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A doubler, on s'isole

Publié le

Ce n'est pas seulement parce que les Français sont connus pour avoir des difficultés
avec les langues étrangères, ce n'est pas seulement parce que les Français constatent eux-mêmes
qu'ils ne les maîtrisent pas, dans leur grande majorité, malgré l'enseignement scolaire,

lorsqu'il semble qu'il y ait une sorte de dépit historique à avoir vu l'anglais devenir hégémonique
à la place du français dans le monde moderne, et cette espèce de gueule de bois à l'issue
de l'ère des grands empires coloniaux du XIXe siècle, où la francophonie, bien que très vaste
et installée sur les cinq continents, n'est ni la norme ni l'espace commun de la mondialisation,
qu'au-delà de ce complexe vis-à-vis de l'anglais, transformé par orgueil en mauvaise volonté,
il y ait peut-être une forme de paresse ou de désinvolture, puisque même à la maîtrise
des langues, il n'est fait aucun effort pour emprunter l'accentuation d'usage, préférant,
comme une coquetterie ou une revendication, garder l'accent français le plus assumé possible,
bref, ce n'est pas seulement parce que la France, quelles qu'en soient les raisons,
historiques, psychologiques, politiques ou idéologiques, conscientes ou inconscientes,
ne parvient pas à faire de ses ressortissants de parfaits polyglottes que je fais cette proposition,
quelque peu radicale j'en conviens, mais parce que nous sommes aussi en train de faire l'Europe.
Les autres pays de l'Union, avec leurs spécificités, leur système éducatif, leur rapport au monde,
feront ce que bon leur semble pour permettre à leurs citoyens de communiquer avec les autres,
lorsqu'on constate que leurs élites comme leur jeunesse sont bien plus à l'aise que les nôtres
quand il s'agit de parler plusieurs langues ou simplement de maîtriser la langue anglaise.
Mais c'est à la France que je pense, puisque c'est mon pays, et que c'est celui-ci qui rencontre
le plus de difficultés - ce qui n'est pas nouveau, lorsque ce blocage s'est transmis de générations
en générations - et que c'est à lui-seul que je suggère quelques changements de méthode.
Il s'agit dans les médias, et je pense d'abord à la télévision, de préférer partout,
le sous-titrage au doublage, dès qu'il s'agit d'une langue de l'Union européenne.
Je pense aux fictions, aux séries comme aux films, je pense aussi aux journaux télévisés,
lorsqu'il s'agit de reportages comme d'interviews. Les Français doivent entendre les langues.
Et si les chaînes privées veulent continuer à aller vers la facilité du doublage,
il me semble que ce devrait être au moins une exigence de service public,
et que les chaînes de France Télévisions, faute de donner l'exemple,
devraient s'appliquer cette discipline à elles-mêmes.

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan

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Ni chaud ni froid

Publié le

La boucle de la ceinture. Les boutons de braguette. Les gestes sont nerveux.
Il y a cette impatience. De défaire le paquet comme au pied du sapin.
Le pantalon de jean à baisser. Le long de cuisses épaisses. Le caleçon.
Dégager ce sexe à la hâte. Pour l'enfourner ailleurs. Aussi sec.
Avec la fièvre d'avoir du plaisir à donner pour mieux s'en procurer.
Nous nous retrouverons. Les deux corps ont quelque chose à faire.
Il y a cette urgence. Celle à les apaiser. Lorsqu'il y a des tensions qu'il faut faire passer.
Comme un véhicule prioritaire. Tout bascule sous la couette où l'étuve est possible.
Où la nudité est permise pour nous occuper de nous. C'est ce que nous faisons.
C'est un soin réciproque. Le jeu à quatre mains. Nous sommes assez de deux.
Et les baisers, tout à coup, sont plus des coups de langue, quand le temps est compté
comme si nous en manquions, et qu'il faudrait être partout à la fois pour ne rien oublier.
Il y a ce compte à rebours, celui d'avant l'orgasme, à ma barbe râpeuse, à nos muscles bandés,
lorsqu'on va à la bouche, et au sexe, échanger nos salives, faire circuler le sang,
stimuler les neurones, les hormones, ne rien nous épargner pour nous désaltérer.
Je te bois d'un seul trait, goulûment, te bois à la bouteille pour me réhydrater,
dans les spasmes voraces, me mets de l'eau partout, comme en sortant du cours,
pour répondre aux carences, et satisfaire ici un manque physiologique.
J'écarte tes deux cuisses, les ouvre fermement pour manger tous les fruits concentrés
qui coulent en abondance, me repaître du plaisir que le festin décuple, inflige et nous promet,
à la cambrure atroce que ton corps qui résiste dessine dans mon lit pour repousser l'issue.
Mais quelque chose lâche. Cède sous la pression. D'un océan entier qui se brise et se vide.
C'est dans la pluie d'écume, au retrait de la vague, que nous sommes trempés, et repus,
sonnés par la violence, épuisés, amusés, déroutés et ravis, et que nous nous trouvons,
nez à nez, face-à-face, fourbus et soulagés, pour un dernier baiser dans nos dernières forces.
Nous savons qui nous sommes. Et nous abandonnons. Démunis. A l'abri.
Nous confiant l'un à l'autre.

Le soleil est bien là, accroché au ciel bleu. Mais le vent est glacial.
Sa puissance est féroce. Et le froid arraché aux neiges des Pyrénées pénètre nos manteaux.
Je calfeutre où je peux et déteste novembre. Où cette tramontane devient notre ennemie.

Je dois rester couvert, le corps ankylosé, au bureau, dans ma chambre,
quand le moindre mouvement demande des efforts.
Je vide le cumulus à chaque douche chaude et refais du café.
Essayant d'oublier le boucan de bourrasques qui me glace les os.
Il est presque continu. Ne lâche pas l'affaire. Ne donne aucun répit.
Et en faire abstraction est tout un exercice. Que je peux réussir en écrivant un peu.
C'est toujours le moyen de me sauver encore, de venir te rejoindre, venir me réfugier.
L'image de tes yeux. L'impression d'accolades. L'échange de chaleur. La volonté d'y croire.
L'étreinte voluptueuse. Les corps emmitouflés. Serrés l'un contre l'autre.
Je peux fermer les yeux. T'écouter respirer. Oublier la saison et la température.
Enlevé à ce lieu comme au temps. N'être plus nulle part. Sinon dans notre foi.
Dans notre certitude. Celle de nous aimer. D'être faits l'un pour l'autre.
Penser à toi tout à coup est le meilleur moyen de contrer la froidure.
Il y a des pulls, le chauffage, et même des boissons chaudes qui ne servent à rien.
Quand la seule chose qui peut me redresser, me faire lever la tête et ouvrir les épaules,
est l'idée que tu existes et que nous sommes ensemble.
J'écrase une cigarette avec un sourire en coin. C'est un air décidé.
Le vent peut bien souffler, moi je ne plierai pas.
Et j'ai assez de cœur pour me moquer du froid.
Si je ne supporte pas le contact sur ma peau de la laine qui m'écharpe,
je garderai le contact de la tienne qui peut me tenir chaud.
Je passerai l'hiver comme une lettre à la poste.
A incarner l'été et écrire le soleil.

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan

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Dans le ventre

Publié le

La pulsation dans les bras, dans les mains, dans mes doigts.
Ce que j'enfonce de touches. De blanches et de noires. Tout vient du cœur.
Mon index agace un bémol, un demi-ton, quand ma main gauche s'appesantit.
Au phrasé du blues qui remonte mes artères et revient dans mes veines.
Il y a du coup de poing. Quelque chose de la rage. Qui m'enchante.
Me soulage. Ou me fait délirer. Je pilonne le piano. Le renverse.
Et je peux courir dans les rues à la prochaine averse.
Rugir à la nuit. Défoncer les vitrines. Les poitrines. Et je rentre.
Dans tout ce que je donne. Ce que j'ai dans le ventre.
M'épuiser au tempo d'une marche funèbre.
Et faire de la lumière de mes moindres ténèbres.
Où je peux être seul.

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan

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Refaire le monde

Publié le

Un sentier de contrebandiers sur la baie. Un chemin à peine au-dessus de l'eau.
Qui s'adapte aux caprices des rochers. Monte. Descend. Serpente. S'amuse.
Loin de la route laissée à l'intérieur des terres. Me conduit aux Canyelles.
Deux criques, côte à côte, que je ne vois pas encore. Vers lesquelles je vais.
Avec une sœur, une nièce, un frère et un beau-frère. Une marche d'après repas.
Au milieu de pins qui embaument et de griffes de sorcières.
Nous avons passé le petit phare blanc, court sur pattes, au sommet de sa butte,
pour descendre au plus près des vagues affaiblies d'une mer intérieure.
L'horizon est le reste de l'Espagne, toute proche, Sant Pere Pescador puis l'Escala.
C'est ce que j'ai en face, sur l'autre rive d'un grand lac ouvert sur la Méditerranée.
Je hume ses parfums et le ciel de novembre, avec une mélancolie tranquille.
Les lumières sont splendides. Les nuages sont hauts. S'effilochent au soleil.
Et j'ai la nostalgie des automnes de Barcelone et de Castelldefels.
Pour un peu, si nous avions été quatre ou cinq heures plus tard, à ce spectacle,
nous aurions pu encore nous croire en été, oubliant nos pulls et nos manteaux.
J'essaie de m'en convaincre. Il est neuf heures du soir et nous sommes en juillet.
L'écume vient comme un chat ronronner dans les jambes de la roche stoïque,
frémir, bruisser, et se retirer, effervescente, avant de revenir tenter sa chance,
sous des ors et des parmes, des mauves, des orangers, qui le disputent au bleu,
dominant, qui résiste, quand le soleil s'en va, que le jour déclinant s'essouffle et lâche prise.
Réunion de famille à Rosas. Ou Noël avant l'heure. Que nous fêtons ici chaque année.
Chez mon père. Mais cette fois, mon frère ne pourrait pas venir. Il est venu plus tôt.
Et ce n'est pas le dîner d'un réveillon sinistre que nous digérons en cet après-midi.
C'est l'émotion et l'ennui de nous trouver ensemble. Partagés. Egalement.
Entre le plaisir d'être là et l'envie d'être ailleurs.

La perspective de Paris me rend nerveux. J'ai deux mille choses à faire.
Des choses à préparer. Il faut que je travaille. Il y a des idées à servir et à argumenter.
Et la marche lente d'une journée au ralenti me rend dingue. Mais je ne perds pas mon temps.

