Perpignan donc, est gothique et art-déco. Qu'on se le dise.
Et pour le gothique, c'est comme pour l'art-déco,
vous ne trouverez aucun monument véritablement époustouflant ni remarquable.
Le Palais des Rois de Majorque, tout de même, est une splendeur, c'est entendu.
Mais nous n'avons, Castillet mis à part, et encore, aucun monument emblématique
qui fasse notre réputation nationale ou internationale.
Rien qui ne fasse, pour être honnête, qu'un touriste fera spécialement le voyage pour le voir.
Cependant, il y a, dans les deux âges et les deux styles, une densité urbaine étonnante.
Ce qui est frappant à Perpignan - et c'est déjà quelque chose -
tient plus de la quantité que de la qualité.
La densité des constructions art-déco, sur les boulevards et en faubourgs,
les rues et leurs alignements, est à elle-seule une curiosité.
Certes, il n'y a pas l'équivalent ici du Trocadéro ni du Théâtre des Champs-Elysées,
mais il y a un tropical déco à la sauce catalane, streamliné façon South Beach Miami,
qui s'étale modestement et l'air de rien sur des hectares, et c'est à la quantité qu'opère le vertige.
Pas de grands buildings charismatiques capables de devenir des icônes du genre,
mais un vaste parc homogène, à la fois sobre et foisonnant, qui est tout de suite saisissant.
De la même façon, pour la partie médiévale, il n'y a pas de cathédrales gothiques prestigieuses
à opposer à celles de Barcelone ou celles flamboyantes que l'on connaît en France, pardon,
mais nous avons des quartiers entiers, dans leur jus, qui ont traversé les siècles
depuis le Royaume de Majorque :
St-Mathieu, quartier fondé par les Templiers, et St-Jacques, à cette époque d'expansion,
fulgurante, où la Cour s'est installée et où la cité royale prospérait.
Il y a des perspectives. Des ruelles. Pentues. Etroites. Tantôt sinueuses. Tantôt parallèles.
Qui font un tissu urbain qui est en soi un patrimoine remarquable.
La physionomie d'une ville. Et c'est l'abondance qui fait l'attraction.
Même si ces quartiers n'ont pas les palais et les hôtels particuliers, charmants ou précieux,
que l'on trouve dans d'autres, même s'il s'agit ici de maisons et d'immeubles plus modestes,
ils font ensemble un paysage urbain singulier, celui du XIVème siècle, en l'état,
que nous laissons s'effondrer sans nous en émouvoir.
Outre la catastrophe sociale, qui mérite à elle-seule que l'on se réveille d'urgence,
il y a ici une catastrophe patrimoniale.
Au prétexte qu'il n'y a pas ici de chefs-d'œuvre d'architecture,
on laisse disparaître une œuvre sans pareille d'ingénierie et d'urbanisme.
Alors très bien. Laissons s'effondrer les maisons une à une.
Ouvrons des places dont on ne sait plus quoi faire à chaque pâté de maisons,
et oublions toute ambition de communiquer sur notre passé de cité royale.
Le bout de rempart miraculeusement sauvegardé au Nord et nos quelques basiliques,
nos deux couvents et notre Palais, bien qu'intéressants, ne suffiront pas à subjuguer le visiteur
quand d'autres villes ont mieux à proposer de cette même période.
Nos quelques monuments prennent leur envergure à la densité d'un centre-ville médiéval
qui est précisément la particularité de Perpignan, son originalité et son charme.
Abandonner St-Jacques et St-Mathieu, avec leurs labyrinthes aussi étendus qu'envoûtants,
est un suicide, culturel, touristique et économique, qui relève du crime,
quand nous aurions pu prétendre rivaliser avec Gérone, Montpellier ou Carcassonne.
A l'abside de St-Mathieu, qui possède assez d'épines du Christ,
pour révéler l'importance que cette basilique put avoir en d'autres temps,
on découvre une place ouverte sur son chevet rénové qui ne profite qu'aux pigeons.
Les Perpignanais eux-mêmes, s'ils fréquentent la rue Foch où ils ne font que passer,
ignorent totalement les quelques rues du lotissement médiéval qui les séparent
du Palais des Rois de Majorque, où les maisons fragilisées s'effondrent régulièrement.
Et ce sont, avec St-Jacques et le quartier de la Réal,
les trois-quarts de la ville médiévale qui sont inexploités, à l'abandon,
quand les Perpignanais eux-mêmes ne les connaissent même pas.
La place et la fontaine Blanqui, la rue Hyacinthe Rigaud derrière l'hôtel Pams,
les vestiges du couvent des Dames chanoinesses de Saint-Sauveur,
le trident des rues de l'ancien quartier juif qui monte depuis la fontaine à la salamandre,
au coin de la place de la Révolution Française, jusqu'à la place du Puig et sa caserne,
à l'arrière du couvent des Minimes, le long de la côte, leurs ruelles de traverse,
perpendiculaires, à celles parfaitement parallèles du four St-Jacques, des Farines,
des 15 Degrés, Joseph Denis, de l'Anguille et de St-François de Paule,
les escaliers de la rue Joseph Bertrand, impraticable par les automobiles, pittoresque,
les petites maisons lovées entre les murs-boutants de l'église éventrée des Carmes...
quels Perpignanais connaissent véritablement le dédale de cette médina catalane ?
