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Tu vas en prendre une

Publié le

En colère, menaçant,
mon père pouvait me dire : " Tu la vois celle-là ?... "
Et Dieu merci, c'est sa main qu'il montrait.

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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Le temps fera l'affaire

Publié le

Le tissu est un peu rêche. Assez pour agacer les terminaisons nerveuses.
Il sent l'adoucissant sans avoir été adouci. Sa blancheur essaie de me donner de la couleur.
Une chemise bon marché. Bien taillée. A peine cintrée. Et je me serais arrêté là.

Ce n'est qu'une question de patience. Dans quelques jours, les jours vont s'allonger. 
Et tout ira très vite. Comme lorsqu'on perd pied dans une pente raide que l'on dévale.
Emporté par notre propre poids et l'attraction terrestre. Irrémédiablement.
Un mot que j'aime. Irrémédiablement. Pour être un peu luciférien.
Je me toise. Avec cet air que l'on emprunte pour évaluer son concurrent.
De trois quarts. Dans le miroir. Je tente de me reconnaître.
Je me souris. " Je sais que je peux te rendre heureux. Et je vais te rendre heureux. "
Et tu sais, toi, que ce n'est pas à moi que j'adresse ces paroles quand je le suis déjà.
J'ajuste le col. Une mèche qui a recommencé à pousser sur le front. Dans mes cheveux.
Je me décide à convenir que cela aurait pu être pire. Que je ne m'en sors pas si mal.
Comme s'il fallait encore que je puisse te plaire. Que j'aie besoin que tu me désires.
Nous sommes déjà morts. Enterrés de part et d'autre d'une chapelle qui nous sépare.
Un rosier pour certains, ce pourrait être un arbre qui pousse de ma tombe avec force et vigueur.
Pour venir te rejoindre et contourner l'obstacle, quand un autre, de ta propre sépulture,
vient faire son chemin et sa part du parcours, en croissant à mesure,
et simultanément, pour plonger en hauteur, piocher en profondeur,
déployer dans les airs des branches qui sauront, au-dessus, s'entremêler aux miennes,
déployer dans la terre des racines qui sauront, au-dessous, creuser tous les tunnels
pour que l'on s'y retrouve et que l'on s'y retienne.
Empêchés par la pierre du petit édifice, il y avait pour nos arbres, vers le haut, vers le bas,
bien des lignes de fuite, des issues, des moyens de continuer à croître et de le faire ensemble.
En sous-sol, la même arborescence, parfaitement symétrique, dans le terreau fertile,
pour tenir l'équilibre, que celle des feuillages qui peuvent se confondre et frémir à nouveau.
Ce sont comme deux mains qui enserrent le barrage que l'on voulait dresser,
cette entrave stérile que la sève et l'écorce parviendraient à broyer.
Je te souris au tain qui derrière le verre fait réfléchir ma glace. Je me lave les dents.
Je me lève dedans. Avec la certitude que ce qui nous sépare est ce qui nous unit.
Quand les murs de chapelles peuvent faire tête basse et servir de tuteurs à nos élans puissants.
Tout ce qui cherche à m'éloigner de toi est changé en levier pour décupler mes forces,
tout ce qui veut nous tenir à distance sera l'accroche, le soutien et l'amorce pour tisser notre bois
et grossir la pelote, en enroulant autour nos lianes imperturbables faites pour s'enlacer.
Elles progressent malgré tout. S'aimantent et s'alimentent. En dépit du bon sens.
Et de l'adversité. Des énergies contraires qui devraient nous convaincre de déposer les armes,
nous emporter dans les lits de fleuves différents, nous arracher l'un à l'autre, nous fendre,
et nous abattre dans les pires vacarmes. En dépit de tout ce qui peut opposer, je t'épouse.
Dans la vie. Dans la mort. Dans le ciel et la terre. Le miroir. Son reflet.
S'il y a des blessures qu'il faut que je recouse. S'il y a des passés qui dorment sous la cendre.
Si des aspects du tien occupent le terrain, présent et à venir, que je prends et comprends,
et peux même défendre, si le temps nous menace, prêt à nous essouffler, à nous tordre le cou,
d'où que viennent les coups ce sont autant de pierres pour la maison commune,
l'édifice secret qui se crée sur la graine de ce qui est enterré et ancré sur nos lunes.
Elles peuvent être deux, comme vingt ou quarante, c'est toujours plus serré, profond,
serein, solide, déterminé, quand c'est boule de neige et corne d'abondance.
L'abandon n'est jamais le chemin emprunté par les têtes de mule.
J'en vois une qui montre ses dents blanches pour répondre au sourire que j'essayais de faire.
Avant de sortir, me considérant prêt à partir sur ma route, clean et droit dans mes bottes.
Suivre ma trajectoire, parallèle à la tienne, distincte et confondue, de l'aube au crépuscule,
sans craindre de te perdre, quand les vœux échangés, les serments, les promesses,
n'ont pu que formuler l'attraction et les flammes d'un feu qui nous dépasse,
dont nous sommes le bois, comme nous dépassons ce qui devrait l'éteindre.
Le jour peut se lever dans le noir du café. Dans ma chemise blanche.
Nous ne sommes pas loin, ni entre quatre planches, et je peux bien attendre
lorsque tu peux m'atteindre, me caresser la barbe de tes mains et tes joues,
passant par en-dessus, passant par en-dessous, le temps qui s'épaissit
et ne peut pas défaire ce que lui seul construit et parvient à parfaire.

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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Marcher... de Noël au soleil

Publié le

La marche sur le front de mer du dimanche. J'en ai quelques souvenirs.
Il y a peut-être Georgette. Avec qui faire une promenade digestive à Canet ou St-Cyprien.
Avant de la ramener dans son atroce maison de retraite au son du cri des paons.