Quand je suis saisi par la beauté de ce lieu. La tourmente paisible de nuages délirants.
Qui composent des choses étonnantes en jouant avec la mer, les couleurs, la lumière,
mes sentiments mêlés, quand leur coton empêche mes blessures de saigner.
Aux projets qui me tiennent, j'ai pris de l'assurance. Même si tout est flou.
J'ai une vague idée de ce que je dois faire. Au bout de ce sentier. Au bout de l'autoroute.
Puisque nous rentrerons en voiture et à la nuit tombée. Retourner aux affaires.
Je ne suis pas attentif à ce qui se discute. Aux conversations qui agrémentent la marche.
Quand on commente et que l'on donne ses réactions. Le paysage. La santé de mon père.
Que l'on échange les impressions. Que l'on prend des nouvelles d'autres personnes absentes.
Je suis dans le passé. Dans la pinède de Castelldefels. Sur les Ramblas de Barcelone.
Je suis dans le présent. Dans la Méditerranée. Le coucher du soleil. Et ses eaux flamboyantes.
Je suis dans l'avenir. Perpignan et Paris. Dans les bras et les yeux de l'être que j'adore.
Et mon corps évolue à un rythme monotone qui ne peut être le sien. Déserté.
Résigné ou en veille. Qui déroule des pas au milieu des agaves et de leurs mâts penchés.
Mon esprit qui s'échappe hésite à se fixer sur des pensées précises.
Le contexte me trompe quand je crois un instant que nous sommes en décembre.
Je dois me rappeler que ce n'est pas Noël. Noël est devant nous. Avec les deux Canyelles.
Et nous nous arrêtons au détour d'un rocher pour trouver la première. Et n'irons pas plus loin.
La crique est au soleil. Aux forces qu'il lui reste. Une anse avec sa plage. Dans un nid du relief.
Ma joie de l'embrasser a son poids de tristesses.

Chaque fois, le constat est le même. Mon père a vieilli. Mon père se porte bien.
Quand il suffit à effrayer aussi vrai qu'il rassure. Qu'il inspire la confiance et autant de panique.
En effet, il a baissé sans doute. Aussi sûr qu'il est bien pour son âge et qu'il a cette chance.

Et je ne saurais dire toute la confusion des sentiments que j'éprouve à me trouver chez lui.
A quarante ans, sur la baie de Rosas, où avec ma famille je rebrousse chemin,
je me demande ce que signifie au juste le fait d'avoir un père, si j'en ai encore un,
ce que ça représente, quel rôle je lui donne, quel rôle je lui ai donné,
quand je n'ai pas idée de ce qu'il en assume, de ce qu'il peut en faire,
alors que je sais bien qu'il y a toujours ici mille malentendus.
Je ne suis pas certain de m'être libéré de ce que j'en espère. De ce que j'en attends.
Et l'impression me fait froid dans le dos, me fait monter des larmes que je trouve ridicules.
J'ai l'intuition qu'être père moi-même n'aurait rien enrayé de tous ces mécanismes.
Quand ce statut n'aurait su écraser ni réduire à néant celui d'un fils que l'on reste à jamais.
Je n'ai pas fondé un foyer, n'ai pas donné la vie, mais j'ai bien ma vie propre.
J'ai vécu d'autres choses. D'autres réalités. Des mondes qui ne sont pas les siens.
Et mon père, au retour, est comme un étranger. Qui ne me connaît plus.
J'avance avec les miens. Une sœur et un frère. Que je peux toujours suivre.
Nous retournons vers la villa où nous prendrons quelque chose, un thé ou un café,
avant de boucler des bagages, de reprendre la route, et de laisser cet homme,
suite à nos embrassades, face à son crépuscule.
La baie est magnifique. Et je ne peux pas dire que je suis malheureux.
J'ai quelqu'un dans ma vie. Qui me donne de la force et beaucoup d'appétit.
Et des choses à écrire. Sur ce que c'est d'aimer. Et de refaire le monde.

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan

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Etendu un moment

Publié le

Je m'allonge sur mon lit.
J'ai fait deux pas face au mur.
Le matelas a buté sous mes genoux.
Et je n'ai eu qu'à m'allonger sur le ventre.
Epuisé. De tout mon long. Sur ce lit double.
Le téléphone contre mon oreille. Et ta respiration.
Mon visage dans les oreillers. Je te cherche où je peux.
L'odeur de tes cheveux. Celle des draps. Je suis hors service.
J'articule quelque chose. Je te dis quelque chose. Que tu entends.
Tu es contre ma joue. Dans ma main. Dans le téléphone à mon oreille.
Un silence a suivi. Qui a duré. Et puis duré encore. Et j'ai rouvert mes yeux.
Me demandant soudain si tu étais encore là. Nouveau vent de panique.
A laisser mes mots sans échos. Se répandre. Parler. Nous envahir.
Se promener dans ta tête. Dans ta bouche. Tu ne réponds rien.
J'écoute ton silence. Je t'écoute m'écouter. Sans rien dire.
Et puis au bout d'un temps. Le temps de comprendre.
Tu m'as dit à bientôt. Nous avons pu raccrocher.
J'ai lâché l'appareil. Lâché mon téléphone.
J'ai pu fermer les yeux. Puis respirer.
Sans l'idée ni le goût de dormir.
Au moment de se retrouver.

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan

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Blessures de mère

Publié le

Ce n'était pas mon premier petit ami. J'étais dépucelé depuis longtemps.
Imaginez. J'avais réglé la question à 16 ans. De la façon la plus brutale qui soit.
Avec la détermination du gosse qui veut en découdre. C'était déjà de l'histoire ancienne.
Et j'avais eu le temps de tout reprendre à zéro, en développant, outre le sexe pour le sexe,
et même ce qu'on appelle aujourd'hui une hypersexualité, pour utiliser des gros mots,
des relations normales, des aventures, des liaisons, avec des êtres humains,
des flirts, des galanteries, et même, des histoires d'amour.
Car s'il n'était pas mon premier petit ami. Il n'était pas mon premier amour non plus.
Il m'avait bien fallu attendre 19 ans pour tomber véritablement amoureux. La chose fut faite.
Et j'avais toujours considéré cette expérience-là comme un deuxième dépucelage.
Celui où le sexe et les sentiments se rejoignent, se confondent, et se grandissent.
Bref, j'avais 21 ans, et j'étais déjà un vieux qui avait roulé sa bosse et vu du pays.
Et je venais même, à ce propos, de découvrir New York. A quelques jours près.
Ce qui était encore, décidément, ici aussi, une autre forme de dépucelage.
C'était en 1994. Et j'avais 21 ans. Juillet 94. Mon premier voyage en Amérique.
Et avec les deux camarades qui m'accompagnaient, nous rêvions certes de Manhattan,
mais avions des budgets qui nous invitèrent à nous offrir des Paris-Montréal, moins chers,
qui nous donnèrent l'opportunité appréciable d'étendre notre séjour du côté canadien.
Montréal. Boston. New York. Washington. Ottawa. Un voyage d'un mois. Initiatique.
Avec l'électrochoc attendu de Big Apple, où je m'étais permis d'aller voir Prince en concert,
et un coup de foudre, moins prévisible, pour la métropole québécoise où nous avions atterri.
Montréal, en effet, que nous avions découverte débraillée et séduisante, sur son St-Laurent,
en plein festival de jazz, et où nous devions revenir prendre notre avion pour rentrer.
C'est l'été. Nous sommes jeunes et heureux. Avons atteint nos objectifs.
Et décidons de passer les trois jours qu'il nous reste dans cette ville qui nous avait charmés.

Nous avions posé nos valises au lycée français de Montréal.
Dans cette ville où j'allais revenir m'installer quatre ans plus tard.
Et il est évident que ce premier séjour fut déterminant dans ce choix ultérieur.

Tant nous nous sentions bien dans cette cité à la fois américaine et francophone.
Nous sortions le soir, nous mélanger au monde du port comme de la Place des Arts.
Et nous nous retrouvâmes assez naturellement sur la rue Ste-Catherine. Côté Est.
C'est là que nous l'avons rencontré. Dans un bar célèbre qui s'appelait l'Entre-Peau.
Mes amis pensaient me faire plaisir sans doute. C'était un cabaret de travestis.
Si j'étais heureux qu'ils consentent à m'accompagner dans le quartier gay de la ville,
je n'avais aucun goût particulier pour ce genre d'établissements et de spectacles,
mais je voyais bien que c'était ce qui allait satisfaire leur curiosité et les amuser,
et je pouvais bien accepter ce qui était finalement le meilleur compromis.
Nous étions debout, sur un côté de la salle, en train de siroter nos verres.
Et je devais reconnaître que la musique singulière du français québécois parlé
donnait aux transformistes, en Cher et Céline Dion, une dimension inattendue.
Alors que nous regardions tout ce cirque avec une sorte de jubilation,
je sentais bien sa présence, depuis un moment, à mes côtés, sans l'avoir encore vu.
Il était seul et n'eut aucune difficulté à nous aborder et trouver une accroche
pour engager la conversation.

Il s'appelait Marc Nadeau. Etait québécois. Et n'avait pas vingt ans.
Mes amis comprirent très vite sur qui se portait son intérêt et ils s'éclipsèrent aussitôt.
Ils étaient fatigués. Avaient envie de dormir. Ce qui n'était certainement pas mon cas.

Et j'ai accepté joyeusement l'invitation de ce gosse à le suivre dans la nuit montréalaise.
Il était visiblement ravi de me conduire dans tous les bars de la rue Ste-Catherine,
dans les boîtes et les clubs, connaissant tous les passages, les portes dérobées, les couloirs,
qui nous permettaient parfois de passer d'un établissement à un autre.
Il connaissait le quartier comme sa poche et m'y servit de guide avec une bonne humeur
et une application touchantes, qui ne pouvaient inspirer qu'une grande sympathie.
J'avais conscience que mon caractère français me rendait exotique à ses yeux,
qu'il suffisait à le séduire ou le fasciner, étonné qu'un citadin d'une métropole aussi dense
puisse y trouver du rêve comme un Provincial en trouve au Parisien.
Je me laissais faire. En confiance. Et, après une tournée des grands ducs assez sage,
puisque nous traversions les lieux sans nous y arrêter vraiment et sans boire d'alcool,
il voulut me raccompagner au lycée français où je devais retrouver mes amis.
Ces derniers dormaient depuis longtemps. Et Marc est resté un moment. C'est vrai.
Ne pouvant rester dans la chambre, nous avons visité le bâtiment désert et silencieux,
arpenté de longs couloirs blancs, trouvé des escaliers qui menaient, au sous-sol,
dans une grande salle, contiguë à des cuisines, qui semblait être un réfectoire.
Et c'est ce lieu que nous avons choisi. Pour nous arrêter de courir. Et parler.
Et puis un peu plus. A peine plus. Quand, bon sang... qu'avions-nous fait de mal ?...

Le lendemain, mes amis ne manquèrent pas de me demander comment s'était finie ma nuit.
Les choses avaient été plutôt chastes. Il y avait eu quelque chose de l'ordre du câlin.
Lorsque le plus amusant fut la réaction de mon camarade à la découverte du french kiss.

