Les remparts de Perpignan. Un premier verre sur le parvis de la cathédrale. Au Loft.
Sur ce parvis où je n'étais pas encore installé. Je venais d'atterrir. Rue Alfred de Musset.
Le mois de juillet était mon allié. Et je pouvais avoir une sorte de confiance en moi.
Dans ce que je commençais à percevoir dans tes gestes et tes regards.
Quelque chose de confus, que je ne pouvais identifier, mais qui m'encourageait.
C'était un premier rendez-vous. Parmi d'autres. Que j'avais pris pour étudier le terrain.
Voir qui faisait quoi dans ma ville. Voir avec qui je pouvais peut-être travailler.
Monter un projet. Trouver une perspective. Dans ce mouchoir de poche qu'est le Roussillon.
Paris venait de me vomir. Et si j'étais encore meurtri, je me savais au moins sauvé et à l'abri.
J'étais sous le charme. Comme on peut l'être face à une personne aussi agréable qu'attirante.
Mais je n'étais pas moi-même dans une séquence de séduction. En tout cas pas de manœuvre.
Après ce premier verre, tu as voulu ou préféré marcher. Et nous avons marché.
Quand je me rappelle vaguement que l'itinéraire de cette conversation côte à côte,
nous avait portés sur le quai de la Basse le moins fréquenté, devant la Préfecture,
qu'à hauteur du Palmarium nous sommes revenus dans le centre historique,
par la Place Arago et la rue Alsace-Lorraine, et que c'est dans ce secteur,
aux abords du triangle de marbre rose de la Place Jean Jaurès, que tu m'as dit qu'à tes yeux
j'étais l'artiste par excellence, qu'à ce que j'avais eu le temps de t'expliquer de ma vie,
de mon parcours ou de mon quotidien, tu me considérais comme artiste,
ce qui, je le sentais, devait être reçu comme un compliment mais me laissait perplexe,
quand je ne savais pas exactement ce que tu mettais dans ce mot, ce que tu imaginais,
lorsque je n'avais plus réfléchi sérieusement à cette condition depuis mes quatorze ans.
J'étais dubitatif sans doute, mais je t'entendais, un peu surpris que tu puisses y exprimer
aussi spontanément autant d'envie que d'admiration, quand il me semblait que tu l'étais aussi.
J'ai toujours été un subtil mélange de pute et de sauvage. De mondain et de terrien.
D'allumeuse et de timide. Quand j'avais toujours tendance à vouloir m'enfuir et disparaître,
aussi vrai que j'avais envie d'exister et d'impressionner. C'est un paradoxe assez partagé.
Surtout chez les artistes qui doivent à la fois briller en public et créer dans l'ombre.
S'isoler pour accoucher de quelque chose. Se montrer ensuite pour le vendre.
Ainsi, j'en conviens, c'est le propre de la condition artistique sans doute
avant d'être un trait de caractère personnel, bien que, comme souvent,
de la poule et de l'œuf, on ne sait plus si l'on est comme ça parce qu'on est artiste,
ou si l'on est artiste parce que l'on est comme ça.
Un mélange monstrueux de pudeur et d'exhibitionnisme.
Un mélange de modestie et de confiance en soi. De suffisance et d'humilité.
Aussi violente et sincère l'une que l'autre. A vif. Stimulant. Epuisant. Naturel.
J'avais toujours été ce garçon qui à la fois ne doutait de rien et doutait de lui-même.
Dans la chapelle en backstage, au Campo Santo, après la soirée Lettres à ma ville,
j'étais convaincu d'être à ma place et n'avais pourtant en tête que l'idée de déguerpir.
Lambert Wilson, Carmen Maura, Jean-Louis Trintignant. Bien sûr, c'était mon monde.
Et je ne tenais plus en place, mal à l'aise, souhaitais pouvoir disparaître sur-le-champ.
Ce que j'ai fait. Je me suis finalement sauvé avec mon escorte. N'y tenant plus.
Avant que Lambert ne rattrape Cendrillon, in extremis, en lui demandant : " Vous partez ? "
Voilà ce dont j'avais envie. Qu'on me retienne. Avoir une attention particulière.
Me placer dans une situation singulière. Marquante. Pour me différencier.
Ce que j'ai toujours entretenu ensuite. Dans cette démarche qui est toujours la mienne.
Je suis de votre monde et je ne le suis pas.
Minauder de la sorte ou cultiver une forme de mystère, ce que je faisais aussi malgré moi,
quand j'avais l'impression à la fois de m'en servir avec habileté, d'en faire une arme,
consciemment, comme de ne pas pouvoir faire autrement, avait été payant.
Marie-Pierre Baux me présentait à Lambert Wilson l'année suivante qui se rappelait de moi.
De la force de mon texte sans doute, comme de l'aspect fiévreux de mon comportement.
Le jeune auteur ténébreux avait réussi son coup. Avec une forme étudiée de panache.
Dont je n'ai jamais su exactement ce que j'en maîtrisais vraiment.
Et je me suis retrouvé en effet dans des sphères en suivant qui pouvaient faire rêver.
Dîner avec Kristin Scott Thomas et Didier Sandre était bien sûr,
la chose la plus exceptionnelle et la plus naturelle qui soit.
Une part de moi se demandait ce que je faisais là, et l'autre le savait très bien.
Art Mengo, Sony, Paris, les choses se sont mises en place avec une simplicité désarmante.
Tout avait été d'une facilité qui m'effrayait aussi vrai qu'elle me semblait légitime.
Comme si j'avais moi-même programmé ce parcours ou en avais eu l'intuition.
Avec cet épuisant tango de " regardez-moi/ne me regardez pas ", " aimez-moi/ne m'aimez pas "
qui me désole ailleurs la plupart du temps chez toutes les aguicheuses de mon espèce,
qui font tant de manières quand on voit clair dans leur jeu.
Alors oui, de retour à Perpignan, je découvre avec toi par quoi je suis passé.
Je me rappelle avoir été invité à cet aftershow au foyer du Châtelet, où mon accompagnatrice,
émerveillée, reconnaissait Lou Doillon, Alain Chamfort et Alain Lanty, Régine et Jane Birkin,
comme ici Patrice Chéreau. Je me rappelle cette soirée où j'étais invité, chez Paolo Calia,
où je cherchais un verre entre Agnès Jaoui et Maria de Medeiros, Patrice Leconte et Misia,
Marie Nimier et Dominique Besnehard, sans en être particulièrement ému.
Quand aux approches d'un être que je désirais depuis longtemps, je me suis à nouveau sauvé.
Fréquenter des gens connus, bien sûr, était devenu mon métier, puisque je travaillais pour eux.
Et, aussi vrai qu'un instituteur ne peut plus être impressionné par une classe entière de gosses,
je ne pouvais plus être hystérique à l'idée d'avoir pu parler à Jane Birkin ou Véronique Sanson,
à Nicole Croisille ou à Juliette Greco, à Monica Bellucci ou à Fanny Ardant, évidemment,
même en les admirant toutes. Quand les connivences étaient en général immédiates.
Précisément parce que je préférais les tête-à-tête aux grands dîners et aux premières.
Il y avait cette forme d'orgueil à ne pas vouloir me mélanger aux meutes de courtisans.
Même si le résultat, que j'assumais pleinement, était la précarité financière.
Puisque par conséquent, à m'imposer si peu, je ne travaillais que lorsqu'on me le demandait,
c'est-à-dire à la marge, en ayant refusé les intrigues et les manœuvres purement stratégiques
qui ressemblent partout, dans la musique, le cinéma ou ailleurs, à celles du lobbying.
Je n'ai pas donné le détail des gens que j'avais connus, des soirées et des fêtes,
de tout ce business qui fascine toujours autant, mais tu avais senti cet orgueil, le mien,
cette forme d'intégrité que tu pouvais trouver superbe, toi, avec tes propres valeurs,
ta conception de l'art et de ce qu'est un homme, quand d'autres l'auraient trouvée, à raison,
aussi stupide que contre-productive, quand elle peut être la qualité des losers.
A être aussi frappé par ton discours sur l'idée de l'artiste que je semblais incarner à tes yeux,
je me demande encore dans quelle mesure je m'étais servi de ce que j'avais vécu à Paris
ou ailleurs pour faire mon intéressant, pour t'impressionner ou te séduire.
Car au fond, je redécouvrais cette vie avec toi, qui n'avait pas été une autre que celle-là.
Et il me semblait que ma conversation avec l'artiste que tu es aussi, était un prolongement.
Que notre rencontre s'y inscrivait naturellement, de la façon la plus cohérente du monde.
Je m'étonne de pouvoir m'étonner encore de l'incompréhension de mes proches.
Et, nous devons convenir, toi et moi, que nous avons tout de suite eu cette complicité.
Quand tu as dû essuyer aussi autant de réflexions et de jugements incrédules ou injustes.
Nous sommes créateurs avant d'être des interprètes, et c'est une nuance importante.
Et nous savons, tous les deux, ce que la création implique de choix et d'exigences.
Beaucoup de mes amis ou de mes proches, étrangers à cette démarche et à cette activité,
n'imaginent pas le conditionnement et la disponibilité que l'acte de créer demande.
Pour eux, il semblerait parfois qu'écrire un texte ne demande que le temps de le faire.
Et donc, en effet, il serait simple que je le fasse entre deux portes, comme ça,
sur un claquement de doigts, entre un petit-déjeuner et une course en bagnole,
entre un rendez-vous et un café en ville, puisqu'au fond, je suis libre et ne fais rien.
Tu sais comme moi qu'il ne s'agit pas ici de lancer une machine de linge.
Que ce n'est pas une chose comme d'autres sur la liste des trucs à faire dans la journée.
Et je sais que tu connais comme moi ces suspicions de mauvaise volonté ou de paresse.
Evidemment, pour beaucoup, s'isoler pour ne rien faire, rêvasser et fumer des clopes,
consiste simplement à prendre le large pour avoir la paix et se branler les couilles.
C'est souvent perçu comme un acte égoïste, une excuse facile pour contrer des obligations.
Bien sûr, j'ai vu les sourires entendus qu'on me retournait souvent, du genre, " à d'autres ",
lorsque je déclinais des invitations au motif que je voulais travailler, puisque,
de ce point de vue, traîner en peignoir dans un appartement en buvant des cafés,
ne ressemblait en rien à un travail, mais plutôt à une propension à se laisser vivre.
Alors oui, même à quarante ans, même après dix ans d'expérience professionnelle,
puisque j'avais au moins signé quelques produits commerciaux à échelle nationale,
pour rejoindre enfin un minimum la notion de vrai travail, je suis encore confronté
à cette totale incompréhension de ce que c'est qu'écrire.
Tu sais alors que certaines de tes confidences sont comprises. Que je les entends.
Quand les artistes interprètes ne parviennent pas pour autant à cerner ce qui se passe.
Que, même au plus près de la création, ils ne sont pas dedans.
Et tu trouves en moi une oreille fraternelle qui a connu les mêmes injustices.
Et les mêmes reproches. Ceux de l'égoïsme et de la paresse.
Puisque ne rien faire des heures durant révèle nécessairement un énorme poil dans la main.
Puisque, s'isoler longtemps est forcément suspect. Pire. Que c'est un rejet des autres.
Une façon de s'affranchir des contraintes matérielles. De botter en touche et de se défiler.
Le mot lâcheté n'est parfois pas très loin. Et nous devons encaisser les procès d'intention.
C'est un supplice classique de s'entendre reprocher les choses qui avaient réussi à séduire.
On sait que la qualité qui avait fasciné auparavant devient le défaut le plus insupportable.
Que cette aptitude à rêver, imaginer, à créer, qui était un mystère et une plus-value,
devient le brasier de tous les ressentiments et de toutes les accusations.
Ce que l'on aimait chez nous devient le travers le plus détestable. Celui de l'indépendance.
Celui de l'autonomie. La liberté. La liberté de pouvoir être seul avec soi-même.
Ce pouvoir étrange de faire quelque chose en ne faisant rien. D'être ici et ailleurs.
De pouvoir disparaître. D'échapper au contrôle de ceux qui voudraient le garder.
Oui, bien sûr, puisque je ne fais rien de mes journées, on peut à moi aussi me demander
ici de garder des enfants, ou là, de venir prendre un apéro, puisque ça ne dérange rien,
rien de sérieux ou de crédible, puisque je ne pointe pas, dans un atelier ou un bureau,
que je n'ai pas un vrai travail, que j'ai tout mon temps et que je l'organise comme je veux,
et je dois renoncer à expliquer qu'en fait de ne rien déranger, on interrompt quelque chose,
une phase de concentration, de déconnexion du monde nécessaire, de lâcher-prise,
pour se défaire de tout, pour donner libre cours à l'imagination comme à l'état de transe,
quand ce serait peine perdue, que cela serait perçu comme une justification ésotérique,
puisqu'au moindre départ d'explication, on nous oppose automatiquement du scepticisme,
voire des sarcasmes, quand il s'agit d'abord de nous culpabiliser, nous ne sommes pas dupes,
et obtenir de nous le service quel qu'il soit qu'on nous demande par chantage affectif.
C'est la seule chose au fond qui explique mon célibat.
C'est un choix, qui n'en est pas un, qui est au-delà du choix, quand c'est une nature.
Je ne peux physiquement pas m'enfermer dans une situation qui contraindrait cette nature.
Qui l'exposerait quotidiennement à l'entrave, au chantage, aux pressions et aux reproches.
Je serais malheureux, frustré, castré, et prêt pour devenir l'auteur furieux d'un massacre.
Pris dans une configuration qui m'anéantirait, nierait ma façon d'être et d'exister.
Pour ne pas tenter le diable, ne faire du mal ni aux autres, ni à moi-même, il était plus simple
de suivre ma pente naturelle, et d'embrasser une solitude relative, en toute liberté.
Il était évident que je devais pouvoir créer, avec mes propres armes, mes propres rituels,
des choses étranges, parfois délirantes, puisqu'il y a toujours un rapport étroit à la folie,
sans avoir de comptes à rendre, sans avoir à me justifier en permanence.
Considérant que ces justifications pathétiques étaient toujours du temps perdu.
Il s'agissait donc d'économiser un temps précieux. Que je pouvais utiliser autrement.
Etant capable de vivre seul, ayant été arraché jeune aux jupes de ma mère,
j'avais l'habitude de laver mes draps et de m'alimenter sans avoir recours à quelqu'un,
refusant aussi d'être redevable et dépendant, ce qui m'aurait fait tendre le flanc, précisément,
aux systèmes de chantage affectif et de culpabilisation, du fait de ce foutu sacrifice
que l'on reviendrait me servir tôt ou tard, même si consenti, avec pertes et fracas.
J'ai bien essayé cependant, de m'installer avec quelqu'un, histoire d'en avoir l'expérience.
Il fut possible, à Barcelone et Paris, de m'aventurer dans les écueils de la vie à deux.
Et je le fis par acquis de conscience. Tester mes limites en la matière. Echec cuisant.
Vivre avec quelqu'un qui ne comprenait pas les rouages de la création artistique,
sous un même toit, a donné les résultats prévus parce que prévisibles que j'avais anticipés.
Il n'y a pas dans la question que le supposé égoïsme du mâle, qui en bon mec macho,
prend moins à cœur les tâches ménagères et les considérations matérielles que madame.
Quand c'est un rapport classique de couple qui me dépasse et dont je me passe volontiers.
Il y avait précisément, comme une deuxième couche peut-être, ce besoin de création,
aussi vital que l'air que l'on respire, qui était vite devenu un véritable poison.
Pour ne pas être injuste, précisément, avec la personne avec qui j'ai vécu,
je dois ajouter tout de même qu'il s'agissait d'abord d'une très sincère histoire d'amour,
que c'était la condition bien sûr pour s'engager dans une telle aventure.
