Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Coup de tabac

Publié le

Un tube transparent bien sûr. Comme ceux sur la façade du Centre Pompidou.
Au coin de la Place de Catalogne, je ris de moi-même, de mes propres conjectures,
lorsque je sais bien qu'on ne me demande pas mon avis. Mais cela m'a sauté aux yeux.
Un tube comme on en construit dans le bassin aux requins des aquariums publics.
Avec, évidemment, un fuselage pour rappeler le dôme qui couronne les Dames de France.
Attention. Pays de tramontane. Il ne serait pas raisonnable d'avoir une passerelle ouverte.
Et il y en a depuis deux jours déjà. Quand elle a soufflé toute la nuit. A faire tourner la tête.
J'avance contre elle pour arriver au bureau de tabac. Dimanche. Retour à la gare.
Quand je me punis de fumer en payant mes cigarettes au prix fort. Cigarettes françaises.
La promenade n'est pas une punition. La tramontane non plus. Je prends du temps pour moi.
Un moment sans ordi, sans téléphone, sans personne, où l'on ne peut me localiser.
Où je peux si je veux, me conforter dans l'idée, au passage clouté, attendant le feu vert,
observant des gars traverser comme des fous au milieu de la circulation, prenant des risques,
que décidément, une passerelle piétonne sur le Cours Lazare Escarguel ne serait pas du luxe.
Dans celle que l'apparition de l'immeuble Périoni entre les branches du cèdre est une splendeur.
Avant de se prendre, au coude du quai, le Palmarium en pleine gueule.

Je n'ose répéter les mots qu'une grand-mère a prononcés en reconnaissant Simone Veil.
J'étais jeune. Jeune homme. Plus vieux qu'adolescent. Et nous regardions la télévision.
Les infos peut-être. Je me rappelle juste ces mots, glaçants, qui sont tombés comme des lames.
Autant de lames de rasoir. Et de pointes. De bouts de métal. D'objets tranchants.
Comme on en bourre les bombes non conventionnelles.
Le mot Juive, en lui-même, avait été articulé dans les graves, comme dans un râle de colère.
Ce n'était pas seulement du mépris. Il y avait du dégoût. Quelque chose qui m'a dégoûté.
A vrai dire, je n'ai pas compris. Tout se passait normalement. Un jour ordinaire. Un soir peut-être.
Nous regardions la télévision. Et le sol s'est ouvert sous ma chaise. La maison s'effondrait sur moi.
L'adjectif qui est venu naturellement se poser devant Juive a fait tourner la pièce sur elle-même.
Une sorte de vertige. L'envie de vomir. Avec d'abord la blessure de la déception. Amère.
Cette femme que j'aimais. Capable de prononcer ces mots sur ce ton. J'étais révolté. Trahi.
Savoir que mon oncle ait pu se faire, enfant, traiter de Sale petit Espagnol me crevait le cœur.
Et je ne pouvais tolérer qu'on qualifie un être humain quel qu'il soit de sale, quand on sait bien
qu'on ne parle pas ici d'hygiène corporelle, même dans de sales putes ou les sales pédés.
Ma propre chair m'a dégoûté. Mon propre corps. Mon propre sang. Indigne.

Fumer, c'est comme marcher. Ce n'est pas forcément une fuite. C'est un voyage.
Une façon de s'extirper de quelque chose. De se déconnecter du monde. De se centrer.
Sur le même trajet, je sens les frites et la sauce blanche aux abords de la gare de Perpignan.
La viande découpée. Les odeurs de cuisine. Pour arriver au coin du Paris-Barcelone.
Je me centre du monde. Touché par cette nana défoncée qui gueule des trucs incompréhensibles.
Touché d'autant plus par la petite chinoise qui joue devant le restaurant de papa et maman.
Quand le bonheur est capable de rendre triste. A la lumière noire des souffrances rentrées.
Tu as connu la guerre ! Papa me disait bien les dessins atroces qu'il reproduisait innocemment.
Les campagnes de dénigrement. La propagande. Sous les yeux des gosses ! Au magasin.
Qui dessinaient sagement pour ne pas s'ennuyer. Dans une ville occupée. Sans doute.
Le bruit des bottes dans la rue. Mon père ne l'a jamais oublié. Et l'enfant tremblait dans son lit.
La porte qu'on a défoncée, à l'étage, une nuit. A l'étage au-dessus. Pour chercher une famille.
La pièce s'arrête de tourner autour de la télévision. Simone Veil. La grande. La digne.
Ils sont nombreux les qualificatifs pour honorer son courage politique. Pourquoi celui-ci ?

Qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce que je dois comprendre ?
Au chagrin d'une déception amoureuse, très vite. La colère l'emporte.

Les petits jets d'eau alignés aux pieds d'Arago, le long des terrasses de restaurants,
me renvoient aux Jardins du Generalife. Grenade. Mon amour. L'Andalousie. Arabe.
Un pays de sales Gitans et de sales Arabes peut-être. Aux yeux de certains.
Et je devrais pleurer sur ces derniers pour le bonheur dont ils se privent. Tant pis pour eux.
Ce n'est pas perdu pour tout le monde. J'embrasse ma ville en entier. Avec ses rats.
Avec ses chiens. Ses putes et ses junkies défoncés. Et ses vieilles peaux antisémites.
Je refuse de laisser entrer en moi le poison de la haine. Je fume. Je marche. Je me centre.
De la Place Arago, je prends le quai de la Préfecture. J'avance vers le Castillet. J'avance.
Je suis à l'arrière de la DS qui s'engouffre dans le Grand-Rond de Toulouse. Papa m'explique.
Nous traversons la ville. D'une grand-mère à l'autre. Il me montre un lieu qui devient terrifiant.
" C'est ici que s'était installée la Gestapo. " Sa mémoire pouvait-elle lui jouer des tours ?
Ce seul mot était effrayant pour l'enfant que j'étais à l'arrière de l'auto. Gestapo.
Quand il m'a fallu des années avant d'entendre parler allemand sans songer à la guerre.
Que je n'ai pourtant pas connue. Non. Il n'a pas pu oublier une chose pareille.

Et la façade lugubre m'impressionnait plus encore que celle de la Maison d'Arrêt.
Mon petit papa. Né en 1933. Fils unique. Père unique. En culottes courtes.
J'ai noté qu'il ne relève pas ce que vient de lâcher ma grand-mère devant la télévision.
Même si j'entends, dans sa poitrine, et celle de ma mère, tomber une chape de plomb.
Personne ne relève. Tout le monde a entendu. Et le silence s'épaissit. Insupportable.
Et j'ai envie de lui sauter à la gorge. Je suis paralysé. Incapable de comprendre.
Ce ne saurait être la loi sur l'IVG. Ni ses idées, ni ses positions politiques. Alors quoi ?
Qu'est-ce qui pouvait au juste alimenter ce sourire odieux, condescendant,
qui contenait bien mal son torrent de haine...

J'ai vu le Diable en personne dans ce sourire étrange.
Que je n'avais jamais vu avant. De ma vie.

La tramontane tend un drapeau catalan magnifique aux créneaux du Castillet.
Derrière lui, mon clocher blanc tranche sur le bleu du ciel. Ma cathédrale St-Jean.
Oui. Ma ville a de la gueule. Elle a du chien. Et du courage. Et de la force. Elle est debout.
Comme moi. Contre le vent. Qui ne suis pas petit-fils de Résistants ni de Justes.
Mais juste de Français moyens. Qui n'ont pas été grand chose d'autre qu'eux-mêmes.
Je ne peux pas juger. Et je pleure quand j'aime la femme qui a prononcé ces mots atroces.
Avec qui j'ai ri. Avec qui j'étais complice. Qui s'est occupée de moi. M'a donné de l'amour.
Ces mots gravés m'ont pourtant montré l'horreur d'une époque, dont nous ne sommes pas sortis.
Elle n'est probablement coupable de rien. N'a probablement dénoncé personne. Ni collaboré.
Ni fait de mal à une mouche de toute sa vie. Les prospectus de propagande. Sur le comptoir.
Qu'y faisaient-ils ? Qui les y avait posés ? Etait-elle au courant ? Son fils appliqué à dessiner.
Des Juifs aux nez crochus qui menaçaient le monde. Ou que l'on égorgeait comme des porcs.
Le crayon rouge pour le sang. Dans la main d'un enfant. Qui s'en rappelle encore.
Etait-elle contrainte de les accepter dans sa boutique ? La peur de faire des vagues ?