Je fus un peu déstabilisé par tant d'émotions à ce qui me paraissait être la moindre des choses.
Et je découvris moi-même qu'embrasser avec la langue, ce que j'avais fait mille fois,
pouvait être éminemment sexuel pour des gens dont ce n'était pas vraiment la culture.
Ainsi donc, pour tout dire, ce baiser profond fut la chose la plus dégueulasse que nous fîmes.
Marc avait été troublé par l'expérience. Et je me rappelle avoir ri en découvrant sa mine
quand il ne semblait pas certain d'avoir aimé cela, ou avait trouvé ça seulement bizarre.
Nous nous étions retrouvés tous ensemble le lendemain pour partager l'après-midi.
Et vint le moment de préparer notre départ. Marc et moi avions échangé nos adresses.
C'était une époque sans internet où nous devions pour correspondre nous envoyer des lettres.
Ecrire sur du papier qu'il fallait plier pour le glisser dans une enveloppe. Air Mail.
J'étais ravi de terminer ce séjour sur cette heureuse rencontre. Mon petit black de Montréal.
Mon guide d'une nuit. A qui j'avais fait découvrir quelque chose à mon tour en échange.
Cela avait été mignon. C'est le mot qui me vient. Parce qu'il était adorable. Gentil. Et drôle.
Et j'ai suivi mes amis dans ce bus pour l'aéroport de Mirabel avec une grande tendresse
pour le Québec, pour Montréal, qui avait grandi davantage à celle que j'éprouvais pour lui.
Avec qui j'allais correspondre.

Alors quoi... J'avais 21 ans ? 22 ans ?
Je vivais encore chez mes parents. Dans la grande maison de Bompas.
Et, oui, cela faisait quelques mois déjà que je recevais du courrier du Québec.

En effet, je répondais à ces lettres. Comme on fait j'imagine avec un correspondant.
Bien sûr, le courrier arrivait avec celui de la maisonnée. Ma mère le voyait passer.
Ces enveloppes singulières, format chèque, aux bordures bleu, blanc, rouge. Air Mail.
Les timbres canadiens. L'écriture de Marc, avec ses spécificités nord-américaines.
Cela avait dû intriguer. Quand je n'avais pas dû attendre la première lettre pour expliquer,
dès mon retour, puisque cela faisait naturellement partie du récit de mon voyage,
que nous avions, avec mes amis, fait cette agréable rencontre qui nous avait tous enchantés.
Venue pour clôturer le périple, et nous aider à quitter l'Amérique sur une bonne impression.
Que m'écrivait Marc à l'époque ? Oui. Il voulait être acteur. Et chanteur.
Il savait que je faisais de la musique aussi. Nous avions le goût du spectacle en commun.
Il rêvait d'aller aux Etats. De passer la frontière. Il rêvait de Broadway et Hollywood.
Et il devait me raconter ses projets, ses cours de chant, d'art dramatique et les castings.
Tout cela était innocent et sympathique. Une amitié de gosses qui kiffaient le showbusiness.
Et j'étais ravi de pouvoir l'encourager sur ce chemin aussi grisant que difficile.
J'ai appris bien plus tard que ses efforts avaient porté leurs fruits, découvrant sur internet
qu'il avait eu un rôle récurrent dans une série télé québécoise à succès et fait un peu de presse.

Je vais où à l'époque ? A la fac je suppose. Je suis en lettres modernes.
Je vis encore chez mes parents. Je rentre donc chez moi. Où j'ai une chambre à l'étage.
Et je vois que ma mère est ulcérée. Agitée. Quelque chose ne va pas. Ou pire encore.

Je comprends qu'il s'est passé quelque chose. Et elle me tombe dessus.
Avec des yeux, un visage, une voix, que je ne reconnais pas.
Et je la vois, devant la porte ouverte de ma chambre, brandir une liasse d'enveloppes.
C'est que la correspondance avec Marc avait eu le temps de s'épaissir.
Je reconnais les enveloppes et me dis que je ne les avais pas initialement rangées
dans le poing levé de ma mère, je me rappelais les avoir rangées, j'étais prêt à le parier,
dans une caisse de bois où je gardais mon courrier personnel, ici, sur mon bureau,
avec une multitude de lettres et de cartes postales.
Je comprends alors qu'elle a fouillé dans mes affaires en mon absence.
Et, alors qu'elle est précisément en train, manifestement, de me reprocher quelque chose,
j'ai à l'idée qu'il faut que je trouve un moment pour lui reprocher d'avoir fouillé ma chambre.
Pas pour opposer un reproche à son reproche, faire diversion ou désamorcer le sien.
Juste faire valoir que j'ai droit à une vie privée et qu'il n'est pas convenable
de fouiller dans les affaires des gens, y compris des gens qu'on aime et avec qui l'on vit.
En fait, je suis estomaqué. Pas par ce qu'elle me dit. Que je n'écoute pas.
Ma stupeur est telle que je n'entends rien. Je suis estomaqué par ma consternation.

J'ai eu droit à une séance de lecture. Des morceaux choisis. Et bien choisis.
Quand elle avait trouvé sur la quantité de lettres, LE passage super hot et compromettant.
" Tes lèvres douces me manquent... " Wow... Dieu merci, il n'avait pas parlé de ma bite.

L'évocation du baiser échangé avec Marc. Et je pouvais considérer à ces quelques mots
que le french kiss ne l'avait pas dégoûté. Non sans une légère dose de satisfaction.
Mais il me fallait comprendre, à la colère de ma mère, une colère qui me désolait,
qui me désolait pour elle, que ma mère avait un problème. C'était épouvantable.
Quand je n'aimais pas que ma mère soit triste. Ni qu'elle soit en colère.
Ni qu'elle ait un problème. Puisque j'aimais ma mère. Puisque je l'adorais.
Même si je n'étais pas content qu'elle ait pu ainsi fouiller dans mes affaires.
Et je crois comprendre que son problème tient au seul fait que Marc s'appelle Marc.
Que Marc est un garçon. Et que cela semble être terrible. Le sexe de Marc.
Que je n'ai jamais vu. La fureur de ma mère venait de là. Et je ne comprends pas.
Je ne comprends pas, je ne peux pas comprendre, ce qui la met dans des états pareils.
La tempête semble se calmer un instant. On me laisse un droit de réponse.
Et je me demande si c'est le moment approprié pour expliquer que, tout de même,
ce n'est pas très cool de fouiller dans mes affaires en mon absence.

J'ai dû m'expliquer. Recontextualiser. Raconter à nouveau la fin du séjour.
Ce qui s'est passé ce soir-là à Montréal. Avec mes deux amis qu'elle connaissait bien.
Marc m'avait envoyé des photos de lui. J'ai expliqué qu'il voulait être acteur. La musique.

Le spectacle. Les Etats-Unis. Quand le contenu général des lettres n'était pas équivoque.
Il s'agissait d'amitié. Je n'avais jamais été amoureux de Marc. C'était tout à fait amical.
Et, peu convaincue par mes arguments, qui pour un peu semblaient la laisser sur sa faim,
elle mit un terme à cet entretien surréaliste avec une sortie qui m'a marqué au fer rouge.
Quelque chose qui m'a blessé comme peu de choses m'ont blessé dans ma vie.
Parce que j'aimais trop ma mère pour la voir réduite à ce point de chagrin.
Ce point qui vous abîme. Vous fait dire des choses dégradantes pour vous-mêmes.
Elle ne s'était déjà pas grandie en fouillant dans mes affaires en mon absence.
Et qu'elle s'abaisse me blessait plus que le fait qu'elle ait pu fouiller dans mes affaires.
Mon problème, à moi, n'était pas qu'elle ait découvert le contenu des lettres de Marc,
ou la nature, prétendue scandaleuse, de notre relation dont je n'avais pas honte.
Mon problème était de la voir en colère, et malheureuse. Et de la voir se dégrader.
Ici, c'était pire encore. Je ne pouvais pas entendre cela de la bouche de ma mère.
Que son fils soit concerné ou non. C'était insupportable. Venant d'elle. Un cauchemar.
Elle me regarde dans les yeux, avec tout le mépris dont elle était capable,
me jette les lettres et les photos à la figure qui allaient à pleuvoir partout dans ma chambre
en disant dans une grimace de dégoût, avant de tourner les talons :
" Avec un Noir en plus... "

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan

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Une nostalgie française

Publié le

Les Français n'ont pas la nostalgie des Trente Glorieuses,
les Français ont la nostalgie de l'Etat-providence.

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan

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France / Europe. L'Etat de fait.

Publié le

Pas besoin de regarder des programmes du type Confessions intimes à la télévision,
pour savoir ou comprendre de quoi il s'agit. Tout le monde a connu dans son entourage,
proche ou moins proche, des enfants de trois ans, quatre ans, cinq ans, insupportables,
électriques, colériques et capricieux, agités, parfois violents, face à des parents démunis.
Le phénomène n'est pas nouveau. Certains couples ont des enfants trop tôt, ou trop tard,
n'ont pas le mode d'emploi, sont débordés, incapables de cadrer, de dire non,
et les enfants, ivres de rage ou de désespoir, peuvent aller parfois jusqu'à les insulter,
tant ils attendent d'eux un minimum d'autorité et de dignité.
Ce sont des situations tragiques, des crève-cœurs, quand ces parents en arrivent
à avoir peur de leurs propres progénitures, à craindre leurs réactions,
et que leurs marmots deviennent en un sens, prématurément, les parents de leurs parents.
Ils enragent de les voir si faibles. De les voir s'aplatir devant eux. Ils veulent de la force.
De la force morale. Des adultes pour les défendre et les protéger. Y compris d'eux-mêmes.
Des parents pour leur dire ou expliquer quoi faire. Pour être fermes. Pour être justes.
Y compris pour punir quand ils ont fait une connerie. Quand ils réclament des repères.
Et j'ai assez gardé d'enfants pour avoir observé que certains cherchent la gifle.
Et que leur colère exprime étrangement mais sûrement leur désespoir de ne pas la recevoir.
Dans des fureurs, aux limites de l'hystérie, souvent réservées au retour de maman,
comme à la surenchère de bêtises, avec une malice diabolique qui provoque l'autorité,
qui teste le seuil de tolérance de l'adulte, on voit que certains cherchent la baffe ou la fessée,
en effet, et avec elles des parents sur qui compter pour résoudre les crises.
Ils ont besoin d'ordre, de justice, d'autorité, aussi vrai qu'ils ont besoin d'attention, de tendresse
et d'affection, comme tout citoyen a besoin d'un Etat fort pour se sentir encadré et sécurisé.

