Coup de tabac
Un tube transparent bien sûr. Comme ceux sur la façade du Centre Pompidou.
Au coin de la Place de Catalogne, je ris de moi-même, de mes propres conjectures,
lorsque je sais bien qu'on ne me demande pas mon avis. Mais cela m'a sauté aux yeux.
Un tube comme on en construit dans le bassin aux requins des aquariums publics.
Avec, évidemment, un fuselage pour rappeler le dôme qui couronne les Dames de France.
Attention. Pays de tramontane. Il ne serait pas raisonnable d'avoir une passerelle ouverte.
Et il y en a depuis deux jours déjà. Quand elle a soufflé toute la nuit. A faire tourner la tête.
J'avance contre elle pour arriver au bureau de tabac. Dimanche. Retour à la gare.
Quand je me punis de fumer en payant mes cigarettes au prix fort. Cigarettes françaises.
La promenade n'est pas une punition. La tramontane non plus. Je prends du temps pour moi.
Un moment sans ordi, sans téléphone, sans personne, où l'on ne peut me localiser.
Où je peux si je veux, me conforter dans l'idée, au passage clouté, attendant le feu vert,
observant des gars traverser comme des fous au milieu de la circulation, prenant des risques,
que décidément, une passerelle piétonne sur le Cours Lazare Escarguel ne serait pas du luxe.
Dans celle que l'apparition de l'immeuble Périoni entre les branches du cèdre est une splendeur.
Avant de se prendre, au coude du quai, le Palmarium en pleine gueule.
Je n'ose répéter les mots qu'une grand-mère a prononcés en reconnaissant Simone Veil.
J'étais jeune. Jeune homme. Plus vieux qu'adolescent. Et nous regardions la télévision.
Les infos peut-être. Je me rappelle juste ces mots, glaçants, qui sont tombés comme des lames.
Autant de lames de rasoir. Et de pointes. De bouts de métal. D'objets tranchants.
Comme on en bourre les bombes non conventionnelles.
Le mot Juive, en lui-même, avait été articulé dans les graves, comme dans un râle de colère.
Ce n'était pas seulement du mépris. Il y avait du dégoût. Quelque chose qui m'a dégoûté.
A vrai dire, je n'ai pas compris. Tout se passait normalement. Un jour ordinaire. Un soir peut-être.
Nous regardions la télévision. Et le sol s'est ouvert sous ma chaise. La maison s'effondrait sur moi.
L'adjectif qui est venu naturellement se poser devant Juive a fait tourner la pièce sur elle-même.
Une sorte de vertige. L'envie de vomir. Avec d'abord la blessure de la déception. Amère.
Cette femme que j'aimais. Capable de prononcer ces mots sur ce ton. J'étais révolté. Trahi.
Savoir que mon oncle ait pu se faire, enfant, traiter de Sale petit Espagnol me crevait le cœur.
Et je ne pouvais tolérer qu'on qualifie un être humain quel qu'il soit de sale, quand on sait bien
qu'on ne parle pas ici d'hygiène corporelle, même dans de sales putes ou les sales pédés.
Ma propre chair m'a dégoûté. Mon propre corps. Mon propre sang. Indigne.
Fumer, c'est comme marcher. Ce n'est pas forcément une fuite. C'est un voyage.
Une façon de s'extirper de quelque chose. De se déconnecter du monde. De se centrer.
Sur le même trajet, je sens les frites et la sauce blanche aux abords de la gare de Perpignan.
La viande découpée. Les odeurs de cuisine. Pour arriver au coin du Paris-Barcelone.
Je me centre du monde. Touché par cette nana défoncée qui gueule des trucs incompréhensibles.
Touché d'autant plus par la petite chinoise qui joue devant le restaurant de papa et maman.
Quand le bonheur est capable de rendre triste. A la lumière noire des souffrances rentrées.
Tu as connu la guerre ! Papa me disait bien les dessins atroces qu'il reproduisait innocemment.
