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Un même nombre

Publié le

A quarante ans d'une naissance.
A quarante lunes d'une autre.

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan 

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Dimanche au saut du lit

Publié le

J'ai les yeux gonflés jusque sous la douche où je peux les ouvrir.
La nuit dans mes paupières, au saut du lit, je ne suis pas encore né.
Je dois par des gestes automatiques étaler du gel sur un corps que je n'ai pas réinvesti.
Le premier café, dont je ne me souviens pas vraiment, n'a pas fait son effet.
La lumière naturelle est si faible que l'idée de novembre s'impose d'elle-même.
J'ai un dos large. Un dos musclé. Qui s'invite quelque part. Que je peux savonner.
Qui me revient. Avec ses grains de beauté. Son grain de peau. Sur mes empreintes digitales.
Qui s'impose dans la cabine de douche où je m'éveille seul. Je lève le visage vers le pommeau.
Quand c'est à cette image que je me rappelle un détail d'importance.
Nous sommes bien dimanche. Et quelque chose dans ma chair semble prêt.
L'image de ce corps qui n'est pas le mien. Comme le reste d'un rêve que j'ai peut-être fait.
Nous sommes dimanche et l'agenda précisait que c'était pleine lune. Je l'avais remarqué.
J'ai brisé ma nuque, raide comme dans un moment de recueillement, pour l'exposer un temps
sous l'eau chaude, bienfaitrice, qui s'occupe si bien de quelques cervicales.
Je dois compter. Pas à partir de juillet. A partir du mois d'août. Une première lune.
Nous avions passé le cap des trois ans. Trois fois douze. Trente-six.
Plus août. 37. Plus septembre. 38. Plus octobre. 39. Plus novembre...
Je coupe l'eau. Sors de la cabine. M'enroule dans des serviettes. Et mon peignoir.
Je ne me vois pas dans le miroir. Couvert de buée. Je reviens dans la chambre.
L'eau coule toujours. Il pleut encore en dehors de la douche. Il me faut un café.
Le ciel gris me maintient dans son épaisse brume de mollesse comme d'indécision.
Le parvis est luisant. Ruisselant. Nous avions oublié la pluie et sa litanie discrète.
J'étais dans ce lit tout à l'heure. Avec l'angoisse de cet instant qui est venu.
Celui du réveil. Qui s'opère finalement sous mes yeux. Je suis là. Toujours là.
Et il me faut un moment pour me rappeler pour quoi faire.
Parmi les mugs, j'ai fait mon choix. Comme à Montréal. A Barcelone. A Paris.
Le même bruit de la cuillère. Le même sucre. La même âpreté. Une grisaille.
Qui me ramène dans la cuisine d'une maison à Toulouse. La vue sur la piscine.
Ai-je vécu ici ? Lambert Wilson. Aucamville. Le voyage à Sydney...
Je me tourne vers mes fenêtres et reconnais Perpignan.

Ta bouche s'est occupée de mon sexe. J'ai senti tes lèvres jouer avec mon prépuce.
Ta langue exciter une couronne perlée très sensible. Et comme dans ce train de nuit.
J'avais renversé ma tête en arrière comme au bac à shampooing d'un salon de coiffure.

C'était un lâcher-prise. Mais qui n'a pas duré. Quand je devais te toucher.
Chercher ta peau. Chercher ton sexe. Au va-et-vient voluptueux sur ma virilité.
Une tendresse immense pour cet être qui s'évertue à me faire du bien. A me faire plaisir.
Quand je cherche assez vite à imposer ce besoin qui me vient de retourner la politesse.
Un besoin égoïste. Qui consiste à m'occuper aussi de ton intimité que je veux sur ma bouche.
Mon seul plaisir ne suffit pas à m'en procurer. Il faut que je te mange. Que je te sente.
Que je palpe la cuisse. La fesse. L'épaule. La nuque. Ce crâne entre mes jambes.
Sentir les réactions, les réflexes, les sensations, à ce que je te fais, à ce que nous faisons.
Le rythme du mouvement, lorsque tu te déhanches, comme pour te sortir d'un vivier dangereux
ou en retarder l'effet, profiter encore, et encore, de la torture aimable qui joue avec tes nerfs.
J'aime tout de ton corps. Et j'aime le voir jouir. Se sortir de lui-même. Tenter de s'échapper.
De choses insupportables qu'il veut faire durer. Le circuit électrique. Qui parcourt en entier
l'ensemble de ton être, qui tourmente tous les muscles jusqu'aux terminaisons.
Le café de toisons, âpres mais savoureuses, le parfum enivrant de ton identité.
Ta propre combinaison. Ta singularité. Tout ce bouquet unique et sa complexité.
Dont je connais chaque nuance. Le génome parfait. Celui fait pour le mien.
L'adéquation sublime. L'harmonie du désordre. La mort se trouve un sens.
Et la vie avec elle. Que nous recomposons avec nos propres règles.
Au baiser profond échangé dans la fièvre, affranchis de l'époque, du lieu comme du temps,
nous sommes désincarnés, arrachés au réel pour aller au-delà, dans la seule vérité.
Cet état de conscience supérieur, effrayant, qui abolit ce qu'on croit, ce qu'on sait,
révèle l'infini, nous approche de l'ordre que l'on ne peut comprendre.
Nous glissons dans ce gouffre sans être épouvantés, basculons en confiance,
pour y sombrer ensemble, puisque l'un avec l'autre nous sautons dans le vide,
sans craindre l'inconnu, l'issue, les conséquences, avec cette certitude étrange
de ne rien y risquer, accrochés l'un à l'autre, ou ne faisant plus qu'un.

Mon café est brûlant. Mon platane déplumé. Rincé par la pluie fine.
Posté à mes fenêtres, j'ai reconstruit ma vie. Reconstruit qui je suis.
Attaché à nos lunes. J'en ai compté quarante. Je l'ai revérifié.

C'est le nombre incertain, celui de mes années passées sur cette terre,
qui se trouve être aussi celui de ma naissance à l'amour absolu ou inconditionnel
que je voulais pour moi, cherchais depuis toujours, plus serein que celui de ma mère,
plus libre que celui des parents, des enfants, des amants, des amis, et tout aussi intense,
qui peut laisser en paix deux ogres d'égoïsme, qui peuvent être ce qu'ils sont,
sans la pression absurde des jugements de valeurs ou de choses à prouver.
Nous ne sommes pas ensemble. Quand c'est un bon moyen de l'être en permanence.
De ne pas faire l'erreur de vouloir posséder. Surveiller. Se méfier. Et autres catastrophes.
Que la jalousie peut provoquer à cette peur de perdre ce qui n'est pas à nous.
A l'abri des écueils, des épreuves, de toutes ces fausses routes, nous tenons la distance.
La passion peut durer. Ou couver sous la cendre. Pour être ravivée à chaque retrouvaille.
C'est le même incendie. Au-delà des trois ans convenus d'espérance de vie.
Et j'embrasse novembre non plus comme un ennemi mais comme une promesse.
Je n'ai pas idée du temps que j'ai passé ici, debout, à regarder la pluie, mon café à la main.
Le décor immobile ne voulait ni me distraire, ni me détourner de rêveries volatiles,
de réflexions profondes, qui allongeaient mon sommeil et la fin d'une nuit.
Une chose pourtant vint pour y mettre un terme. Me ramener à moi.
Sans être une violence. Quand c'était le moment. Cela me fit sourire.
La pluie avait cessé. C'était imperceptible. La lumière avait subtilement changé.
Et le clou fut rivé, si j'ai eu quelques doutes, avec l'apparition d'un rayon de soleil.

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan

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Je ne suis pas venu au monde

Publié le

De ce que tu fais, rien ne me paraît ridicule, choquant ni inutile.
De ce que tu crées. De ce que tu dessines. De ce que tu composes. De ce que tu racontes.
Je ne comprends pas tout. Et j'aime ne pas comprendre. J'aime prendre et laisser. Ressentir.
L'insouciance. La fatigue. L'indolence. La panique. L'euphorie. La détresse. Le désir.
Tout ce qui te passe par la tête. Au stroboscope d'un film accéléré. Sol y sombra.
La condition humaine. Et tout ce qui lui échappe. Que je retiens. Que je relâche.
Ronronnant à l'activité. Bouillonnante. Du tourment aux plus grandes quiétudes.
Je peux être spectateur. Ne jamais me lasser. De ce que tu enlaces. Et de ce que je sais.
Quand on aime le repos. Mais que l'on s'y ennuie vite.
Quand on aime l'action. Mais que l'on s'y épuise. A rêver de repos.
Qui est repoussé sans cesse. Jusqu'à l'étreindre enfin à nos extrémités.
Je m'endors quand je ne tiens plus debout. Et ne juge personne. Tout le monde se bat.
Comme tu bats ton front, d'un rythme régulier, d'un poing rageur, fermé,
fermé comme tes yeux, pour marquer le tempo et reprendre le pouvoir
sur les pensées qui affluent et pourraient déborder, t'inondent et te malmènent.
Tu veux tout arrêter. Et ne penser à rien. Quand il y a ce moment où j'éteins la lumière.
Peu importe si je ne peux te suivre là où ton être s'évade, où tes idées vagabondent,
s'éloignent de ce monde et s'éloignent de moi, tant que tu sais où tu peux me trouver.
Je serai toujours à cet endroit précis où tu espères me voir. En toute liberté.
J'ai éteint la lumière. Et je compte sans compter tes trois grains de beauté.
Parce que j'en ai envie, quand je ne te dois rien. Que tu n'es pas à moi.
Et parce que tu y consens, je forcerai ta bouche, pour prendre du plaisir.
A nous abandonner. L'un à l'autre. L'un sur l'autre. Confondus. Différents.
T'embrasser est ma plus belle façon de manier la langue et d'aimer être en vie.
D'être un homme. Amoureux. Heureux d'être ce qu'il est. Heureux d'être.
En sécurité. Je te rejoins. Là où tu te caches. Là où je te retrouve.
Où je peux être utile. Où je peux consoler et construire. Rassurer et soigner.
Caresser. Stimuler. Faire rire. Rendre heureux. Quand mes yeux t'encouragent.
Même quand je ne comprends rien. Que je n'ai pas idée de ce que tu peux voir.
En confiance. Je te suis. Je te laisse partir. Sans confondre les choses.
Je suis comme un parent proche qui peut t'accompagner partout où tu iras.
Un parent qui est mort. Mais dont le fantôme bienveillant devient le bon génie.
Qui ne restera pas aux moments où tu préfèreras la solitude et qu'on ne te voie pas.
L'ami imaginaire. Quand on en a besoin. Qui s'éclipse aussitôt quand il serait de trop.
Je peux être ce que tu veux. Quand c'est déjà le cas à tout ce que tu inventes.
Puisque je ne peux pas être celui que tu imagines. Que je suis autre chose.
Que tu en fais ce que bon te semble. Et à ta convenance. Avec une certitude.
Je ne suis pas venu au monde pour te faire du mal.
Je n'ai jamais cessé de t'aimer. Ce pour une raison simple. Je t'aime pour pas un rond.
Comme ça. Pour rien. Gratuitement. Absolument. Sans attendre en échange.
Une lune s'en vient. Une lune nouvelle. Qui viendra dans ma rue. Pour s'ajouter aux autres.
Je ne les compte plus. Lorsque, je m'en rends compte, je n'ai rien attendu. Pas même toi.
Les choses viennent toutes seules. Mais à ceux qui en veulent. J'en ai toujours voulu.
Des choses à vivre. Douces ou violentes. A vivre et à crever. Des choses à partager.
Je me suis détruit à force de me construire. Ne m'éteignant jamais.
Je suis toujours debout. Après avoir tant bu, tant aimé, voyagé, dépensé mes ressources.
Après avoir vécu, tant baisé, vu du monde et de l'humanité, comme un vieux que je suis.
J'ai toujours de la force. Pour l'avoir gaspillée, épuisée, donnée au tout-venant.
J'en ai plus que jamais. Quand la force ne grandit pas quand on l'économise.
Elle ne se décuple qu'en la distribuant. Et se décuple encore en n'en faisant pas commerce.
J'en ai plus qu'il n'en faut pour t'aimer toute ma vie.
Même si tu m'abandonnes. Même si tu me trahis.
Puisque je suis un autre. Puisque je suis ailleurs. A la place qu'on me donne.
Que je serai là où il faut, quand il faut, ou que je ne serai pas. Avec cette certitude.
Je ne suis pas venu au monde pour te faire du mal.
Ou bien je disparais.

