Elle était en forme. Nous n'avions pas exclu de retourner à Marbella en novembre.
Dans la voiture, j'avais fait passer une cassette. Le Tricorne de Manuel de Falla.
Ce grand huit de cordes foisonnantes, de remous et de jets d'eau étourdissants.
Aux frémissements de cymbales et aux chevaux dressés. Aux cuivres rutilants.
Nous roulions. Fendant la forêt des Landes pour retourner à ma nouvelle adresse.
Nous avions chaleureusement remercié l'amie de Frank. Cette fois, nous dormions chez moi.
Le canapé choisi était bleu électrique. La colonne sur le balcon était d'un rouge éteint.
Almodovar n'était pas loin. Les murs seraient jaunes. Et je revois ma mère au milieu du plastique.
Rouleau à la main. Nous aidant à transformer l'espace. L'éclairer. L'agrandir. L'approprier.
La chambre. Le séjour. Et nous étions au pied de la Résidence Juan Carlos. Sur le trottoir.
L'élégant clocher de St Michel au bout de l'avenue barrée par le Marché des Capucins.
" Euh... pardon mais, je crois que tu te trompes... "
Dans ce quartier pile entre la gare St Jean et la Victoire.
" C'était le même séjour. Nous ne sommes pas revenus. Il n'y a eu qu'un séjour à Bordeaux. "
Tu es sûre ?... " Le choix de l'appart. La peinture. La Brède. On a tout fait d'un coup !
Tu es revenu prendre possession des lieux tout seul une semaine plus tard. Vérifie ! "
Un œil sur mes notes. 10 octobre 1996. Oui, tu as raison. Je suis revenu tout seul.
Décidément, nous avions été efficaces. " Mais à ce détail près, le reste est bon.
Et je confirme pour Manuel de Falla. "
Je suis parti à Paris quelques jours dans la foulée. Retrouver Irina.
Et le week-end suivant, c'est elle qui est venue me rejoindre. C'est ce que je vois sur mon journal.
Cela me fait tout drôle. C'était tapé à la machine. La machine à écrire. Electronique. Et son capot.
Blanche à l'origine qui avait viré au jaune tabac. Qui corrigeait les fautes. Sur du papier A4.
" Et Olivier ?... Avec qui tu as été odieux... Tu l'as noté, ça ? " Bon sang. J'étais une épave !
J'avance dans les dates. J'en cherche une en particulier. Et elle me saute à la figure.
MARDI 04.02.97 : TOULOUSE ( MAMAN EST MORTE! )
Le retour à Perpignan le jour-même est mentionné. Rien d'autre.
Je m'interroge sur le choix étrange des parenthèses.
" C'est parce que ça ne devait pas être bien important !... "
Maman, s'il te plaît. Voyons. Tu sais bien que non. " Je plaisante mon chéri. Je plaisante ! "
Tu sais que je ne m'en suis jamais remis. Que je ne m'en remettrai jamais. " Mon chéri... "
Pour le journal, entre cet unique séjour ensemble, donc, à Bordeaux, début octobre,
et ton décès, il n'y a que quelques pages. Assez laconiques. Peu de mots. Pas de phrases.
J'avais un gros problème avec le sommeil. Je faisais des cauchemars toutes les nuits.
Toujours le même. Au point que j'ai pensé à ce film d'horreur bien connu. Freddy.
Avec ces gosses qui ont peur de s'endormir. Pour être menacés, harcelés, poursuivis,
risquant pour leur intégrité physique, au cœur de leurs propres rêves. Risquant de crever.
Ils étaient terrifiés et redoutaient leur sommeil. L'hémoglobine et les effets spéciaux en moins,
c'était exactement ma situation. J'en étais arrivé à craindre mon propre sommeil.
Sur internet, je circule sur le Cours de l'Yser. Retrouve mon immeuble sous les échafaudages.
Je situe l'appartement. Je revois le bar de la cuisine. La salle de bains avec baignoire.
Ce grand panneau sur deux tréteaux qui me servait de bureau. Et la machine à écrire.
