Indulgence
Quelqu'un qui se noie,
peut se noyer aussi bien dans un verre d'eau...
ça reste quelqu'un qui se noie.
Philippe LATGER
Février 2014 à Perpignan
Quelqu'un qui se noie,
peut se noyer aussi bien dans un verre d'eau...
ça reste quelqu'un qui se noie.
Philippe LATGER
Février 2014 à Perpignan
Je sors de la Préfecture avec un Laurent sous le bras et mes documents à la main.
Nous avons déposé le dossier au complet pour poser une première pierre à l'édifice.
J'ai tenu ferme sur un point de détail. La date. Le 4 février. C'est important pour moi.
Je ne suis pas un adepte de la numérologie. Mais tout de même.
Ce sera une facilité mnémotechnique pour moi. Une date fondatrice.
Celle d'une naissance. Et je suis déterminé à fêter ça avec mon meilleur ami.
Nous allons chercher des plats à emporter à l'Atelier Salade. Le cœur léger.
Nous avons rendez-vous avec l'ami caviste pour déjeuner. Entre hommes.
La conversation est animée, décontractée, ça fuse, ça plaisante, ça réfléchit,
c'est drôle et foisonnant, mon portable sonne une première fois, je le cherche distraitement,
dans la poche du caban sur le dossier de ma chaise en finissant ma phrase. Mon cousin.
J'ai réagi trop tard, tardé, quand j'étais à autre chose. Il a basculé sur la messagerie.
Je pose le téléphone sur la table. Ecouterai son message plus tard. Je suis à mon sujet.
Je suis à mes amis. A ce déjeuner. Nous sommes en forme. C'est agréable. Le vin est bon.
La politique. L'électricité des périodes électorales. Où tout, décidément, semble être permis.
Laurent cultive sa différence avec son élégance bien à lui. Guillaume et moi l'encourageons.
On trouve un angle que nous retiendrons pour résumer la situation sur Presse à Sandales.
Le téléphone sonne une seconde fois. Ma sœur. Avec qui je ne peux discuter maintenant.
Je m'isolerai tout à l'heure pour la rappeler. Je n'aime pas mélanger les choses.
Interrompre un échange. En imposer un autre. Ni interférer. Je suis avec les garçons.
Et c'est de ma part davantage de l'ordre de la défaillance intellectuelle que de la politesse.
Je serais grossier aussi bien si j'étais capable de passer d'une chose à l'autre, comme ça,
d'un claquement de doigts, passer du coq à l'âne dans la seconde, répondre, raccrocher,
reprendre la conversation où je l'avais laissée... Non. Je ne sais pas faire ça.
Le débat télévisé au Palais des Congrès. Les négociations. Les spéculations.
Difficile d'être imperméable à cette effervescence. Surtout dans le contexte.
Nous tournons la page de cinquante ans de l'Histoire d'une ville. La nôtre.
Et cela n'a pas manqué de se sentir dans l'air chaud d'une belle journée de février.
Une journée ensoleillée que j'embrasse en sortant de la boutique, sur le trottoir,
embrassant avec elle les platanes robustes et majestueux des Allées Maillol.
On plaisante encore un peu, pour la route, sur le pas de la porte. On se congratule.
J'écrase ma cigarette et je prends congé. Déterminé à réaliser l'article convenu.
Et j'écoute enfin mes messages en traversant l'esplanade.
Dans le couloir, il y avait tout le long de grandes portes de placards alignés,
où Maria rangeait la vaisselle et des appareils électroménagers.
En nous y engouffrant depuis la salle à manger, nous tournions le dos à un lavabo
où nous nous lavions les mains avant de passer à table, pour nous diriger vers la cuisine.
Elle ouvrait une boîte de mousse de foie de porc, faisait cuire un morceau de viande rouge,
alors que nous nous installions, et le vacarme de la friture et de la hotte aspirante m'enchantait,
quand les odeurs me mettaient l'eau à la bouche, affamé, que le pain avait l'air délicieux,
et que nous allions à nouveau parler de choses et d'autres avec la même passion.
C'était bon d'être ensemble. C'était bon d'être à Toulouse. C'était bon d'être en vacances.
La Toussaint ? Noël et le Nouvel An ? Pâques ? La fête des mères ? La Pentecôte ?
Dès que nous avions quelques jours, nous quittions Bompas et Perpignan pour venir ici,
route de Fronton, dans la maison familiale de ma mère où nous séjournions chaque fois.
Maman était toujours ravie de retrouver sa mère et sa sœur. Elle en était métamorphosée.
J'étais heureux de la voir heureuse et je ne boudais pas mon plaisir.
Maria se servait un verre de vin. Un seul. Pour tout le repas.
Et nous pouvions aussi bien nous donner des nouvelles des uns et des autres,
interrompus par la visite d'Esteban qui passait toujours nous faire la bise,
que parler politique, de religion, de faits divers ou d'acteurs de cinéma.
Nous étions une putain de famille d'Espagnols où l'on parlait aussi fort qu'on riait.
Et mon père, qui ne l'était pas, y était tout à son aise, comme un poisson dans l'eau.
Pour papa, fils unique, qui n'avait pas vraiment de famille, c'était une bénédiction.
Tout le monde était bien. Et l'enfant que j'étais le sentait. S'en trouvait rassuré et comblé.
La porte de la cuisine était ouverte sur le cerisier du jardin dont je kiffais la floraison.
Cette maison était un bonheur pour les sens. Le parquet. Les boiseries. Les tissus.
L'architecture et le mobilier Années 30. La salle de bains au carrelage de métro parisien.
Le bureau de mon grand-père où je pouvais jouer au businessman new-yorkais.
Tatie Maria, célibataire et sans enfants, s'occupait aussi bien de ma grand-mère,
veuve depuis ma naissance, que de cette maison de famille qu'elle n'avait jamais quittée.
Tatie pour moi était une curiosité parce qu'elle était ce qu'on appelait une vieille fille.
Et son statut bien sûr n'avait pas manqué de me poser question.
J'ai su plus tard, ce qui m'a beaucoup troublé, qu'elle avait pourtant été amoureuse.
J'ai entendu mes messages et les ai gérés comme les autres.
J'étais pratiquement arrivé à mon immeuble de la rue de l'Horloge.
J'ai raccroché en marchant, rangé mon téléphone dans la poche de mon caban.
Glissé la clé dans la serrure, sur la rue, pour entrer, monter dans les escaliers,
fermer derrière moi une fois dans le studio où j'ai pu me mettre à l'aise.
J'ai allumé l'ordinateur, une clope, préparé un café, puisque j'avais ce truc à faire,
pour Presse à Sandales, poster cet article bref et drôle sur le retour de Jean-Paul Alduy.
Je me suis installé à mon bureau. J'ai tapé les identifiants du blog pour pouvoir y travailler.
J'ai cherché une bonne photo sur Google quand je savais déjà celle que je voulais.
Je l'ai chargée puis calée dans l'article. J'ai envoyé un texto à Laurent, en suivant,
pour lui dire que c'était fait, pour qu'il me dise si je pouvais publier tel quel.
Il réagit aussitôt. On publie. On partage. Et j'allume une nouvelle cigarette. Il fait beau.
A cet instant de répit, je m'étonne. Je me fais presque peur. Je suis peut-être un monstre.
Le message que j'ai entendu ne m'a fait ni chaud ni froid. Et je devrais m'en inquiéter.
Je pense à notre conversation du déjeuner. Me rappelle d'un contact à trouver sur Facebook.
Et puis, après tout, oui. Je suis content. Je suis fou de joie pour l'association.
Je suis heureux de vivre à Perpignan, d'y avoir des projets, des amis et l'amour de ma vie.
Mon bonheur est parfait. Je prépare des choses ambitieuses et notre article n'est pas mauvais.
Pour le reste, voilà. Ce sont des choses qui arrivent. Et qui ne troublent en rien mon plaisir.
Le téléphone sonne à nouveau. Je ne regarde même pas qui appelle. Je laisse sonner.
Je vérifie quelques petites choses sur les réseaux sociaux. Je like. Je partage.
Je ne pouvais pas rappeler mon cousin de toute façon. J'avais explosé mon forfait.
Je lui avais sobrement retourné un texto. " Message reçu. "
Il me faut regarder sur le site de l'INPI. Comment il faut que je procède pour la suite.
Il me faut aussi charger toutes les photos que j'ai prises, puisque ce sera du matériel utile.
Je branche mon téléphone portable à l'ordinateur pour les transférer dans l'album adéquat.
Car c'est avec mon mobile que je prends toutes mes photos. Mais il sonne à nouveau.
Au beau milieu du transfert. Je vérifie. Ma sœur. Je débranche le câble et réponds.
Je prends sur moi pour ne pas lui montrer que je suis excédé. " Allô ?... "
Après une brève conversation, assez sobre, qui m'a promené dans mon petit appartement
où j'ai fait les cent pas, j'ai finalement raccroché et repris le chargement des photos.
Je m'étais rassis à mon bureau. Et brusquement, je me suis levé. Pour chercher quelque chose.
Sans trop savoir quoi. Mon peignoir. En éponge. Sur son cintre. Je l'ai pris, poings serrés,
pour y fourrer ma tête et mon visage dedans, y cacher ma honte et une vague irrépressible
de rage et de désespoir soudain, et y essuyer des sanglots convulsifs qui ne durèrent pas.
Sous la lampe de la cuisine, les mains noueuses de Maria décortiquaient une orange.
Enfant, j'étais impressionné par ce mélange d'arthrose et de pierres précieuses,
comme par les grosseurs sous-cutanées et verdâtres sur ses veines dont j'allais hériter.
Une " marque de fabrique " ironisait mon père. Sans doute. La famille de la Hoz.