Les Français, aujourd'hui, sont comme ces gosses en mal de parents qui assument leur rôle,
ils sont comme ces gosses ulcérés d'avoir des parents démunis, indécis, impuissants,
quand il se retrouvent abandonnés et livrés à eux-mêmes.
Et dans leurs accès de rage, ils peuvent bien menacer de voter pour Marine Le Pen.
Depuis les Années 80, nous avons détricoté l'Etat dans l'euphorie de l'ère Friedman.
Ce vent de libéralisme, auquel le Mur de Berlin n'aura pas survécu, se décuplera encore,
justement, avec l'effondrement de l'Union Soviétique et la fin de l'utopie communiste.
L'Ouest avait gagné la Guerre Froide, et avec lui, ce bon vieux capitalisme, triomphant,
qui avait pourtant déjà commencé à se fourvoyer sur des pentes financières inquiétantes.
Ajoutez à cette dérive libérale l'apparition d'internet, et vous obtenez la globalisation.
L'ère Friedman avait commencé à dépecer les Etats occidentaux.
Internet et la mondialisation venaient les achever.
Et nous voilà sur des territoires sans frontières et sans autorités.
Shootés à la dette. Esclaves de la dette. Nos élus les premiers.
Lorsque c'est désormais le créancier, en effet, qui décide de notre discipline budgétaire.
Les Etats ont été démantelés. Vidés de leur substance. Au profit des banques.
Elles ne sont pas les seules responsables. Nous sommes, tous, coresponsables.
Les particuliers comme les collectivités. Nous nous sommes tous précipités,
enfournés, comme un seul homme, dans cette facilité inconséquente du crédit à tout-va.
Et il serait rapide et commode de désigner les banques comme fautives.
Les banques nous ont prêté de l'argent. Elles nous ont rendu service. Des services.
Quand nous voulions vivre au-dessus de nos moyens et consommer à tout prix.
Sauf que cet endettement délirant faisait boule de neige à mesure, bien sûr,
que l'Etat reculait, et avec lui, toute capacité d'établir des politiques industrielles,
des stratégies nationales d'innovation et de développement, qui nous manquent cruellement.
Face aux banques, mes enfants, en effet, nous sommes désormais bien seuls. Et vulnérables.
Nous n'avons plus d'Etat pour nous protéger. Et il est un peu tard pour s'en apercevoir.

Ce que nous avions désorganisé et déconstruit il y a trente ans par idéologie,
sous Reagan et Thatcher, comme sous Mitterrand, nous l'avons vu se pulvériser
avec la déflagration mondiale de l'internet qui a révolutionné le rapport au temps et à l'espace,

et avec ce dernier le concept-même de frontière comme de territoire, au point de tout dynamiter.
Et nous en bradons désormais les vestiges sous la contrainte de notre surendettement.
Je parle de l'Etat. Je parle de la France. Comme on pourrait parler de la Grèce ou de l'Espagne.
L'Etat-providence. Qui, même aux Etats-Unis n'a plus les moyens de contrer Wall Street.
Une déliquescence qui a désarmé nos élus. Qui sont nos représentants.
Et désarmer nos élus revient à nous désarmer. Nous. Citoyens.
Dans la difficulté où nous sommes, il n'est pas temps mais urgent de le reconstruire.
Je parle de l'Etat. Et pas seulement de l'Etat au sens de pays. Ni au sens d'Etat-nation.
C'est un malentendu que je veux lever tout de suite. Je parle de l'Etat au sens large.
Comme organisation politique d'un territoire. Ce qui vaut à la fois pour la cité, la région,
le pays, le continent ou le monde. Il doit y avoir de l'Etat à tous les échelons.
Si nous voulons défier d'autres formes d'organisation bien moins démocratiques.
Pour encadrer. Réguler. Equilibrer. Servir l'idée d'intérêt général.
Sauf que pour organiser politiquement des territoires, il faut deux choses primordiales :
de la politique et des territoires.

La politique dans ce qu'on appelle encore l'Occident, ne se conçoit pas sans démocratie.
Une conquête de l'humanité qui mute avec les nouvelles technologies,
et le nouveau paradigme qu'elles ont imposé, violemment, au tournant de ce nouveau siècle.

Nous ne nous en sommes pas encore relevés, et devons rattraper cette fulgurante évolution.
Nous adapter et résister aussi à certaines dérives, lorsque nous sommes encore incarnés,
comme êtres humains, que l'intelligence artificielle, encore balbutiante, n'a pas encore gagné,
et s'il est normal de prendre les opportunités fantastiques et sans limites de l'ère internet,
de penser déjà à ce qui suivra, il faut aussi équilibrer la tendance en restant incarnés et donc
ancrés dans les lieux où nous sommes, pour, après avoir perdu des frontières nationales,
ne pas perdre les frontières de nos propres intégrités physiques d'individus.
A trop de dématérialisation, il faut rematérialiser. Nous réincarner.
Reconquérir nos territoires. En repenser le découpage. L'administration.
Lorsqu'au changement d'échelle, nous nous interrogeons en France, par exemple,
sur la légitimité du département, devenu trop grand ou trop petit, inadapté dans les deux cas.
Bien sûr, depuis la ville qui est la première collectivité, jusqu'à l'Europe nous concernant,
il y a plusieurs manières de penser le territoire, et nous devons d'urgence nous y arrêter.
Réformer les collectivités locales. Redistribuer les compétences. Les rendre plus efficaces.
Quand nous voyons que nous ne ferons pas l'économie de l'échelon européen.
Si nous ne voulons pas disparaître entre la Russie, les Etats-Unis et la Chine.
C'est à tous ces niveaux qu'il faut reconstruire les infrastructures
où peuvent s'exercer la démocratie, c'est à dire le choix de la manière dont on répartit l'impôt,
plutôt qu'une autre, sur le territoire dans lequel il a été levé avec le consentement des citoyens.
Sur le territoire européen, si nous voulons une Europe politique, il faut un impôt européen.
Et si nous voulons un impôt européen, il nous faut une démocratie européenne.
No taxation without representation.

Des gens en ont assez ? Veulent voter Front National ?...
Des artisans et commerçants font tourner des pétitions ? La grogne monte dans le pays ?
Des Bonnets rouges en Bretagne ? Des sondages alarmants ? Des manifestations ?

Des notes inquiétantes remontant de toutes les préfectures ? Oui, ça ne va pas bien.
Et aux alternances successives, nous voyons bien que le pouvoir n'est plus à l'Elysée.
Sarkozy ? Hollande ? Quelle différence ? Ils gèrent et ne gouvernent plus.
La gauche ? La droite ? Nous savons au moins depuis Maastricht que le clivage a changé.
Vingt ans qu'il y a des souverainistes à droite et à gauche qui pourraient siéger ensemble.
Vingt ans qu'il y a des européistes des deux côtés qui pourraient former un seul groupe.
Le pouvoir n'est plus à l'Elysée. Tout viendrait de Bruxelles. Mais, en sommes-nous certains ?
Le pouvoir est-il vraiment à la Commission de Bruxelles ? Depuis les crises de 2008, 2009 ?
Nous nous rendons compte que l'Europe n'est pas pilotée par le Château qu'on lui prête.
La gouvernance trouble du continent ne l'est pas assez pour comprendre que,
à de tels niveaux d'endettement, le pouvoir est encore ailleurs. Kafka, nous voilà.
Avec les œillères bien pratiques de nos médias encore recroquevillés sur nos états-nations,
nous conspuons d'abord des hommes politiques nationaux.
Que leur reprochons-nous au juste ? De conduire une mauvais politique ?
Non. Nous leur reprochons de ne plus en conduire et pire, de ne plus en décider.
D'être corrompus et de s'en mettre plein les poches ? Sans doute.
Mais nous le leur pardonnerions s'ils avaient encore le pouvoir de servir l'intérêt général.
Ce que nous leur reprochons, comme ces gosses révoltés qui hurlent leur panique
à leurs parents désemparés, c'est leur impuissance.

Rendons leur pouvoir à nos représentants.
Cela ne pourra pas se faire avec la classe politique en place, bien trop impliquée et installée
dans le système actuel, et il faudra sans doute forcer quelques plafonds de verre

pour renouveler les décideurs qui auront en charge des réformes urgentes et radicales.
Moralisation de la vie politique. Financement des partis et des campagnes électorales.
Cumul des mandats. Limitation à deux mandats consécutifs à tous les étages.
Redécoupage, clarification et redéfinition des collectivités locales du pays,
pour les mettre en conformité avec l'espace européen. Et j'en passe...
Quand il faut sans doute marquer l'arrêt d'une trêve. Stop. On arrête tout.
Pour un rassemblement absolu. Au moment où un consensus inédit est possible.
A l'échelle du pays, où il faut reconstruire l'Etat.
A l'échelle de l'Europe, qui n'en a jamais eu un.
Je ne suis ni bonapartiste ni jacobin. Nous pourrons débattre ensuite sur les nuances.
Gloser. Deviser. Bavarder. Autant que nous voudrons. Entre droite et gauche.
Savoir s'il faut plus d'Etat ou moins d'Etat pour soutenir l'économie.
Encore faut-il pour cela en avoir un.

Rendons son pouvoir à l'Etat. Celui d'arbitrer. D'impulser. De protéger.
Rendons-nous à nous-mêmes les lieux de la vie commune, les leviers de la politique,
de la contribution, de la représentation démocratique, non pas pour échapper à la dette,
mais pour avoir les moyens de la gérer, et ce, autrement que par la seule rigueur.
A l'échelle d'un homme, imaginez : un gars criblé de dettes qui fait le choix de gérer seul,
refusant d'aller chercher de l'aide pour des raisons qui lui sont propres, va devoir, certes,
réduire son train de vie, sacrifier son abonnement téléphonique, vendre sa voiture,
arrêter de fumer, fera des économies partout où il pourra... on sait que cela ne suffira pas.
Il n'aura plus de téléphone, plus de voiture, et n'aura pas plus de pouvoir d'achat.
Et s'il ne cherche pas de l'aide autour de lui et un moyen d'accroître ses revenus,
ce type finira par ne plus pouvoir payer son loyer et finira SDF.
La France ne peut pas être cet homme. Elle ne peut pas rester seule, premièrement,
comme nous le propose le Front National. Aura plus de poids face à son banquier
en arrivant avec 27 petits camarades dans sa situation qu'en étant isolée face aux marchés.
Elle doit trouver ensuite des moyens d'accroître ses revenus. Substantiellement.
Et pas seulement en faisant la chasse aux exilés fiscaux. En créant des richesses.
Elle sera certes bien inspirée d'arrêter de fumer puisque c'est une dépense absurde,
mauvaise pour sa santé, et ce sera une économie doublement profitable.
Mais elle doit surtout se remettre à travailler. Travailler plus. Ou mieux.
Produire et vendre des choses. Retrouver une activité et des objectifs commerciaux.
Mais ces décisions ne se font pas par la magie libérale de cercles vertueux de l'économie,
n'en déplaise à Alain Madelin, ces décisions se prennent par des hommes.

