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L'Archipel

Publié le

Le mauvais temps n'est pas une mauvaise affaire pour tout le monde.
Les restaurants du centre-ville font le plein. De tous les touristes privés de plage.
Les Jeudis de Perpignan ont commencé hier soir.
Et mon appartement, en son lieu stratégique, est dans la grosse caisse de l'orchestre.
Festival International de Carillon, Estivales de l'Archipel... je suis à la croisée des ondes.
Une famille anglophone m'arrête au parc, pour demander son chemin, plan en main.
Plus loin, Quai Vauban, on parle russe et chinois. La globalisation a du bon.
Si tu voyais notre petite ville aujourd'hui, maman... comme tout a changé.
La gare TGV, le nouveau théâtre, signé Jean Nouvel, et son Grenat, sur le Marché de Gros.
La fontaine lumineuse au bout de la voûte de platanes du Cours Palmarole,
qui me renvoie à la perspective magique du Palais National de Barcelone,
et à l'excitation indicible d'avant le parc d'attractions de Montjuïc.
La métamorphose avait commencé avant mon départ, il est vrai.
Quand j'avais assisté à la destruction du parking République,
au réaménagement de la place Arago, et à la colorisation des façades,
gagnant tout le centre historique comme une traînée de poudre.
Depuis Paris, un séjour m'a permis de constater la rénovation du Cinéma Le Castillet.
Un autre, de découvrir celle de Notre-Dame des Anges à l'ancien Hôpital Militaire,
ou le développement des immeubles de l'Espace Méditerranée sur la rive sud de la Têt.
Et, depuis mon retour, je suis résolument séduit par ce qu'est devenu ma ville natale.
C'est toute l'agglomération qui s'est développée, accueillant des gens de partout.
Et l'idée de conserver des coulées vertes, entre Perpignan et les villages alentour,
justifiant le concept d'Archipel, n'est pas seulement dans l'air du temps.
Elle garantit l'identité de chaque commune, essaie de contenir l'effet désastreux
des villes dortoirs déshumanisées, en cherchant à garder un pied dans le passé,
le patrimoine historique - quand il y en a un - et des emplois, autant que faire se peut.
Réussite pour des villages comme Baixas, Rivesaltes ou Torreilles.
Enfin connectés au Castillet par un réseau sérieux de transports en commun.

Je n'entre pas dans les considérations politiques.
Je sais que le Département fait beaucoup aussi pour ce pays.
Quand, naturellement, le Conseil Général et l'Agglo ne sont pas du même camp.
Que cela doit bloquer nombre de projets ou ralentir des mesures de bon sens.
Mais il semble que les choses se fassent tout de même en bonne intelligence.
Le Département pouvant déployer ses forces sur ce qui n'est pas géré par l'Agglomération.
Il s'agit d'aménagement du territoire. Et il est, en Roussillon, un indiscutable succès.
Mes amis, pour certains, de bonne ou de mauvaise foi, s'étonnent de mon enthousiasme,
préférant minimiser les progrès et rester dans l'idée que nous sommes des arriérés.
Que Perpignan est un trou où il n'y a rien à faire. Maîtres dans l'art de l'auto dénigrement.
L'occasion bien sûr, de régler leur compte à tous les politiques locaux, incapables,
tricheurs, menteurs et corrompus, quand les choses ne vont jamais assez vite,
ou que l'on s'obstine à ne voir que le verre à moitié vide.
Mais l'avantage du fils prodigue est qu'il n'a pas vécu la mutation au quotidien :
la distance de cet oncle qui ne vient qu'une fois par an, et qui s'étonne de voir
combien les enfants ont grandi, quand nous ne le voyons pas forcément nous-mêmes,
au jour le jour, pour être le nez dans ces révolutions lentes et de longue haleine.
J'ai l'avantage aussi, sur les touristes ou les enfants du pays de passage,
d'être revenu m'installer, et d'avoir ce temps nécessaire pour comparer le quotidien actuel,
avec celui d'il y a dix ans, quand il faut trouver un appart, se déplacer, faire ses courses,
trouver du boulot ou occuper ses loisirs.

J'avais connu Visa bien sûr, et les Estivales, à l'époque glorieuse de Marie-Pierre Baux.
L'arrivée de la FNAC, comme un signe de développement, au moment charnière
où internet n'avait pas encore totalement compromis sa domination commerciale.
Connu plus tôt encore, la période faste du Mex, qui fut une référence pour les noctambules.
Mais, dès que j'avais le dos tourné, pour aller boire mon whisky au Québec,
pour vivre mon histoire d'amour à Barcelone, satisfaire mon éditeur à Paris,
des fleurs inattendues poussaient dans le cayrou de ma ville.
La Casa Musicale, avec Ida y Vuelta. El Mediator, et le festival TILT.
Prenant le relais des festivals du Disque, Jazzèbre ou Aujourd'hui Musique.
Je le découvre, au zèle de Daniel Tosi, il faut désormais ajouter celui d'Alex Augé,
qui fait jouer Billie Jean ou Seven Nation Army à la Cobla Mil.lenaria.
Quand la ville entière met un point d'honneur à malaxer l'héritage culturel catalan.
Qui n'est plus figé dans une Semaine Sainte poussiéreuse,
ou une fête de la St Jean sans imagination.
Alexandre et Fabrice Rieu mettent des bulles dans le Muscat de Rivesaltes,
distribuant leurs Bubbles dans les discothèques, et, comme une suite logique,
même la Procession de la Sanch devient tendance.
Vraiment, je t'assure, maman... tu ne reconnaîtrais pas Perpignan.
Où le musée Rigaud va trouver son entrée XVIIIème, au portail de l'ancien Conservatoire.
Où la Casa Xanxo est enfin ouverte au public. Comme la Chapelle du Tiers-Ordre.
Où la Poudrière a été rénovée. Comme la bâtisse de la superbe Maison de la Catalanité.
Après Charlotte Julian sur les quais de la Basse, c'est Cali qui tourne un clip au Campo Santo.
Quand l'Université s'est ouverte à de jeunes Chinois.
Et que le rugby nous frotte aux Anglophones.
Des Îles Britanniques comme de l'Hémisphère Sud. Puisque l'USAP, ici, est plus qu'une fierté.
Un moteur économique. Derrière l'émotion d'un peuple chantant L'Estaca d'une seule voix.
Et les Néo-Catalans ne sont plus seulement toulousains, maghrébins, ou du Nord de la Loire.
Venant toujours plus nombreux, et de toujours plus loin.

Depuis La terre est rouge, je l'écris, bien des choses ont changé.
Je devrai revoir ma copie. Je devrai l'actualiser. Quand la fièvre est intacte.
La distance atlantique avait grossi le trait. Comme la souffrance à vif de t'avoir enterrée.
Aujourd'hui, le prisme d'un amour fou, solaire et merveilleux, peut avoir cet effet,
en effet, de tout transfigurer, embellir, amplifier...
Mais je crois être objectif, quand je découvre ce qui est fait au domaine Dom Brial,
dans l'Anse de Paulilles, comme le raccordement volontariste, au Sud, au reste du Pays,
pulvérisant la frontière dans une irrépressible réunification de la Catalogne.
Toujours aussi loin de Paris. Toujours plus près de Barcelone.
Et je rends hommage à tous ceux qui ont créé ici. Des entreprises. Des festivals.
De nouveaux concepts. Des tissus sociaux au terreau d'un formidable multiculturalisme.
Tout un cocktail à l'opposé de l'image de la ville de province aussi inerte qu'ennuyeuse.
Si tu voyais cela, maman, comme tu serais fière, les yeux fermés, le nez au vent...
Des soirées au Bar Celone, aux Vins 4 Canons, aux Jeux d'Hiver.
Des bars et restaurants qui ont réhabilité les rues du Théâtre ou des Cardeurs.
De St Assiscle, relié à la ville par un immeuble cuivré de Dominique Perrault.
De la foule entre le Castillet et le Palmarium venue pour une St Jean digne de ce nom,
ou l'arrivée du Bouclier de Brennus dans les couleurs chaudes de notre drapeau.
Si je suis amoureux, je suis un fils fidèle. A la Fidélissime. Où je reviens toujours.
Le mauvais temps fait son temps. Sur nos Îles Baléares. Nos îlots balnéaires.
Tout n'est que de passage à la ville frontière.
Si je le suis aussi, je veux rester un peu...


   

Philippe LATGER
Juillet 2011 à Perpignan

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