Nos délires réfléchis
Tes yeux dans les miens. Je ne sais plus. Où sont les tiens. Où sont les miens.
Comme toi qui me regardes dans les yeux, je te regarde dans les yeux.
La confusion s'installe. Je te regarde dans les yeux. Je me regarde dans les yeux.
Ce sont les mêmes cils, longs et noirs, recourbés, sur des iris sombres et luisants,
et la même inquiétude, le même étonnement, et l'émerveillement.
Si bien que, comme toi, face au miroir, lorsqu'il me faut dans ma salle de bains,
me raser, me coiffer, ou me brosser les dents, il m'arrive de croiser mon regard,
avec la sensation de croiser le tien, et c'est une drôle d'impression, troublante,
de te voir dans la glace, de t'apercevoir soudain dans mon propre reflet.
Nous ne sommes pas jumeaux. Nous ne nous ressemblons pas.
Et pourtant l'illusion est tenace. La superposition. La vision de l'esprit.
Le miroir réfléchit ce que je veux y voir. Celui de ma salle de bains. Celui de tes yeux.
Et il m'arrive de me regarder dans la glace, surpris, captivé, lorsque c'est toi que je vois,
toi qui me dévisages et me souris, l'espace d'une seconde, dans un délicieux frisson.
Il me suffit de fermer les yeux pour retrouver l'exactitude de tes traits.
Ta bouche. Ton nez. Les grains de beauté. L'implantation des cheveux.
Le parcours des mâchoires. Le lobe de l'oreille. Tout est précis. Adorable et aimé.
Aimable et adoré. Quand j'ouvre cette image devant mes yeux sur l'oreiller, souvent,
au moment de chercher le sommeil, aux minutes des prières ou des moutons à compter.
Ma tête tournée sur ton côté, bien que vide, ma joue sur le drap, je te contemple encore.
Je te vois me sourire et me manger des yeux. Me dévorer du regard. En entier.
Et nous sommes toi et moi pris dans cette pulsion aussi cannibale que narcissique.
Nous sommes deux être autonomes. Mais habités l'un par l'autre. Investis. Possédés.
Connectés. Reliés par autant d'espoirs différents que d'espérances communes.
Tu me confies un soir qu'il t'arrive de me voir dans ton miroir.
Qu'il t'arrive de voir mes yeux à la place des tiens, mon sourire à la place du tien.
Et c'est un autre frisson qui parcourt ma peau quand je sais qu'il m'arrive la même chose.
Ma main vient prendre la tienne. Ta main dans la mienne. Le sang communique.
La chaleur. L'énergie. L'émotion. A travers la chair de nos doigts. De nos paumes.
Et à nos baisers profonds, en effet, il est difficile de distinguer qui embrasse l'autre.
Comme aux regards échangés, on ne sait plus de ces deux bouches mêlées
à qui appartient l'une, à qui appartient l'autre, quand nous ne sommes plus deux
mais plus qu'un seul et unique organisme.
Tu vas te rhabiller et quitter la chambre. Quitter l'appartement.
Et je sens déjà physiquement qu'il me manque une part de moi-même.
Que je regarde s'éloigner dans la rue depuis mon premier étage, à hauteur de platane,
avec l'assurance étrange mais catégorique que la distance ne menace rien de notre unicité.
En ton absence, je sens perpétuellement qu'il manque un vêtement, un accessoire,
quelque chose qui fait défaut, quelque chose pour mon confort et ma tranquillité,
qu'il me manque un détail pour parfaire mon bonheur, accéder à sa perfection.
Il manque un bout de moi, cette pièce du puzzle que tu cherches pour compléter ma personne,
achever mon portrait, ma représentation, cerner mon personnage et l'homme que je suis.
Il semble parfois que tu aies du mal à me comprendre tout à fait, qu'il y ait parfois
quelque chose qui t'échappe, cette pièce manquante au puzzle que tu fais de moi-même,
et la chercher pour toi revient à chercher son téléphone mobile pendant que l'on s'en sert,
quand il arrive en parlant avec un ami au téléphone qu'on cherche le portable collé pourtant
à son oreille, ou revient à chercher ses lunettes quand on les a déjà sur la tête ou sur le nez,
car tu es, toi, la pièce manquante du puzzle, quand tu n'es pas avec moi, tu es ce coin de ciel
qui ne peut compléter le tableau que quand tu me rejoins, le puzzle est complet seulement
lorsque nous sommes ensemble, à ce moment où je peux enfin être pleinement moi.
Dans tes yeux. A nos bouches. L'un contre l'autre. L'un et l'autre. Un seul corps.
Je te laisse partir et partir avec toi une part de moi-même. Même sans inquiétudes.
Puisque je sais que tu reviendras finir tout ce ciel bleu qu'il manque à mon image.
Parachever l'espace qui n'a plus de limites lorsque nous sommes deux.
A distance, tu as cette impression que quelque chose cloche chez moi,
que quelque chose est bancal, et tu es la seule réponse à tes doutes ou interrogations.
Quand nous sommes à distance en effet ce qui te manque pour me comprendre
est précisément ce qui me manque pour être complet ou complètement moi-même. Toi.
Et si ma loyauté, ma fidélité, ma sincérité, peuvent de temps en temps te paraître suspectes,
tout peut devenir logique, imparable, lumineux, transparent, si tu parviens à admettre
que tout ce qui est bizarre dans mon comportement n'est motivé que par une seule chose,
que tout ce qui est inexplicable devient parfaitement cohérent si tu parviens à y croire :
je n'aime que toi, je suis amoureux de toi, totalement, parfaitement amoureux de toi.
Aussi dingue que cela puisse te paraître. C'est la seule explication rationnelle.
Cette pièce de ciel bleu que tu cherches parfois, tu la trouveras dans ton miroir.
En te découvrant, debout, face à toi-même. Toi qui es ma pièce manquante.
Puisqu'à notre complicité, il y a la complétude. En plus de la confiance.
Et notre jumelage n'existe pas tant à ce que nous sommes qu'à ce que nous voulons.
Quand toi et moi avons compris très tôt que nous cherchions la même chose.
Que nous espérions la même chose d'un autre que nous-même. Et d'une histoire.
Que nous parvenons à écrire ensemble, le plus naturellement du monde,
aux valeurs, aux angoisses, aux phobies et aux idéaux que nous partageons,
aux espoirs secrets et souvent déçus qui ont su nous réunir pour vaincre la fatalité,
avoir notre revanche, et faire triompher ensemble ce à quoi nous tenions.
Je te regarde mon amour et c'est moi que je vois, l'enfant que j'ai été, le jeune homme,
qui gagnent enfin avec toi ce qu'ils avaient rêvé et cherché, ils savourent leur victoire,
quand je vois dans tes yeux l'émotion de quelqu'un qui a trouvé la paix.
Je me regarde ensuite et c'est toi que je vois. L'enfant que tu as été. Le sourire carnassier.
Celui que l'on a lorsqu'on arrache son dû, le succès, la conquête, ou sa réparation.
Je te vois comme l'enfant qui triomphe de toutes ses galères et de toutes ses torpeurs.
Ce n'est pas une bataille parmi d'autres mais la guerre gagnée et la paix négociée.
La paix avec toi-même. Ton présent. Ton passé. Et je goûte au repos avec toi.
Je t'embrasse sur la bouche et je m'embrasse moi-même, je me roule des pelles,
et je te caresse aussi sûrement que je me caresse moi, en prenant soin de toi.
En t'aimant, toi, toi qui me rends aimable, c'est moi que je parviens à aimer.
Et même s'il m'arrive aussi de douter de l'amour que tu me portes,
ou de douter que je puisse véritablement mériter cet amour, puisqu'il s'agit de cela,
en te faisant confiance je peux mécaniquement retrouver ma confiance en moi.
Je veux croire que tu m'aimes et que tu as tes raisons de le faire.
Même si elles m'échappent. Même si je ne les comprends pas.
Et dans l'adoration, la dévotion, nourries par notre passion amoureuse,
se libère aussi une part de gratitude et de reconnaissance.
Je me suis retrouvé en te découvrant. Je me suis trouvé en te rencontrant.
Et je ne suis plus entier qu'au milieu de tes yeux, de tes bras, de ta bouche.
Où j'ai pu me sauver à cet instant sublime où je pouvais renaître.
Où je pourrais aussi, aussi sereinement, vieillir et disparaître.
Puisque je le sais, je le sens dans mes tripes,
si j'y ai revu le jour, je pourrai y mourir.
Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan
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