Les campagnes de dénigrement. La propagande. Sous les yeux des gosses ! Au magasin.
Qui dessinaient sagement pour ne pas s'ennuyer. Dans une ville occupée. Sans doute.
Le bruit des bottes dans la rue. Mon père ne l'a jamais oublié. Et l'enfant tremblait dans son lit.
La porte qu'on a défoncée, à l'étage, une nuit. A l'étage au-dessus. Pour chercher une famille.
La pièce s'arrête de tourner autour de la télévision. Simone Veil. La grande. La digne.
Ils sont nombreux les qualificatifs pour honorer son courage politique. Pourquoi celui-ci ?
Qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce que je dois comprendre ?
Au chagrin d'une déception amoureuse, très vite. La colère l'emporte.
Les petits jets d'eau alignés aux pieds d'Arago, le long des terrasses de restaurants,
me renvoient aux Jardins du Generalife. Grenade. Mon amour. L'Andalousie. Arabe.
Un pays de sales Gitans et de sales Arabes peut-être. Aux yeux de certains.
Et je devrais pleurer sur ces derniers pour le bonheur dont ils se privent. Tant pis pour eux.
Ce n'est pas perdu pour tout le monde. J'embrasse ma ville en entier. Avec ses rats.
Avec ses chiens. Ses putes et ses junkies défoncés. Et ses vieilles peaux antisémites.
Je refuse de laisser entrer en moi le poison de la haine. Je fume. Je marche. Je me centre.
De la Place Arago, je prends le quai de la Préfecture. J'avance vers le Castillet. J'avance.
Je suis à l'arrière de la DS qui s'engouffre dans le Grand-Rond de Toulouse. Papa m'explique.
Nous traversons la ville. D'une grand-mère à l'autre. Il me montre un lieu qui devient terrifiant.
" C'est ici que s'était installée la Gestapo. " Sa mémoire pouvait-elle lui jouer des tours ?
Ce seul mot était effrayant pour l'enfant que j'étais à l'arrière de l'auto. Gestapo.
Quand il m'a fallu des années avant d'entendre parler allemand sans songer à la guerre.
Que je n'ai pourtant pas connue. Non. Il n'a pas pu oublier une chose pareille.
Et la façade lugubre m'impressionnait plus encore que celle de la Maison d'Arrêt.
Mon petit papa. Né en 1933. Fils unique. Père unique. En culottes courtes.
J'ai noté qu'il ne relève pas ce que vient de lâcher ma grand-mère devant la télévision.
Même si j'entends, dans sa poitrine, et celle de ma mère, tomber une chape de plomb.
Personne ne relève. Tout le monde a entendu. Et le silence s'épaissit. Insupportable.
Et j'ai envie de lui sauter à la gorge. Je suis paralysé. Incapable de comprendre.
Ce ne saurait être la loi sur l'IVG. Ni ses idées, ni ses positions politiques. Alors quoi ?
Qu'est-ce qui pouvait au juste alimenter ce sourire odieux, condescendant,
qui contenait bien mal son torrent de haine...
J'ai vu le Diable en personne dans ce sourire étrange.
Que je n'avais jamais vu avant. De ma vie.
La tramontane tend un drapeau catalan magnifique aux créneaux du Castillet.
Derrière lui, mon clocher blanc tranche sur le bleu du ciel. Ma cathédrale St-Jean.
Oui. Ma ville a de la gueule. Elle a du chien. Et du courage. Et de la force. Elle est debout.
Comme moi. Contre le vent. Qui ne suis pas petit-fils de Résistants ni de Justes.
Mais juste de Français moyens. Qui n'ont pas été grand chose d'autre qu'eux-mêmes.
Je ne peux pas juger. Et je pleure quand j'aime la femme qui a prononcé ces mots atroces.
Avec qui j'ai ri. Avec qui j'étais complice. Qui s'est occupée de moi. M'a donné de l'amour.