Que pouvait-elle faire pour sauver la famille qui vivait au-dessus ? Qu'aurais-je fait ?
Certes. Cela n'excuse en rien ce que j'ai entendu. Et des ombres me font vaciller.
Simone Veil. Ministre de la République. Sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing.
Le discours de l'Assemblée Nationale. Le chignon. Le tailleur. Le courage. Incarné.
Comment des mots pareils pouvaient-ils être prononcés dans notre propre maison ?
Je fume en descendant dans ma cité médiévale. Retrouver mon appartement-platane.
Un tube transparent bien-sûr ! Comment n'y avais-je pas pensé plus tôt ?...

Ma grand-mère n'avait pas grande estime pour maman.
C'était une Espagnole. Peut-être pas sale. Mais tout de même... Des Gitans en somme.
La famille de ma mère. Des Gitans... Puisqu'il est connu que tous les Espagnols sont Gitans.
Et surtout, que tous les Gitans sont sales. Donc. Tous les Espagnols sont sales. Logique.
A commencer par ma mère. Qui avait bien sûr le défaut de lui arracher son fils. Ok.
On connaît les relations entre belles-mères et belles-filles. C'est toujours difficile. Entre rivales.
Sauf que, connaissant l'affection de ma grand-mère à l'égard de mon père, c'est à n'y rien comprendre.
Je pense que cela a toujours décuplé mon sentiment d'appartenance à la communauté espagnole.
Il ne fallait pas toucher un cheveu de ma mère. Et j'avais déjà eu l'occasion de la défendre.
Ce qui avait provoqué de fameuses engueulades, parfois violentes, toujours ulcérées.
Quand je me rappelle de ma grand-mère acide concluant un jour l'échange en me traitant de con.
C'est que, de ce côté-ci, la relation mère/fils était fusionnelle. Et cela pouvait provoquer la surprise.
Bien que Français, quand maman, née à Toulouse, était Française elle aussi, je me sentais Espagnol.
Et j'étais fier de l'être, comme j'aurais été honoré d'être Gitan de surcroît. Un peu pour l'emmerder.

On m'insultait quand on insultait l'Espagne. Pire. On insultait ma mère. Ole.
Et je ne me suis senti Français que très tard, quand les Québécois m'ont rappelé ce que j'étais.
Que je me suis trouvé ému à chaque retour en France, et un lien que je ne soupçonnais pas.
Mais pour l'heure, installé sur la Place de la République, en ces terres entre deux chaises,
je me demande comment j'ai pu m'entendre avec une femme aussi raciste et xénophobe.
Qui parlait si mal des Espagnols et des Juifs. De ma mère comme de Simone Veil.

La tramontane me fatigue. Elle renverse tout sur son passage. Même la nuit.
Agite les draps du lit quand on cherche le sommeil. Même à travers les murs et les fenêtres.
Des cigarettes françaises. D'accord. Je suis bon pour me lever et me faire du café. C'est parfait.
Je repense à la voix de maman. Aux cheveux de maman. A ses yeux. Son sourire. Et souris.
En fait de Gitane, elle aurait pu être Berbère. Kabyle. Quand nous le sommes probablement.
A Marbella nous regardions les côtes, depuis le balcon de l'appartement. L'Atlas. L'Afrique.
Aux Colonnes d'Hercule. Gibraltar. Qui m'avaient bouleversé. Deux continents. A quelques brasses.
Je suis Romain. Je suis Grec. Un peu Turc sur les bords. Marocain. Pourrais venir des Indes.
Un ami de Toulouse a le nom de jeune fille de ma grand-mère. Cela nous avait amusés.
Nous avons vérifié. Nous ne sommes pas de la même famille. Du moins, pas de la même branche.
Famille éloignée peut-être. Nous avons convenu qu'en plus d'être des amis nous étions des cousins.
Le nom de jeune fille de ma grand-mère. Dont je revois l'expression devant le poste de télévision.
Je fais du café et je lui parle. Me moque d'elle. Si seulement tu avais su tout cela... qu'aurais-tu dit ?
Mon ami m'a expliqué. Son patronyme est d'origine espagnole. Pire encore. Un nom de conversos.

Un nom hérité de l'hébreu. Et je ris franchement. Aussi fort que j'aurais pu m'effondrer de chagrin.
Te voilà bien... D'origines à la fois juives et espagnoles. Qu'aurais-tu répondu à cela ?
Tu ne l'as sûrement jamais su. Et c'était peut-être mieux ainsi, pour ton organisation du monde.
Moi, j'ai la mienne. Et j'embrasse ma ville entière. Dans une inspiration de nicotine.
Avec ses Catalans, ses Pieds Noirs, ses Algériens, ses Gitans, Espagnols et j'en passe,
quand on y croise désormais autant d'hommes en kilt que de Chinois. Oui Madame.
Juif, musulman, catholique, orthodoxe, protestant, évangéliste, agnostique et athée...
j'ai tout été moi-même, quand je suis fait de tout, même de ce que je connais mal.
Moi, tout ce que je veux, c'est cette putain de passerelle sur le Cours Lazare Escarguel.
Au Détroit de Gibraltar. A la Place de Catalogne. Comme au Proche-Orient.
Et un bar de nuit à la mode à la Maison Périoni.

Ma colère est passée. Et je peux pardonner. Quand je sais que je l'aime. Malgré moi. Malgré elle.
Cette femme contre qui je me suis construit. Qui pouvait être aimable. Qui pouvait être aimée.
Qui était comme mille autres. Mais qui était ma grand-mère. A qui je dois bien ça.
C'est bien parce que je l'aimais que je ne supportais pas le chantage, la guerre contre maman.
C'est bien parce que je l'aimais que je ne supportais pas son racisme, et ses propos abjects.
Que cela me dévorait physiquement. Les frictions sous la douche comme après un rapport dégradant.
Pour me sentir, pour le coup, sale, quand c'est un mot choisi. A ne plus savoir où me mettre.
J'ai chanté par ailleurs ce que je lui devais. Et je ne sais que trop tout ce que je lui dois.
Y compris des parents qui se trouvaient heureux à distance de Toulouse. Juste à bonne distance.
Ni trop loin. Ni trop près. Perpignan. La ville que j'embrasse aujourd'hui quand j'y ai vu le jour.
Quand j'y ai vu la nuit adoucir ma révolte. Balayer les sentiments de honte et de culpabilité.
D'un coup de tramontane qui me fouette le sang sans ne rien effacer de ce qu'il faut apprendre.
Pardonner, ce n'est pas oublier. Et je n'oublierai rien pour peu que je pardonne.
Quand elle est en terre, c'est l'ironie du sort, aux côtés de ma mère dans un même caveau.

Où tout n'est que poussière d'une même entité, faite ici ou ailleurs pour mieux se mélanger.
A ma cigarette française, payée au prix fort, le feu finit en cendres.
Je l'écrase et je sais. Rien ne m'est étranger.

 

Philippe LATGER
Octobre 2011 à Perpignan

Voir les commentaires

Je tiens bon

Publié le

Ce n'est pas la mer que j'entends. C'est le vent.
Qui s'enroule en moutons d'écume et bruisse dans les feuillages de la rue.
C'est un peu la même fréquence. La même sensation. Pour remplacer l'été.
C'est le mouvement des masses. Qui avancent. Et se retirent. Par vagues.
Pour apaiser ou exciter le système nerveux. Et l'humeur avec lui.
Perpignan c'est le vent. Perpignan c'est violent. Il faut être carré. Solide. Costaud.

