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perpignan

Perpinyà 2026

Publié le

" Vous cherchez quelque chose ?
- La sortie, oui.
- Oui, regardez, ici, sortida, c'est par là. Je vous accompagne.
- On pensait qu'il fallait peut-être passer par le parking.
- Si vous n'y avez pas votre voiture, vous pouvez continuer par la galerie.
L'ascenseur. On sort place Cassanyes.
- Ah oui, c'est là qu'on est descendu du tram. C'est vraiment magnifique.
- Eh oui, le Pont de la Porte de Canet. C'est formidable de l'avoir excavé,
et mis en lumière, ça donne une idée de l'envergure des fortifications de la ville.
- On sent la ville frontière, oui, une sacrée place forte.
- Vous venez d'où ? Si je ne suis pas indiscret.
- De Paris. On loue à Canet. On est venu avec le tramway. On adore le tracé, le trajet,
au milieu des vignes, c'est superbe... On a passé la journée d'hier à Perpignan pour l'Art Déco,
aujourd'hui, on s'attaque à la ville royale. Gros morceau. On le fera peut-être en deux jours.
Si on veut visiter le Palais... Faut voir. Ce passage, ici, vous savez à quoi ça me fait penser ?
- Aux fossés du Louvre ?

- Exactement. C'est la même époque ?
- Je ne sais pas. Philippe Auguste, c'était peut-être un peu avant, non ?
Les Rois de Majorque, ici, c'est fin XIIIème, début XIVème. Voilà, nous y sommes.

- C'est le plus beau parking souterrain que nous ayons jamais vu.
On avait fait la visite depuis Paris en RA mais ça ne vaut pas le terrain.
- Vous allez à l'église Sant Jaume ?
- Non, on aimerait voir l'église Saint-Jacques, il paraît qu'il y a deux autels face à face.
- Oui, Saint-Jacques, c'est la même. Jaume, c'est Jacques en catalan. C'est par là.
- Ah ! Ok. Merci beaucoup !
- Bon séjour en Roussillon ! 
- Au revoir ! Merci ! "
Je descends la rue Llucia d'un pas décidé. J'ai rendez-vous au Musée JOB, à l'Hôtel
Pams, à la cafét' installée dans l'écrin du jardin suspendu, avec Lilou, qui bosse
en face sur le Campus Mailly. Une caresse au marbre de la fontaine, place Deloncle,
et j'évite habilement les touristes qui font la queue au Museum, pour l'expo Arago,

et me fonds, près du but, à la jeunesse étudiante lorsque je reçois un message.

" Qu'est-ce qui se passe ? Changement de programme ?
- Ben, trop de monde au JOB, on ne va pas s'en sortir, je reprends à deux heures.

- Tu veux qu'on essaie le petit resto à la fontaine abreuvoir, à la placette, rue Blanqui ?
- Non, écoute, je reste sur le Mont, je t'attends à l'ombre Chez Michèle, on peut
déjeuner dans l'heure, ça va vite...

- Ben, je suis là, je te vois… "
Je raccroche et embrasse aussitôt Lilou, assise en terrasse place Saint-Sauveur,
cachée derrière ses lunettes noires, face aux portes du musée, qui me sourit à peine.

" On a un temps génial. Y'a du monde… " dis-je en m'installant pour dire quelque chose.
Lilou semble tendue. Elle agite son genou sous la table. Et ça sort comme ça peut.
" Tu étais où ? putain...
- Ben, j'avais rendez-vous à Prades. J'ai dû prendre la voiture. On boit un apéro ?
- Je suis dans la merde.
- Un vin blanc ? Oui. Je t'offre un vin blanc.
- Je ne sais pas si j'ai le temps, je ne sais pas si j'ai envie.
- Mais oui tu as le temps, mais oui tu as envie, cool, tout va bien. On se détend.
J'ai laissé la bagnole à Cassanyes, à une borne, elle recharge. Tu seras dans les temps.
Et puis, au pire, ta mère est grande, elle saura prendre la navette jusqu'au tram,
comme tout le monde, à quelle heure arrive son avion ?
- A quatre heures, je n'aurai peut-être pas fini, je ne serai jamais à l'heure pour aller
la chercher, tu es sûr que tu ne peux pas t'en occuper ?
- Je te l'ai dit, je bosse. Ecoute, détends-toi, par pitié, c'est fou les états dans lesquels
ça te met chaque fois, ta mère est plus solide que tu tiens à l'imaginer, tu te mets une pression...

