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Nos délires réfléchis

Publié le

Tes yeux dans les miens. Je ne sais plus. Où sont les tiens. Où sont les miens.
Comme toi qui me regardes dans les yeux, je te regarde dans les yeux.
La confusion s'installe. Je te regarde dans les yeux. Je me regarde dans les yeux.

Ce sont les mêmes cils, longs et noirs, recourbés, sur des iris sombres et luisants,
et la même inquiétude, le même étonnement, et l'émerveillement.
Si bien que, comme toi, face au miroir, lorsqu'il me faut dans ma salle de bains,
me raser, me coiffer, ou me brosser les dents, il m'arrive de croiser mon regard,
avec la sensation de croiser le tien, et c'est une drôle d'impression, troublante,
de te voir dans la glace, de t'apercevoir soudain dans mon propre reflet.
Nous ne sommes pas jumeaux. Nous ne nous ressemblons pas.
Et pourtant l'illusion est tenace. La superposition. La vision de l'esprit.
Le miroir réfléchit ce que je veux y voir. Celui de ma salle de bains. Celui de tes yeux.
Et il m'arrive de me regarder dans la glace, surpris, captivé, lorsque c'est toi que je vois,
toi qui me dévisages et me souris, l'espace d'une seconde, dans un délicieux frisson.
Il me suffit de fermer les yeux pour retrouver l'exactitude de tes traits.
Ta bouche. Ton nez. Les grains de beauté. L'implantation des cheveux.
Le parcours des mâchoires. Le lobe de l'oreille. Tout est précis. Adorable et aimé.
Aimable et adoré. Quand j'ouvre cette image devant mes yeux sur l'oreiller, souvent,
au moment de chercher le sommeil, aux minutes des prières ou des moutons à compter.
Ma tête tournée sur ton côté, bien que vide, ma joue sur le drap, je te contemple encore.
Je te vois me sourire et me manger des yeux. Me dévorer du regard. En entier.
Et nous sommes toi et moi pris dans cette pulsion aussi cannibale que narcissique.
Nous sommes deux être autonomes. Mais habités l'un par l'autre. Investis. Possédés.
Connectés. Reliés par autant d'espoirs différents que d'espérances communes.
Tu me confies un soir qu'il t'arrive de me voir dans ton miroir.
Qu'il t'arrive de voir mes yeux à la place des tiens, mon sourire à la place du tien.
Et c'est un autre frisson qui parcourt ma peau quand je sais qu'il m'arrive la même chose.
Ma main vient prendre la tienne. Ta main dans la mienne. Le sang communique.
La chaleur. L'énergie. L'émotion. A travers la chair de nos doigts. De nos paumes.
Et à nos baisers profonds, en effet, il est difficile de distinguer qui embrasse l'autre.
Comme aux regards échangés, on ne sait plus de ces deux bouches mêlées
à qui appartient l'une, à qui appartient l'autre, quand nous ne sommes plus deux
mais plus qu'un seul et unique organisme.
Tu vas te rhabiller et quitter la chambre. Quitter l'appartement.
Et je sens déjà physiquement qu'il me manque une part de moi-même.
Que je regarde s'éloigner dans la rue depuis mon premier étage, à hauteur de platane,
avec l'assurance étrange mais catégorique que la distance ne menace rien de notre unicité.
En ton absence, je sens perpétuellement qu'il manque un vêtement, un accessoire,
quelque chose qui fait défaut, quelque chose pour mon confort et ma tranquillité,
qu'il me manque un détail pour parfaire mon bonheur, accéder à sa perfection.
Il manque un bout de moi, cette pièce du puzzle que tu cherches pour compléter ma personne,
achever mon portrait, ma représentation, cerner mon personnage et l'homme que je suis.
Il semble parfois que tu aies du mal à me comprendre tout à fait, qu'il y ait parfois
quelque chose qui t'échappe, cette pièce manquante au puzzle que tu fais de moi-même,
et la chercher pour toi revient à chercher son téléphone mobile pendant que l'on s'en sert,
quand il arrive en parlant avec un ami au téléphone qu'on cherche le portable collé pourtant
à son oreille, ou revient à chercher ses lunettes quand on les a déjà sur la tête ou sur le nez,
car tu es, toi, la pièce manquante du puzzle, quand tu n'es pas avec moi, tu es ce coin de ciel
qui ne peut compléter le tableau que quand tu me rejoins, le puzzle est complet seulement
lorsque nous sommes ensemble, à ce moment où je peux enfin être pleinement moi.
Dans tes yeux. A nos bouches. L'un contre l'autre. L'un et l'autre. Un seul corps.
Je te laisse partir et partir avec toi une part de moi-même. Même sans inquiétudes.
Puisque je sais que tu reviendras finir tout ce ciel bleu qu'il manque à mon image.
Parachever l'espace qui n'a plus de limites lorsque nous sommes deux.
A distance, tu as cette impression que quelque chose cloche chez moi,
que quelque chose est bancal, et tu es la seule réponse à tes doutes ou interrogations.
Quand nous sommes à distance en effet ce qui te manque pour me comprendre
est précisément ce qui me manque pour être complet ou complètement moi-même. Toi.
Et si ma loyauté, ma fidélité, ma sincérité, peuvent de temps en temps te paraître suspectes,
tout peut devenir logique, imparable, lumineux, transparent, si tu parviens à admettre
que tout ce qui est bizarre dans mon comportement n'est motivé que par une seule chose,
que tout ce qui est inexplicable devient parfaitement cohérent si tu parviens à y croire :
je n'aime que toi, je suis amoureux de toi, totalement, parfaitement amoureux de toi.
Aussi dingue que cela puisse te paraître. C'est la seule explication rationnelle.
Cette pièce de ciel bleu que tu cherches parfois, tu la trouveras dans ton miroir.
En te découvrant, debout, face à toi-même. Toi qui es ma pièce manquante.
Puisqu'à notre complicité, il y a la complétude. En plus de la confiance.
Et notre jumelage n'existe pas tant à ce que nous sommes qu'à ce que nous voulons.
Quand toi et moi avons compris très tôt que nous cherchions la même chose.
Que nous espérions la même chose d'un autre que nous-même. Et d'une histoire.
Que nous parvenons à écrire ensemble, le plus naturellement du monde,
aux valeurs, aux angoisses, aux phobies et aux idéaux que nous partageons,
aux espoirs secrets et souvent déçus qui ont su nous réunir pour vaincre la fatalité,
avoir notre revanche, et faire triompher ensemble ce à quoi nous tenions.
Je te regarde mon amour et c'est moi que je vois, l'enfant que j'ai été, le jeune homme,
qui gagnent enfin avec toi ce qu'ils avaient rêvé et cherché, ils savourent leur victoire,
quand je vois dans tes yeux l'émotion de quelqu'un qui a trouvé la paix.
Je me regarde ensuite et c'est toi que je vois. L'enfant que tu as été. Le sourire carnassier.
Celui que l'on a lorsqu'on arrache son dû, le succès, la conquête, ou sa réparation.
Je te vois comme l'enfant qui triomphe de toutes ses galères et de toutes ses torpeurs.
Ce n'est pas une bataille parmi d'autres mais la guerre gagnée et la paix négociée.
La paix avec toi-même. Ton présent. Ton passé. Et je goûte au repos avec toi.
Je t'embrasse sur la bouche et je m'embrasse moi-même, je me roule des pelles,
et je te caresse aussi sûrement que je me caresse moi, en prenant soin de toi.
En t'aimant, toi, toi qui me rends aimable, c'est moi que je parviens à aimer.
Et même s'il m'arrive aussi de douter de l'amour que tu me portes,
ou de douter que je puisse véritablement mériter cet amour, puisqu'il s'agit de cela,
en te faisant confiance je peux mécaniquement retrouver ma confiance en moi.
Je veux croire que tu m'aimes et que tu as tes raisons de le faire.
Même si elles m'échappent. Même si je ne les comprends pas.
Et dans l'adoration, la dévotion, nourries par notre passion amoureuse,
se libère aussi une part de gratitude et de reconnaissance.
Je me suis retrouvé en te découvrant. Je me suis trouvé en te rencontrant.
Et je ne suis plus entier qu'au milieu de tes yeux, de tes bras, de ta bouche.
Où j'ai pu me sauver à cet instant sublime où je pouvais renaître.
Où je pourrais aussi, aussi sereinement, vieillir et disparaître.
Puisque je le sais, je le sens dans mes tripes,
si j'y ai revu le jour, je pourrai y mourir.

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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Et la nuit en écrase

Publié le

Le jour fait sa lumière d'écran dans les noirceurs. Cette lumière blanche.
Qui monte de partout. Cette lumière grise. Qui avance. Se propage.
Et moi contre la nuit, j'écrase une mine sur le papier,

comme le guitariste écrase ses doigts sur les cordes de sa guitare,
comme la danseuse écrase ses pointes sur le parquet du studio de danse.
Quand il faut broyer une part de soi-même pour en tirer quelque chose.
Sacrifier de notre temps. Ce temps qui n'est autre chose que nous. Sacrifiés avec lui.
Pour en extirper ce qui lui donnera du sens. Une forme de grandeur. Un peu de dignité.
J'écrase la mine d'un crayon dont je ne me sers plus que pour dessiner. J'essore le carbone.
Sur un petit écran. Cristaux liquides. Pour m'y broyer les os. Les dents. Ou si peu.
Il faut souffrir pour obtenir un début de passage. Un chemin. Parvenir à ses fins.
Pour transformer le monde. Se reconstituer. D'un matin à un autre. Souffrir ou travailler.
Et seule notre volonté, ce désir monstrueux d'arriver quelque part, transcende la douleur.
En fait quelque chose de beau. Quelque chose de juste.
J'écrase mes cigarettes dans le cendrier, comme j'écrase mes mains dans mon ordinateur.
Et rien ne s'écrase sans mal. Celui qu'il faut pour changer la donne. Celui que l'on se donne.
Pour être heureux d'avoir fait quelque chose. D'avoir relevé le défi de l'orgueil.
Ecraser le vide et l'inutile. L'absurde et l'éphémère. A s'écorcher les mains.
S'y blesser jusqu'au sang. Mutiler l'insomnie jusqu'à ce pansement que peut être l'aurore.
Lorsque je m'y essouffle. Lorsque je m'y écrase enfin. Heureux. A bout de forces.
Avec comme trophée la rançon de ma peine. Qui n'était pas gratuite.
Les efforts ont payé et je peux m'endormir.

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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VIH dans le 66

Publié le

Au Dispensaire de Perpignan, géré par le Conseil Général des Pyrénées-Orientales,
demeure une équipe à la disposition de la population au Service Prévention C.D.A.G.*
constituée autour du Docteur Jocelyne Verdier qui ne démérite pas.

Entre autres choses, le dépistage gratuit et anonyme du VIH y est donc toujours possible.
L'accueil est chaleureux, souriant, attentif, humain pour tout dire, et l'on prend ici le temps
de vous expliquer les choses, de répondre aux questions, de faire de la pédagogie.
On peut ainsi vous faire une sérologie complète (HIV/Hépatites/Syphilis) sans ordonnances,
vous rappeler les bases de la prévention, quelles sont les MST et leurs symptômes,

et vous repartirez au besoin avec des préservatifs.
Si je suis ravi qu'un tel service existe, je suis consterné par ce que m'apprend une infirmière.
Il semblerait qu'il y ait une recrudescence de l'épidémie du VIH dans la communauté gaie
des Pyrénées-Orientales, suite à un relâchement de la prévention sans doute, à vérifier,

et de l'usage du préservatif. Je demande alors quelles en sont les raisons.
L'infirmière m'explique que le département manque d'établissements spécialisés,
de lieux sécurisés, clubs/saunas, qui favorisent des rencontres et rapports protégés.
J'avais observé, certes, que le nombre de bars et clubs gays avait diminué dans la région.
Pour ce que j'en savais, moi qui ne sors plus du tout la nuit depuis mon retour à Perpignan,
il semblait qu'outre le club bien connu d'Argelès-sur-mer qui n'avait pas fermé ses portes,

il n'y avait plus pour les homosexuels du département que l'UBA et quelques lieux en ville,
plus gay friendly pour la plupart que véritablement gay, dont un sauna, tout de même,
réservé aux hommes, l'Equateur, près de la gare, dans le quartier St-Assiscle.
Perpignan a toujours été une petite ville de province dont les gays devaient le plus souvent
faire le voyage en Espagne, aller jusqu'à Barcelone, Toulouse ou Montpellier pour faire la fête.

Je retrouvais une ville dont le parc fameux du Palais des Congrès avait été fermé, ou purgé,
et l'on m'informa que la drague en plein air, toujours effective au Bocal du Tech,
se faisait dorénavant au Serrat d'en Vaquer. Mais bien sûr, il n'y a, dans ces derniers lieux
de rencontre en particulier, sauvages et clandestins, aucun moyen de contrôler ou maîtriser

la progression du virus lorsque la prévention n'y peut être réellement organisée.
Pas plus qu'à l'autre moyen pour les homosexuels du département de se rencontrer qui est,
naturellement, le recours à internet, qui permet les rencontres à domicile en toute discrétion.

Ainsi, par rapport à la population de mon département qui a beaucoup augmenté, et donc,
à la population homosexuelle qui a proportionnellement augmenté avec elle, il semble
que les lieux fermés et sécurisés manquent affreusement pour espérer contenir l'épidémie.
La prévention reste pourtant diffusée, malgré tout, dans les établissements scolaires bien sûr,
comme dans les médias, même si de manière sans doute insuffisante, et pourtant, l'inquiétante

recrudescence du Sida impose ici une réaction des pouvoirs publics et des associations.
Enfin, j'attire l'attention de qui voudra sur le cas précis de la communauté gitane.
Les homosexuels gitans étant fermement exclus de leur communauté pour la plupart,

des associations comme le Refuge, dont une antenne a été ouverte à Perpignan l'été dernier,
auront à trouver de l'aide, d'où qu'elle vienne, pour recueillir les jeunes chassés de chez eux,
les prendre en charge, quand nous ne pourrons pas compter sur les églises évangéliques,

je le crains, pour promouvoir la tolérance sur les questions d'homosexualité dans les familles.
Il ne s'agit pas d'une action communautariste, je suppose qu'on le comprendra, quand il s'agit
d'une part de santé publique, lorsque bien des homosexuels ont des rapports hétérosexuels,
et inversement, que la maladie ne concerne pas la seule communauté gaie, ici comme ailleurs,

quand il s'agit aussi de protéger nos enfants, quelle que soit leur sexualité, homos ou pas,
de les informer de risques encourus à certaines pratiques, quand rien n'est condamnable
entre adultes consentants, mais qu'il y a des maladies et des modes de contamination,

ou de transmission, même entre hétérosexuels, qu'il faut connaître,
pour mieux s'en préserver.