Ces mots gravés m'ont pourtant montré l'horreur d'une époque, dont nous ne sommes pas sortis.
Elle n'est probablement coupable de rien. N'a probablement dénoncé personne. Ni collaboré.
Ni fait de mal à une mouche de toute sa vie. Les prospectus de propagande. Sur le comptoir.
Qu'y faisaient-ils ? Qui les y avait posés ? Etait-elle au courant ? Son fils appliqué à dessiner.
Des Juifs aux nez crochus qui menaçaient le monde. Ou que l'on égorgeait comme des porcs.
Le crayon rouge pour le sang. Dans la main d'un enfant. Qui s'en rappelle encore.
Etait-elle contrainte de les accepter dans sa boutique ? La peur de faire des vagues ?
Que pouvait-elle faire pour sauver la famille qui vivait au-dessus ? Qu'aurais-je fait ?
Certes. Cela n'excuse en rien ce que j'ai entendu. Et des ombres me font vaciller.
Simone Veil. Ministre de la République. Sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing.
Le discours de l'Assemblée Nationale. Le chignon. Le tailleur. Le courage. Incarné.
Comment des mots pareils pouvaient-ils être prononcés dans notre propre maison ?
Je fume en descendant dans ma cité médiévale. Retrouver mon appartement-platane.
Un tube transparent bien-sûr ! Comment n'y avais-je pas pensé plus tôt ?...
Ma grand-mère n'avait pas grande estime pour maman.
C'était une Espagnole. Peut-être pas sale. Mais tout de même... Des Gitans en somme.
La famille de ma mère. Des Gitans... Puisqu'il est connu que tous les Espagnols sont Gitans.
Et surtout, que tous les Gitans sont sales. Donc. Tous les Espagnols sont sales. Logique.
A commencer par ma mère. Qui avait bien sûr le défaut de lui arracher son fils. Ok.
On connaît les relations entre belles-mères et belles-filles. C'est toujours difficile. Entre rivales.
Sauf que, connaissant l'affection de ma grand-mère à l'égard de mon père, c'est à n'y rien comprendre.
Je pense que cela a toujours décuplé mon sentiment d'appartenance à la communauté espagnole.
Il ne fallait pas toucher un cheveu de ma mère. Et j'avais déjà eu l'occasion de la défendre.
Ce qui avait provoqué de fameuses engueulades, parfois violentes, toujours ulcérées.
Quand je me rappelle de ma grand-mère acide concluant un jour l'échange en me traitant de con.
C'est que, de ce côté-ci, la relation mère/fils était fusionnelle. Et cela pouvait provoquer la surprise.
Bien que Français, quand maman, née à Toulouse, était Française elle aussi, je me sentais Espagnol.
Et j'étais fier de l'être, comme j'aurais été honoré d'être Gitan de surcroît. Un peu pour l'emmerder.
On m'insultait quand on insultait l'Espagne. Pire. On insultait ma mère. Ole.
Et je ne me suis senti Français que très tard, quand les Québécois m'ont rappelé ce que j'étais.
Que je me suis trouvé ému à chaque retour en France, et un lien que je ne soupçonnais pas.
Mais pour l'heure, installé sur la Place de la République, en ces terres entre deux chaises,
je me demande comment j'ai pu m'entendre avec une femme aussi raciste et xénophobe.
Qui parlait si mal des Espagnols et des Juifs. De ma mère comme de Simone Veil.
La tramontane me fatigue. Elle renverse tout sur son passage. Même la nuit.
Agite les draps du lit quand on cherche le sommeil. Même à travers les murs et les fenêtres.
Des cigarettes françaises. D'accord. Je suis bon pour me lever et me faire du café. C'est parfait.
Je repense à la voix de maman. Aux cheveux de maman. A ses yeux. Son sourire. Et souris.
En fait de Gitane, elle aurait pu être Berbère. Kabyle. Quand nous le sommes probablement.
