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Blessures de mère

Publié le

Ce n'était pas mon premier petit ami. J'étais dépucelé depuis longtemps.
Imaginez. J'avais réglé la question à 16 ans. De la façon la plus brutale qui soit.
Avec la détermination du gosse qui veut en découdre. C'était déjà de l'histoire ancienne.
Et j'avais eu le temps de tout reprendre à zéro, en développant, outre le sexe pour le sexe,
et même ce qu'on appelle aujourd'hui une hypersexualité, pour utiliser des gros mots,
des relations normales, des aventures, des liaisons, avec des êtres humains,
des flirts, des galanteries, et même, des histoires d'amour.
Car s'il n'était pas mon premier petit ami. Il n'était pas mon premier amour non plus.
Il m'avait bien fallu attendre 19 ans pour tomber véritablement amoureux. La chose fut faite.
Et j'avais toujours considéré cette expérience-là comme un deuxième dépucelage.
Celui où le sexe et les sentiments se rejoignent, se confondent, et se grandissent.
Bref, j'avais 21 ans, et j'étais déjà un vieux qui avait roulé sa bosse et vu du pays.
Et je venais même, à ce propos, de découvrir New York. A quelques jours près.
Ce qui était encore, décidément, ici aussi, une autre forme de dépucelage.
C'était en 1994. Et j'avais 21 ans. Juillet 94. Mon premier voyage en Amérique.
Et avec les deux camarades qui m'accompagnaient, nous rêvions certes de Manhattan,
mais avions des budgets qui nous invitèrent à nous offrir des Paris-Montréal, moins chers,
qui nous donnèrent l'opportunité appréciable d'étendre notre séjour du côté canadien.
Montréal. Boston. New York. Washington. Ottawa. Un voyage d'un mois. Initiatique.
Avec l'électrochoc attendu de Big Apple, où je m'étais permis d'aller voir Prince en concert,
et un coup de foudre, moins prévisible, pour la métropole québécoise où nous avions atterri.
Montréal, en effet, que nous avions découverte débraillée et séduisante, sur son St-Laurent,
en plein festival de jazz, et où nous devions revenir prendre notre avion pour rentrer.
C'est l'été. Nous sommes jeunes et heureux. Avons atteint nos objectifs.
Et décidons de passer les trois jours qu'il nous reste dans cette ville qui nous avait charmés.

Nous avions posé nos valises au lycée français de Montréal.
Dans cette ville où j'allais revenir m'installer quatre ans plus tard.
Et il est évident que ce premier séjour fut déterminant dans ce choix ultérieur.

Tant nous nous sentions bien dans cette cité à la fois américaine et francophone.
Nous sortions le soir, nous mélanger au monde du port comme de la Place des Arts.
Et nous nous retrouvâmes assez naturellement sur la rue Ste-Catherine. Côté Est.
C'est là que nous l'avons rencontré. Dans un bar célèbre qui s'appelait l'Entre-Peau.
Mes amis pensaient me faire plaisir sans doute. C'était un cabaret de travestis.
Si j'étais heureux qu'ils consentent à m'accompagner dans le quartier gay de la ville,
je n'avais aucun goût particulier pour ce genre d'établissements et de spectacles,
mais je voyais bien que c'était ce qui allait satisfaire leur curiosité et les amuser,
et je pouvais bien accepter ce qui était finalement le meilleur compromis.
Nous étions debout, sur un côté de la salle, en train de siroter nos verres.
Et je devais reconnaître que la musique singulière du français québécois parlé
donnait aux transformistes, en Cher et Céline Dion, une dimension inattendue.
Alors que nous regardions tout ce cirque avec une sorte de jubilation,
je sentais bien sa présence, depuis un moment, à mes côtés, sans l'avoir encore vu.
Il était seul et n'eut aucune difficulté à nous aborder et trouver une accroche
pour engager la conversation.

Il s'appelait Marc Nadeau. Etait québécois. Et n'avait pas vingt ans.
Mes amis comprirent très vite sur qui se portait son intérêt et ils s'éclipsèrent aussitôt.
Ils étaient fatigués. Avaient envie de dormir. Ce qui n'était certainement pas mon cas.