 

* C.D.A.G : Centre de dépistage anonyme et gratuit

 

- A Perpignan :

25 rue Petite la Monnaie 66000 Perpignan

04 68 51 60 83

 

- A Prades (Maison sociale du Conflent) :

32 avenue Pasteur 66500 Prades

04 68 96 68 00

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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De l'hôtel aux Encants

Publié le

L'hôtel Generator est ce genre d'établissements dont se régale cette population de trentenaires,
geeks, internationaux, de yuppies de la mondialisation, polyglottes, anglophones avant tout,
qui a l'habitude de descendre partout dans le monde dans ce même type de lieux, des adresses,

des hôtels faits pour ces jeunes actifs sans frontières qui voyagent en plus d'être hyperconnectés.
Asiatiques, Européens, Américains, qui se partagent les aéroports des grandes métropoles,
et les lobbies de ces complexes branchés et éco-responsables, pour altermondialistes citoyens,
qui préféreront se déplacer dans Barcelone comme à New York ou Sydney plutôt en vélo
qu'en grosses berlines ou qu'en métro, trop habités d'une bonne conscience écologique
pour se laisser aller aux facilités vulgaires que leurs permettraient leurs moyens en vivant
comme les nouveaux riches d'un ancien monde qu'ils combattent et cherchent à changer,
et trop snobs à la fois pour se mêler à des classes moyennes locales dont ils ne font pas partie.
Sortis du TGV à la gare de Sants, mon amie Laetitia et moi prendrons pourtant le métro
pour émerger à la station Diagonal, la plus proche de cette adresse où notre camarade,
commercial d'une firme internationale, a fait la réservation depuis l'Afrique du Sud par internet.
L'immeuble discret, assez élégant, se dresse sur Corsega. Nous y entrons pour nous y annoncer.
Il n'a pas le côté tapageur de bien des hôtels qui ont pullulé dans le centre-ville de Barcelone
depuis le début des Années 2000, pour accueillir les nomades nantis de la mondialisation,
ces établissements qui ressemblaient ici à ceux qui fleurissaient ailleurs dans la même période,
à Montréal, Paris ou Hong Kong, avec leur lot d'orchidées et de galets polis, partout les mêmes,
les chemins de feu et le bambou, entre autres codes ou gadgets suffisant à faire une déco,
dont certains furent largement recyclés plus tard dans des émissions populaires de télévision.
L'ère du zen et de l'idolâtrie du Bouddha sous toutes ses formes semble enfin être derrière nous,
Buddha Bars, restaurants, avec musique lounge, devenus finalement aussi ringards désormais
que les Hard Rock Cafés, n'attirant plus, dix ans plus tard, qu'une population à la traîne,
celle qui suit le mouvement avec deux trains de retard, quand les tenants de la mode sont partis,
et à cette première phase de globalisation, une seconde succède, plus sobre, plus politique aussi,
avec son culte du recyclage et de la récupération, faisant la synthèse du commerce équitable
et du développement durable, lorsqu'ont grandi ensemble, le temps de la décennie passée,
l'influence de la Chine et la théorie du réchauffement climatique.
Une chose ne change pas. Beaucoup font encore la fête en Thaïlande ou à Bali.
Et bien des mixtures à boire ou à fumer persistent pour ceux qui prétendent être cools.
La jeune femme néo-baba à la nuque et aux tempes tondues prévient notre ami de notre arrivée
depuis la réception, sourit sous les anneaux cuivrés de ses piercings, et nous disparaissons déjà,
grâce à notre carte magnétique, dans l'ascenseur réservé aux chambres du sixième étage.

Nous retrouver à Barcelone tous les trois était un rite.
L'été où Laetitia et moi avions rencontré Arnaud, alors barman d'un club à la mode,
nous n'avions pas manqué de l'inviter à se joindre à nous pour un séjour en Espagne,

dans la maison de famille de Castelldefels dont j'avais les clés à l'époque.
Nous avions fait la fête ensemble et notre tournée des grands ducs dans l'Eixample
et sur le port olympique avant de nous retirer dans la bâtisse trônant dans sa pinède.
Les garçons ivres-morts. Laetitia avait conduit pour nous ramener vivants à la maison.
1998. Ce fut notre premier week-end. Arnaud nous retourna l'invitation en suivant.

Il faisait ses études à Rennes et nous allions le retrouver chez son père en Bretagne.
Un séjour à Dinan, Dinard, St-Malo. Quelques jours avant mon départ pour le Québec.
A la sortie de cet été, Arnaud s'apprêtait à s'installer à Hong Kong, et moi à Montréal.
Et nous allions rester en contact. Quand Laetitia et moi allions même le rejoindre en Chine.
Laetitia depuis Perpignan et moi depuis le Canada. Pour un séjour mémorable en Asie.
Depuis Hong Kong, point de ralliement, nous partirions passer des vacances à Bali.
Précisément. Tous les trois. Quand quelque chose s'était manifestement noué entre nous.
Barcelone en effet allait rester une destination privilégiée pour la petite équipe.
Après de nombreux déménagements et changements de situations, le trio restait soudé,
et se recomposait régulièrement à Paris, Perpignan comme dans la métropole catalane.
Ils sont nombreux les hôtels où nous sommes descendus ensemble à Barcelone.
Y compris dans la courte période où je résidais sur place, en 2004.
Puisqu'ils m'ont rejoint notamment à la résidence le Rembrandt de la calle Canuda,
où j'avais trouvé refuge avec la personne qui partageait ma vie à l'époque.
Cela faisait quelques temps cependant que nous n'avions plus organisé ce type de week-ends.
Laetitia était devenue maman. J'étais devenu pauvre. Et Arnaud s'impatientait un peu.
Nos échappées lui manquaient et il prit l'initiative de nous réunir à nouveau en Espagne.
Parce que c'était Barcelone et parce que c'était eux, il était impensable de décliner l'invitation.
Et chacun avec nos raisons, chacun avec nos histoires, nous allions nous régénérer ensemble.
Laetitia tenait à voir le marché aux puces recommandé dans l'article d'un magazine.
J'avais la mission de les conduire aux Glories, chose aisée puisque nous étions pratiquement
sur la Diagonal qu'il suffisait de descendre, quand j'étais censé être celui qui connaît le mieux
et la ville et son plan, ravi d'être utile et de redécouvrir le site, avec eux, dans mon élément.
Nous allions découvrir ensemble Els Encants et sa toiture de miroirs brisés hallucinante,
au pied de la toujours phallique tour Agbar de Jean Nouvel, dans ce quartier en développement
où nous n'allions jamais lorsque j'étais enfant puisqu'il ne présentait rien d'autre à l'époque
que de vieilles friches industrielles, avant de prendre un tramway pour le parc de la Ciutadella.
Profiter de la chaleur du soleil et de notre amitié. Au cœur de l'histoire de ma vie.
De ma constitution. Et de ma propre essence.

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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Une frontière de moins

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Sants n'est pas une grande gare. Mais déjà, l'électricité de la ville y est sensible.
C'est cette cité. Où je suis toujours bien. Seulement bien. Quel que soit le contexte.
Et un jour de baptême. Même pour moi qui connaît la ville depuis que je suis gosse.

Qui l'ai vue évoluer et se transformer au cours de mes propres évolutions et transformations.
C'est une première. L'arrivée en TGV. Depuis la France. Enfin. En décembre 2013.
Après des décennies de changements d'essieux à Portbou des voyages en Talgo.
Après des décennies de trajets en voiture, lorsque c'était le moyen de transport le plus simple.
1h20. Plus rapide qu'en bagnole. Et un seul regret peut-être. Que l'on trouvera paradoxal.
Le regret qu'il n'y ait aucun signal, même ou bien que symbolique, du passage de la frontière.
L'écartement des rails jusqu'ici n'était donc pas le même côté français et côté espagnol.
Pas du fait de Franco. Mais du fait du traumatisme de l'invasion napoléonienne.
Quand le train s'est imposé à l'Espagne comme partout en Europe à la fin du XIXème siècle,
les conquêtes de les violences de l'Empire des Français du début n'étaient pas si loin.
Le Talgo, en effet, permettait de rester à bord du train alors qu'on s'occupait d'adapter l'attelage
aux standards du pays frontalier pour pouvoir y pénétrer et continuer son périple.
L'Espagne est entrée dans la CEE en 1986. Elle avait ratifié le traité de Maastricht avec d'autres,
en cette année de sacre que fut 1992, dans l'Europe des 12 qui l'avait largement subventionnée,
fêtant à la fois les Jeux Olympiques de Barcelone, l'Exposition Universelle de Séville, et enfin,
rien de moins que les 500 ans de la découverte de l'Amérique par Christophe Colomb.
Ce pays n'est plus un nouvel arrivant depuis longtemps. Et même s'il n'a pas fait partie
des six membres fondateurs, contrairement à l'Etat voisin ou à celui d'en face,
il a connu toutes les étapes de la construction européenne et a été le plus bel exemple
de succès et de réussite d'intégration à l'Union Européenne, illustrant mieux que d'autres,
avec brio et panache, l'intérêt gagnant-gagnant d'une telle opération,
pour l'adhérent comme pour le reste de la communauté.
Mais voilà. Je sors de la gare de Sants en m'étonnant de ce petit détail.
Longtemps après la signature de l'accord de Schengen et la suppression effective des frontières,
la liaison Barcelone-Paris était toujours entravée par les Pyrénées et des lenteurs politiques.
Voici que le réseau ferroviaire s'uniformise enfin. Et je veux m'en émerveiller aujourd'hui,
en ce jour où je fais enfin ce premier trajet direct à grande vitesse entre Perpignan et Barcelone.
M'étonner et m'émerveiller encore avant de ne plus y songer dans l'indifférence de l'habitude.
Déjà, au prochain aller-retour, je trouverai ça normal et naturel. N'y penserai même plus.
Aujourd'hui, je sors sur le parvis pour embrasser ma ville fétiche, avec un mélange acrobatique
de consternation et de soulagement, qui est celui de l'homme de mon âge, mais qui ne dérange
en rien l'ivresse et l'euphorie de l'individu qui retrouve les sensations heureuses de son enfance.
Le gosse retrouve sa lumière, ses sirènes de police à l'Américaine, ses churros et ses fritures,
se moquant bien des considérations politiques de l'adulte et de ses raisonnements.
La langue chante partout dans ses oreilles. Les langues devrais-je dire puisqu'il y en a deux.
Le castillan. Le catalan. Qui sonnent comme une caresse en le renvoyant aux vacances d'été.
A la sensualité des plages et des pinèdes, de la Méditerranée, et de la chaleur sur la peau.
Les odeurs mêlées créent un parfum unique que je reconnaîtrais entre mille. C'est ma ville.
Désormais plus proche que jamais. A 1h20 de la gare de Perpignan.

Désormais la liaison rapide est possible. Par le rail. Mais un signal qui ne vient pas du train,
m'indique cependant le moment où nous passons d'un pays à un autre. Il vient du téléphone.
Alors que filer dans un TGV vers Barcelone est finalement devenu une évidence,

les réseaux téléphoniques resteront plus longs que les réseaux ferroviaires à s'uniformiser.
Ce bon vieux train, technologie non plus du siècle dernier mais de celui d'avant, se révélait
plus européen et donc plus moderne que ce fichu phénomène mondial de la téléphonie mobile.
Certes, on fait en 1h20 ce qui prenait 4 heures avec un Talgo pour faire le même parcours,
certes, les dernières traces des frontières terrestres disparaissent avec la grande vitesse,

et pourtant, téléphoner de Paris à Perpignan, distants de 800 kilomètres, coûte toujours
moins cher que de téléphoner de Barcelone à Perpignan distants de 200 kilomètres.
On peut se rapprocher encore. Encore plus près. D'un versant à l'autre du col du Perthus,
vous n'aurez plus le même opérateur téléphonique et changerez étrangement de réseau.
Ce que les compagnies nationales ont consenti, dans l'entretien comme l'exploitation
commerciale des réseaux ferroviaires, il semble que celles de la téléphonie et de l'internet
n'y soient pas encore prêtes, accrochées à leurs monopoles nationaux.
Ainsi, Vodafone ou Movistar prennent le relais de Bouygues ou SFR, ce qui en soi
ne serait pas un problème pour le consommateur si la tarification ne s'en trouvait changée.
Les pays de l'Union Européenne devraient-ils encore s'inscrire dans les pays concernés
par les forfaits internationaux ? Il semble que ce soit encore dans l'intérêt de beaucoup.
Mais certainement pas dans celui des consommateurs qui paient toujours trop cher.
Je sais qu'à Bruxelles et Strasbourg des technos y travaillent, que l'on tente de faire converger,
ici aussi, les intérêts nationaux pour l'intérêt général européen et donc des citoyens de l'Europe,
lorsque l'idée serait d'avoir quelques grandes compagnies transnationales pour tout le continent.
La France en a autant pour 60 millions d'habitants que les Etats-Unis d'Amérique.
Chaque Etat européen en compte approximativement le même nombre, ce qui rend difficile,
pour ne pas dire ubuesque, l'harmonisation du réseau européen.
Cela aussi, je le sais bien, viendra un jour. Nous n'avons déjà plus besoin d'un passeport
ni de nous arrêter pour aller d'un pays à l'autre, lorsque je suis assez vieux pour avoir connu
une époque bien différente. Et, après s'être engraissés aussi longtemps que possible,
les opérateurs accepteront pour la téléphonie comme le net de réduire leurs marges,
avec la réorganisation du marché européen qui s'impose et se fera tôt ou tard.
Mais bien sûr, c'est parce que je suis enfin à bord d'un TGV direct Perpignan-Barcelone,
que cette idée me traverse l'esprit. Le signal du changement de réseau, à bord d'un Talgo,
sur quatre heures de voyage, paraissait naturellement moins archaïque.
Désormais, le progrès, vite assimilé, sur le transport terrestre et physique des personnes,
ringardise cruellement le retard qui demeure dans d'autres voies de communications.
Et je souris en pensant que ce sont les plus récentes qui sont les moins courageuses.
Qu'elles profitent de leur âge d'or pour faire leur beurre. Et nous en reparlerons.
Le train arrivé en gare de Sants, je retrouve mon damier catalan allongé sur la côte.
Les perspectives new-yorkaises du plan à angles droits de l'Eixample.
Même avec 4 heures de Talgo, il m'arrivait de faire l'aller-retour dans la journée,
à cette époque heureuse où j'avais deux adresses, et j'imagine les possibilités nouvelles.
Je dois d'abord gagner l'hôtel sur Corsega. Tout au bord de Gracia que j'adore.
Qui, comme Montmartre à Paris, est encore un village avant d'être un quartier.
Je vais gagner ma chambre et passerai plus tard calle Canuda. C'est un pèlerinage.
Peut-être aurai-je l'occasion aussi de passer sur la Rambla de Catalunya,
où j'ai eu une vie.

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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Paris Barcelone

Publié le

Marcher jusqu'à la Porte Maillot. Il fait nuit. Le jour ne s'est pas encore levé.
Mon bon vieux sac de voyage sur l'épaule. Je marche trop vite pour le faire rouler.
Il fait un froid de canard mais l'exercice physique, soutenu, parvient à m'en protéger.