Je tiens le stylo comme le tenait mon grand-père que je n'ai jamais connu.
Et je me suis découvert en vieillissant des angiomes veineux, les mêmes que ceux de Maria.
Sa voix aiguë répondait à la voix grave de ma mère. Son rire était généreux et strident.
Sans enfants, elle adorait ses neveux. Elle nous donnait toujours des petits noms gentils.
Des noms d'animaux. Mon cousin Frank et moi, les deux plus jeunes, cumulions les poussins,
canards, chatons, poulets et coucous. C'était ses cinq douceurs usuelles pour nous envelopper.
Elle mangeait une orange chaque soir, à la table de la cuisine, pendant que la petite mémé
était déjà installée devant la télévision qui gueulait ses séries américaines dans le salon.
Ma mère et Maria passaient un moment ensemble à discuter encore, j'assistais aux débats,
puis les deux sœurs allaient rejoindre leur mère sur le canapé au pied duquel je m'allongeais.
Elles s'endormaient très vite toutes les trois quand je gardais tard dans la nuit les yeux ouverts,
sur le tapis, pour dévorer tous les films hollywoodiens programmés par le ciné-club.
Puis je gagnais selon l'âge, la chambre réservée à mes parents où j'avais mon petit lit de camp,
et plus tard, prépubère, le bureau du grand-père au rez-de-chaussée où j'avais mes quartiers.
C'est chez Maria que j'ai découvert le cinéma des Années 40 et 50 comme bien des auteurs.
Puisque dans le bureau qui me servait de chambre se trouvait la bibliothèque de la maison.
Et j'y ai lu, ado, tout ce qui me tombait sous la main pour tromper mon ennui.
Sagan. Bouvard. Gide. PPDA. Patrick Modiano comme Françoise Dorin. Yann Queffélec.
Troublé par les Nourritures terrestres comme par le Néropolis d'Hubert Monteilhet.
J'y épuisais la torture des hormones quand la masturbation n'y suffisait pas.
La seule période de ma vie, finalement, où j'ai véritablement lu. Bien malgré moi.
Même si je garde une sensation certaine de volupté associée à cet exercice comme à ce lieu.
Quand se mêlaient aux pulsions sexuelles bien des rêveries d'aventures et d'histoires d'amour.
Je pouvais au matin rejoindre les adultes à l'étage. Prendre un petit-déjeuner copieux.
Avec l'heureuse perspective d'aller à Castelginest rejoindre les cousins de mon âge.
Le peignoir sur son cintre est accroché à la porte de la penderie.
Je me suis redressé. Debout face à lui. Surpris. Me suis ressaisi aussitôt. J'ai tourné les talons.
J'ai marché jusqu'à mon bureau. Prenant au passage un carré d'essuie-tout pour me moucher.
Les photos. Dans l'album adéquat. Donc. Voilà où j'en étais. Ce que j'étais en train de faire.
Bien sûr. J'aurais dû comprendre tout de suite. Frank d'abord. Geneviève ensuite.
Cela faisait beaucoup. Dans le même quart d'heure. J'aurais dû me douter.
Mais j'étais dans l'explication de ce que j'imaginais, j'essayais de convaincre Guillaume
et j'ai vu sans voir, ou n'ai pas voulu voir, quand j'aurais dû penser à Maria aussitôt.
Hospitalisée d'urgence, la vieille fille était devenue une vieille dame.
Son corps ne fabriquait plus de plaquettes. " Mon poussin. Mon chaton. "
On lui changeait le sang de façon de plus en plus rapprochée. " Oui, ça va, ne t'inquiète pas.
Comment ça va toi ? Tu travailles ? " Quand l'ai-je vue pour la dernière fois ?
" C'est gentil coucou d'avoir appelé. " Elle avait été hospitalisée et n'était plus consciente.
Ma sœur m'a dit qu'elle était sous oxygène, que ce n'était plus qu'une question d'heures.
Que l'enterrement aurait probablement lieu mardi. " Quand est-ce que tu viens à Toulouse ? "
Alors voilà. Maria est en train de mourir. Mais elle n'était pas morte. Seulement inconsciente.
Pourquoi avoir craqué comme un gosse dans mon peignoir au juste ? Ah... oui.
La voix de ma sœur. La voix de ma sœur aux jours de catastrophes. Voilà.
Eh bien. Soit. Nous irons enterrer Maria à Toulouse une fois qu'elle sera morte. C'est entendu.
Mais en attendant, j'ai mille choses à faire. Mille choses. L'article. Les photos. L'association.
Je me précipite sur hotmail. Je dois écrire à l'amour de ma vie. Je t'aime. Mon amour.
Lui écrire quoi ? Ah. Oui. Peut-être serai-je obligé de faire l'aller-retour à Toulouse.
Une sœur de ma mère. A laquelle je suis très attaché. Pourquoi écrire ce message ?
Qu'est-ce que mon amour a à foutre de ma vieille tatie en train de crever sous oxygène ?
Qu'est-ce que ça peut lui foutre, à mon amour, que cette femme ait déjà perdu connaissance ?
Qu'est-ce qu'il en a à branler, mon amour, de la sœur de ma mère, de ma mère déjà morte ?
Qu'est-ce qu'il en a à taper, mon amour, que j'aille enterrer quelqu'un d'autre à Toulouse ?
Je finis sobrement mon message laconique de type dépêche AFP.
Je ne communique pas sur mon chagrin ou ma panique. Je communique sur mon agenda.
Sur mon emploi du temps et mes déplacements. Parce que ça le concerne. J'imagine.
L'amour de ma vie.
En fait d'une question d'heures, très vite, un texto tombe et affiche : c'est fini.
Quel drôle de mot mon amour que ce mot de fini. Moi. Si intelligent. Je ne le comprends pas.
Je dois voir Laetitia ce soir qui était en larmes la veille. Mon amie ne va pas bien.
J'ai honte d'avoir laissé mon amie seule avec quelque chose qu'elle ne m'a pas raconté.
Je lui envoie un message pour lui demander de m'appeler à sa sortie du boulot.
Laetitia que j'avais invitée à venir passer des vacances avec moi à Castelldefels.
Nous étions encore lycéens, elle et moi. Elle était venue à la maison de famille de Barcelone.
Laetitia avait connu Tatie Maria. La maîtresse de cette maison-là, aussi. Généreuse.
Laetitia avait connu ma mère. Ma mère et Maria. Laetitia me connaissait. Foutrement bien.
Je ne veux pas la voir pour me lamenter et faire l'intéressant avec ce qui arrive.
Je veux qu'elle me raconte pourquoi elle était en larmes la veille au téléphone.
Il faut l'aider à régler ça. Avant d'aller enterrer qui que ce soit à Toulouse mardi.
Mercredi me dit-on. Finalement. Au téléphone. La morgue de l'hôpital. On l'enterre mercredi.
Je dois bouger. L'association. Les photos. Les contacts sur Facebook. L'INPI. J'ai à faire.
Je reviens sur hotmail. Renonce à écrire un nouveau message à l'amour de ma vie.
Je me déshabille. Je me fous à poil. Dans la salle de bains. Je prends une douche.
Et, du moment où j'ouvre le robinet au moment où je le ferme, je pleure.
Je ne sais pas combien de temps ça dure. Je suis debout dans la cabine. A poil.
Mes coudes contre le corps, mes mains ouvertes couvrant mes joues et mes yeux,
mes doigts pressent mes arcades sourcilières comme pour empêcher une blessure de saigner.
L'eau coule. Chaude. Sur mes épaules raides. Sur ma colonne vertébrale. L'eau coule.
Et soudain, je reviens à moi. Je coupe l'eau. Je me redresse. Je sors. Je me sèche. Décidé.
Il faut que je mange. Que j'achète à manger. Laetitia m'appelle. Elle vient en ville.
Je vais la rejoindre. Je lui dis pour Maria. Je l'interromps pour savoir où on se retrouve.
C'est fini. Qu'est-ce que ça veut dire ? Fini quoi ? Comment ? De quoi parle-t-on ?
Je m'habille. Il faut que je mange. Que j'aie quelque chose à manger pour ce soir.
Il faut surtout que je sorte. Que je sorte de cet appartement.
.../...
Philippe LATGER
Février 2014 à Perpignan
Laetitia ne me rappelle pas tout de suite. J'ai le temps d'aller faire des courses.
J'entre dans le bâtiment Art-Déco dont je fends le rez-de-chaussée, à travers les rayons,
pour descendre à l'alimentation, où des gens remplissent des paniers en plastique.
Je vais en pilote automatique là où sont les choses dont j'ai besoin. Je connais le magasin.
Je ne suis ni heureux, ni malheureux. En fait, je ne ressens rien.
Je ne suis ni en colère, ni triste, ni révolté, ni étonné, ni inquiet, je ne ressens rien.
Quelques articles en main, je passe en caisse. Je fais la queue. Vérifie mon téléphone.
Mais quelque chose attire mon attention et me bouleverse soudain.
Derrière moi, alors que la caissière s'occupe déjà de scanner mes achats,
une dame sympathique d'une soixantaine d'années, une jeune mamie sans doute,
se penche en souriant sur la poussette où une petite fille, bien couverte,
lui rend son sourire sans se faire prier. Les deux créatures connectées communiquent.
Je détourne la tête avec la détermination furieuse de payer et de sortir d'ici au plus vite.
Quelque chose se serre en moi. Les murs de l'établissement qui se rapprochent.
Un étau. Je manque d'air. Et vais le retrouver dans la rue. Où tout me paraît étrange.
Laetitia ne s'est pas encore manifestée et j'ai le temps de revenir au studio ranger mes courses.