Pour avancer contre le soleil, la chaleur, et contre la tramontane. Folle à lier.
Ce ne sont pas des paysages tranquilles. Mais des oasis entre caillasse et marécages.
Transformés en jardins à force de générations. Une beauté sauvage et féroce.
Il faut avancer contre le vent. Porter le ballon derrière les lignes ennemies.
Forcer le passage ou contourner l'obstacle. Remonter le courant pour atteindre la côte.
La cloche dans sa cage de barbelé ne bronche pas. Elle pèse de tout son bronze.
Au sommet de la tour de l'Horloge qui ne sait plus très bien l'heure qu'il est.
C'est le téléphone qui sonne. Pour me dire bonsoir. Me souhaiter bonne nuit.
Resté intra-muros, au parvis de St-Jean, j'ai vu une silhouette s'éloigner de ma chambre.
Passer le mur d'enceinte, le tracé des remparts, prête à quitter la ville sans me perdre de vue.


Le vent ramène toujours ce qui nous a échappé.
Il nous jette à la figure ce qu'il nous a arraché des mains.
Et à mon garde-fou, je ne sais plus très bien l'heure qu'il est.
Lorsque me reviennent des images de l'année passée, et de celle d'avant.
Comme la vague rapporte les morceaux d'une épave. D'une vie engloutie.
Le son du Unity sur la Sainte-Catherine. Et la tour cruciforme, Place Ville-Marie.
La foule au Corte Inglés. Bien loin du St-Laurent. La langueur de la Rambla. Et la Plaza Real.
La terrasse du Met, au milieu de sculptures, à respirer la chlorophylle d'une mer intérieure.
L'entrée d'un immeuble, rue de Berri, d'où j'entendais mugir Dis-lui de revenir...
Et passer mon chemin, sans plan et sans boussole,
pour remonter chez moi en traînant mes guiboles.
Le vent souffle et je me cramponne.
Il ne m'emportera nulle part ailleurs. Je tiens bien. Je tiens bon.
Quand je pense au voyage, aux errances, aux étapes, pour retrouver sa route. Celle de la maison.
Ce par quoi il faut passer pour arriver à son poste. Arriver au bonheur. A l'endroit. Où je suis.
Je souris à la rue, canalisant la force, quand je prends tout le fouet d'une rafale, en plein coeur.
Elle m'arrache ce qui ne me sert plus à rien. M'enlève ce qui ne me grandissait pas.
Et je me tiens debout, fort de mes expériences, décidé à rester. Et à ne pas plier.

Perpignan c'est violent. Comme la vie d'un homme. Comme la nuit d'automne.
Qui remue vos entrailles et vous mord le jarret. Prête à vous dévorer.
Comme dit la chanteuse, je suis indestructible. A l'amour qu'on me porte. A mon identité.
Je ne sais plus très bien l'heure qu'il est. Mais je sais qui je suis. Et c'est une violence.
De se voir un instant, dans un éclair, de foudre, au miroir de tes yeux qui m'ont élucidé.
Rappelé qui j'étais. Et qui m'ont exhumé. Soufflé dans les poumons et privé des postiches.
Des postures, des écrans, pour me démaquiller. Aussi fort, aussi vrai qu'aux pires tramontanes.
Enlever l'épaisseur d'alluvions de décades perdues pour retrouver la roche ou le premier sourire.
Celui que j'affiche au balcon d'un étage exposé. Quand je ris de la nuit et de l'hiver qui vient.
Quand, armé jusqu'aux dents, je suis prêt à en découdre.
Avec fleur au fusil. Avec force aux poignets.
Et bien du grain à moudre. Je ne me laisserai pas intimider par ce vent que je connais par coeur.
Ce vent dont je suis fait. A façonné ma trempe. A façonné mon corps et mon parcours baroque.
Je le dois à mon père qui doit partir en paix. Je le dois à mes frères que j'ai longtemps déçus.
Je te le dois, à toi. Toi qui me fais confiance. Je ne lâche pas prise.
Je tiens bien. Je tiens bon. Fatigué de m'enfuir ou de me fuir moi-même
.
J'ai vingt ans devant moi pour devenir moins lâche.
Pour apprendre à construire et devenir moins con.

 

 

Philippe LATGER
Octobre 2011 à Perpignan

Voir les commentaires

Science-fiction

Publié le

Evidemment, pour lui faire plaisir, nous avons hésité entre Champagne et Coca-Cola.
Mais nous avons des produits de luxe du terroir. Du vin fera l'affaire.
Nous le lui avons fait porter dans sa suite de l'Hôtel Vauban avec quelques fleurs.
La limousine est arrivée de l'aéroport à l'heure dite. Rue Rempart Villeneuve.
J'étais présent en bout de tapis rouge, entre les boules de buis, un peu tendu.
La façade de l'hôtel illuminée derrière mon épaule, la rue avait été barrée.
Des curieux, des fans et journalistes étaient venus s'amasser à bonne distance.
Lady Gaga, ou ce qu'il en restait, venait chanter ce soir à l'Archipel.
Nous l'avions habilement détournée quand elle devait se produire à Barcelone.
Satisfait que l'ancien Passage Doisneau ait été totalement démantelé.
Pour dégager la cour de l'hôtel particulier et y planter un ravissant parc arboré,
traversant, dans le cadre de l'installation du seul 5 étoiles dont nous disposions au centre.
En jean et simple débardeur blanc informe, la dame est sortie de la voiture californienne.
Je lui ai roulé une pelle comme c'est désormais l'usage dans le show-business,
et l'ai priée de me suivre dans l'allée alors qu'elle adressait un dernier signe à l'attroupement
qui criait son nom, survolté, derrière les barrières barrant la rue Camille Desmoulins.

J'avais promis à Pascal que nous passerions dans la soirée au Perioni,
mais il insistait sur mon BioPhone : " Elle est là ? Vous venez hein ? Tu as juré ! ".
Oui Pascal. Ne t'inquiète pas. Je n'aurai aucun mal à la convaincre d'aller picoler.
Côté Quai Vauban aussi, une foule d'admirateurs nous attendait, derrière un cordon de sécurité.
J'avais connu Stefani à New York, au cours d'une soirée de charité, aux Cloisters sur l'Hudson.
Lorsque nous avions lancé cette opération pour y récupérer le cloître de St Michel de Cuxa.
Elle avait plaisanté en arguant que cela flattait son côté gothique, j'avais corrigé : " ici, c'est roman. "
Elle m'avait vidé son verre dans la figure. " Bien... ça, c'est classique " avais-je ajouté, trempé,
avant de répliquer en lui écrasant du cheese cake en plein visage. Nous sommes devenus amis.
Elle avait entamé une tournée européenne avec son spectacle Tango to the Hell pour deux mois.
Et j'avais obtenu qu'elle fasse un crochet à Perpignan, entre Milan et Barcelone.
Elle était curieuse de voir le Mass Bresson et la résidence d'artistes dont je lui avais tant parlé.
Mais je savais ce qui motivait vraiment son déplacement. Nos joueurs de rugby.
La plupart de ceux que nous avions mis à sa disposition étaient tout sauf rugbymen,
mais je savais qu'elle ne ferait pas la différence. Elle voulait des gueules cassées.
Lièvremont avait fait un effort. Il savait que c'était un bon plan pour l'USAP.