J'ai quitté mon 18ème arrondissement avant l'aube pour traverser le 17e.
Prenant rues et boulevards à vue de nez jusqu'à la tour m'indiquant le Palais des Congrès.
Une gare routière où j'attends un autobus dans la brume après avoir pris mon billet.
Un aller pour Beauvais. La situation est trompeuse. Je sais. C'est difficile à croire.
En fait, je vais à Barcelone. Retrouver mon frère et mon beau-frère. Beauvais-Gérone.
Où il me restera à rejoindre la gare depuis l'aéroport pour prendre un train régional.
Cela ressemble à une expédition. Quand il était si simple autrefois d'aller à Barcelone.
Le budget ne me permet pas de prendre un vol direct depuis Paris.
Ce qui explique ma présence de nuit dans ce quartier sinistre qui me rappelle Montréal.
La gare routière à Berri-UQAM et son petit Dunkin' Donuts pour partir à New York.
Le froid et le brouillard de décembre sur Paris m'aident à superposer les images.
Tout comme l'architecture du Concorde Lafayette qui brandit son petit gratte-ciel.
L'autobus triste à pleurer qui m'emporte dans le périphérique me renvoie aussi dix ans plus tôt
dans les échangeurs québécois où je m'arrachais le ventre à partir pour Mirabel ou Dorval.
Je pars à l'aube pour Beauvais où je n'ai jamais mis les pieds. Le climat est exotique.
Il me rappelle le Canada quand c'est en Catalogne que je vais. Tout est brouillé dans ma tête.
Je n'ai pas les bons souvenirs en bouche. Quand je devrais revoir mes pins et mes plages.
Penser à la lumière de l'été de Castelldefels ou de la Costa Brava. Retrouver ces sensations.
Je sais que tout me reviendra instantanément dès que j'aurai posé le pied à Gérone.
Aller à Barcelone n'était pas ce jour-là une mince affaire. Il y eut certes plus simple.
Quelques mois plus tôt encore, un aller simple depuis Orly m'avait paru plus évident.
A l'aéroport déjà, embarquer pour l'Espagne commençait à devenir quelque chose de concret.
Je serai bientôt avec Jean-François et Luc dans notre petit hôtel de la calle Princesa.
A pied. Rue du Square Carpeaux - Porte Maillot. En bus. Porte Maillot - aéroport de Beauvais.
En avion. Beauvais - Gérone. En bus. Aéroport de Gérone - gare de Gérone. Et enfin, en train :
Gérone - Barcelone. Rien que ça. Pour passer deux jours et une nuit.
Avant de rejoindre mon père à Rosas et de fêter Noël en famille.
Sur le tarmac catalan, je sors de l'appareil dans un autre état d'esprit. C'est un autre logiciel.
Une autre vision du monde. La lumière est différente. Je retrouve la mienne. C'est chez moi.
Je respire des parfums familiers. Les pinèdes bien sûr. La végétation méditerranéenne.
J'ai oublié le Québec. Le trajet qu'il reste à faire devient dérisoire. J'ai fait le plus gros.
Côté espagnol, je suis déjà à destination.

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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L'hiver est doux

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" Une petite pièce pour manger s'il vous plaît ?...
- Non, désolé...
Des cailloux. J'ai qu'à manger des cailloux !... "

Le regard est celui d'un homme qui n'a pas dormi ou ne peut plus dormir.
Heureusement, l'hiver est doux.

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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Bompas 2

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Une première grille. Un portail ce qu'il y a de plus classique. Au bout du chemin.
Pour fermer le passage privé. Au bout de la rue du château d'eau de Bompas.
Un peu à l'écart du village. Au milieu des vignes qui subsistaient dans le secteur.

Un lotissement résidentiel aux grandes parcelles arborées. Luxuriantes.
On ne voit pas les maisons de la rue. On les devine. Elles sont cossues.
Papa avait acheté ce terrain avec un collègue de travail. Un champ d'abricotiers.
Nous en avions gardés quelques-uns dans le carré du potager, comme témoins,
comme vestiges du lieu et de son histoire, derrière la maison qui dominait le jardin.
Sur ce même terrain, les deux amis avaient construit chacun leur résidence principale. 
2000 m2 pour les Latger. Sur lesquels mon père allait bâtir son étrange navire.
Nous résidions encore avenue François Cassagnes. Dans la petite maison.
La maison trois faces où j'ai vécu les dix premières années de ma vie.
Ce terrain était une opportunité. Celle de construire plus grand. D'être plus à l'aise.
Mon frère et ma sœur avaient grandi. J'étais le petit dernier. Nous étions cinq.
Et mes parents nous imaginaient nous mariant tous et faisant chacun des enfants.
La petite maison était décidément devenue trop petite. Il fallait changer d'échelle.
D'autant que les parents de mon père vieillissaient. Côté maternel, ce n'était pas un problème.
La famille de maman était une famille nombreuse, une famille espagnole, une vraie famille,
et personne ne s'inquiétait du sort de la grand-mère qui échapperait forcément à la solitude.
Il y avait une sœur de ma mère, célibataire, vieille fille, qui vivait avec elle et s'en occupait.
Côté paternel, c'était plus délicat. Mon père était fils unique. Qui s'occuperait de ses parents ?
Il était impensable de les coller dans une maison de retraite le jour où ils ne pourraient plus
subvenir à leurs besoins, être autonomes, pour deux raisons : d'abord parce que ce n'était pas,
à l'époque, complètement passé dans les mœurs, même si des établissements commençaient
à fleurir ici ou là, les familles s'organisaient encore autrement, ce n'était pas encore la norme,
ensuite parce que ce n'était pas imaginable pour mes parents, et pour ma mère en particulier.
Mon père était moins catégorique. Notamment parce qu'il n'avait pas spécialement d'affection
pour ce couple qui l'avait conçu, mis au monde et vaguement élevé, quand il était, enfant,
le plus souvent confié à une tante pour qui il a montré bien plus d'attachement.
C'est ma mère, en fait, avec sa conception espagnole et j'allais dire catholique de la famille,
ou plus sûrement méditerranéenne, qui pensait véritablement à l'avenir de ses beaux-parents,
avec un sens admirable du sacrifice et beaucoup d'empathie. Les choses furent ainsi décidées.
La nouvelle maison devait être assez grande pour recevoir les trois familles que nous,
les trois enfants, ne manquerions pas de fonder, lorsque nous viendrions, régulièrement,
leur porter des petits-enfants qu'ils espéraient nombreux, et pour accueillir à demeure,
dans un appartement privé, indépendant, avec chambre et salle de bains, au rez-de-chaussée,
un peu à l'écart, les parents de papa quand ils seraient incapables de rester seuls à Toulouse.
Mon père avait déjà dessiné la petite maison trois faces où nous habitions.
Comme il avait dessiné la maison de la plage de la rue des Frégates à Ste-Marie-la-mer,
où nous prenions chaque année nos quartiers d'été, en août et septembre, invariablement,
au retour de nos vacances rituelles à Barcelone tout le mois de juillet.
Il dessinerait donc la nouvelle villa, sur un terrain plus vaste qui pouvait laisser libre cours
à son imagination et à sa créativité, et j'ai le souvenir de tous les papiers calques, déroulés,
étalés, comme de la maquette extraordinaire qu'il avait réalisée avec du polystyrène et du carton
dont les cannelures apparentes imitaient parfaitement les grands pans de toitures.

Il y avait ce premier portail à deux battants, volontairement sobre et sans fioritures.
Le plus discret et ordinaire possible. Simplement fonctionnel. Avec ses barreaux simples.
Qui fermait le chemin sur la portion de rue qui menait au château d'eau.

Un espace où bien des badauds égarés devaient faire demi-tour quand c'était une impasse.
Que nous partagions avec l'ami de mon père qui y avait son propre portail et sa propre allée
pour accéder à la maison bâtie sur le fond de la grande parcelle commune aux deux familles.
Nous devions faire un premier stop pour ouvrir cette première grille, avant de continuer,
en faisant crisser sous les pneus de la voiture un long tapis de pierre concassée.
Les éclats de pierres un peu jaunes qui par milliers constituaient ce gravier étaient couverts
par endroits d'une fine pellicule de poudre brune comme celle du chocolat sur le tiramisu.
L'allée longeait un long mur gris incurvé qui gagnait en hauteur à mesure de la progression.
Le gris ciment et son aspect brossé lui donnaient une allure à la fois andalouse et industrielle.
C'était une murette d'abord qui devenait par paliers, en approchant de la maison, un véritable
mur de soutènement, quand le jardin, dénivelé, finissait plus haut que la chaussée.
La maison était bâtie sur un monticule artificiel permis par toute la terre sortie à grands coups
de pelle mécanique au moment de l'excavation nécessaire à la réalisation des fondations
et d'un dédale fantastique de sous-sols dont mon père avait le secret. Ces montagnes de terre
furent terrassées, aplanies, pour y créer les courbes sensuelles et verdoyantes d'un gazon
digne d'un parcours de golf, dominées par la maison, au sommet, et son unique pente de toit,
sur toute sa largeur, qui prolongeait la perspective, vue d'en bas, en donnant cet effet pensé
de rampe de lancement vers le ciel. La bâtisse et son jardin faisaient corps. Harmonieusement.
Mon père a toujours été fasciné par les habitations troglodytes. Et il prit un certain plaisir
à encastrer partiellement la maison dans la terre, comme si elle en sortait.
Aux étages classiques, papa préférait le concept de demi-niveaux, distribués en quinconce,
pour optimiser l'espace sur une même hauteur, concept déjà utilisé dans la première maison.
Ainsi, le rez-de-chaussée de notre nouvelle adresse était en fait à hauteur d'un demi-étage.
La voiture suivait le virage que faisait le chemin pour s'arrêter devant la cour et l'entrée,
marquées par un second portail beaucoup plus impressionnant, fait de grosses piles bâties,
du même gris ciment du mur de soutènement qui était aussi le gris de toute la maison.
Je ne sais où mon père avait trouvé ce portail. J'ai dû le savoir. Je ne m'en souviens plus.
Ce n'était ni chez un antiquaire ni chez un brocanteur. Un contact de boulot peut-être.
C'était une énorme et lourde grille de fer forgé qui venait de la Banque de France.
Et ça, je m'en souviens. Elle était magnifique. Mon père l'avait acquise et soumise à un artisan
pour l'adapter à sa nouvelle fonction, l'articuler notamment, pour en faire la grille du portail.
Les piles, naturellement, à l'ampleur de l'ouvrage de ferronnerie, ne pouvaient être de simples
piquets ou poteaux qui n'auraient pu soutenir un tel poids et qui n'auraient pas respecté
l'harmonie des proportions. Il y avait une pile plus large qui séparait le double battant
du passage automobile du portillon simple pour les piétons, taillé dans la même grille recyclée.
Du passage à pied, une volée d'escaliers à faible dénivellation, incurvée, suivait le galbe ventru
ou la courbe du mur de soutènement qui se prolongeait au-delà du chemin automobile.
Ces quelques marches conduisaient à la maison et à sa porte d'entrée en achevant le virage.
Les voitures, elles, pouvaient stationner dans une grande cour de poussière de gravier rose.

Il y avait de quoi manœuvrer plusieurs automobiles. Et deux grandes portes de garage.
Ma chambre était au-dessus de l'une d'elles. Celle de mes parents au-dessus de l'autre.
Quand nous partagions le même demi-niveau qui, pris dans l'escalier, distribuait aussi

un petit dressing et la salle de bains principale. Depuis la cour, en sortant de la voiture,
le visiteur découvre que la maison assume ici sa forme radicalement triangulaire.
Ce sont même deux triangles, l'un sur l'autre, comme un M écrasé de côté, ou la voilure
d'un superbe deux mâts, quand la référence aux navires était manifeste.
Mon père a toujours aimé les bateaux, a toujours eu des voiliers, et cela contribuait,

au moins à mes yeux, à son autorité comme à son étrangeté, moi qui n'y connaissais rien.
Si j'ai hérité du sens du vent, ce qui m'a permis de faire de la planche à voile, enfant, ado
et jeune homme, permis de choper le principe instinctivement, naturellement, sans avoir
à subir des leçons ou des cours que je n'aurais pas supportés de toute façon, j'étais très loin
de maîtriser les gréements plus complexes qui imposaient d'autres aptitudes et des techniques.
Ici se trouve une parfaite illustration de la différence entre l'instinct et la connaissance.
Une connaissance, dans ce domaine, pour laquelle je n'avais aucune curiosité.
Et cela participa à laisser mon père dans une sphère qui devait rester inatteignable,
pour stimuler ou justifier à son égard autant de fierté que d'admiration.
J'ai aménagé dans cette maison à cent mètres de la première en 1983. J'avais dix ans.
Notre installation dans ce qu'il convenait d'appeler Bompas 2, fut joyeusement marquée
par un évènement heureux : le mariage de ma sœur. L'aînée de notre fratrie.
Nous avons reçu les invités dans un chantier à peine terminé, dans une maison aux ampoules
encore nues, et sans portes, lorsque la commande, retardée, n'avait pas encore était livrée.
L'escalier arrondi menant à l'entrée n'avait pas été encore bâti et deux longs madriers,
parfaitement alignés, d'une longueur qui les rendaient dangereusement souples,
permirent à une procession de dames en talons hauts, chapeaux et belles robes,
de défier les lois de la gravité pour accéder à l'intérieur, avec des rires plus ou moins francs.
Le comique de la situation ne m'avait pas échappé. Une magnifique journée de septembre.
Où j'allais emboîter le pas de mon grand frère à l'harmonium de l'église de Bompas,
pour jouer en boucle mon A la claire fontaine, dont il ne fallait pas chercher l'explication.
Je me rappelle avoir porté une chemisette et un bermuda achetés au Corte Inglés de Barcelone,
deux mois plus tôt - ainsi que des chaussures neuves - et que mon cousin Frank, deux ans
plus jeune que moi, était vêtu exactement de la même façon, puisqu'on nous avait habillés
ensemble pour l'occasion, au cours d'un même séjour dans notre maison de famille en Espagne.
Mariage ou pas, les virées shopping dans le grand magasin barcelonais, depuis Castelldefels,
comptaient parmi les activités traditionnelles de nos vacances de l'autre côté des Pyrénées.
L'ironie de la situation ne m'avait pas échappé non plus. Cette maison énorme était inaugurée
le jour des noces de ma sœur qui allait partir suivre son époux, en cette rentrée universitaire
où mon frère allait quitter Perpignan et s'installer à Toulouse pour ses études d'architecture.
J'avais parfaitement compris que, une fois la fête terminée, mon père, ma mère et moi
allions nous retrouver tous les trois dans cette maison où nous ne manquerions pas de place.
J'allais encore à l'école du village. Je venais d'écrire mes premiers poèmes. Au mois d'août.
Pendant la semaine de vacances que je passais à la campagne chez les parents de mon père,
dans cette maison de Bannières, en plein Lauragais, aux frontières du Tarn, où ces derniers
fuyaient la chaleur caniculaire de Toulouse en été que la Garonne ne suffisait à soulager.
Je jouais du piano. Et m'apprêtais à vivre douze ans dans cette maison de Bompas 2.
Que j'ai intégrée puceau et dont je suis parti alcoolique. Et près d'être orphelin.

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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Le printemps suivra

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Contre la montre. Contre la côte. Je marche. Je respire. Je presse le pas.
Mille choses à faire. A la bourre. Je cours. Je serai à l'heure pour ce premier rendez-vous.
Je prends mon élan. Traverser St-Jacques. Traverser la ville. Pour rendre ce service.

Une heure ou deux. Pas plus. Et je serai de retour. Rattraper mon retard. Le temps presse.
Comment se fait-il que les journées soient si courtes ? Comment cela se fait-il ?
Je saute sur le trottoir. J'ai traversé la rue. Pour gagner quelques mètres. Quelques secondes.
Je sonne. On m'ouvre. Je monte trois étages. J'ai du travail qui m'attend chez moi.
Pour Laurent. Pour Christine. Pour Guillaume. Pour moi-même. Qui s'amoncelle.
C'est l'affaire d'une paire d'heures. Je peux rendre service à une amie. Pas de problèmes.
Et j'enrage de n'avoir pas le cerveau disponible pour réfléchir à ce à quoi je prétends réfléchir,
ce à quoi il faut que je réfléchisse, ce à quoi j'ai promis de réfléchir, en effet.
Peut-être était-ce présomptueux. Peut-être ai-je surestimé mes forces.
Peut-être n'ai-je pas les facultés intellectuelles. Celle de pouvoir réagir vite.
Passer d'un dossier à un autre. D'un niveau à un autre. D'un univers à un autre.
Comment font-ils ? J'ai rendu le texte qu'on m'avait commandé. Paroles de chanson.
Rien à voir avec la politique. Rien à voir avec Perpignan. Rien à voir avec l'Europe.
Un montage photo. Bien sûr. Pour un webzine. Pas de problèmes. Je sais faire. Je le fais.
Je dois prendre le temps de ma revue de presse. Survoler la presse. Et les chaînes info.
Je monte les trois étages. Une petite fille me sourit. Ok ma cocotte. On va jouer.
Les journées sont trop courtes. Je ne peux pas tout faire. Et j'enrage de n'en être pas capable.
J'ai la faiblesse de mettre le DVD qu'on m'a demandé. Tom et Jerry. C'est parfait, allons-y.
Quand j'aurais mieux fait de jouer avec elle à quelque chose de sympa, créatif ou intelligent.
Tom et Jerry, c'est parfait. C'est ce qu'elle voulait voir. J'en profite pour aller sur internet.
Imprimer les billets de train pour le week-end à Barcelone. Dans trois jours. Imprimer.
On gagne du temps. Je jette un œil sur Le Monde. NKM. La Fed. La NSA. Edouard Martin.
Une paire d'heures. Pas plus. J'ai cette vidéo à faire. Pour le mouvement auquel j'appartiens.
Auquel je collabore. J'ai des photos à faire. Pour être sûr d'avoir du matériel pour la vidéo.
Comment font-ils ? Les journées sont trop courtes. Je cours contre la montre.
Maman revient. La bise aux filles. Je file. Je descends. Trois étages. Et le quartier St-Jacques.
Il fait nuit. Je pourrais faire des photos pour la vidéo. Pour ne pas être pris de court. Castillet.
La Basse. La patinoire. Le quai Vauban. Ce week-end, je ne pourrai pas. Je ne serai pas là.
Je cours à la maison. Je salue un ami. Je monte à mon bureau. Je dois écrire. Vite.
D'un univers à l'autre. D'un dossier à l'autre. En un claquement de doigts ? Comment font-ils ?
Je suis en retard sur mon blog. Comment écrire de la poésie quand il faut parler politique ?
Réagir à l'actualité ? Valoriser le patrimoine. Trouver des ressources. Créer des richesses.
La dette est une catastrophe. Il faut qu'on se remette au travail. A produire. Mais comment ?
J'ai vu la pleine lune dans le ciel. Quand j'ai fait mes photos à la hâte. Parler de la lune.
Il faut que je le fasse. N'en déplaise à Laurent, à Christine, à Guillaume. J'en ai besoin.
Les journées sont trop courtes. L'hiver en particulier. Mais une nouvelle est bonne.
Les jours cessent de diminuer. C'est toujours 24 heures. Mais c'est une autre donne.
Une autre dynamique. J'irai à Barcelone. Et le printemps suivra.

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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Loup-garou

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C'est pas les mecs qui manquent. Pourquoi moi ?...
En traversant Paris, je vois des centaines de rivaux, des milliers sans doute,
qui cachent les centaines de milliers, les millions qui auraient pu te séduire à ma place.

A Perpignan aussi, je traverse la Place de la Loge, et les terrasses de la République,
il y a des mecs plus jeunes, plus beaux, plus drôles, plus brillants, et talentueux.
Dans le style, c'est sexy, fun, et glamour. Et ça gagne bien sa vie. Et ça sait en profiter.
Pourquoi diable s'emmerder avec un vieil emmerdeur lugubre et taciturne ?
Qui faisait figure d'échec et de ruine quand tu l'as rencontré.
Contre la vieille Poudrière et sa brique rouge, ses deux pentes de toit jusqu'au sol,
contre la nuit et quelques oliviers égarés sur le haut du rempart, nous nous tournons autour.
Pourquoi moi ? Je comprends que tu aies accepté de me rencontrer au départ, oui. Bien sûr.
Mais ce soir-là, quoi ? Pourquoi avoir tenu à revenir si vite ?
Je suis en panique et confiant à la fois. Dans ce quartier de Perpignan où j'habite.
Où je ne peux pas te recevoir. Quand je ne veux pas que tu vois comment je vis.
Je suis encore une épave vomie par la vie parisienne qui m'a broyé et brisé les os.
Mon état et ma condition participent à mes interrogations et mes doutes sur tes intentions.
Je ne vaux plus rien. Je n'ai plus le lustre de ma trentaine aux Abbesses.
Montmartre est déjà loin. Je traîne de vieilles fringues et quelques meubles sauvés des eaux.
J'ai tout perdu. Même la confiance en moi. Et celle en mon pouvoir de séduction.
Je ne me fais aucune illusion. Je n'attends rien de toi. Je te laisse venir et j'observe.
Qu'est-ce que tu veux ? Qu'est-ce que tu cherches ? Qu'est-ce que tu vois au juste ?
Quand tu me regardes. Quand tu me regardes comme tu me regardes.
Je relève un sourcil en comprenant quelque chose. A l'érection qui me vient soudain.
Je sens ton désir. Et ton désir réveille le mien. Je sens l'attraction. Qui me fait de l'effet.
J'essaie de rester calme. Je vis dans le placard du rez-de-chaussée d'une maison pourrie.
Je n'ai rien à t'offrir. Rien à te proposer. Je ne suis pas en position de le faire.
Nous avons marché et cherché un endroit. Un endroit tranquille. Un endroit pour nous.
Sans trop savoir ce que nous allions y faire au juste. Bavarder je présume. Passer un moment.
Ensemble. Partager cette soirée d'été. Fantastique. Sur le mont des oliviers de Perpignan.
Qu'il est inutile de chercher sur un plan. C'est le nom que je donne à ce lieu saint.
Au sommet de l'escalier monumental de la place Molière. Au sommet des remparts.
Sur ce petit terrain vague face au restaurant La Maison Rouge. Au creux de l'Evêché.
La lune est haut dans le ciel. Je l'ai repérée. C'est la poursuite sur la scène où nous jouons.
Où nous jouons, sans le savoir, la deuxième scène du premier acte d'une œuvre en cours.
Il y a, le long de la Poudrière, une margelle sur laquelle tu vas t'asseoir et je vais faire de même.
A côté de toi. Tout près de toi. Nous sommes assis côte à côte comme des cons.
Comme deux jeunes cons, deux ados, deux puceaux, qui ne sauraient comment s'y prendre.
Il y a une gêne de cet ordre. Mais pas seulement. Il y a aussi un parfum de tranquillité.
Je sens que chez toi aussi il y a ce paradoxe. Ce mélange de trac et d'assurance. Troublant.
Ce n'est pas la deuxième scène. C'est déjà la troisième. Tu as déjà fait ton coming out.
Et cela m'autorise à te demander un baiser. A ma façon. Exprimer l'envie qui ne me lâche pas.
Je formule cette phrase alambiquée qui retient comme elle peut l'envie de te dévorer la bouche.
Je ne l'avais pas préparée. Je la découvre avec toi. Elle m'étonne. Elle vient toute seule.
Dit que je t'embrasserais bien si j'étais certain que tu ne le regretterais pas.
Et sobrement. Tu as répondu que tu ne le regretterais pas.

Des lunes ont passé. L'œuvre est toujours en cours.
A la distance parcourue, cette soirée bénie gagne en magie, en superbe et en mystère.
J'avais au premier regard, quelques jours plus tôt, senti l'onde de choc. Celle de la rencontre.

Encore sonné par l'électrocution que fut cet émerveillement de ne nous voir la première fois.
Plus de 40 lunes plus tard, je n'en reviens toujours pas. N'en suis toujours pas revenu.
C'est l'été 2010. L'été de mon retour. Et mon cœur était déjà partagé avant de te trouver.
Entre le chagrin d'avoir quitté Paris et l'émotion de retrouver Perpignan.
Entre la nostalgie de la vie que je m'étais construite et le soulagement d'être rentré chez moi.
C'est entre ces deux eaux que tu m'as repêché. Dans cet état d'hypersensibilité.
Cet état second qui avait sans doute justifié la démarche de t'envoyer un premier message.
Justifié mon euphorie à la victoire de l'Espagne, quelque chose d'irrationnel. Un peu dingue.
La bouteille à la mer fut saisie aussitôt. Que j'avais lancée sans savoir que c'en était une.
Place Molière, précisément, il faisait encore jour quand j'allais découvrir ton visage.
Le portable à l'oreille. " Je suis à la cabine. " La cabine derrière moi. Je me retourne.
L'explosion nucléaire. Tu as ton portable à l'oreille et nous nous sourions.
Les platanes soufflés. Les immeubles pulvérisés. Perpignan est en flammes.
Je marche vers toi avec l'allure dégagée et sociale du mec avenant qui vient te saluer.
Mais je marche dans la neige, ou comme dans ces rêves où l'on n'avance pas,
puisqu'il n'y a plus de sol sous mes pieds, que mon cœur est en éruption, que j'en pleure,
que j'en souffre, je me vide de mon sang, et je hurle à la douleur sublime de ma libération.
L'air de rien, les présentations sont faites. Et je savais déjà que ma vie venait de changer.
C'était un premier contact. Un premier verre. Qui allait s'attarder jusqu'à la nuit tombée.
Quelques signaux m'avaient encouragé à écrire par texto que j'étais sous le charme.
Et puis, avant cette lune sur les oliviers, il y eut ce dîner au Figuier en tête-à-tête.
Sur les cendres de mon premier appartement perpignanais. Au milieu de tes yeux.
Qui faisaient briller leurs ténèbres aux lumières capricieuses d'étoiles impatientes.
A ta table, une fois de plus, je devais faire bonne figure, servir du vin, rompre le pain,
répondre à tes questions, quand mes pupilles dilatées se retrouvaient dans les tiennes,
captivées et captives, avec l'impression d'y sombrer et de perdre le fil, d'y être aspiré,
dévoré, englouti par ce que je ne pouvais pas encore admettre comme ton propre désir.
Tu feras ton coming out en suivant. A ce moment où tu n'arrivais pas à partir.
Où tu cherchais autant de mots que de forces pour m'expliquer ce qui t'arrivait.
Et j'assistais à cette épreuve, incapable de t'aider, quand je ne pouvais pas y croire.
Qu'il me fallait l'entendre. Entendre ce que tu avais à dire. Qu'est-ce que tu cherches ?
Qu'est-ce que tu veux de moi ? Qu'est-ce que nous faisons ici tous les deux ?
Les choses ont été dites. Il te fallait partir. Je suis rentré chez moi. Quelque chose comme ça.
Rue Alfred de Musset. La porte entre deux fenêtres. Ma chambre à gauche. La clé. La porte.
Dans ce couloir sinistre qui sentait quelque chose. Cette maison qui avait une odeur.
Mon bureau en noyer. Mes objets. Mes livres. Mes cartons. Mon fauteuil. Ma fenêtre.
Je suis fou de toi. Amoureux fou de toi. C'était une certitude depuis le premier jour.
Et la façon même dont se faisaient les choses, sans aucune résistance, savaient m'en assurer,
participaient au charme, au sortilège sulfureux dont nous n'étions pas responsables.

La troisième scène. La troisième station. Ce baiser. Accordé. Au mont des oliviers.
Et ça sentait la poudre. Comme aux détonations d'un feu d'artifice dont juillet est capable.
La nuit est d'une sensualité diabolique. En ce lieu clandestin. A l'abri du reste du monde.

Et tous les lieux du monde le seraient désormais tout autant dans tes yeux, à ta bouche,
dans ces bras qui se sont refermés sur mon corps incrédule, occupé à ressentir le tien.
Le volume concret et vivant. La matière dont il est fait. Qui réagit à ma propre existence.
Que j'explore sous les coups de bélier de mon cœur qui menace de me perdre.
41 lunes plus tard. Mon amour. L'émotion est la même. Dans mes yeux et mes mains.

Y penser provoque encore des variations cardiaques aux effets étonnants.
Y penser donne à mon sang d'autres itinéraires et un rythme différent.
Ma peau réagit à cette ébullition. A la seule évocation de notre coup de foudre.
Quand j'ai eu à l'époque la vision de ce que nous vivons, de ce qui continue,
attiré et inquiet, lorsque je pouvais craindre de me tromper moi-même.
Quand je sais que j'agis pour être fidèle à cette conviction et ne pas nous trahir.
Des étés miraculeux qui m'ont été donnés, j'en ai eu quelques-uns,
celui de mon retour est le plus beau de tous, le plus fort et intense,
quand il était conclu qu'il devait s'imposer comme une renaissance.
Une révolution. Dont j'ai déjà parlé. En laquelle je crois et ma foi est intacte.
Même si je n'ai toujours aucune idée des raisons pour lesquelles tu m'adores.
Même si je ne connais toujours pas tes raisons de rester avec moi. Moi, je sais.
Je sais qui tu es. Ce que tu es pour moi. Ce que tu incarnes. Ce que tu représentes.
Je sais ce que je vois de ta réalité. J'en fais ma vérité. C'est une œuvre commune.
Toi qui as tout ce que j'aime. Toi qui es tout ce que j'aime. Dans ma chair. Dans mon âme.
Je remercie le diable d'avoir lâché sa prise pour me permettre ainsi de regagner l'Eden,
ce paradis perdu, le ventre d'une mère, la ville où je suis né, où je reviens au monde,
comme une récompense au mal que l'on se donne pour aimer être heureux.
Je n'aimais pas l'amour. Je n'aimais que le sexe. Il était une armure pour mieux m'en protéger.
Et voici qu'au moment où j'étais vulnérable, où l'on aurait cent fois pu me faire la peau,
Satan et un train d'anges ont conclu leur accord pour célébrer le monde dans son entièreté.
L'amour n'est pas la victoire du bien sur le mal. L'amour est leur réconciliation.
C'est à cette sorcellerie qu'il put m'être permis d'être amoureux et heureux à la fois.
Le côté obscur de ma personne n'est pas anéanti. Il est équilibré par le côté solaire.
A qui tu as rendu sa place. Réanimant l'enfance et l'envie de vieillir.
C'est toute cette lumière que la lune reflète et retient comme elle peut pour prolonger le jour,
pour éclairer la nuit et produire des ombres, arrondir mes pupilles sur le secret des dieux.
La confiance que je creuse n'est pas ma propre tombe, mais une galerie, un passage souterrain,
qui ressemble peut-être au tunnel de la mort imminente dont on parle souvent,
qui n'est pas un moyen de partir, ni de quitter le monde, mais celui de rester, celui de me sauver.
Chaque ligne, chaque mot, est la cuiller de terre, chaque texte la pelletée, de ce que je perfore,
de ce que je laboure, que je sonde, que je fore, pour avancer plus loin, pénétrer plus avant,
plus profond, chaque nuit, en cachette, entre deux tours de ronde. J'écris à coups de pioche.
Et je peux progresser sans peur de me trouver et sans peur de me perdre.
Tu es dans ma vie. Et c'est une force sans doute d'avoir pu te connaître.
Puisqu'à la chance que j'ai, au bonheur que je tiens, je ne risque plus rien,
pas même que tout s'arrête.

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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