Si vous n'avez pas la curiosité de vous y promener, ouvrez simplement un plan de la ville.
La densité de ces quartiers saute aux yeux. Et nous ne sommes pas obligés de tout mélanger,
de jeter le bébé avec l'eau du bain aux problèmes sanitaires ou de sécurité publique
que notre seule négligence et notre inculture parfois rendent de plus en plus inextricables.
D'autant qu'aux spécificités médiévales de ces constructions qu'il ne faut pas raser
ni attendre qu'elles s'effondrent, il y a une tendance mondiale et nationale
qui impulse de nouveaux standards, étudiés en ce moment dans les ministères,
qui sont notre chance de réagir et de faire d'une pierre deux coups :
préserver nos quartiers historiques en l'état et être à la pointe de l'éco-construction.
Sauver notre patrimoine et respecter l'exigence responsable d'éco-compatibilité.
Au Plan Marshall que l'Olivier Nouveau Pays Catalan réclame pour St-Jacques,
il se trouve qu'il existe une conjoncture favorable. Et à vrai dire inespérée.
De sources sûres, les autorités nationales ont compris les bienfaits des circuits courts,
y compris s'agissant de matériaux de construction, lorsqu'il est moins cher d'exploiter
ce qui est disponible sur le territoire que de faire venir du grès de Chine par exemple,
et ont observé aussi combien les matériaux utilisés tout au long du Moyen-Âge
étaient bien plus isolants (bois/torchis) que le parpaing (béton).
Au virage environnemental qui semble enfin pris par notre civilisation occidentale,
sous la contrainte de crises qui nous obligent à l'économie d'énergie et de transports,
les méthodes et technologies médiévales sont enfin revisitées, comparées,
et les études des filières du bois, de l'utilisation de la terre pour la construction,
sont finalement l'objet de réflexions sérieuses chez les experts et fonctionnaires
du ministère de l'Ecologie, du Développement durable et de l'Energie,
comme par celui de l'Egalité des Territoires et du Logement de Cécile Duflot.
Ainsi, les maisons bâties à la hâte et en une vitesse record pour l'époque, à St-Jacques,
au moment du boom démographique dû au choix de Perpignan comme capitale royale
par les Rois de Majorque, sont en terre crue, suivant une technique révolutionnaire
qui permit une construction rapide de ce qui fut un véritable lotissement.
Les murs en terre banchée étaient déjà un concept de murs en panneaux préfabriqués,
conçus à l'aide de coffrages, qui permirent de dupliquer des constructions à la chaîne.
Et St-Jacques, précisément, a pour cette raison intéressé nos chercheurs parisiens.
Des modifications plus tardives ont malheureusement fragilisé les constructions d'origine.
Sans parler du contexte social et politique qui n'est pas en faveur d'une réhabilitation.
Mais il serait navrant que les autorités locales de Perpignan ne saisissent pas l'opportunité
d'être en pointe sur ces nouveaux marchés de construction et d'habitat éco-compatibles
à faible consommation d'énergie, lorsque ce serait bon pour l'industrie (filières matériaux),
pour le bâtiment, pour l'immobilier, pour les populations (confort/sécurité/économies)
et, accessoirement, pour le patrimoine.
Que Perpignan se batte, avec son parc médiéval incroyable, pour être l'inespéré laboratoire,
national, et à ciel ouvert, dont l'Etat aura besoin pour tester ces pratiques et leur bien-fondé,
quand Perpignan est le lieu idéal pour être une région pilote dans ces secteurs d'avenir.
Que Perpignan, au besoin, n'attende pas l'Etat pour innover dans le domaine,
non plus en reconstruisant des îlots entiers avec de l'architecture grotesque (Médiathèque),
de véritables verrues irrattrapables auxquelles on préfère finalement les terrains vagues,
mais en rénovant ses quartiers avec les technologies du Moyen-Âge augmentées des actuelles.
Nous avons ici une chance à saisir qui est du gagnant-gagnant pur jus,
à cette époque pivot où nous redécouvrons les vertus des matériaux naturels,
l'opportunité de reconstruire du logement digne, à la fois solide et économique,
tout en respectant le patrimoine, celui de l'urbanisme, du bâti, comme des techniques,
et l'harmonie de quartiers qui sont la spécificité et l'identité historique de la ville.
Si les touristes russes et bretons ne viendront pas à Perpignan pour un seul Campo Santo
ni un seul Palais des Rois de Majorque, aussi somptueux et intéressants soient-ils,
ils viendront se perdre volontiers dans le dédale d'une ville médiévale pratiquement intacte,
qui a eu la chance, dans son malheur (faute de moyens), de n'être ni rasée, ni reconstruite,
ni trop défigurée au cours des siècles. Et à cette miraculeuse configuration, nous comprendrons
peut-être à temps que St-Mathieu et St-Jacques ne sont pas que des problèmes,
qu'ils sont des solutions, de développement industriel, économique et touristique.
Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan