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Céret contre la côte

Publié le

L'arrêt est loin de la petite ville fortifiée restée le cœur de la commune.
Il fait déjà nuit puisque nous sommes en hiver. Il fait froid. Et il pleut.
Je grille une clope sur la pointe des pieds, le cou dans les épaules, raide comme un bâton,

dans mon vieux caban informe, plein de mille informations collectées que je dois digérer.
Le Vallespir se vide de sa population. Sa capitale doit se battre pour garder ses jeunes.
Pour garder les administrations de la sous-préfecture qu'elle est toujours.
Et son lycée. Quand la plaine et la côte dépeuplent ensemble l'arrière-pays avec voracité.
Je pense à cette voie ferrée et cette gare qu'il me paraîtrait judicieux de remettre en service.
L'automobile n'est plus reine quand trop de gens n'ont plus les moyens d'y avoir recours.
Le bus à 1 euro, que je vais prendre, est un dispositif salutaire pour désenclaver le lieu.
Mais bon sang. Le train montait jusqu'à Prats-de-Mollo.
Il va falloir convaincre l'Etat, la Région, le Département, de rouvrir cette ligne.
Le berceau du Cubisme. Tout de même. Rien que ça.
Je vis au bord de ce triangle d'or de l'Histoire de la peinture, une part prestigieuse,
s'il vous plaît, de l'Histoire de l'Humanité : à Cadaquès, le Surréalisme,
à Collioure, le Fauvisme, et à Céret, le Cubisme. Rendez-vous compte.
Cette région est une terre sainte de l'Art Moderne.
Qu'il est insupportable de laisser crever la gueule ouverte.
Picasso, Braque, Gris, Matisse, Soutine, Chagall... quelle affiche.
Un dernier tour en voiture pour arriver à l'Ermitage de St-Ferréol.
Un lieu magnifique qui ferait une merveilleuse résidence d'artistes.
Et me voici à attendre cet autocar qui arrive dans un ruissellement de nuit.
A l'abri de la pluie. Les transports en commun. Pour lesquels j'ai une tendresse.
Le ramassage scolaire de l'enfance, quand il fallait aller au collège ou au lycée.
Les voyages américains et les gares routières de Montréal, Albany, Boston et New York.
Je m'installe derrière le chauffeur. L'immense pare-brise balayé par le grand essuie-glace.
Son aller-retour indolent me berce aussitôt sur la piste sombre de la route.
Quand mon regard se perd dans les noirceurs où je peux m'évader.

Le Musée est une splendeur dont je me rappelais bien.
On m'a parlé d'une extension dont j'ai hâte de découvrir le projet.
Il y a des éléments de béton extérieurs qui ne vieillissent pas bien,

mais les espaces sont beaux, l'ensemble est réussi et traverse le temps à merveille.
Sans parler des collections hallucinantes, bien sûr, qui font la richesse inestimable du lieu.
On parle de Musée d'Art Moderne à Perpignan et je m'interroge sur cette fausse bonne idée.
Ou bien, n'est-ce envisageable que pour ouvrir, précisément, un Musée de Céret à Perpignan,
pour déployer et projeter des œuvres dans une annexe installée au cœur du Roussillon.
Une antenne de Céret à Perpignan, peut-être, quand il serait aussi vain que ridicule
de créer une nouvelle structure qui serait fatalement en concurrence avec l'autre,
d'autant plus dans un lieu qui n'a pas la légitimité de Céret pour exploiter la période.
Perpignan a un Musée Rigaud à faire valoir. Ce sont les collections qui font les musées.
Et je regarde la route, par-dessus l'épaule du chauffeur, convaincu que notre Palais des Congrès
n'aurait pas d'autre vocation que d'agrandir les espaces d'exposition de l'institution cérétane.
Pourquoi pas ? Il ne coûte rien d'en éveiller le fantasme. Et je réfléchis.
La pluie fouette le museau de l'autocar dont les pneumatiques tracent leurs empreintes,
entre les lignes du marquage au sol phosphorescent que l'on découvre au plus près du véhicule,
sorti de l'obscurité pour y disparaître aussitôt, en pointillé, alors que nous avançons vers la ville,
ma ville de Perpignan, dont le halo de lumière, au loin, commence à prendre forme.

 

Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan

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St-Jacques et St-Mathieu en péril

Publié le

Perpignan donc, est gothique et art-déco. Qu'on se le dise.
Et pour le gothique, c'est comme pour l'art-déco,
vous ne trouverez aucun monument véritablement époustouflant ni remarquable.

Le Palais des Rois de Majorque, tout de même, est une splendeur, c'est entendu.
Mais nous n'avons, Castillet mis à part, et encore, aucun monument emblématique
qui fasse notre réputation nationale ou internationale.
Rien qui ne fasse, pour être honnête, qu'un touriste fera spécialement le voyage pour le voir.
Cependant, il y a, dans les deux âges et les deux styles, une densité urbaine étonnante.
Ce qui est frappant à Perpignan - et c'est déjà quelque chose -
tient plus de la quantité que de la qualité.
La densité des constructions art-déco, sur les boulevards et en faubourgs,
les rues et leurs alignements, est à elle-seule une curiosité.
Certes, il n'y a pas l'équivalent ici du Trocadéro ni du Théâtre des Champs-Elysées,
mais il y a un tropical déco à la sauce catalane, streamliné façon South Beach Miami,
qui s'étale modestement et l'air de rien sur des hectares, et c'est à la quantité qu'opère le vertige.
Pas de grands buildings charismatiques capables de devenir des icônes du genre,
mais un vaste parc homogène, à la fois sobre et foisonnant, qui est tout de suite saisissant.
De la même façon, pour la partie médiévale, il n'y a pas de cathédrales gothiques prestigieuses
à opposer à celles de Barcelone ou celles flamboyantes que l'on connaît en France, pardon,
mais nous avons des quartiers entiers, dans leur jus, qui ont traversé les siècles
depuis le Royaume de Majorque :
St-Mathieu, quartier fondé par les Templiers, et St-Jacques, à cette époque d'expansion,
fulgurante, où la Cour s'est installée et où la cité royale prospérait.
Il y a des perspectives. Des ruelles. Pentues. Etroites. Tantôt sinueuses. Tantôt parallèles.
Qui font un tissu urbain qui est en soi un patrimoine remarquable.
La physionomie d'une ville. Et c'est l'abondance qui fait l'attraction.
Même si ces quartiers n'ont pas les palais et les hôtels particuliers, charmants ou précieux,
que l'on trouve dans d'autres, même s'il s'agit ici de maisons et d'immeubles plus modestes,
ils font ensemble un paysage urbain singulier, celui du XIVème siècle, en l'état,
que nous laissons s'effondrer sans nous en émouvoir.
Outre la catastrophe sociale, qui mérite à elle-seule que l'on se réveille d'urgence,
il y a ici une catastrophe patrimoniale.
Au prétexte qu'il n'y a pas ici de chefs-d'œuvre d'architecture,
on laisse disparaître une œuvre sans pareille d'ingénierie et d'urbanisme.
Alors très bien. Laissons s'effondrer les maisons une à une.
Ouvrons des places dont on ne sait plus quoi faire à chaque pâté de maisons,
et oublions toute ambition de communiquer sur notre passé de cité royale.
Le bout de rempart miraculeusement sauvegardé au Nord et nos quelques basiliques,
nos deux couvents et notre Palais, bien qu'intéressants, ne suffiront pas à subjuguer le visiteur
quand d'autres villes ont mieux à proposer de cette même période.
Nos quelques monuments prennent leur envergure à la densité d'un centre-ville médiéval
qui est précisément la particularité de Perpignan, son originalité et son charme.
Abandonner St-Jacques et St-Mathieu, avec leurs labyrinthes aussi étendus qu'envoûtants,
est un suicide, culturel, touristique et économique, qui relève du crime,
quand nous aurions pu prétendre rivaliser avec Gérone, Montpellier ou Carcassonne.