A Marbella nous regardions les côtes, depuis le balcon de l'appartement. L'Atlas. L'Afrique.
Aux Colonnes d'Hercule. Gibraltar. Qui m'avaient bouleversé. Deux continents. A quelques brasses.
Je suis Romain. Je suis Grec. Un peu Turc sur les bords. Marocain. Pourrais venir des Indes.
Un ami de Toulouse a le nom de jeune fille de ma grand-mère. Cela nous avait amusés.
Nous avons vérifié. Nous ne sommes pas de la même famille. Du moins, pas de la même branche.
Famille éloignée peut-être. Nous avons convenu qu'en plus d'être des amis nous étions des cousins.
Le nom de jeune fille de ma grand-mère. Dont je revois l'expression devant le poste de télévision.
Je fais du café et je lui parle. Me moque d'elle. Si seulement tu avais su tout cela... qu'aurais-tu dit ?
Mon ami m'a expliqué. Son patronyme est d'origine espagnole. Pire encore. Un nom de conversos.
Un nom hérité de l'hébreu. Et je ris franchement. Aussi fort que j'aurais pu m'effondrer de chagrin.
Te voilà bien... D'origines à la fois juives et espagnoles. Qu'aurais-tu répondu à cela ?
Tu ne l'as sûrement jamais su. Et c'était peut-être mieux ainsi, pour ton organisation du monde.
Moi, j'ai la mienne. Et j'embrasse ma ville entière. Dans une inspiration de nicotine.
Avec ses Catalans, ses Pieds Noirs, ses Algériens, ses Gitans, Espagnols et j'en passe,
quand on y croise désormais autant d'hommes en kilt que de Chinois. Oui Madame.
Juif, musulman, catholique, orthodoxe, protestant, évangéliste, agnostique et athée...
j'ai tout été moi-même, quand je suis fait de tout, même de ce que je connais mal.
Moi, tout ce que je veux, c'est cette putain de passerelle sur le Cours Lazare Escarguel.
Au Détroit de Gibraltar. A la Place de Catalogne. Comme au Proche-Orient.
Et un bar de nuit à la mode à la Maison Périoni.
Ma colère est passée. Et je peux pardonner. Quand je sais que je l'aime. Malgré moi. Malgré elle.
Cette femme contre qui je me suis construit. Qui pouvait être aimable. Qui pouvait être aimée.
Qui était comme mille autres. Mais qui était ma grand-mère. A qui je dois bien ça.
C'est bien parce que je l'aimais que je ne supportais pas le chantage, la guerre contre maman.
C'est bien parce que je l'aimais que je ne supportais pas son racisme, et ses propos abjects.
Que cela me dévorait physiquement. Les frictions sous la douche comme après un rapport dégradant.
Pour me sentir, pour le coup, sale, quand c'est un mot choisi. A ne plus savoir où me mettre.
J'ai chanté par ailleurs ce que je lui devais. Et je ne sais que trop tout ce que je lui dois.
Y compris des parents qui se trouvaient heureux à distance de Toulouse. Juste à bonne distance.
Ni trop loin. Ni trop près. Perpignan. La ville que j'embrasse aujourd'hui quand j'y ai vu le jour.
Quand j'y ai vu la nuit adoucir ma révolte. Balayer les sentiments de honte et de culpabilité.
D'un coup de tramontane qui me fouette le sang sans ne rien effacer de ce qu'il faut apprendre.
Pardonner, ce n'est pas oublier. Et je n'oublierai rien pour peu que je pardonne.
Quand elle est en terre, c'est l'ironie du sort, aux côtés de ma mère dans un même caveau.
Où tout n'est que poussière d'une même entité, faite ici ou ailleurs pour mieux se mélanger.
A ma cigarette française, payée au prix fort, le feu finit en cendres.
Je l'écrase et je sais. Rien ne m'est étranger.
Philippe LATGER
Octobre 2011 à Perpignan
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