Qu'il y avait assez d'amour et de confiance pour mettre en branle une telle entreprise.
Et je dois signaler que la personne avait à cœur de respecter mon besoin de solitude.
Que nous avions à cet effet, sans que j'aie besoin de le demander, pris un appartement
avec une pièce supplémentaire pour que je puisse m'y retirer et travailler à mes textes.
Sachant que la proximité pouvait m'étouffer et me rendre dingue. Même la nuit.
Et je serais malhonnête de passer sur cette attention qui était un gage de compréhension,
d'amour et de bonne volonté, qui avait su me toucher et me convaincre d'essayer.
Il y eut certes des jours heureux, mais à tout le mal que nous nous sommes fait,
je suis sorti de là meurtri et le cœur brisé, avec la conviction d'une fatalité.
Jamais plus on ne me prendrait à gâcher la vie des autres comme à gâcher la mienne.
Et il y avait dans cette conviction autant d'égoïsme que d'empathie.
Si je tenais en effet à vivre mes démences et mes propres délires en toute liberté,
j'étais aussi attaché à l'idée de n'imposer à personne mes monstruosités.
Il n'y avait aucune raison de faire subir quoi que ce soit à quiconque.
Quand je ne voyais pas en quoi il fallait absolument que ce soit le prix à payer
pour vivre une passion amoureuse ou une histoire d'amour.
Car au fond, j'avais bien plus besoin d'histoires d'amour que de vies de couple.
Comme j'ai toujours besoin d'être amoureux pour me sentir vivant.
Et cela, en théorie comme en pratique, ne supportait pas les contraintes quotidiennes
qui venaient ternir le désir d'absolu qui fut toujours le mien et qui est sans doute le nôtre.
Ainsi donc, ce choix du célibat s'était imposé et confirmé à mon être et pourtant,
même en ayant fui les compromis du couple, j'étais tout de même un être humain,
avec ses réseaux et ses contacts, vivant parmi d'autres êtres humains,
ne pouvant s'affranchir de tout ce que les relations exigent.
Même sans épouses, sans conjoints, sans colocataires, j'avais de la famille et des amis,
et avais besoin d'eux, de leur regard, de leur affection, de leur présence.
Et je retrouve avec eux, à une moindre mesure, certaines lois de la vie en communauté,
comme certains mécanismes psychiques, de peur d'être trompé ou abandonné.
A Paris déjà, j'avais pris le pli. Bien avant à vrai dire, quand ce fut le cas à Montréal.
Et encore avant à Bordeaux. Je ne pouvais véritablement écrire que la nuit.
Quand le reste du monde se décidait finalement à dormir.
Je pouvais vivre une vie sociale, donner du temps, partager avec mes amis, mes proches,
accepter des invitations à dîner, échanger, écouter, le temps de la journée ou de l'après-midi,
puis venaient des heures de la nuit où le téléphone finissait par se taire et me laisser tranquille.
Et c'était finalement là, toujours, que renaissait un enthousiasme intact et enfantin,
une énergie splendide, loin de la tentation d'avoir sommeil et d'aller dormir,
celle qui vient à cette aurore nocturne qui promet toute la liberté et tous les horizons possibles.
Quand d'autres éteignaient leur lampe de chevet et terminaient une séquence de vie,
je me préparais du café et me retroussais les manches. Je commençais ma journée.
Je le faisais en piaffant et me frottant les mains. Curieux de découvrir ce que j'allais écrire.
Curieux de voir où la nuit allait me conduire. S'il en sortirait quelque chose de satisfaisant.
C'est aussi pour cela que, contrairement à toi qui as l'habitude de partager ta couche,
je n'ai pas l'habitude de dormir avec quelqu'un, au point que je ne sais plus comment on fait.
Puisque même lorsqu'il m'est arrivé d'être en couple, j'étais dans des horaires décalés.
N'ayant jamais travaillé de ma vie suivant des horaires classiques, ni comme journaliste,
ni comme parolier, n'ayant jamais eu à faire du 8 heures-midi / 14-18 heures,
depuis le lycée pour tout dire, j'ai pris ce pli, que je sais privilégié d'une certaine façon,
de ne dormir au fond que lorsque j'avais sommeil, et pas selon des rythmes programmés.
Il m'arrivait donc souvent de faire nuit blanche, de sauter une nuit ou deux, lorsque,
cela arrivait, j'avais des obligations le matin, à des heures telles qu'il aurait été absurde,
et risqué, de me coucher pour une heure ou deux seulement, et je pouvais enchaîner.
Sachant que j'aurais la liberté de dormir dix ou douze heures la nuit suivante, au besoin.
De la même façon, depuis que je ne vis plus chez mes parents, et donc depuis mes 22 ans,
je ne suis plus soumis au rite des trois repas par jour, mangeant seulement quand j'ai faim,
si bien que, pour des traitements médicaux par exemple, je dois évaluer des temps,
à vue de nez, pour respecter l'administration prescrite : matin, midi et soir, quand cela
ne veut plus dire grand-chose pour moi, dans le paradigme aléatoire qui est le mien.
Tout cela parce que je tenais à concilier ma vie sociale et diurne à mon besoin de création.
Qu'il était hors de question que je sacrifie mon travail d'artiste à mes amitiés et à mes amours.
Et en fait de feignasse qui dormait tous les matins, comme si je m'étais couché avec eux
la veille au soir, mes amis avaient du mal à comprendre que je dormais moins qu'eux.
J'ai toujours fait ainsi. Cumulant deux journées dans une seule.
Quand mon célibat, seul, pouvait me permettre ce genre de performance.
Et s'il faut se passer des joies de la vie de famille, j'en conviens, c'est le prix que je paie.
Quand j'ai plus à cœur de transmettre au plus grand nombre qu'à ma seule descendance.
Je suis dans cette position choisie, où personne ne peut me reprocher de traîner en peignoir.
Quand je cherche quelque chose, faisant les cent pas dans dix mètres carrés au milieu de la nuit.
J'aime cette liberté. Et je peux bien essuyer quelques réflexions à côté de la plaque.
Peu importe que l'on considère que je suis un parasite de la société qui ne produit rien.
Que je suis un égoïste qui se branle toute la journée et dort le reste du temps.
Lorsque je sais ce que je fais. Et que tu connais toi aussi, pour créer tout autant,
ce qu'il faut de travail préparatoire et de conditionnement.
A l'abri de regards indiscrets et des interférences.
Tu sais comme moi que ce n'est pas un caprice, ni de gosse, ni de star,
que c'est la condition pour trouver le matériau que d'autres appellent l'inspiration.
Et nous pouvions avoir ça en commun, cette expérience de l'incompréhension des autres,
de la difficulté à concilier les choses, et de cette façon d'être qui nous dépasse.
Je te trouve, longtemps après la marche sur le quai de la Préfecture, à mes côtés,
expliquant les déboires de l'artiste, les confiant à celui que tu considérais comme l'artiste.
Avec sa dimension plus ou moins valorisante de poète maudit que j'entretiens malgré moi.
Je sais que tu sais que tu en parles à une personne qui peut comprendre.
Que tu peux en confiance livrer des choses sans qu'on t'en renvoie les aspects dérisoires,
mégalomanes, ou ridicules, comme il peut être le cas avec d'autres perceptions.
J'apprécie que tu m'en parles. Parce que c'est aussi intéressant pour toi que pour moi.
Que pour nous deux. Et notre relation. Quand cela tisse une complicité. Que j'aime.
Et qu'elle développe une amitié dont j'ai besoin dans mes relations amoureuses.
Je ne peux pas être amoureux sans être un ami. Aussi. Sans avoir le sentiment de l'être.
Quand dans une relation amoureuse, je préfère être perçu comme ami que comme parent.
Puisqu'il est hors de question que je sois ni ton père, ni ton fils. Un frère à la rigueur.
Quand il n'y a pas à mon sens d'amitié sans une dimension fraternelle.
Et que ce sont des sentiments que j'ai tout de suite éprouvés pour toi.
Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan