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En aurai-je la force ?

Publié le

A ce que je traverse, je me rends compte que je suis seul.
Cela ne m'impressionne pas. Ne me fait pas mal. Ne me démobilise pas.
C'est juste que je prends conscience soudain que je suis tout seul.
Ce n'est pas une surprise. Ce n'est pas une blessure.
C'est ce que j'ai construit. Et ce que j'ai voulu.
Mais à ce qui s'annonce, je me demande si je peux continuer ainsi.
Quand à ce que je traverse, le soutien moral et physique de quelqu'un aurait pu être utile.
Je m'interroge. Vais-je pouvoir aller là où je veux aller tout seul ?...
En aurai-je la force ?

 

Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan

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Chez toi ou chez moi

Publié le

Il arrivait souvent que je ramène quelqu'un chez moi.
Au feeling. Dans les brumes du whisky. Il pouvait m'en rester.
Du feeling je veux dire. Juger si telle ou telle personne était digne de confiance.
Oh. Certes. Vous imaginez bien. Pas d'une confiance au point de leur confier les clés,

ou les enfants que je n'ai pas, bien entendu, mais enfin, tout de même, un minimum.
C'est toujours un peu spécial, même ivre-mort, de faire entrer des inconnus chez soi.
La politique à vrai dire était la suivante, quand il y avait une urgence à consommer,

cela pouvait aussi bien se faire sur place, dans le bar ou la boîte, on peut se débrouiller,
d'autant plus dans les clubs où cette éventualité est anticipée, gérée, voire organisée.
Mais, au feeling toujours, il pouvait arriver que l'on ait envie de passer la nuit ensemble,
de pouvoir se mettre à l'aise à l'écart, loin du lieu où il était permis de se rencontrer.
Ma politique donc, dans ce cas de figure, était d'inviter chez moi les personnes qui,
pour une raison ou une autre, expliquée ou non, ne pouvaient pas me recevoir chez elles.
Ce qui veut dire que les situations où je suis rentré chez moi avec quelqu'un,
situations que j'évitais autant que possible, de préférence, bien que fort fréquentes,
au point que je ne saurais en estimer le nombre, étaient relativement exceptionnelles,
n'étaient pas l'ordinaire, lorsque j'allais le plus souvent chez qui voulait de moi.
Il était plus simple et facile à mes yeux, même bourré, de partir de chez quelqu'un d'autre,
lorsque m'en prenait l'envie, que de chasser quelqu'un de chez soi quand vous en avez assez.


A Perpignan, à Bordeaux, à Montréal, à Toulouse, à Barcelone, à Paris...
peu importe l'adresse, lorsque j'en ai eu une comme vous le savez dans toutes ces villes
à un moment ou un autre de ma petite vie, c'était le même business. Le même procédé.

Si je sortais d'abord pour me défoncer la tronche, prendre ma murge au whisky-coke,
je sortais aussi pour caresser des gens, faire des bisous, des câlins, rouler des pelles,
bouffer éventuellement des culs et des sexes, et, pourquoi pas, rencontrer des gens.
Cette dernière option était, je le crains et de loin, la moins recherchée.
Car enfin j'avais déjà une famille, des amis, et me plaisais dans ma vie de célibataire.
J'étais entouré de gens merveilleux, fiables, fidèles, présents, aimants,
et n'éprouvais pas le besoin de me lier forcément ni d'agrandir mon cercle.
Pas de carences affectives. Outre mon besoin d'alcool, mes besoins étaient sexuels.
Ni plus ni moins. Et s'il pouvait y avoir d'agréables surprises ou d'heureuses rencontres,
auxquelles je ne me refusais pas, et des gens parmi elles avec qui je me suis lié d'amitié,
pris de réelle affection ou de vague sympathie, mes partenaires n'étaient que des coups,
des one night stands, que je ne reverrais plus - ou ne reconnaîtrais plus - le lendemain.
Je ne parle même pas des groupes auxquels je me suis mêlé pantalon et caleçon aux chevilles,
dans les salles plus ou moins éclairées où je ne distinguais pas même les visages,
des établissements qui permettaient ce type d'attroupements lascifs ou lubriques.
Plus il y avait de monde bien sûr, plus j'étais content, et sentir sur moi des dizaines de mains
et de bouches empoigner, lécher ou sucer ce qu'elles pouvaient des parties de mon corps
était toujours un ravissement, dans cette position de pur objet sexuel ou objet de plaisir,
avec la satisfaction de faire du bien aux autres et un peu celle de me dégrader moi-même.
Il fallait que ce soit pervers et sulfureux pour être intéressant.
Quand outre les partouzes, les relations devaient toujours avoir quelque chose de tordu
pour attiser ma curiosité, m'attirer, et emporter le morceau, même en état d'ivresse.
Je ne sais pas combien de personnes sont venues à l'appartement rue Fontaine Na Pincarda.
Combien cours de l'Yser à Bordeaux. Combien rue St-Timothée à Montréal.
Lorsque des visages me reviennent clairement. Et des situations précises.
Les doses d'alcool, entre autres choses, promettaient toujours des histoires baroques.
Je ne sais pas combien d'appartements, de maisons, de chambres d'hôtels j'ai pu écumer,
quand il y eut aussi quelques plans mémorables en voiture lorsque nous étions pressés,
sur le parking du Playa d'Argelès ou dans une rue de Manhattan en désespoir de cause.
Le plus souvent donc, je suivais une conquête chez elle, et me barrais ensuite dès que possible,
parfois par mes propres moyens, ce qui occasionnait aussi autant d'anecdotes sordides.
Je pouvais aussi raccompagner quelqu'un jusque dans sa chambre, où je trouvais une surprise,
ce qui n'était pas pour me déplaire : une tierce personne qui semblait nous attendre, gentiment,
et les plans à trois, que j'affectionnais particulièrement, étaient d'autant plus voluptueux
lorsque c'est au milieu d'un couple qu'on m'accueillait alors comme jouet sensuel et sexuel.
Mon activité favorite était tout de même de faire jouir les gens. De les regarder jouir.
Lorsque l'alcool bien sûr ne m'avait pas ôté tout moyen de le faire.

 

Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan

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Un jour de plus

Publié le

Bon sang, je n'ai jamais aimé le coucher du soleil.
Même tard dans la soirée. Même l'été. Même quand il libère une fraîcheur salutaire, en juillet,
après une journée de violences, d'éblouissements et de canicule, pour apporter un répit.

Même pour apporter les réjouissances d'une nuit de fête ou d'amour jusqu'à l'aube.
Je le préfère en été qu'en hiver, j'en conviens. Mais je n'aime pas le coucher du soleil.
J'aime la nuit. Parce que c'est ce qu'il y a avant l'aurore.
Comme j'aime le printemps. Parce que c'est ce qu'il y a avant l'été.
Car enfin oui. J'aime les débuts. J'aime les départs. J'aime le commencement.
Je l'ai raconté déjà. A Ste-Marie, dans cette maison que j'ai habitée, seul, à la plage.
Peu importe la saison. Je mettais le réveil. Juste pour aller voir ça de mes yeux.
Quitte à aller me recoucher aussitôt après. J'allais voir le soleil se lever.
Voilà, ça, ça me plaît. La nuit qui s'évapore à la terre qui tourne. La nuit qui se retire.
Sur la mer. Sa nacre grise et violacée, couleur acier, avant le rose, le rouge, ardent,
changeant, avant l'explosion nucléaire qui allait souffler notre hémisphère.
Je pouvais quitter les lieux, m'enlever au site, rechargé, irradié, au comble du bonheur.
Une nouvelle journée. Le début de quelque chose. Où tout est encore possible.
Ne soyons pas injustes. J'aime bien aussi le début de la nuit. Puisque j'aime la nuit.
Le crépuscule en été a des charmes, une forme de trac qui me trouble toujours,
quand les promesses de la nuit peuvent encore me faire de l'effet.
Mais le spectacle du soleil qui s'en va m'a toujours plongé dans une mélancolie amère.
Et sa beauté est d'autant plus atroce qu'elle est celle d'une séparation. Et de quelques regrets.
Pour être précis, c'est juste que je préfère l'aube au crépuscule.
Qu'il soit ce point du jour où je me lève, celui où je me couche, c'est toujours la naissance.
Et après mes nuits blanches, c'est encore un moyen de m'endormir en confiance.
Le soleil s'est levé, l'aventure continue, nous ne sommes pas morts et je peux lâcher prise.
D'autres s'éveilleront quand je m'assoupirai, ignorant les angoisses que j'emporte avec moi,
iront boire leur café, prendre leur douche, sans se douter des torpeurs qu'il fallut essuyer,
des luttes qui précédèrent pour obtenir la clémence et la paix, le sursis d'une journée
arrachée aux ténèbres, un jour de plus, un matin qui revient aux éclats du triomphe,
une nouvelle victoire, les noirceurs repoussées avec la fin des temps. Un jour de gagné.
L'énergie du départ se mêle ainsi souvent à mon épuisement.
Mais l'espérance est telle que je peux être mort de fatigue, je suis toujours vivant.
Et je vénère cette lumière virginale qui vient me l'assurer en nous enveloppant.
Même faible ou timide dans les brumes de janvier.

Certains matins, l'euphorie est trop forte et m'empêche de dormir.
Impossible de fermer les yeux dans un lit qui ne veut plus de moi et dont je ne veux pas.
Ce serait gâcher quelque chose. Je dormirai plus tard. Il faut que je profite.

Des premiers oiseaux. Des premiers moteurs de balayeuses ou de volets roulants.
Les premières manifestations de l'activité humaine. Pas à pas. Dans un ordre établi.
J'ai faim. J'ai envie de café. D'acheter des croissants. J'ai envie de manger.
Rien n'est plus fantastique que de préparer un premier café avant le petit jour.
Rien n'est plus délicieux que l'odeur du pain grillé sur la bouilloire qui siffle.

La promesse des tartines beurrées et des viennoiseries. Avec un jus d'orange.
Et du lait chocolaté pour l'amour de ma vie. Les cheveux en pétard.
Quand j'aime l'activité maladroite, en chambre et en cuisine, à la salle de bains.
Le peignoir. Les volets. La lumière du couloir. De la hotte aspirante.
L'inox qui éblouit. La cuillère dans la tasse. Le bruit de la vaisselle. La porte du placard.
Celle de la cabine où l'on s'isole nu dans une purée de vapeur qui peut nous tenir chaud.
Les serviettes en éponge. Le radiateur à fond. La radio qui crachouille. Le cerveau embrumé.
J'aime la buée sur la glace. Le ressort du grille-pain. La confiture et les biscottes.
J'ai un appétit d'ogre. Je mangerais du jambon, du bacon, de la charcuterie.
Je mangerais du pain frais. Toute la baguette entière. De nouvelles tartines.
Comme je te mangerais. Aux parfums d'une nuit. De lait chocolaté. Et de mauvaise humeur.
Rien n'est plus merveilleux que toute la gaucherie d'une maison qui s'éveille.
Je la savoure en savourant ce miracle que c'est de la voir reproduire ses rites.
Aujourd'hui encore. Le réveil a sonné. Et je t'embrasse. Attendri. En connaissant ma chance.
Le jardin se transforme au-dessus de l'évier. Les choses se précisent. Se dessinent à nouveau.
Et je suis bouleversé de retrouver le monde et les arbres à leur place. Et la rue. Et la ville.
Quand les idées s'éclaircissent en même temps que l'air, que le ciel tout entier.
Que les brumes se dissipent au-dedans et dehors, ensemble et en mesure,
quand sans s'en rendre compte on épouse le rythme d'autre chose que nous.
Rien n'est plus désarmant que de te voir lutter pour garder l'équilibre.
Lorsqu'il semble cruel de nous tirer du lit ou d'un rêve agréable où l'on serait resté.
Que c'est une torture de quitter la chaleur des draps et d'une couette où l'on pouvait mourir,
n'être rien ni personne, où l'on avait la paix. L'aimable catastrophe.
Je te regarde faire et je suis amoureux.
Quand je vois une vérité nue, émouvante, désorientée, qui n'a pas ses défenses,
ses codes et ses réflexes, tous ses marqueurs sociaux, son fard, son apparence,
quand je te retrouve à la sortie de la douche, les cheveux encore mouillés,
les yeux en face des trous, capables de me voir et de me reconnaître, au sourire que tu fais.
Qui dit que nous aurons le temps de petit-déjeuner. Et de vieillir ensemble.

 

Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan

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Les frères Chazeuil

Publié le

Elle ajuste la bretelle d'un petit haut vaporeux sur son épaule bronzée,
assez négligemment pour qu'elle ne manque pas de retomber aussitôt, de glisser à nouveau,
après qu'elle ait ramassé ses cheveux pour les attacher et en faire un chignon approximatif.

Elle plantera ses lunettes de soleil sur son front en guise de serre-tête.
Une épingle dans sa bouche. Puisqu'elle n'a pas fini sa manœuvre.
Que, comme toutes les filles, elle est capable de faire plusieurs choses à la fois.
Qu'elle peut donc à la fois suivre la conversation, se coiffer, pincer entre ses lèvres
une épingle à cheveux, relever sa bretelle, remettre ses lunettes noires sur le nez,
puisqu'à la réflexion le soleil est tout de même aveuglant, et avoir la migraine.
Les Chazeuil n'avaient pas quatre mais cinq enfants. Elle connaissait les prénoms.
Elle avait assez bien connu le frère de monsieur pour en être informée,
ou suivre ça de près, quand elle avait bien failli être la tante de toute cette marmaille.
Un avortement peut-être, dont le secret avait été ébruité, aurait pu la disqualifier.
Bien que sa condition de fille d'émigrés, même catholiques, avait bien pu suffire,
quand sa famille avait eu le mauvais goût d'ajouter le statut de nouveaux riches, certes,
à celui de roturiers. Et puis, pour être honnête, elle était à l'époque amoureuse d'un autre.
Une famille de notables de la bourgeoisie républicaine et industrielle, finalement,
avait aussi bien fait l'affaire pour satisfaire ses ambitions d'aisance et de respectabilité.
" Louis. Marie. Pierre. Simon. Et Anne-Sophie. " compta-t-elle sur ses doigts.
On lui fit comprendre qu'on ne tenait pas à connaître les prénoms des enfants des enfants,
qu'elle connaissait pourtant, y compris celui de la petite de Simon qui avait été adoptée.
Bien sûr, on ne disait pas de Chazeuil, elle avait appris qu'on n'utilisait la particule
que si l'on parlait de Louis de Chazeuil, ou de madame de Chazeuil, mais en aucun cas,
et elle s'abstint de faire la leçon à sa nièce, quand on employait seulement le nom.
En femme résolument moderne ou de son temps, elle pouvait concéder que ces conventions
étaient d'un autre âge, poussiéreuses et un rien ridicules, des choses dont les jeunes bien sûr
ont bien raison de ne pas vouloir s'embarrasser quand la vie est si courte.
Elle joua avec un énorme solitaire, comme pour s'assurer qu'il était toujours à son doigt
quand elle avait eu tant de mal à l'arracher à sa belle-sœur vingt ans auparavant,
à cette sinistre période où il fallut gérer à la fois le chagrin causé par la disparition de mamie
et cette épreuve toujours déplaisante du partage des biens et des litiges autour d'un héritage,
réajusta à cette idée un énorme bracelet en platine et diamants art-déco qu'elle n'avait pas volé
lorsqu'elle accepta, le bras tendu, qu'on remplisse sa coupe de champagne en toute simplicité.
" J'ai bien connu Henri de Chazeuil, le frère de François... "
Et le silence appuyé qu'elle voulait entendu en disait assez long.

 

Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan

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La mer et ses petits

Publié le

Angèle est au soleil. Ou au centre d'un monde.
Dont elle est le noyau ronronnant. Irradiant. Aveuglant.
Elle sent son corps vibrer aux douceurs du réel matériel ou rêvé du vivant.

La chaleur sur sa peau. Les embruns inspirants. Les mystères du large.
L'iode et l'écume, effervescente, qui frémit jusqu'à la chair de poule,
sur ses bras et son torse, aux voluptés ensemble des sens qu'on lui a donnés.
Le murmure à l'oreille comme consolation, saudade du Brésil ou bien fiesta latine,
la mer et sa bossanova, à la fois triste, à la fois gaie, mélancolique et optimiste.
Ce bruissement immense qui scintille de lumières, lascif et puis inquiet.
Angèle se relève sur ses coudes. Allongée sur le sable. N'a cessé de bronzer.
Sourit à l'horizon et quelques voiles blanches perdues dans tant de bleu.
La violence du bonheur ou de cette parcelle de vie dans l'univers.
Elle prend toute la mesure de son champ de vision, de ce qui lui échappe.
Du néant sans limites qui s'étend au-delà du mur peint de la voûte d'un beau mois de juillet.
Des enfants autour d'elle, qui ne sont plus les siens, jouent et courent sur la grève,
jouent et rient aux éclats, et son bonheur la blesse, fait saigner son sourire incertain.
Angèle a trois enfants. Qui l'aiment plus que tout. Qu'elle aime plus que tout.
Qui ont joué et crié autour d'elle, c'était peut-être hier. Ou bien le jour d'avant.
Le cartable de l'école aux veilles de rentrées. Les devoirs. Les cahiers. Les lessives.
Et ce linge qui sent bon à étendre au soleil dans le jardin d'Eden d'une maison heureuse.
La chaleur sur son sein. D'un petit d'homme qui dort. Blotti contre son ventre.
Endormi en confiance. Aux odeurs familières. Protectrices. Rassurantes.
Celles, fortes, de la fièvre, au détour de novembre, celles des cheveux de maman.
Celles de l'adoucissant dans les draps au milieu des peluches. Celles de la chambre.
Qui n'est plus une chambre d'enfant. Qui est devenu un bureau. Une chambre d'amis.
Autre chose... Angèle à cette idée hésite entre la fierté et le chagrin. Elle sourit.
Avec mille bris de verre dans le cœur malgré la satisfaction des missions accomplies.
Elle lève le menton, face à la mer, offre son visage au soleil, un geste d'arrogance,
et ferme les yeux, non pas avec mépris, mais pour tenir ses larmes.
Elle retrouve les parfums des cyprès du jardin, aux goûters du printemps.
La musique du piano. Le Chopin du cadet. Du Gershwin. Et puis la Marche Turque.
La cire sur le bois au-dessus du clavier. Les cuivres des chandeliers. Dans le petit salon.
L'odeur des partitions. Et celle de la cire. Et puis celle des cordes. Et celle des cyprès.
Dans le bruit d'asperseurs de cocottes minutes qui sifflaient leur vapeur à l'heure du déjeuner.

Sur la plage, la serviette en éponge épouse les caprices de dunes dont elle peut s'accommoder.
Le film confortable qui la protège du sable brûlant. Sur lequel elle était étendue.
Dans le vacarme étouffé des vagues qui se brisent, de leur va-et-vient incessant

dont elle ne se lasse pas, elle comprend cette loi de la nature
qui reprend ce qu'elle donne,
qui rend ce qu'elle a pris.
Des rires d'enfants. Autour d'elle. Et l'espace d'un instant.
Alors qu'elle somnolait. Abandonnée en confiance au soleil. A l'été.

Comme au ventre de sa propre mère. Angèle ouvre les yeux. Découvre du ciel bleu.
Et saigne en comprenant que les rires qu'elle entend ne sont pas ceux des siens.
Et c'est comme une aiguille. Froide. Qui transperce son cœur.
Angèle s'est redressée. Sur ses coudes. En mère amère. Ou bien trahie.
Avec dans la bouche ce souvenir étrange de cire, d'adoucissant et de cyprès.
Aux tomates juteuses. Aux cocottes minutes. La cuisine ouverte sur la terrasse.
Le Cadet et sa Lettre à Elise. Le dernier et ses théâtres ou sa télévision.
Qui voulait être Goldorak ou Molière, Cyrano de Bergerac.
Rien n'aurait existé. Ni le jardin. Ni la maison. Ni les enfants. Ni le piano. Ni les cyprès.
Rien n'aurait existé sans cet homme. Un seul homme. Le père des trois enfants.
Cet homme qui était l'homme de sa vie. Son époux. Son amour. Eternel.
Bien avant d'être le père de ses enfants. Bien avant la maison. Les enfants.
L'homme sans lequel elle ne voulait pas vivre. Angèle l'avait trouvé. Ou choisi.
Etait une amoureuse avant d'être une mère. Tout fut possible parce que c'était lui.
Une femme au foyer ? Torcher des gosses ? Elle ? La femme libre ? Indépendante ?
Mais la chair s'impose à la raison ou aux raisonnements. La chair et la confiance.
Dans une étrangeté qui nous renvoie le meilleur de l'enfance. Ce qu'on veut en garder.
Un corps différent qu'il est permis d'aimer et nous tient dans la suite ou la continuité
du meilleur de nous-mêmes, ce que l'on avait rêvé, ce que l'on veut en sauver.
Un homme parmi d'autres. Et le miracle fut possible. Concilier la petite fille à la femme.
Réunir son enfance, son histoire, avec son présent, son avenir.
A la peau de cet homme, à sa bouche, à ses mains. Tout était cohérent.
Les enfants ont grandi. Mais cet homme est resté. Le père de ses enfants.
Sur ses coudes, sa panique s'évapore quand elle s'en aperçoit.
Allongé auprès d'elle, une main sur le front en guise de visière, il peut ouvrir un œil,
affronter la lumière, et puis s'en inquiéter. " Tout va bien ? "...
L'aînée est mariée. Mère de deux petites filles. Le cadet architecte, a lâché le piano,
pour bosser en haut lieu dans divers ministères. Le dernier est artiste. Et fera son chemin.
Entre Goldorak et Molière. Cyrano de Bergerac.

Sur la plage, il fait chaud. Angèle sur ses coudes, finit par se lever.
La mer lui promet un répit. Le repos. " Je vais me baigner. "
Les enfants qui jouent et qui rient autour d'elle ne sont pas les siens.

Ils ne sont pas même ses deux petites-filles. Emilie et Ingrid.
Qu'elle aimait tant garder. Dont elle aimait s'occuper.
L'amour pour cet homme. C'était toute sa vie. Cet amour et ses conséquences.
Ce que cet amour avait construit. De maisons. De familles. De descendances.
De goûters. De vacances. Et de rentrées scolaires. De crises et de problèmes. Surmontés.

Tenir le cap. Aller au bout. D'une mission. Construire. Transmettre. Et passer le relais.
Au-delà du ciel bleu, d'un horizon tracé comme au dessin d'un gosse,
Angèle se mordait les lèvres en n'y découvrant plus rien, rien d'autre que le vide,
tout en se rappelant de son dernier et de sa candeur touchante à vouloir lui apprendre
à peindre des baleines du haut de ses sept ans. Il en avait vingt-deux.
C'était devenu un homme. Et elle s'avança d'une démarche mal assurée.
De cette démarche que l'on a quand on marche pieds nus dans le sable ou le petit gravier.
Avant de s'immobiliser, de se camper enfin, à la portée des vagues et des traînées d'écume.
Le soleil lui grillait les épaules. Comme en Espagne. Aux pinèdes de Barcelone.
Comme à ces étés qu'elle aimait faire durer jusqu'à Ste-Marie. Elle se tenait debout.
La mer arrivait pour se frotter dans ses jambes et lui donner une idée de sa température.
L'eau n'était pas froide. D'une tiédeur suffisante à la soulager de la canicule dans l'air.
Sans se retourner, elle fit un pas en avant. Et puis un autre.
Savait que son homme la regardait faire. Ne la quittait pas des yeux.
Elle sentait son regard sur elle. Et put faire un troisième pas en confiance. Un quatrième.
Un cinquième. La surface de l'eau aux mollets. Aux genoux. A mi-cuisses. A la taille.
L'iode se mêlait aux odeurs de l'ambre solaire sur sa peau. A celles des cyprès.
Les pins de Barcelone. La lessive. Les peluches. Le thym et le persil. La cire du piano.
Angèle était heureuse. Seule la surface de l'eau la chatouillait en montant sur sa peau.
Le buste, à l'air libre, était aussi bien dans son élément que ses jambes dans l'eau.
C'était juste ce papier à cigarette de la surface à franchir qui pouvait agacer,
qui était difficile à gérer, qui montait sur ses hanches, à hauteur du nombril,
qui la coupait en deux, entre deux mondes aussi agréables l'un que l'autre.
La voiture à pédales du dernier dans les allées de la maison sur la Lettre à Elise.
Et l'aînée dans sa chambre, amoureuse, qui usait les sillons de ses disques.
La DS brûlante sur la route d'Espagne. En route pour Toulouse.
Un hiver à Arras. Le retour dans le Sud. Perpignan. Le Vernet. Et Bompas.
Le cousin d'une amie. Une amie qui se mariait. Un cousin. Merveilleux.
Beau comme un dieu. Angèle dans son étole de fourrure. La photo. Coup de foudre.
Les certitudes d'une fille en rébellion, en rupture, la colère, tout a volé en éclats.
Dans les yeux de ce garçon qui l'avait regardée comme personne avant lui.

Elle n'a pas voulu se retourner. Pour ne pas croiser son regard.
Elle qui ne pratiquait que la brasse, qui nageait toujours avec la tête hors de l'eau
pour ne pas se mouiller les cheveux, elle a levé les bras pour défaire son chignon,

en faisant un pas de plus, et un autre, dans la mer, avant de disparaître sous la surface.
Entière dans le même élément. Du même côté du papier à cigarette.
Son homme, sur la plage, s'en aperçoit. Lève un sourcil. Fronce les deux.
Se redresse. A son tour. Sur ses coudes. " Angèle ? "
Elle croit l'entendre prononcer son prénom. Elle nage sous l'eau vers le large.
Comme son petit dernier aimait à le faire. Nager sous l'eau le plus loin possible.
Son homme répète son prénom. Doucement d'abord. " Angèle ? Tu m'entends ?... Angèle ? "
La lumière à la surface crépite de tous ses scintillements magiques et étourdissants.
Un brasier d'étincelles qui s'éloigne avec le son dans le velours des profondeurs.
Le soleil parvient encore à y flanquer ses rais pour la guider dans son couloir de piscine.
Des faisceaux de lumières pour y nager en plein cœur. Sans peur d'y avancer.
Et la voix de son homme s'éloigne si bien qu'elle ne l'entendra pas céder à la panique.
Dans ce lit à deux places de la route de Fronton. Dans une maison de famille à Toulouse.
La maison où Angèle vit le jour, où sa mère l'avait mise au monde soixante ans plus tôt.
L'homme de sa vie lui prit la main, et puis le bras, le menton pour tourner le visage vers lui.
Répétant son prénom qu'elle n'entendait déjà plus. " Angèle ? Angèle ! "
Son dos sous la chemise de nuit était encore chaud, était même en sueur.
Mais sa main et son bras ne répondaient pas, tombèrent mollement, ne réagissaient plus.
Il ne s'était pas réveillé sur une plage mais sur celle de ce lit à deux places auprès d'elle.
Et s'y réveillait seul. Lui. L'homme de sa vie. Le père de ses enfants.
Ce n'était pas l'été mais l'hiver à Toulouse. Un mois de février. Lumineux et solaire.
La Méditerranée. Qui rend ce qu'elle a pris. Qui reprend ce qu'elle donne.
Où nager en confiance jusqu'au cœur de soi-même.
Où se fondre dans le monde dont nous sommes partie.
Angèle s'était sauvée. Sa mission accomplie. Et dans l'ordre des choses.
Laissant le meilleur d'elle-même quelque part à la surface.
Dans les bras de cet homme au désespoir atroce qui hurlait son prénom.
Dans ceux ballants de ses fils accourus de la maison voisine.

Dont ceux du petit dernier qui continuerait avec elle à nager tant de brasses sous l'eau,
le plus loin possible vers le large, avec la force et la rage de l'orphelin révolté,
et celles aussi violentes du jeune homme qui le ramèneraient au rivage.
Pour aimer ce monde absurde. Et lui inventer un sens.

 

Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan

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L'Ecole et la Police

Publié le

Les serviteurs de l'Etat, nos serviteurs, nos agents et nos anges gardiens,
qu'en faisons-nous ? Quelle considération leur portons-nous au juste ?...
Les enseignants et les policiers se suicident autant que nos agriculteurs.

Les enseignants et les policiers sont pris entre le fer et l'enclume.
Abandonnés par leur hiérarchie comme ils le sont par les populations qu'ils servent.
Ils se suicident aussi. Quand les parents d'élèves viennent aboyer leurs reproches aux uns.
Quand les citoyens méprisent les autres, les traitant de fachos ou de pourris.
Sans parler du fait que les fonctionnaires, en général, dans l'Education Nationale
comme dans la Police, sont une bande de glandeurs privilégiés qui ne foutent rien,
ne remplissent pas leur mission ou vivent tranquillement au crochet de la société. Ok.
Les fonctionnaires enseignants ont les vices des fonctionnaires de gauche.
Les fonctionnaires policiers ont les vices des fonctionnaires de droite.
Peu importe. A-t-on seulement conscience de la difficulté de leurs missions ?
A-t-on conscience de la mesure de leurs responsabilités ?
Se rappelle-t-on que nous sommes censés leur faire confiance ?
Quand nous confions aux uns comme aux autres ce que nous avons de plus cher :
nous leur confions rien de moins que nos enfants et notre sécurité.

Leurs administrations ne les soutiennent pas toujours comme on l'imagine.
Beaucoup trop sont au contraire abandonnés à leur sort et se retrouvent seuls.
Ils font des dépressions. Méprisés à la fois par leurs supérieurs et par les citoyens.
Ils font des dépressions et parfois se suicident. Les instituteurs et les agents de police.
L'ordre et l'éducation. L'enseignement et la paix civile. Et je n'en reviens pas.

Que l'Etat abandonne ses agents, ses serviteurs, qui vont au feu, avec bien souvent
des motivations plus nobles que les simples avantages de la fonction publique.
Que la population ait perdu le respect que leurs métiers inspiraient autrefois.

Ils pouvaient certes inspirer du respect lorsque c'était souvent de la peur.
Quand on pouvait craindre avant 68 les maîtres d'école comme les uniformes.
Et nous ne regretterons pas d'avoir à craindre autant les enseignants que les forces de l'ordre,
lorsque ni les uns ni les autres ne peuvent ou ne doivent être perçus comme nos ennemis,
lorsqu'ils travaillent au contraire, chacun à leur niveau, au bien commun et à l'intérêt général.
Je pense aux agents envoyés dans les zones sensibles, dans ces quartiers et ces villes entières

où la République n'a plus d'autorité ni de crédibilité, où l'Etat a reculé à ce point désastreux
que ses agents sont envoyés là comme de la chair à canon ou du gibier de potence.
Des gosses sans expérience. Qui font leurs classes et leurs armes dans les zones de non-droit.
Qui se font harceler. Poignarder ici dans leurs salles de classe. Dont on caillasse les voitures
ailleurs, lorsqu'ils dérangent des trafics, des organisations mafieuses, s'ils n'y prennent pas part.
Quand aux violences, parfois quotidiennes, aucune assistance psychologique n'est prévue.
Qu'ils ne sont souvent pas formés pour désamorcer des situations de crises, les gérer,
ni même encaisser la violence et la haine qu'ils nourrissent du fait de leurs seules fonctions.
Est-ce que nous voulons encore des enseignants pour nos enfants
et des policiers pour protéger nos personnes et nos biens ?...
Je pose simplement la question. Sans malice. Est-ce que nous le voulons encore ?
Et qui va s'étonner d'une crise des vocations dans ces services publics fondamentaux ?
Il ne s'agit pas de fonctionnaires de paperasse, de guichets, de bureaux,
mais de fonctionnaires de terrain qui mouillent leur chemise.
N'y a-t-il pas quelque chose d'absurde à les abandonner ou à les sacrifier ?
A leur cracher à la gueule ou à leur mordre la main quand ils agissent pour aider ?
La population et l'Etat sont coresponsables de cette situation.
Quand les deux, des deux côtés, devraient avoir un peu plus de considération
pour des personnes qui ont eu la force morale de choisir ces professions difficiles,
exigeantes, qui risquent pour certains leur intégrité physique,
avec pour seule arme leur foi dans des valeurs et des principes républicains.
Des gosses de cités auraient pu choisir de dealer de la drogue et gagner mieux leur vie,
que faisons-nous pour ceux qui ont choisi de se battre pour la collectivité ?
Que faisons-nous pour ceux qui ont choisi l'Etat, et qui donc nous ont choisis.
L'Etat, c'est nous. Nous tous. Et ces agents travaillent pour nous.
Tâchons de nous en rappeler, tous, y compris au sommet de l'Etat.
Si nous ne nous voulons plus de l'égalité dans notre devise, c'est entendu.
Nous aurons des quartiers riches, hyper sécurisés, avec d'excellentes écoles.
Et nous abandonnerons des quartiers et des campagnes à toutes les jungles mafieuses.
Est-ce notre choix de société ? Est-ce bien ce que nous voulons ?
Des enseignants, eux-mêmes, pourtant pétris d'idéaux égalitaires et républicains,
et de foi dans le service public, ont commencé à scolariser leurs enfants dans le privé.
Réfléchissons à ce que nous voulons. Le savons-nous au juste ?
Nous avons déjà du mal à recruter et des policiers et des enseignants.
Nous avons déjà du mal à les former. Ne serait-ce que financièrement parlant.
Quand il semble que nous fassions en haut lieu d'autres choix budgétaires. Très bien.
Pour ma part, je salue respectueusement tous ces gosses qui sont sur le terrain.
Qui vont au charbon avec la peur au ventre. Une peur qui leur attribue du courage.
Et, si j'ai toujours le cœur crevé à la confrontation au suicide,
il saigne de rage à cette circonstance aggravante, qui est celle,
déplorable, de la non-assistance à personne en danger.

 

Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan

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Mort à vingt ans ou à quarante

Publié le

C'était il est vrai comme un voile de plus à mettre sur mes yeux.
A ma myopie heureuse, j'ajoutais en buvant ces lentilles de contact
qui brouillaient l'atmosphère et mon raisonnement, embellissaient le monde

que je ne voyais plus qu'avec ma bonne humeur et l'imagination.
Prisme et filtre à la fois, c'était la protection la plus sûre de toutes,
quand elle ouvrait des portes, ou semblait en ouvrir aux caresses de la nuit.
Certes elles désinhibaient, me rendaient plus sociable, presque pute, presque aimable,
je rendais les sourires aux esquisses de sourires que je devinais bien, qui ne me trompaient pas
et qui me désiraient, se dessinaient partout dans la transe d'aveuglements découpée et hachée
au fil de stroboscopes, de lumières furieuses qui se défilaient toutes dans le four du cratère.
A la noirceur des fosses, des caves et des cabines, de pistes et de podiums, de couloirs,
de passerelles, de gradins et d'arènes, de cryptes et de sous-sols, je traînais mon fantôme
parmi d'autres, à tâtons, entre zombies diaphanes, à peine entraperçus, aux visages incertains
qui pouvaient tous me plaire, sous les coups de butoirs d'un tempo mécanique et binaire
qui perforaient les cages thoraciques et les tempes, et les crânes, tout en guidant nos pas.
Des flashs crépitaient comme de mauvaises connexions, enfilant des éclairs de lumière
à des bribes d'images, de bouches et de regards, clignotant sur la rage d'un orage délirant
au rythme obsessionnel de musiques cliniques qui me tenait debout à coups d'électrochocs,
de décharges électriques, qui laborieusement, motivaient mes gestes et mes provocations.
Mister Hyde libéré pouvait régner en maître, reprendre le pouvoir, baisser le pont-levis,
baisser la garde, ouvrir la brèche dans les murailles, et les barbares, déployés à mes portes,
venus pour m'assiéger, pouvaient bien m'envahir tout en manquant leur cible,
en prenant une place que j'avais désertée, que j'avais laissée vide, que je n'occupais plus.
J'avançais dans les ombres au milieu de lumières, un mélange de démons et de visages d'anges,
sans être dans ce corps qui était mort-vivant, et Hyde à ces instants guidait une créature
qui promenait l'allure d'un nouveau Frankenstein. C'était bien ma figure, ma peau et mes tissus.
Mes traits et mes cheveux. Mes dents et mon sourire. Mes membres et mes organes.
Mais le philtre avait su opérer en me reproduisant, me permettant d'être là sans y être,
d'être ailleurs tout en étant présent, de fuir et de rester, la somme de ses charmes,
qui faisait par magie que je pouvais tout donner tout en ne donnant rien.
L'illusion partagée pouvait être totale. A ceux que j'arnaquais comme à mes propres yeux.
Hyde était quelqu'un d'autre, devenait prédateur, et Frankenstein soudain se révélait vampire,
ivre de consommer, pour éponger l'alcool, autant de chair humaine. Et la nuit la lui offrait.
La bouche pleine de sang, la bête cannibale était en perdition au comble du festin.

Le tabac, je le sais, est l'un de ces écrans que j'ai toujours dressés entre moi et les autres.
Un voile supplémentaire, même en pleine journée, dans mon état normal, qui servait à la fois
de rideau de fumée et de barrière étanche, qui déformait les choses des deux côtés du filtre,

brouillant l'image que je pouvais donner lorsque je m'y emmêlais, m'y tordais en volutes,
pour me dissimuler, et finissant aussi d'embrumer le réel et ma vision de myope.
De part et d'autre du brouillard diffusé je pouvais me planquer et me bander les yeux,
préférant voir ce que j'imaginais que ce qui était vraiment.
Le miroir déformant permis aux cigarettes est la glace sans tain qui peut tout transformer.

L'image que je donne aux regards extérieurs et l'image des autres que je floute à dessein.
En plus de la myopie, en plus de ce nuage dont je m'enveloppais en claquant mon zippo,
le whisky était bien une troisième couche, par-dessus le tabac, pour parfaire l'armure.
Un dernier mur d'enceinte. Ajouté aux remparts et fortifications. Et j'étais imprenable.
La muraille de l'alcool, la plus sophistiquée, avait pour avantage de tromper l'ennemi.
Elle donnait l'impression de s'araser elle-même et de rendre les armes, de se dynamiter
pour me vendre aux Vandales, quand la ruse consistait à faire croire ou penser
que le whisky perfide pouvait tourner sa veste et enfin me trahir.
Nombreux les assaillants qui ont cru, dans ces verres, remplis et vidés à la chaîne,
trouver l'aide prodigieuse du bon Cheval de Troie, ont cru à la traîtrise, l'abandon,
à la perte de contrôle, pensant pouvoir m'atteindre, m'approcher et m'avoir,
et qui, une fois dans les murs, dans les lieux, n'ont pu trouver personne.
Des galeries souterraines, des passages secrets, m'avaient permis de fuir,
et ce sont ceux, soudain, qui pensaient m'encercler, pensaient tenir le siège
qui se trouvaient bredouilles, exposés, vulnérables, surpris et pris au piège.
Mister Hyde, il est vrai, maîtrisait mieux que moi et la psychologie et les arts de la guerre.
Savait tromper son monde et, contre toute attente, servir mes intérêts. Fidèle et fin stratège.
Ainsi, concédant volontiers à mes envahisseurs ce qu'ils voulaient de sexe,
il protégeait mon cœur, emporté à l'abri, et cette diversion le rendait intouchable.
J'ai pu ainsi armé traverser autant de champs de mines que de champs de bataille,
sans craindre un seul instant de tomber sur le front, malade ou amoureux,
ni même déterminer si Hyde fut un tyran ou mon ange gardien.
L'alcool, cette prison, cet étrange vaccin, pouvait être à la fois le poison, le remède,
quand il me conduisait dans les jeux dangereux de la fête à outrance et des humiliations,
ce milieu de la nuit aussi fourbe que lâche, où l'on vous assassine quand on a besoin d'aide,
où la gentillesse, violée, en plus d'être moquée, inspire le mépris,
où seule la cruauté est perçue comme force, comme marque d'esprit,
et je m'en imbibais pour éviter les coups et en rendre le double
sans la moindre clémence ni le moindre scrupule.

Ce rapport à la nuit, à la fête et au sexe, avait duré vingt ans.
Vingt ans à me noyer, dans les verres de whisky, en pensant m'y sauver.
Et mon corps saturé, mon cœur devenu sec, ont pu sonner l'alerte.

Un malaise vagal et une dépression. Je ne voulais pas mourir, je voulais disparaître.
Je ne voulais plus rien. Pas même me suicider. Lorsque pire que cela, je peux le reconnaître,
j'aurais voulu surtout n'avoir pas existé. N'avoir jamais été. N'avoir jamais pu naître.
Tout s'était effondré en un quart de seconde. Je n'aimais plus ma vie, aurais voulu la nier.
Quand au reflux d'alcool, la plage sous l'écume n'était qu'un champ de ruines,
un immense désastre, où je me trouvais seul, coupé de mon enfance et des gens que j'aimais.
L'alcool avait tenu ses promesses, et c'était moi et moi seul qui ne l'avais pas fait.
Hyde et le whisky ne m'avaient pas trahi. Je m'étais trahi moi-même.
Je n'avais pas eu besoin d'eux pour me faire du mal comme pour me tromper.
Sans alcool il fallut voir les choses comme elles sont, m'affronter dans la glace,
apprécier ce chef-d'œuvre de félonie abjecte et de scélératesse, de lâcheté méprisable,
mon infidélité comme mon reniement, quand j'avais massacré à la fois le gosse que j'ai été,
les gens qui l'ont aimé, et leurs valeurs transmises, l'héritage moral, et de beaux souvenirs.
J'ai insulté mes morts comme mes propres chances. Ma santé. Ma jeunesse.
Et mon intégrité. Et le môme de dix ans qui riait au soleil fut étouffé, tout seul,
dans le coffre ou la boîte où je l'avais planqué pensant le protéger, où je l'ai oublié.
Et j'ai porté son corps, raide et froid, à sa mère, qui l'est autant que lui.
J'ai dû rapatrier un cadavre de moi à bord d'un TGV quand j'ai quitté Paris.
L'accompagner moi-même à la mer cimetière, à ma mère, à ma terre, où elle est enterrée,
avec la certitude de planter quelque chose capable de pousser et de me relever.
L'intuition était là. Ce n'était pas la fin mais le début du monde. Un recommencement.
Quand le corps apporté n'a pas été celui du gosse que je croyais avoir tué moi-même,
mais celui du jeune homme qui s'était égaré dans un long cauchemar.
J'avais mis en terre vingt ans d'alcoolisme et de sexe furieux en quête d'autre chose.
Quand je m'étais castré de deux ventricules vitaux avec mes propres couilles,
et arraché le cœur à coups de bite, préférant le broyer que le donner à d'autres.
Vingt ans de gâchis. Puisque je le savais. La confiance est plus chère que les histoires de cul.
La confiance est plus rare que le plaisir lui-même. La confiance. Ce trésor.

Plus précieux que l'amour. Le bien le plus valable des relations humaines.

 

Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan

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Congés annuels

Publié le

Tout s'est immobilisé. Même l'air ne bouge plus.
Ma place et mon platane, en apnée. Dans un gris de jour de neige.
Il ne pleut pas. Ne fait pas froid. Il n'y a pas de vent. Rien pour déranger la ville.

Pas même du bruit. Quand ce calme olympien n'est même pas celui d'avant la tempête.
C'est juste un moment d'éternité. Figé sur la pierre de la cathédrale.
Et ses résidents illustres, en congés annuels, sauront se faire attendre,
eux aussi, pour ce job improbable qui consiste semble-t-il à exaucer les prières.
Rien ne bouge. Rien. Dans une lumière sans contrastes. Il doit neiger en montagne.
Un temps à se gaver de chocolat et de comédies romantiques américaines.
Les régressions symptômes de notre hibernation.

 

Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan

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Au diable les conventions

Publié le

Je ne vous souhaite rien que vous ne souhaitiez déjà.
Ou ne souhaite rien de mal. Mais aux souhaits je préfère l'action.
Je préfère agir pour participer au bien de tous, que souhaiter qu'autre chose le fasse.

Au tour de table qui s'opère dans les flûtes de champagne, je l'explique froidement.
Je n'ai rien à souhaiter, je n'ai que des choses à faire.
Pour les convives qui m'écoutent. Pour les gens que j'aime. Pour mon prochain.
Je ne formule aucun souhait. Je me promets d'agir et de changer les choses.
C'est étrange de s'en remettre à des forces occultes, au destin ou à la fatalité.

C'est étrange de convoquer des puissances qui pourraient exaucer des prières.
Je ne convoque rien d'autre que nos propres volontés et nos déterminations.
Je bois le champagne en réalisant que je n'ai aucun goût pour ce vin qui pétille.

Que je le bois sans plaisir. Sinon avec le plaisir de partager une même boisson.
Je ne souhaite pas, je m'engage. Je ne formule pas de vœux, mais seulement des promesses.
Je promets que je serai attentif, mobilisé, disponible, présent et combatif, avec vous.
Je n'espère pas l'être, je le serai. Parce que c'est important à mes yeux et que je m'y tiendrai.
Si vous souhaitez la santé, faites ce qu'il faut pour la préserver, soignez-vous.
Si vous souhaitez le bonheur, faites ce qu'il faut pour le construire, battez-vous.
Ne comptez sur rien d'autre que vous-mêmes pour atteindre vos objectifs.   
Je pose ma flûte avec cette conviction, quitte à foutre en l'air un rite conventionnel,
il est vain de s'en remettre à la providence ou au hasard, il faut se responsabiliser,
nous sommes nos seuls maîtres, il n'y a personne d'autre que nous à notre propre barre,
et même les croyants disent aussi bien " aide-toi, le ciel t'aidera ", ce qui me semble sage,
quand il est toujours plus risqué d'attendre de quelqu'un d'autre ce qu'on doit faire soi.
Je ne vous souhaite rien que vous ne souhaitiez déjà.
Je pourrais formuler de jolis vœux bien intentionnés, vous êtes mieux placés que moi
pour savoir ce dont vous avez intimement besoin ou envie, et je vous fais confiance,
c'est vous qui savez ce qu'il vous faut, pour 2014 ou pour plus tard, pour tout de suite,
et je ne souhaiterai rien, je vous encouragerai, vous soutiendrai, vous accompagnerai,
agirai au mieux pour vous aider à l'obtenir si vous avez besoin d'aide.
Je vous aime et vous le prouverai. Je serai avec vous, toujours, à vos côtés.
Et je n'ai pas de vœux, je le crains, pour quiconque. Quand vous en aurez assez.
Je ne fais pas de vœux, je tiendrai mes promesses.
Aux souhaits, je préfère l'action.

 

Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan

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Calder à Perpignan

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Je suis passé devant mille fois. Je l'avoue.
Persuadé que c'était une sculpture " à la façon de ".
Calder tout de même. Que j'ai côtoyé à Montréal.

Quand je conduisais famille et amis venus me rendre visite au Canada
dans les pattes de L'Homme, cette fantastique araignée de métal installée sur l'île Ste-Hélène,
site de l'Expo 67, au beau milieu du St-Laurent, à ce poste avancé où nous avions une vue,
panoramique, à couper le souffle, sur la skyline de la métropole québécoise,
qui valait à elle-seule que l'on vienne comme des chats nous frotter aux jambes de cette œuvre.
Avant de m'installer outre-Atlantique, j'avais grandi à Perpignan, passé mes vacances d'été,
invariablement, à Barcelone, où le travail d'un Joan Miró n'avait pas pu m'échapper,
alors que mon père m'emmenait dans la bâtisse fabuleuse de la Fondation de l'artiste catalan,
sur les hauteurs de Montjuic, où je pouvais, enfant, comprendre des choses plus aisément
que certains adultes, et rire des facéties de son surréalisme, et j'avais intégré des codes,
des éléments, des références, qui m'ont permis d'être à l'aise avec le travail d'Alexander Calder,
que j'allais découvrir plus tard, qui, dans ses mobiles en particulier, exploitait un même champ,
des formes identiques, une même gamme chromatique, au point qu'on aurait pu prendre
souvent le travail de l'un pour celui de l'autre.
De musées et d'expositions, j'avais gardé jeune homme cartes postales et catalogues,
acheté des ouvrages consacrés à Calder, qui côtoyaient dans ma bibliothèque les livres d'art
sur Picasso, Mies van der Rohe ou Fernand Léger, lorsque j'allais au Centre Pompidou
ou au MoMa, avec une curiosité et un appétit qui ont certes décliné depuis.
Je reconnaissais Calder, sa griffe est assez singulière pour être instantanément identifiable,
dans les jardins de sculptures de fondations comme dans les paysages urbains où il se trouvait.
A la Défense, à Paris, où il m'est arrivé de me perdre, par périodes, pour diverses raisons,
comme en plein Manhattan, je discernais volontiers sa facture, typique et assumée,
partout où elle venait donner une caution à la fois culturelle, moderne et internationale
aux visions urbaines qui voulaient glorifier l'art comme porteur d'une énergie collective.
Cet art contemporain, difficile, élitiste, sorti des musées, mélangé au décor de l'espace public,
accessible à tous, dans la cité, dans la rue, les édifices publics, qui devait être démocratisé.
Au-delà de mon seul goût pour le travail d'Alexander Calder, qui a changé avec le temps,
d'une passion qui s'est éteinte, en vieillissant, m'intéressant davantage à d'autres depuis,
j'ai gardé pour l'artiste la tendresse que l'on garde pour ses premières amours,
et au-delà de mon propre ressenti dont on n'a rien à faire, l'artiste américain, bien sûr,
demeure une figure majeure de l'Histoire de l'Art et du patrimoine universel.
Devant le Collège St-Exupéry de Perpignan, il y a une œuvre métallique noire, en effet,
qui ne pouvait raisonnablement être du maître lui-même, impensable à mes yeux,
au seul motif que nous n'étions ni à Paris, ni à Chicago, mais seulement, je l'admets,
dans le quartier du Moulin à Vent de ma petite préfecture des Pyrénées-Orientales.
Je suis donc passé devant mille fois, convaincu que cela ne pouvait être que l'œuvre
d'un artiste inspiré par Calder et qui assumait ici ses références au point de copier.
La sculpture, parce qu'elle était là, et induit en erreur uniquement du fait de cette donnée,
m'a paru trop petite ou grossière pour être honnête, ne pouvait être qu'une imitation,
et peut-être suis-je vexé aujourd'hui d'avoir pu à la fois déconsidérer et cette œuvre,
et ma ville, vexé de n'avoir pas su reconnaître un vrai Calder, d'autant plus à ces préjugés
qui me désolent et m'interdirent de m'approcher ou de m'intéresser réellement à cet objet.
Il n'en reste pas moins que cette œuvre en particulier ne me plaît pas particulièrement.
Je l'avais repérée sans la trouver ni gracieuse, ni justifiée, et, même si je l'avais remarquée,
ma curiosité s'arrêtait là, je n'ai en effet pas cherché à en savoir davantage.
Mais aujourd'hui, découvrir que cette sculpture est un authentique Calder me met en colère.
Il y a une blessure d'orgueil sans doute à ne pas avoir su le comprendre ou le découvrir
par moi-même, par science ou par instinct, mais il y a au-delà une consternation,
une épouvante même, au constat que la municipalité n'en tire aucun avantage.
Que les collégiens aient couvert son métal de graffitis me choque moins, à vrai dire,
que l'absence totale de communication sur la présence d'un vrai Calder dans ma ville.
Mon ignorance et mon indifférence témoigneront du silence absolu sur ce trésor.
Que cette sculpture ne profite qu'aux élèves de l'établissement et aux joggers du quartier
ne me dérange pas non plus, lorsque ce qui me perturbe est d'avoir grandi et vécu ici,
et d'avoir attendu quarante ans pour apprendre la vérité sur cette composition métallique.
Comment Perpignan avait-elle pu à ce point manquer de communiquer à son sujet ?
Y était-il fait seulement référence dans les guides touristiques ou à l'Office du Tourisme ?
Je découvre la vérité aujourd'hui, par hasard, et, oui, les bras m'en tombent.
C'est à se demander si les équipes responsables savent seulement qui est Alexander Calder.
Si elles savent ce que représente ce nom dans l'Histoire de l'Art comme sur son marché,
la valeur, aussi bien culturelle que financière, d'une telle œuvre, qu'elle nous plaise ou non,
comme la chance que c'est de l'avoir, d'autant plus comme œuvre monumentale publique,
quand les villes ne sont pas si nombreuses dans le monde à pouvoir s'en féliciter.
Ce qui participe au prestige de Paris, Montréal, New York ou Chicago, bien sûr,
devait mécaniquement participer aussi au prestige d'une petite ville de province,
dont j'ai partagé, il faut croire, et cela contribue bien assez à ma colère,
le complexe d'infériorité et cette faculté à l'autodénigrement permanent.
Mea culpa. Je l'avoue. J'ai dû considérer Perpignan indigne de Calder.
Mais encore faut-il savoir ce que Calder veut dire.
A l'heure où ma ville semble se réveiller, où elle inaugure enfin un centre d'Art Contemporain
qui, même si incapable d'offrir les collections disponibles dans les métropoles internationales,
aura le mérite de stimuler la création locale, les jeunes élèves de l'école qui se trouve en face,
joliment appelée HEART ( Haute Ecole d'Art ), en leur donnant de beaux espaces d'exposition,
il y a dans ce frémissement des espoirs possibles, lorsqu'on semble décidé, finalement,
à valoriser le patrimoine comme les talents de notre région.
Et à cette dynamique, qui s'installe avec des lenteurs qui peuvent toujours faire perdre patience,
et parfois son sang-froid, quand on réalise le gâchis que c'est souvent, surtout au foisonnement
de richesses culturelles remarquables, passées, présentes et à venir, dont bénéficie ma ville,
on peut supposer qu'enfin, le nom d'Alexander Calder finira par apparaître quelque part,
puisque nous avons cette chance insolente d'avoir déjà sa griffe.

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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