Il y a peut-être les parents de mon beau-frère, venus de Prades pour la journée. 
Mes parents n'étaient pas du genre à faire des promenades à pied. Pas même le dimanche.
Nous allions quelque part. Ou nous visitions des sites. Musées. Châteaux. Eglises.
De beaux villages. Céret. Castelnou. Villefranche de Conflent. Sportivement.
Nous étions plus dans le rythme de la randonnée que sur ce tempo impossible à tenir,
celui de la flânerie hasardeuse, ralentie par des enfants petits ou des personnes âgées.
Ce n'est pas tant les séquelles de ma vie parisienne. En fait, j'ai toujours marché vite.
On me l'a assez reproché. Lorsque je jouais les guides. A Bordeaux. A Montréal. A Barcelone.
Mon cousin. Ma belle-mère. Des amis. " Tu vas trop vite. " Ok pardon. Je relâche la foulée.
J'ai pourtant accompagné bien des amies dans leurs interminables séances de shopping.
Mais ce n'était pas le même sport. Il s'agissait surtout de faire le con dans les boutiques,
pour draguer vendeurs et vendeuses, ou de fumer la clope en regardant les gens devant la porte.
Et puis c'était plus nerveux. Les filles étaient électrisées par la recherche de leur robe.
Et je me rends compte que cela me convenait mieux, puisqu'en plus de rendre service,
puisque ces demoiselles devaient être absolument accompagnées, c'était beaucoup plus funky.
Ah non, vraiment, se traîner devant des stands de babioles sur le front de mer. Incapable.
Plutôt aller me coller à une terrasse de café. Il y a une foulée comme seuil de tolérance.
Avec mes parents, oui, enfant, je me souviens. Ce n'est pas que nous ne marchions pas.
Nous marchions. J'allais à l'école du village à pied, quand nombre de mes camarades
se faisaient accompagner en voiture, parfois sur des distances plus courtes que les miennes.
Nous allions à l'épicerie à pied. A la boulangerie à pied. Au bureau de tabac. A la pharmacie.
Nous ne prenions la voiture que pour aller à Perpignan. Nous marchions et aimions le faire.
Quand je trottinais derrière mon grand frère dans tout Toulouse des journées durant, ravi,
sans me plaindre, au moment où il y était parti faire ses études d'architecture.
Mais voilà. Précisément. Parce que nous marchions, nous n'aimions pas flâner.
Ni en ville. Ni au supermarché. Ni au musée. Nous marchions pour aller quelque part.
Pour aller à la banque ou au restaurant. Pour aller au rayon fruits et légumes ou à la caisse.
Pour aller devant un Miró ou un Tàpies. Nous allions d'un point à un autre le pas alerte.
Ma mère d'ailleurs m'a repris chaque fois que j'ai eu le malheur de traîner la savate.
Elle ne supportait ni qu'on traîne les pieds, ni qu'on mâche le chewing-gum la bouche ouverte.
Dans les supermarchés en effet, ce n'était une partie de plaisir pour personne, c'était évident,
et ma mère allait direct à ce dont elle avait besoin pour expédier la corvée.
Nous n'étions pas de ces familles qui faisaient leur promenade dans les rayons de Mammouth,
avec ce père voûté sur un chariot qui semblait le porter, comme un déambulateur, l'œil vide,
allant au pas d'une procession funèbre au milieu des boîtes de conserve, alors que ses filles,
émerveillées ou blasées, remplissaient le caddie avant qu'il n'ait sa revanche au rayon bières.
On sentait que certains faisaient durer le plaisir, puisque c'était leur sortie de la semaine.
Nous n'avions, nous, aucune fascination pour les grandes surfaces, aucun plaisir particulier
dans le fait d'acheter quelque chose, et devions avoir mieux à faire, je suppose,
que de flinguer un après-midi entier au prétexte de faire le plein pour six jours.
J'ai gardé quelque chose de cette façon de faire. Quand je ne traîne jamais dans un magasin.
Que ce soit pour la bouffe ou les fringues. Je viens chercher quelque chose, je le paie et je sors.
Pour les vêtements d'ailleurs, je ne prends parfois pas même la peine d'essayer les articles.
Je fends les rues de Perpignan à deux week-ends de Noël, et déjà, l'affluence est de mise.
C'est un dimanche où les boutiques ont obtenu le droit d'ouvrir pour faire leur beurre.
Qu'ai-je à faire un dimanche ? Rejoindre un ami en terrasse sur la place de la République ?
Bon sang. Il n'y a que des familles. Avec vieux et poussettes. La totale. Un véritable enfer.
Ce n'est pas, vous imaginez bien, la cadence des correspondances de Châtelet-les Halles.
On bavarde ou on s'emmerde en bouffant des churros en traînant la savate. Maman aurait adoré.
Et on se plante au milieu de la rue. Pire encore. On bouge encore. Mais hésitant. Ou distrait.
De telle sorte qu'il est impossible d'anticiper si ça va porter à droite ou à gauche.
Cela me met dans des états qui me renvoient au volant de ma bagnole. Derrière un promeneur.
Lorsque de la même manière, des gens peuvent faire leur petite promenade en voiture.
Je sais qu'ils ont le droit. C'est leur droit le plus strict. Mais j'ai hérité de ma mère, j'imagine,
cette impatience, ou ce manque de tolérance, quand les gens ne font pas attention aux autres.
Qu'ils font leur vie comme s'ils étaient seuls au monde. Quand j'ai aussi le droit d'être pressé.
On s'arrête soudain devant une boutique, sans prévenir, au beau milieu, entre vieilles copines,
j'essaie de passer... elles doivent bien sentir que je suis là et que j'essaie de passer ?... non.
J'en arrive au " pardon, excusez-moi... " qui ne suffit pas toujours suivant les cas. Je zigzague.
Aujourd'hui, c'est dimanche. Un dimanche d'avant Noël. Et donc, c'est l'anarchie complète.
Impossible de tenir une ligne droite comme les gens l'empruntent, chacun à son rythme,
le reste de la semaine ou le reste de l'année. Les jours ouvrables, travaillés, on se tient,
même quand on ne va pas bosser, même quand on va boire un pot ou qu'on revient du marché.
On respecte les autres. On anticipe leur trajectoire. On veille à pouvoir se croiser sans se gêner.
Le plus naturellement du monde. Tout roule. Mais là, tout à coup, patatras. Tout part en vrille.
Relâchement total. On interpelle le cousin dix mètres plus loin comme si on était chez mémé.
On plaisante avec la belle-sœur dans la rue comme à la sortie de table, sans aucune réserve,
comme si les autres n'existaient plus, sans s'embarrasser du moindre égard pour autrui.
Que vous vous fassiez chier en famille est votre problème, inutile de nous le faire payer.
Il faut dire que tout ce petit monde qui semble aussi ivre qu'un jour de mariage ou de baptême,
est encouragé par cette musique insupportable diffusée dans les rues commerçantes.
Quand ce n'est pas la version lyrique de Minuit chrétien, c'est la version jazz de Jingle Bells.
En fait, ma ville n'est plus une ville mais un parc d'attractions. Et les codes ont changé.
Nous sommes en pleine fête foraine ou pire, à Disneyland. Et l'on dérive pour profiter.
Et plus on dérive lentement, plus on profite. Et c'est mou. Et c'est long. Et ça n'en finit pas.
Une torsion du buste rapide, puisque ma largeur d'épaules ne passe pas, je tiens contre moi
en progressant, le rabat de mon caban qui menace de toucher la dame que je frôle à vive allure,
je fais un pas de côté pour éviter le gosse qui ne regarde pas devant lui, un autre plus à droite
pour ne pas me frotter à l'énorme barbe à papa d'une fillette à peine plus grande, et je file,
comme je peux, jusqu'à une rue plus petite et moins connue, résidentielle, dont je sais d'avance
qu'elle sera moins fréquentée, voire déserte, pour me tirer d'affaire et ne pas devenir dingue.
Je quitte le sentier de la foule comme par une porte dérobée. Itinéraire bis.
Je contourne l'obstacle. Les axes marchands et leurs nuées de badauds.
Ce n'est pas que je sois pressé. C'est que je n'aime pas perdre mon temps.
Après tout je n'ai pas rendez-vous. Je ne suis pas en retard. Je vais seulement boire un café.
Rejoindre un ami au soleil pour boire un café en terrasse. Tant que le soleil est encore haut.
Donc, voilà. La ville est grande. Il y a de la place pour tout le monde. Y compris pour moi.
Même si je n'ai pas la chance de me coller Gérard et Françoise, l'oncle Bernard de Toulon,
et les filles d'un premier mariage de Carole qui aimeraient être partout ailleurs sauf avec nous,
même si je n'ai pas la chance d'avoir à acheter le cadeau de Pierre qui est si difficile,
celui de Sandrine à qui une fringue fait toujours plaisir, et ceux qui me manquent encore,
en n'étant pas sûr de pouvoir m'en occuper le week-end prochain, à moins que Cécile
ne puisse prendre la voiture pour revenir en ville d'ici là - d'ailleurs, devrais-je l'appeler -
même si je n'ai pas la chance d'avoir des enfants à conduire au manège, aux poneys,
et à coller sur les genoux de ce faux Père Noël pour une photo qui ne sera pas donnée.
Voilà. C'est dimanche. Et je ne suis pas pressé. Mais je ne vois pas pourquoi la pression
populaire me ferait dévier et marcher à un pas qui n'est pas le mien. Je vais prendre le soleil.
Personne ne m'en empêche. Pas même la petite Manon qui vient de renverser sa grenadine
sur sa robe, pour laquelle j'aurais dû me lever aller chercher du papier au bar pour détacher
le tissu au plus vite avant que sa mère dépassée ne nous fasse une crise de nerfs.
Pas même Gisèle qui est adorable mais qui à son âge ne supporte plus le soleil,
même en hiver, et préfère pour ses yeux prendre une table à l'ombre, quitte à avoir froid.
Pas même Arthur qui veut absolument faire son tour de manège maintenant, et pas après,
et que je devrai surveiller quand Florence discute avec des copines et que bien évidemment,
une fois le tour de manège fini, la table où nous sommes ne sera plus au soleil.
Pas même Stéphanie qui va me faire un scandale si je ne file pas chez Nicolas chercher du vin
pendant qu'elle va chercher un truc chez Sephora pour gagner du temps, puisqu'ensuite,
je sais bien qu'on doit encore passer à la FNAC pour trouver un truc pour Sylvain,
avant de retourner à la voiture qui est garée loin pour aller ensuite dîner chez les Marty,
qui ont à peu près autant envie de nous recevoir que nous d'aller passer la soirée avec eux,
et que de toute façon, on n'a pas mis assez d'argent dans l'horodateur, et que ce sera ma faute
si la bagnole se fait embarquer par la fourrière, et que ce serait pas le moment, si près de Noël,
avec tout le fric qu'on doit flinguer dans tous ces cadeaux dont les gens n'ont rien à foutre.
Non. Rien de tout ça. Seulement un ami qui a réussi à s'échapper des contraintes familiales.
Et veut profiter d'un répit pour boire un café avec son vieux pote au soleil. Jaloux ? Moi ?
Jaloux de quoi au juste ? Du premier papa qu'Alexandre aurait pu me dire un jour ?
De ses premiers pas comme si c'était une victoire ? Au milieu des couches et des lingettes ?
Non. Ceux qui me connaissent savent que j'adore les enfants. Ou plutôt certains enfants.
Quand je les aime comme des individus avant de les aimer comme des enfants.
Que certains m'intéressent et d'autres non. Que j'ai de l'amitié ou de la tendresse pour les uns,
de l'indifférence ou de la méfiance pour d'autres, et que leur âge n'oblige en rien mon ressenti.
Quand je vois bien que certains gosses déjà cons à mes yeux feront des grands et vieux cons.
Que j'ai des affinités avec d'autres, certain d'aimer déjà les personnes qu'ils deviendront.
J'aime les enfants, oui, parce que j'aime les gens, de façon générale, ou générique,
sans trouver qu'ils puissent être mieux ou meilleurs parce que prétendument innocents,
parce qu'encore purs et angéliques alors qu'ils sont capables d'autant de cruauté que nous,
d'autant de malhonnêteté et de manipulations, puisqu'ils ne sont pas différents de nous,
qu'ils sont nous, ni plus ni moins, mais à un autre âge, comme nous avant eux,
et je ne suis pas certain que j'aurais forcément aimé mes propres enfants au seul prétexte
qu'ils auraient été la chair de ma chair et le sang de mon sang.
Bien sûr, je ne peux pas comprendre. Pas tant que ça ne m'est pas encore arrivé. Ok.
Sauf que je me connais un peu, que je sais déjà que je n'aime pas mon père et ma mère
parce qu'ils sont mon père et ma mère, mais parce que mon père et ma mère étaient aimables,
selon mes propres critères, quand j'aurais pu aussi bien les détester et les mépriser,
que j'aime ma sœur et mon frère parce que ce sont des gens bien, que j'estime et respecte,
avec qui je m'entends à merveille et aime passer du temps, qu'ils ont gagné mon admiration
au même niveau que d'autres qui ne sont pas de ma famille parce qu'ils étaient admirables
et non parce que nous avons les mêmes parents, que je juge les gens sur leurs actes,
que je ne maîtrise pas tout dans ce qui fait des affinités entre moi et les autres,
que je ne choisis pas toujours mes amours et mes amis, que des choses m'échappent,
et que la filiation biologique, si elle est une donnée effective, ne garantit absolument rien,
puisque faute de descendants j'ai des ascendants et une famille et donc des liens de sang,
assez pour en déduire que l'amour pour ses propres enfants n'est pas automatique.
Demandez aux femmes qui en ont fait à des hommes qu'elles n'ont jamais aimés
et dont les progénitures leur rappellent sans cesse ce qu'elles ont dû subir.
Demandez à celles qui en ont fait à des hommes qu'elles ont aimés et dont les progénitures
se sont installées entre eux, les ont séparés, déchirés, au point de les leur faire perdre.
Demandez aux parents dont les progénitures leur font vivre l'enfer, les repoussent,
les provoquent, les insultent, les déçoivent, les arnaquent, les trahissent, les renient.
Nos enfants seraient nous-mêmes que nous ne serions pas certains de les aimer d'avance.
Lorsqu'en l'occurrence les enfants ne sont pas nous. A aucun moment. D'abord génétiquement.
Puisqu'ils ne sont ni nous en tant que pères, ni nous en tant que mères, quand leur ADN
n'est pas celui ni du père ni de la mère mais un mélange des deux, ni nous comme parents,
quand le mélange en question fait précisément un être singulier qui ne ressemble à aucun autre.
Bien sûr, aimer se décide, et je suis le premier à le revendiquer. C'est d'abord un engagement.
Et l'on peut décider d'aimer ses enfants, même s'ils sont de sombres connards,
avec un grand sens de la famille, du devoir, et des responsabilités. Naturellement.
Eh bien disons que je ne suis pas prêt à prendre le risque. Et c'est une autre décision.
Quand de toute façon, je n'ai jamais rencontré la femme qui aurait pu me convaincre.
Et que j'ai décidé d'aimer, en effet, moi aussi, et que j'aime de toutes mes forces,
que je n'économise rien sur ce plan, que je donne tout de l'amour dont je suis capable,
à des êtres qui n'ont pas à incarner ni à supporter le fantasme de ma propre reproduction,
du prolongement d'une idée de moi-même qui serait perfectible ou pourrait me survivre,
pour mériter mon temps, mon attention, ma disponibilité, mon savoir ou mon expérience.
Le soleil fait du bien sur la peau. Si le fils de mon ami était là, du haut de ses sept ans,
je le lui aurais fait remarquer, peut-être avec l'idée de lui transmettre quelque chose.
Je le fais avec son père. Qui n'est pas un enfant. A qui je transmets tout autant. Ici.
L'idée-même que cette lumière et cette chaleur sont inespérées pour un mois de décembre,
qu'il est bon de pouvoir en profiter, ensemble, profiter du moment et de se savoir en vie.
Ce n'est pas une idée de moi. Je ne livre pas un patrimoine ou un concept original.
Je transmets une faculté à profiter de l'instant que d'autres m'ont transmise. Je partage.
Avec la faculté à exprimer ce qui est bien quand c'est bien, puisque ça fait du bien.
Et nous sommes sur notre plage, sur notre île, au soleil, au milieu de cette foule exotique,
à la fois hystérique et indolente, qui se presse chez Nicolas, à la parfumerie, au manège,
qui dérive ou végète, animée et tiraillée par les obligations qui n'en furent jamais.
Voilà. Je n'étais pas obligé de me marier avec une fille. Ni obligé d'être papa.
Ni obligé de me coller les achats de Noël avec mes beaux-parents. J'ai fait autre chose.
J'ai bu un café au soleil. Et j'ai laissé mon ami qui a fait d'autres choix retourner à sa vie.
J'ai retrouvé la mienne. Fendant à nouveau la marée humaine dans l'autre sens pour rentrer.
Toujours au son de Gospels et d'un Bonhomme Hiver country. Jusqu'à la cathédrale.
Venant ne reprendre ma respiration qu'à la surface de mon appartement dans son arbre.
A mon ordinateur et à mes activités. Quand marcher consiste à aller d'un point à un autre.
Où chacun, à sa place, a quelque chose à faire.

