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Don Jose

Publié le

Je n'ai qu'à tendre le bras, et je pourrais toucher en face, les volets du presbytère.
Toujours fermés. Au point que j'ai pris l'habitude de garder les miens toujours ouverts.
Même la nuit. Surtout la nuit. Quand la lumière artificielle rend le décor féerique.
Au bout de ma rue médiévale, les chœurs de Carmen usent à tue-tête leur Toréador.
Enfin un concert qui n'est pas amplifié à faire tomber les carreaux de mes fenêtres.
Un Opéra. Le plus populaire sans doute. La cassette dans le magnétophone.
Je n'étais pas grand. A Toulouse. Régine Crespin. Ecoutée en boucle.
Dans le salon de la maison sur la Garonne. Chez Bon-Papa et Marraine.
Toréador, prends garde ! Il ne pourra pas dire qu'on ne l'avait pas prévenu.
L'œuvre de Bizet se déroule dans mes garde-fous, et je me rends compte
que je connais la partition par cœur.
Je regarde le programme des Estivales - nouvellement de l'Archipel -
et me dis qu'il n'y avait qu'un Patrick Poivre d'Arvor pour sous-titrer :
" Carmen : une mangeuse d'hommes ".
A mon bureau, je ne suis pas en position pour juger de sa mise en scène.
Mais Clémentine Margaine brave les éléments avec virtuosité.
Vous étonnerais-je si je vous disais qu'il y a encore de la tramontane ?
Et sur mon perchoir, je prends les vagues d'applaudissements en pleine poire.
Le fronton brisé de la porte latérale de la cathédrale, dans son marbre blanc,
est éclairé par la guirlande d'ampoules jaunes installée dans mon platane.
C'est ce que je vois depuis mon fauteuil de bureau au moment où je vous écris.
Cette porte fermée, sous un dôme à écailles évoquant une pigne de pin,
mangée par le nuage de chlorophylle que le vent vient agacer par moments.
De ma place, je ne vois pas l'Horloge, en haut de sa tour, et sa couronne d'épines :
ce gribouillis de fer forgé emprisonnant une cloche comme du barbelé.
Tandis que nous accostons des pentes bien moins connues que la Habanera,
tunnel où ces messieurs commencent généralement à piquer du nez,
en attendant d'être réveillés en fanfare au dernier acte, aux arènes de Séville.

Séville... Mes 19 ans. Le cadavre de mon grand-père aux Tuiles Vertes.
Le retour précipité de Barcelone lorsque je devais assister le soir-même
à la répétition de la Cérémonie d'Ouverture des Jeux Olympiques à Montjuïc.
Ingrid venait de venir au monde. Un chassé-croisé. Vaudeville. Les portes claquent.
Une vie qui entre. Une vie qui sort. Bon-Papa enterré à Bompas. Une chose incongrue.
L'Espagne fêtait les 500 ans de la Découverte de l'Amérique par Christophe Colomb.
Ironie du sort : j'avais manqué les J.O. Je ne pouvais manquer l'Expo de Séville. Ole.
Laetitia Bourgeois pour nous accompagner. Et un caméscope pour tout immortaliser.
Madrid. Tolède. Cordoue. Ma terre aride de caillasse. Les couteaux. Le Greco.
Avant de fondre à la découverte de la Torre del Oro sur le Guadalquivir.
Séville... La terre d'un amour que j'allais mettre vingt ans à connaître.
Faute de voir la Giralda de McKim Mead & White au premier Madison Square Garden,
j'allais admirer l'originale, sublime, à sa place : le plus beau minaret de toute la Chrétienté.
Me perdre à Santa Cruz, comparer la Place d'Espagne aux installations de La Cartuja.
Quand Séville avait accueilli l'Exposition ibéro-américaine avant l'Exposition Universelle.
1929 décidément. L'Andalousie tenait déjà à donner le change aux Catalans,
qui organisaient une Expo à Barcelone. Et je me retiens de vous parler de New York.
Je saurai un jour ce que je faisais cette année-là. Il faut croire qu'il y eut quelque chose.
Quant à Séville, qui me prendra mes yeux sombres, me privera de l'objet chéri de mon amour,
à qui je ne saurais tenir rigueur à condition qu'elle me le rende, elle explose ici,
au Campo Santo, à force de castagnettes et d'espagnolades
pour ouvrir l'attendu quatrième acte.

Des gens sont déjà sortis de l'enceinte en commentant ce qu'ils venaient de voir.
" Non, vraiment, ça faisait trop comédie musicale... "
Je les entends depuis mon bureau, songeant qu'ils auraient mieux fait, à ce stade,
d'attendre le bouquet final, toujours aussi jubilatoire, quelle que soit la mise en scène.
Puisqu'en arrivant au sommet du drame, tous les thèmes se mêlent avec magnificence,
et qu'à quelques minutes près, ils auraient vécu en direct la mise à mort, splendide,
de la mangeuse d'hommes, donc, ce moment toujours passionnant, et surtout,
cette montée d'émotion extraordinaire, sur la plus haute note du Ma Carmen adorée,
d'un Don José, derniers mots prononcés de l'œuvre, qui toujours, après mille écoutes,
me hérissent le poil et me font monter des larmes avec la même efficacité.
Bizet évidemment, trouve le moyen de faire couler le maquillage à la tombée du rideau.
Histoire de nous trouver embarrassés, coulants de partout, quand la lumière se fait dans la salle.
Non, vraiment, quelle que fut l'étrangeté de la mise en scène, son indigence ou sa vulgarité,
on ne se tape pas le troisième acte en entier si ce n'est pas pour arriver enfin à ce feu d'artifice !
Sans l'image, j'assiste de ma place à ce final tauromachique, attendant fébrilement
cette fameuse dernière phrase, sachant d'avance qu'elle va me perforer la poitrine.
Et la voix d'Eric Salha m'a mis à mort, comme prévu. Quand ma poitrine il perfora.

Ce ne sera pas la première fois, mon amour, que tu franchis les montagnes sans moi.
Ce ne sera pas la première fois que tu t'absentes, que tu t'éloignes de notre écrin de vignes.
Mais plus que la distance, je redoute la durée. Et ferai de mon mieux pour ne pas en souffrir.
Je ne suis pas Don José, et ne veux posséder personne. Pas même la personne que j'aime.
Quelle est cette peur panique de l'abandon qui pousse l'humain aux pires extrémités ?
Je n'ai pas peur que tu m'abandonnes. J'ai peur que nous ne nous aimions plus.
Et je n'ai peur de rien, pas même que ça finisse, si nous nous aimons toujours.
La séparation est inéluctable. Tôt ou tard. La dernière option étant celle de la mort.
Et je parle ici de la mort naturelle. De la mort de vieillesse. Dans le meilleur des cas.
Même si nous ne nous quittions jamais, la Mort se chargerait un jour de nous séparer.
C'est donc à cette perspective que je me prépare, cherchant un moyen de déjouer la logique,
de contourner cet obstacle, le plus implacable de tous, et, après douze mois de réflexion,
j'en reviens toujours à la même conclusion : si nous nous aimons, même la Mort ne peut rien.
Observant que je continue à aimer les êtres disparus avec la même ardeur et la même émotion.
Ainsi, rassuré à propos de cette séparation pour le moins définitive, je ne peux décemment pas
m'inquiéter de séparations subalternes, secondaires, dérisoires, devenues ridicules.
Et je ne peux plus paniquer à l'idée de ne pas te voir quinze jours, en étant si serein sur l'éternité.
Résoudre le problème ultime était le plus difficile. Le reste, c'est de la rigolade.
La solution tient à la sincérité de nos sentiments, à leur force, à leur constance,
et à la confiance que nous nous accordons. Aussi fragile qu'indestructible.
La foule quitte le Campo Santo, après un tonnerre d'applaudissements, proche de l'ovation.
Je ferme les fenêtres et vais me coucher. Je vais m'étendre. Je vais t'attendre.
Je serai avec toi dès que j'aurai les yeux fermés.
Et dès que je les ouvrirai.
Ole.

 

Philippe LATGER
Juillet 2011 à Perpignan

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