Cet Etat, il faut que tout le monde comprenne qu'il faut le reconquérir en France,
comme il faut l'acquérir en Europe, c'est une seule et même démarche de reconquête.
Celle de la politique et de la démocratie. Pas pour faire la guerre à la finance.

Ni pour faire la guerre à la Chine ou aux Etats-Unis. Mais pour défendre nos intérêts.
Et éviter, précisément, d'en être réduits à nous faire une fois de plus la guerre entre nous.
Puisque ce fut jusqu'à présent dans l'Histoire de l'humanité la solution la plus largement
choisie pour faire repartir des situations bloquées comme la nôtre.
Le chantier de la gouvernance mondiale est trop ambitieux et sans doute prématuré,
lorsque des réformes à l'ONU cependant, ne seraient sans doute pas du luxe.
Mais pour commencer des chantiers utiles et à notre portée, commençons par nous-mêmes,
au local, au régional, au national et à l'européen, par fédérer, avant de fédérer nos 28 pays,
toutes les bonnes volontés qui regrettent l'Etat-providence.
Et si nous présentons bien notre offre, quelque chose me dit que nous fédérerions du monde.
De l'extrême gauche à l'extrême droite. Le consensus possible dont je vous parlais.
Qui pourrait ne pas être d'accord ? Je veux dire à part Alain Madelin ?
Le consensus pourrait être plus large, lorsqu'aux dérives de la finance mondialisée,
même les patrons ne comprennent plus rien à la mutation aberrante d'un monde
dans lequel ils ne reconnaissent plus le capitalisme et ses valeurs entrepreneuriales.
Les chefs d'entreprises eux-mêmes, floués par la finance. Et des victimes de plus.
Lorsqu'un nouveau clivage a volé en éclat. Celui entre patrons et salariés.
Largués dans une même galère. Voilà qui ressemble à une opportunité à saisir.
Celle de rassembler. Quand je vous dis qu'il y a du monde à fédérer.

Droite et gauche. Les jeunes qui n'ont pas de boulot. Les vieux qui n'ont pas de retraites.
Les hommes. Les femmes. Les patrons. Les ouvriers. Les salariés. Les artisans.
Les commerçants. Les professions libérales. Les agriculteurs. Tous les fonctionnaires.

La classe moyenne. Les travailleurs pauvres. Les électeurs du Front National.
En voilà du monde qui pleure de rage parce qu'il n'y a plus l'autorité des parents.
Qui enragent de voir que ces parents sont impuissants à régler leurs problèmes.
Et j'en viens au dernier aspect, le plus cocasse sans doute, du consensus en question.
Celui qui pourrait rassembler aussi, tenez-vous bien, citoyens et classe politique.
Car, si cette reconstruction de l'Etat doit mobiliser toutes les énergies disponibles,
en France et en Europe, c'est précisément pour redonner un sens aux mandats politiques.
Rendre le pouvoir à nos représentants, pour qu'ils nous représentent.
Et si cela ne peut pas fédérer les élus en place qui ont des intérêts particuliers à perdre,
nous fédérerons ceux qui seront heureux de retrouver des marges de manœuvre,
un pouvoir décisionnaire, leur véritable job en somme, lorsque, actuels ou nouveaux,
nous aurons besoin de tous ceux qui sont encore vierges de compromissions.
On sait qu'ils ne le resteront pas longtemps, c'est mécanique, le tout est qu'ils le soient
le temps de mener à bien les transformations dont nous avons un besoin urgent.
Il faut des individus étrangers aux systèmes de corruption et d'influence installés
pour mener les réformes qui aboliront les privilèges dommageables de leur corporation,
avant que la corruption et le réflexe clientéliste, inhérents à la démocratie, ne les rattrapent.
Car au fond, la démarche est de rendre à la politique ses lettres de noblesse.
C'est-à-dire le service de l'Etat et de l'intérêt général. Et avec lui le pouvoir.

Je vois sur le plateau d'Yves Calvi sur France 2 des intervenants qui font triste figure.
La grogne fiscale commence à faire froid dans le dos, même dans les milieux parisiens.
Le gouvernement, un pistolet sur la tempe, doit maintenir une politique qui n'est pas la sienne.

Il tentera de mettre un peu de vaseline sur l'écotaxe et la hausse promise de la TVA
avec une réforme de simplification dont on ne voit pas bien ce qu'elle changera à la saignée.
Nous dansions sur un volcan. Nous n'avons plus le cœur ni la force de danser.
La fuite en avant de ces quarante dernières années nous revient dans la tronche.
Et il semble, merci aux générations précédentes en passant, qu'il est temps de passer à la caisse.
Les Etats-Unis d'Amérique ont été fondées sur la nécessité de la mutualisation de la dette
de 13 Etats émancipés qui avaient tant emprunté pour mener leur guerre d'indépendance.
Saurons-nous créer les Etats-Unis d'Europe à la nécessité de mutualiser la nôtre ?
Faisons des obstacles des opportunités. L'opportunité ici de créer l'Europe politique.
L'Etat européen. Dans lequel les Etats, au moins ceux de la zone euro, pourront s'harmoniser
tout en gardant leurs spécificités culturelles et reconquérir ensemble leur souveraineté.
Tant mieux si l'Allemagne crée un salaire minimum. Mais ça reste une décision allemande.
Et il faut, comme nous avions de grandes politiques nationales, des politiques continentales,
concertées, pour répondre aux défis combinés de la productivité et de la justice sociale.
C'est de la politique. Une chose que la finance internationale ne fera pas à notre place.
Et pour qu'il y ait de la politique, il faut des hommes et une organisation.
Faisons des obstacles des opportunités. Réorganisons la France. Et organisons l'Europe.
N'est-ce pas, de gré ou de force, le moment pour le faire ?
Pour le rassemblement dont je parle, je n'ai pas la méthode.
J'ai juste la conviction qu'il est devenu possible, dès à présent,
puisque la crise fédère déjà de fait bien du monde contre elle.
Des états généraux ? Une convention ? Je ne sais pas ce qu'il faut convoquer.
Mais qu'on ne compte pas sur les urnes. Les élections, à ce stade, n'y suffiront plus.
Qu'on n'aboie pas après les électeurs potentiels du Front National.
Et qu'on arrête de leur faire la morale. Rassemblons et travaillons.
En France comme en Europe, nous crèverons de nos divisions.

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan

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Une même condition

Publié le

Les remparts de Perpignan. Un premier verre sur le parvis de la cathédrale. Au Loft.
Sur ce parvis où je n'étais pas encore installé. Je venais d'atterrir. Rue Alfred de Musset.
Le mois de juillet était mon allié. Et je pouvais avoir une sorte de confiance en moi.
Dans ce que je commençais à percevoir dans tes gestes et tes regards.
Quelque chose de confus, que je ne pouvais identifier, mais qui m'encourageait.
C'était un premier rendez-vous. Parmi d'autres. Que j'avais pris pour étudier le terrain.
Voir qui faisait quoi dans ma ville. Voir avec qui je pouvais peut-être travailler.
Monter un projet. Trouver une perspective. Dans ce mouchoir de poche qu'est le Roussillon.
Paris venait de me vomir. Et si j'étais encore meurtri, je me savais au moins sauvé et à l'abri.
J'étais sous le charme. Comme on peut l'être face à une personne aussi agréable qu'attirante.
Mais je n'étais pas moi-même dans une séquence de séduction. En tout cas pas de manœuvre.
Après ce premier verre, tu as voulu ou préféré marcher. Et nous avons marché.
Quand je me rappelle vaguement que l'itinéraire de cette conversation côte à côte,
nous avait portés sur le quai de la Basse le moins fréquenté, devant la Préfecture,
qu'à hauteur du Palmarium nous sommes revenus dans le centre historique,
par la Place Arago et la rue Alsace-Lorraine, et que c'est dans ce secteur,
aux abords du triangle de marbre rose de la Place Jean Jaurès, que tu m'as dit qu'à tes yeux
j'étais l'artiste par excellence, qu'à ce que j'avais eu le temps de t'expliquer de ma vie,
de mon parcours ou de mon quotidien, tu me considérais comme artiste,
ce qui, je le sentais, devait être reçu comme un compliment mais me laissait perplexe,
quand je ne savais pas exactement ce que tu mettais dans ce mot, ce que tu imaginais,
lorsque je n'avais plus réfléchi sérieusement à cette condition depuis mes quatorze ans.
J'étais dubitatif sans doute, mais je t'entendais, un peu surpris que tu puisses y exprimer
aussi spontanément autant d'envie que d'admiration, quand il me semblait que tu l'étais aussi.

J'ai toujours été un subtil mélange de pute et de sauvage. De mondain et de terrien.
D'allumeuse et de timide. Quand j'avais toujours tendance à vouloir m'enfuir et disparaître,
aussi vrai que j'avais envie d'exister et d'impressionner. C'est un paradoxe assez partagé.

Surtout chez les artistes qui doivent à la fois briller en public et créer dans l'ombre.
S'isoler pour accoucher de quelque chose. Se montrer ensuite pour le vendre.
Ainsi, j'en conviens, c'est le propre de la condition artistique sans doute
avant d'être un trait de caractère personnel, bien que, comme souvent,
de la poule et de l'œuf, on ne sait plus si l'on est comme ça parce qu'on est artiste,
ou si l'on est artiste parce que l'on est comme ça.
Un mélange monstrueux de pudeur et d'exhibitionnisme.
Un mélange de modestie et de confiance en soi. De suffisance et d'humilité.
Aussi violente et sincère l'une que l'autre. A vif. Stimulant. Epuisant. Naturel.
J'avais toujours été ce garçon qui à la fois ne doutait de rien et doutait de lui-même.
Dans la chapelle en backstage, au Campo Santo, après la soirée Lettres à ma ville,
j'étais convaincu d'être à ma place et n'avais pourtant en tête que l'idée de déguerpir.
Lambert Wilson, Carmen Maura, Jean-Louis Trintignant. Bien sûr, c'était mon monde.
Et je ne tenais plus en place, mal à l'aise, souhaitais pouvoir disparaître sur-le-champ.
Ce que j'ai fait. Je me suis finalement sauvé avec mon escorte. N'y tenant plus.
Avant que Lambert ne rattrape Cendrillon, in extremis, en lui demandant : " Vous partez ? "
Voilà ce dont j'avais envie. Qu'on me retienne. Avoir une attention particulière.
Me placer dans une situation singulière. Marquante. Pour me différencier.
Ce que j'ai toujours entretenu ensuite. Dans cette démarche qui est toujours la mienne.
Je suis de votre monde et je ne le suis pas.