A l'abside de St-Mathieu, qui possède assez d'épines du Christ,
pour révéler l'importance que cette basilique put avoir en d'autres temps,
on découvre une place ouverte sur son chevet rénové qui ne profite qu'aux pigeons.

Les Perpignanais eux-mêmes, s'ils fréquentent la rue Foch où ils ne font que passer,
ignorent totalement les quelques rues du lotissement médiéval qui les séparent
du Palais des Rois de Majorque, où les maisons fragilisées s'effondrent régulièrement.
Et ce sont, avec St-Jacques et le quartier de la Réal,
les trois-quarts de la ville médiévale qui sont inexploités, à l'abandon,
quand les Perpignanais eux-mêmes ne les connaissent même pas.
La place et la fontaine Blanqui, la rue Hyacinthe Rigaud derrière l'hôtel Pams,
les vestiges du couvent des Dames chanoinesses de Saint-Sauveur,
le trident des rues de l'ancien quartier juif qui monte depuis la fontaine à la salamandre,
au coin de la place de la Révolution Française, jusqu'à la place du Puig et sa caserne,
à l'arrière du couvent des Minimes, le long de la côte, leurs ruelles de traverse,
perpendiculaires, à celles parfaitement parallèles du four St-Jacques, des Farines,
des 15 Degrés, Joseph Denis, de l'Anguille et de St-François de Paule,
les escaliers de la rue Joseph Bertrand, impraticable par les automobiles, pittoresque,
les petites maisons lovées entre les murs-boutants de l'église éventrée des Carmes...
quels Perpignanais connaissent véritablement le dédale de cette médina catalane ?
Si vous n'avez pas la curiosité de vous y promener, ouvrez simplement un plan de la ville.
La densité de ces quartiers saute aux yeux. Et nous ne sommes pas obligés de tout mélanger,
de jeter le bébé avec l'eau du bain aux problèmes sanitaires ou de sécurité publique
que notre seule négligence et notre inculture parfois rendent de plus en plus inextricables.
D'autant qu'aux spécificités médiévales de ces constructions qu'il ne faut pas raser
ni attendre qu'elles s'effondrent, il y a une tendance mondiale et nationale
qui impulse de nouveaux standards, étudiés en ce moment dans les ministères,
qui sont notre chance de réagir et de faire d'une pierre deux coups :
préserver nos quartiers historiques en l'état et être à la pointe de l'éco-construction.
Sauver notre patrimoine et respecter l'exigence responsable d'éco-compatibilité.

Au Plan Marshall que l'Olivier Nouveau Pays Catalan réclame pour St-Jacques,
il se trouve qu'il existe une conjoncture favorable. Et à vrai dire inespérée.
De sources sûres, les autorités nationales ont compris les bienfaits des circuits courts,

y compris s'agissant de matériaux de construction, lorsqu'il est moins cher d'exploiter
ce qui est disponible sur le territoire que de faire venir du grès de Chine par exemple,
et ont observé aussi combien les matériaux utilisés tout au long du Moyen-Âge
étaient bien plus isolants (bois/torchis) que le parpaing (béton).
Au virage environnemental qui semble enfin pris par notre civilisation occidentale,
sous la contrainte de crises qui nous obligent à l'économie d'énergie et de transports,
les méthodes et technologies médiévales sont enfin revisitées, comparées,
et les études des filières du bois, de l'utilisation de la terre pour la construction,
sont finalement l'objet de réflexions sérieuses chez les experts et fonctionnaires
du ministère de l'Ecologie, du Développement durable et de l'Energie,
comme par celui de l'Egalité des Territoires et du Logement de Cécile Duflot.
Ainsi, les maisons bâties à la hâte et en une vitesse record pour l'époque, à St-Jacques,
au moment du boom démographique dû au choix de Perpignan comme capitale royale
par les Rois de Majorque, sont en terre crue, suivant une technique révolutionnaire
qui permit une construction rapide de ce qui fut un véritable lotissement.
Les murs en terre banchée étaient déjà un concept de murs en panneaux préfabriqués,
conçus à l'aide de coffrages, qui permirent de dupliquer des constructions à la chaîne.
Et St-Jacques, précisément, a pour cette raison intéressé nos chercheurs parisiens.
Des modifications plus tardives ont malheureusement fragilisé les constructions d'origine.
Sans parler du contexte social et politique qui n'est pas en faveur d'une réhabilitation.
Mais il serait navrant que les autorités locales de Perpignan ne saisissent pas l'opportunité
d'être en pointe sur ces nouveaux marchés de construction et d'habitat éco-compatibles
à faible consommation d'énergie, lorsque ce serait bon pour l'industrie (filières matériaux),
pour le bâtiment, pour l'immobilier, pour les populations (confort/sécurité/économies)
et, accessoirement, pour le patrimoine.

Que Perpignan se batte, avec son parc médiéval incroyable, pour être l'inespéré laboratoire,
national, et à ciel ouvert, dont l'Etat aura besoin pour tester ces pratiques et leur bien-fondé,
quand Perpignan est le lieu idéal pour être une région pilote dans ces secteurs d'avenir.