Bonjour Michèle, ça va ? Deux vins blancs s'il te plaît. Secs. Merci !...
Elle revient de Londres où elle a passé une semaine toute seule comme une grande,

c'est pas une petite chose fragile et sans défenses, arrête, elle se débrouille très bien.
Si tu n'es pas à l'aéroport, elle viendra par ses propres moyens, c'est facile,

c'est pas comme si elle ne l'avait jamais fait. " Ma petite-nièce ne semblait pas convaincue.

En descendant rue de la Fusterie, je songe en souriant aux rapports de Lilou avec sa mère,
à notre culture familiale, et cette tradition tenace, un brin masochiste, de la culpabilité.
A cet art ambigu de se faire de la bile pour se donner bonne conscience. Indécrottable.
Un groupe de jazz anime la place des Poilus où je salue de loin des amis en terrasse
qui peinent sur leur café à se lever de table, et j'opte pour la rue de la Poissonnerie
en voyant le monde qui déambule avec l'indolence du lèche-vitrine rue des Augustins,
qui a tendance à m'agacer quand je ne suis pas moi-même d'humeur à flâner.

Je me faufile et regrette mon choix, pas si judicieux, quand la Poissonnerie est bondée.
Avec le beau temps, il me faut zigzaguer entre les tablées, les serveurs et les guitaristes,

dans les odeurs de fritures, les éclats de rire et discussions de déjeuners qui s'éternisent,
jusqu'au bout de la ruelle où je sors face à l'immeuble Arts Appliqués de l'Ecole des Beaux-Arts,
que je vais longer par le Marché Arago pour éviter la rue Foch.
Mon bureau est rue du Bastion Saint-François, sur les Allées Bausil, face au campus,
où j'ai un dossier sur le feu dont il me tarde de me débarrasser.

L'ancien dortoir du lycée de garçons, de l'architecte Léon Baille, abritait les classes
d'élèves en design industriel, quand elles ne fraternisaient pas avec leurs camarades
des Arts plastiques à la terrasse de La Source. Sur la tranche de la barre du bâtiment,
quelques éléments d'une expo en cours, en vitrine, et, avant les grilles du Palais de Justice,
les marches qui montaient à la Halle du Marché, dont on avait coiffé la Dalle Arago.
Une reconstitution de marché couvert traditionnel, aux lignes contemporaines,
avec un fronton classique, sur l'entrée centrale, qui répondait à celui du Tribunal voisin.
L'ensemble, très urbain, dominé par la tour Arago, à l'arrière, était du meilleur effet.
Je renonçais aux travées animées et laborieuses regorgeant de fruits et légumes du pays,
de charcuteries catalanes et de bidoche, pour rester au niveau de la chaussée, me glissant

dans le canyon de la rue Henri Abbadie en contrebas, longeant la Halle et son carré parfait,
puis la zone de commerce ambulant, dans le prolongement, sur le parvis conservé à l'arrière
au pied de la tour, où les camions manœuvraient confortablement le matin avant l'aube
pour l'approvisionnement par la rue Zamenhof, sous les façades de la Fac de Droit.
Un accord avait permis la vente par le Conseil Départemental de l'ancien Hôpital Militaire,
pour installer les étudiants dans ces bâtiments prestigieux, à un jet de pierre du Palais de Justice
où nombre d'entre eux se destinaient à travailler un jour.
Les services du RU (Revenu Universel) qui s'y trouvaient, géré par le Département,
ont été transférés, pour rester en centre-ville, dans le bâtiment art déco tardif d'après-guerre
de la Direction des Solidarités, rue Joseph Sauvy, entre la place Bardou Job et le Palmarium.
Je longeais la Chapelle Notre-Dame des Anges, que le Conseil Départemental avait gardé
comme espace d'exposition, revenu rue Foch pour me mêler à la jeunesse qui entrait ou sortait
du nouveau campus aux allures britanniques, avec son clocheton qui les convoquait gentiment.

Jeunesse qui logeait pour la plupart à deux pas, dans le quartier Saint-Mathieu, face aux grilles,
et avait changé la sociologie du quartier fondé en d'autres temps par les Templiers.
Non contente d'avoir transformé le secteur, elle hésitait avec nonchalance et bonhomie
entre Fac de Droit et Conservatoire de Musique, sur les terrasses bondées des Allées Bausil.
Sous la voûte des arbres, dont la verdure tranchait à merveille sur les façades jaunes
de l'Hôpital Militaire, la Rambla déroulait ses tablées joyeuses au-delà du jet d'eau sur la rue.
La perspective conduisant à la Basse était rafraîchissante, et réjouissante.

Et ne m'encourageait nullement à monter m'enfermer dans mon bureau.

" Comment va-t-elle ?
- Elle a fait bon voyage. Elle est à la maison. Elle me demande quand est-ce que tu viens ?
- Je passe lui faire la bise tout à l'heure si ce n'est pas trop tard. Au pire, demain matin.
- Bon. Je lui dis demain alors. Je ne pense pas qu'elle fasse de vieux os ce soir.
- Elle s'est débrouillée avec la navette ?
- Je me suis libérée pour aller la chercher en voiture. Si je ne l'avais pas fait, elle me l'aurait reproché.
- Mais ça ne l'a pas empêchée de te reprocher d'être venue la chercher pour autant...
- … tu la connais bien.
- Entre la peste et le choléra...
- J'ai choisi ma bonne conscience, oui. "
Il me restait un visuel à finaliser et j'allais pouvoir sauvegarder le travail.
Un relecture s'imposait. Mais cela pouvait attendre le lendemain. Les idées claires.

Mon cerveau était en bouillie. Me vider la tête devenait salutaire. Envie de dîner dehors.
'" On se fait un resto place de la Cativa ? " La réponse ne se fit pas attendre.
" Ok. 21h. " Envie de galtes de porc en terrasse, au chevet de l'église St-Matthieu.

En bonne compagnie. Dans un cadre végétalisé et historique, comme je les aime.
Où les vieilles pierres vous protègent, vous habillent, vous réchauffent. L'épaisseur de l'Histoire.
Des siècles d'intelligence qui nous tiennent, font notre dignité, notre identité, notre force.
Et l'être que j'aime pour moi tout seul. En tête à tête. Il y aura de la musique.
Une douceur crépusculaire. Toute la volupté et la sensualité de Perpignan.


J'ai traversé la placette réaménagée et arborée du Colonel Alfred Arbanère, ravissante,
au pied des superbes immeubles Mérou Joffre, aux lignes aérodynamiques des Années 30,
place où Jules avait installé la terrasse de son nouveau restaurant à spécialités catalanes.
Je l'ai salué en passant avant de traverser la Basse par la nouvelle passerelle piétonne
qui avait été installée sur le cours d'eau, parallèle au Pont de Guerre, au milieu du jardin Terrus,
pour raccorder la rue André Bosch à la rue du Général Legrand et accéder à pied, directement,
Place de Catalogne, le cœur léger, quand ma programmation avait bien avancé.
Grand amateur d'Art Déco devant l'Eternel, Leonardo DiCaprio avait via son équipe confirmé sa présence,
curieux de découvrir le festival et notre patrimoine, acceptant d'être le parrain de la saison 2027.
Nous projetterions pour l'occasion le Gatsby de Baz Luhrmann 
et Aviator de Scorsese,
dans la section festival du cinéma " entre-deux-guerres " du festival Art Déco de Perpignan.
Nous ferions venir aussi Rufus Wainwright, qui, au-delà du Stairway to Paradise chanté dans Aviator,
avait préparé un tour de chant intentionnel centré sur l'œuvre de Gershwin.
L'orchestre du Capitole devait par ailleurs donner Un Américain à Paris et Oh, Kay ! à l'Archipel.
Et nous travaillions avec la Fondation Trenet, siégeant à la Maison Drancourt, avenue de la gare,
sur un projet révélant l'influence de Gershwin dans l'œuvre du Fou chantant. Tout cela prenait forme.
Au pied des Dames de France, des Perpignanais sortaient du grand magasin avec leurs emplettes.
Le square, qui servait de dépotoir à sculptures commémoratives sur les ruines d'un parcoville,
avait été entièrement bâti de beaux immeubles résidentiels, et du Nouveau Nouveau Théâtre.
L'espace du parking souterrain abandonné au-dessous, avait été restauré pour récupérer la capacité

et le volume de stationnement, et la parcelle bâtie finalisait à la fois le canyon de Lazare Escarguel
et la place Catalogne, que les constructions venaient fermer pour en redessiner la cohérence.
Le parvis des Dames de France retrouvait ses justes proportions, achevant l'effet d'entrée de ville,
et celui de la perspective jusqu'à la gare, que j'admirais, ému, avec un sentiment de bien-être.
Ma ville ronflait d'activités et d'innovations. L'agglo avait trouvé le courage politique
de stopper l'hémorragie du pavillonnaire galopant qui avait vidé le territoire de sens.
Les maires des villages avaient compris l'intérêt de favoriser la reconquête du centre de Perpignan,
qu'il fallait repeupler au maximum, pour l'attractivité de la ville, dont ils profitaient alors avec elle.
Désormais, tout le département pouvait tirer profit de la prospérité nouvelle de sa capitale.

Le tram a glissé sur son couloir gazonné du boulevard Clemenceau, comme il le fait sur le Pont Joffre,
traversant tout le Vernet depuis l'Hôpital, venant jusqu'ici avant de continuer via le boulevard Mercader,
jusqu'à la Porte d'Espagne, croisant ici la seconde ligne Est / Ouest qui trouvait son terminus à Canet.

Canet, depuis, assumait totalement sa vocation historique et économique de Perpignan Plage.
Je suis allé acheter quatre bricoles avant la fermeture des boutiques à 20 heures.
" Sorry, but my phone is out of order, doesn't work. The Art Deco District please ?... "
Le gosse indique l'axe de la rue Général Legrand, la passerelle Terrus, rue André Bosch, rue Cartelet,
le Conservatoire, rue des Jotglars. Jusqu'à l'avenue Gilbert Brutus et au-delà. Easy. Toujours tout droit.
" About your phone, if it's a battery problem, you've got a free battery charging station over there. "
Le gamin échappé du Lycée Arago se débrouille comme un chef. Une culture de la réception touristique.
Qui s'est installée avec gourmandise dans la population. Gagnant en fierté comme en recettes.
J'aurai le temps de passer déposer mes courses avant d'aller dîner. Mes galtes de porc au Banyuls.
Je traverse la Têt par la passerelle pour gagner l'avenue Torcatis et le quartier à la mode du Bas-Vernet.
La voie sur berge est couverte d'une structure légère, une tonnelle de végétation qui dégouline
depuis l'espace Méditerranée, créant pour les automobilistes un tunnel de verdure délicieux.
Elle dissimule la circulation aux piétons qui jouissent du beau temps et des berges du fleuve.
Ce soir, à mon retour, le Pont Joffre, où glisse gentiment un tramway, sera tout éclairé.
Assumant ses lignes modernes, et le rose de sa poudre de cayrou. Mais il est trop tôt.
Le soleil se couche tard. La période de l'année que je préfère. Où tout le plaisir est devant. A venir.
Les gosses jouent dans les jardins, des gars, payés pour le faire, sortent les chiens de résidents du quartier,
et je vais retrouver mon attique avec vue sur le Canigou. Indéboulonnable. Veillant sur le Roussillon.
Le territoire, béni des dieux, jouant enfin pleinement son rôle d'articulation logique, naturel,

entre Toulouse, Montpellier et Barcelone. The place to be. Ce pays merveilleux. Riche de tout.
Auquel je ne regrette pas d'être resté fidèle.
La crise a été un électrochoc. La séquence insurrectionnelle a finalement débouché sur un sursaut.
Les gens d'ici ont réagi. Se sont organisés. Pris en main. Renonçant à attendre des solutions d'ailleurs.
Ont travaillé ensemble pour faire quelque chose de leur chance. Ouverts au reste du monde.
Pour attirer un tourisme intelligent et des investisseurs. Conserver et partager un patrimoine.
Des traditions, vivantes, typées. Qui font le génie d'un peuple et la singularité d'une terre.
Et cette lumière, exceptionnelle, dans laquelle je ferme les yeux et accepte de vieillir en confiance.

 

 

Philippe LATGER / Février 2019

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St-Jacques, et l'urbanisme

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St-Jacques, et l'urbanisme

Et ça monte. Et ça descend. C'est Perpignan. Et ses ruelles.
A l'approche des Carmes, je suis furieux. Une petite maison abattue.
Encore un terrain vague. Une parcelle vide. St-Jacques qui disparaît.