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan

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Il y a toujours une seconde ou deux

Publié le

Je ne me souviens pas de toi mon amour.
Tout me reviendra avec toi. Dans l'instant. Cet instant à la porte.
Où tu frappes doucement. Je l'entends. Malgré ma perte d'audition.
Ou un casque sur les oreilles pour entendre les cordes d'un orchestre oriental.
Je l'entends. Je me lève. Il suffit de trois pas. Le verrou. Et je t'ouvre.
Je ne devrais pas être là. Mais c'est là que je suis. A la porte. A t'ouvrir.
Il fait froid. Il fait nuit. Il pleut peut-être. La tramontane est glaciale. Eprouvante.
Tu as marché jusque là. Tu as marché jusqu'ici. Tu as frappé et je t'ouvre.
Je te vois. La tête dans les épaules. Un peu raide. Ton regard par en-dessous.
Le corps emmitouflé. Raidi par le froid. Ou l'inquiétude peut-être d'être mal accueilli.
Que je ne le reconnaisse pas. Il y a toujours une seconde ou deux. D'hésitation.
Un moment suspendu. Entre toi et moi. A un mètre l'un de l'autre. Face à face.
Et ce sourire que je ne peux réprimer. Qui me gagne. Qui me rend mes couleurs.
J'ouvre plus grand et te laisse le passage. Je me souviens de toi. Et je te laisse entrer.

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan

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Turquie. La chance manquée de l'Europe.

Publié le

Turquie. La chance manquée de l'Europe.

La nouvelle polémique en Turquie sur les propos de Recep Tayyip Erdogan
remettant en question la mixité dans les résidences étudiantes n'étonnera personne.
Premier ministre depuis plus de dix ans, porté par l'AKP, il gère certes un pays laïc,
mais suivant la ligne politique assumée d'un parti islamo-conservateur élu.
La presse rappelle, c'est son rôle, des lois visant à limiter la consommation d'alcool,
d'autres permettant le port du voile au Parlement, lois auxquelles nous pourrions ajouter
des investissements dans les pays des Balkans à fortes communautés musulmanes,
en Albanie, en Macédoine, rénovant hammams, mosquées, écoles coraniques,
entre autres vestiges du patrimoine ottoman, ainsi que le soutien appuyé au Kosovo,
lorsque, comble de la provocation, Erdogan avait fait bondir Belgrade par ce discours
dans lequel il déclarait : " La Turquie, c'est le Kosovo, et le Kosovo, c'est la Turquie. "
Il faut comprendre que la République turque avait certes fait le choix de l'Occident,
en fondant une République laïque sans doute, sur ce qui pourrait être le modèle français,
c'était en 1923, sous l'impulsion de Mustafa Kemal Atatürk, qui, entre autres signaux forts,
a remplacé l'alphabet arabe par l'alphabet latin, ou donné dès 1930, bien avant la France,
soit dit en passant, le droit de vote aux femmes. Mais ce choix pour l'Occident est validé
plus encore peut-être par l'entrée de la Turquie dans l'OTAN en 1952. Sans équivoque.
Ce fut l'engagement le plus clair. Trois ans après son adhésion au Conseil de l'Europe.
Ce pays bien sûr, nous avait choisis. Fut notre allié durant les années de Guerre-Froide.
Et avait contribué à la construction européenne. Immédiatement. Et sans réserves.
Il le fit en participant au Plan Marshall en 1947, en étant membre fondateur
l'année suivante de l'OECE (Organisation européenne de coopération économique),
aussi était-il légitime de le voir présenter une demande d'association à la CEE
quelques mois seulement après le Traité de Rome en 1957.
La Turquie avait participé à la reconstruction du continent comme à sa défense.
Plan Marshall et OTAN. Contributeur de notre paix et de notre prospérité européennes.
L'accord d'association entre la Turquie et la CEE sera donc signé en 1963.
L'accord d'Ankara. Document qui porte en lui une promesse terrible qui ne sera pas tenue.
Celle selon laquelle les efforts consentis favoriseraient l'adhésion de la Turquie à la CEE.
C'était en 1963. Nous sommes en 2013. Et la Turquie n'est toujours pas membre de l'Union.
Ce pays, déjà motivé, se trouvait encouragé et fit du mieux possible pour satisfaire les critères.
Même si très vite, le général de Gaulle notamment, mit un ver dans le fruit pour longtemps,
en préférant parler de coopération, qui était une façon espérée élégante de fermer la porte.
Le choix de la Grèce, au deuxième élargissement de 1981, fut un autre signal,
tout aussi diplomate, que nous n'assumions pas vraiment. Nous ne voulions pas de la Turquie.
Et nous ne savions pas comment le lui dire.
Nous pouvions bien avoir les scrupules de l'être aimé qui se refusait à l'être aimant,
ils ne nous honoraient pas, lorsque l'être aimant avait fait plus que nous aimer.
Il nous avait aidés. Substantiellement. Et nous nous sommes empêtrés dans des promesses.
Dont nous ne savions plus nous affranchir autrement qu'en en retardant les épreuves.
En 1987, la Turquie, toujours déterminée, a adressé une seconde candidature.
Elle essuiera un nouveau râteau qui ne se fit pas attendre, lorsque deux mois plus tard,
le Parlement européen sortira d'un chapeau la question arménienne.
Une insulte pour les deux parties quand on comprend que c'est une parade pour faire obstacle.
Injure pour la cause arménienne dont on se sert, qu'on utilise à des fins politiques.
Injure pour les Turcs qui ne peuvent plus ne pas comprendre nos réelles intentions,
lorsque nous nous retrouvons contraints à sortir des dossiers aussi abjects qu'injustes,
quand nous savons que, ironie de l'Histoire, s'il fallait pour entrer dans l'Union Européenne
n'avoir commis aucun génocide, l'Union serait loin de compter 28 Etats-membres.
Bien sûr, la Turquie avait ce problème à régler. Avec sa propre Histoire.
Comme il pouvait y avoir la question de Chypre à résoudre.
Mais on voyait, comparativement, qu'il y avait tout de même deux poids et deux mesures.
Que les règles du jeu changeaient en fonction des progrès enregistrés par Ankara,
pour avoir encore et toujours le moyen de dire non.
Pourquoi dire non à la Turquie... En avez-vous la moindre idée ?...
Pourquoi nous priver d'un pays doté de la première armée du continent ?
Pourquoi l'Europe vieillissante se priverait d'un pays de 76 millions d'habitants
dont la moitié est âgée de moins de trente ans ?
Qu'est-ce qui justifie que l'on se prive de ses soldats et de ses jeunes ?
Quand on sait à quel point la démographie de l'Europe est un problème en soi.
Qu'est-ce qui justifie que l'on se prive de sa culture, de son Histoire, de son patrimoine,
de ses ressources, de sa situation géostratégique, de ses taux de croissance ?
Dans la cour des BRICS, ou des pays dits émergents, aux côtés de la Chine et du Brésil,
avec des taux de croissance à 8 ou 9 %, la Turquie était en bonne place.
Et même avec un taux réduit de moitié, elle conserve une croissance qui fait rêver,
et qui aurait été un atout formidable si nous avions eu un minimum de discernement.
Car la véritable réticence européenne concernant l'adhésion turque, je le crains,
se révèle dans la tentation que nous avons eue, à l'époque de la rédaction du TCE,
le Traité Constitutionnel Européen, et de la Convention sur l'avenir de l'Europe,
entre 2002 et 2003, tentation qui fit polémique, de faire référence dans la Constitution
à l'héritage religieux de l'Europe et plus particulièrement à ses racines chrétiennes.
Je serais ravi qu'on m'oppose des explications rationnelles que je n'ai pas trouvées.
Et je vois une certaine coordination des dates entre ce débat sur l'identité européenne
et l'élection d'Erdogan, qui était déjà l'expression d'un dépit amoureux.
L'Europe veut être un club chrétien ? La Turquie en prend acte. Elle se repositionne.
Quand elle nous prouve aujourd'hui qu'elle n'a pas besoin de l'Union pour être une puissance.
Sa patience pouvait avoir des limites, après 50 ans de déceptions voire d'humiliations,
et le peuple turc était en droit de penser que s'inféoder à l'Occident n'avait pas été payant,
que cela avait pu être une erreur, quand on pouvait aller jusqu'au sentiment de trahison.
Qui pourrait lui reprocher de se tourner aujourd'hui vers l'Orient quand nous l'avons rejeté ?
D'autant que ce n'est pas vraiment son choix, puisqu'il se concentre sur son propre leadership,
et qu'il investit plus sur son indépendance et son soft power que sur de nouvelles inféodations.
Il ne tourne pas le dos à l'Europe pour s'ouvrir à l'Iran ou l'Arabie Saoudite.
Le peuple turc a soutenu l'idée de reconquérir une civilisation ottomane,
quand on lui opposait à mots couverts notre civilisation chrétienne.
Il faut d'ailleurs expliquer, encore et encore, que les Turcs ne sont pas des Arabes.
Aussi vrai que les Iraniens sont des Perses et non des Arabes. Les Turcs sont des Ottomans.
L'équation Musulmans = Arabes est un sophisme aussi fallacieux que dangereux.
Et je rappelle que la Turquie, République laïque, comme la France,
n'est donc pas plus musulmane que la France, si ce n'est au regard de données statistiques.
La France, pardon, a aussi des citoyens musulmans. Au même titre que la Turquie.
Et la culture musulmane a toujours été, plus qu'un apport, constitutive de la culture européenne.
Portée par les Arabes comme par les Ottomans. Qui pourra le nier ?
Quand il s'agit de philosophie, de poésie, de mathématiques, de médecine et d'astronomie.
Quand il s'agit d'architecture et de musique, comme on le voit particulièrement en Espagne.
La culture musulmane fait partie de l'héritage culturel européen.
Et nous devrions, faute de Turquie, intégrer le Kosovo, la Macédoine et l'Albanie,
musulmans ou pas, quand nous verrons bien, aux commémorations de la Guerre de 14-18,
ce que signifie la Poudrière des Balkans, pourquoi nous devions intégrer la Croatie,
pourquoi nous devons pour des raisons historiques faire entrer ces Etats dans l'Union.
Nous avons reçu un Prix Nobel de la Paix. Tâchons de nous en souvenir.
Comme nous devons nous rappeler que nous n'avons pas pu empêcher les guerres atroces
de l'ex Yougoslavie, et que, si près de la réunification allemande, qui pouvait déjà, en soi,
nourrir quelques angoisses, il se trouve que la France et l'Allemagne tout juste réunifiée
ne soutenaient pas les mêmes belligérants. L'ivresse de la chute du Mur de Berlin. Certes. 89.
L'ivresse de la réunification l'année suivante. Parfait. Et ce désastre ensuite. Dans les Balkans.
Où l'on voit qu'à la force des traités entre Paris et Berlin, finalement, nous n'avons pas volé
ce Prix Nobel de la Paix, quand nous aurions pu aussi bien repartir comme en 14.
L'Allemagne soutenait les Slovènes et les Croates. La France soutenait les Serbes.
Slovènes et Croates sont entrés dans l'Union. Faisons entrer les Serbes et les Bosniaques.
Les Kosovars. Les Macédoniens et les Albanais. Cinq Etats supplémentaires. Nécessaires.
Quand, comme la France et l'Allemagne liées par les traités de marché commun
et de monnaie unique, ces Etats ne se feront plus la guerre entre Etats-membres.
Pour la question de Chypre, présentée comme obstacle à l'entrée de la Turquie dans l'Union,
c'était une façon habile ou perverse de renverser les choses et de déplacer le sujet.
Puisque ce n'est pas la question de Chypre qui est un obstacle à l'entrée de la Turquie,
c'est l'entrée de la Turquie qui est une solution à la question de Chypre.
Car enfin, si la France et l'Allemagne ont finalement pu se réconcilier,
il n'y a aucune raison que la Grèce et la Turquie ne puisse pas le faire.
Et cela aurait été envisageable si les deux pays avaient siégé à la même table,
dans le même Parlement, dans les mêmes institutions.
L'association et l'union douanière telles que définies par l'accord d'Ankara
sont plus proches de la coopération annoncée par le général de Gaulle
que de l'intégration dans l'Union, qui suppose une participation à la décision,
ce qui peut précisément poser des problèmes aux pays qui pèsent le plus,
quand un pays de 76 millions d'habitants pèserait autant que quelques autres,
moins que l'Allemagne mais plus que la France, par exemple.
Siégeant au G20, une telle puissance ne saurait se contenter d'apparaître à l'Eurovision
et aux compétitions sportives continentales, et il est naturel, à ses succès économiques,
doublés d'une puissance militaire, ce qui n'est pas le cas de tous les pays émergents,
qu'elle cherche à défendre ses intérêts quand elle est déjà une puissance régionale,
et il était évident, bien avant les taux de croissance actuels, que son adhésion à l'Union
aurait apporté à l'Europe plus de solutions que de problèmes.
Surtout, bien sûr, si l'on considère que les religions pratiquées par les populations,
n'interfèrent en rien dans les alliances politiques basées sur des valeurs communes,
justement, de tolérance et de respect des libertés individuelles pensées par les Lumières.
Les guerres de religion, en France et en Europe, ont accouché dans la douleur
de cette philosophie de la tolérance, des principes républicains et démocratiques,
de la séparation des Eglises et de l'Etat, jusqu'à l'idée-même de laïcité.
Et les massacres, ici, en amont, n'impliquaient l'Islam d'aucune façon,
quand nous étions assez de Catholiques et de Protestants pour nous faire la guerre.
Entre Chrétiens. Quant à savoir si l'Islam est compatible avec la République,
il semblerait que ce fut le cas précisément en Turquie, avec sa République laïque.
Erdogan incarne à son niveau le repli communautaire ou identitaire qui se manifeste
partout, dans toute l'Europe, France comprise, et pouvons-nous lui reprocher aujourd'hui
de se tourner vers la religion et une forme d'égoïsme national, quand l'Europe,
en plus d'avoir si longtemps laissé son pays devant la porte, n'a pas d'Etat à opposer
ni aux égoïsmes nationaux ni aux mafias, religieuses comprises, qui organisent aussi bien
d'autant plus en parant aux manquements d'Etats en faillite financièrement et moralement.
La France, on le voit bien, sans Turquie dans l'Union, avait déjà à prendre en compte
une communauté musulmane, avec des questions souvent exagérées de compatibilités,
quand la Turquie aurait pu contribuer à penser et construire un Islam d'Europe, républicain,
qui aurait sans doute, pour le moins concurrencé des financements saoudiens ou qataris,
contrant des influences ou ingérences dont nous semblons nous plaindre aujourd'hui.
Les Balkans bénéficient de l'aide d'Ankara, justement, ce qui les protège pour l'instant
de dépendances à d'autres Etats, aussi riches, mais plus lointains et moins libéraux.
Erdogan peut bien avoir à son niveau ses pains au chocolat et ses Leonarda,
ses dérapages verbaux et ses tentations pour des solutions radicales,
nous serons peut-être mal placés, avec nos propres réactionnaires et notre Front National,
pour lui jeter la pierre, quand l'opinion turque reste prudente, alerte et réactive.
Si la démocratie turque est en danger, la démocratie française se sent-elle invulnérable ?
Y a-t-il une démocratie en Europe qui ne soit pas menacée par la déliquescence des Etats ?
Le modèle européen est un bien triste modèle qui peut, à ce stade de délabrement,
difficilement inspirer les puissances voisines.
Pour la Turquie, nous avons manqué un rendez-vous avec l'Histoire. C'est entendu.
Tant pis pour l'Europe. Qui, en se privant de cette ressource, de cette énergie fantastique,
qui ne sera pas perdue pour tout le monde, s'est tiré une balle dans le pied. Dont acte.
Construisons au moins l'Etat européen. Il y a encore dans nos sociétés vieillissantes
des citoyens nés avant les Années 80, qui se rappellent que l'Etat n'était pas seulement
un poids et un problème, que l'Etat pouvait aussi protéger et porter des solutions.
C'est un modèle à reconstruire, et qui pourra inspirer ailleurs, autour de la Méditerranée,
quand il semble que le modèle républicain ait su faire des émules, au siècle dernier,
y compris dans les pays de culture musulmane, et autrement que sous la contrainte
ou par la force d'armées colonisatrices, juste par contagion et effusion intellectuelle,
en proposant au monde quelque chose qui marche.
Reconstruisons, pour nous d'abord, quelque chose qui marche.
Y compris et surtout dans le domaine universitaire, comme sur les questions
de la parité, de la mixité, et de l'égalité hommes-femmes.
Cela sera sans doute plus utile.

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan

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Sentinelle au repos

Publié le

Ma colère est passée.
Au ciel à la fois tourmenté et serein de Collioure.
Fait de nuages divers étalant des nuances et gris et de rose sur la mer.
Permettant d'émouvantes trouées de lumières solaires et estivales.
Depuis le château, la vue sur la baie vient m'emplir les poumons.
De senteurs familières de pins et de cyprès. Végétation d'enfance.
Sensations utérines. Au-dessus des remous scintillants et placides
d'une parcelle de Méditerranée.
Du donjon de la résidence d'été de nos Rois de Majorque,
je m'approprie le monde, ce qui est à ma portée, sous mes yeux,
du côté de l'horizon où ma raison se trouve, où je me tiens debout,
escorté de ma sœur, de mon frère, qui sont mes garde-fous.
Ma colère est passée. Et ma fièvre retombe.
Quand je retrouve le goût de la fatalité comme de l'indulgence.

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan

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En deux lignes

Publié le

Dans la langue française courante, il y a quelque chose de particulièrement malhonnête :
un raccourci malheureux, ou maladroit, qui est douteux, plus que suspect,
et bien pratique, qui consiste un peu vite à faire des synonymes de être infidèle et tromper.
Je veux m'y arrêter car les mots ont leur pouvoir, leur influence sur la pensée,
comme sur les comportements, et qu'il est commode de les détourner.
C'est l'usage il faut croire. On dit trop souvent tromper pour parler d'infidélité.
Ce qui est aussi injuste qu'inexact. Une confusion volontaire. Maintenue dans les esprits.
Et je n'aurai de cesse de répéter qu'il s'agit de deux notions différentes, parfaitement distinctes,
qu'il n'est pas innocent de les amalgamer de la sorte, de tout mélanger, de semer le trouble,
quand on sait combien, dans les situations réelles en question, jouer avec ou sur les mots,
est toujours le sport favori de ceux qui ne seront pas en manque de mauvaise foi.
Cet abus de langage fallacieux est particulièrement bien ancré, largement partagé, hélas,
et je suis ulcéré aux erreurs de jugement comme aux drames qu'il couvre et encourage.
Une femme infidèle ne trompe pas forcément son conjoint.
Une femme qui trompe son conjoint n'est pas forcément infidèle.
Si la fidélité est une valeur, l'honnêteté en est une autre, autrement plus respectable.
L'idée est de faire passer les êtres infidèles pour des êtres automatiquement malhonnêtes.
Quand on passe un peu vite sur le fait qu'ils peuvent aussi assumer ce qu'ils font.
Puisque c'est un choix possible. Plus courageux peut-être. C'est à vous de juger.
Que, pire encore, c'est un moyen de donner des circonstances atténuantes un peu faciles
à ceux qui trompent en plus d'être infidèles, comme si c'était mécanique, ou la même chose,
et qu'il n'y avait aucun moyen de pouvoir faire une de ces choses sans l'autre.
Une forme d'alibi convenu, pour servir nos lâchetés, nos paresses et nos fourberies,
qui a installé l'idée qu'il valait mieux éviter d'assumer ce que l'on désire, ce que l'on fait,
qu'il était plus profitable de faire les choses en douce, soit au motif hypocrite
de ne pas faire de mal à l'autre, soit à celui plus honnête d'avoir simplement la paix,
au lieu de nous montrer comme nous sommes, à prendre ou à laisser.
Tromper est au fond une double trahison : la première, évidente, que l'on inflige à l'autre,
quand on se fait passer pour un autre que soi et qu'on se sert des sentiments d'autrui,
la seconde, non négligeable, qui est la négation de soi et de sa propre nature,
quand on se retrouve dans cette ironie qui consiste à nier nos besoins comme nos envies,
et que l'on trahit ainsi, pour sauver quelques meubles, ce à quoi on aspire manifestement,
qu'on s'accorde à moitié aussi vrai qu'on se le refuse, comme pour se punir.
Puisque tromper les autres revient d'abord bien sûr à se tromper soi-même.
Lorsque ces errances intérieures, cette incapacité chronique à choisir quelque chose,
à choisir en conscience la meilleure chose pour son bien, ne seraient pas critiquables,
au contraire, si elles ne punissaient pas avec soi des gens qui n'ont rien demandé.
Tromper veut dire ce que ça veut dire. On peut tromper sur la marchandise.
Tromper son monde. Ce mot a sa définition propre. Qui n'est pas celle de l'infidélité.
Quand on peut juger la tromperie. Qu'on ne peut pas juger l'infidélité.
Puisque c'est tromper qui est dommageable et donc condamnable.
Qu'être infidèle n'a jamais été condamnable en soi.
Et il est malsain de tout mélanger de ce qui n'est pas qu'une simple nuance.
Je le répéterai autant qu'il le faudra. Et j'écris ici, ce que j'étais venu écrire,
et qui pouvait tenir en deux lignes :

On peut tromper sans être infidèle.
On peut être infidèle sans tromper.

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan

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A chacun ses plaisirs

Publié le

Eh oui, ma foi. Si je prends du plaisir à traîner sur quelques sites pornographiques.
Je n'ai pas à le faire au cœur de la nuit, quand toute la maisonnée dort profondément.
En cachette. Ou attendre que la personne avec qui je fais couple soit sortie.
Pour un rendez-vous ou pour faire une course. Ou pendant qu'elle travaille.
Lorsqu'il faut veiller, l'oubli serait fatal, à effacer les adresses coupables dans l'historique.
Je n'ai pas non plus à me justifier ni à mentir, lorsque des cookies ou pop-up, inopinément,
sautent au visage de madame ou monsieur, c'est selon, à retardement, qui attestent bien sûr
que quelqu'un est forcément allé sur grosnichons.com ou filleschaudesdanstarégion.net
à un moment donné, lorsque les enfants sont encore trop petits pour l'avoir fait.
Qui d'autre que papa, donc. Même si celui-ci explique vaseusement qu'on peut avoir,
en bon spécialiste du web, des publicités de ce genre, hélas, même si personne
n'a ouvert la boîte de Pandore en allant sur des sites compromettants,
quand l'idée est de nier, évidemment, qu'il ait pu avoir la faiblesse d'y aller lui-même.
Et l'on sait bien que cette petite lâcheté n'est pas tant une question de honte,
quand il pourrait aussi bien assumer avoir des besoins, légitimes, qu'une façon d'avoir la paix.
On peut imaginer que, après avoir caché au mieux des choses à papa et maman, plus jeune,
quand, suivant le principe du " c'est meilleur quand c'est volé ", assez enfantin ou ado,
il y ait un certain plaisir à assouvir des envies en cachette, qu'il y ait une continuité du jeu,
avec madame qui, bien malgré elle, se retrouve à la place des parents de monsieur,
d'une autorité morale qu'il est excitant de défier, de savoureuses montées d'adrénaline,
qu'il n'y aurait pas si l'on ne risquait rien, s'il n'y avait pas cette pression supplémentaire
de pouvoir se faire prendre à la première imprudence, puisqu'au plaisir premier
qui est celui de pouvoir s'adonner à une activité qui en donne, il y a une satisfaction,
ajoutée, en prime, qui est celle d'être tellement malin que personne n'y verra que du feu.
C'est ce qui rend la chose aussi touchante que ridicule, quand elle est assez pitoyable au fond.
Tromper, quelle qu'en soit la façon, est un plaisir en soi.
Quand c'est un moyen de se procurer des sensations fortes, aux risques que l'on prend,
souvent exagérés pour rendre l'acte d'autant plus excitant, et de donner du relief
à un quotidien morne et monotone, qui n'offre plus d'effervescences qui puissent se suffire.
Tromper, puisque c'est un jeu, un jeu de stratégie, comme le sont les échecs ou les dames,
est bien sûr, le plus souvent, l'aveu d'un désoeuvrement et d'une forme certaine d'ennui.
Voilà une petite manie qui mettra du sel. Quand c'est aussi une façon de se venger.
De faire payer à l'autre une forme d'abandon, classique, quand la relation intime du couple,
avec le temps, finit par se relâcher, que l'activité sexuelle se réduit, ou s'éteint carrément,
avec une passion amoureuse qui n'a pas survécu à l'arrivée des enfants par exemple.
Monsieur supporte mal de ne plus être au cœur des préoccupations de maman, ou madame,
puisque le bébé a pris sa place, accapare toutes les attentions et parfois les tendresses,
et ce grand garçon de papa, soudain, en pleine régression, se comporte comme un gosse,
comme ce petit gars de cinq ans qui voit arriver une petite sœur dans la famille,
et tromper devient une façon, avec une dose évidente de dépit et d'amertume,
de faire payer à l'autre le fait qu'on le délaisse, cette injustice ou cette trahison,
dans cette idée archaïque du œil pour œil, dent pour dent.
Même s'il n'y a pas cette aigreur, même si cela ne réveille pas des blessures de l'enfance,
il y a de toute façon des mouvements purement mécaniques, quand la nature on le sait,
a horreur du vide, qui font que si on n'occupe pas le terrain, on cède la place à d'autres,
d'autres acteurs qui peuvent être amoureux, professionnels et j'en passe.
Mais à cette loi physique, on ne peut pas s'étonner de perdre la personne qu'on délaisse.
Ce n'est pas pour donner des circonstances atténuantes à celle qui trompe.
Ni pour culpabiliser la personne qui est trompée.
Puisqu'aussi bien, le conjoint qui se sent débarqué a toujours le choix d'être honnête.
En exposant le problème, en exprimant ses sentiments, en prenant le parti de partir,
puisque c'est une solution, ou d'assumer des besoins affectifs et sexuels avec d'autres.
C'est à tous ces écueils, je l'avoue, que je suis bien heureux d'échapper.
Le célibat, la solitude, bien sûr, ont bien des inconvénients. D'ordre pratique. Essentiellement.
Avoir à me laver mon linge, à payer mes factures, à occuper mon temps, mes soirées,
à faire le ménage et à bouffer tout seul, est certes le prix à payer de mon indépendance,
mais aussi une double satisfaction : celle, altruiste, de n'avoir à imposer ces tâches à personne,
celle, égoïste, de les exécuter à ma façon, à mon rythme, quand bon me semble, en toute liberté.
Et, il est vrai, je peux consommer de la pornographie ou autre chose, l'esprit serein,
quand je n'ai de comptes à rendre à personne. Et que je ne prends aucun plaisir particulier
à l'art de la dissimulation ou de l'escroquerie, peut-être par orgueil, puisque j'ai en effet
une haute opinion de moi-même que je n'ai pas envie de salir à mes propres yeux,
en devenant sournois, insidieux, manipulateur ou pathétique, et prévisible de surcroît,
mais aussi par respect pour les autres, avec qui je n'ai aucun contentieux, aucune acrimonie,
et rien à leur faire payer, quand je n'attends rien d'eux qu'ils ne puissent me donner.

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan

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Me sortir de là

Publié le

La voiture s'est écrasée à vive allure contre la butte.
Le brouillard était tel. Je n'ai rien vu ni senti du choc.
Je m'étais endormi. Un coup de volant. Pour sortir les roues du fossé.
Quand j'ai compris que la voiture basculait. Un coup de volant. La remettre sur la route.
Une petite route sinueuse. Un chemin de traverse. Goudronné. Pas très large.
Que je connaissais par cœur. Que j'avais emprunté mille fois.
Pour aller à l'université. Aller en ville. Rentrer chez moi. J'en connaissais chaque virage.
Si peu large que deux voitures ne pouvaient s'y croiser sans que l'une d'elles ne se gare.
C'était un raccourci. Qui coupait à travers champs. Evitait les embouteillages des grands axes.
Le brouillard était dans ma tête. En pleine nuit. Nous étions sortis. Mon frère était là.
Dieu sait pourquoi il m'avait suivi au Napoli. Un club ouvert en semaine.
J'y avais mes habitudes. Y sortais tous les soirs. Nous y avions retrouvé Vanessa.
J'avais bu. Comme toujours. J'avais bu. Et bu encore. Comme un trou. Comme toujours.
J'avais ramené mon frère à Bompas. A la maison. Chez nos parents. Où il séjournait.
Venu nous rendre visite. Pour quelques jours. Il avait eu le goût de sortir avec moi.
Je l'avais raccompagné. Il put aller dormir. Mais c'était trop tôt pour moi. Bien trop tôt.
L'alcool, comme chaque fois, avait ouvert un trou béant qu'il fallait combler et rassasier.
Boire. Et boire encore. J'étais reparti tout seul. J'étais revenu à Perpignan. Continuer à boire.
Retour au Napoli. Place de Catalogne. Garer la voiture dans la rue à côté. Marcher.
Me présenter à la porte où l'on me laissait entrer. Où l'on ne me refusait jamais l'entrée.
J'étais un habitué. Un bon client. Un très bon client. Qui voulait continuer à faire la fête.
Je ne sais pas si Vanessa était toujours là. Je pouvais y retrouver des amis. Comme personne.
M'en faire de nouveaux. Draguer. Me faire draguer. Embrasser des filles et des garçons.
Les paupières lourdes. Les yeux fondant sur mes joues à mesure que le whisky me gagnait.
Ma bouche se liquéfiant dans celle de quelqu'un d'autre ou sur un nouveau verre.
Les lèvres brûlées. Le front en compote. Et tout s'embrumait dans la musique assourdissante.
Dont je n'entendais plus que le tempo dans la poitrine et dans mon crâne.
Je ne sais pas combien de temps je suis resté. Un reste de conscience m'avait tiré de là.
Ou la fatigue peut-être. Remonter l'escalier pour sortir. Place de Catalogne. Vide. La nuit.
La voiture. Le contact. De ma petite AX blanche. Ma bagnole. Fidèle et fiable.
Qui m'avait sagement ramené tant de fois ivre-mort jusqu'à destination.
Maman était malade. Nous venions de l'apprendre. Un mot fut prononcé.
Qui n'était pas chimiothérapie. Qui est venu ensuite. Le premier fut plus dur.
A entendre. A comprendre. J'avais vingt-deux ans. J'étais jeune et beau. Etudiant.
Mon frère était venu aussi vite que possible. Passer quelques jours avec nous.
C'était le début d'une séquence étrange qui allait durer deux ans.
Quand nous ne savions rien de ce qui allait se passer. Combien de temps cela allait durer.
Si elle s'en sortirait. Si elle ne s'en sortirait pas. J'étais en lettres modernes à l'université.
J'habitais encore chez mes parents. La dernière année. J'allais déménager bientôt.
Prendre mon premier appartement. A vingt-deux ans. A Perpignan.
Je n'en savais rien. J'étais ivre au volant de la voiture. Le boulevard Clémenceau.
J'avais sommeil. Besoin de dormir. Rentrer chez eux. Chez mes parents. Dormir.
A Bompas. Retrouver ma chambre. A l'étage. Côté cour. J'avais ma clé. Je roulais vite.
Pressé d'en finir. D'être dans mon lit. Passer le pont sur la Têt. A toute allure.
Sans marquer les stops, les cédez-le-passage, pressé d'être arrivé.
Il y a cet embranchement, ce carrefour, où je quittais la départementale.
Dans ce virage dangereux. L'ancienne route de Bompas. Et son dos d'âne. En pleine nuit.
Il n'y avait personne. J'ai coupé la route et me suis engouffré dans le chemin. Plus étroit.
Près du but. J'étais à cinq minutes. Je rétrograde pour prendre le virage. Serré.
Que je serre au point de flanquer mes roues dans le fossé. La voiture roule.
Je ne freine pas. La voiture continue sans décélérer avec deux roues dans le fossé.
L'espace de quelques secondes. Le temps de réaliser ce qu'il se passait.
Et j'ai donné un coup de volant, brusque. Pour me sortir de là.

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan

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Un brin d'agitation

Publié le

Renversé. Comme au bac à shampooing. Chez le coiffeur.
Une manette sur le côté soulève un panneau sous mes mollets.
Je vois la bande vitrée du porte-bagages au-dessus de ma tête. Il fait noir.
L'intérieur du wagon, dans une clarté pâle, à la lumière de veilleuses qui persistent,
se reflète partout, au jeu de miroir des fenêtres, pour cacher l'au-delà. S'imprimer sur la nuit.
La distance trop étroite entre les accoudoirs me donne le sentiment d'être dans un cercueil.
Les mouvements amples seront empêchés. Et je décide de me tenir tranquille. Allongé.
De regarder dehors. Les noirceurs qui ont repris le pouvoir après un arrêt hypothétique
dans les entrailles bétonnées de la gare de Limoges.
Les grosses piles jaunes sur les quais déserts. Les néons blancs dans le silence.
Nous sommes sous la carapace de la grosse tortue, sous son beffroi exotique,
sous la cocasse coque de toits verts comme les toitures de cuivre canadiennes.
Je suis à Limoges et cela ne me dit rien. Quand j'y ai des souvenirs. Amoureux.
Deux histoires d'amour. Différentes. Et cette même ville que je connais si peu.
Deux personnes. Différentes. Deux époques de ma vie. Et cette même gare. Impassible.
Faussement froide. Où je n'ai pas le temps d'imaginer ce qu'il y a en surface.
A peine le temps de penser peut-être qu'il est curieux d'avoir des souvenirs.
A une heure où je ne sais pas si je peux les inventer ou s'ils me rappellent des choses vécues.
Ces époques sont déjà loin. Comme les épaisses colonnes ventrues qui sont si singulières.
De ce sous-sol urbain dont nous nous sommes extirpés. Dérivant sur une voie ferrée.
Pour fendre une campagne dont je n'ai pas l'image. Que je ne situe pas vraiment sur une carte.
Je crois me rappeler que je n'ai eu que trois histoires d'amour véritablement consistantes.
Qui ne dévalorisent en rien toutes les autres qui ont compté tout autant. Même fugaces.
Et j'ai des visages, dont je n'ai pas l'image, qui cherchent contre la vitre à retrouver leurs traits.
Je me rends compte combien j'ai refusé de partager des choses, avec tous, selon les situations.
N'en choisissant que des complexes, compliquées au possible, pour ne pas m'y installer.
On me verse de l'eau sur le front. Dans les cheveux. De l'eau tiède. Derrière les oreilles.
Une bille de shampooing dégage une douce odeur d'amande. Je pense à l'amaretto.
Des mains opèrent un massage voluptueux de mon cuir chevelu. Mon sexe réagit.
Dix pressions font des cercles réguliers en divers lieux du crâne capable d'apprécier.
C'est le jeune bidasse d'à côté. Que je vois au-dessus de ma tête quand je rouvre les yeux.
Qui me sourit, sûr de son effet, en cherchant à me faire du bien. Qu'il me fait.

" J'entre dans la salle plénière. Et là... je n'ai vu que lui. " Encore un coup de foudre.
La grande halle était comble. Il fallut marcher un moment dans les travées, en silence,
pour trouver une place, qui soudain, devait être stratégique, quand tout est allé vite,

choisir un siège disponible offrant le meilleur angle pour admirer ce visage stupéfiant.
Garder le regard sur lui. Avec un mélange de joie et de panique. Qui est ce type ?...
" L'entrée était loin de l'estrade, à l'opposé. La salle était très grande. Et... je ne sais pas.
Il est la première chose que j'ai vue en entrant. Et il s'est passé quelque chose. Instantanément.
- De l'intérêt ? De la curiosité ? La sensation de vivre un moment rare ?
- Va savoir. J'étais incapable de comprendre ce qu'il était en train de se passer. "
Garder son sang-froid. Se concentrer. Penser à paraître au mieux si son regard, sait-on jamais,
venait à tomber sur cette personne retardataire qui arpentait le parterre, fendait tout le public,
nerveusement, en essayant à la fois de ne pas déranger la séance et de se faire remarquer.
Remonter les rangs. Tous les sièges occupés. Des gens, partout, attentifs à la conversation.
Quelqu'un installé dans une banquette, parlait dans un micro. Lui ? Il vérifiait ses notes. 
Brun. Cheveux courts. Chemise bleue. Chemise ouverte. Mais pas trop. Moustache. Barbe.
Des yeux noirs. Il n'est pas beau. C'est une façon d'être. Il est splendide. Du magnétisme.
La beauté imparable de l'intelligence et de la générosité. Et un brin d'agitation. Perceptible.
" Avant-même qu'il ait pris la parole, je sentais que quelque chose chez lui me touchait.
Quelque chose de doux ou de triste. Quelque chose de vertigineux qui m'attirait beaucoup.
Je sais que ça relève du fantasme. J'y voyais un mystère, sombre et viril, légèrement féminin,
sur lequel j'étais libre de projeter à peu près ce que je voulais, sans pouvoir décider. "
Ce fut écrit plus tard. Ce fut impressionnant. Dans la correspondance. Secrète. Privée.
" Essaie de ne pas tomber amoureux. "

Je me suis réveillé quelque part dans l'espace ou le temps.
Ou nulle part. Incapable de me situer sur la ligne entre Limoges et Paris.
Les ténèbres du dehors n'avaient aucune indication à me donner.

Le téléphone portable allait me donner l'heure. J'ai l'horaire d'arrivée.
Et c'est au temps restant que j'allais évaluer notre position sur les terres de France.
Combien restait-il à attendre ? A dormir peut-être. A chercher le sommeil.
Le jeune bidasse était à sa place. Et mes cheveux étaient secs.
J'ai tenté de me caler sur le côté. Sur le flanc. Trouvant une position à peu près acceptable.
La tête tournée vers la fenêtre où quelque chose attira mon regard. Une source lumineuse.
Qui n'en était pas une. La lune. Dont je ne savais pas ce qu'elle avait à me dire.
Qui semblait filer dans le ciel comme une météorite pour m'indiquer la vitesse du train.
Je pouvais fermer les yeux et me laisser porter. Bercé. Dans un mouvement continu.
Qui me ramènerait au matin et à la ville où je reprendrai le cours d'une vie. En confiance.
Avec un mélange d'entités pour m'accompagner, de personnes qui comptent,
de personnes qui ont compté, que je ne compte pas, qui sont toutes présentes,
qui s'agglomèrent et fondent toutes sur moi pour me couvrir et me protéger,
qui m'embrassent aux bras que je ferme sur une position fœtale et mon corps ramassé,
concentré, sur la plus petite surface possible d'un siège incliné au milieu d'un wagon,
où je m'enroule sur moi-même, comme une spirale, pour n'être plus qu'un point.
Final. Et de départ.

 

Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan 

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