Laurent est venu nous accueillir sur le perron avec une flotille de grooms en uniformes.
Une équipe de la télévision municipale, accréditée, se tenait dans le mur de végétation
que Patrick Blanc avait déroulé sur la façade latérale du 35, et filmait ce qu'elle pouvait.
La suite de Lady Gaga donnait sur la Basse et la Préfecture. Un duplex au deuxième.
Où je l'ai laissée un moment se détendre, avec son vin, ses fleurs, et ses prétendus Arlequins.
J'ai un appel. " Oui ? Salut ! Tu m'appelles d'où ? Tu es dans l'Empordà ? "
Laurent qui m'accompagne a compris. " C'est Lluis ? " Je fais oui de la tête en répétant.
" Je te demande si tu es ici ou si tu es encore en Grèce ?... " Mauvaise liaison avec Lluis Llach.
Qui ne viendra pas au concert ce soir pour le duo prévu sur L'Estaca. " Ok, ne t'inquiète pas. "
Et en arrivant dans le hall, je m'interromps pour rouler une pelle tour à tour à Luce et à Cali,
comme c'est désormais l'usage dans le show-business. " D'accord, on se tient au courant... "
Je laisse mon BioPhone à Laurent. " Il veut te parler. Il a besoin de 200.000 drachmes pour rentrer.
Vois ce que tu peux faire. " Une tape amicale sur l'épaule, je l'encourage à peine, l'abandonne
et me précipite dans la cour retrouver Domènec Reixach, lâché aux fauves de la presse, en interview.
Je dois lui faire part d'un changement de dernière minute exigé par la star américaine.
Tout cela est affreusement chronométré. Et je dois encore passer par le Mas pour des mises au point.
Julien m'attend au volant de la voiture pour m'y conduire. Ali Ahmed Saïd Esber est déjà sur place.
Le Ministre de la Culture Syrienne, ancien chantre de la Résistance, doit remettre les prix prestigieux
qui couronnent les travaux de jeunes artistes venus de Damas dans le cadre de nos échanges.
En visite officielle à Paris, je sais que son homologue française, Madame le Ministre Sinclair
le prend en charge dans tous ses déplacements depuis le début, mais tout de même...
Dans la balance, Adonis pèse autant que Lady Gaga.

 

Philippe LATGER
Octobre 2011 à Perpignan

Voir les commentaires

Très bien

Publié le

Mon ombre fait sa vie.
Sur le mur de la chambre.

 

 

Philippe LATGER
Octobre 2011 à Perpignan

Voir les commentaires

Des progrès en ville

Publié le

Pascal et Gaël, c'est à vous que je m'adresse. Si vous m'entendez...
A vous, les Guetta de Perpignan, qui avez eu le génie de transformer le local perdu
de feu la Casa Bonet, rue Chevalet, en un lieu branchouille et plutôt élégant.
Reprenez la Maison Perioni sur le Quai Vauban ! Au coin de laquelle de belles soirées,
sur la rue, pourraient s'organiser, face au Palais Consulaire. L'endroit est fantastique.
Un vieil immeuble Années 30 typique de la ville, flanqué de courtes tourelles,
abritait un magasin de matériel " pour l'électricité " comme le dit encore l'enseigne.
Près du superbe cèdre d'un parc au dos de la Banque de France, sur la Basse, le bâtiment,
partiellement abandonné, semble offrir un rez-de-chaussée particulièrement haut de plafond.
Et je fantasme ici une magnifique brasserie, un bar de nuit, un nouveau lieu pour la fête.

Quand la Mairie serait bien inspirée de prolonger la promenade piétonne du quai jusque-là.
Une réussite qui se déroule sur le cours d'eau, des Nouvelles Galeries au Palmarium.
Mais qui n'attend qu'une chose : poursuivre sa marche, au-delà, jusqu'au pont de la Poste.
Le Pont de Guerre, assez charmant, dont la voie est pavée, bordée de balustres,
qui relie la Grande Poste à la Place Jean Payra et ce quartier animé, à l'arrière de la FNAC,
où l'on trouve le Double Y ou la Rotonde, comme l'entrée du Parking Central.
Ainsi, parallèle à la bourgeoise rue de la République, conduisant à la Place Bardou-Job,
nous aurions un chemin piétonnier, à l'ombre des muriers et des platanes,
le long de la Basse, qui, outre un lieu potentiellement branché à la Maison Perioni,
appellerait de nouvelles terrasses.
Fermant la boucle cohérente ouverte avec l'aménagement du premier tronçon du Palmarium.
Peu de Perpignanais savent que la promenade existe, bien après la Place de Catalogne
et le Lycée Arago, le long de la rivière, pour accéder à la nouvelle Gare TGV.
Un accès qui pourrait être ravissant pour qui veut arriver au centre-ville à pied.

A ce propos, puisqu'il faut bien penser que, parmi ceux qui arrivent dans la ville par le train,
peu prendrons le taxi ou l'autobus pour se rendre au centre, il devient urgent de songer aux piétons.
D'autant plus à l'heure où la voiture perd de sa légitimité - il faudra s'y faire - ici comme ailleurs.
Et si l'idée d'améliorer les aménagements du chemin sur la Basse, qui est un accès naturel,
un des plus évidents, déjà tracé, et tout à fait bucolique,
me semble aussi excellente qu'incontournable, c'est par l'avenue de la Gare,
dont je parle si souvent, que les voyageurs parviendront jusqu'à nous.
Je me réjouis donc de l'élargissement des trottoirs, du choix du sens unique, avec sa voie de bus,
qui va réduire l'espace automobile au profit du piéton. Je sors de l'ancien bâtiment sur le parvis.
Du côté où Salvador Dali est sorti pour prononcer ce qui n'est pas tombé dans l'oreille de sourds.
La perspective, incontestablement, a déjà meilleure mine, paraît plus engageante qu'il y a peu.
Et il est heureux que l'on ait pensé aux bagages à roulettes qui vont dévaler l'avenue jusqu'à Catalogne.
Arrivé aux pianos de la boutique Delmas, le voyageur doit pourtant franchir un obstacle de taille.
Qui coupe impunément la ville en deux. Le Cours Lazare Escarguel. Et son trafic d'autoroute.
C'est ici l'entonnoir routier du débit monstrueux de la route de Narbonne affluant du Pont Arago.
La nouvelle rocade, on le sait, ne réduira pas le flux. Et l'axe restera historiquement embouteillé.
Les deux pauvres passages cloutés, au coin du Napoli, comme à la sortie de l'avenue de la Gare,
ne sont pas dignes d'une ville accueillant autant de touristes que de festivaliers, toujours plus nombreux.
Pour rejoindre le Boulevard Clémenceau, comme la Place Jean Payra, je suggère une passerelle.
Plus agréable que souterraine. Je suggère une voie aérienne.

J'y avais pensé au début des travaux, alors qu'on voyait mal comment une rampe, ou un colimaçon
enroulé autour d'un ascenseur, par exemple, auraient pu trouver leur place sur d'aussi petits trottoirs,
quand le problème ne se posait pas en revanche de l'autre côté de l'avenue, côté place, la FNAC
dominant un large carré vide planté de beaux palmiers où personne d'ailleurs ne s'aventure jamais.
Il y eut bien des marchés de Noël comme des manèges pour les enfants, mais rien n'a vraiment pris,
si près du roulage intempestif de l'entrée de la ville où l'on connecte la France à la Route d'Espagne.
Le deuxième pied de ma passerelle, avait donc ici tout l'espace nécessaire pour déverser des piétons.
Et la place trouverait au moins ici, faute de mieux, une utilité pratique. Mais en face, pas de place.
Jusqu'à ce qu'un îlot dessinant la dynamique du sens unique apparaisse au départ de l'avenue.
Une large avancée du trottoir endigue désormais le virage, vient marquer le mouvement de circulation,
la courbe de l'insertion automobile et le dégagement rectiligne vers la gare. Un gain de surface.
Sur laquelle est aujourd'hui déposé pour meubler un bosquet de palmiers éventails. Problème résolu.
Bien sûr, on peut s'étonner, au moment où un parking fut creusé sous Catalogne, que personne
n'ait eu l'idée, à l'époque, d'ouvrir un tunnel pour les piétons sous le Cours Escarguel.
Mais le problème de la sortie était le même qu'avec l'option de la passerelle. Manque de place.
Place désormais gagnée grâce au choix du sens unique. Les deux options deviennent possibles.
Celle du pont pour les piétons a l'avantage de marquer visuellement une porte. Celle de la ville.
Ou des messages, relatifs notamment aux manifestations culturelles, aux festivals, peuvent être affichés.
Elle a l'avantage du coût. Lorsqu'une passerelle - à condition qu'elle soit juste fonctionnelle,
et non hissée au rang d'œuvre d'art, signée par un architecte aussi exubérant que mégalomane -
coûte moins cher que l'ouverture d'un tunnel, en plus d'être vite posée. Sans parler des nuisances.
Moins de difficultés techniques. Moins de travaux. Moins d'argent. Pour marquer ensemble
deux points de pénétration dans le centre de Perpignan. Automobile et piéton.

Je regarde l'horreur de la barre d'immeubles encaissant l'avenue jusqu'à la trouée du Pont Arago.
La vision est adoucie par le paysage qui s'ouvre au-delà, vers les Corbières que l'on devine sans peine.
La pente du pont, aux portes de la ville, semble être un tremplin, une piste de décollage vers l'ailleurs.
Où s'agitent des éoliennes immaculées, vibrant dans les brumes de chaleur. En ligne de mire.
Sur les bâtiments sinistres alignés avant le pont, qui n'ont même pas eu l'idée, ni le goût, de proposer
la distraction de hauteurs inégales, étant bêtement compacts, faisant bloc comme une muraille,
j'imagine que l'envolée d'une passerelle pourrait faire diversion, un mouvement heureux, horizontal,
venu casser la raideur déprimante d'un paysage urbain de fortune avec lequel il faut bien composer,
détournant le regard de façades sordides dépourvues d'humanité et d'audace.
Il s'agit d'ouvrir un passage dans ce flot autoroutier, cette frontière qui sépare deux parties de la ville.
Et j'y pense en retrouvant les platanes de Clémenceau, où s'alignent de nouvelles terrasses de bars.
A proximité du nouveau théâtre, prêts à accueillir le public à la sortie des spectacles à venir,
les Vins 4 Canons et Artapas, offrent un nouveau lieu de villégiature pour les noctambules d'ici.
Un grand Sushi Bar a aussi trouvé sa place au coin de l'avenue des Palmiers. Et je me réjouis.
Du réveil du quartier à l'installation du vaisseau de Jean Nouvel, qui corrige les erreurs alentour.
L'esplanade au Marché de Gros de l'Espace Méditerranée va enfin se trouver un rôle à jouer.
Saisir, je l'espère, l'opportunité d'exister enfin comme lieu de vie et de s'arrimer au reste de la cité.
Quand elle était jusqu'alors la cour d'une forteresse déserte, fermée, qui tournait le dos à la ville.
Cette fois, la gare routière réduite, repoussée contre l'échangeur, le complexe devrait renaître,
couronné de la tour carrée vaguement marocaine du théâtre. La greffe devrait prendre.
Le talent de Philippe Pous avait déjà transformé les boulevards Clémenceau et Wilson.
Imaginé les aménagements du Quai Vauban dont je ne demande que l'extension naturelle.
Le choix du mobilier urbain, la redistribution des voies de transport et du stationnement ...
Ce fut une révolution qui donna le ton. Place Arago. Place du Castillet. Place de la République.
Les Allées Maillol. L'uniformisation. L'harmonisation. Gagnant enfin l'avenue de la Gare.
Et je suis heureux que Nouvel comme Dominique Perrault
aient apposé ici leur prestigieuse signature.
Dans cette ville dont je vois l'envergure s'amplifier au rythme de l'explosion démographique.
Et enthousiaste, comme jamais, à l'idée de tout ce qu'il nous reste à faire.


 

Philippe LATGER
Octobre 2011 à Perpignan

Voir les commentaires

L'été indien

Publié le

Oui. J'aime. C'est bien ce qui me fait fonctionner.
Ce qui fait que je me lève pour boire un premier café.
Allumer l'ordinateur. Prendre les messages. Un coup d'œil sur Facebook.
Un deuxième café pour la première cigarette. La revue de presse.
Les horreurs du Monde. Les injustices. La guerre. La dette. Les affaires.
Ce qui fait que je me sauve sous la douche. Finir de me réveiller. Ouvrir les yeux.

Le shampooing. Le rinçage. Serrer les robinets. Me draper dans les serviettes de bain.
Me frictionner la tête. Dans un peignoir. Ouvrir grand les fenêtres. Ouvrir le lit.
Ce qui fait que je suis prêt à relever le défi d'une nouvelle journée. Here I am.
La ville se réveille à peine. Ou réveillée depuis longtemps. Je l'embrasse.
Oui. J'aime. C'est bien ce qui me fait avancer.
Je salue le Gitan qui balaie la rue sous mes fenêtres. Un ami à la boutique.
Qui monte le store, au coin de la place. Une voisine qui enfourche son vélo.
On ouvre les portes de la cathédrale. Et octobre nous promet un été indien.
L'air est pur. Comme à chaque matin. J'ai un texte à rendre. La musique en boucle.
Je dois profiter de ne pas être complètement réveillé pour écrire.


Un an que j'ai pris possession des lieux. La rue de l'Horloge.
La garçonnière. Dans le feuillage du platane. Où j'apprends à être zen.
Où j'apprends à ne pas me gâcher la vie avec des choses sans importance.
Où j'apprends à prendre les choses comme elles viennent. Bonhomme.
Et elles viennent. Du Nord. Du Sud. A foison. Des vagues d'estime et d'affection.
Je n'ai qu'à sourire. Je n'ai qu'à prendre mon temps. Je n'ai qu'à être moi.
Puisque c'est celui que tu aimes. Puisque c'est celui qu'on demande et que l'on remercie.
Après Gary, Arnaud est venu de Paris pour le week-end. Mes amours d'amis.
Mes deux jambes parisiennes. L'une après l'autre. Et j'ai retrouvé l'odeur du métro.
Quand je sais que le lien n'est pas rompu. Qu'il reste un peu de moi dans cette capitale.
J'aime. J'aime l'idée d'être ici et ailleurs. D'être au parvis de la cathédrale, à mon garde-fou,

comme je suis à Paris, à Toulouse, à Barcelone, à Montréal, dans vos yeux, dans les leurs,
comme je suis dans ta tête, à quelques kilomètres de là, ou dans le cadre de cet écran.
J'aime être utile. A l'enfant qui a perdu sa sucette. Comme à l'interprète qui a besoin d'un texte.
Etre disponible. Etre présent à l'endroit où je me trouve. Avec ceux qui m'y accompagnent.
Réconcilié avec moi-même.


Oui. J'aime. Et c'est une drogue sans contre-indication.
Qui provoque une forme de dépendance. J'étais prévenu.
Mais qui construit au lieu de détruire. Et qui fait du bien à tout le monde.
La lumière baisse plus vite. La nuit s'allonge. Et je n'y vois aucun inconvénient.
Lorsque celle que je passerai avec toi pourra durer plus longtemps, s'éterniser à loisir.
J'ai une petite fille sur le bras, au milieu de terrasses de cafés où je connais des gens.
Elle n'est pas à moi. Ses parents ne sont pas loin. Il y a des enfants autour du manège.
Et des couples satisfaits des choix qu'ils ont faits. Le petit dernier n'est pas de trop. Heureux.
Arnaud profite des derniers rayons de soleil. Dans une ville faite pour les vacances et le plaisir.
Vanessa peut être fière de son fils aux yeux incroyables. Et Perpignan s'étire à nos sourires.
Demain, mon camarade rejoindra la Seine que je n'ai jamais quittée. Je ne renonce à rien.

Je refuse d'oublier ou de rompre. Je ne veux me débarrasser de rien de ce qui a compté.
J'ai fini mon texte. La musique Motown. Afro-américaine. J'espère que ça plaira. I did my best.
Depuis ma cité de Western. Mon balcon sur le vent et la chaleur tardive. L'été à retardement.
Quand je n'attends rien de particulier. Quand je n'attends plus de pouvoir changer de vie.
Un succès, s'il arrive, sera pris comme tel. Accueilli avec euphorie.
Mais pas comme la clé d'un Nouveau Monde. Une issue de secours. Ou un quelconque tremplin.
Je l'ai attendu trop longtemps. On n'attend pas d'être heureux. C'est trop de temps perdu.
Je le recevrai comme un bonus. Quand j'ai déjà, au fond, tout ce dont on peut avoir besoin.
Que les dieux m'ont béni. Et que je sais voir la chance. Qui frappe tous les matins.
A commencer par celle de voir un nouveau jour. D'ouvrir ses fenêtres. Saluer les voisins.
La boutique au coin de la place. Le balayeur. La cathédrale. Et la revue de presse.
Quelques posts sur Facebook. Ceux des autres. Clic sur j'aime.


Accro à cette dope comme à la cigarette.
Ivre de cette dopamine diffusée à ta bouche. Qui caresse mes membres sans en oublier un seul.
L'euphorisant prescrit. Au petit-déjeuner. A tes mains qui font circuler ma lymphe sous la peau.
Assis au coin du ring, j'ai besoin de ton aide. Tu m'asperges le visage. Tu m'éponges le front.
Tu me masses les épaules. Et je peux repartir quand vient sonner le gong.
Sûr de gagner. En confiance. Puisqu'il n'y a pas qu'aux victoires que l'on a à gagner.
Lorsque je t'ai déjà. Lorsque j'ai déjà tout. Tout ce qui viendra, désormais,
sera du superflu. Agréable et utile. J'ai déjà l'essentiel.
Des plaisirs dérisoires. Ou des cadeaux en prime.
Avec le luxe d'être en position de pouvoir dire non.
De refuser des choses. De ne pas accepter. Sans se punir. Ni prendre le risque de perdre gros.
Accro à cette dope, dont je suis dépendant, je ne suis pas esclave. J'y gagne ma liberté !
Intouchable. Insensible aux menaces. Insensible au chantage. Je n'ai rien à perdre.
J'aime. Et ma mère, sur mon front, vient claquer son baiser.
Prêt à faire passer l'énergie du réseau de mes veines à celui d'internet et de mes relations.
Je distribue. Produisant trop. Quand c'est trop grand pour moi. Open bar. Servez-vous.
Le buffet est gratos. L'amour à volonté. Pour aimer ouvrir l'œil le matin, l'idée de se lever.
Celle de faire quelque chose. D'être utile à quelqu'un. D'être utile à soi-même.
De ne pas bouder son plaisir. Au premier café. Au savon de la douche. Au brossage de dents.
Quand ouvrir Facebook est un plaisir. Comme ouvrir ses fenêtres. Comme ouvrir son courrier.
Quand se coiffer en est un autre. S'habiller. Se chausser. Prêt à aller à la rencontre du monde.
Rendre un bonjour. Retourner un sourire. Aimer le temps qu'il fait. Qu'il pleuve ou qu'il neige.
Quand tout peut arriver. Quand rien ne peut partir des choses que l'on aime.
Et ma mère lève son pouce. Heureuse de me voir l'avoir enfin compris.
Et me serre dans ses bras. Sans m'enlever aux tiens...

 

 

Philippe LATGER
Octobre 2011 à Perpignan

Voir les commentaires

Certitude

Publié le

J'aime.

 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

Voir les commentaires

Peu importe la gifle

Publié le

J'aime le plaisir que l'on se donne. J'aime le plaisir que l'on se fait.
Quand d'autres sont occupés à se faire du mal. Et je pleure pour eux.
Quand il est si facile de se faire du bien. D'être bien. D'être heureux.
Il faut baisser les armes. Il faut les déposer. Il faut ouvrir les bras.
Peu importe la gifle. Peu importe l'insulte. C'est vous qui dirigez.
C'est vous qui avez raison. C'est vous qui progressez.
Tout ouvrir. Faire confiance. Donner sa chance. Et pardonner.
Le comble de l'égoïsme. Aimer. Donner. Pour être bien dans ses pompes.
Le comble de l'orgueil. Quand vous vous regarderez dans la glace.
Vous êtes quelqu'un de bien. En accord avec vos principes. Vos valeurs.
Vous serez fiers de vous. Vous serez apaisés. Aimer. Sans rien attendre en retour.
Ne rien attendre. Pour avoir la surprise d'un retour. Celle d'un sourire amoureux.
Si vous avez une haute idée de vous-même, voilà déjà quelqu'un qui sait votre valeur.
Occupez-vous des autres. Des enfants et des vieux. Des hommes et des animaux.
Occupez-vous du jardin. Occupez-vous de la vie. Occupez-vous de vous.
Aimer les autres, c'est se soigner soi-même. Caressez pour être caressé.
Embrassez pour être embrassé. Israël et Palestine pourraient bien vivre en paix.
J'aime le plaisir que l'on se donne. Et je pleure au mal que l'on se fait.

 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

Voir les commentaires

Métro Pernety

Publié le

Le théâtre a trouvé son grenat. Le rouge de Jean Nouvel.
La cerise sur ce gâteau renversé sur la rive sud de la Têt.
Présenté en désordre à l'échangeur du pont et sa gare routière.
En proue de l'Espace Méditerranée, l'ouvrage va ouvrir ses portes.
C'était, avec la gare TGV, l'un des grands chantiers de ma ville.
Je vais à l'une pour trouver la navette de l'aéroport qui me ramène à l'autre.

Avant de nous embringuer sur le pont et la Pénétrante, la route de Narbonne,
la quatre-voies qui me conduit à Gary, venu dans la région pour un tournage.
Mon ami journaliste, son cadreur sous le bras, repartait à Paris aussi sec.
Et je ne pouvais le laisser repartir à Orly comme ça. Je venais l'embrasser.
Le surprendre au bar de l'aéroport devant une bouteille vide d'eau pétillante.
Rouler sur la route au milieu des vignes ou des hangars d'une zone industrielle.
Avec la sensation que je partais moi-même. Que c'est moi qui allais embarquer.
Retrouvant ce trac délicieux neutralisé par mon immobilité à la fenêtre du bus.
Roissy. Mirabel. Blagnac. El Prat. JFK. Même combat. La navette des exilés.
Le Canigou effacé du ciel par un nuage sans forme, une brume de chaleur.


Le Théâtre de l'Archipel laissé au coin du pont sur ses touffes de roseaux.
Je retrouve mon ami. Que je n'ai pas vu depuis plus d'un an. Un an et demi.
Je suis ému de le revoir. Avec les Abbesses à travers lui. La rue Lepic. Pigalle.
Le lancement de l'album de Régine dans son club. Les soirées Canal. Le Luxembourg.
Ce camarade avec qui j'allais au cinéma. Golden Door en effet. Et Mesrine.
Antichrist. Harvey Milk. The Wrestler. Et la première de Comme les autres.
A l'Elysées Biarritz. Entre autres. Il y eut les 20 ans du magazine Studio au Showcase.
Les verres à la terrasse des Marronniers. Et les promenades du dimanche. Et la fête.
Si je ne sortais pas avec Arnaud, c'est avec lui que je commençais mes soirées éthyliques.
Il me donne un ticket de métro. Un ticket vierge. Oui. Je viendrai vous voir. Bientôt...
C'est une invitation. Et nous restons à discuter devant les portes de la salle d'embarquement.

" Tu es toujours amoureux ?... " Une expression a trahi ma réponse.
Je n'ai pas le temps de la formuler que quelque chose sur mon visage lui a déjà dit
ce que je confirme d'un oui franc et confus à la fois, comme aveu d'un bonheur implacable.
Il est heureux pour moi. C'est un ami. Un frère d'armes. Comme j'en ai peu à mon armure.
Et Paris s'en va avec lui aux tapis roulants du scanner des bagages à main.


J'avais au Centre del Mon, à sa rue pavée comme aux contre-allées de Barcelone,
demandé au chauffeur un aller-retour qui le laissa un instant dans l'embarras.
" Vous prendrez le retour au retour... ça ne vous dérange pas ? "
Je lui ai payé un aller simple. Pour l'aéroport de Rivesaltes. " Je ne pars pas... "
C'est ce que je lui avais promis. Et il vit une heure plus tard que j'avais tenu ma promesse.
Aux chênes-lièges pelés de l'entrée, il s'est garé devant moi qui écrasais une clope par terre.
J'étais juste venu embrasser un vieux camarade. De passage dans la région. Mon Gary.
Il referma la porte pneumatique de son autobus derrière moi. Et je vis l'avion sur la piste.
Alors que nous roulions vers l'autoroute et la Pénétrante,
vers le pont et le Théâtre de l'Archipel. Je rentrais chez moi.
Au soleil déclinant sur un Canigou fantôme.
Clichy et le cimetière Montmartre.
Les salons de thé. Les brunches. Le Moulin Rouge. Mes putes et mes garçons de café.