C'est bizarre. Je marche dans la rue et c'est bizarre. La panique qui m'a jeté dehors à l'instant
s'est dissipée instantanément, et je retrouve une forme d'atonie lunaire et tout en est changé.
J'arrive Place de la Loge et vais tourner dans la rue St-Jean pour revenir à la cathédrale.
C'est la même Place de la Loge qu'hier, la même que ce matin, la même statue de Maillol,
sur son socle, qui n'a pas bougé, la même rue St-Jean, les mêmes boutiques alignées,
les mêmes devantures, les mêmes vitrines, les mêmes commerçants, et tout est différent.
Je ne reconnais plus rien. Ne sais pas où je suis. Que veut dire ce mot ? Fini...
Le flottement dans mes jambes, ma poitrine, mon regard... Je m'en souviens.
La mort s'invite et modifie la perception de la réalité. Qu'est-ce qui est vraiment réel ?
Mon cerveau ne sait plus exactement. Si je suis moi, dans ce corps, dans cette rue.
Je ne sais plus qui je suis, où j'habite, qui sont ces gens que je croise tous les jours,
et je suis extatique, entre épouvante et émerveillement, comme dans un délire hallucinatoire,
en plein trip, à me demander si je suis encore dans un corps en train de me mouvoir.
Mon cerveau ne comprend plus rien. Tout ce qui est normal ne l'est plus.
Et je dois faire des efforts pour trouver mon chemin.
Deux terrasses étaient l'une sur l'autre côté piscine. Dans le tintamarre des cigales.
Le ciel est bleu. Si bleu. Les pins parasols résistent contre un soleil de plomb.
Celui de juillet à Barcelone. Où je peux m'ébrouer dans mon élément.
Sur la margelle brûlante de la terrasse du rez-de-jardin, en slip de bain, je m'installe,
sans craindre de me carboniser ni de m'ébouillanter les cuisses, je peux m'asseoir
sur le marbre en fusion sans broncher à la morsure ardente de la chaleur extrême.
C'est la même chose que plonger dans l'eau fraîche de la piscine. Une violence sans doute.
Mais tellement vive et brève que je l'affronte dans les deux cas sans aucune appréhension.
Le soleil est encore au zénith à l'heure de la sieste. Ecrase tout de la pinède de Castelldefels.
Les enfants dont je suis ont aidé à débarrasser la table, les femmes ont rangé la vaisselle,
avant d'entamer la traditionnelle partie de belote qui durerait le temps de la digestion.
Nous vivions dehors. Dans le parc. Nous mangions sous les pins. Et les enfants dont je suis
attendaient l'heure de la baignade en s'aventurant dans les parties délaissées du jardin,
où il était facile de s'inventer des histoires extraordinaires. Tout à l'exploration.
Maria, la tête à l'ombre, relevait sa jupe-culotte pour exposer ses jambes au soleil, bronzer,
assise sur la margelle sous une arche de la terrasse où elle distribuait déjà les cartes.
Il m'arrivait de rester là juste pour profiter ou participer à une conversation.
Il m'arrivait de jouer et de faire le quatrième quand il manquait quelqu'un,
même si je n'avais jamais eu aucun goût pour les jeux de cartes, quels qu'ils soient.
Maria ne jouait pas simplement pour tuer le temps. Elle aimait ça.
C'était le moment où elle s'accordait autre chose que des travaux pratiques et ménagers.
Et j'étais fasciné. Comme dans la cuisine de la maison de la route de Fronton à Toulouse.
Fasciné par les conversations de ces femmes qui parlaient de tout sauf des hommes.
Ma mère en revanche, partageait avec moi une indifférence absolue pour les cartes.
Elle ne jouait que pour faire plaisir à sa sœur, n'étant intéressée que par la discussion,
l'échange et la communion, la causerie et le seul fait d'être ensemble.
Je ne suivais pas tout de ce qui se racontait, mais c'était toujours des moments agréables.
Je pouvais toujours y revenir à ma guise, entre deux excursions tropicales dans le parc,
la préparation du spectacle de cirque que nous organisions chaque année avec mes cousins,
jusqu'au moment béni où le papillon que nous avions appelé Pilou venait voleter,
avec une régularité et une précision quotidienne des plus déconcertantes, acclamé,
dans un soleil éblouissant, au-dessus de nos têtes, pour nous indiquer l'heure,
aussi attendue que lui, où plonger dans la piscine était enfin permis.
Maria et ses cheveux noirs. Sa teinture noire. Assise sous la lampe.
Ce n'est pas la maison de vacances à Barcelone. C'est la cuisine de la maison de Toulouse.
Je la retrouve assise là. A la table de la cuisine. Sous la lampe qui pend sous un haut plafond.
La lumière que ça fait lui transforme le visage. Mais je ne m'en inquiète pas quand je sais,
quand je connais l'effet de cet éclairage auquel je suis habitué.
Elle est seule. Et quelque chose me gêne. Je reconnais cette situation précise.
Je crains ce qu'elle va dire. Je redoute que ce soit ce à quoi je pense. Ce qui est déjà arrivé.
Mais cette fois, et c'est un soulagement, ma mère n'est pas allongée dans une chambre,
quelque part sous ce même toit, bouffée par son cancer, généralisé, en phase terminale,
shootée à la morphine, complètement déformée, amorphe et délirante.
Je ne vois pas maman. Je ne vois que ma tante. Et quelque chose d'invisible et silencieux
m'a assuré que ma mère n'était pas menacée, qu'elle n'était pas en train de mourir,
qu'elle allait bien, qu'elle était présente et que je n'avais aucune inquiétude à avoir.
Je comprends que je ne suis pas en train de revivre une scène cauchemardesque vécue,
et que je peux approcher de Maria en confiance, dans un climat bienveillant.
Mon chaton. Mon poussin... Tatie lève les yeux sur moi.
Et je n'arrive pas bien à saisir ce que son regard veut me dire.
D'autant qu'une musique monte dans la pièce, s'invite et vient perturber la connexion.
Je perds le contact. Je perds prise. Mon téléphone portable sonne sur ma table de chevet.
Ce n'est pas la sonnerie du réveil mais celle d'un appel. Je me cale sur un coude et regarde.
Je vois ton nom. C'est toi. Et ce n'est pas le bip traditionnel qui me demande de te rappeler.
Tu laisses sonner et m'indiques que je peux répondre. Et je réponds. " Allô ?... "
Je ne sais pas mon amour. Je ne sais pas quel est ce nouveau délire. C'est la vie.
Je ne suis pas dans la cuisine à Toulouse mais dans mon studio de Perpignan.
Je n'ai pas la force de me redresser dans mes oreillers ni de m'asseoir dans mon lit.
Mon cerveau se reconfigure. Ma mère est morte. Maria vient de mourir. Février 2014.
Maman est morte le 4 février 1997. Maria le 7 février 2014. Et nous sommes le 8.
Je reconnais la voix. Je reconnais le timbre. Je ne reconnais pas le ton. Furieux.
Mon amour. Que j'ai blessé. Au téléphone. Je ne sais pas quel est ce nouveau délire.
Ai-je seulement appelé mon père ? Maria n'était pas sa sœur. Elle était sa belle-sœur.
De la même génération. Et cela était une raison suffisante pour que je l'appelle.
Je lui ai envoyé un texto la veille. " Bien reçu. J'ai eu les messages de Frank et Gene. "
Gene, ma sœur, avait dû prendre la route. J'avais vaguement compris qu'elle ferait,
de son côté, et toute seule, l'aller-retour à Toulouse, pour rejoindre le clan.
J'ai compris qu'elle voulait savoir si nous y allions ensemble ? J'étais dans la confusion.
J'ai bredouillé des trucs sans grande cohérence, si bien qu'elle en conclut que non.
Samedi ? Dimanche ? Oui. Pour mercredi. L'enterrement. Bien sûr. Pour le reste...
J'avais raccroché avec le sentiment d'être minable. Ma sœur ne pouvait pas compter sur moi.
L'amour de ma vie au téléphone. Que je suis en train de perdre. Dans la cuisine de Toulouse.
Qu'est-ce que je fiche ici ? Quand je devrais être sur l'autoroute avec Geneviève.
J'ai juste besoin de dormir. J'ai juste besoin de voir Maria. Là où elle est.
Quand ce besoin, opportuniste, est celui d'abord de communiquer avec maman.
Mercredi. L'enterrement. Celui de Maria.
Où j'enterrerai ma mère une seconde fois avec elle.
Mercredi me paraît si loin. Je ne tiendrai jamais la distance.
Je sais que ce jour sera celui où je pourrai refermer cette boîte de Pandore.
D'ici là, je voudrais juste dormir. Sans trop savoir si c'est une volonté.
Je flanque mon nez dans les oreillers. Allongé sur le ventre. Le téléphone à l'oreille.
Je donne le change à l'amour de ma vie qui me demande des explications. Légitimes.
Un silence s'installe. Que mon amour respecte. Que mon amour inspecte.
Je serre les dents et les poings. Je perds les gens que j'aime. Je perds les gens que j'aime.
Je force sur mes paupières et mes mâchoires soudées de toute ma rage.
Je suis incapable de garder les gens que j'aime. On me les arrache tous. Un par un.
Tu attends. " Allô ?... " J'essaie de me reprendre. De dire quelque chose d'intelligible.
Quelque chose dans mon cerveau a pris le relais. Je ne suis plus à une séparation près.
J'ai envie que tu t'en ailles aussi vrai que j'ai besoin que tu sois là.
C'est cette même contradiction. Avec ma sœur. Besoin d'être seul. Besoin d'être avec elle.
Besoin d'appeler mon père. Besoin de ne pas l'entendre. Besoin d'être avec ma famille.
Besoin qu'on me laisse seul et qu'on me laisse tranquille. Je veux dormir.
Je ne sais plus où j'en suis. Je ne comprends plus rien.
Incapable de parler. Incapable de me défendre. Incapable de me battre.
J'entends des choses insupportables et je te raccroche au nez. Tu rappelles.
Je ne me suis pas réveillé. Je suis en plein cauchemar. Nous sommes en train de nous quitter.
Et je suis impuissant. Je n'ai plus aucune force ni aucune intelligence. Je fais tout de travers.
Ne trouve plus les mots et les raisonnements que tu pourrais entendre.
Tu me tendais la main. Tu me tendais l'oreille. J'avais la tête sous l'eau et ne pouvais rien faire.
Après un silence glacial tu as dit " j'ai compris. " Et la mort célébrait son triomphe.
Fini. Quel drôle de mot. 17 ans après la mort de ma mère, je m'interroge encore.
Je m'interroge sur ce que veut dire le mot fin. Alors, je ne te reverrai plus jamais ?
Certes, cela fait 17 ans que je ne peux plus téléphoner pour parler à ma mère.
Cela fait 17 ans que je ne peux plus la serrer dans mes bras ni m'engueuler avec elle.
17 ans que je ne peux plus sentir le parfum des cheveux ni entendre le son de sa voix.
Il me semble entendre le rire de Maria. Parfaitement. Avec une précision diabolique.
Et je ne suis pas allé à Toulouse pour ça. Je ne veux pas voir son corps dans une boîte.
J'irai à l'enterrement. Pour la représentation sociale. Pour dire quelque chose à ma famille.
Mais je préfère rêver Maria dans sa cuisine que la voir morte dans un cercueil.
Mon téléphone fermé, gisant sur le drap housse à côté de moi. Ma tête dans l'oreiller.
Et je ne sais plus lequel de mes chagrins me fait le plus de mal. Je souffre.
Je hurle et je casse tout. Allongé sur le ventre. Immobile. C'est l'enfer.
Qu'est-ce qui me fait le plus mal ? Laquelle de ces deux séparations définitives ?
Je suis abandonné deux fois. Double peine. Et je n'ai rien à quoi m'accrocher.
Je n'ai ni mère, ni épouse, ni enfants, pas même un chat à insulter.
Je suis seul face à moi-même. Seul face au néant que je suis. Il n'y a plus rien.
J'écoute. Non. Plus rien. Mon corps se détend. J'écoute encore. Le silence. Ce matin.
J'ouvre les yeux. As-tu vraiment appelé ? Cette conversation a-t-elle eu lieu ?
Mon cerveau me dit que oui et m'ordonne de réagir. Je me lève.
.../...
Philippe LATGER
Février 2014 à Perpignan
J'ai accepté l'idée de ne jamais vivre avec toi,
mais je n'accepterai jamais celle de vivre sans.
Philippe LATGER
Février 2014 à Perpignan
Avoir rejoint Laetitia et Charlotte m'avait fait du bien.
La nuit et le froid étaient tombés ensemble. Mais j'y trouvais une chaleur.
La petite fille indifférente, excitée à la fête d'un petit apéro improvisé en ville,
ignorait les percées et les béances que la mort vient ouvrir dans l'espace-temps.
Je m'accrochais à la vie, à l'ordinaire, au quotidien, de cette place de la République.
Nous avons à dessein, parlé de tout sauf de ce qui m'arrivait.
Charlotte dansait et chantait autour de nous, dans sa doudoune de lutin.
Et cela m'écrasait le cœur comme un mantecao de Noël.
J'ai refusé l'invitation à dîner pour rentrer chez moi où j'avais besoin de revenir.
Où Facebook est ensuite venu mettre le foutoir dans ma tête. Un second uppercut.
Etre abandonné deux fois était une double peine. Et j'étais plus à la pique qu'à la banderille.
On me saignait dans l'arène et je n'avais aucun moyen d'en sortir.
Je renonce à écrire à chaud un mail que je pourrais regretter. Je me suis rhabillé.
Je suis sorti. Pour arpenter le quartier entre le boulevard Clémenceau et le boulevard Leclerc.
Je cherchais un véhicule. Je suis entré dans un bar. Me suis demandé ce que je faisais là.
Les gens, après le travail, prenaient un verre, tardaient à aller dîner dans les restaurants.
Fumant devant les établissements où ils avaient commandé leurs consommations.
De petits groupes, allumés et joyeux, affrontant le froid pour griller leur tabac.
Il y a du monde. Vendredi soir. Fin de semaine. On fait bon accueil au week-end.
Je marche vite. Parce qu'il fait froid. Parce que je ne devrais pas faire ça.
Que je ne devrais pas être là. A chercher des réponses que je ne pouvais pas obtenir ici.
Pas de cette façon. Lorsqu'il me suffisait d'attendre, j'imagine, d'avoir le fin mot.
Je sais en traversant la Basse, en traversant la nuit, que Facebook est trompeur.
Qu'il diffuse des choses incomplètes, sources des pires malentendus.
Je sais cela. Devrais être patient. Mais un picador m'avait déjà transpercé la poitrine.
J'étais à l'agonie. Et ne craignais plus ni le ridicule ni le pathétique.
Il était loin le déjeuner chez le caviste. Ce moment insouciant partagé entre amis.
Où j'étais occupé à convaincre mes camarades de faire ensemble quelque chose de fun.
Il était loin ce soleil de février sur les platanes. Juste avant l'écoute du message.
Celui qui avait tout fait basculer en un quart de seconde.
Je suis désorienté. Et je rentre chez moi en traînant mes viscères.
J'avais réussi à m'endormir. Epuisé.
Ne me rappelais pas t'avoir écrit ce long message.
A cet instant où j'entends ta voix dans le téléphone en début de matinée.
Je sors à peine de la cuisine de la maison de la route de Fronton.
J'ai dû mal à savoir où je suis, l'heure qu'il peut être, le jour et l'endroit.
Des silences éprouvants s'installent dans le téléphone et dans ma gorge.
Après le répit du rêve et du sommeil, le cauchemar continue. Ne veut plus me lâcher.
Je me rappelle que j'ai perdu ma tante. Comprends que je suis en train de te perdre.
Je suis incapable de répondre. Incapable de parler. Mon cerveau bugge.
Tu me dis " j'ai compris. " Et cette fois c'est fait. Je me retrouve seul.
Et te perdre est plus dur qu'avoir perdu ma tante.
Enterrer mon passé était moins douloureux qu'enterrer mon avenir.
Je pouvais faire le deuil de l'enfance. Mais pas celui du bonheur que l'on s'était promis.
Je suis seul. Je suis vide. Au milieu de nulle part. Je doute même de ma propre existence.
La tête dans l'oreiller, je crois qu'il ne se passe plus rien en moi. Incapable de penser.
Et pourtant, dans l'immobilité, il se passe quelque chose. Dont je n'ai pas conscience.
Comme instinct de survie, un mécanisme obscur, vient me tirer du lit.
Mon corps prend le dessus. Semble prendre le relais de mon cerveau H.S.
C'est mon corps qui fait que je me lève pour rejoindre mon bureau et mon ordinateur.
C'est mon corps, aux commandes, qui me commande de t'écrire encore.
Il y a des choses que je n'ai pas pu te dire. Il y a des choses que je dois te dire.
Il faut que tu aies l'idée juste du contexte dans lequel je me trouve.
Il faut que tu saches. Quand j'ai encore le souci que tu ne me juges pas mal.
J'écris des choses simples. Et t'écrire me permet, une fois encore, de survivre.
Je t'explique que je ne suis pas dans mon état normal, comme si c'était une excuse,
puisque la mort fait que tout ce qui est normal ne l'est plus tout à fait.
T'écrire m'oblige. Me défendre m'oblige. A ne pas lâcher prise.
Je ne pense plus seulement à tout ce qui rend dingue, à toute cette absurdité, universelle,
qu'est le fait de vivre, qu'est le fait de mourir, à ces choses que nous ne comprendrons jamais.
J'occupe mon cerveau à autre chose, quelque chose à son niveau, à sa hauteur,
je l'occupe à ce qui est encore dans son domaine de compétence, ce qui est dans ses moyens.
Te convaincre que je suis de bonne foi, que je t'aime, que je fais de mon mieux.
Et je me bats comme un diable pour m'agripper à tout sur une pente savonneuse.
Je vide le cumulus d'eau chaude sur mon corps endolori. Une nouvelle douche.
Je n'ai pas eu envie d'aller m'incliner sur un nouveau cadavre. On me le reprochera.
On jugera peut-être que c'est de l'égoïsme, que je suis insensible, que c'est inconvenant.
Que je me fous de ma tante ou de la douleur d'une famille dont je ne suis pas solidaire.
Je sens l'eau couler sur moi et je ne la sens pas. Le shampooing. Et je rince.
Les yeux fermés dans un nuage de vapeur, les doigts dans mes cheveux,
je m'étonne qu'ils soient encore soyeux malgré mes cheveux blancs.
Aujourd'hui, je n'ai pas pleuré. Je suis un mort-vivant.
Je suis assommé par des tonnes de questions dont nous n'aurons jamais les réponses.
Dubitatif. Je coupe l'eau. Je sors de la cabine. Je prends des serviettes. Je me sèche.
J'ai encore des choses à te dire. Je ne peux pas te laisser sur ce dernier message.
Je m'interroge sur ce besoin de t'écrire. Ce besoin vital de t'écrire.
Je ne veux pas m'adresser à ma mère. C'est à toi qu'il faut que je m'adresse.
Et je comprends soudain que je ne me tourne pas vers la personne avec qui je suis né,
mais vers la personne avec qui je pourrais accepter de mourir.
Mon peignoir est noué. L'ordinateur m'attend. Je ne veux pas te perdre.
Je te l'explique. Je sais que je devrais voir du monde et sortir, que j'aurais dû suivre ma sœur,
affronter les conversations et les raisonnements, m'obliger aux parades sociales.
Mais j'ai besoin d'être seul pour prendre la dimension de ce que je traverse.
J'ai besoin de sentir la douleur. Pour savoir où j'en suis..
Quand j'ai toujours fait ça. Y compris avec la douleur physique.
Je n'aime pas l'anesthésier. Je n'aime pas l'endormir. J'ai besoin de la sentir. De l'embrasser.
Je ne veux pas faire diversion. Je ne veux pas la fuir. Je veux être tout à elle. Jusqu'au bout.
Cela est diversement apprécié. Peut être perçu aussi bien comme du courage que de la lâcheté.
Mais c'est ma façon de faire. Ma nature. Je n'ai pas envie de me divertir.
Je ne veux pas faire comme si ça n'existait pas, comme s'il ne s'était rien passé.
Même si t'écrire tout ça permet de me distancier. De soulager la charge.
Un rempart contre la folie.
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Philippe LATGER
Février 2014 à Perpignan
Ce jour tant redouté ne fut pas seulement celui d'une séparation :
il y eut des retrouvailles, qui en brouillèrent l'émotion ou vinrent la décupler.
Il y eut du soleil. Cette illusion de perdre. Et celle de retrouver.
Philippe LATGER
Février 2014 à Perpignan
J'avais promis à Laurent de lui garder les enfants.
Baby-sitting. Pour permettre à papa et maman d'aller au cinéma et au restaurant.
Permettre à papa et maman de passer une soirée tranquilles en amoureux.
C'était prévu depuis une semaine peut-être. Nous avions bloqué le samedi soir.
Laurent comptait sur moi. Lui et moi avions déjeuné la veille avec notre ami caviste.
Je lui gardais les enfants le soir du jour suivant. Rien de plus normal.
Sauf qu'une catastrophe était arrivée entre-temps. Et puis une seconde.
Je suis attendu pour 18h30. Et jusqu'à cet horaire, j'ai du temps pour t'écrire.
Nous sommes samedi. L'enterrement. Mercredi. Quatre jours à tenir.
Quand je sais que je ne trouverai le repos qu'après cette journée d'épreuves.
Mais je ne peux pas ménager mes forces. Il faut que je les mobilise pour t'expliquer.
Un long mail à envoyer. Que je t'envoie. Et je file à la rue des Mimosas.
Avec la sensation d'avoir lancé une bouteille à la mer. Qui me libère de quelque chose.
M'occuper des enfants me fera du bien. J'aurai l'impression de faire quelque chose d'utile.
De faire quelque chose de bien. De faire quelque chose de cette journée.
Les enfants m'adorent. Et je le leur rends bien. Je les adore parce qu'ils sont adorables.
Je me suis attaché à eux. Qu'ils me perçoivent comme un oncle ou un parrain ne me gêne plus.
Les parents sont prêts pour sortir. J'arrive à l'heure pour prendre le relais. Bonne soirée.
J'avais besoin de ça. Préparer des cordons bleus et les petits pois. Mettre la table.
J'avais besoin de trucs de gosses. Des trucs basiques. Manger. Râler. Rire. Dormir.
La grande sœur rêve déjà d'un garçon et s'isole dans sa chambre avec son ordinateur.
Je regarde un DVD à côté avec son petit frère. J'entends la grande fille rire aux éclats.
Elle communique avec une amie, via Skype ou Facebook, et l'humeur semble joyeuse.
Les rires ne couvrent pas complètement le film que nous essayons de suivre avec son frère.
Il va être l'heure de dîner. La nuit transforme la ville. J'évite de la regarder par la fenêtre.
Je me concentre sur la lumière artificielle et convoque les enfants qui ne se font pas prier.
Ils ont faim. Ils font plaisir à voir. Loin d'imaginer le désastre fumant qui se tait dans ma tête.
La purée de mon cœur. Celle du cerveau. Je suis une ruine qui se tient debout face à eux.
Je sers à boire. Tiens une conversation. Parviens même à leur retourner des sourires.
J'espère de toutes mes forces qu'ils ne perçoivent rien de mon désespoir.
Ils sont beaux et brillants. Touchants. Intelligents. Et je les aime.
Jules veut une histoire avant de s'endormir.
Met vingt minutes à mettre son pyjama. " Jules... pyjama ! ". Trois fois. Quatre fois.
Le pantalon est mis. Au moment d'enfiler le haut, il faut qu'il me montre quelque chose.
Un tour de magie. " Pyjama ! " Mais je conviens que le tour de magie est fantastique.
J'accepte qu'il aille déranger sa sœur dans sa chambre pour le lui montrer.
Je l'accompagne même pour lui prêter main forte. Sa sœur est bon public.
Nous le félicitons ensemble. Mais tout de même. " Jules... pyjama ! "
J'avais obtenu le brossage de dents. Et finalement, l'enfant fut prêt à aller au lit.
Je suis amusé par le nombre d'idées qui traversent la tête blonde de ce gosse.
Tout ça semble partir dans tous les sens. Avec une poésie qu'il me semble reconnaître.
Dans une collection de livres, nous devons trouver celui qui pourrait nous intéresser.
Il me demande de choisir. J'en écarte quelques-uns pour lui laisser le choix final.
Va pour l'espace. Les étoiles et les planètes. La tête dans l'oreiller, il porte ses lunettes.
La petite lampe de chevet, posée par terre, fait une lumière douce dans la chambre.
Ah, oui, Saturne, c'est rigolo. Saturne et ses anneaux. Mars. Jupiter. La terre. La lune.
La lune. Mon amour. Je t'aime. Tu me manques. Je n'ai jamais aimé que toi.
Oui. Le soleil, c'est une étoile. Et dans notre système solaire, seule la terre est habitée.
Jules est curieux. Intéressé. Pose des questions. M'explique tout le reste. Puisqu'il sait.
Je n'ai pas grand-chose à faire. Juste rester assis au bord du lit. Le livre sur les genoux.
Et j'appréhende un peu le moment où il me faudra descendre seul dans la maison silencieuse.
La terre met un an à faire le tour du soleil. C'est vrai que ça fait long. 365 jours ???
En revanche, pour faire un tour sur elle-même, la terre n'a besoin que d'une journée.
Debout, je fais la terre. J'explique que Perpignan est sur mon nombril.
Et je tourne pour que Jules voie la lumière de la lampe de chevet faire le jour et la nuit.
Là, il fait jour. Là, c'est le soir. Là, c'est la nuit. Et puis, oui, le matin. Mon amour.
Notre conversation au téléphone. Et le nombril a tourné. Jusqu'à tourner le dos au soleil.
Je sens que Jules est prêt à me laisser partir. Il fourre son museau dans un coin du matelas.
Je lui rappelle qu'il porte encore ses lunettes qu'il avait oublié d'enlever.
Je les pose à côté d'un verre d'eau sur la table de nuit avant de rabattre la porte derrière moi.
A l'autre bout du couloir, il y a encore de la lumière dans la chambre de sa sœur.
" Fais de beaux rêves. " Je tends l'oreille. Jules ne proteste pas. M'autorise à descendre.
Je sais qu'il y a des choses contre lesquelles je ne peux pas lutter. Je m'en rends compte.
Au bonheur magnifique que c'est, j'en conviens, d'élever des enfants et de veiller sur eux.
Je t'écris en rentrant. J'ai traversé la ville comme je l'ai fait souvent.
En rentrant de chez Laurent et Anna. De la rue des Mimosas.
Pourquoi rentrer chez moi si ce n'est pour t'écrire ?... Quand je vis là pour ça.
Je ne suis pas sûr que cela t'intéresse encore. Mais je te raconte ma soirée.
Le bien que ça m'a fait. L'insouciance des kids. Tout ce bonheur paisible.
Les gestes simples. Manger. Râler et rire. Se brosser les dents. Mettre son pyjama.
Qu'en garderait Maria ? De cette vie sur terre ? De ses petits tours autour du soleil ?
Je te l'écris. Je me sens mieux. Je vais mieux. Et je t'aime. Même dans l'incompréhension.
Pouvais-je ne pas te l'écrire ? Quand c'est ce que je ressens. Que c'est ce qui me brûle.
Mercredi est si loin. Dimanche. Lundi. Mardi. A me traîner jusqu'au cimetière de Castelginest.
Toulouse. La source et l'océan. Le début et la fin. C'est ça. La mort, c'est l'océan.
Ce même vertige. Sans limites. La vie est un fleuve. La mort, c'est l'océan.
Une nuit m'écrase dans mon lit. Je la consume en écrivant sur mon blog.
J'ai besoin de mettre à plat ce que je suis trop petit pour contenir ensemble.
J'ouvre une vanne. Je me déleste. De tout ce qu'il me faut mettre en mots.
Outre l'exorcisme, il y a le besoin de rationnaliser. Ce besoin de comprendre.
Et, la nuit sur Casa, c'est moi qui écrase le matin dans mon lit d'un sommeil d'épuisement.
Je ne suis pas réveillé par le téléphone. C'est dimanche. Le réveil est moins cruel que la veille.
J'ai un message de toi. Sur internet. Laconique. Assez froid. Ou dans l'expectative.
Aucune douceur. Aucun mot doux. Mais une porte ouverte. Puisque c'est un message.
Un signe qui m'encourage. A t'écrire encore. Quand tu aurais pu ne rien m'envoyer.
Il a fallu que tu penses à moi. Pour ouvrir ta messagerie et taper quelques mots.
Il a fallu qu'il y ait cette intention de me prouver que tu avais pensé à moi pour le faire.
Le " j'ai compris " de la veille n'étaient donc pas tes dernières paroles.
Et cela m'a donné de la force pour aller chercher au fond de moi, dans mes réserves,
ce qu'il me restait d'humanité et d'espoir, quand c'est la même chose,
pour te dire autrement ce que tu savais déjà.
Je n'accepterai jamais de mourir sans toi.
Le dimanche s'étire. Mais il faut que je mange.
Il fait déjà nuit quand je traverse la ville pour aller acheter de quoi me faire un sandwich.
Place de Catalogne. Il y a un magasin qui ouvre le dimanche. Une alimentation.
Sur le chemin, je prends en photo des façades d'immeubles Art-Déco.
Qui pourront toujours servir. Il y en a un que j'adore rue du Rempart Villeneuve.
Un couple m'aperçoit avec une baguette de pain et quelques courses. M'interpelle.
Entre quarante et cinquante ans. Un joli couple. Ils sont beaux tous les deux.
Je ne comprends pas tout de suite. Oui. Les courses. Quelque chose d'ouvert.
Ils cherchent un lieu où acheter à manger. Ils ont faim. Place de Catalogne.
Ils s'enfuient dans la rue, chassés par le froid. Me laissent à mon shooting. Dimanche soir.
Je ne sais pas quelle heure il est. J'avais pris une première photo du bâtiment streamliné.
Et, interrompu par le couple amoureux, je n'ai pas eu le temps d'en prendre une seconde.
Mon téléphone en main puisque c'est avec lui que je photographie, il s'est mis à sonner.
J'écarquille les yeux. Le sol s'ouvre sous mes pieds. Je reconnais ton prénom. Ton nom.
C'est bien toi qui m'appelles. Ce n'est pas un signal. Ce n'est pas une seule sonnerie.
Comme la veille au matin. Décidément. Tu laisses sonner, signifiant que je peux répondre.
Je réponds le cœur battant. Je demande aussitôt : " Comment ça va ?... "
Une voix faible et douce me répond : " C'est pas brillant. "
Et un truc étrange m'arrive. J'ai envie de chialer et de rire à fois. Plus étrange encore.
Je bande.
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Philippe LATGER
Février 2014 à Perpignan
Je ne sais pas ce que font les femmes à l'étage. Maman, ma tante, et ma grand-mère.
Elles ont fait leur toilette. Préparent peut-être le déjeuner dans la cuisine.
J'ai descendu le grand escalier dans sa cage imposante et haute de plafond,
cet escalier en bois vernis, spectaculaire, qui longeait les murs jusqu'au rez-de-chaussée.
Le vestibule m'y accueillait. J'étais attendu dans un gratte-ciel de New York. Avais à faire.
Je traversais la pièce jusqu'au bureau de mon grand-père. Félix de la Hoz.
Une belle fenêtre donnait sur le jardin. J'en relevais le store de bois.
Et je n'y découvrais pas la maison de mon oncle Esteban, mais la skyline de Manhattan.
Il devait bien y avoir, entre les flèches des buildings de Wall Street, un zeppelin ventru,
pour dériver mollement dans le ciel de l'Amérique rêvée que je ne connaissais pas encore.
Je ne voyais plus Toulouse, quand j'étais déjà à mon jeu de rôle.
Dans la grande pièce carrée, tout le mobilier était assorti, d'une seule facture,
quand il ne m'avait pas échappé que la bibliothèque, le mini-bar, le bureau massif,
le fauteuil qui se trouvait derrière, les deux chaises qui se trouvaient devant,
étaient tous du même bois et avaient tous les mêmes motifs de décoration.
Au plafond, un lustre merveilleux pendait haut au-dessus du tapis persan.
Des ampoules formaient une couronne sur une sorte de palmier renversé,
aux fines et élégantes palmes de cuivre vert-de-gris.
Je passais derrière le bureau pour m'installer dans le fauteuil. Regardais devant moi.
Maria, maîtresse de ces lieux, avait tout gardé en l'état. Rien n'avait bougé ni changé
depuis la mort de mon grand-père, au-delà des rayonnages de la bibliothèque.
De nouveaux livres s'y étaient ajoutés régulièrement. La seule chose vaguement vivante.
Quand tout le reste s'était immobilisé dans la raideur solennelle du musée.
Le large sous-main à rabat en cuir vert anglais, le porte-stylo, les cartes de visite...
Cela donnait une assurance. Voire un sentiment de puissance. Assez troublant.
J'adorais le bar. Le plateau était un miroir où étaient disposés les larges verres à whisky.
Les côtés étaient barrés de trois petites étagères. La façade était un autre miroir.
Celui de la porte. Qui tournait sur elle-même comme celle d'un passage secret.
J'étais émerveillé chaque fois par l'ingéniosité du système.
Sur un axe central, ce qui était caché à l'intérieur apparaissait à l'extérieur.
Une débauche de bouteilles de Cognac et de Scotch.
J'ai quarante ans et je me sèche dans une serviette en éponge.
J'aperçois l'ombre de mon corps sur le mur de la salle de bains.
Celle de mon studio de la rue de l'Horloge à Perpignan.
Et je m'interroge sur l'esthétique de ce qu'est un corps humain.
Le design me paraît soudainement étrange. Les tiges articulées des bras et des jambes.
Les coudes. Les hanches. Les pieds. Tout cela devrait être familier je suppose.
Mais au moment où j'y pense, j'ai la sensation de découvrir cela pour la première fois.
Je ne trouve pas ça très beau. M'étonne que nous nous y soyons tous habitués.
Les mains. Les doigts. La peau. Les poils. Les ongles. Est-ce que cela peut être beau ?
Peut-on sérieusement trouver tout ça joli ? Je fais la moue. Change mon fusil d'épaule.
En fait, c'est d'abord fonctionnel. Les oreilles pour entendre. Les narines pour respirer.
Les dents pour déchiqueter la viande et la mâcher. Ici aussi, rien ne sert à rien.
A la laideur de l'ensemble, je considère en effet que rien ne sert à faire joli.
Tout a sa raison d'être. Et l'esthétique est une vision de l'esprit.
On peut se coiffer, se maquiller, se mettre de belles fringues, on reste un sac de flotte,
d'intestins et de merde, qui cherche à améliorer l'ordinaire ou à tromper son monde.
Je me regarde dans le miroir. Et me demande sincèrement ce que c'est que ce truc.
J'ai une pensée pour le corps de ma tante. Que j'imagine allongé dans sa boîte.
Cette caisse de bois sur laquelle on finira par mettre un couvercle.
Un épais couvercle sur sa bouche et ses yeux fermés.
Ce n'est pas le fait de mourir qui me pose question. C'est le fait de vivre.
Ce n'est pas le fait de mourir qui m'angoisse, qui m'épouvante, qui me donne le vertige.
C'est d'être conscient que je suis là. Conscient d'être. Je vis. Et c'est à n'y rien comprendre.
Philippe ? Bon. Des sons. Qui font un prénom. Celui qu'on m'a donné. Pourquoi pas.
Mais qu'est-ce que je suis au juste ? Qu'est-ce que je fous là ? Est-ce moi qui pense vraiment ?
Je me vois de l'extérieur et m'interroge. Je ne juge pas l'homme que je vois se regarder.
Il enfile son peignoir et sort de sa salle de bains pour passer à autre chose.
Je ne le trouve ni beau, ni laid. Je n'ai pas d'avis. Quand je ne sais pas ce que c'est.
C'est étrange. De penser. De savoir. De croire. D'espérer. De vivre.
L'homme ne serait pas un animal comme les autres. Il dominerait la Création.
La Création a-t-elle pu être créée pour lui ? Comment peut-on être aussi égocentrique ?...
Le soleil ne tourne pas autour de la terre. Je l'ai expliqué la veille au petit Jules.
Nous avons cru le contraire longtemps. Mais l'homme n'est pas le centre du monde.
Je laisse tomber mon chef-d'œuvre d'Art-Déco pour remonter la rue. Fissa.
Monter la petite côte qui conduit aux quais de la Basse. Face au Castillet.
Avec une grosseur inopportune dans mon froc qui me gêne dans ma marche.
Je suis déstabilisé. Déstabilisé par la réaction inconvenante de mon corps.
L'amour de ma vie m'appelle. A besoin de parler. A besoin de me parler.
Répond à mon " comment ça va ? " par un " c'est pas brillant " qui me fend le cœur.
Et moi ?... Je bande ?
" Tu es où ? " Je traverse la ville. Au pas de course. " J'ai fait quatre courses.
Je n'avais rien à manger. Je rentre chez moi. " Mon cœur cogne dans ma poitrine.
A mon tour, je demande. " Tu es où ? " Et j'ose espérer qu'on me réponde " chez toi. "
Mais on me dit qu'on me rappellera dans dix minutes. Le temps que je rentre.
Je suppose. Je n'en sais rien. Ce n'est pas clair. Enfin, tout ne l'est pas.
Ce qui l'est est que du sang a fait grossir une partie de moi de façon irrépressible.
Ce n'est pas la première fois que j'ai ta voix dans l'oreille.
Et cela ne me fait pas systématiquement bander. Cela pouvait arriver. Mais enfin...
C'était, j'imagine, en fonction du tournant que pouvaient prendre nos conversations.
Ici, au deuil de ma tante, j'ajoutais le désespoir à l'idée de te perdre et de ne plus te revoir.
Je remonte à la hâte la rue Grande des Fabriques une main dans la poche de mon jean,
pour dissimuler au mieux le gonflement obscène que je n'arrive pas à m'expliquer.
Je rentrais au plus vite, perturbé par cette dichotomie entre mon corps et mon esprit.
Mon corps pouvait bien faire sa vie. J'étais tout au désir de te venir en aide.
J'avais hâte de t'entendre. Savoir ce qui t'arrivait. Ce qu'il se passait. En panique.
Quand j'étais férocement partagé entre l'euphorie et l'inquiétude.
Ravi que tu m'aies appelé. Ravi à l'idée que tu puisses encore avoir besoin de moi.
Mais alarmé par le timbre éteint de ta voix, et anxieux, attristé, chagriné, enragé, fou d'amour.
Conscient que ce n'était pas ordinaire. Qu'il était encore en train de se passer quelque chose.
Quelque chose de grave. De sérieux. D'important. J'arrive sur la place de la cathédrale.
J'arrive chez moi. Ecumant. Et mon érection ne me lâche pas.
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Philippe LATGER
Février 2014 à Perpignan
J'ai dormi chez ma sœur pour être sur place au moment du départ.
La chambre de ma nièce. Abandonnée depuis que ma filleule est partie faire ses études.
Pharmacie. A Montpellier. Les petites ont grandi. Les filles sont des jeunes femmes.
Et les deux chambres d'enfant, à l'étage, sont devenues des chambres d'amis.
Nous avons dîné sobrement sous le préau aménagé de la maison de village, en cayrou,
et tout le monde a regagné ses appartements de bonne heure. Il était encore tôt.
Nous devions nous lever à six heures. Pour prendre la route. Obsèques à 10h15.
J'avais pris avec moi de quoi travailler. Je n'avais pas sommeil. J'avais du temps.
Et au milieu de ce décor girly, j'avais une publication à étudier sur ce qui m'occupe.
Une partie du patrimoine de Perpignan. Couvrant la période qui m'intéresse.
Nous étions près du but. Demain à la même heure, tout cela sera fini.
J'essayais de m'en convaincre en tentant de me concentrer sur un texte universitaire.
A vrai dire, même pas. Il m'a paru plutôt bâclé et approximatif. Il fallait m'y accrocher.
D'autant que je n'avais accès à aucune connexion pour t'écrire.
J'ai pris des notes. Appris des choses. J'optimisais cette séquence intermédiaire.
Dans cette grande maison où même les animaux, chien et chats, semblaient dormir.
Le silence. A l'intérieur. Comme dans la rue. Pourtant passante. Pas un bruit.
Faire travailler mes méninges à autre chose gardait la mort à bonne distance.
La mort. Ou l'angoisse. Celle du vide. De la solitude. Ce genre de choses.
La suspension Années 60. Au milieu de la pièce. Un cadeau que j'avais fait à Ingrid.
A un moment où elle était soucieuse de la déco de sa chambre. Au collège ? Au lycée ?
Elle était désormais à Montpellier. Quand sa sœur, avant elle, y avait vécu aussi.
Aucune des deux ne pourraient venir demain. Chacune avait ses impondérables.
Emilie travaillait. Ingrid préparait ses examens. Le réveil à six heures. L'autoroute.
C'est arrivé très vite. Endormi autour de trois heures, ma sœur est venue me réveiller.
Il faisait encore noir. Mon cerveau a vite recomposé le contexte. Me rappeler où j'étais.
Pourquoi j'y étais. Ce que nous avions à faire. Et je suis descendu pour petit-déjeuner.
Ma sœur a une belle maison. Agréable. Même aux petites heures du matin.
J'ai mangé. Je suis passé sous la douche. Nous étions sur le départ et nous sommes partis.
L'aller-retour dans la journée. A Toulouse. Encore Toulouse. Pour enterrer Maria.
J'avais dormi trois heures. Et n'étais pas mécontent d'être dans un état second.
Aux abords de l'église St-Jean, je suis à l'affût, je te cherche.
Quand je n'aurais pas été surpris de te trouver là, sur le parvis où tu n'es pas.
Quelqu'un apparaît, sort de la rue de la Cité Bartissol, une silhouette,
et je force ma myopie pour en avoir le cœur net. Mais non. Ce n'est pas toi.
J'arrive avec mes provisions dans ma rue et mon sexe qui débande.
Tu n'es pas devant la porte de l'immeuble, et je m'attends donc simplement
à ce que tu me rappelles au téléphone, comme il fut convenu quelques minutes plus tôt.
J'allais probablement avoir le temps de ranger mes courses et de me mettre à l'aise.
Me mettre en condition pour t'écouter, avoir une conversation qui s'annonçait sérieuse,
comprendre ce qui n'allait pas, comprendre ce qui nous arrivait, ce qui t'arrivait,
trouver ensemble le meilleur moyen d'être moins malheureux, de nous sortir de là.
A ce stade, déjà, le cauchemar de la veille avait été battu en brèche.
Parce que tu m'avais quand même écrit le matin. Même peu. Même froidement.
Que cela signifiait clairement que tu n'avais pas tout à fait renoncé.
Cela avait été assez pour allumer une petite lueur d'espoir dans un coin de ma tête.
Pour me remettre en selle. Pour me rendre ma combativité. Ma détermination.
Il n'était pas possible que je te perde maintenant. Il n'était pas possible que je te perde.
Et ton appel, à l'instant, confirmait la tendance. Cela ne pouvait pas être fini.
Si tu vas mal. Si tu m'appelles pour me dire que tu vas mal. C'est bon signe pour moi.
Cela veut dire que tu attends encore quelque chose de moi. Que tu as besoin de moi.
Et je sais déjà que je ferai tout pour que tu n'ailles plus mal.
Je me battrai comme un lion. Pour que nous retrouvions le soleil. Le ciel bleu.
Je me battrai contre la mort elle-même. Contre l'oubli et l'abandon.
Pour donner du sens à ce qui n'en a pas. Pour que l'expérience vaille la peine d'être vécue.
Le chagrin que je traîne à avoir entendu ta voix triste, la culpabilité avec, puisque je sais
que j'ai ma part de responsabilité dans ce qui te mine, ne sont rien face à ma volonté,
celle de tout remettre sur les rails, de tout remettre d'aplomb, malgré les coups et les bosses.
Je rentre chez moi avec une foi nouvelle, de l'énergie, vitale, sexuelle, d'outre-tombe,
et cette résolution furieuse, celle de tout faire pour que tout redevienne comme avant.
La voiture s'éloignait de Perpignan à mesure que la nuit reculait.
Aux abords de l'étang de Salses puis de Leucate, le soleil se levait, embrasait le ciel,
sublimait les lagunes, les broussailles, la roche brute des Corbières que nous traversions.
La mer était paisible. Une étendue vierge, d'une pureté bouleversante. Celle de l'aube.
Saluée par l'envol d'échassiers et les moulinets d'éoliennes laborieuses.
Ma sœur et mon beau-frère devant. Je suis installé sur la banquette arrière.
Je connais la route par cœur. Fitou. La Palme. Sigean. Narbonne. Puis cap sur Toulouse.
J'ai fait ce trajet mille fois. En voiture et en train. Au volant comme en tant que passager.
Lézignan. Carcassonne. Nous serons à l'heure à l'église de Castelginest.
Je me prépare psychologiquement à deux choses. A la douleur et à la colère.
L'affliction d'abord, à voir les gens que j'aime désemparés. Ma tante Juliette.
Mon oncle Ambrosio. Mon cousin Frank. Ce sera cruel. Atroce. Terriblement éprouvant.
Et la colère ensuite. Aux codes et aux représentations sociales. A l'hypocrisie.
Deux choses aussi insupportables l'une que l'autre propres aux enterrements.
Je respire profondément. Comme si je m'apprêtais à plonger en apnée.
Quelques jours plus tôt, il m'avait semblé que je n'aurais pas la force,
que je ne serais pas prêt à faire face à ces deux sources d'indignation et de révolte.
Mais il s'était passé quelque chose depuis. Quelque chose avait changé
Et je partais finalement avec une force nouvelle qui me donnait du courage.
Je ne partais pas tout seul. Non. Je n'étais pas seul. Et ça changeait la donne.
J'avais une base arrière solide, un lieu de repli, providentiel, une colonne vertébrale.
J'allais seul rejoindre mon clan. Ma famille. Mais cette solitude était un leurre.
Mon armure invisible, j'avais pu l'endosser, m'en parer, la passer, l'ajuster au matin,
dans la salle de bains chez ma sœur lorsque je m'habillais avec des gestes précis,
rituels, comme ceux du torero avant de descendre dans l'arène.
Mon gilet pare-balles. Une cotte de mailles infaillible. La meilleure protection.
Qui ne me rendrait pas imperméable au désespoir de mes proches, certes,
mais qui me permettrait de tout traverser, et me sauverait la vie.
Entre mes façades et le presbytère, je vois bien que la rue est vide. Personne.
J'en suis à peine déçu, quand je sais que je vais te parler de toute façon.
Que c'est une affaire de minutes. Et que j'en saurai plus sur tes motivations.
Impatient. J'enfonce la clé dans la serrure de la porte de l'immeuble et je rentre.
Dans le couloir, il fait noir. J'appuie sur l'interrupteur pour enclencher la minuterie.
Un coup d'œil dans l'escalier et je me retourne pour fermer la porte. Pulvérisé.
Je m'effondre déjà. Debout. Soufflé par une explosion. Je dois reprendre mes esprits.
Quelqu'un était assis dans le noir. En haut de l'escalier. Et je lui tourne le dos.
Voûté sur le loquet. Je reprends mon souffle. Retarder quelque chose qui menace.
Rester digne. Je ne sais pas si ça dure. Ces quelques secondes. Accélérées.
Interminables. Où je te tourne le dos, dans le couloir, avec mes provisions.
J'ai aperçu ton visage. Ton regard. Dans l'instant furtif d'une décharge électrique.
Je savais. Je n'étais pas surpris. Je savais. Encore fallait-il pouvoir y croire.
Je me reprends. Me retourne. Te fais face. Toi qui avais pris place sur la dernière marche.
Tu te lèves. Je monte l'escalier. Je monte vers toi. Je monte aussi vrai que je m'effondre.
Je monte et je descends à la fois. Je monte te rejoindre quand je tombe. Chute libre.
Une marche après l'autre. Aucun mot ne peut sortir de ma bouche. Je tombe.
A l'envers. En haut de l'escalier. Dans tes bras. Je m'accroche. Tu me tiens.
Tu m'autorises quelque chose de rare. Je craque. Tout craque.
En haut de l'escalier. Dans le grésillement de la minuterie. Tes bras. Ta chaleur.
Le nez dans ton manteau. Agrippé à tes épaules. Je n'ai plus ma mère pour ça.
Etre libre de redevenir un gosse. Je n'ai plus ma mère pour ne plus être un homme.
Pour me montrer vulnérable. Pathétique. Tu me tiens. Et je peux être moi.
Me laisser aller. Dans des bras qui ne sont pas ceux de ma mère. Mieux que ça.
Les bras de la personne que j'aime. Où je me liquéfie. Où je peux être consolé.
Tu me serres contre toi. C'est chaud et confortable. Et je peux lâcher la douleur.
La laisser couler. La laisser partir. Quand je m'accroche à toi pour ne pas partir avec elle.
Tu me tiens. Me retiens. Sur le palier. Et ton étreinte maternelle me dit " c'est fini ".
L'accolade fraternelle, amicale, amoureuse. Quand tout s'y mélange et s'y démultiplie.
Nous nous extirpons de la cage d'escalier quand je t'ouvre finalement ma porte.
Je la referme derrière nous. Comme un rideau sur le reste du monde.
Et dans mon studio, la deuxième étreinte est déjà plus classique. Même violente.
Aussi intense que la première. Mais qui ressemble davantage à celle de nos retrouvailles.
Moi qui venais de traverser Perpignan à la hâte pour te venir en aide.
C'est toi, en fait, qui avais volé à mon secours. C'est moi qui avais besoin d'aide.
Et je suis piteux d'être à l'origine de tout ce cirque. Mon visage dans ton col. Contre toi.
Je te respire comme le gosse respire son doudou. Avant de redevenir adulte.
De redevenir l'homme, sexué, qui te désire aussi. Je me reconstitue. Je me reconstruis.
Je rassemble à ta chaleur, à ton cou, quarante ans d'existence, quarante ans d'une vie.
Je t'aime. D'une façon impossible à décrire ni à imaginer. Comme je n'avais jamais aimé.
Et te perdre aurait été la pire de toutes les catastrophes. Mon amour. Eternel.
Tu t'allonges. Sur le dos. Je m'allonge. Sur le flanc. A tes côtés.
Tu regardes le plafond. Tu prends ma main. Tu l'ouvres et la plaques sur ton cœur.
Depuis la voiture qui file sur Toulouse, je regarde le paysage du Lauragais.
Avec cette image en tête. Avec cette impression dans mes fibres. Je suis ailleurs.
Je suis à côté de toi. Nous sommes allongés sur mon lit. J'ai ma main ouverte sur ton cœur.
Et je t'ai dit que je pourrais mourir ainsi. Contre toi. Avec toi. La main sur ton cœur.
C'est à ce repos que je pourrais partir. Renoncer à tout. Au soleil. Au ciel. A la mer.
Au repos de cette confiance. L'assurance d'exister pour quelqu'un. D'être avec quelqu'un.
D'être autre chose que moi-même. D'être deux peut-être. Trois heures de sommeil.
Six jours de loopings et de sensations fortes. Et je peux enfin affronter un caveau ouvert.
Une famille endeuillée. Et des conversations dont je n'ai pas envie.
En haut de l'escalier, c'était la fin du calvaire. Où l'on pouvait me décrocher du supplice.
Tu étais là pour me réceptionner. M'envelopper de toi. Panser mes blessures.
Les bras où reprendre ma respiration. A tes baisers. Le bouche-à-bouche.
Pour me réanimer. Me réveiller d'un long cauchemar. Avec soulagement.
Quand à tout ce chaos tu étais la seule consolation possible. Le seul antidote.
Tu étais la seule aide. Celle que j'attendais. La seule que je ne pouvais pas refuser.
Deux rangs derrière, dans le carré de la famille, je regardais mon père, du coin de l'œil.
Je voyais ses mâchoires serrées. Imaginais ce qui pouvait le traverser.
L'affection pour sa belle-sœur. Une affection sincère. D'autant plus qu'elle fut présente,
et providentielle, pour supporter la tragédie des derniers jours de ma mère.
Angèle. Ma mère. La femme de sa vie. Quand enterrer sa sœur consistait ni plus ni moins
à réouvrir des plaies qui ne cicatrisent jamais complètement.
Et puis, c'est l'affaire d'une génération, dont les témoins se raréfient inéluctablement.
Quand ils disparaissent les uns après les autres. Peu à peu. Il est là. En première ligne.
Je regarde mon père qui a sans doute dû se demander. Après Maria, à qui le tour ?...
Juliette se tient debout entre ses enfants. La dernière des trois sœurs De la Hoz.
Et j'embrasse du regard cette génération au-dessus de la mienne qui résiste comme elle peut.
Les survivants qui s'inclinent devant l'autel et ce cercueil où repose le corps de ma tante.
J'entends le rire de Maria. Je le tiens. Avec une précision d'orfèvre. Un rire inimitable.
A côté de Corinne, je me tiens debout. Je ne vais pas communier. Parce que je suis croyant.
Que je n'ai aucune démonstration à faire aux autres de ce que je pense, de ce en quoi je crois.
Je ne veux pas me donner en spectacle. Même lorsqu'il faut défiler devant le caveau.
Quelques minutes plus tard. Dans le cimetière. On distribue des roses aux neveux.
Maria n'avait pas d'enfants. Les neuf neveux et nièces sur les dix qu'elle a eus.
Et dont je fais partie. Quand Sabine, déjà, nous avait quittés à l'âge de seize ans.
Nous étions neuf et je ne pouvais pas ici me désolidariser ni faire l'intéressant.
Après Frank, après mon frère, bouleversé de les voir bouleversés, je prends une rose,
je m'exécute, je prends la rose qu'on me donne pour la poser sur le cercueil de Maria.
Mon visage se tord et se déforme. Une grimace étrange qui changent tous mes traits.
Je pars quelque part à gauche au milieu d'autres tombes où je peux retrouver mon apparence.
Mes yeux. Mon nez. Ma bouche. Ma gorge. Tout est irrité. Brûlé. Je suis un tas de cendres.
Et à ma respiration s'allument des braises. Mon amour pour toi. Mon amour.
Je ne suis pas éteint. Je suis toujours vivant. Prêt à me consumer. Encore. Et encore.
A la grille du cimetière. Mon frère cherche quelque chose. Le trouve dans mes bras.
Il y craque. Il s'y effondre. Je l'enveloppe. Et je le tiens. Je le retiens. Fermement.
Et je peux le soutenir quand quelqu'un m'a soutenu de la même façon quelques jours plus tôt.
Pour m'en donner la force.
Je ne savais pas quel était le problème. Ni même s'il y en avait un.
Maria n'avait pas d'hommes dans sa vie. N'aimait-elle pas le sexe ?
N'aimait-elle pas les hommes ? Etait-elle vierge ? Abstinente ? Indifférente ?
Maria ne s'était jamais mariée. N'avait jamais été en couple. Avec personne.
N'avait jamais quitté ses parents ni le cocon familial. C'était comme ça.
Et si, enfant, la question avait pu être posée, sa situation était acquise et acceptée.
D'autant plus dans une famille où l'on ne parlait pas de ce genre de choses.
Son célibat n'était pour nous ni étrange ni suspect. C'était Maria.
La sainte qui s'est occupée de ses parents, qui s'est occupée de notre grand-mère.
Je savais qu'elle en pinçait pour Errol Flynn. Et pour William, bien sûr,
ce jeune prisonnier allemand qui avait vécu et travaillé dans l'entreprise de mon grand-père.
Qui était si beau, si gentil, si bien élevé. Dont les trois sœurs avaient été amoureuses.
Mais personne ne m'avait jamais parlé ne serait-ce que d'une histoire d'amour.
Sauf cette fois, où, tout de même. On m'avait parlé de quelque chose.
Un garçon du quartier. Un très gentil garçon. Et puis un drame. Survenu trop tôt.
Un secret que Maria emporte avec elle. Que je ne veux pas connaître.
Quand j'ai toujours vu en ma tante une vieille fille espagnole qui portait le deuil.
Sans l'austérité que l'on imagine. Quand elle était solaire et généreuse.
Mais avec une abnégation qui s'acharnait manifestement à masquer des blessures.
A Castelldefels, elle repeint les grilles blanches des fenêtres, vernit les boiseries,
s'occupe de la maison comme de son propre enfant. L'Eden que je lui dois.
Que nous lui devons tous. Ce paradis perdu que j'ai pleuré dans tes bras.
Ce bonheur. Merveilleux. Dont je suis fait. Marqué au fer rouge.
Je n'aime pas la corrida. Je suis la corrida. Je n'aime pas le flamenco. Je suis le flamenco.
Je suis l'Espagne. Et sa dramaturgie. La rage d'un désespoir brûlant aux beautés de ce monde.
La lutte pour trouver la lumière dans les pires noirceurs. Que j'arrache de mes mains.
Pour embrasser la mort. Ou apprendre à l'aimer.
Philippe LATGER
Février 2014 à Perpignan
La mort est revenue.
Philippe LATGER
Février 2014 à Perpignan