui m'attendent. Qui ont continué à vivre. Quand rien ne s'arrête en votre absence.
Je suis heureux de les retrouver. Je suis heureux de revenir. Dans ma vie. Sur mon île.
Ma sœur a cinquante ans. Et j'ai des cheveux gris. Tout ça, c'est pour de rire.
Rien n'a rapetissé. Le monde est aussi vaste. Et le trac toujours là.
La candeur est la même. Aux putes de la Jonquère. Aux parades de camions.
Quand mon regard est double. Quand mon regard est flou.
Papa fume toujours. Maman est à ma place. Heureuse de rentrer chez elle.
A la frontière, les hommes en uniformes n'ont même pas regardé nos cartes d'identité.
Philippe LATGER
Août 2011 à Perpignan
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