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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Stop aux ronds-points

Publié le

Je ne sais plus quand exactement, nous nous sommes mis en tête le prétendu bien-fondé
de cette façon de gérer un carrefour qu'est le rond-point, un choix qui s'est généralisé, partout,
au point que nous avons parlé de " rondonite " tant cette option était devenue systématique.

Dans toutes les agglomérations du Sud de la France, je le crains, ce fut une sorte d'épidémie,
manifestement encouragée par le recul de la DDE dans chaque département, lorsque,
à chaque étape de la décentralisation, nous avons transféré des pouvoirs de l'Etat
aux régions, conseils généraux et en particulier aux mairies qui ne se sont pas privées
de se doter de mobiliers urbains souvent délirants, bornes, éclairages publics, barrières,
ni de facturer dès que possible des ronds-points à chaque intersection routière.
En Roussillon comme en région toulousaine, nous avons observé bien du zèle,
parfois extravagant, dans l'aménagement urbain de chaque commune, avec une débauche
d'attributs coûteux censés embellir un village et marquer son unicité comme sa différence,
quand le village voisin aura choisi d'autres bornes, d'autres garde-fous et d'autres candélabres.
Pour ralentir et fluidifier à la fois le trafic automobile, il n'y a pas eu d'économies, nulle part,
ni de chicanes pour briser la droiture d'axes et de rues principales, ni de ralentisseurs,
ni de ces fameux ronds-points qui ont toujours été le lieu de créations artistiques douteuses.
Si certains se contentent du minimum en faisant le choix d'une simple pelouse centrale,
parfois agrémentée de quelques plantations qui donnent du travail aux employés municipaux,
bien des communes ont jugé utile d'y installer leur lot de pressoirs et d'outils agricoles,
d'objets traditionnels ou typiques rappelant les spécificités locales, comme musées à ciel ouvert,
quand d'autres sont allées jusqu'à en faire du musée d'art contemporain routier, en y plaçant
sans mégalomanie aucune, nombre d'œuvres d'art spectaculaires dont on ne sait pas vraiment
si les auteurs sont de véritables artistes ou les techniciens de la mairie se découvrant des dons.
Ces petits ajouts plus ou moins discrets, plus ou moins kitschs, participent bien sûr à brouiller
la phase délicate de la facturation, à laquelle nous devrions pourtant être attentifs lorsque
ces réalisations aussi baroques qu'inutiles sont permises par le seul argent public.
Les facturations des ronds-points sont toujours opaques, confuses, puisque, au-delà du coût réel
de l'aménagement technique d'un vulgaire carrefour, qui n'est certes pas gratuit, il y a souvent
des dépassements indéchiffrables liés à l'ornementation et au recours à l'ouvrage d'art,
quand on sait que la valeur d'une œuvre dite artistique échappe à toute considération logique.
Ainsi, nous ne serons pas surpris d'apprendre que le rond-point de l'entrée du village
aura été facturé deux à trois fois plus cher que l'aurait été un simple giratoire opérationnel.
L'explosion des impôts locaux est l'affaire des citoyens de la ville ou de l'agglomération.
La décentralisation n'est pas responsable des équipes municipales que nous élisons.
Et si des mairies sont incapables de valoriser le tissu urbain, si elles portent des personnes
sans culture, sans formation, incompétentes, dans les domaines de l'urbanisme et du patrimoine,
il faut aussi renvoyer les électeurs à leurs responsabilités, quand on a les élus qu'on mérite.
Ainsi, en parcourant le Roussillon comme le Lauragais, on peut, en traversant chaque village,
observer des différences frappantes entre les équipes qui n'y connaissent rien mais qui ont eu
la modestie de l'admettre et se contentent du pratique, sans s'aventurer au-delà, ce qui assure
autant d'honnêteté que de bon goût, dans la mesure où il n'y en a pas, et que l'on est au moins
à l'abri du mauvais, les équipes qui connaissent l'Histoire et l'architecture, qui ont une culture
ne serait-ce que régionale, qui respectent l'unicité et les particularismes de leur patrimoine,
qui cherchent à le mettre en valeur et non pas à le singer, le parodier, ou à le caricaturer,
et les équipes, enfin, qui n'ont pas froid aux yeux et se complaisent dans la folie des grandeurs.
Le citoyen habitant, du fait du suffrage universel, est coresponsable de la politique menée.
Et il est facile de critiquer des responsables politiques si l'on ne leur demande pas des comptes.
Se contenter d'aller voter une fois tous les six ans - quand on le fait - revient au mieux à signer
un chèque en blanc à une équipe, quand la presse locale, dont on peut avec raison souvent
douter de l'indépendance et de l'impartialité, ne peut être la seule vigie et la seule surveillance.
La démocratie consiste aussi à permettre à la société civile, outre l'opposition élue,
d'assister aux conseils municipaux et d'accéder aux dossiers, aux projets et aux factures.
Si nous voulons des détails sur la façon dont notre argent est dépensé, au centime près,
nous avons le droit de les demander.
Si l'aménagement des carrefours dans le tissu urbain le plus dense impose plutôt, par force,
les bons feux de signalisation, c'est surtout aux entrées et sorties de ville que nous retrouvons
au long d'interminables zones commerciales ou prétendues industrielles des successions
aberrantes de ronds-points, dont certains ne sont justifiés que par la raccordement d'un chemin,
alors que l'on en trouve même qui ne distribuent aucune autre direction que celle de l'axe initial.
Il faut au minimum deux routes pour concéder une intersection et justifier un aménagement.
Dans les secteurs où ces questions se posent, qui ne sont pas les centres de villages et de villes,
le fait est que nous ne sommes plus dans l'exiguïté, et que nous disposons précisément de place,
d'un espace suffisant pour imaginer des rondelles aux surfaces trop souvent démesurées.
Vous observerez que s'il y a eu de la place pour réaliser certains ronds-points d'envergure,
il y en avait autant, dans bien des cas, pour réaliser ce qui s'appelle un échangeur.
A la Los Angelisation de nos entrées de ville dont je parlais ailleurs, une expression
appropriée dans la mesure où nous avons pensé la ville uniquement autour de la voiture
et du point de vue de l'automobiliste, nous avons oublié une technologie propre à Los Angeles,
typique de l'urbanisme routier californien, qui est l'art de la bretelle et de la répartition des flux.
Les échangeurs permettent de changer de direction sans rétrograder ni même décélérer.
On se positionne dans une file qui nous conduira naturellement tout droit, à droite, à gauche,
sans avoir à jouer du frein ni du levier de vitesse comme nous sommes contraints de le faire,
en permanence, avec le franchissement d'un rond-point, quelle que soit la direction choisie.
Evidemment, les petites villes du Roussillon ou de l'Hérault, n'ont pas besoin de construire
les spectaculaires toiles d'araignées des échangeurs géants de L.A, quand le trafic local
ne le justifie pas, mais nous aurions pu nous inspirer de la logique de ces réalisations.

L'échangeur a cette vertu de permettre de changer d'axe routier et de direction
à vitesse constante, sans avoir à rétrograder ni même à lever le pied, ce qui, on le sait,
permet une économie non négligeable de carburant pour les usagers.

En plus du confort du conducteur et de ses passagers, qui ne sont plus secoués et ballottés
à chaque giratoire, même lorsque l'idée est tout de même d'aller tout droit, il faut se rappeler
que le choix du rond-point n'est pas la meilleure option en terme d'économie d'essence.
En terme de coût de construction, il apparaît, à la facturation moyenne des ronds-points,
d'autant plus comme nous le soulevions, lorsqu'ils sont dotés d'ornementations délirantes,
que choisir un autre aménagement ne serait pas plus cher.
J'observe qu'à Perpignan, nous nous sommes enfin décidés sur un ou deux sites,
notamment sur la Route d'Espagne, à creuser un tunnel sous un rond-point, qui permet,
et c'est en effet une solution, à ceux qui ne veulent pas changer de direction d'aller tout droit
sans être freinés par les manœuvres du giratoire, sans être obligés de s'y engager,
de se mêler au reste du trafic et d'y perdre du temps. Que l'on passe au-dessous ou au-dessus,
quand la construction d'un viaduc, d'une rampe ou d'un toboggan aurait aussi bien fait l'affaire,
le tout est d'asseoir les axes principaux comme tels et de ne pas en perturber la fluidité.
Je suis toujours surpris par certains choix, ailleurs, où ce sont ceux qui veulent continuer
tout droit, étrangement, qui doivent quitter la route pour contourner l'obstacle d'un carrefour,
alors que seuls ceux qui veulent partir à droite ou à gauche devraient avoir à s'en écarter.
Il y a dans l'ingénierie routière des alambiquages et des bizarreries qui m'étonneront toujours.
A Perpignan encore, où je vis, sur la voie sur berge qui a l'avantage de longer le lit de la Têt
qui est particulièrement large, la place ne manquait pas pour créer une véritable infrastructure.
Voir un pont atterrir sur un petit rond-point sur l'axe Canet-Prades est simplement hallucinant.
D'autant que des aménagements pour les piétons et de pistes cyclables n'ont pas été économisés.
Il est étonnant de voir qu'une bretelle descendant du pont pour aller dans la direction de Prades
n'ait pas été conçue pour éviter le croisement, qu'une autre pour y monter n'existe pas non plus,
et surtout, que ceux qui veulent simplement longer la Têt sans dévier, dans les deux sens,
soient obligés de venir s'agglutiner sur ce petit rond-point minuscule tout à fait inopportun.
Il ne s'agit même pas d'avoir à choisir entre les feux de signalisation et le rond-point.
Sur les grands axes autoroutiers il y a des options adaptées qui ne sont pas celles de la ville.
La largeur du lit de la Têt, dont les berges doivent être repensées complètement,
permettait précisément de doter Perpignan d'une traversée Est-Ouest sans encombres.
Mais nous avons mélangé les échelles et les fonctions, mélangeant le trafic local de ville
avec celui du transit, qui évidemment se parasitent l'un l'autre et créent autant de congestions.
L'argument des économies budgétaires ne tient pas, lorsqu'à l'accumulation des rustines,
toujours insuffisantes, des modifications, dépassées à l'avance par la réalité des flux,
il aurait été plus judicieux d'investir à long terme dans une infrastructure anticipatrice.
La fréquentation peut varier, s'accroître davantage comme s'amenuiser, il est une chose simple :
les points cardinaux demeurent immuables, et, quelle que soit la ville, il s'agit chaque fois
de pouvoir aller du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, sans avoir à gêner la circulation locale.
Et cette réalité a le mérite de simplifier nombre de raisonnements et d'élaborations techniques.
Surtout, dans une ville comme la mienne, où l'un des deux axes est défini par un fleuve,
un contexte naturel qui nous facilite la tâche et nous a toujours servi la solution sur un plateau.
Le fleuve ne traverse pas le centre-ville historique comme il le fait à Paris ou Bordeaux.
La question du bien-fondé d'une autoroute au cœur du patrimoine culturel et touristique,
comme il peut se poser à Lyon ou Toulouse, ne se pose pas ici en aucune façon.
L'axe était tout tracé et le site permettait d'accueillir l'autoroute sans risquer d'être défiguré.
La rocade se justifiait davantage pour l'axe Nord-Sud qui est de surcroît le plus fréquenté,
puisqu'il est celui de la route de Narbonne et surtout celui de la route d'Espagne,
qui est évidemment un des axes de transit les plus saturés d'Europe, raccordant par le Perthus
la Péninsule Ibérique au reste de l'Europe, en terme de circulation touristique et commerciale.
Il soulève ici le problème de l'ancienne Nationale 9 qui traverse toujours le centre-ville,
et des aménagements sont aussi possibles pour différencier comme il se doit le transit
- qui est ici plus qu'interrégional ou métropolitain quand il est international -
de la circulation locale, quand les deux peuvent se côtoyer sans se gêner l'un l'autre.
Il est aberrant dans ce cas que la Pénétrante (quatre voies de la route Narbonne),
ancienne nationale déclassée en départementale mais n'en restant pas moins l'axe principal,
densifié de surcroît par la sortie d'autoroute de Perpignan-Nord, se retrouve stoppée net
par des feux de signalisation sur le Pont Arago, lorsque la pénétration dans la ville pourrait
être amortie par un tunnel passant sous la Place de Catalogne et la Basse pour ressortir
plus haut, sur le boulevard Mercader - comme prévu initialement - juste avant l'intersection
Universités/Route d'Argelès à gauche et route d'Espagne tout droit.
Soulagée du transit Nord-Sud, la Place de Catalogne retrouverait une circulation de ville,
un trafic urbain classique, et son rôle d'articulation avec le quartier de la gare, lorsqu'en l'état,
ce quartier est coupé du reste de Perpignan par cette artère routière qui tient lieu de canyon.
Enterrer le transit permettrait de faciliter la réunification des deux parties de la ville,
et d'harmoniser en surface, comme ailleurs, le partage de l'espace entre bus, automobiles,
vélos et piétons, sans avoir l'impression de s'aventurer nulle part au bord d'une autoroute.
Une contre-allée à la sortie du pont, la largeur le permet, permettrait d'entrer dans la ville,
pour accéder au centre comme à la gare en surface, les voies centrales continueraient
sans être interrompues en souterrain, pour vomir le flux à peine un peu plus loin,
sur le boulevard et ce qui est déjà une sortie de la ville.
En terme d'infrastructures routières, comme dans tous les domaines, la question première
est d'abord de savoir ce que l'on veut, quel est l'objectif à atteindre, avant d'entreprendre,
et les solutions apparaissent souvent à la formulation-même de ce que l'on souhaite vraiment.
En ces temps où nous sommes préparés à la fin du pétrole, à l'alternance énergétique,
où la civilisation automobile à l'américaine commence à dater et montrer ses limites,
où partout la tendance est à la piétonisation heureuse de la totalité des centres-villes
- tout ce qui se trouve à l'intérieur des boulevards, qui est de fait tout ce qui se trouvait
à l'intérieur des remparts et qui constitue donc les quartiers historiques de nos cités -
où le vélo retrouve, à Paris, à New York, un deuxième souffle, participant à la nouvelle idée
que nous nous faisons de la ville et du transport individuel, il faut anticiper les transformations,
les accompagner, quand nous avons de plus en plus à cœur d'associer d'autres paramètres
aux seules considérations économiques, comme ceux de la santé et de la qualité de vie.
L'esthétique urbaine elle-même est en train de changer et la voiture, manifestement,
en est de plus en plus exclue, lorsque peu de parisiens et de touristes regretteront par exemple
le parking de surface qui se trouvait dans la cour du Louvre avant l'arrivée de sa pyramide,
que nous ne regretterons pas à Perpignan les quelques places de stationnement qu'il y avait
au beau milieu de la place Gambetta, devant la cathédrale, ni les dernières plus récemment,
que nous venons de sacrifier au moment du réaménagement de son parvis.
Les Toulousains profitent de la rue Alsace piétonne autrement plus agréablement que serrés
sur de petits trottoirs, au bord d'un ravin d'autobus et de taxis, avec des poussettes à hauteur
de pots d'échappement, derrière des enfilades de garde-fous comme seul filet de sécurité.
Autres temps, autres mœurs. La circulation automobile est reconnue comme anxiogène.
Et il est heureux de voir les enfants jouer librement Place de la République à Perpignan,
entre les terrasses de café, sans avoir à craindre le trafic, lorsque l'on convient aussi
que la diversité des véhicules particuliers ne participe pas à l'esthétique d'une rue historique,
que l'alignement du stationnement en surface empêche la mise en valeur du patrimoine,
parasite le plaisir à la déambulation, en plus de gêner la circulation à pied, en poussettes,
en fauteuils, qu'il obstrue un paysage et un site comme une pollution visuelle.
Au-delà des boulevards, à l'extérieur, ce n'est pas parce que nous revenons sur le territoire
privilégié de l'automobile, que nous n'avons pas les mêmes exigences d'optimisation.
Le rond-point fait partie du décor affligeant des zones intermédiaires entre ville et campagne,
qui doivent être traitées avec le même soin que les secteurs sauvegardés des centres historiques.
Et si leur légitimité peut être remise en question, tant d'un point de vue financier que pratique,
je ne serai pas de ceux qui les regretteront.

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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La solution internet 2

Publié le

Pour me rendre dans l'Allier, je quitte la plaine côtière du Languedoc-Roussillon.
La voiture s'engage dans le Massif Central, après Béziers, par l'autoroute A75,
qui va nous conduire sur le viaduc de Millau, où déjà, la campagne est d'une autre nature.
Au-delà de l'Aveyron, ce splendide Rouergue, et du Larzac, nous traversons l'Auvergne.
Jusqu'à Cosne-d'Allier qui est notre destination, deux choses me sautent à la gorge.
Deux choses qui font du bien. La première est que des champs cultivés font plaisir à voir.
Contrairement aux friches désastreuses du Roussillon, désolantes, vouées à la construction
la plupart du temps, ici, la terre labourée, travaillée, assure une continuité et une harmonie,
crée des paysages agréables à regarder, avec l'idée rassurante que l'homme exploite la terre,
quand l'activité humaine sait mettre du baume au cœur,
et d'autant plus lorsqu'elle s'avère aussi intelligente.
Il y a l'impression d'une tradition française, d'une culture, au propre et au figuré, qui perdure,
qui est encore transmise malgré les difficultés, et qui rappelle l'essence-même d'un pays.
L'agriculture et l'élevage ne sont pas ici du gadget de paysagistes pour faire joli.
D'ailleurs, ce n'est pas joli. C'est beau. C'est beau parce que des gens vivent de leur travail.
Et en font vivre d'autres. En faisant pousser des céréales et en élevant des vaches.
La deuxième chose qui fait plaisir à voir et que nous remarquons tout de suite :
les messages publicitaires sont complètement absents aussi bien en campagne qu'en ville.
Et mes compagnons de route comme moi-même l'observons avec émerveillement.
Le plus jeune de nous d'ailleurs le dit spontanément : " ça repose. "
C'est que, disons-le, la publicité à outrance est une pression particulièrement anxiogène.
Nous avons beau avoir l'habitude de la subir à la télévision, sur internet, dans notre courrier,
qu'il soit postal ou électronique, sous forme de prospectus comme d'appels téléphoniques,
à chaque abribus, au feu rouge, que ce soit de façon sonore avec la pub radio dans les oreilles,
ou visuelle avec le panneau au carrefour qui fait alterner mollement ses affiches en 4x3,
nous y sommes exposés en permanence, et de telle sorte que nous n'y faisons plus attention,
soumis et souvent indifférents à la masse d'informations que l'on déverse sur nos sens.
Pourtant, même si nous nous en défendons, cette sollicitation est un véritable harcèlement
qui génère un stress qui se révèle précisément au bien-être que l'on éprouve en y échappant.
C'est comme apprécier le silence en éteignant la télévision laissée allumée trop longtemps.
Le brouhaha perpétuel est tel qu'il est contre-productif pour les annonceurs, puisque
nous jetons souvent les piles de catalogues papier tous les matins sans même les consulter
- pour ceux qui n'ont pas pris le soin de mettre " pas de pub " sur la boîte à lettres -
nous ne répondons plus au téléphone fixe sachant d'avance qu'il s'agira de nous vendre
des cuisines, des fenêtres, des assurances ou un nouvel abonnement,
nous profitons des espaces pub de la télévision pour zapper ou débarrasser la table,
nous feuilletons les magazines et marchons dans la rue sans vraiment prendre garde
aux mannequins, aussi beaux soient-ils, qui vendent leurs montres et leurs bijoux.
Nous encaissons ces messages et le cerveau s'en protège comme il peut.
Et nous ignorons l'énergie que nous déployons pour nous en préserver constamment.
C'est lorsque nous nous déconnectons que nous réalisons la paix et le repos que c'est,
le luxe que c'est, de pouvoir passer un moment, tranquilles, sans que personne n'interfère,
ne nous donne d'ordres, n'emploie l'impératif, goûtez, essayez, achetez, choisissez, testez,
sans que personne ne nous explique de quoi nous avons besoin ou envie à notre place.
Je ne voyais plus à Perpignan la somme des publicités qui polluent mon environnement.
Et c'est ici, dans la campagne auvergnate, que je me rends compte de ce que je subis.
Au bonheur de pouvoir regarder la nature, des arbres, des troupeaux, des villages,
sans qu'il n'y ait nulle part les stigmates fluorescents et tapageurs de notre société débile,
sans qu'il n'y ait aucune affiche ni aucun panneau pour parasiter mon plaisir,
je regarde un monde que j'avais oublié avec ravissement et cette certitude :
sans cette pollution visuelle, nos yeux peuvent s'ouvrir enfin et regarder vraiment.

Vous l'avez constaté vous-mêmes. Vous avez dû aussi jouer de la télécommande.
Pour régler le son. Sur certaines chaînes, la publicité est diffusée avec un volume sonore
sensiblement supérieur à celui du programme que vous étiez en train de regarder.

Vous vous en rendez compte aussi ensuite, quand les pages publicitaires sont passées.
Vous devez reprendre la télécommande pour remonter le volume si vous voulez entendre
la suite de votre série américaine ou de votre film. Et c'est une méthode affligeante.
Penser que parce que le message sera hurlé dans nos oreilles, il aura plus d'impact.
La diarrhée sonore des publicités radio est encore pire. Quand il faut redoubler de bruits,
de vociférations, pour compenser l'absence d'images, et espérer convaincre les auditeurs.
Vous serez démoralisés tout autant en écoutant la pauvre fille travaillant sur sa plate-forme,
débitant à toute vitesse ce qu'elle doit faire passer avant qu'on ne lui raccroche au nez,
quand elle ne se fait pas insulter avant, pour gagner tout juste de quoi payer son loyer.

Et je me dis, à tout ce gaspillage, de papier, de talents, d'énergie, d'argent, et de temps, que,
dans l'intérêt des consommateurs comme dans celui des entreprises qui veulent vendre,
il est sans doute urgent de changer notre fusil d'épaule et de concentrer nos intelligences.

Je pose au préalable le droit à la publicité, que je ne remets nullement en question ici.
Toutes les entreprises, les grandes et les petites, toutes les sociétés, toutes les marques,
les collectivités locales, les organisations, les associations, ont le droit de communiquer.

C'est une liberté inaliénable pour assurer le bon développement économique, la production,
et le bon fonctionnement du commerce. La publicité est bien sûr fondamentale.
On ne peut pas vendre quelque chose qui ne se déclare pas et ne se fait pas connaître.

Et il est légitime de permettre à un opérateur téléphonique d'annoncer un nouveau produit,
à un cuisinier d'annoncer l'ouverture de son restaurant ou à un chanteur la sortie d'un album.
On ne peut pas désirer acheter quelque chose si l'on ignore que cette chose existe. En effet.

Mais à ce droit à communiquer, ce droit à la publicité, j'oppose un droit du consommateur.
Celui à ne pas subir le message publicitaire. Quand le harcèlement est une violence.
Pardon d'utiliser des gros mots, mais le stress provoque bien des pathologies.

Et nous serions surpris d'explorer les conséquences psychiques et nerveuses
de notre exposition sans discernement à ce matraquage imposé, incessant et délirant.
Avec le développement d'internet, la publicité a aussi trouvé un nouveau média.
En plus de la télévision et de la radio, qui, avant le web, nous gavaient déjà de messages,

en plus de la multiplication des chaînes, des chaînes d'information continue, nous avons,
désormais, un flot de données à gérer supplémentaire, celui déversé via le net.
Le cerveau de l'homme n'est pas capable de gérer une telle quantité d'informations.
Il est sollicité en permanence, à travers tous les écrans, télé, ordinateurs, téléphones,

tablettes, en plus d'être sollicité dans l'espace réel, dans les rues et sur les routes.
Vous observez des troubles du comportement chez vos enfants ? Des difficultés scolaires ?
Du manque de sommeil ? Des problèmes de concentration ? Qui peut s'étonner ?...
Les écrans sont ouverts à table, pendant les repas, pendant la vie de famille, en soirée,

jusque dans les chambres, où les télévisions sont allumées pendant qu'on joue sur l'ordi,
une fenêtre ouverte sur Facebook au cas où, et un oeil sur le téléphone en cas de sms.
Trois à quatre écrans sont allumés en même temps, avec autant de stimulations neurologiques.

Qui peut s'étonner sérieusement du nombre croissant de cas d'autisme dans nos sociétés ?
Lorsque ce harcèlement continu peut être vécu comme une menace et un étau effroyable.
Qu'il n'y a nulle part où se mettre à l'abri sinon au fond de soi ou au fin fond des Pyrénées.

Aucun cerveau humain ne peut gérer une telle somme d'informations et de sollicitations.
Et pour la publicité, je préconise une chose assez simple qui sera profitable à tout le monde.
Aux annonceurs comme aux consommateurs. Possible précisément grâce à internet.

Supprimer purement et simplement toute publicité de l'espace réel.

S'il y a des annonces comme celle d'un spectacle dans votre ville, un festival, un évènement,
qui peuvent justifier une affiche dans un abribus, sommes-nous attentifs à la publicité
commerciale pour une voiture ou un parfum dans l'espace urbain où nous sommes occupés ?

Puisque nous avons des écrans, des écrans mobiles et transportables, sur nous, profitons-en.
Je propose de cantonner la publicité à l'espace virtuel. Télévision. Radio et internet.
De la cantonner partout où elle ne sera pas matérielle. Proscrire la publicité sur papier.
Renoncer aux affiches 4x3 dans les villes et les campagnes. Renoncer aux prospectus.
Libérer les halls d'immeubles des catalogues de la grande distribution.
Même le gars qui va ouvrir le restaurant dans votre quartier pourra vous l'annoncer
en créant une page Facebook et en twittant, sera plus efficace en communiquant sur le web.
Il pourra vous envoyer le menu et des invitations par e.mail, et atteindra sa cible commerciale
plus sûrement qu'en distribuant des tracts que les gens jetteront systématiquement à la poubelle.
Des géants de l'audiovisuel et du cinéma à la petite école de danse de votre village,
la visibilité sera permise à tous comme elle l'est déjà de fait grâce au miracle internet.
Une petite troupe de théâtre locale sera à égalité avec une grande compagnie nationale.
La petite n'avait pas les moyens de se payer des affiches 4x3 pour annoncer son spectacle.
Une communication via Facebook, Twitter, ne coûte pas un centime.
Le jeune entrepreneur peut créer son blog même s'il ne sait pas concevoir un site.
Et toucher sa clientèle où qu'elle soit grâce à la toile, aller trouver son client chez lui,
et jusque dans sa chambre, comme le capter pendant son trajet en métro ou en train.
Le fait est que, du côté du consommateur, nous pouvons écarter une publicité sur internet.

Nous pouvons décider de zapper la publicité lancée sur Youtube ou de ne pas ouvrir un mail.
Nous sommes libres sur internet d'ignorer des notifications Facebook et des encarts.
Nous ne le sommes pas quand la publicité est matérielle dans la ville ou sur la route.
Elle nous est imposée dans l'espace public. Elle est un objet concret qui parasite le champ.

Les imprimeurs voudront ma peau, mais l'imprimerie gardera d'autres missions, lorsque,
entre le livre et la presse écrite, il resterait des domaines où l'imprimeur aurait son labeur,
et des commandes, puisque, avec le livre notamment, on voit bien que l'écran n'offre pas
le confort du papier dès que l'on atteint des formats supérieurs à ceux d'un simple article.
Les romans, les essais, sont de volumes tels que le papier gardera son monopole,
quoi qu'entreprenne Google, lorsqu'au livre, il est une démarche physique, corporelle,
et un rapport au temps, que les écrans lumineux ne peuvent pas permettre.
Je l'ai expérimenté moi-même sur ce blog. Je sais que je perds des lecteurs aux textes longs.
Que si j'écris plus de deux paragraphes sur internet, on me reprochera la longueur du texte,
ou on m'expliquera qu'on prendra le temps de le lire une fois imprimé sur papier.
J'en profite pour présenter des excuses pour le texte présent que j'ai déjà coupé en deux parties
en espérant le rendre plus digeste ou accessible, sachant la difficulté de la lecture sur écran.
Ceci pour dire que, malgré les grandes campagnes de numérisation de bibliothèques entières
de notre camarade Google, le livre, qui a résisté à la radio, au cinéma et à la télévision,
malgré bien des inquiétudes sur son avenir à chaque révolution technologique,
résistera aussi bien aux écrans d'ordinateurs et de téléphones, et donc à internet.
Les imprimeurs continueront à imprimer des livres. Sur papier. Pour encore longtemps.

La première vertu de la proposition est sans doute d'ordre écologique.
Puisqu'aux préoccupations nouvelles de sauvegarde des forêts, aux indignations partagées
aux phénomènes de déforestation de masse, il s'agit ici d'abord d'économiser du papier.

Outre les imprimeurs, les professionnels du recyclage du papier m'en voudront à leur tour.
Mais je peux garantir à ces derniers que l'économie du recyclage des déchets, papier compris,

aura encore de beaux jours devant elle, même en supprimant tout contenu publicitaire.
L'emballage notamment restera le gros de leur matériau, et le papier doit être ici privilégié.
Je suis de ceux qui militent et militeront pour préférer l'emballage papier au plastique,
pour des raisons évidentes, et les chaînes de recyclage auront donc toujours du travail.

Ainsi, l'économie faite ne devrait pas plus porter de tort à ce secteur qu'à celui de l'imprimerie.
En fait, il s'agit de porter sur écran tout ce qui peut l'être puisque c'est un nouveau support,
et de garder sur papier tout ce qui ne peut être porté par l'écran.
Pour la publicité, l'écran est le support idéal. Et la proposition paraît être du gagnant-gagnant.
Le fait est que la manne publicitaire se génère sur internet. C'est déjà un constat économique.
Lorsque la télévision, plus juteuse que la presse ou l'affichage urbain, est déjà dépassée.

Les chiffres ayant toujours raison, le redéploiement sur internet se fait de façon automatique.
De façon naturelle. Et sans doute ma suggestion anticipe simplement un phénomène en cours,
qui trouvera sa réalisation à la force des réalités financières et des évolutions.

Mais ce que je propose ici n'est pas simplement affaire écologique ou économique.
A la découverte des paysages auvergnats il me vient aussi l'idée du droit au beau.
A la vulgarité des aménagements urbains de zones commerciales et industrielles,
il me semble important, et c'est peut-être aussi une affaire de santé publique,

lorsque nous devons soigner toutes les maladies de somatisation comme autant de dépressions,
de soulager le citoyen de cet étau de messages ostentatoires qui en veulent à son portefeuille.
Délester le cerveau humain des messages publicitaires de l'espace réel, devenus obsolètes

à l'ère d'internet, le soulager d'une double peine quand il est assez sollicité par ailleurs,
et libérer l'espace public, les paysages, l'environnement, les villes, les quartiers historiques,
les monuments, les places, les routes, des annonces de promos sur les patates et le poisson.

Au retour de Cosne-d'Allier, en effet, je sais que je suis de retour en Roussillon, hélas,
quand je retrouve ces belles affiches promettant des économies sur le veau ou le jambon.
Quelle belle entrée de ville, en effet. Quand internet m'aurait informé pareillement.

Et, mieux encore, m'aurait informé si j'avais eu envie ou besoin de veau et de jambon.
Je prétends que le citoyen a le droit de ne pas avoir envie qu'on lui impose ces affiches.
Je prétends que l'individu a le droit de ne pas vouloir qu'on lui parle du prix du veau
ou de telle enseigne, qu'il a le droit de ne pas être informé de ce qu'il n'a pas demandé.

Les panneaux indiquant la direction de tel fast-food ou telle grande surface sont aussi polluants.
Lorsque le GPS comme Mappy sauront parfaitement renseigner qui aura envie de les trouver.
Individuellement, tout est possible, à la carte, instantanément, dans le cadre privé,
et réservé, de notre écran de smart phone, où l'on peut trouver grâce à une application

où se trouve la station Vélib' la plus proche, combien de vélos y sont encore disponibles,
où se trouvent les toilettes les plus proches, à quelle heure commence la séance de ciné,
où se trouvent les patates ou les lunettes les moins chères, où se trouve tel fast-food,

le petit resto dont le gars a annoncé l'ouverture sur Facebook. Tout est possible. Ici.
Dans le cadre confiné et pourtant sans limites du petit écran de notre téléphone portable.
Débarrassons l'espace réel de tous ces affichages qui n'ont donc plus aucune raison d'être.
Nous avons désormais la possibilité de compartimenter, et de contenir la pub, ailleurs,
dans le virtuel, et de la consommer à notre guise, quand nous en avons envie, à notre rythme.

L'internet nous a appris à faire nos propres programmations. De musique. D'images.
Quand la radio ou la télé nous imposaient des contenus dans un ordre établi, irrévocable,
auquel nous devions nous adapter. Désormais, nous consommons les produits culturels

comme nous l'entendons, quand cela nous chante, créons nos propres programmes.
A cette émancipation, nous ne saurions subir davantage d'autres contenus imposés,
fussent-ils publicitaires, quand nous devons être libres de les consulter ou non.
A la liberté de communiquer des entreprises et des marchands, il y a la liberté du citoyen,

qui n'a pas à supporter les intrusions permanentes de ces derniers dans l'espace public.

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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Analyse

Publié le

La meilleure façon de guérir de soi est de s'occuper des autres.

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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La solution internet

Publié le

La plaine côtière du Languedoc-Roussillon est, on le sait, terriblement abîmée
par une urbanisation anarchique, de lotissements pavillonnaires et de zones industrielles,
qui n'a que peu souvent respecté les paysages, l'unité et le caractère de villes et de villages,

comme on peut aussi bien le déplorer en Midi-Pyrénées ou en région PACA. 
Difficile dans ces régions à fortes croissances démographiques de préserver le patrimoine,
de vraies campagnes et de vraies concentrations urbaines, quand tout est mélangé,
que les deux mondes sont dilués dans une mélasse qui n'est plus ni ville ni campagne,
constituant une nouvelle réalité intermédiaire, construite autour de l'automobile,
typiquement américaine, à laquelle nous nous sommes habitués.
Il n'est pas question de raser des hectares de maisons individuelles et de centres commerciaux,
qui ont pourtant signé l'arrêt de mort à la fois du territoire agricole et du centre-ville,
vidant les pôles traditionnels de leur substance, de leur population et donc de toute activité,
pour créer une culture de banlieue, horizontale, avec ses parkings de surface, ses échangeurs,
ses ronds-points, ses hangars alignés, ses restaurants franchisés, ses enseignes commerciales,
ses malls et ses caddies, ses stations-service, ses maisons aux clôtures diverses, inégales,
dans des rues tracées sans logique, des quartiers labyrinthiques faits d'impasses et de rues larges
pour y implanter, au barbecue et à la tondeuse du dimanche, tous les codes de l'American Way
of Life des Années 50, qui ont participé, que ce soit dans le domaine de la résidence comme
dans celui de l'activité économique, à la Los Angelisation de nos villes françaises.
Contrairement à New York qui est une ville debout, Los Angeles est une ville couchée.
Développée, plus encore que sur la liberté de consommation, sur celle du transport individuel.
Pensée, donc, sur l'usage de l'automobile privée, préférée partout aux transports en commun.
La physionomie typique, spectaculaire, propre à Los Angeles, est celle que nous avons choisie,
en France, pour le développement de nos zones urbaines, et nous connaissons tous désormais,
depuis longtemps, ces entrées de villes qui se ressemblent toutes.
Difficile aujourd'hui de démanteler une politique assumée depuis les Années 70.
Même si, au prix du pétrole notamment, comme aux consciences écologiques - qui se sont
précisément éveillées à la même période - nous avons compris les limites d'une telle société,
nous avons intégré le gaspillage d'énergie et de temps en particulier aux bouchons quotidiens
que nous créons invariablement tous les matins et tous les soirs pour aller travailler ailleurs,
et tous aux mêmes heures, sur nos rocades et périphériques, comme à la nécessité de prendre
la voiture pour la moindre activité, porter ses enfants à l'école, faire ses courses,
aller au cinéma, et le coût de l'énergie - de l'essence en l'occurrence - en période de crise,
comme le prix de l'immobilier en France, suffisent à remettre ces choix en question.
La civilisation automobile américaine a transformé notre pays et nous avons sans doute
profité longtemps de ses avantages, en flattant aussi cet instinct de propriété très français
qui a favorisé durant des décennies la construction de maisons individuelles.
Deux choses ont depuis anéanti le bien-fondé de cette option. Le coût de l'énergie bien sûr.
Qui va avec la conscientisation organisée de la limite de nos ressources. Pétrolières surtout.
Et le développement d'internet, qui révolutionna en quinze ans toutes nos pratiques.
De consommation, d'information, de relations humaines et professionnelles.
La coïncidence de la démocratisation du web et de la conscience écologique n'en est pas une.
Internet permet d'économiser les déplacements dans l'espace. Ici est la révolution.
Plus besoin d'aller à Tokyo pour un rendez-vous d'affaires quand Skype permet la réunion
en restant chez soi, plus besoin d'aller dans une boîte de nuit ou un bar, avec Facebook et
autant de sites de rencontre, pour chercher l'amour ou retrouver des amis, plus besoin d'aller
acheter son journal quand Le Monde publie ses articles en ligne, plus besoin d'aller au magasin
quand nous pouvons faire nos courses depuis notre ordinateur ou téléphone portable.
Et, pour bien des professions, on se rend compte que la présence dans un bureau n'est plus
nécessaire que pour maintenir la cohésion d'un groupe et un esprit d'équipe, d'entreprise,
lorsque le travail pourrait se faire souvent aussi bien depuis son poste informatique à domicile.
Internet a révolutionné le rapport à l'espace quand tout devient accessible depuis chez soi.
Le savoir. Le divertissement. La culture. L'information. La pornographie. La correspondance.
Les échanges. Transactions. Négociations. L'achat et la vente de biens et de services.
Ringardisant des procédés et des habitudes devenus obsolètes.
Le web permet de fluidifier des mouvements de masse, de faciliter des organisations collectives,
comme il participe au confort individuel, notamment à l'économie de temps qu'il rend possible.
Plus besoin d'aller à l'agence SNCF ni au théâtre pour réserver et acheter des billets.
Plus besoin de faire la queue à la Poste ou à certains guichets pour obtenir des informations,
ni même pour réaliser des opérations, y compris bancaires, lorsque tout peut se faire sur le net.
Le temps qu'internet nous fait gagner est considérable, même s'il nous en prend par ailleurs,
notamment aux errances qu'il encourage sur des réseaux sociaux particulièrement addictifs.
A ces comportements compulsifs près, la société a trouvé par cette révolution technologique
un moyen fantastique de limiter des gaspillages de papier et donc de bois, de pétrole,
d'énergie, de carburant, qui en fait le meilleur allié de la cause écologiste,
en plus de nous donner, à titre personnel, chacun le vérifiera dans son quotidien,
l'opportunité de reconquérir ce qui est le plus précieux dans la vie d'un homme :
son temps.

Avec internet, une disposition particulière, en cours de route, a accéléré la nouvelle tendance :
l'accès à internet depuis les appareils portables, désignés à juste titre comme mobiles.
Nous ne sommes plus obligés, comme au début des Années 2000, d'attendre d'être

à notre poste informatique fixe, domestique ou professionnel, au bureau ou à la maison,
pour pouvoir consulter nos données ou profiter des services et des contenus du web.
Déjà, sans connexion possible à la toile, la technologie du téléphone portable, de son côté,
au tout début de ce siècle, avec le texto, laissait percevoir ce qui n'est ni plus ni moins,
encore aujourd'hui, que le balbutiement de ce vieux fantasme de l'humanité qu'a toujours été
ce pouvoir psychique de communiquer avec les autres : la télépathie.
Pouvoir dire à distance, sans parler, à une personne de son cercle que l'on pense à elle,
lui demander où elle est, ce qu'elle fait, en quelques signes, est un pas vers cette utopie.
Le téléphone reste un appareil externe à notre organisme, un accessoire qui n'est pas encore
ingéré, un outil que nous pouvons encore perdre ou oublier puisqu'il est un objet distinct,
que nous n'avons pas encore greffé à notre corps, mais nous voyons déjà, dix ans plus tard,
alors que nous avons depuis logiquement fusionné les deux révolutions technologiques
de l'internet et du téléphone mobile, que nous gérons le smart phone comme un organe en soi,
un nouveau membre de notre corps, lorsqu'il devient inconcevable de nous en séparer,
même au cours d'un dîner entre amis, d'une réunion de travail ou d'un rendez-vous galant,
et que nous vivons dans notre chair une panne ou une perte comme une amputation.
Psychologiquement, nous avons déjà accepté ces appareils comme une partie de nous,
sommes addicts aux pouvoirs télépathiques qu'ils nous procurent, et vivons très mal,
dans des bouffées de panique propres au manque et à la toxicomanie, l'exclusion du groupe,
même furtive, lorsqu'il nous arrive de ne plus pouvoir nous connecter.
Ainsi, si le téléphone portable est devenu un signe d'appartenance à la communauté humaine,
un accessoire de mode lorsque les modèles, leurs coques et leurs housses, viennent parfaire
l'image que l'on donne de soi aux autres, nous savons bien que la prochaine étape de l'évolution
est la transplantation, mélanger les tissus organiques aux circuits électroniques,
quand les progrès en nanotechnologie le permettent déjà.
On voit qu'il est possible déjà de faire voir des aveugles et entendre des sourds.
On voit aussi qu'à la multiplication des ondes, le corps humain mute et s'adapte,
malgré des réactions organiques à ce nouvel environnement, le développement de cancers,
que le corps humain va peu à peu trouver sa place dans la saturation de l'air physique,
et supporter, de gré ou de force, cette violence faite au corps comme il a intégré,
non sans convulsions, le passage au tout électrique d'abord et au nucléaire ensuite.
A chaque révolution industrielle, le corps humain a dû reconfigurer ses forces et résistances.
S'acclimatant au charbon, à la chimie, comme il s'acclimate aujourd'hui à notre société filaire,
quand nos appartements, nos villes, sont pollués d'une nouvelle concentration invisible d'ondes
qui implique naturellement des dérèglements et provoque autant de dysfonctionnements.
Depuis les télécommandes pour la télévision jusqu'à la WiFi, c'est notre quotidien.
Et nous devrons évidemment prendre en charge de nouvelles pathologies.
C'est l'Histoire du monde et de l'humanité. Chaque solution crée de nouveaux problèmes.
Nous devrons traiter sans doute ne nouveaux cancers que nous parviendrons à soigner.
Mais le genre humain ne renoncera pas aux progrès que la technologie lui permet.
Malgré les nausées et des affections plus graves, en connaissance de cause, malgré les risques,
l'individu préfère continuer à s'exposer pour ne pas être exclu de la communauté sans doute,
et continuer à bénéficier des avantages de la connexion et de la mise en réseau permanente,
comme l'économie d'énergie, de déplacements physiques, et donc l'économie de temps.
Il est donc évident que nous sommes prêts à accepter de recevoir l'outil dans notre chair.
Nos adolescents, et nos enfants désormais, sont complètement familiarisés, et très à l'aise,
avec ce nouvel environnement et ces nouvelles pratiques, quand des femmes enceintes
ont pu déjà mener leurs grossesses à terme dans cette société nouvelle des Années 2000.
On pouvait arrêter de fumer ou de boire pour le bon développement du fœtus et du bébé,
le nouvel arrivant percevait déjà une réalité extérieure faite de nos nouveaux comportements.
Pour ces nouvelles générations, internet et le smart phone sont aussi naturels que l'électricité
et l'avion ont pu l'être à d'autres, comme la télévision ou la conquête spatiale et j'en passe,
quand ce qui a effrayé une génération témoin d'une avancée ou d'un bouleversement,
est aussi ordinaire à celle qui suit que l'air qu'elle respire ou que l'eau qu'elle boit.
Ainsi, alors que des expériences ont permis, déjà, à des bars de nuit branchés par exemple,
de faire payer leurs consommations à des clients consentants d'un seul coup de lecteur optique
sur l'avant-bras où fut implanté un code barre sous la peau à leur entrée dans le club,
alors que les puces électroniques sont déjà utilisées pour identifier nos animaux domestiques
ou pour permettre de géolocaliser du bétail, nous voyons clairement le sens de notre évolution.

 

  La solution internet 2 

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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Biorythme de saison

Publié le

La lumière manque. Même belle. Même franche. Même pure.
La nuit tombe trop tôt. Et il y a cette partie de l'après-midi dans les noirceurs,
qui impose la soirée avant l'heure, quand les lumières artificielles, guirlandes et décorations,

ne suffisent pas à agir sur le moral comme le ferait si bien la lumière du jour. 
Luminothérapie bien sûr. Essayez toujours. Pour compenser ce manque.
Le corps est animal et serait tenté d'hiberner. Mais nous devons le contraindre.
A nos obligations sociales et professionnelles. Se lever le matin et supporter le froid.
Continuer à vivre normalement. Comme si l'hiver n'existait pas.
Nous connaissons cette violence chaque année, la reproduisons toujours,
et nous étonnons chaque fois de notre fatigue comme de nos dépressions.
On le sait. Les Jingle Bells et autres réjouissances participent en fait à l'exaspération.
Quand au manque de chaleur comme de soleil, nous nous enlisons dans d'autres addictions.
Nous nous jetterons sur le chocolat, sur la bouffe, de façon compulsive.
Et le shopping de Noël, tout aussi compulsif, s'inscrit dans ce mécanisme de compensation.
Car naturellement, nous n'avons besoin ni de biens matériels ni de chocolat.
Nous avons besoin de chaleur. Qu'elle soit météorologique ou humaine.
Le vin chaud. Les marrons chauds. Le faux Père Noël pour la photo dans le centre commercial.
Le marché avec ses cabanes en rondins où écouler des stocks de miel et de bougies,
d'objets atroces plus kitschs les uns que les autres qui se permettent en prime le mauvais goût
d'être importés et de ne servir à rien. Tout cela devrait participer à l'émerveillement.
Au moins à celui des enfants. Quand cela finit de nous plomber et nous décourager.
Vivement janvier. Vivement février. Les jours qui rallongent. La pente vers l'été.
Ce sera encore l'hiver. Il fera encore froid. Mais nous serons sur le versant du printemps.
L'heure à laquelle l'éclairage public s'allumera dans nos villes reculera peu à peu.
Et même en aimant la nuit, nous la préférerons plus courte.
Allez mes bébés. Courage. C'est un tunnel parmi d'autres. Dont nous avons l'habitude.
Nous savons d'avance que cela nous promet de beaux rebonds, de belles embellies.
Et la dépression saisonnière aura au moins servi à vous permettre de ressentir la reprise.
Dans votre chair. Dans votre corps. Qui se réveillera. Et ce sera fantastique de l'observer.
De l'éprouver. Quand, malgré nos centrales nucléaires et nos centres commerciaux,
nos écrans et nos technologies, nous restons des animaux, des végétaux, des êtres vivants,
connectés d'abord au macro-organisme dont nous faisons partie malgré nos résistances,
évoluant en harmonie avec le reste de la biosphère, à son rythme et suivant ses règles.
Nous nous réveillerons avec mon platane. Avec nos arbres. Avec la nature entière.
Et serons heureux de nous retrouver ensemble.
Plus que nous ne le serons jamais au soir d'un réveillon.
Laissez-vous porter si vous pouvez. Acceptez la somnolence de décembre.
Ne contrariez pas le biorythme si vous en avez le pouvoir et l'envie.
Quand prendre le temps de lâcher prise n'est pas du temps perdu.
Tout va bien. Respirez. Les cartes de vœux peuvent attendre.

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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Caméra au poignet

Publié le

Les voitures arrêtées sur la autopista, à hauteur de la pinède de Castelldefels.
Il fait encore chaud, même tard dans la soirée. L'embouteillage est monstrueux.
Pas dans le sens de la sortie de la ville, dans la direction de Sitges, mais dans celui de l'entrée.

On rentre de week-end. On rentre à Barcelone. Par milliers. Tout de suite. A la même heure. 
Le bouchon s'étend sur des kilomètres. On avance de quelques pas de façon aléatoire.
Autant couper le contact. On pousse la voiture de quelques mètres lorsque c'est possible.
Et c'est comme une petite ville qui s'organise sur les deux voies de l'autoroute.
Les portières ouvertes. Les coffres ouverts. On a sorti la table et les chaises de camping.
Le matériel que l'on a emporté pour une installation à la plage ou le pique-nique du dimanche.
On prend l'apéritif entre deux voitures. On fait manger les enfants. On se rencontre. On parle.
On discute d'une auto à l'autre. On se sert à boire. De l'eau. Une bière. On passe le temps.
On écoute la radio. On prolonge sur le bitume une journée de villégiature en famille.
C'est l'Espagne. De mon enfance. Touchante et extraordinaire. Exotique et attachante.
Qui sait à quelle heure on sera rentré ? A quelle heure on retrouvera son appartement...
C'est l'été et on prend son mal en patience. On optimise les dernières heures du week-end.
Avec une bonne humeur philosophe. Il reste de la sangria dans la glacière.
De quoi faire des sandwichs. On joue aux cartes. On drague les touristes. Hollandaises.
Et je regarde tout ce capharnaüm joyeux du haut de la passerelle qui enjambe les quatre voies.
On m'a offert cette petite caméra Super 8 pour faire des films. C'est le moment de tourner.
Les petites Seat et les grosses américaines. Les unes derrière les autres. A perte de vue.
Ma famille est à la maison du Paseo Tramuntana. Les vacances de juillet à Castelldefels.
Le parfum de la résine, de la pinède, écrasée par la chaleur, me fait tourner la tête.
D'autant plus mêlé aux odeurs de carburants. L'essence. La pollution automobile.
Je trouve que ça sent bon. Je suis ravi. Je filme. Avec toute ma tendresse pour le genre humain.
J'ai peut-être douze ans. Il me semble avoir eu cette caméra pour ma communion solennelle.
Je suis toujours maigre et je ne me rase pas encore. J'avais porté une aube blanche.
Nous serions donc en 1985. Dix ans que le général Franco est mort. L'Espagne d'après.
Sabine et Marlène sont encore de ce monde. J'ai des images de ma cousine au Tibidabo.
Au parc d'attractions. Elles perdront la vie dans un violent accident quelques mois plus tard.
Ici, le bonheur n'a pas encore été atteint. L'insouciance est totale. La vie est magnifique.
Ma cousine et ma tante sont à la maison avec les autres. Avec mes parents. Ma famille.
Au grand complet. Indestructible. Heureuse d'être réunie. Au bord de la piscine.
Au bord de la mer. A cette plage. Où le sable est si fin. Et si chaud.
Ce sable qui sent si bon. Et où je cours pieds nus. Fou de joie.
Ici, en hauteur, je suis concentré. Je fais mon reportage. Sérieusement.
Les Barcelonais rentrent chez eux. Le dimanche soir. Ceux qui travaillent le lendemain.
Je découvre le spectacle. Sais que la ville se trouve au bout de cette file interminable.
Cette ville qui m'attire et m'appelle. Où nous irons pour aller à Montjuïc ou au Corte Inglés.
Je la respire de loin en savourant ma chance. Caméra au poignet.

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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Le bonheur sans violence

Publié le

Quelques lignes sur le geste quotidien du rasage, voilà qui est sweet, et homoérotique.
L'effet des lames pressées dans la bave indécente et juteuse du savon étalé sur la peau.
Couper le poil. C'est contrer la nature. La domestiquer. Comme on taille les arbres.

C'est imposer la civilisation à l'ordre naturel. 
Mais quoi... à cette évocation comme à l'idée de gérer des mégots jetés dans la rue,
je n'aurais plus rien à dire, plus d'inspiration, ni la flamme des sentiments fiévreux ?
La buée se retire du miroir où je peux torse-nu voir ce que je fais avec mon arme blanche.
La mâchoire inférieure en avant, le menton tendu et pointé vers le haut pour dégager mon cou,
j'enfonce le rasoir dans la chair et le fait remonter, en bandes régulières et ordonnées,
et le sang coule sur ma poitrine avec les coulées de savon et d'eau chaude,
lorsque de longs copeaux de peau se recourbent et s'enroulent, et c'est comme détapisser,
ou peler une pomme de terre, je suis une pêche à vif, promène la lame sur sa lymphe
et la viande luisante, décortiquant le fruit, déshabillant mon gosier, l'œsophage,
cette pomme d'Adam que j'extirpe comme un noyau d'avocat sanguinolent.
Je suis heureux en amour et n'ai plus rien à dire. N'est-ce pas ? Mon travail est terminé.
Je n'ai plus les mots et la rage du poète agité et violent qui aurait pu vous plaire.
Le républicain et sa fougue, l'amoureux et ses lunes, tout part dans la bonde du lavabo,
avec une mélasse de mousse parfumée et de poils, d'épluchures d'épiderme et de sang.
La vapeur embue le miroir à nouveau. Comme les vitres de la cuisine où je me tiens debout.
Je fais la vaisselle. Jules est couché. Je lui ai lu une histoire. En fait, c'est lui qui me l'a lue.
Je ne l'ai pas gardé depuis quelques temps déjà. Il lit de mieux en mieux. A fait de nets progrès.
Assis au bord du lit, cette constatation a su m'émouvoir. Le petit bonhomme fait son chemin.
A chaque page, les dauphins et les orques, et les choses incertaines que cela évoque
dans son imaginaire, dans les rêves qui prendront forme dans son sommeil d'enfant.
J'ai laissé la petite lampe allumée, comme de coutume, au pied du lit, puisque Jules,
il faut croire, ne peut souffrir l'obscurité totale, n'y trouve pas la sérénité et la confiance
qu'il faut pour lâcher prise, s'abandonner au repos, et j'ai rabattu la porte avec un sentiment
de fraternité, le plus humain de tous, quand je partage toujours, à quarante ans, avec ce gosse,
cette défiance pour les ténèbres absolues, et une préférence pour la lumière et le bruit.
A l'évier de la cuisine, je ne me rase pas, je ne mutile pas mon corps avec des lames de rasoir.
L'eau chaude n'est pas là pour faciliter ma besogne de psychopathe mais pour dégraisser.
Les larges assiettes transparentes que je rince sous les chutes raides de l'eau du robinet,
scintillent d'étincelles argentées dans une brume enveloppante sous la paume de ma main.
Je caresse le verre épais, parfaitement propre, parfaitement lisse, avec satisfaction.
Sans me soucier du bruit que je fais en disposant la vaisselle de côté pour qu'elle sèche.
L'activité humaine. Ostentatoire. Ou assumée. Qui ne dérangera pas Jules à l'étage.
Lorsque je sais au contraire qu'elle l'encourage à s'endormir.
Avec la conviction d'être en sécurité.

Une nuit blanche. Oui. Avant un déjeuner important. Où je dois être présent.
Qu'aurait-il fallu au juste pour que je puisse fermer les yeux à onze heures du soir,
me permettre de dormir huit heures et me lever reposé, les idées claires, et du bon pied ?

A deux heures du matin. A trois heures. A cinq heures. Je cherche à canaliser mes forces.
La nuit se passe sans que je parvienne à en faire une mère rassurante qui caresse les cheveux.
Le silence et la noirceur peuvent on ne sait comment inspirer la méfiance.
Et si c'est de mégots de cigarettes que je dois parler, j'en parlerai, pour occuper l'espace.
Je prends cet homme dans ma chambre pour le coller au mur avec une colère soudaine.
Mon avant-bras plaqué en travers de sa poitrine, sous son col, le poing serré,
et le voici, suffoqué, levant le menton comme pour chercher de l'air, en panique.
Il m'offre ce cou que je pourrais raser. A ma façon. Je devine des veines. Dilatées.
Et j'hésite, à l'urgence de maîtriser ma violence, à l'exorciser en lui tranchant la gorge,
où en léchant comme un chien la grosseur de sa pomme d'Adam avec lubricité.
Je n'ai plus d'inspiration, hein ? Je n'ai plus de passions à extraire de mes fibres ?...
Entre la violence sanguinaire et la violence sexuelle, pourquoi devrais-je choisir ?
Cet homme, à ma merci, pourrait craindre le pire et ne pas pouvoir réprimer une érection.
Je le sens respirer. Il est un amas de vaisseaux, d'artères, de tuyaux et de liquides.
Je sens l'agitation de la circulation, la répartition des flux dans son corps.
Et j'ai le pouvoir d'orienter l'issue de la prise. Le choix entre le massacre et l'orgasme.
Quand je sens qu'il hésite lui-même, ne sait pas vraiment ce qu'il préférerait que je fasse de lui.
Il habite ma chambre. Habite l'insomnie. Alors, Hyde ? Je ne sais plus écrire ?...
Mon bras droit est plié contre le mur de la pièce, qui n'a pas le confort d'une poitrine d'homme,
quand ma main gauche pourtant a trouvé son sexe pour le masturber avec un mélange d'idées.
L'envie mêlée de lui faire du mal et du bien à la fois.
La violence, aussi animale ou cruelle soit elle, est toujours l'expression de la peur.
Contre le mur de ma chambre, dans ma lutte, c'est mon sexe que j'ai saisi et masturbé.
Hyde peut soudain oublier sa mission diabolique pris par d'autres démons.
Apparu pour semer le doute, j'ai désamorcé son travail en le livrant au plaisir.
Captif. Il peut refluer à la montée puissante d'une ivresse des sens qui le démobilise.
Et c'est moi qui ai repris le contrôle. Anéantissant son dessein dans des giclées de sperme.

Où est passée l'intensité de mes écrits ? Où sont mes forces et ma violence ?...
Hyde ne se sait-il pas vaincu quand je suis amoureux et heureux en amour ?
S'il ne supporte pas la baisse de régime, si les montagnes russes lui manquent,

je ne vais pas gâcher le bonheur que je tiens pour alimenter des sentiments furieux.
Je ne vais pas briser mon dû pour avoir du grain à moudre et défoncer mes écrans.
Replonger dans la rage du désespoir et de la frustration, de la colère et de la folie,
pour en faire un matériau littéraire et des choses à hurler.
Hyde, pardon. Mais je parle de mes putains de mégots de clopes si j'en ai envie.
Et je me fous que cela n'impressionne personne. Hyde est un mégalo.
Et s'il veut du rock et du soufre, je lui en trouverai dans des partouzes immenses.
Dans les délires d'une libido tordue de jouissances collectives, maximales et éternelles.
Pardon. Mais j'irai à ce déjeuner. Les yeux en face des trous. Même après la nuit blanche.
Je ne gâcherai ni mon histoire d'amour, ni mes engagements, pour lui faire plaisir.
La vie ne peut être ni une fête continue ni un orgasme permanent.
Lorsque l'homme doit aussi gérer d'autres contrastes comme d'autres paradoxes.
Je suis aussi sensoriel que spirituel. Je suis aussi sexuel qu'intellectuel. La condition humaine.
La nuit est là pour que le jour existe. Le mal existe pour que le bien puisse être.
Et mes platitudes serviront à mettre en valeur les fulgurances lorsqu'elles seront de retour.
Au restaurant, j'ai pris place. Le manque de sommeil trouble un peu mes perceptions.
Je ne suis pas épuisé au point de ne pouvoir faire la conversation. Je fais bonne figure.
La journée sera longue. On compte sur moi en suivant pour garder des enfants.
Je commande un tartare. On me sert un verre de vin. Je réponds aux questions qu'on me pose.
Je suis dans mon corps. A ma place. Dans une réalité brouillée par un voile de confusion.
Comme si la nuit n'était pas terminée. Que je gardais l'empreinte de luttes virtuelles.
On me parle de choses concrètes et pratiques. Comme si tout était normal. Je joue le jeu.
En sachant que je ne suis pas fou, comme tous les fous de mon espèce.
Je plaisante. J'ironise. Suis surpris de voir que l'ironie est perçue et comprise.
Même en pilote automatique, il semble que je puisse compter sur moi-même.
La lourdeur sur mes épaules n'est sentie que par mon propre corps. Le poids de la fatigue.
Je n'ai rien écrit d'important et je m'en accommode. Hyde attendra. Comme tout le monde.
Et je ne sacrifierai ni ma vie sociale ni ma vie amoureuse pour satisfaire ses caprices.
J'irai garder les enfants de mes amis. Leur préparerai leur repas et ferai la vaisselle.
Elle brille dans la cuisine. Je me sèche les mains. Lola est devant l'ordinateur.
Son frère dort déjà. Je dois dire à son père qu'il a très envie de pancakes.
Et je pense à quelqu'un qui est entré dans ma vie et que j'aime comme personne.
Sans avoir à y penser vraiment quand c'est une énergie qui peut m'accompagner.
Et qui est tout le bois des flambées invisibles qui font que je respire
et que j'existe encore.

 

Philippe LATGER
Décembre 2013 à Perpignan

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