Que Perpignan, au besoin, n'attende pas l'Etat pour innover dans le domaine,
non plus en reconstruisant des îlots entiers avec de l'architecture grotesque (Médiathèque),
de véritables verrues irrattrapables auxquelles on préfère finalement les terrains vagues,
mais en rénovant ses quartiers avec les technologies du Moyen-Âge augmentées des actuelles.
Nous avons ici une chance à saisir qui est du gagnant-gagnant pur jus,
à cette époque pivot où nous redécouvrons les vertus des matériaux naturels,
l'opportunité de reconstruire du logement digne, à la fois solide et économique,
tout en respectant le patrimoine, celui de l'urbanisme, du bâti, comme des techniques,
et l'harmonie de quartiers qui sont la spécificité et l'identité historique de la ville.
Si les touristes russes et bretons ne viendront pas à Perpignan pour un seul Campo Santo
ni un seul Palais des Rois de Majorque, aussi somptueux et intéressants soient-ils,
ils viendront se perdre volontiers dans le dédale d'une ville médiévale pratiquement intacte,
qui a eu la chance, dans son malheur (faute de moyens), de n'être ni rasée, ni reconstruite,
ni trop défigurée au cours des siècles. Et à cette miraculeuse configuration, nous comprendrons
peut-être à temps que St-Mathieu et St-Jacques ne sont pas que des problèmes,
qu'ils sont des solutions, de développement industriel, économique et touristique.

 

Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan

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Leroy Merlin

Publié le

C'est un peu comme décortiquer un poulet.
Ce sont les articulations qui résistent.
Des choses que l'on ne peut scier à la lime à ongles.

Démembrer un corps humain n'est pas chose facile.
Surtout à la raideur cadavérique.
L'acide peut aider. Il y a des tronçonneuses.

 

Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan

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Du rêve à revendre

Publié le

Les deux chambres étaient séparées par une salle de bains commune.
Haute de plafond, cette dernière était tapissée de céramiques blanches,
rectangulaires et biseautées, qui rappelaient le carrelage du métro parisien.

La baignoire en fonte, sur pieds, le lavabo sur colonne Années 30 en faïence,
avec sa robinetterie d'époque, et son miroir encadrés de spots à la lumière puissante.
C'était le lieu où me brosser les dents avant d'aller au lit.
On m'avait installé dans la chambre d'amis occupée par mes parents,
à une époque où il était opportun que je dorme encore avec eux, un petit lit de camp,
sous la grande fenêtre ouverte sur un bout de jardin qui nous tenait à distance de la rue.
La route de Fronton. Au-delà de la Barrière de Paris. A Toulouse.
La maison du grand-père que je n'avais pas connu. Décédé un an avant ma naissance.
Le père de ma mère. Ma grand-mère y vivait toujours, avec l'une de mes tantes, Maria,
restée célibataire et sans enfants, qui s'occupait autant de la maison que de la petite mémé.
A chacun de nos séjours à Toulouse, c'est ici que nous posions nos valises.
On ouvrait le portail noir pour garer la DS et nous montions nos bagages à l'étage.
C'était une maison cossue, art-déco, à trois faces, autour de laquelle le jardin s'enroulait.
Un énorme cerisier, à l'arrière, offrait des floraisons démentes, féériques,
lors de nos visites pour Pâques, ou pour la fête des mères, et j'adorais la sensation de neige
aux pluies de pétales qui venaient délicatement blanchir le gazon à ses pieds.
Dans le salon, ma grand-mère, ma tante et ma mère étaient alignées toutes les trois
dans le canapé, tard le soir, après le dîner, devant les films américains de la télévision.
Si nous étions là, c'est que nous étions en vacances, et j'avais le droit de veiller.
De veiller plus tard encore qu'à l'accoutumée. Et c'était un bonheur de pouvoir regarder,
allongé de tout mon long sur le tapis, sous la table, dans l'espèce de cabane qu'elle faisait,
Humphrey Bogart et Lauren Bacall, en noir et blanc, se faire du gringue en version originale.
Lire les sous-titres, si tard dans la nuit, me demandait trop d'efforts, et je me contentais
d'associer des images parlantes à des intonations qui suffisaient à dire les intentions.
Cette langue étrangère que je ne comprenais pas était une musique que je pouvais comprendre.
Et je savais, sans reconnaître les mots, que l'une était troublée par l'autre,
que l'autre voulait la convaincre qu'il était pareillement troublé.

Les trois femmes, près de moi, s'étaient endormies depuis longtemps.
Mon père, sur une chaise, s'était peut-être assoupi avant elles.
Et j'étais la seule âme consciente de la maison, bien que luttant contre le sommeil,

à assister finalement au baiser qu'un déferlement de cordes dans l'orchestre,
avait annoncé comme irrépressible et inévitable.
Au premier coup de feu, mon père ou ma mère se réveillait en sursaut,
réalisait que je n'étais toujours pas au lit, et m'invitait gentiment à y aller.
Dans la chambre d'amis, mitoyenne, je me retrouvais au chaud sous une couette.
Dans ce petit lit pliant très près du sol. Si près que mon bras, quand je le laissais pendre,
pouvait épouser le bois vernis et sensuel du parquet dont j'aimais le contact.

On avait éteint la lumière. Seule celle du couloir demeurait avant de refermer la porte,
au moment de me souhaiter une bonne nuit et de beaux rêves, avant d'être réduite
comme toujours au seul rai incandescent qui persisterait au ras du sol.
L'obscurité, je le savais, ne durerait pas longtemps.
Le store de bois de la grande fenêtre sous laquelle j'étais allongé,

ne fermait jamais complètement, il restait toujours un bon dix centimètres
qui permettait à la lumière artificielle de la rue de s'inviter timidement dans la pièce.
La noirceur première, j'en avais l'habitude, finirait par se teinter d'un gris diaphane,
et après avoir subitement perdu de vue tout ce qui se trouvait autour de moi,
les meubles et les objets finissaient par réapparaître doucement, le lit de papa et maman,

la chaise, la table de chevet, les cadres et les tableaux sur les murs, tout revenait, à pas de loup,
comme des trésors remontant à la surface, bien qu'avec un aspect différent ou étrange.
Un voilage blanc filtrait la lumière fade de l'extérieur, et, même tiré de tout son long,
il continuait à faire une série de plis réguliers qui ondulaient et déformaient les ombres.
La clarté permettait la projection des lattes du store qui me maintenait dans l'ambiance
des films noirs de détectives privés, dont j'entendais toujours les dialogues.

Rien ici ne pouvait inquiéter l'enfant de sept ou huit ans laissé seul dans la chambre.
Il savait ses parents à côté. Derrière la cloison. Connaissait le lieu et ses phénomènes.
La musique hollywoodienne saturée dans le poste de télévision faisait partie du décor,

au même titre que le balayage de l'espace par les phares des voitures qui passaient, en bas,
de temps à autres, sur la route de Fronton, qui venaient éclairer d'un bout à l'autre,
d'une lumière plus vive, parfaitement synchronisée avec le bruit lointain, étouffé,
d'un moteur automobile, toute la pièce dont je retrouvais un instant les détails.
Il y avait le crescendo du vrombissement qui précédait l'éclosion d'une lueur intense,
qui comme les projecteurs sur les façades de théâtres à Los Angeles ou New York,
viendrait se plaquer dans un coin pour parcourir tout le mur, avant que tout ne s'évanouisse,
en même temps, à l'opposé, stimulant mon œil et mon oreille, jusqu'au prochain passage,
mais sans la régularité implacable des phares sur la côte.
L'enfant se laissait porter par ces mouvements et ces sons qui constituaient un mobile.
Qui avait le pouvoir, malgré la monstruosité des ombres, de le rassurer et de le bercer.
J'étais dans un lieu saint. Un sanctuaire. Où j'étais à l'abri quand ma mère y était.
Nous étions chez elle. Dans la maison où elle était venue au monde.
Et je sentais à distance qu'elle était gagnée par une sérénité primale, animale,
que je prenais pour moi, faisais mienne, quand nous ne faisions qu'un.
Perméable à son stress comme à ses plénitudes, je ne pouvais être tranquille
que lorsque ma mère l'était, et me sentais en sécurité quand elle se sentait l'être.
Je pouvais m'endormir tout seul, au chaud, au pied de la fenêtre,
avec les protestations de Liz Taylor ou celles de Vivien Leigh,
et des ténèbres amicales qui ne pouvaient en rien devenir menaçantes.
La tête dans l'oreiller. Les doigts sur le parquet.
Et du rêve à revendre.

 

Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan

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Quand j'y pense

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Etrange pour moi de penser que ma plus jeune nièce, déjà adulte,
a toujours vécu dans un monde sans Union Soviétique et sans rideau de fer.

 

Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan

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Préparer l'action

Publié le

Mon cerveau va exploser mais le cœur est solide.

 

Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan

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La peur au ventre

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Ferme les yeux. Je ne suis pas violence. Je ne suis pas l'enfer.
Si je dois être diable, je serai tentation, mais sûrement pas le mal.
Je ne suis que le bien. Celui que je te veux. Celui que je te fais.

Ferme les yeux. Comme tu fermes les bras sur moi pour m'embrasser.
Quand la porte est passée. Je t'ai fait mon sourire. Tu m'as rendu le tien.
J'ai refermé la porte. Et mes bras sur ton corps. Nous nous sommes embrassés.
Ferme les yeux. Ce n'est que moi. Tu dois me retrouver là où tu m'as laissé.
Rien n'a changé depuis. Chaque chose à sa place. Et tu es dans mes bras.
Ta tête sur mon épaule. Ma tête sur la tienne. Debout l'un contre l'autre.
C'est encore ma barbe. Mes cheveux de tabac. Et mes mains qui s'agrippent.
Il y a dans notre étreinte bien des soulagements. Aux manques qui s'ajoutent.
Tu as des jours durant nagé loin vers le large. Et l'amour en surface.
Je ne suis pas un piège. Ni mensonge. Ni menace. Je suis l'homme qui t'aime.
Pour ce que tu es pour lui. Pour ce que tu es pour toi. Pour ce que tu peux être.
Ferme les yeux. Respire mes cheveux. Le menton sur l'épaule.

Et mon cœur, à tout rompre, t'assène sa vérité.
De quoi as-tu peur ? Qu'est-ce qui te fait mal ?
Tu as nagé si loin qu'à mon cou, je te trouve hors d'haleine, à cet épuisement,
où tu viens te poser, retrouver le repos et ta respiration, où je peux te soigner.
Il te faut le silence. Il te faut le contact. L'étreinte et le silence.
Entre recueillement et envie de chialer. Entre l'introspection et l'oubli de soi-même.
C'est toute une fatigue que j'accueille dans mes bras fatigués de n'avoir pu te serrer
depuis le dernier soir, la dernière embrassade, qui n'ont servi à rien.
Ils se plaquent dans ton dos pour te plaquer sur moi. Ils retrouvent leurs forces.
Nous sommes réunis et n'avons peur de rien.

Ce moment de grâce dure une éternité. Celle des retrouvailles.
Et puis, tu te redresses, te dégages de moi, pour me regarder enfin, droit dans les yeux.
Tu lèves le nez, comme par défi, pour me toiser, les yeux mi-clos, me dévisages.

L'un contre l'autre. Mon sexe sur le tien. Mon ventre sur le tien.
Seuls nos bustes s'évasent à nos corps enlacés. La distance nécessaire pour me considérer.
Tu as d'abord retrouvé dans le noir les sensations de moi, celles de notre chimie,
la fusion, la chaleur, les réactions en chaîne, le nid et le doudou, l'intime et la mémoire.
Ton esprit à présent doit tout faire correspondre. Avec ce qu'il peut voir.
Tu cherches dans mon visage ce dont tu te souviens, ce que tu imaginais.
Et le sourire fier qui s'esquisse à ta bouche dit que tu me connais et peux me reconnaître.
Le premier soulagement était celui du corps à retrouver ses forces ou les abandonner.
Le second celui du regard qui imprime mon image sur ce qui est imprimé.
Je passe chaque étape, le même processus, quand j'ai mes propres craintes.
Et si je te rassure, je dois être rassuré. Heureux de te sentir et de t'identifier.
Nos yeux sont captivés. Ce n'est plus le miroir. Ce sont nos vrais regards.
Pas ceux auxquels on pense mais ceux que l'on regarde. Nez à nez. Etonnés.
Tu es là. Je suis là. Et nous sommes. Et la peur peut partir. Avec nos solitudes.
Nous ne sommes pas seuls, mais nous sommes l'un sans l'autre.
Et nous appareiller complète l'équilibre qu'il faut pour exister.
Nous nous tenons l'un l'autre. L'un à l'autre. Ou nous nous soutenons.
Comme deux cartes au sommet d'un château qui ne s'effondre pas.
Contre toute attente, et nous n'en revenons pas, l'édifice tient le coup au retrait de nos doigts,
ce qui semble précaire reste une construction, que l'on pouvait penser hasardeuse,
condamnée, mais qui défie fièrement les lois de l'attraction et de la gravité.
Retiens ta respiration. Eloigne tes mains de ce dernier étage. Et tu ouvres la bouche.
Ecarquilles les yeux. Nous sommes toujours debout. Nous sommes toujours ensemble.
Et nous avons grandi ou pris de la hauteur, de la bouteille, de l'épaisseur.
A chaque nuit, à chaque lune, à chaque année, nous avons fait grandir notre histoire.

Je suis agacé que tu puisses ne pas me faire confiance. Je tourne sur le côté.
Qu'est-ce qui peut t'envoyer des informations contraires à celles que je te donne ?...
Qu'est-ce qui peut te faire penser le contraire de ce qui est, de ce que je suis, de ce que je fais ?

Je n'irai pas plus loin. Quand je ne sens rien en toi qui désire que je te force la main,
que je te force la bouche, quand je sens que ce n'est pas un jeu pour m'inviter à forcer le passage
ou feindre la violence pour malmener nos corps aux fermetés ludiques
entre amoureux complices. Rien ici ne relève plus des manèges érotiques.
Tu n'es pas avec moi. Quelque chose s'est fermé. Et si je suis vexé, je dois lâcher l'affaire.
Sur toi, je te regarde. Je sens que tu décroches. Je roule sur le côté. Quelque chose est cassé.
A la détresse sombre que j'ai lue dans tes yeux, je sais que tu ne joues pas.
Que ce n'est pas un jeu. Le mot que tu as dit. Ce n'est pas une gifle. Ni même un camouflet.
Quand c'est un crève-cœur. Un chagrin qui m'éventre.
De quoi as-tu peur ? De quoi peux-tu avoir peur à ce point ?...
Je m'installe sur mon coude. Digère ma douche froide. Et j'essaie de comprendre.
Trois ans et demi plus tard, je suis bien le même homme et je n'ai rien changé.
Je veux toujours, plus que tout, mériter ta confiance et te donner la mienne.
Je veux être ton abri. Ton ami le plus sûr. L'ultime sécurité.
La rage de l'amour et du dernier recours. La branche la plus fiable.
L'arbre le plus solide. La terre la plus fertile. Le monde le plus sain.
Je veux être le confort. Ce confort absolu de pouvoir être à l'autre.
Sans craindre le poison. Sans craindre le mensonge ni même la trahison.
Je suis ce grand paranoïaque qui pouvait te comprendre.
Celui qui comme toi cherche à être en confiance.
Tu sais que je suis vexé, agacé, contrarié ou blessé. Tu le sens. Tu me connais.
Et je suis furieux de ne pas être capable de te rassurer, de trouver les mots justes,
de te porter les preuves de ma sincérité, non pas pour du plaisir dont je peux me passer,
mais parce que je suis fidèle, dévoué et honnête, et que c'est très injuste.
Et tu sais que je ne t'en veux pas. Ce n'est pas toi. C'est que tu aies peur qui est injuste.
C'est que tu aies peur de moi, que tu aies peur avec moi, qui me met en colère.
Je te connais aussi. Et je suis compassion.  Moi qui suis avec toi.

Ferme les yeux. Je ne suis pas violence. Je ne suis pas l'enfer.
Je ne suis pas cette ombre qui hante les cauchemars et qui cherche à t'atteindre.
Je ne suis pas le mal qu'on t'a fait avant moi. Celui que tu peux craindre.

Je ne suis pas ton passé. Je suis ton autre vie. Celle où tu es libre.
Libre et en sécurité. Je te protège. Je te protège de tout. Même de moi. Même de toi.
Du pire de moi. Du pire de toi. Ferme les yeux. Je suis ton âme sœur.
Je suis l'homme de ta vie. Et je souffre aussitôt que tu souffres.
Et je saigne et je pleure aussitôt que mon amour le fait.
J'ai roulé sur le côté pour te laisser en paix. Et tu roules sur moi. Tu viens me chevaucher.
Planter ton regard dans le mien. Ta détermination. La tête dans l'oreiller, je te laisse faire.

Je ne te quitte pas des yeux. Je suis. Pas à pas. Chacun de tes méandres. Attentif et prudent.
Tu prends sur toi. Tu veux y croire. Et c'est la différence entre toi et moi.
Si toi tu veux y croire, moi, j'y crois. Puise cette certitude dans ma tête de mule.
Je ne veux personne d'autre que toi. N'ai jamais voulu quelqu'un d'autre que toi.
Puissent mes yeux te convaincre quand mes mots impuissants ne savent plus que dire.

Tu es l'amour de ma vie. Ce grand amour qui me faisait bien rire.
Tu me fais parler de moi. De ce qui me questionne. De tout ce qui m'inquiète.
Alors que tu te déhanches sur ma queue que tu excites. Tu me fais parler de ma vie propre.
De ce qui alimente mes insomnies, de ce pour quoi je prétends que j'aurai besoin d'aide.
Et tu me masturbes avec ta croupe, à cheval sur mon sexe, tes cuisses serrant mon torse,

parce que tu en as envie, parce que tu en as besoin, tu te cambres aux circuits électriques,
aux échanges humides, qui auront raison vite de la conversation et des raisonnements.
Le sexe n'est pas ce que je te demande. Je ne demande rien. Sinon ce que tu donnes.
Le sexe est ce que je prends quand il me dit enfin tout ce que tu abandonnes.
La confiance que tu me fais. La peur que tu surmontes.
Et je suis avec toi le plus heureux des hommes.

 

Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan

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Perpignan, gothique et Art Déco

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Vous serez témoins, mes amis, lecteurs, proches et anonymes,
publiquement ici, je dépose la formule, comme un brevet, un slogan,
un concept, un gimmick, une devise, qui n'est jamais qu'une observation.

Ma petite ville, si elle fut une cité royale, et c'est déjà une appellation
que Perpignan mérite, quand elle fut capitale du Royaume de Majorque,
qu'elle en garde les vestiges, en redécouvre peu à peu les trésors,
a cette particularité de faire cohabiter le XIVème siècle avec les Années 30.
Tout reste à restaurer. Tout reste à excaver, à rénover, à dépoussiérer.
Mais tout est là. Une ville médiévale dans son jus. Et des hectares de Streamline.
Oui, je le proclame ici, en ce jour, et vous serez témoins.
Perpignan est gothique et Art Déco. Et ce n'est pas une vague formule.
C'est ce qui saute aux yeux du touriste breton ou du touriste russe.
Cathédrale St-Jean, Campo Santo, Couvent St-Dominique, église St-Jacques.
Les Carmes. La Réal. Le Palais des Rois de Majorque. Gothique.
Et sur les boulevards, les hublots, les bastingages et les bow-windows à foison

dignes de Miami Beach.

C'est touchant. Ma petite ville n'en a même pas conscience. Mais moi je sais.
Perpignan est gothique et art-déco. Le Moyen-Âge et l'architecture moderne.
Une Streamline
catalane.
Que Toulouse n'a pas. Que Montpellier n'a pas. Que Barcelone n'a pas non plus.

Barcelone, c'est l'Art nouveau. C'est Gaudi. Ici, c'est l'Art Déco. C'est autre chose.
L'Hôtel de la Région sur l'avenue de la gare. Les hôtels Mondial et Tivoli sur Clemenceau.
L'immeuble du Monoprix en centre-ville. Nous avions un gars nommé Muchir. Architecte.
Ces bâtiments méritent ravalements et éclairages. Des éclairages de nuit.
Le jour où Perpignan l'assumera. Sans doute. Elle sera gothique et Art Déco.
Dans les brochures et les guides touristiques. Puisque c'est sa nature.
De nouveaux ouvrages ? Contemporains ? Très bien. L'Archipel et la nouvelle gare.
Le nouveau conservatoire. La passerelle promise sur la Têt. Formidable.
Nous ne bouderons pas notre plaisir d'avoir déjà, même si personne ne le sait,
la griffe prestigieuse de Dominique Perrault.
Mais s'il faut communiquer, vendre une image au national, à l'étranger, here we are.
Perpignan, cité royale. C'est entendu. Je dépose volontiers cette autre appellation.
Mais vous le découvrirez, le long du square, des boulevards, comme au Vernet,
il y a des maisons très bizarres qui se ressemblent toutes et qui font notre singularité.
Des rues entières comme on en trouve à South Beach. Rendez-vous compte.
Des maisons. Des immeubles. Dont la fameuse Maison Rouge, perchée haut sur sa tour,
qui a elle seule le proclame, à merveille, Perpignan est gothique et Art Déco.
Nous sommes le 12 janvier 2014. Et vous serez témoins.

 

Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan

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L'ennemi commun

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On peut toujours essayer de couper ce pays en deux.
Je n'ai pas l'intention de me laisser enfermer, nulle part.
Ni dans un peuple de gauche, ni dans un peuple de droite.
Quand j'appartiens aux deux.

Entre Paris et la province, entre les citadins et les ruraux, entre le privé et le public,
vous n'arriverez pas à m'enfermer dans un camp plutôt que dans un autre.
Je suis Parisien et Provincial, je suis des villes et des campagnes,

j'ai de l'admiration pour les entrepreneurs comme pour les serviteurs de l'Etat.
Vous me demandez de choisir entre les Juifs et les Palestiniens ?...
Pas question. D'autant que l'énoncé est biaisé, que les mots ont leur importance,
et même si c'est d'Israéliens qu'il est question, quand ce n'est pas une petite nuance,
je n'ai pas l'intention de choisir entre Israéliens et Palestiniens,
je choisis des deux côtés ceux qui cherchent l'humanité, l'intelligence et la paix.
Vous ne m'enfermerez pas du côté des élites ou du côté du peuple.
Quand le peuple a son quota d'andouilles et les élites leur nombre de gens honnêtes.
Même au Front National, messieurs-dames, il y a des frères et des amis, des parents,
des voisins, qui cherchent le bonheur, qui cherchent la justice.
Et je refuse que l'on essaie de couper ce pays en deux.
Le couteau au-dessus de la galette. Hésitant. Combien de parts ?...


Ah, oui. Il y a des européistes et des souverainistes. La belle affaire.
Un clivage que nous avons découvert avec le traité de Maastricht. 1992.
Une ligne de fracture dans le pays qui pulvérisait la division droite/gauche. Inédit.

Même si nous avons retrouvé aussitôt après nos vieilles habitudes parlementaires,
ce clivage pourtant fracturait de la même façon et la droite et la gauche.
Nous avons retrouvé cette partition transpartisane intacte avec le référendum de 2005.
Le PCF, le MRC, à gauche, dans le même camp que le MPF ou le FN à droite.
Et nous voyons bien que Chevènement et Dupont-Aignan sont du même côté.
Et nous voyons bien qu'une partie du PS et une partie de l'UMP sont d'accord.
Voyez-vous, on parle ici d'affaires européennes, d'affaires continentales.
Que l'on pourrait, pour le coup, sérieusement, comparer aux Etats-Unis.
Les Républicains et les Démocrates américains, ce n'est pas la droite et la gauche.
Les Républicains sont pour plus de pouvoir aux Etats, à Atlanta, Sacramento, Austin,
les Démocrates pour plus de pouvoir au fédéral, à Washington.
Ainsi, vous découvrez que Chevènement et Dupont-Aignan siègeraient ensemble au Congrès,
ils sont Républicains, quand Moscovici ou Raffarin, Delors ou Barnier, sont Démocrates.
Nos Républicains veulent plus de pouvoir à Paris, nos Démocrates plus de pouvoir à Bruxelles.
Quant aux affaires nationales, nous pouvons bien revenir à nos paradigmes historiques.
Sur cette question non plus, voyez-vous, je ne me laisserai pas enfermer. Moi, l'Européen.
Je ne prétends pas que nos Républicains sont de mauvais Européens, au seul prétexte
qu'ils préfèrent plus de pouvoir aux Etats qu'à l'Union, ce serait comme considérer,
aux Etats-Unis, que les Républicains sont de mauvais Américains. C'est stupide.
Ainsi, même à ce nouveau clivage apparu avec l'idée européenne, je n'ai pas l'intention
de me laisser prendre en otage par un parti plutôt qu'un autre. Les deux ont raison.
Et mon propos, c'est de le mettre en évidence.

Je rêve que nous puissions un jour, enfin, en Europe,
voir les Républicains et les Démocrates s'étriper aux élections comme au Parlement.
Je rêve que nous puissions tranquillement reprendre le cours normal de la démocratie,

à l'échelle du continent, entre libéraux et socialistes, entre conservateurs et écologistes,
que nous puissions nous pourrir la gueule, ou essayer de convaincre, ou simplement débattre,
pour savoir s'il faut plus d'impôts ou moins d'impôts, suivant les contextes et les périodes.
Mais encore faut-il pour cela avoir la structure institutionnelle pour le faire.
L'Europe a-t-elle un vrai Parlement ? La réponse, hélas, est non. Non.
Et vous trouverez sur cette question Républicains et Démocrates européens tous d'accord.
Européistes et souverainistes seront d'accord sur ce point. L'Europe n'est pas démocratique.
Eh bien... ça alors ? Ils sont d'accord ! Eh bien alors les gars. Au boulot !
On le fait ensemble ce foutu Parlement pour que vous puissiez vous engueuler ensuite ?
Allons-y ! Au lieu de vous engueuler hors-sol et hors-propos, commencez par vous unir
pour construire le petit théâtre de la représentation démocratique où vous vous affronterez.
Ils sont tellement impatients de pouvoir s'étriper idéologiquement,

qu'ils en oublient qu'on leur a confisqué le pouvoir.

Bref, je récapitule, personnellement, je me fous de la droite et de la gauche.
D'ailleurs, je serais curieux de savoir comment chacun de vous définit ces deux camps,
aujourd'hui, dans le monde globalisé de 2014, à 25 ans de la chute du Mur de Berlin.

C'est un peu comme être dans une société post-chrétienne. De mon point de vue.
C'est à dire que je ressens la droite et la gauche plus comme des héritages culturels,
des héritages familiaux, que comme des convictions personnelles.
Et, de ce fait, précisément, j'ai un grand respect pour les deux clans.
Y compris pour les gens encore habités d'une culture communiste par exemple.
Il n'est pas inutile que des personnes transmettent des valeurs, même d'une autre époque,
lorsque nous continuons à nous nourrir de ce qui n'est plus ou de ce qui a été.
Aussi vrai que nous continuons à être influencés par des idées de l'Antiquité,
du Moyen-Âge, de la Renaissance, du XVIIIème siècle, et du suivant,
il est normal et bienvenu que certains nous rappellent d'autres visions du monde.
Toutes m'intéressent. Même les plus odieuses. Quand elles sont toutes humaines.
Et je fais le détour par l'humanisme qui existe dans la pensée communiste,

pour laisser entendre qu'il faut écouter aussi ce qui est le moins facile.

Pour ma part, je trouve que nous sommes dans une situation
qui nous donne, contrairement à ce que l'on s'épuise à nous expliquer partout,
une extraordinaire opportunité de rassemblement.

Il faut un ennemi pour fédérer ? Il est tout trouvé. Nous le partageons tous.
A droite et à gauche. Ruraux et citadins. Européistes et souverainistes.
Parisiens et Provinciaux, dans le public et le privé, partout.
Plus inattendu encore, cet ennemi commun fédère, une fois n'est pas coutume,
les patrons et les ouvriers, les patrons et les salariés, rendez-vous compte.
Et je vous fais même la démonstration que cet ennemi commun,
et je le dénonce, vraiment, parce qu'il en faut bien un pour rassembler,
mettrait aussi dans le même camp les citoyens et leurs élus.
Oui. Même ces pourris d'hommes politiques que l'on vomit tous les jours.
Vous allez voir que nous sommes du même côté.
Nous serons tous d'accord, de l'extrême gauche à l'extrême droite,
pour une raison simple, c'est que nous sommes tous ses victimes.

Le libéralisme financier.

Cette perversion du capitalisme, décuplée à la force d'internet,
peut même réunir l'Europe et l'Amérique, quand même Obama a du fil à retordre
avec cette vilaine bête qui danse en toute impunité avec toutes les mafias de la terre.

Voyez-vous l'opportunité que cela représente ? Pour nous tous qui en sommes les jouets ?
Cela peut même réunir le bon peuple de France avec ses propres élites.
Même les journalistes, même les élus, même les énarques, même les patrons,
sont victimes de ce machin qui échappe à toutes les règles,
profitant tranquillement de notre confusion au changement d'époque.
Alors, qu'en dites-vous ? On s'organise ? On se rassemble ? On se serre les coudes ?
On va lui péter la gueule ensemble à ce foutu libéralisme financier ? Chiche.
Vous voyez bien qu'il se régale de nous voir nous déchirer entre gauche et droite ?
Vous voyez combien ça l'arrange que l'on se déchire entre souverainistes et fédéralistes ?
Entre Nord et Sud de l'Europe ? Entre citoyens et élus ? Diviser pour mieux régner.
Nous ne le découvrons pas. C'est vieux comme le monde.
Je vous en reparle bientôt. Parce qu'à mon avis, il est urgent de réagir.

Si nous en prenons tous conscience, nous avons une chance de reprendre la main.
Nous nous redisputerons ensuite.

 

Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan

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Manuel Valls !