Minauder de la sorte ou cultiver une forme de mystère, ce que je faisais aussi malgré moi,
quand j'avais l'impression à la fois de m'en servir avec habileté, d'en faire une arme,
consciemment, comme de ne pas pouvoir faire autrement, avait été payant.

Marie-Pierre Baux me présentait à Lambert Wilson l'année suivante qui se rappelait de moi.
De la force de mon texte sans doute, comme de l'aspect fiévreux de mon comportement.
Le jeune auteur ténébreux avait réussi son coup. Avec une forme étudiée de panache.
Dont je n'ai jamais su exactement ce que j'en maîtrisais vraiment.
Et je me suis retrouvé en effet dans des sphères en suivant qui pouvaient faire rêver.
Dîner avec Kristin Scott Thomas et Didier Sandre était bien sûr,
la chose la plus exceptionnelle et la plus naturelle qui soit.
Une part de moi se demandait ce que je faisais là, et l'autre le savait très bien.
Art Mengo, Sony, Paris, les choses se sont mises en place avec une simplicité désarmante.
Tout avait été d'une facilité qui m'effrayait aussi vrai qu'elle me semblait légitime.
Comme si j'avais moi-même programmé ce parcours ou en avais eu l'intuition.
Avec cet épuisant tango de " regardez-moi/ne me regardez pas ", " aimez-moi/ne m'aimez pas "
qui me désole ailleurs la plupart du temps chez toutes les aguicheuses de mon espèce,
qui font tant de manières quand on voit clair dans leur jeu.
Alors oui, de retour à Perpignan, je découvre avec toi par quoi je suis passé.
Je me rappelle avoir été invité à cet aftershow au foyer du Châtelet, où mon accompagnatrice,
émerveillée, reconnaissait Lou Doillon, Alain Chamfort et Alain Lanty, Régine et Jane Birkin,
comme ici Patrice Chéreau. Je me rappelle cette soirée où j'étais invité, chez Paolo Calia,
où je cherchais un verre entre Agnès Jaoui et Maria de Medeiros, Patrice Leconte et Misia,
Marie Nimier et Dominique Besnehard, sans en être particulièrement ému.
Quand aux approches d'un être que je désirais depuis longtemps, je me suis à nouveau sauvé.

Fréquenter des gens connus, bien sûr, était devenu mon métier, puisque je travaillais pour eux.
Et, aussi vrai qu'un instituteur ne peut plus être impressionné par une classe entière de gosses,
je ne pouvais plus être hystérique à l'idée d'avoir pu parler à Jane Birkin ou Véronique Sanson,

à Nicole Croisille ou à Juliette Greco, à Monica Bellucci ou à Fanny Ardant, évidemment,
même en les admirant toutes. Quand les connivences étaient en général immédiates.
Précisément parce que je préférais les tête-à-tête aux grands dîners et aux premières.
Il y avait cette forme d'orgueil à ne pas vouloir me mélanger aux meutes de courtisans.
Même si le résultat, que j'assumais pleinement, était la précarité financière.
Puisque par conséquent, à m'imposer si peu, je ne travaillais que lorsqu'on me le demandait,
c'est-à-dire à la marge, en ayant refusé les intrigues et les manœuvres purement stratégiques
qui ressemblent partout, dans la musique, le cinéma ou ailleurs, à celles du lobbying.
Je n'ai pas donné le détail des gens que j'avais connus, des soirées et des fêtes,
de tout ce business qui fascine toujours autant, mais tu avais senti cet orgueil, le mien,
cette forme d'intégrité que tu pouvais trouver superbe, toi, avec tes propres valeurs,
ta conception de l'art et de ce qu'est un homme, quand d'autres l'auraient trouvée, à raison,
aussi stupide que contre-productive, quand elle peut être la qualité des losers.
A être aussi frappé par ton discours sur l'idée de l'artiste que je semblais incarner à tes yeux,
je me demande encore dans quelle mesure je m'étais servi de ce que j'avais vécu à Paris
ou ailleurs pour faire mon intéressant, pour t'impressionner ou te séduire.
Car au fond, je redécouvrais cette vie avec toi, qui n'avait pas été une autre que celle-là.
Et il me semblait que ma conversation avec l'artiste que tu es aussi, était un prolongement.
Que notre rencontre s'y inscrivait naturellement, de la façon la plus cohérente du monde.

Je m'étonne de pouvoir m'étonner encore de l'incompréhension de mes proches.
Et, nous devons convenir, toi et moi, que nous avons tout de suite eu cette complicité.
Quand tu as dû essuyer aussi autant de réflexions et de jugements incrédules ou injustes.

Nous sommes créateurs avant d'être des interprètes, et c'est une nuance importante.
Et nous savons, tous les deux, ce que la création implique de choix et d'exigences.
Beaucoup de mes amis ou de mes proches, étrangers à cette démarche et à cette activité,
n'imaginent pas le conditionnement et la disponibilité que l'acte de créer demande.
Pour eux, il semblerait parfois qu'écrire un texte ne demande que le temps de le faire.
Et donc, en effet, il serait simple que je le fasse entre deux portes, comme ça,
sur un claquement de doigts, entre un petit-déjeuner et une course en bagnole,
entre un rendez-vous et un café en ville, puisqu'au fond, je suis libre et ne fais rien.
Tu sais comme moi qu'il ne s'agit pas ici de lancer une machine de linge.
Que ce n'est pas une chose comme d'autres sur la liste des trucs à faire dans la journée.
Et je sais que tu connais comme moi ces suspicions de mauvaise volonté ou de paresse.
Evidemment, pour beaucoup, s'isoler pour ne rien faire, rêvasser et fumer des clopes,
consiste simplement à prendre le large pour avoir la paix et se branler les couilles.
C'est souvent perçu comme un acte égoïste, une excuse facile pour contrer des obligations.
Bien sûr, j'ai vu les sourires entendus qu'on me retournait souvent, du genre, " à d'autres ",
lorsque je déclinais des invitations au motif que je voulais travailler, puisque,
de ce point de vue, traîner en peignoir dans un appartement en buvant des cafés,
ne ressemblait en rien à un travail, mais plutôt à une propension à se laisser vivre.
Alors oui, même à quarante ans, même après dix ans d'expérience professionnelle,
puisque j'avais au moins signé quelques produits commerciaux à échelle nationale,
pour rejoindre enfin un minimum la notion de vrai travail, je suis encore confronté
à cette totale incompréhension de ce que c'est qu'écrire.

Tu sais alors que certaines de tes confidences sont comprises. Que je les entends.
Quand les artistes interprètes ne parviennent pas pour autant à cerner ce qui se passe.
Que, même au plus près de la création, ils ne sont pas dedans.

Et tu trouves en moi une oreille fraternelle qui a connu les mêmes injustices.
Et les mêmes reproches. Ceux de l'égoïsme et de la paresse.
Puisque ne rien faire des heures durant révèle nécessairement un énorme poil dans la main.
Puisque, s'isoler longtemps est forcément suspect. Pire. Que c'est un rejet des autres.
Une façon de s'affranchir des contraintes matérielles. De botter en touche et de se défiler.
Le mot lâcheté n'est parfois pas très loin. Et nous devons encaisser les procès d'intention.
C'est un supplice classique de s'entendre reprocher les choses qui avaient réussi à séduire.
On sait que la qualité qui avait fasciné auparavant devient le défaut le plus insupportable.
Que cette aptitude à rêver, imaginer, à créer, qui était un mystère et une plus-value,
devient le brasier de tous les ressentiments et de toutes les accusations.
Ce que l'on aimait chez nous devient le travers le plus détestable. Celui de l'indépendance.
Celui de l'autonomie. La liberté. La liberté de pouvoir être seul avec soi-même.
Ce pouvoir étrange de faire quelque chose en ne faisant rien. D'être ici et ailleurs.
De pouvoir disparaître. D'échapper au contrôle de ceux qui voudraient le garder.
Oui, bien sûr, puisque je ne fais rien de mes journées, on peut à moi aussi me demander
ici de garder des enfants, ou là, de venir prendre un apéro, puisque ça ne dérange rien,
rien de sérieux ou de crédible, puisque je ne pointe pas, dans un atelier ou un bureau,
que je n'ai pas un vrai travail, que j'ai tout mon temps et que je l'organise comme je veux,
et je dois renoncer à expliquer qu'en fait de ne rien déranger, on interrompt quelque chose,
une phase de concentration, de déconnexion du monde nécessaire, de lâcher-prise,
pour se défaire de tout, pour donner libre cours à l'imagination comme à l'état de transe,
quand ce serait peine perdue, que cela serait perçu comme une justification ésotérique,
puisqu'au moindre départ d'explication, on nous oppose automatiquement du scepticisme,
voire des sarcasmes, quand il s'agit d'abord de nous culpabiliser, nous ne sommes pas dupes,
et obtenir de nous le service quel qu'il soit qu'on nous demande par chantage affectif.

C'est la seule chose au fond qui explique mon célibat.
C'est un choix, qui n'en est pas un, qui est au-delà du choix, quand c'est une nature.
Je ne peux physiquement pas m'enfermer dans une situation qui contraindrait cette nature.

Qui l'exposerait quotidiennement à l'entrave, au chantage, aux pressions et aux reproches.
Je serais malheureux, frustré, castré, et prêt pour devenir l'auteur furieux d'un massacre.
Pris dans une configuration qui m'anéantirait, nierait ma façon d'être et d'exister.
Pour ne pas tenter le diable, ne faire du mal ni aux autres, ni à moi-même, il était plus simple
de suivre ma pente naturelle, et d'embrasser une solitude relative, en toute liberté.
Il était évident que je devais pouvoir créer, avec mes propres armes, mes propres rituels,
des choses étranges, parfois délirantes, puisqu'il y a toujours un rapport étroit à la folie,
sans avoir de comptes à rendre, sans avoir à me justifier en permanence.
Considérant que ces justifications pathétiques étaient toujours du temps perdu.
Il s'agissait donc d'économiser un temps précieux. Que je pouvais utiliser autrement.
Etant capable de vivre seul, ayant été arraché jeune aux jupes de ma mère,
j'avais l'habitude de laver mes draps et de m'alimenter sans avoir recours à quelqu'un,
refusant aussi d'être redevable et dépendant, ce qui m'aurait fait tendre le flanc, précisément,
aux systèmes de chantage affectif et de culpabilisation, du fait de ce foutu sacrifice
que l'on reviendrait me servir tôt ou tard, même si consenti, avec pertes et fracas.
J'ai bien essayé cependant, de m'installer avec quelqu'un, histoire d'en avoir l'expérience.
Il fut possible, à Barcelone et Paris, de m'aventurer dans les écueils de la vie à deux.
Et je le fis par acquis de conscience. Tester mes limites en la matière. Echec cuisant.
Vivre avec quelqu'un qui ne comprenait pas les rouages de la création artistique,
sous un même toit, a donné les résultats prévus parce que prévisibles que j'avais anticipés.
Il n'y a pas dans la question que le supposé égoïsme du mâle, qui en bon mec macho,
prend moins à cœur les tâches ménagères et les considérations matérielles que madame.
Quand c'est un rapport classique de couple qui me dépasse et dont je me passe volontiers.
Il y avait précisément, comme une deuxième couche peut-être, ce besoin de création,
aussi vital que l'air que l'on respire, qui était vite devenu un véritable poison.

