Le wagon s'est vidé. A mesure que le train a progressé dans le territoire.
Des gens sont descendus avant moi. A Montpellier pour la plupart.
De façon ostentatoire. Comme si c'était un signal à me donner.
Au-delà de la capitale régionale du Languedoc-Roussillon, bien sûr,
nous nous aventurerions dans des contrées hostiles, que la nuit rendrait inquiétantes,
et d'ailleurs, le train n'aurait plus l'allure TGV qui lui était permise dans la vallée du Rhône.
Désormais, la technologie, impuissante, l'abandonnerait au sort d'un vulgaire train Corail,
privé de sa vitesse optimale, s'arrêtant à toutes les gares, à Béziers, à Narbonne,
où quelques survivants ne manqueraient pas de quitter le navire à leur tour.
Si je ne rentrais pas chez moi, je serais angoissé. Me demanderais où nous allons.
Je regarde le grand paysage noir de la nuit par la fenêtre avec un mélange de sensations.
La fête que je me fais à l'idée de retrouver mon appartement de la rue de l'Horloge.
Regagner mes pénates, reprendre mes affaires, et peut-être quelques habitudes.
Quand je ne serai pas mécontent de prendre une douche, m'occuper de mon linge,
rattraper mon retard dans la correspondance ou sur mon blog, et de dormir dans mon lit.
Le doute qui me prend quand je ne suis pas sûr de rentrer, de savoir où j'habite vraiment,
quand Paris est encore ma ville, et que je ne suis pas persuadé, à ce moment du voyage,
de pouvoir en dire autant de Perpignan, où je ne sais pas exactement ce que je vais y faire.
Ce n'est pas juste lié au fait d'avoir vécu cinq ans de ma vie à Montmartre.
Cinq ans ne sont rien. Même si c'est plus long que trois ans et demi.
Plus long que le temps qui a passé depuis mon retour en catastrophe en Roussillon.
J'ai vécu plus longtemps à Montmartre qu'à la rue de l'Horloge. That's the point.
Mais ce n'est pas l'adresse postale qui décide de ce que l'on est et de ce que l'on a à faire.
Que ce soit pour la musique ou pour la politique, tous mes contacts sont parisiens.
Les opportunités. Mon travail. Bien sûr. Ce n'est pas à Perpignan que ça se passe.
Et c'est moins un snobisme ou une posture parisianiste qu'une réalité des faits.
Que croit-on que j'aille faire à Paris au juste ? Sony est installé avenue de Wagram.
Les maisons d'édition, les maisons de disque, les musiciens, les producteurs,
les interprètes pour lesquels j'essaie d'écrire des chansons à peu près convenables,
les cadres et les think tanks pour lesquels j'essaie de trouver des idées novatrices,
des angles originaux ou des moyens de convaincre, quand il s'agit d'Europe.
Je ne suis pas responsable de siècles de jacobinisme français, c'est à Paris que ça se trouve,
c'est à Paris que ça se concentre et que tout peut devenir aussi stimulant que possible.
Et Paris, oui, c'est chez moi. Demandez à Arnaud Bouquet. Demandez à Gary Aubert.
Je suis Parisien. Comme tous les Provinciaux de mon espèce qui s'y sont fait une place.
Qui s'y sont créé une histoire. Au-delà des cinq années de résidence qui ne sont pas si loin.
Puisque c'est une ville où je suis venu sans cesse, et revenu, depuis que j'ai 20 ans.
Parce que mon frère y a vécu. Et qu'il y vit encore. Et que j'y ai donc de la famille.
Parce que des potes de lycée et de fac y travaillent. Et que j'y ai donc des amis.
Parce qu'à avoir eu de l'argent, j'y allais régulièrement faire la fête, y faire du shopping,
y voir des expos et des spectacles, comme tout Perpignanais aussi fortuné que désoeuvré,
en manque d'électricité urbaine et de sensations de mouvement, d'activité et d'énergie.
J'improvisais aussi bien des séjours depuis Bordeaux quand trois heures de train suffisaient.
D'autres s'imposaient à l'époque québécoise, puisque, n'ayant pas mes papiers canadiens,
j'ai dû pendant deux ans et demi faire le tour du poteau pour les services de l'immigration,
et retourner atterrir tous les deux mois à Roissy, où je prenais l'opportunité d'une villégiature,
squatter chez mon frère qui vivait à l'époque à Belleville, métro Pyrénées, métro Couronnes,
retrouver Irina, Dominique, Muriel, rencontrer les membres d'une tribu constituée sur le web,
faire le con au Queen où je retournais toujours, et des lieux moins recommandables encore,
avant de repartir au Terminal 9 reprendre mon avion pour Montréal où je me retirais.
Au-delà du travail, dont les perspectives ne se sont ouvertes qu'à mon retour du Québec,
avec les rencontres providentielles de Lambert Wilson, Olivier Gluzman ou Art Mengo,
lorsque je n'ai signé mon premier contrat chez Sony qu'au début 2004, il y a donc dix ans pile,
il faut comprendre qu'il y a avec cette ville une histoire d'amour qui a déjà vingt ans.
J'y ai certes vécu, bossé, payé des impôts, voté, mais cette résidence ne fut pour tout dire
que la partie visible de l'iceberg, lorsque j'avais déjà des souvenirs avant de m'y installer.
J'avais eu le temps d'y être heureux, malheureux, d'y tomber amoureux, d'y être émerveillé,
d'y espérer, d'y être déçu et trompé, d'y essuyer autant de joies que de désillusions.
J'avais tardé à la découvrir, j'en conviens. Lorsqu'il fallut attendre mes 17 ans.
Mon premier séjour. Avec mon amie Laetitia. Ce fameux été 1990.
Où nous avions fait le voyage digne d'un tour-operator pour touristes japonais.
Puis, ma première véritable expérience, à vingt ans, le temps de cette prépa Sciences-Po,
trois ans plus tard, où je fus lâché seul en immersion dans l'appartement de Karin Waehner,
papesse internationale de la danse contemporaine et amie de mon frère, rue Vieille du Temple,
en plein cœur du Marais, où j'allais sortir des rails pour me coller à d'autres, dans la nuit,
sortir de la route et m'enliser dans les voluptés de la fête, les deux mois de l'été 1993,
fut le début, le départ, d'une relation étroite, intense, intime, avec cette cité anthropophage.
Trois ans et demi après mon retour à Perpignan, un tel lien ne pouvait se dénouer.
On n'efface pas en une poignée de mois vingt ans d'une vie.
Surtout quand on a quarante ans. Et que c'est la moitié.
Dès que j'y repose le pied. Tout me revient. Les odeurs et le rythme. Toutes les sensations.
Je sais comment cette ville fonctionne. Il me suffit de traverser le hall de la Gare de Lyon.
Le temps de reconfigurer mon disque dur. Et sur le parvis de la gare, à l'air libre, dehors,
comme sur le quai du métro en souterrain, je suis prêt, j'y suis, je suis chez moi.
J'ai repris les réflexes. Le tempo. La pulsation cardiaque. La gestion de mes forces.
Et pour un peu, je serais tenté de prendre les lignes 12 ou 13 pour remonter à Montmartre.
Sur la 1, je dois me reprendre et me rappeler que je dois descendre avant Concorde.
Ma salle de bains, ma douche, mon bureau, ne sont plus rue du Square Carpeaux.
Tout cela désormais est à Perpignan et c'est chez mon frère que je dois loger.
Comme en d'autres périodes. St-Paul ou Hôtel de Ville. C'est la nouvelle donne.
Cette légère confusion fait irruption aussi dans la somnolence continue du voyage,
à bord du TGV, lorsque, comme au réveil d'un micro-sommeil, je dois recontextualiser,
comprendre que je ne vais pas à Perpignan passer quelques jours pour retrouver la famille,
que ce n'est pas seulement le temps d'un week-end mais pour retourner à l'endroit où j'habite.
Aux abords des Corbières, l'idée de la rue de l'Horloge se précise, sans parvenir cependant
à trancher entre l'excitation et la consternation, entre l'idée de récompense et celle de punition.
Je ne saurais dire si je suis heureux ou accablé d'arriver en gare de Perpignan.
Le wagon est vide depuis Narbonne. Et à la fenêtre, je vois que le quai est désert.
Je vais devoir descendre à pied l'avenue de la gare jusqu'au centre-ville avec mon bagage.
Motivé par la nécessité de trouver la chaleur de mes radiateurs et celle d'une douche.
Une chose étrange arrive. J'ai du mal à quitter mon siège. A me sortir du wagon.
Mes pieds sont devenus énormes. Le train est une petite boîte dont je dois m'extirper.
J'en sors à quatre pattes et me déplie sur le quai devenu minuscule. Je suis un géant.
Et je n'ai que deux pas à faire pour arriver chez moi, non sans écraser la moitié de la ville.
J'ai piétiné par mégarde la cathédrale et les quartiers alentour, démuni, devant mon immeuble,
devenu plus petit encore qu'une maison de poupée. Je ne dois pas succomber à la panique.
Il n'y a aucune raison que je ne puisse rentrer dans mon appartement. J'ai encore les clés.
Tout cela n'est qu'un effet d'optique au changement d'échelle.
Je peux, en me contorsionnant, en effet, passer par la porte et me hisser dans l'escalier,
et retrouver des proportions normales, sans enrayer tout à fait ma crise de claustrophobie.
Sur le parvis glacé et désert de la cathédrale, des décorations de Noël me donnent la nausée.
Elles scintillent pour rien, ne brillent pour personne, quand tout le monde est chez soi,
bien au chaud, pour peu qu'il y ait du monde dans cette ville, ce dont je peux douter.
L'installation n'en paraît que d'autant plus mégalo et certainement pathétique.
Il est trop tôt pour me demander ce que je fiche ici. J'ai des choses à faire dans l'immédiat.
Ouvrir mon sac et en sortir mon linge sale. Le vider de dossiers que je dois mettre en ordre.
Remettre les choses à leur place. La trousse de toilette. Le chargeur du téléphone portable.
Retrouver tous les repères de mon organisation personnelle. Et mon ordinateur.
Où la première manœuvre sera d'envoyer un message pour annoncer mon retour à quelqu'un.
Le jour d'après, le soleil et l'activité de ma petite ville ne suffisent pas à dissiper ma confusion.
Lorsque des choses reprennent leur cours en effet, leurs travers habituels et bien des platitudes
qui participent cruellement à faire de mes deux vies deux mondes bien distincts.
Je sais que c'est ma façon de fonctionner. Ne m'immerger complètement nulle part.
Et que je dois assumer les dichotomies que je crée au nom de mon indépendance. Ma liberté.
Garder une distance avec tout ce qui pourrait m'avaler et m'engloutir en entier.
Mais ici le choc des cultures est violent. Et je dois me remettre dans le bain de la vacuité.
Dans cette baignoire que je me suis choisie au milieu de nulle part. Perchée dans mon platane.
Je ne sais pas si elle est toujours légitime. Quand personne n'y optimise ce que je suis.
Si ce n'est moi, en y trouvant la force de caractère d'y aménager les marges nécessaires
pour réfléchir et écrire, quand l'un ne peut aller sans l'autre, et que cela demande du temps.
Etre ici, je m'en rends compte, n'est utile à personne. Sauf à des amis qui m'emploient,
la plupart du temps, pour leur rendre des services comme leur garder les enfants.
Mon rôle ici se résume alors à celui d'un homme de maison ou de simple domestique.
Je vois bien que mon départ ne soulèverait en premier lieu que des questions pratiques,
et de réorganisation d'un quotidien qui n'est pas le mien pour n'avoir jamais été mon choix.
A qui confierons-nous nos enfants ? Pour nous dépanner quand nous voudrons sortir,
aller au spectacle ou au restaurant ? Si Philippe nous laisse tomber et court d'autres lièvres ?
Diablos. Je retrouve ma petite ville convaincu que ce n'est pas mon problème.
Je dois me rappeler que rester à Perpignan avait d'autres motifs que le baby-sitting.
Me souvenir que c'était un moyen de concilier justement les deux mondes possibles.
Celui de l'action et celui de la réflexion. Quand mon platane était d'abord une retraite.
Pour me soigner d'abord. Pour observer ensuite. Et nourrir ce que je pouvais porter ailleurs.
Par le biais d'internet et de rencontres. Quand il faut bien créer avant de distribuer.
Côté sentimental aussi, je vois bien que ma disponibilité n'est pas optimisée non plus.
Qu'être libre et présent, à proximité, dégager des soirées, rester sur le territoire,
est une organisation de ma vie qui n'est pas exploitée, ni consommée, ni amortie.
Sur mon ordinateur, la chose m'apparaît. C'est ma solitude qui justifie Perpignan.
Et elle-seule. L'indispensable solitude à ma condition d'auteur et d'artiste peut-être.
Quand je suis utile ici, dans cette ville, à tous ceux qui n'y vivent pas.
Que je suis plus utile ici à tous ceux qui attendent quelque chose de moi,
qui sont tous autre part et ne sont pas ceux avec lesquels je vis ou partage l'oxygène.
Le respect et la considération ne viennent pas d'ici. Et je ne les attends pas d'ici.
Ce qui tombe plutôt bien. Je ne suis pas revenu à Perpignan pour y vivre.
Ni pour y faire ma vie. Lorsque personne ne veut ou ne peut m'y faire une vraie place.
Dont je n'ai pas besoin. Dont je n'ai pas envie. Quand cette ville reste celle du passé.
Qu'elle fut perçue ou vécue comme chez moi jusqu'à la mort de ma mère.
Et qu'avec elle, le lien a disparu, en rendant tout possible, m'ouvrant le monde entier.
Soulagé d'une ancre désormais enterrée qui ne fait plus son job. Je ne suis plus d'ici.
N'y retourne que pour être précisément au milieu de nulle part. Et c'est là qu'elle se trouve.
Cette ville où j'ai posé mes valises, sans m'y installer vraiment ou sans y prendre part.
Je n'y prendrai la place de personne. Puisque je n'en veux pas. Je veux rester libre.
Et c'est ce que je suis.
Philippe LATGER
Novembre 2013 à Perpignan