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Victoire de la République ? Où ça ? Quand elle est divisée ?...
Valls ne voit-il pas que les gens sont tentés par Marine Le Pen ?
Qu'il y a du monde qui veut aller applaudir Dieudonné ?...
Où est la victoire ?
Peut-on parler de victoire quand on interdit une réunion publique,
quel que soit le nom qu'on lui donne, spectacle ou meeting ?
Où est la victoire de la République lorsqu'elle est réduite
à empêcher une partie d'elle-même de s'exprimer ?
Je vomis, chaque jour davantage, en les découvrant,
les propos et le comportement d'un Dieudonné qui me crève le cœur.
Lui que j'avais aimé, dont je sais le talent et la finesse dont il est capable,
comme humoriste, comme auteur, comme acteur et comme artiste.
Et je m'interroge depuis longtemps sur ce qui lui arrive.
Et je ne peux pas lui excuser, malgré une affection première, le chemin qu'il emprunte,
même lorsqu'il m'arrivait de partager certaines de ses indignations.
Je découvre, jour après jour, l'étendue de ses dérives, de ses provocations,
de sa fuite en avant, qui le mènent au-delà des limites de l'acceptable en effet.
S'il y avait des choses que je pouvais encore entendre, sur Israël et le Sionisme,
ou sur la Palestine, je ne peux pas accepter des choses parfaitement ignobles et abjectes,
insupportables, par ailleurs sanctionnées me semble-t-il par la loi.
La loi française réprime le négationnisme, le racisme et l'antisémitisme, la diffamation,
l'incitation à la haine raciale, et il suffisait j'imagine, depuis le temps que Dieudonné sévit,
de faire travailler la justice sur tout ce qui est considéré comme des délits dans notre pays.
Où est donc la victoire de la République lorsqu'elle ne fait pas appliquer ses propres lois ?
Où est la victoire lorsqu'il faut saisir le Conseil d'Etat pour faire interdire une réunion publique
et sauver in extremis la face d'un ministre qui s'est aventuré, isolé, dans un pari risqué ?
Où est la victoire lorsque tout le monde, dans les deux camps, est dans l'escalade,
la surenchère, met de l'huile sur le feu, au lieu de chercher le dialogue et l'apaisement ?
Où est la victoire de la République ? Et d'ailleurs, où est la République ?...
Vous savez, cette chose une et indivisible... où est-elle ?
Nous avons viré Sarkozy il me semble, fatigués de la buissonnisation de la droite,
et je suis écoeuré de voir ce que nous avons chassé par la porte revenir par la fenêtre.
Ecoeuré de voir que nous continuons à souffler sur les braises de la division,
sur ce qui fracture, fragilise, et déchire, au lieu de travailler à la justice et à la cohésion.
Au-delà de Dieudonné, c'est pour tout mon pays que je me demande ce qu'il lui arrive.
Qu'est-ce que c'est que cette couverture télévisuelle de BFMTV qui tient le suspense
en direct de la décision du Conseil d'Etat ? Qu'est-ce que c'est que cette une infâme
du Nouvel Observateur qui met Eric Zemmour au même niveau que Soral et Dieudonné ?
Qu'est-ce qui arrive à la France ? A quoi sommes-nous en train de jouer ?
Sommes-nous désoeuvrés ou masochistes au point de prendre notre pied
à voir la maison brûler ? A nous faire autant de mal et nous autodétruire ?
Je vois les mômes sur le parvis du Zénith de Nantes, venus nombreux pour leur idole,
et non, Manuel Valls, avec le respect que je vous porte, en tant qu'homme et ministre,
je ne vois dans ces jeunes aucune raison, hélas, de sonner la victoire de la République.
Il y a une population abandonnée dans ce pays, qui enrage de l'être.
Une population qui ne sait plus vers qui se tourner d'autre que Marine et Dieudo.
Une victoire de la République dites-vous. C'est en effet un triomphe.
Quand après l'abstention le vote FN a permis ce que nous avons vu en 2002.
Quand le Mouvement Bleu Marine prend une ampleur dont on n'a pas idée,
à force de désillusions et d'exaspérations, d'angoisses qui deviennent colères,
et qui, même si cela vous échappe, doivent bien être pour un peu justifiées.
J'évoquais ici même les suicides d'agriculteurs, puis d'enseignants et de policiers,
d'autres victoires de la République sans doute, qui ne protège plus que ses élites,
quand nous pourrions rappeler des chiffres accablants de chômage et de précarité,
observer le délitement de la classe moyenne et des services publics,
dans un pays où l'aide n'est active qu'une fois devenu tout à fait pauvre,
une fois que l'on est bien sûr que vous n'avez plus rien et que vous n'êtes plus rien,
quand on ne soutient plus ceux qui travaillent ou cherchent à le faire,
qu'on n'apprend plus à lire à nos mômes correctement, dois-je continuer ?
Bien sûr, vous n'êtes pas responsable de cette situation et d'une fuite en avant
qui dure depuis des décennies, dans notre pays comme dans d'autres en Europe,
mais parler d'une victoire de la République parce que le Conseil d'Etat a volé à votre secours
dans ce bras de fer avec cet illuminé de Dieudonné est pour le moins malheureux.
J'éteins mon poste de télévision sans pouvoir me sentir soulagé par cette interdiction.
Le spectacle n'aura peut-être pas lieu ce soir, vous n'avez éteint aucun incendie. Pire.
J'ai l'intime conviction que votre opération va au contraire nourrir des troupes,
nourrir ce que vous prétendez combattre. Nourrir ce désespoir devenu colère.
Et à ce clivage pourri que l'on veut rétablir, à ce front républicain que l'on espère encore
pour avoir des chances d'être élu ou réélu, et pour lequel il faut bien la menace fasciste,
j'ai envie de vous renvoyer les uns et les autres dos à dos, réacs et bien-pensants,
provocateurs et politiquement-corrects, qui aimaient tant vous faire de la publicité
les uns les autres et jouer avec les mêmes allumettes sur un baril de poudre.
Si vous êtes, au sommet de l'Etat, si prompts à rappeler les heures noires de notre pays,
les horreurs de la dernière guerre, à rappeler les atrocités innommables du nazisme
et la folie collective qui permit l'abomination absolue de la Shoah dont l'humanité
ne se remettra jamais, comment pouvez-vous oublier comment cela s'est mis en place ?
Vous qui rappelez si bien ce que nous avons été capables de faire aux Juifs de notre continent,
vous souvenez-vous dans quelles circonstances, dans quel contexte social et politique,
suivant quels mécanismes, les choses se sont organisées et propagées dans les cerveaux,
et pas seulement en Allemagne, d'êtres humains qui n'étaient pourtant pas des barbares ?
Vous qui prétendez défendre une mémoire, avez-vous celle de ce qui a précédé ?
Si nous allons de crises en crises depuis 1973, elles sont continues depuis 2007,
financières de surcroît, impliquant les banques dont on sait à qui on les attribue aussitôt.
Et vous comptez éteindre la colère en faisant la morale à ceux qui pensent mal ?
Pensez-vous vraiment qu'il suffit d'opposer du mépris à ceux qui assument désormais
le choix de Marine Le Pen en désespoir de cause pour faire triompher le camp du bien ?
Continuez à faire la morale au lieu de travailler, du Nouvel Observateur à la Place Beauvau,
continuez à insulter ceux que la République avait déjà préalablement abandonnés,
et ceux que vous prétendez défendre seront les premières victimes de votre inconséquence.
La dette, aussi colossale soit-elle, n'explique et n'excuse en rien tant de paresse intellectuelle,
tant de frilosité et d'immobilisme, si peu de courage et d'imagination, si peu de détermination.
Faites appliquer les lois de la République et occupez-vous de ses enfants !
Cessez de chercher des solutions, tour à tour dans la majorité et dans l'opposition,
mettez-les en œuvre, cessez de renvoyer les responsabilités au camp d'en face,
et au-delà à Washington, à Wall Street, à Pékin, à Bruxelles ou à Berlin, prenez les vôtres !
Cessez d'instrumentaliser l'immigration, l'insécurité, l'Islam, le terrorisme, de jouer avec la peur,
qui se retournera contre vous si vous ne lâchez rien de vos petits intérêts particuliers
pour restaurer précisément cette République dont vous célébrez bien seuls la victoire.
Marine Le Pen, Dieudonné, Mohamed Mehra, sont vos propres créatures.
Le Diable dont vous avez besoin pour exister, quand aujourd'hui, la vie politique française
se résume à la seule question de la bonne stratégie à adopter par rapport à Marine Le Pen,
que la dernière motivation qui subsiste à ne pas s'abstenir aux élections, finalement,
n'est pas le choix d'un projet de société mais de faire barrage au Front National.
Vous avez fait de la démocratie un champ de bataille. Front contre Front.
Front National contre Front Républicain. Et la République ne s'en relèvera pas.
Nous avons vendu l'Etat et votre pouvoir avec aux marchés financiers. Très bien.
Reprenons-les. Sans décapiter nos créanciers si possible. Payons nos dettes.
Mais reprenons le pouvoir. Et si vous n'en êtes pas dignes, laissez la place à d'autres,
avant que d'autres encore ne viennent vous la prendre par la force.
Il ne s'agit plus d'écouter ce qu'ont à dire les jeunes qui ne vous font pas confiance,
ni les populations, dans les villes et les campagnes, qui ne croient plus en rien,
il s'agit de bosser pour eux, de rétablir la justice et l'équilibre, la confiance en l'avenir.
On ne peut se contenter d'expliquer aux gens qui crèvent la gueule ouverte
qu'ils ont le mauvais goût d'être en colère et la bêtise, puisqu'ils ne comprennent rien,
de vouloir se venger sur les mauvaises personnes.
Il ne s'agit plus d'écouter la colère. Il s'agit de l'éteindre.
La République dites-vous. Vous pour qui elle semble encore dire quelque chose.
La laïcité qui est chère à votre cœur ? C'est entendu. C'est très bien.
Mais vous n'êtes pas sans savoir que la République s'est construite sur une devise
dont nous cherchons, un peu désorientés, ce qu'il en reste en pratique.
Liberté ? Egalité ? Fraternité ? Des choses que la France prétend encore défendre ?
Cette fameuse République est-elle encore en mesure de tenir ses promesses ?
Il va devenir urgent, je le crains, dans votre propre intérêt, conseil d'ami,

de vous préoccuper sérieusement de l'intérêt général.
Et cela commence il me semble par éviter d'attiser les fractures et les tensions.
Quand il est difficile de servir le bien commun de ce que l'on divise.

 

Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan

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