Pour ne pas être injuste, précisément, avec la personne avec qui j'ai vécu,
je dois ajouter tout de même qu'il s'agissait d'abord d'une très sincère histoire d'amour,
que c'était la condition bien sûr pour s'engager dans une telle aventure.

Qu'il y avait assez d'amour et de confiance pour mettre en branle une telle entreprise.
Et je dois signaler que la personne avait à cœur de respecter mon besoin de solitude.
Que nous avions à cet effet, sans que j'aie besoin de le demander, pris un appartement
avec une pièce supplémentaire pour que je puisse m'y retirer et travailler à mes textes.
Sachant que la proximité pouvait m'étouffer et me rendre dingue. Même la nuit.
Et je serais malhonnête de passer sur cette attention qui était un gage de compréhension,
d'amour et de bonne volonté, qui avait su me toucher et me convaincre d'essayer.
Il y eut certes des jours heureux, mais à tout le mal que nous nous sommes fait,
je suis sorti de là meurtri et le cœur brisé, avec la conviction d'une fatalité.
Jamais plus on ne me prendrait à gâcher la vie des autres comme à gâcher la mienne.
Et il y avait dans cette conviction autant d'égoïsme que d'empathie.
Si je tenais en effet à vivre mes démences et mes propres délires en toute liberté,
j'étais aussi attaché à l'idée de n'imposer à personne mes monstruosités.
Il n'y avait aucune raison de faire subir quoi que ce soit à quiconque.
Quand je ne voyais pas en quoi il fallait absolument que ce soit le prix à payer
pour vivre une passion amoureuse ou une histoire d'amour.
Car au fond, j'avais bien plus besoin d'histoires d'amour que de vies de couple.
Comme j'ai toujours besoin d'être amoureux pour me sentir vivant.
Et cela, en théorie comme en pratique, ne supportait pas les contraintes quotidiennes
qui venaient ternir le désir d'absolu qui fut toujours le mien et qui est sans doute le nôtre.
Ainsi donc, ce choix du célibat s'était imposé et confirmé à mon être et pourtant,
même en ayant fui les compromis du couple, j'étais tout de même un être humain,
avec ses réseaux et ses contacts, vivant parmi d'autres êtres humains,
ne pouvant s'affranchir de tout ce que les relations exigent.
Même sans épouses, sans conjoints, sans colocataires, j'avais de la famille et des amis,
et avais besoin d'eux, de leur regard, de leur affection, de leur présence.
Et je retrouve avec eux, à une moindre mesure, certaines lois de la vie en communauté,
comme certains mécanismes psychiques, de peur d'être trompé ou abandonné.

A Paris déjà, j'avais pris le pli. Bien avant à vrai dire, quand ce fut le cas à Montréal.
Et encore avant à Bordeaux. Je ne pouvais véritablement écrire que la nuit.
Quand le reste du monde se décidait finalement à dormir.

Je pouvais vivre une vie sociale, donner du temps, partager avec mes amis, mes proches,
accepter des invitations à dîner, échanger, écouter, le temps de la journée ou de l'après-midi,
puis venaient des heures de la nuit où le téléphone finissait par se taire et me laisser tranquille.
Et c'était finalement là, toujours, que renaissait un enthousiasme intact et enfantin,
une énergie splendide, loin de la tentation d'avoir sommeil et d'aller dormir,
celle qui vient à cette aurore nocturne qui promet toute la liberté et tous les horizons possibles.
Quand d'autres éteignaient leur lampe de chevet et terminaient une séquence de vie,
je me préparais du café et me retroussais les manches. Je commençais ma journée.
Je le faisais en piaffant et me frottant les mains. Curieux de découvrir ce que j'allais écrire.
Curieux de voir où la nuit allait me conduire. S'il en sortirait quelque chose de satisfaisant.
C'est aussi pour cela que, contrairement à toi qui as l'habitude de partager ta couche,
je n'ai pas l'habitude de dormir avec quelqu'un, au point que je ne sais plus comment on fait.
Puisque même lorsqu'il m'est arrivé d'être en couple, j'étais dans des horaires décalés.
N'ayant jamais travaillé de ma vie suivant des horaires classiques, ni comme journaliste,
ni comme parolier, n'ayant jamais eu à faire du 8 heures-midi / 14-18 heures,
depuis le lycée pour tout dire, j'ai pris ce pli, que je sais privilégié d'une certaine façon,
de ne dormir au fond que lorsque j'avais sommeil, et pas selon des rythmes programmés.
Il m'arrivait donc souvent de faire nuit blanche, de sauter une nuit ou deux, lorsque,
cela arrivait, j'avais des obligations le matin, à des heures telles qu'il aurait été absurde,
et risqué, de me coucher pour une heure ou deux seulement, et je pouvais enchaîner.
Sachant que j'aurais la liberté de dormir dix ou douze heures la nuit suivante, au besoin.
De la même façon, depuis que je ne vis plus chez mes parents, et donc depuis mes 22 ans,
je ne suis plus soumis au rite des trois repas par jour, mangeant seulement quand j'ai faim,
si bien que, pour des traitements médicaux par exemple, je dois évaluer des temps,
à vue de nez, pour respecter l'administration prescrite : matin, midi et soir, quand cela
ne veut plus dire grand-chose pour moi, dans le paradigme aléatoire qui est le mien.
Tout cela parce que je tenais à concilier ma vie sociale et diurne à mon besoin de création.
Qu'il était hors de question que je sacrifie mon travail d'artiste à mes amitiés et à mes amours.
Et en fait de feignasse qui dormait tous les matins, comme si je m'étais couché avec eux
la veille au soir, mes amis avaient du mal à comprendre que je dormais moins qu'eux.

J'ai toujours fait ainsi. Cumulant deux journées dans une seule.
Quand mon célibat, seul, pouvait me permettre ce genre de performance.
Et s'il faut se passer des joies de la vie de famille, j'en conviens, c'est le prix que je paie.

Quand j'ai plus à cœur de transmettre au plus grand nombre qu'à ma seule descendance.
Je suis dans cette position choisie, où personne ne peut me reprocher de traîner en peignoir.
Quand je cherche quelque chose, faisant les cent pas dans dix mètres carrés au milieu de la nuit.
J'aime cette liberté. Et je peux bien essuyer quelques réflexions à côté de la plaque.
Peu importe que l'on considère que je suis un parasite de la société qui ne produit rien.
Que je suis un égoïste qui se branle toute la journée et dort le reste du temps.
Lorsque je sais ce que je fais. Et que tu connais toi aussi, pour créer tout autant,
ce qu'il faut de travail préparatoire et de conditionnement.
A l'abri de regards indiscrets et des interférences.
Tu sais comme moi que ce n'est pas un caprice, ni de gosse, ni de star,
que c'est la condition pour trouver le matériau que d'autres appellent l'inspiration.
Et nous pouvions avoir ça en commun, cette expérience de l'incompréhension des autres,
de la difficulté à concilier les choses, et de cette façon d'être qui nous dépasse.
Je te trouve, longtemps après la marche sur le quai de la Préfecture, à mes côtés,
expliquant les déboires de l'artiste, les confiant à celui que tu considérais comme l'artiste.
Avec sa dimension plus ou moins valorisante de poète maudit que j'entretiens malgré moi.
Je sais que tu sais que tu en parles à une personne qui peut comprendre.
Que tu peux en confiance livrer des choses sans qu'on t'en renvoie les aspects dérisoires,
mégalomanes, ou ridicules, comme il peut être le cas avec d'autres perceptions.
J'apprécie que tu m'en parles. Parce que c'est aussi intéressant pour toi que pour moi.
Que pour nous deux. Et notre relation. Quand cela tisse une complicité. Que j'aime.
Et qu'elle développe une amitié dont j'ai besoin dans mes relations amoureuses.
Je ne peux pas être amoureux sans être un ami. Aussi. Sans avoir le sentiment de l'être.
Quand dans une relation amoureuse, je préfère être perçu comme ami que comme parent.
Puisqu'il est hors de question que je sois ni ton père, ni ton fils. Un frère à la rigueur.
Quand il n'y a pas à mon sens d'amitié sans une dimension fraternelle.
Et que ce sont des sentiments que j'ai tout de suite éprouvés pour toi.

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan

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Le pourquoi et le comment

Publié le

" Si tu organises un week-end à l'avance, au milieu de déplacements, de rendez-vous,
que tu refuses des invitations à cet effet, que tu prends tes dispositions, joyeusement,
pour être disponible et voir la personne que tu aimes, et que cette dernière te pose un lapin...
Si elle te vire en suivant de Facebook, et qu'elle ne te donne pas d'explications...
D'ailleurs... aurait-elle besoin d'en donner ? Les choses sont assez claires.
Que te faut-il de plus ? Une lettre ? Un carton ? Un courrier administratif ?
" Mon vieux, vous êtes bien mignon, on vous remercie pour tout, vous êtes viré ! " ? "
Maxime voyait bien qu'il fendait le cœur d'Arthur. Mais c'était pour lui ouvrir les yeux.
Maxime était furieux, y compris d'être dans cette position, d'avoir à asséner cette vérité,
cruelle, mais qui pour lui était pourtant bonne à dire, par amitié pour son vieux copain Arthur.
Ce dernier n'en revenait pas. Ne comprenait rien. Ni à ce qu'il lui arrivait.
Ni à la colère de Maxime, ulcéré, qui laissait entendre qu'il se laissait marcher sur la tronche.
Maxime ne savait pas tout. N'avait peut-être pas tous les éléments. Tout s'embrouillait.
La veille au soir encore, certes, la personne qu'il aimait n'était pas venue.
Certes, il avait tout organisé depuis une semaine, s'était préparé toute la journée, pour rien,
en effet, mais ce n'était pas la première fois, et ce qui pouvait passer pour de la goujaterie
était finalement devenu la norme, celle de sa relation. Certes, c'était une déception de plus.
Mais son moral ne s'en était pas trouvé atteint, puisqu'il s'était habitué, bon gré mal gré,
à ce genre de revirements, de changements de programme, au fait qu'il n'était pas une priorité,
si bien qu'après nombre de soirées foutues en l'air, il pouvait ainsi attendre sans attendre,
sans que cela ne lui pose problème, sans s'étonner de se retrouver tout seul comme un con,
avec un tel degré de philosophie qu'il fut choqué d'entendre dans la bouche de Maxime
ce mot précis de " lapin " qu'il n'aurait pas utilisé lui-même.
Car enfin, la personne qu'il aimait n'avait pas confirmé ni promis de venir.
Arthur n'osa même pas opposer cet argument à son ami tant il sentait bien que ce point
aurait fini de le faire exploser, et poussé à dire des choses qu'Arthur ne voulait pas entendre.
Au fond, Maxime ne comprenait rien au fonctionnement de sa relation amoureuse.
Le problème n'était pas tant d'avoir passé une soirée tout seul à attendre sans savoir,
à se demander si ce serait oui ou non, jusqu'au dernier moment, comme il arrivait souvent.
Arthur avait refusé des invitations, c'est vrai, mais n'avait pas tout à fait perdu sa soirée.
Il avait avancé dans ses dossiers. Avait même trouvé un gentil mot d'excuse dans la nuit.
Ce n'était pas ça. Ce qui l'avait assommé, c'était surtout Facebook. Signe des temps.
Il y eut une fois où ce fut lui, qui, dans un grand élan de ras-le-bol de la situation,
fatigué des contraintes à si peu de moyens de communication, entre autres, il est vrai,
avait tout envoyé promener, à commencer par ce profil Facebook,
auquel il était devenu trop dépendant à son goût, à guetter les moindres messages,
intentionnels ou non, pas pour surveiller ou épier l'autre, mais pour avoir une idée
de certaines dispositions ou disponibilités, à devoir plusieurs fois par jour, par soirée,
par heure parfois, y retourner pour tenter de comprendre quel serait le programme,
encore et encore, avec cette désagréable impression de perdre son temps.
Il n'avait pas eu alors besoin de Maxime pour considérer qu'on se foutait de lui,
pour renverser la table, à ce dispositif serré au point qu'il était devenu insupportable.
Puisque les textos et communications téléphoniques étaient impossibles. Eso es.
Et qu'il n'y avait aucun moyen d'être mis au courant des choses en temps réel.
Il l'avait fait une fois. Et, si on avait voulu lui rendre la politesse, pourquoi pas,
mais pourquoi maintenant et pour quel motif ? Avait-il fait quelque chose de mal ?
Arthur savait bien qu'il n'avait pas intérêt à exprimer sa tentation pour l'autocritique.
Culpabiliser. Evidemment, il n'avait rien fait de mal, rien qui mérite une sanction.
Et Maxime le lui aurait rappelé sur un autre ton et avec quelques expressions fleuries.
A moins que ce ne soit une façon de rompre, en effet, une façon de dire stop.
Et pour le coup, Arthur savait bien qu'il n'y avait aucun motif particulier ni valable
au fait de se lever un matin en se disant que... " ouais, voilà... je ne l'aime plus. Ciao. "
Il était retourné sur Facebook plusieurs fois pour vérifier qu'il n'avait pas eu la berlue.
Avant de faire un mail laconique pour signifier qu'il avait vu le changement de statut.
La personne qu'il aimait et lui n'étaient plus amis.

Au fond, justement, il y avait un post qui pouvait confirmer la théorie.
Un panneau plutôt sympathique qui disait que la personne qu'il aimait était de bonne humeur,
et qu'il découvrit avec plaisir quand il ne pouvait que se réjouir de cette légèreté affichée.

Il y était question de bonheur et de joie, et même de folie. Eso es. Formidable.
Arthur était ravi de découvrir ce message positif, solaire et enthousiasmant.
Mais, dans la succession des évènements, ce message pouvait avoir une autre portée.
Il convint que, dans la foulée, on avait annulé la soirée qu'ils auraient dû passer ensemble,
et effacé son profil d'une liste de contacts, et de ce point de vue, Maxime avait raison,
il fallait s'y résoudre sans doute, on n'avait plus besoin de lui.
" Tu as bien fait d'écrire tes déclarations d'amour. Tu vois, ç'a été payant... "
Arthur, malgré son désarroi, trouva Maxime injuste.
Ses déclarations n'avaient pas à être payantes. Il ne les avait pas écrites pour ça.
Et il savait bien par expérience que, lorsqu'on n'aime plus, une lettre d'amour ne sauve rien.
Qu'aucun mot, aucun poème, aucune promesse, ne peut plus convaincre quelqu'un
qui n'est plus amoureux... A cette idée, Arthur sentit le sol s'ouvrir sous ses pieds.
A cette idée de l'impuissance. Aussi atroce que celle à ramener un être cher d'entre les morts.
Une impuissance qu'il faut absolument neutraliser, occulter, pour ne pas devenir dingue.
Maxime continuait à vociférer dans son coin. Sa colère s'était focalisée sur les réseaux sociaux.
Arthur, lui, avait décroché, était tranquille pour réfléchir de son côté. Il était intelligent.
Certes, il passait pour un con pour beaucoup, parce qu'il était foncièrement gentil.
Ce qui lui était égal. Puisqu'il avait plus à cœur d'être à la hauteur de ses propres exigences.
Et d'aucune autre. Il ne tenait compte, le concernant, que de son propre jugement.
Il réfléchissait à la situation. A la configuration des choses. Et essaya de comprendre.
Non plus ce qu'il avait pu faire pour mériter cette série de déboires.
Qu'il réussit à relativiser en considérant au fond que personne n'avait parlé de rupture.
Qu'il y avait là une interprétation libre d'une série d'évènements somme toute dérisoires.
La personne aimée s'était excusée du changement de programme la veille au soir.
Et ne semblait pas être disposée à rompre. Ou bien, l'idée lui était vraiment venue au matin,
comme une envie de pisser, ce qui était certes possible mais tout de même étrange.
Quoi qu'il en soit, Arthur désormais ne réfléchissait plus au pourquoi.
Sachant qu'il n'aurait jamais de réponses. Il réfléchissait au comment.
Le pourquoi, il savait qu'il ne l'aurait jamais. Soit la personne qu'il aimait ne l'aimait plus,
et aurait donc autre chose à foutre que lui faire la fleur d'un argumentaire détaillé, lorsque,
une fois de plus, quand on n'aime plus quelqu'un, précisément, il n'y a rien à expliquer.
Soit c'était un malentendu, une succession malheureuse d'accidents ou de mauvais sorts,
pourquoi pas, et la personne qu'il aimait l'aimait encore, mais, pour bien la connaître,
Arthur savait d'avance que, au lieu de se défendre ou le rassurer en lui disant : " tout va bien ",
" je t'aime toujours " etc, elle se draperait aussitôt dans sa fierté et un silence d'indignation
à l'idée qu'il ait pu imaginer ça d'elle, blessée dans son orgueil, et n'en obtiendrait rien non plus.
Dans les deux cas, il savait qu'il ne saurait donc jamais le fin mot de l'histoire.
Il était convaincu. C'était bien au comment qu'il fallait réfléchir.

C'est que Maxime, en bon camarade, voulait défendre l'honneur de son ami bien sûr,
essayer de le sortir d'une situation qui lui paraissait aussi absurde qu'humiliante,
ne pouvait plus simplement se satisfaire de voir son Arthur malheureux et dépité.

Sauf que Maxime oubliait un petit détail. Arthur était amoureux.
Il était très, très amoureux de la personne qu'il aimait.
Et cela consistait, justement, à faire le deuil de l'orgueil et de la fierté.
Si on ne l'aimait plus, il savait pertinemment que la partie était pliée. Ok.
Mais si on l'aimait encore, il était insupportable pour lui de tout gâcher en allant trop vite.
" Qu'est-ce que tu mijotes ? " Maxime l'avait surpris dans ses rêveries. Il fit de gros yeux.
" Oh non... non, non, non, Arthur... je te connais, tu es en train d'y croire encore.
Putain de merde, mais qu'est-ce qu'il te faut ? Ce n'est pas assez clair comme ça ?
Avec l'intention de te larguer ou non, je ne sais pas ce qu'il vaudrait mieux en fait...
Faut que tu lâches l'affaire. Votre histoire de toute façon est pourrie depuis le début.
Tu sais bien que ça ne marche jamais ces plans-là. C'était perdu d'avance, voyons.
Vous n'étiez pas à égalité, dès le départ. Tu sais que tu passeras toujours après, après, après... "
Arthur regarda le plafond. Puis le sol. Sachant ce que Maxime allait dire et dans quel ordre.
Que c'était bien commode pour la personne qu'il aimait. Qu'elle avait tout quand il n'avait rien.
Tous ces arguments qu'Arthur entendait mais qu'il trouvait discutables.
Au point qu'il n'en avait jamais tenu compte. Arthur regarda enfin Maxime dans les yeux.
Sans l'écouter davantage. Et se dit que Maxime ne connaissait pas la personne qu'il aimait.
Qu'il n'avait jamais vu son visage. Qu'il n'avait jamais vu ses yeux. Ses cils. Sa bouche.
Qu'il n'avait jamais pris sa tête sur son épaule. Qu'il ne l'avait jamais serrée dans ses bras.
Maxime ne savait pas de quoi il parlait. Tout son verbiage était à côté de la plaque.
C'était injuste. Il ne comprenait rien. Arthur n'aurait jamais dû lui parler de tout ça.
" Tu ne sais pas ce que vit la personne que j'aime, comment elle vit, ce qu'elle fait...
y compris le mal qu'elle s'est donné pour que notre histoire soit possible... "
Arthur ne prononça pas ces paroles qu'il avait dans la gorge, prêtes à jaillir.
Il se ravisa. Se leva. Et claqua dans ses mains, agacé, pour faire disparaître son double.
Maxime, décidément, était aussi inutile que tous les Mister Hyde de la terre.
Et on ne pouvait décidément compter que sur soi-même.
Arthur en avait assez entendu. Avait assez perdu de temps avec ces conneries.
Il savait très bien ce qu'il avait à faire. Ne pas se laisser impressionner par les événements.
Rester à ses convictions et à ses principes. Se dégager l'esprit pour être utile où il pouvait l'être.
C'était le contrat avec la personne qu'il aimait depuis le commencement. Il se tenait disponible.
Pour elle. C'était son choix. On se téléphone ? Oui ? Non ? On s'envoie des mails ?
Tu viens ? Tu viens pas ? Avec ou sans Facebook ? Who cares ? Peu importe.
Ce n'était pas la question puisque ce n'était pas de son ressort.
Ce n'était ni ses conditions, ni ses exigences, quand il n'avait rien à préserver.
Car au fond, pour Arthur, les choses étaient très simples. Il était libre.
Y compris d'écrire je t'aime à la personne qu'il aimait qui n'avait même pas cette liberté.
Arthur avait la liberté d'aller et venir, d'aimer qui il voulait, comme il voulait,
n'avait de comptes à rendre à personne, et pouvait même, rendez-vous compte,
continuer à aimer la personne qu'il aimait
même si elle ne l'aimait plus.

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan

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