Depuis le plateau, au rond-point de St Estève, j'aperçois le Palais des Rois de Majorque.
La skyline de ma ville. La silhouette de la chapelle haute. Le château d'eau de Las Cobas.
La ligne des Albères allongées pour nous cacher l'Espagne.
Le panorama d'une anse. Avant de descendre sur la voie rapide.
Au clocher de la Trinité et la Gare St Lazare. Notre-Dame-de-Lorette. Le Théâtre St-Georges.
Et nous arrivons au pont qui forcera les immeubles jusqu'à la Place de Catalogne. Perpignan.
Avec les dés jetés par Jean Nouvel. Ce jeu de cubes qui confirme qu'ici, la terre est rouge.
Aussi vrai que les rideaux des scènes parisiennes,
et les fauteuils de théâtres, et les lèvres des filles.
Lou Doillon faisant des lectures au Théâtre de la Madeleine. Gary venu m'accompagner.
Comme à l'Odéon du temps d'Olivier Py. Comme au Palace où chantait Jane Birkin.
Voir Charlotte Rampling jouer Strindberg avec Didier Sandre.
Une pièce pour l'ouvreuse. Veiller à ce qu'il ne s'endorme pas.
Quand mon bus prend l'avenue de Grande Bretagne. L'Hôtel de Police.
Je n'ai pas pris l'avion.


Rue de Rivoli, je l'attends. Et nous montons dans les étages retrouver Daphné.
Un appartement magnifique avec vue imprenable sur les Tuileries. Nous prenons l'apéro.
Je ne suis pas sûr de vouloir devenir son assistant. Le courant passe bien. Elle me plaît.
Gary a fait les présentations. Il sait que j'ai besoin d'argent. Qu'il faut que je trouve un job.
Un verre de vin au bord du chien assis, sur les toits,
Daphné pense à voix haute. Paris est à ses pieds. Elle est belle.
Est maman. A des projets. Et je crains n'avoir pas les reins assez solides.
Trop d'orgueil. Pour jouer aux Ugly Betty.
M'occuper de tout cela dans la jungle des sarcasmes d'un milieu sans pitié.
Daphné a compris. Elle dit qu'elle serait ravie. Mais qu'elle comprendrait que je refuse.
Je sais que je suis trop vieux pour le job. Pas assez ambitieux ou pas assez cynique. J'écris.
Et Gary a toujours cherché un moyen de m'aider. M'offrant un verre de blanc au Village.
Chez Camille. Ou dans ce bar étrange de la rue Véron.
J'arrose les plantes dans son appartement.
Nous avons passé le Musée Puig depuis un moment, la Villa des Tilleuls, tournons vers la gare.
Je n'ai même pas adressé un regard à la galerie du Centre du Monde. Nous retrouvons le pavé.
Celui de la rue Ravignan. Ou bien au manège, devant l'église St-Jean de Montmartre.
Métropolitain. Et par la fenêtre, la sortie du Tango.
La nuit. Et la rue Réaumur. Métro Pernety. Ligne 13. La mienne.
Le pavé du parvis de la gare TGV. Un " Merci. A bientôt ! " Lâché en sortant de la navette.
L'avion a décollé. Emportant une part de moi-même. Café Nazir. Le Lux Bar. Le Chinon.
Mes petits BoBos trentenaires. Travaillant à la télé. Editions. Productions. Théâtre. Rouge.
Barbe de trois jours. Blouson. Scooter. I.Phone. Des cheveux en pagaille.
Pour autant que possible. Et l'ami pour me tenir le bras gentiment
aux jardins du Luxembourg, en effet. RDV au Danton. Hebdomadaire. Dominical.
Sous la pluie. Au soleil. Eté comme hiver. Qui s'inquiétait pour moi. Me présentait du monde.
Comme ce cadreur au bar de l'aéroport. Il y a trente minutes.
Avant de s'envoler.


Je traverse la gare.
Encore parisien dans l'atrium du nouvel édifice connecté au reste du réseau.
Je prends l'escalator comme on fait aux Halles. Je passe sous les voies
pour rejoindre ma ville. La ligne TGV reliée à la Gare de Lyon.
J'avance vers l'ancienne station devenue désuète. Celle de Dali. La fameuse.
Réduite en proportions, à l'ombre du nouveau colosse bariolé, tapageur et démodable.
Parallèles l'une à l'autre. Je suis entré parisien. Je sors perpignanais.
Sur l'ancien parvis en travaux. Face à l'avenue du Général de Gaulle.
Je respire en retrouvant la perspective plantée de palmiers.
Cette avenue dite de la gare, que j'ai arpentée mille fois
en pensant à la raison de ma présence ici.
" Tu es toujours amoureux ? " Oui Gary. Je le suis.
Je suis heureux. Et je m'en rappelle. Là.
Au moment où je reprends ma marche vers la FNAC et son dôme de verre. Au bout de l'avenue.
Le temps de revenir de loin, de revenir à moi, de traverser la gare. D'une vie à l'autre.
Côté Paris. Côté Perpi. Le poids dans la balance.
Je n'ai pas pris cet avion.
Je retrouve mes kebabs et le manoir d'Emile Drancourt. Le goût du tabac.
Que je viens chercher ici le dimanche. Avec la résolution nécessaire. Transporté par autre chose.
Qui m'emplit tout autant les poumons. La force du présent. Le Centre du Monde. Justement...
Mon ticket de métro dans la poche. Et plus d'un nom pour forger mon armure.
Que je ne pose qu'au chevet de l'amour qui me leste. Et m'allège à la fois. Déshabillé de tout.
Y compris des images du passé diluées dans mes fibres. Dispatchées dans le derme.
Quand l'homme que je suis est aussi celui que j'ai été. Dont je me souviendrai.
Le Théâtre de l'Archipel a trouvé son grenat. Je le vois au détour du boulevard Clémenceau.
Luisant comme une pastille pour la toux. Un bonbon que l'on suce et qui nous colle aux doigts.
Et je sais désormais où prendre la navette. Quand j'ai trouvé l'endroit.
Au cas où. Dieu seul sait. Pour la prochaine fois.


 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

Voir les commentaires

Adam fut pardonné

Publié le

Mon enfance était un jardin d'Eden.
Le parc de la maison de Castelldefels.
Les plages catalanes. Celles de Barcelone. Celles de Perpignan.
Le jardin de la plaine du Roussillon. Avec ses arbres fruitiers.
La campagne du Lauragais. Les paysages et la maison de Bannières.
Le Jardin des Plantes de Toulouse. Le Grand Rond. Celui des grands-parents.
Qui coulait à flanc de coteau, depuis Rangueil jusqu'à la Garonne au Chemin des Etroits.
Le palmier de Bompas autour duquel je pouvais jouer. Les figuiers de barbarie.
L'amour de mes parents. Celui qui les unissait. Celui qu'ils me donnaient.
Monica l'a dit à quelqu'un : " ce garçon a été aimé enfant, ça se voit... ".
Combien je l'ai été. Première naissance dans la famille après le décès du grand-père.
Le rayon de soleil ! La trouée dans les nuages quand je n'ai vu qu'un ciel pur.
Un ciel bleu. Sans taches. Le puzzle redouté, le pire cas de figure. Que du bleu.
Le jardin c'était l'été. C'était le bonheur. Les vacances. La mer Méditerranée.
Un bonheur insouciant. Chaste. Quand c'est le sexe qui est venu tout gâcher.
L'Arbre de la Connaissance.

La maison basque après l'usine de l'eau. La route de la Croix-Falgarde.
Dans son havre de végétation. Les poissons rouges dans leur bassin près des poiriers.
Et le chien qui dévalait les escaliers escarpés jusqu'au portillon sur la chaussée.
Une maison à deux pentes inégales. Avec l'arceau du perron de l'entrée.
Que nous quittions quand il faisait trop chaud. Pour aller à la frontière du Tarn.
Caraman. Lavaur. Verfeil. Et le hameau d'En Boyer. Dont nous étions propriétaires.
Avec son four. Sa mare à canards. Son parc. Son pigeonnier. Et la ferme en contrebas.
Où l'on trouvait les étables et la porcherie. Le poulailler. Un vrai petit village où je m'aventurais.
Quand nous restions dans cette maison de maître, dont une moitié seulement fut construite.
Aux champs de maïs, aux collines jaunes de tournesols, comme aux pinèdes espagnoles,
je me suis ouvert aux sens et au monde sans l'ombre d'une pensée coupable.
A la brique rouge de Toulouse comme à la jungle de Barcelone. C'était un paradis.
Où Adam ignorait qu'il était pourvu d'un sexe. Où l'amour des siens suffisait au bonheur.
Jusqu'au jour maudit où des sensations extraordinaires ont malaxé le matelas.
En bas du ventre, une pression qui rendait tout drôle, me vidait de mon sang,
avec un feu prêt à brûler le monde entier.
Quelque chose qui remontait du fond de soi. Un plaisir qui venait éructer sa jouissance inédite.
Et, dans la panique d'être en proie à des choses inconnues, des réactions incontrôlables,
pensant sans doute : qu'est-ce qui m'arrive ?, ne sachant trop où cela allait me conduire,
j'ai été capable de suivre le mouvement, séduit par les effets, les impressions, plus qu'agréables,
effrayé à l'idée même de pouvoir suivre cette pente vers le mystère, un terrain encore inexploré.
Comme si j'avais pris le parti de suivre cet homme que je ne connaissais pas au fond des bois.
Ce Grand Méchant Loup contre lequel on n'avait cessé de me prévenir.
Ne parle pas aux inconnus. Et je suivais celui-ci qui me faisait tant de bien, dans ma chambre.
Au creux de ce lit où, allongé sur le ventre, je me déhanchais au gré des vagues de satisfaction.
A la barbe de Dieu, je suivais le Tentateur. Croquais dans le fruit interdit. A pleines dents.
Sans l'ombre d'un sentiment de culpabilité.

Voilà une chose dont mes parents ne m'avaient jamais parlé.
J'étais seul avec moi-même. Cherchant le sommeil comme tous les soirs.
Et le diable est entré dans ma chambre. Il m'a caressé le sexe. Il m'a masturbé.
Et je l'ai laissé faire. Séduit. Hypnotisé. Emerveillé par la volupté de sa magie noire.
Qui allait certes venir obscurcir le ciel. Jusqu'à cacher le soleil. Des nuages venaient s'amasser.
Les tourments de l'adolescence. Du désir. De la séduction. Des relations amoureuses.
Et l'enfant insouciant se changeait cette nuit-là en un homme sexué découvrant son animalité.
Il découvrait qu'il avait un sexe. Qu'il avait une libido. Des fantasmes. Et des choses à prouver.
Il découvrit un plaisir si violent et délicieux, qu'il ne pensa plus qu'à une chose. Recommencer.
Et il recommença. Il se masturba comme Satan le lui avait appris. Tous les jours. Tous les soirs.
J'avais sans le savoir, été déjà expulsé du jardin d'Eden. Chassé du paradis.
Lorsque je suis aussitôt devenu esclave de ce plaisir, de mes désirs, de mes pulsions.
J'ai changé de corps. Changé de caractère. J'étais devenu ténébreux. Nébuleux. Clair-obscur.
J'étais devenu cynique. J'étais adolescent. Je répondais à mes parents.
Ne doutais plus de rien. Avais l'appétit du monde. De l'extérieur.
Obsédé par mon sexe. Obsédé par le plaisir qu'il m'offrait.
Qu'il était capable de me procurer. Ce vertige sensationnel.
De la pointe des cheveux à la pointe des pieds.
Le puzzle, finalement, devenait plus facile.
Le ciel n'était plus un carré de ciel bleu. Sans aucun point de repère.
Il y avait désormais de gros nuages blancs. Gris. Menaçants.
De gros nuages noirs. Ceux des plus beaux orages.
J'avais croqué dans la pomme. Et celle d'Adam me restait en travers de la gorge.
M'étouffait. Faisait gonfler mes veines. Devenait proéminente.
S'agitant à la moindre déglutition lorsqu'il me fallait, frissonnant,
les poings serrés, résister à la montée de l'orgasme.
Puisque j'avais appris à faire durer le plaisir. A repousser le moment de la libération.
Pour prolonger l'ivresse. Intensifier la violence d'une extase à son apogée.
Ce moment où l'on aperçoit brièvement le visage de Dieu.
Celui de l'univers. Et l'histoire des Hommes.
Où l'on entrebâille dangereusement la porte de la Mort.
Sans avoir le temps d'en percer le mystère.
Ce moment de vérité. Insaisissable.
Dont on s'approche sans n'avoir jamais le temps de l'attraper.
La vérité du monde. Les secrets de la Création.
Le mystère de la vie. De Dieu. Ou de la Mort.
L'Arbre de la Connaissance.

Depuis la découverte de ma verge.
Erection. Ejaculation. Masturbation.
Je n'avais jamais plus retrouvé la quiétude béate de ma petite enfance.
Son insouciance. La sérénité. Celle du corps. Celle du cœur.
Ce pacte avec le diable m'avait précipité dans des abîmes de torpeur,
d'angoisses, de craintes, de chagrins et de doutes, de violence,
d'impatiences et de frustrations, de troubles et de scrupules.
Jusqu'à ce que je te rencontre.
20 ans d'errance loin du jardin d'Eden. A chercher comment y retourner. A chercher la porte.
A chercher comment retourner dans le ventre de ma mère. Autrement qu'en mourant.
J'ai cherché pendant 20 ans. Cru avoir trouvé parfois. Me fourvoyant.
La puissance de la magie noire. Qui tend des pièges. Et des miroirs.
Les illusions. Quand je me réveillais en sursaut. Un cauchemar.
Il y eut bien des oasis. Mais le désert alentour m'attendait de pied ferme. Il fallut le traverser.
Retrouver le chemin. Retrouver l'accès. Trouver la porte. De ce paradis dont je fus chassé.
Et dont le souvenir me rappelait l'étendue de ma déconfiture. De mon délabrement.
Quand, même offert au soleil, sur la plage, dans les mêmes conditions que celles de l'enfance,
je ne retrouvais jamais l'équilibre et la paix, le repos doux et calme d'une chaleur maternelle.
Mon cœur était fatigué. Et je cherchais le moyen de l'apaiser. De le rassurer. De le protéger.
Quand il s'est emballé au point de notre confrontation. A la croisée des chemins.
Reconnaissant l'effluve de la pinède, du citron et du vernis à bois. Reconnaissant les arbres.
Le regard bienveillant que l'on portait sur moi. Reconnaissant le sourire et le timbre de voix.
Les eaux de la Garonne. L'eucalyptus comme le tournesol. La joie immense du bonheur.
Avec toi qui étais la clé. Avec toi qui étais le passage. Pour me sortir du désastre et du chaos.
Les accents d'une langue. D'un pays qui est le mien. Mes racines aux poignets.
Mon essence à ta bouche. Ton écorce odorifère de résineux, conifère, des hauteurs de Gavà.
L'écume de l'iode en mouvement, aux cheveux sous mes doigts, et le sel d'une peau retrouvée.
La mer et la campagne. Le tronc des oliviers.
Les fleurs des amandiers. Et les branches de tomates.
Je reconnais l'endroit. Sa violence tranquille. Et viens m'y reposer.
Dans tes bras j'ai enfin ma plage de quiétude. L'harmonie. La confiance. De ce bonheur perdu.
Je ne suis plus impatient. Je ne suis plus anxieux, nerveux, toujours sur le qui-vive.
Je suis juste vivant. Dans le havre secret. D'un paradis terrestre où rien ne peut m'atteindre.
Heureux comme je ne l'ai plus été depuis cette petite enfance. Bien avant la mort de ma mère.
Depuis ce jour maudit où je suis devenu un homme. Perdant mon innocence.
Et ma place au soleil quand je dors à côté et l'embrasse en entier, désormais,
au moindre de tes sourires.

 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

Voir les commentaires