Sur le trottoir d'en face, l'échafaudage ne m'inspire pas confiance.
Cela ne ressemble pas à de la rénovation. On va faire tomber la maisonnette.
Ouvrir un nouvel espace dont on n'a rien à faire. Quand elle est une pièce du puzzle.
Elle n'a sans doute aucune valeur, ni historique, ni architecturale, mais bon sang,
elle a une valeur patrimoniale parce qu'elle participe à l'ensemble.
Comment vous expliquer. Quand vous allez à New York ou à Barcelone.
Vous voyez bien. Vous sentez bien. Dans vos tripes. Ce que l'urbanisme conditionne.
Le plan en damier. Les perspectives. Sans avoir à s'attarder sur les détails d'une façade,
sans avoir à s'arrêter pour contempler tel building, tel immeuble, tel porche, telle entrée,
nous sommes d'abord happés par un agencement, par une organisation urbaine, une énergie,
une logique, pensée, qui nous met aussitôt dans un état d'esprit particulier.
Les lignes de fuite hallucinantes de Barcelone, avec avenues parallèles à sens uniques,
ses rues perpendiculaires, imposent d'abord un flux de circulation, il s'agit d'abord

de considérations pratiques, quand on voit bien qu'elles oeuvrent aussi à une esthétique.
Barcelone a donc gagné, avec l'Eixample, une physionomie singulière, une morphologie,
reconnaissable, identifiable, qui n'est pas celle de Séville ni celle de Madrid.
New York ajoute à ce plan orthogonal la hauteur des gratte-ciel qui accentue l'effet canyon.
Et, ici encore, au-delà de la qualité ou de la médiocrité de tel ou tel building,

de l'intérêt historique de l'un, de la banalité du suivant, on est d'abord impressionné,
spontanément, instantanément, par l'occupation de l'espace, l'organisation de l'espace,
l'accumulation de bureaux et de logements en hauteur, la circulation au sol entre les titans,
et, pour ceux qui ne connaissent pas, je vous garantis que, aux couloirs que cela libère,
l'impression de tunnels à de tels dégagements rectilignes influe directement sur votre mental,
crée une pulsation cardiaque et une foulée particulières, crée une émulation spéciale,
une électricité, euphorisante, qui impulse une volonté étrange d'arriver quelque part.
C'est New York. Et Paris offre autre chose. Et Venise inspire encore autre chose.
Mais il faut concevoir que c'est l'urbanisme qui crée ces dispositions particulières,
que c'est lui qui fera que vous ne pourrez pas vous mouvoir de la même façon,
si vous vous promenez dans les rues de Los Angeles ou dans la médina de Tétouan.
On ne circule pas de la même façon dans les rues de Mexico et dans celles d'Istanbul.
Et ce que la ville ordonne de façons de se déplacer, de façons d'aller d'un point à un autre,
conditionne votre humeur comme votre pensée, en vous imposant son rythme et son paradigme.
L'urbanisme est une vision du monde, une vision de la société, même quand elle est anarchique,
dit tout de son histoire et de ses habitants, de sa culture, de ses valeurs, de ses intelligences,
et elle prédomine souvent sur quelques joyaux architecturaux devenus anecdotiques.

Dans le quartier St-Jacques de Perpignan, je suis heureux de voir des échafaudages,
enfin, sur les quelques bâtiments remarquables dont nous disposons.
Je félicite la municipalité pour cet effort et m'en réjouis sincèrement.

On rénove l'Ancienne Université, le seul monument XVIIIe de la ville paré de l'ornementation
ostentatoire et néoclassique en vogue à cette époque dans l'ensemble de l'Europe,
le seul qui affiche une volonté de grandeur et de rayonnement avec une façade d'apparat,
comme on rénove le Muséum d'Histoire Naturelle, qui est d'abord l'Hôtel Çagarriga,
dont une fenêtre armoriée et l'escalier sont classés.
Mais, encore une fois, les quelques monuments dont Perpignan dispose,
aussi beaux ou intéressants soient-ils, ne font pas l'ADN et l'identité de cette ville,
même lorsqu'ils participent, précisément, à comprendre l'hésitation et parfois la confusion
sur ces questions, sensibles à la diversité voire au mélange des styles, d'un peuple balloté
entre l'Aragon et la Catalogne, entre la France et l'Espagne, tout au long de son Histoire.
Ce qu'on trouve d'abord à Perpignan, comme dans toutes les villes du monde,
avant-même de pouvoir s'extasier sur la Casa Xanxo ou sur la cathédrale St-Jean,
même sans en avoir la science ni la conscience, c'est une organisation de l'espace.
Et, la ville ayant cette chance insolente d'être ancienne, le cocktail est singulier
puisque des siècles ont façonné des expansions, des développements, des revirements,
au gré des périodes de fastes et de prospérité, comme à celles des crises et des coups durs,
entre volontés individuelles et publiques, entre déterminisme, contraintes et impondérables.
J'ai expliqué cela déjà de notre patrimoine art déco, St-Jacques peut ne pas nous plaire,
St-Jacques, c'est Perpignan, c'est nous, notre singularité, ce qui fait que Perpignan
n'est ni Narbonne, ni Gérone, ni Toulouse, ni Barcelone, c'est l'héritage d'une cité royale,
celui de l'expansion fulgurante d'une petite ville à l'installation de la Cour, s'il vous plaît,
des Rois de Majorque, faisant de Perpignan la capitale d'un royaume, attirant du monde,
des commerçants, des artisans, et mille talents, et la ville, qui était alors the place to be,
pouvait rivaliser avec ses voisines, parfois-même les dépasser, quand les quartiers entiers
dont nous avons hérité, puisque ce qui est valable pour St-Jacques l'est aussi pour St-Matthieu,
attestent encore aujourd'hui que Perpignan était plus importante que Montpellier par exemple.
Prenez les plans des deux villes contemporaines et comparez-les. Cela vous sautera aux yeux.
Vous verrez vite que le centre historique de Perpignan est plus dense et étendu
que celui de la capitale régionale.

Le trident de l'ancien quartier juif qui monte de la Révolution Française à la place du Puig,
(rue St-François de Paule, rue de l'Anguille, rue Joseph Denis) et au-delà, trois autres rues
parfaitement parallèles (rue des 15 degrés, rue des farines, rue du four St-Jacques)

créent des effets, des perspectives, épousant un relief, qu'on ne retrouve nulle part ailleurs.
Une autre logique lui succède en suivant, en continuant vers la place Cassanyes,
par la rue des Mercardiers, la rue du Paradis, ou la fameuse rue Llucia,
lorsque, même en n'y connaissant rien, nous percevons qu'après un lotissement organisé,
conçu sur une vision globale, nous pénétrons dans une urbanisation plus chaotique,
une sorte de village qui s'est constitué au gré des besoins et des opportunités,
et ces deux aspects mitoyens prouvent aux Perpignanais qu'il y a au moins deux St-Jacques.
J'entends l'argument suivant lequel ce quartier dissimule des trésors oubliés et abandonnés,

mais celui que je défends, que je n'oppose pas au premier quand il est complémentaire,
consiste à dire que le premier trésor est le quartier lui-même, même pauvre, même austère,
même sans chefs-d'œuvre de l'art gothique, sans statuaires délirantes, sans palais flamboyants,

sans rien de particulièrement exceptionnel, quand c'est lui, dans son ensemble qui l'est.
Nous n'avons pas besoin d'attendre d'y trouver des frises ou des ornementations notables
à coup de brosses à dents d'archéologues pour être saisis tout de suite par sa valeur,
inestimable, qui est la densité urbaine exaltante d'une ville prospère du XIVème siècle.
Et si nous n'avons pas eu la chance de conserver l'entièreté de nos fortifications,

d'avoir un Viollet-le-Duc, chances l'une et l'autre discutables de mon point de vue,
pour reconstituer comme ailleurs un fantasme très daté du Moyen-Age,
nous n'avons, avec St-Jacques et St-Matthieu, rien à envier à une ville comme Carcassonne.

Nous avons des remparts flanqués de tours sur une bonne moitié de la façade nord,
nous avons nos couvents et nos cloîtres, conservés plus ou moins soigneusement par l'Armée,
nous avons notre Palais Royal, ses paroisses, et tout le tissu urbain de l'époque médiévale.

Laisser tomber en ruines St-Matthieu et St-Jacques est une tragédie pour ne pas dire un crime.
Outre la catastrophe sociale qui imposerait l'urgence de réagir à elle-seule,
que d'autres dénoncent et dénonceront, avec force et de meilleurs arguments que moi,
je me distinguerai si je dois être le seul en insistant sur la catastrophe patrimoniale,

qui est donc une catastrophe aussi identitaire qu'économique,
quand laisser s'effondrer ces quartiers dans l'indifférence générale
ne consiste pas pour Perpignan à se tirer une balle dans le pied mais dans la tête.
Conservez les alignements de façades, même modestes. Conservez le tracé des rues.
Conservez l'aspect labyrinthique. Conservez cette densité et ce foisonnement.
Quand l'amélioration du bâti et des conditions sanitaires nécessaires n'empêchent en rien
la préservation du patrimoine et de ce qui fait notre attraction touristique et culturelle.
Les deux défis ne sont pas antinomiques quand ils vont au contraire dans le même sens.
A moi de vous convaincre que ce que vous voyez comme obstacle est une opportunité.

 

Philippe LATGER
Février 2014 à Perpignan

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L'Archipel

Publié le

Le mauvais temps n'est pas une mauvaise affaire pour tout le monde.
Les restaurants du centre-ville font le plein. De tous les touristes privés de plage.
Les Jeudis de Perpignan ont commencé hier soir.
Et mon appartement, en son lieu stratégique, est dans la grosse caisse de l'orchestre.
Festival International de Carillon, Estivales de l'Archipel... je suis à la croisée des ondes.
Une famille anglophone m'arrête au parc, pour demander son chemin, plan en main.
Plus loin, Quai Vauban, on parle russe et chinois. La globalisation a du bon.
Si tu voyais notre petite ville aujourd'hui, maman... comme tout a changé.
La gare TGV, le nouveau théâtre, signé Jean Nouvel, et son Grenat, sur le Marché de Gros.
La fontaine lumineuse au bout de la voûte de platanes du Cours Palmarole,
qui me renvoie à la perspective magique du Palais National de Barcelone,
et à l'excitation indicible d'avant le parc d'attractions de Montjuïc.
La métamorphose avait commencé avant mon départ, il est vrai.
Quand j'avais assisté à la destruction du parking République,
au réaménagement de la place Arago, et à la colorisation des façades,
gagnant tout le centre historique comme une traînée de poudre.
Depuis Paris, un séjour m'a permis de constater la rénovation du Cinéma Le Castillet.
Un autre, de découvrir celle de Notre-Dame des Anges à l'ancien Hôpital Militaire,
ou le développement des immeubles de l'Espace Méditerranée sur la rive sud de la Têt.
Et, depuis mon retour, je suis résolument séduit par ce qu'est devenu ma ville natale.
C'est toute l'agglomération qui s'est développée, accueillant des gens de partout.
Et l'idée de conserver des coulées vertes, entre Perpignan et les villages alentour,
justifiant le concept d'Archipel, n'est pas seulement dans l'air du temps.
Elle garantit l'identité de chaque commune, essaie de contenir l'effet désastreux
des villes dortoirs déshumanisées, en cherchant à garder un pied dans le passé,
le patrimoine historique - quand il y en a un - et des emplois, autant que faire se peut.
Réussite pour des villages comme Baixas, Rivesaltes ou Torreilles.
Enfin connectés au Castillet par un réseau sérieux de transports en commun.

Je n'entre pas dans les considérations politiques.
Je sais que le Département fait beaucoup aussi pour ce pays.
Quand, naturellement, le Conseil Général et l'Agglo ne sont pas du même camp.
Que cela doit bloquer nombre de projets ou ralentir des mesures de bon sens.
Mais il semble que les choses se fassent tout de même en bonne intelligence.
Le Département pouvant déployer ses forces sur ce qui n'est pas géré par l'Agglomération.
Il s'agit d'aménagement du territoire. Et il est, en Roussillon, un indiscutable succès.
Mes amis, pour certains, de bonne ou de mauvaise foi, s'étonnent de mon enthousiasme,
préférant minimiser les progrès et rester dans l'idée que nous sommes des arriérés.
Que Perpignan est un trou où il n'y a rien à faire. Maîtres dans l'art de l'auto dénigrement.
L'occasion bien sûr, de régler leur compte à tous les politiques locaux, incapables,
tricheurs, menteurs et corrompus, quand les choses ne vont jamais assez vite,
ou que l'on s'obstine à ne voir que le verre à moitié vide.
Mais l'avantage du fils prodigue est qu'il n'a pas vécu la mutation au quotidien :
la distance de cet oncle qui ne vient qu'une fois par an, et qui s'étonne de voir
combien les enfants ont grandi, quand nous ne le voyons pas forcément nous-mêmes,
au jour le jour, pour être le nez dans ces révolutions lentes et de longue haleine.
J'ai l'avantage aussi, sur les touristes ou les enfants du pays de passage,
d'être revenu m'installer, et d'avoir ce temps nécessaire pour comparer le quotidien actuel,
avec celui d'il y a dix ans, quand il faut trouver un appart, se déplacer, faire ses courses,
trouver du boulot ou occuper ses loisirs.

J'avais connu Visa bien sûr, et les Estivales, à l'époque glorieuse de Marie-Pierre Baux.
L'arrivée de la FNAC, comme un signe de développement, au moment charnière
où internet n'avait pas encore totalement compromis sa domination commerciale.
Connu plus tôt encore, la période faste du Mex, qui fut une référence pour les noctambules.
Mais, dès que j'avais le dos tourné, pour aller boire mon whisky au Québec,
pour vivre mon histoire d'amour à Barcelone, satisfaire mon éditeur à Paris,
des fleurs inattendues poussaient dans le cayrou de ma ville.
La Casa Musicale, avec Ida y Vuelta. El Mediator, et le festival TILT.
Prenant le relais des festivals du Disque, Jazzèbre ou Aujourd'hui Musique.
Je le découvre, au zèle de Daniel Tosi, il faut désormais ajouter celui d'Alex Augé,
qui fait jouer Billie Jean ou Seven Nation Army à la Cobla Mil.lenaria.
Quand la ville entière met un point d'honneur à malaxer l'héritage culturel catalan.
Qui n'est plus figé dans une Semaine Sainte poussiéreuse,
ou une fête de la St Jean sans imagination.
Alexandre et Fabrice Rieu mettent des bulles dans le Muscat de Rivesaltes,
distribuant leurs Bubbles dans les discothèques, et, comme une suite logique,
même la Procession de la Sanch devient tendance.
Vraiment, je t'assure, maman... tu ne reconnaîtrais pas Perpignan.
Où le musée Rigaud va trouver son entrée XVIIIème, au portail de l'ancien Conservatoire.
Où la Casa Xanxo est enfin ouverte au public. Comme la Chapelle du Tiers-Ordre.
Où la Poudrière a été rénovée. Comme la bâtisse de la superbe Maison de la Catalanité.
Après Charlotte Julian sur les quais de la Basse, c'est Cali qui tourne un clip au Campo Santo.
Quand l'Université s'est ouverte à de jeunes Chinois.
Et que le rugby nous frotte aux Anglophones.
Des Îles Britanniques comme de l'Hémisphère Sud. Puisque l'USAP, ici, est plus qu'une fierté.
Un moteur économique. Derrière l'émotion d'un peuple chantant L'Estaca d'une seule voix.
Et les Néo-Catalans ne sont plus seulement toulousains, maghrébins, ou du Nord de la Loire.
Venant toujours plus nombreux, et de toujours plus loin.

Depuis La terre est rouge, je l'écris, bien des choses ont changé.
Je devrai revoir ma copie. Je devrai l'actualiser. Quand la fièvre est intacte.
La distance atlantique avait grossi le trait. Comme la souffrance à vif de t'avoir enterrée.
Aujourd'hui, le prisme d'un amour fou, solaire et merveilleux, peut avoir cet effet,
en effet, de tout transfigurer, embellir, amplifier...
Mais je crois être objectif, quand je découvre ce qui est fait au domaine Dom Brial,
dans l'Anse de Paulilles, comme le raccordement volontariste, au Sud, au reste du Pays,
pulvérisant la frontière dans une irrépressible réunification de la Catalogne.
Toujours aussi loin de Paris. Toujours plus près de Barcelone.
Et je rends hommage à tous ceux qui ont créé ici. Des entreprises. Des festivals.
De nouveaux concepts. Des tissus sociaux au terreau d'un formidable multiculturalisme.
Tout un cocktail à l'opposé de l'image de la ville de province aussi inerte qu'ennuyeuse.
Si tu voyais cela, maman, comme tu serais fière, les yeux fermés, le nez au vent...
Des soirées au Bar Celone, aux Vins 4 Canons, aux Jeux d'Hiver.
Des bars et restaurants qui ont réhabilité les rues du Théâtre ou des Cardeurs.
De St Assiscle, relié à la ville par un immeuble cuivré de Dominique Perrault.
De la foule entre le Castillet et le Palmarium venue pour une St Jean digne de ce nom,
ou l'arrivée du Bouclier de Brennus dans les couleurs chaudes de notre drapeau.
Si je suis amoureux, je suis un fils fidèle. A la Fidélissime. Où je reviens toujours.
Le mauvais temps fait son temps. Sur nos Îles Baléares. Nos îlots balnéaires.
Tout n'est que de passage à la ville frontière.
Si je le suis aussi, je veux rester un peu...


   

Philippe LATGER
Juillet 2011 à Perpignan

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