Il faisait noir dans la chambre. J'étais allongé dans mon lit. Ne dormais pas. Cherchais le sommeil.
Il faisait noir. Trop noir pour être réaliste. Je ne dors jamais dans le noir complet.
Cela me met la puce à l'oreille. En fait, je ne suis pas éveillé. Je dors. Et je suis en plein rêve.
Le temps de le comprendre et je sens sa présence. Cela me glace le sang.
Non. Ce n'est pas Freddy. Ce n'est pas un monstre défiguré et psychopathe. C'est pire que ça.
Parce que nuit après nuit, je ne voyais jamais son visage. Je ne voyais rien de son apparence.
Pas même une ombre ou une silhouette. Rien. Je savais juste que c'était là. Dans le noir.
Dans la chambre. Avec moi. Et qu'il fallait que je me réveille au plus vite. Me sorte de là.
Je l'ai déjà écrit et raconté. Je faisais des efforts physiques pour remonter à la surface.
Je luttais pour ouvrir les yeux. La volonté ne remplace pas les muscles. Le corps ne suivait pas.
Et ça me rendait dingue. Je sentais que la présence souriait à ma panique et mon acharnement.
Quand je devais lui échapper pour ne pas y rester. Ouvrir les yeux. Ouvrir les yeux ! Putain !
J'y arrivai ! C'était fait ! J'avais ouvert les yeux ! J'avais réussi ! Le cœur battant. En nage.
Je me réveillai dans mon lit, dans ma chambre. Mais très vite, je déchantai.
Je m'étais réveillé dans une chambre aussi noire que la précédente. Et ça souriait de plus belle.
L'air de dire : " on se retrouve ! ". J'étais prisonnier de ce cauchemar à tiroirs. Enfermé.
Un labyrinthe où je tournais en rond. Et je devais me débattre à nouveau pour me sauver.
Quand j'y pense... C'était le cauchemar récurrent le plus terrifiant de tous. Le plus effroyable.
Précisément parce qu'il n'y avait aucune image. Aucune. Le noir complet. Sans discontinuer.
Et j'étais heureux de retrouver ma chambre avec la lumière artificielle de la rue,
quand je ne fermais jamais les stores, pour m'indiquer que je ne rêvais plus. Que c'était fini.
Que je m'en étais finalement sorti. Pour de bon. Bien qu'avec l'angoisse d'y retourner.
Je me levai. Le goût de dormir m'avait quitté. Je détestais cette chambre.
C'est arrivé plusieurs fois. Au point que j'appréhendais la tombée de la nuit.
Le moment où, fatalement, le sommeil allait me gagner. Lorsque j'étais mort de fatigue.
J'appelais à Bompas. Prendre des nouvelles. " Comment ça va aujourd'hui ? "
Ou chez Maria, à Toulouse. Avant ou après l'hospitalisation devenue régulière.
Nous ne sommes pas allés à Marbella cette année. " Où en sont ses globules blancs ? "
Le meilleur moyen de ne pas faire de rêves était certes de ne pas dormir.
Mais j'avais trouvé un autre moyen. En faisant quelque chose dont j'avais l'habitude.
Me déchirer la gueule. Au whisky. Franchement. Jusqu'au coma éthylique.
J'allais au 18 où j'étais désormais connu pour ça. Je m'installais au bar et je buvais.
Le barman faisait son travail. Avec pour moi un brin d'inquiétude dont je me moquais.
Au moins, ivre mort, je tombais raide dans mon lit. Et ne faisais aucun rêve.
Je préférais me réveiller avec la gueule de bois, qu'en sursaut avec des sueurs froides.
Le train Corail pouvait m'emmener jusqu'à Perpignan. Retrouver la chaleur de la maison.
Voir comment elle était. Comment elle allait. Et je retournais à la Résidence Juan Carlos.
Gare St Jean. La marche jusqu'aux Capucins, sur le Cours de la Marne.
Avec une angoisse au ventre. Faite de plusieurs angoisses. Dont celle de la nuit.
Quand je prenais l'ascenseur pour monter chez moi. Retrouver les couleurs d'Almodovar.
La machine à écrire sur ses tréteaux. Mon canapé. Et le lit dans ma chambre froide.
Qu'est-ce que c'était... cette présence. Ne le savais-je pas ? Vraiment ?
N'en avais-je vraiment aucune idée ?
Je n'ai plus jamais refait ce cauchemar après la mort de ma mère.
" Attends. Une minute... Tu aurais pu poursuivre en Lettres Modernes à Perpignan ? "
Quoi ? Bien sûr ! Enfin ! Tu le savais ! J'ai des amis qui y sont restés jusqu'à la maîtrise.
Tu savais bien au fond pourquoi je devais partir. Ce n'était pas pour l'université !
" Bien sûr que non, je ne le savais pas. Je te faisais confiance. Et puis, c'est vrai,
j'avais autre chose à faire que vérifier tout ce que tu nous racontais, mais ... Quelle arnaque ! "
Allons, ne sois pas injuste ! Pardonne-moi. Je t'assure que je faisais ce que je pouvais.
C'est comme l'accident de voiture. Je ne faisais pas cela pour vous emmerder. Je me débattais.
Je faisais des efforts terribles pour me réveiller. Me réveiller de ce putain de cauchemar ! Putain !
J'en crevais ! Il fallait que ça s'arrête. Tu comprends ? J'étais peut-être faible. J'étais peut-être lâche.
Mais je te jure que je faisais ce que je pouvais.
" Comment vont ses globules rouges ? Et les plaquettes ?... "
Je raccrochai. En fait de journal, c'était une éphéméride. Vendredi 20.12.96 : Bordeaux. ( Boîte ).
Régulièrement, c'était changé pour : Bordeaux-Toulouse. Bordeaux-Perpignan. Rien de plus.
Vendredi 31.01.97 : Bordeaux-Toulouse ( Horreur ! )
Maria était l'ombre d'elle-même. Jean-François et Geneviève sont arrivés le lendemain.
Je suis heureux d'être aujourd'hui. Où je vois le nombre de jours passés à Toulouse. Cinq.
Jean-François et moi avions dormi à côté. Chez notre oncle Esteban. Cinq jours.
Quand nous ne savions pas à l'époque combien de temps ça allait durer. Aujourd'hui je sais.
Je le vois sur ce pseudo journal que j'ai gardé. Dimanche, Geneviève est rentrée à Perpignan.
Jean-François est resté. Dimanche 02.02.97 : Toulouse ( agonie insupportable )
Je n'ai plus jamais refait le rêve après le 4 février.
Nous ne faisions rien de précis. Je ne sais plus. Peu importe. Nous étions ensemble.
A Bompas j'imagine. Dans la cuisine. Tu préparais quelque chose et nous discutions.
Et c'était bien. C'était serein et agréable. Il devait faire beau. Je revois la salle à manger.
La terrasse et l'olivier dans le jardin. Le bosquet de yuccas. Les pentes de la pelouse.
Nous parlions peut-être des petites. D'Emilie et Ingrid dont tu me donnais des nouvelles.
Que nous attendions sans doute. Qui feraient irruption dans la maison d'un instant à l'autre.
Et c'était bon de pouvoir parler avec toi. Comme avant. Sans poids dans la poitrine. L'esprit léger.
Pouvoir parler de choses anodines auxquelles tu donnais parfois trop d'importance. Et ça me fait rire.
Ce ne devait pas être si grave. Ok, les gens ne manquent pas d'air. Mais tu les connais... On s'en fout.
Tu en conviens. Et tu ris avec moi. Tu as bonne mine. Je suis heureux. Quand on me crève le cœur.
Je me réveille. Je suis à Bordeaux. Dans mon lit. Et je viens de rêver. Tu es morte.
J'ai encore sur moi le bonheur de mon rêve. Palpable. Indécent. Cruel. Et je crève d'être en vie.