Et j'ai accepté joyeusement l'invitation de ce gosse à le suivre dans la nuit montréalaise.
Il était visiblement ravi de me conduire dans tous les bars de la rue Ste-Catherine,
dans les boîtes et les clubs, connaissant tous les passages, les portes dérobées, les couloirs,
qui nous permettaient parfois de passer d'un établissement à un autre.
Il connaissait le quartier comme sa poche et m'y servit de guide avec une bonne humeur
et une application touchantes, qui ne pouvaient inspirer qu'une grande sympathie.
J'avais conscience que mon caractère français me rendait exotique à ses yeux,
qu'il suffisait à le séduire ou le fasciner, étonné qu'un citadin d'une métropole aussi dense
puisse y trouver du rêve comme un Provincial en trouve au Parisien.
Je me laissais faire. En confiance. Et, après une tournée des grands ducs assez sage,
puisque nous traversions les lieux sans nous y arrêter vraiment et sans boire d'alcool,
il voulut me raccompagner au lycée français où je devais retrouver mes amis.
Ces derniers dormaient depuis longtemps. Et Marc est resté un moment. C'est vrai.
Ne pouvant rester dans la chambre, nous avons visité le bâtiment désert et silencieux,
arpenté de longs couloirs blancs, trouvé des escaliers qui menaient, au sous-sol,
dans une grande salle, contiguë à des cuisines, qui semblait être un réfectoire.
Et c'est ce lieu que nous avons choisi. Pour nous arrêter de courir. Et parler.
Et puis un peu plus. A peine plus. Quand, bon sang... qu'avions-nous fait de mal ?...

Le lendemain, mes amis ne manquèrent pas de me demander comment s'était finie ma nuit.
Les choses avaient été plutôt chastes. Il y avait eu quelque chose de l'ordre du câlin.
Lorsque le plus amusant fut la réaction de mon camarade à la découverte du french kiss.

Je fus un peu déstabilisé par tant d'émotions à ce qui me paraissait être la moindre des choses.
Et je découvris moi-même qu'embrasser avec la langue, ce que j'avais fait mille fois,
pouvait être éminemment sexuel pour des gens dont ce n'était pas vraiment la culture.
Ainsi donc, pour tout dire, ce baiser profond fut la chose la plus dégueulasse que nous fîmes.
Marc avait été troublé par l'expérience. Et je me rappelle avoir ri en découvrant sa mine
quand il ne semblait pas certain d'avoir aimé cela, ou avait trouvé ça seulement bizarre.
Nous nous étions retrouvés tous ensemble le lendemain pour partager l'après-midi.
Et vint le moment de préparer notre départ. Marc et moi avions échangé nos adresses.
C'était une époque sans internet où nous devions pour correspondre nous envoyer des lettres.
Ecrire sur du papier qu'il fallait plier pour le glisser dans une enveloppe. Air Mail.
J'étais ravi de terminer ce séjour sur cette heureuse rencontre. Mon petit black de Montréal.
Mon guide d'une nuit. A qui j'avais fait découvrir quelque chose à mon tour en échange.
Cela avait été mignon. C'est le mot qui me vient. Parce qu'il était adorable. Gentil. Et drôle.
Et j'ai suivi mes amis dans ce bus pour l'aéroport de Mirabel avec une grande tendresse
pour le Québec, pour Montréal, qui avait grandi davantage à celle que j'éprouvais pour lui.
Avec qui j'allais correspondre.

Alors quoi... J'avais 21 ans ? 22 ans ?
Je vivais encore chez mes parents. Dans la grande maison de Bompas.
Et, oui, cela faisait quelques mois déjà que je recevais du courrier du Québec.

En effet, je répondais à ces lettres. Comme on fait j'imagine avec un correspondant.
Bien sûr, le courrier arrivait avec celui de la maisonnée. Ma mère le voyait passer.
Ces enveloppes singulières, format chèque, aux bordures bleu, blanc, rouge. Air Mail.
Les timbres canadiens. L'écriture de Marc, avec ses spécificités nord-américaines.
Cela avait dû intriguer. Quand je n'avais pas dû attendre la première lettre pour expliquer,
dès mon retour, puisque cela faisait naturellement partie du récit de mon voyage,
que nous avions, avec mes amis, fait cette agréable rencontre qui nous avait tous enchantés.
Venue pour clôturer le périple, et nous aider à quitter l'Amérique sur une bonne impression.
Que m'écrivait Marc à l'époque ? Oui. Il voulait être acteur. Et chanteur.
Il savait que je faisais de la musique aussi. Nous avions le goût du spectacle en commun.
Il rêvait d'aller aux Etats. De passer la frontière. Il rêvait de Broadway et Hollywood.
Et il devait me raconter ses projets, ses cours de chant, d'art dramatique et les castings.
Tout cela était innocent et sympathique. Une amitié de gosses qui kiffaient le showbusiness.
Et j'étais ravi de pouvoir l'encourager sur ce chemin aussi grisant que difficile.
J'ai appris bien plus tard que ses efforts avaient porté leurs fruits, découvrant sur internet
qu'il avait eu un rôle récurrent dans une série télé québécoise à succès et fait un peu de presse.

Je vais où à l'époque ? A la fac je suppose. Je suis en lettres modernes.
Je vis encore chez mes parents. Je rentre donc chez moi. Où j'ai une chambre à l'étage.
Et je vois que ma mère est ulcérée. Agitée. Quelque chose ne va pas. Ou pire encore.

Je comprends qu'il s'est passé quelque chose. Et elle me tombe dessus.
Avec des yeux, un visage, une voix, que je ne reconnais pas.
Et je la vois, devant la porte ouverte de ma chambre, brandir une liasse d'enveloppes.
C'est que la correspondance avec Marc avait eu le temps de s'épaissir.
Je reconnais les enveloppes et me dis que je ne les avais pas initialement rangées
dans le poing levé de ma mère, je me rappelais les avoir rangées, j'étais prêt à le parier,
dans une caisse de bois où je gardais mon courrier personnel, ici, sur mon bureau,
avec une multitude de lettres et de cartes postales.
Je comprends alors qu'elle a fouillé dans mes affaires en mon absence.
Et, alors qu'elle est précisément en train, manifestement, de me reprocher quelque chose,
j'ai à l'idée qu'il faut que je trouve un moment pour lui reprocher d'avoir fouillé ma chambre.
Pas pour opposer un reproche à son reproche, faire diversion ou désamorcer le sien.
Juste faire valoir que j'ai droit à une vie privée et qu'il n'est pas convenable
de fouiller dans les affaires des gens, y compris des gens qu'on aime et avec qui l'on vit.
En fait, je suis estomaqué. Pas par ce qu'elle me dit. Que je n'écoute pas.
Ma stupeur est telle que je n'entends rien. Je suis estomaqué par ma consternation.

J'ai eu droit à une séance de lecture. Des morceaux choisis. Et bien choisis.
Quand elle avait trouvé sur la quantité de lettres, LE passage super hot et compromettant.
" Tes lèvres douces me manquent... " Wow... Dieu merci, il n'avait pas parlé de ma bite.

L'évocation du baiser échangé avec Marc. Et je pouvais considérer à ces quelques mots
que le french kiss ne l'avait pas dégoûté. Non sans une légère dose de satisfaction.
Mais il me fallait comprendre, à la colère de ma mère, une colère qui me désolait,
qui me désolait pour elle, que ma mère avait un problème. C'était épouvantable.
Quand je n'aimais pas que ma mère soit triste. Ni qu'elle soit en colère.
Ni qu'elle ait un problème. Puisque j'aimais ma mère. Puisque je l'adorais.
Même si je n'étais pas content qu'elle ait pu ainsi fouiller dans mes affaires.
Et je crois comprendre que son problème tient au seul fait que Marc s'appelle Marc.
Que Marc est un garçon. Et que cela semble être terrible. Le sexe de Marc.
Que je n'ai jamais vu. La fureur de ma mère venait de là. Et je ne comprends pas.
Je ne comprends pas, je ne peux pas comprendre, ce qui la met dans des états pareils.
La tempête semble se calmer un instant. On me laisse un droit de réponse.
Et je me demande si c'est le moment approprié pour expliquer que, tout de même,
ce n'est pas très cool de fouiller dans mes affaires en mon absence.

J'ai dû m'expliquer. Recontextualiser. Raconter à nouveau la fin du séjour.
Ce qui s'est passé ce soir-là à Montréal. Avec mes deux amis qu'elle connaissait bien.
Marc m'avait envoyé des photos de lui. J'ai expliqué qu'il voulait être acteur. La musique.

Le spectacle. Les Etats-Unis. Quand le contenu général des lettres n'était pas équivoque.
Il s'agissait d'amitié. Je n'avais jamais été amoureux de Marc. C'était tout à fait amical.
Et, peu convaincue par mes arguments, qui pour un peu semblaient la laisser sur sa faim,
elle mit un terme à cet entretien surréaliste avec une sortie qui m'a marqué au fer rouge.
Quelque chose qui m'a blessé comme peu de choses m'ont blessé dans ma vie.
Parce que j'aimais trop ma mère pour la voir réduite à ce point de chagrin.
Ce point qui vous abîme. Vous fait dire des choses dégradantes pour vous-mêmes.
Elle ne s'était déjà pas grandie en fouillant dans mes affaires en mon absence.
Et qu'elle s'abaisse me blessait plus que le fait qu'elle ait pu fouiller dans mes affaires.
Mon problème, à moi, n'était pas qu'elle ait découvert le contenu des lettres de Marc,
ou la nature, prétendue scandaleuse, de notre relation dont je n'avais pas honte.
Mon problème était de la voir en colère, et malheureuse. Et de la voir se dégrader.
Ici, c'était pire encore. Je ne pouvais pas entendre cela de la bouche de ma mère.
Que son fils soit concerné ou non. C'était insupportable. Venant d'elle. Un cauchemar.
Elle me regarde dans les yeux, avec tout le mépris dont elle était capable,
me jette les lettres et les photos à la figure qui allaient à pleuvoir partout dans ma chambre
en disant dans une grimace de dégoût, avant de tourner les talons :
" Avec un Noir en plus... "

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan

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