C'était il est vrai comme un voile de plus à mettre sur mes yeux.
A ma myopie heureuse, j'ajoutais en buvant ces lentilles de contact
qui brouillaient l'atmosphère et mon raisonnement, embellissaient le monde
que je ne voyais plus qu'avec ma bonne humeur et l'imagination.
Prisme et filtre à la fois, c'était la protection la plus sûre de toutes,
quand elle ouvrait des portes, ou semblait en ouvrir aux caresses de la nuit.
Certes elles désinhibaient, me rendaient plus sociable, presque pute, presque aimable,
je rendais les sourires aux esquisses de sourires que je devinais bien, qui ne me trompaient pas
et qui me désiraient, se dessinaient partout dans la transe d'aveuglements découpée et hachée
au fil de stroboscopes, de lumières furieuses qui se défilaient toutes dans le four du cratère.
A la noirceur des fosses, des caves et des cabines, de pistes et de podiums, de couloirs,
de passerelles, de gradins et d'arènes, de cryptes et de sous-sols, je traînais mon fantôme
parmi d'autres, à tâtons, entre zombies diaphanes, à peine entraperçus, aux visages incertains
qui pouvaient tous me plaire, sous les coups de butoirs d'un tempo mécanique et binaire
qui perforaient les cages thoraciques et les tempes, et les crânes, tout en guidant nos pas.
Des flashs crépitaient comme de mauvaises connexions, enfilant des éclairs de lumière
à des bribes d'images, de bouches et de regards, clignotant sur la rage d'un orage délirant
au rythme obsessionnel de musiques cliniques qui me tenait debout à coups d'électrochocs,
de décharges électriques, qui laborieusement, motivaient mes gestes et mes provocations.
Mister Hyde libéré pouvait régner en maître, reprendre le pouvoir, baisser le pont-levis,
baisser la garde, ouvrir la brèche dans les murailles, et les barbares, déployés à mes portes,
venus pour m'assiéger, pouvaient bien m'envahir tout en manquant leur cible,
en prenant une place que j'avais désertée, que j'avais laissée vide, que je n'occupais plus.
J'avançais dans les ombres au milieu de lumières, un mélange de démons et de visages d'anges,
sans être dans ce corps qui était mort-vivant, et Hyde à ces instants guidait une créature
qui promenait l'allure d'un nouveau Frankenstein. C'était bien ma figure, ma peau et mes tissus.
Mes traits et mes cheveux. Mes dents et mon sourire. Mes membres et mes organes.
Mais le philtre avait su opérer en me reproduisant, me permettant d'être là sans y être,
d'être ailleurs tout en étant présent, de fuir et de rester, la somme de ses charmes,
qui faisait par magie que je pouvais tout donner tout en ne donnant rien.
L'illusion partagée pouvait être totale. A ceux que j'arnaquais comme à mes propres yeux.
Hyde était quelqu'un d'autre, devenait prédateur, et Frankenstein soudain se révélait vampire,
ivre de consommer, pour éponger l'alcool, autant de chair humaine. Et la nuit la lui offrait.
La bouche pleine de sang, la bête cannibale était en perdition au comble du festin.
Le tabac, je le sais, est l'un de ces écrans que j'ai toujours dressés entre moi et les autres.
Un voile supplémentaire, même en pleine journée, dans mon état normal, qui servait à la fois
de rideau de fumée et de barrière étanche, qui déformait les choses des deux côtés du filtre,
brouillant l'image que je pouvais donner lorsque je m'y emmêlais, m'y tordais en volutes,
pour me dissimuler, et finissant aussi d'embrumer le réel et ma vision de myope.
De part et d'autre du brouillard diffusé je pouvais me planquer et me bander les yeux,
préférant voir ce que j'imaginais que ce qui était vraiment.
Le miroir déformant permis aux cigarettes est la glace sans tain qui peut tout transformer.
L'image que je donne aux regards extérieurs et l'image des autres que je floute à dessein.
En plus de la myopie, en plus de ce nuage dont je m'enveloppais en claquant mon zippo,
le whisky était bien une troisième couche, par-dessus le tabac, pour parfaire l'armure.
Un dernier mur d'enceinte. Ajouté aux remparts et fortifications. Et j'étais imprenable.
La muraille de l'alcool, la plus sophistiquée, avait pour avantage de tromper l'ennemi.
Elle donnait l'impression de s'araser elle-même et de rendre les armes, de se dynamiter
pour me vendre aux Vandales, quand la ruse consistait à faire croire ou penser
que le whisky perfide pouvait tourner sa veste et enfin me trahir.
Nombreux les assaillants qui ont cru, dans ces verres, remplis et vidés à la chaîne,
trouver l'aide prodigieuse du bon Cheval de Troie, ont cru à la traîtrise, l'abandon,
à la perte de contrôle, pensant pouvoir m'atteindre, m'approcher et m'avoir,
et qui, une fois dans les murs, dans les lieux, n'ont pu trouver personne.
Des galeries souterraines, des passages secrets, m'avaient permis de fuir,
et ce sont ceux, soudain, qui pensaient m'encercler, pensaient tenir le siège
qui se trouvaient bredouilles, exposés, vulnérables, surpris et pris au piège.
Mister Hyde, il est vrai, maîtrisait mieux que moi et la psychologie et les arts de la guerre.
Savait tromper son monde et, contre toute attente, servir mes intérêts. Fidèle et fin stratège.
Ainsi, concédant volontiers à mes envahisseurs ce qu'ils voulaient de sexe,
il protégeait mon cœur, emporté à l'abri, et cette diversion le rendait intouchable.
J'ai pu ainsi armé traverser autant de champs de mines que de champs de bataille,
sans craindre un seul instant de tomber sur le front, malade ou amoureux,
ni même déterminer si Hyde fut un tyran ou mon ange gardien.
L'alcool, cette prison, cet étrange vaccin, pouvait être à la fois le poison, le remède,
quand il me conduisait dans les jeux dangereux de la fête à outrance et des humiliations,
ce milieu de la nuit aussi fourbe que lâche, où l'on vous assassine quand on a besoin d'aide,
où la gentillesse, violée, en plus d'être moquée, inspire le mépris,
où seule la cruauté est perçue comme force, comme marque d'esprit,
et je m'en imbibais pour éviter les coups et en rendre le double
sans la moindre clémence ni le moindre scrupule.
Ce rapport à la nuit, à la fête et au sexe, avait duré vingt ans.
Vingt ans à me noyer, dans les verres de whisky, en pensant m'y sauver.
Et mon corps saturé, mon cœur devenu sec, ont pu sonner l'alerte.
Un malaise vagal et une dépression. Je ne voulais pas mourir, je voulais disparaître.
Je ne voulais plus rien. Pas même me suicider. Lorsque pire que cela, je peux le reconnaître,
j'aurais voulu surtout n'avoir pas existé. N'avoir jamais été. N'avoir jamais pu naître.
Tout s'était effondré en un quart de seconde. Je n'aimais plus ma vie, aurais voulu la nier.
Quand au reflux d'alcool, la plage sous l'écume n'était qu'un champ de ruines,
un immense désastre, où je me trouvais seul, coupé de mon enfance et des gens que j'aimais.
L'alcool avait tenu ses promesses, et c'était moi et moi seul qui ne l'avais pas fait.
Hyde et le whisky ne m'avaient pas trahi. Je m'étais trahi moi-même.
Je n'avais pas eu besoin d'eux pour me faire du mal comme pour me tromper.
Sans alcool il fallut voir les choses comme elles sont, m'affronter dans la glace,
apprécier ce chef-d'œuvre de félonie abjecte et de scélératesse, de lâcheté méprisable,
mon infidélité comme mon reniement, quand j'avais massacré à la fois le gosse que j'ai été,
les gens qui l'ont aimé, et leurs valeurs transmises, l'héritage moral, et de beaux souvenirs.
J'ai insulté mes morts comme mes propres chances. Ma santé. Ma jeunesse.
Et mon intégrité. Et le môme de dix ans qui riait au soleil fut étouffé, tout seul,
dans le coffre ou la boîte où je l'avais planqué pensant le protéger, où je l'ai oublié.
Et j'ai porté son corps, raide et froid, à sa mère, qui l'est autant que lui.
J'ai dû rapatrier un cadavre de moi à bord d'un TGV quand j'ai quitté Paris.
L'accompagner moi-même à la mer cimetière, à ma mère, à ma terre, où elle est enterrée,
avec la certitude de planter quelque chose capable de pousser et de me relever.
L'intuition était là. Ce n'était pas la fin mais le début du monde. Un recommencement.
Quand le corps apporté n'a pas été celui du gosse que je croyais avoir tué moi-même,
mais celui du jeune homme qui s'était égaré dans un long cauchemar.
J'avais mis en terre vingt ans d'alcoolisme et de sexe furieux en quête d'autre chose.
Quand je m'étais castré de deux ventricules vitaux avec mes propres couilles,
et arraché le cœur à coups de bite, préférant le broyer que le donner à d'autres.
Vingt ans de gâchis. Puisque je le savais. La confiance est plus chère que les histoires de cul.
La confiance est plus rare que le plaisir lui-même. La confiance. Ce trésor.
Plus précieux que l'amour. Le bien le plus valable des relations humaines.
Philippe LATGER
Janvier 2014 à Perpignan