A ta mort, il y a eu pour mes nuits comme un point de bascule.
Avant, je craignais et fuyais mon sommeil. Après, je le préférais à mon existence.
Avant, je redoutais de m'endormir. Après, je ne voulais plus me réveiller.
Chaque nuit, je te retrouvais. Belle. En forme. Radieuse. Normale.
Chaque nuit, la présence et ses menaces étaient remplacées par la joie d'être ensemble.
Quel contraste. Les sons, les couleurs. Tout était parfaitement précis. A s'y méprendre.
Les détails des sculptures du piano. Le lustre. Les gravures. Chaque bibelot sur la cheminée.
Les toiles de papa. Les photos des petites dans la bibliothèque. Tout était comme en vrai.
" Comment ça, comme en vrai, ce n'était peut-être pas faux ? "
Oui, eh bien, en attendant, quand je me réveillais, j'étais tout seul dans ma chambre froide.
Assommé par la réalité. Quand la réalité à l'époque, était que je vivais encore à Bordeaux,
et que tu venais de mourir. Que je ne pouvais plus t'appeler. Te voir. Ou te parler.
" Eh bien mon chéri, tu le faisais en rêve... "
J'avais peut-être acheté trois bricoles à manger, en bas, chez le Portugais.
Un endroit merveilleux qui sentait la morue. Des chips. Du jambon. Des bananes. Des biscuits.
J'ai pris l'ascenseur. Le couloir. Mes clés pour ouvrir. J'étais plutôt de bonne humeur je crois.
Je ne sais pas ce qui m'est passé par la tête. C'était quand même hallucinant quand j'y pense.
Je range des yaourts au frigo. Mes courses dans les placards. Ma veste dans la penderie.
Et je me dis : " tiens, tu vas appeler ". Puisqu'en effet, c'était mon sentiment, cela faisait un moment
que je n'avais pas pris de nouvelles. Et puis, honnêtement, j'avais juste envie de te parler. Comme ça.
De tout, de rien. Comme on faisait. Je ferme le battant coulissant de la penderie, le cœur léger,
jette un œil sur l'heure à la façade du magnétoscope, traversant la pièce, me retroussant les manches,
lorsque je me dirige vers le téléphone, que je décroche, et me voici en train de composer le numéro
que je connais par cœur, celui de Bompas, que je compose en entier...
Je raccroche d'un coup d'un seul. Et dans ce mouvement tout s'effondre sur moi.
Précipité en enfer comme au réveil de mes rêves. Putain, qu'est-ce que je fous ?
Comment avais-je pu oublier une chose pareille ? Je ne pouvais plus te parler au téléphone.
C'est une certitude scientifiquement prouvée, les morts ne décrochent pas le téléphone.
Sont dans l'incapacité, dans leur raideur cadavérique, et dans un état avancé de décomposition,
de faire un bon usage de leurs cordes vocales pour prononcer le moindre mot. A quoi pensais-je ?
Bien sûr. Cela faisait un moment que je n'avais pas de nouvelles. Et ça risquait de durer longtemps.
Il n'y a qu'en imaginant ce que tu pourrais me dire, comme je le fais ici dans ce texte,
que je peux espérer en avoir désormais. " Eh bien, tu vois, ça ne marche pas si mal ! "
Mouais. Mais ça ne remplace pas tes yeux gris et ta façon bien à toi de sourire.
Ni ta voix grave dont il m'arrive de perdre le timbre exact. Heureusement qu'il y a des vidéos.
Qu'il est sauvegardé sur la bande de VHS. Voyage en Andalousie. Ste Marie. Barcelone.
Pour le retrouver aussitôt quand il m'échappe, et calmer ma panique. Le timbre exact.
Sur ces cassettes que je passe en accéléré, je retrouve même les murs jaunes de Bordeaux.
Le canapé bleu électrique. La colonne d'un rouge éteint. De cet appartement.
Où je n'avais plus rien à faire.
Philippe LATGER
Novembre 2011 à Perpignan