Conditions féminines
Allons les filles, affranchissez-vous de votre éducation et des magazines féminins.
Qui vous demande d'être tout à la fois ? Sinon vous-mêmes ?
La société, j'en conviens, ne vous aide pas vraiment, mais c'est vous qui vous mettez la pression.
Il y a encore bien des choses à parfaire dans le droit du travail j'imagine.
Mais le fait est que la révolution des Années 70 a eu lieu et que vous avez le choix.
Un choix que des mères et des grands-mères n'ont pas eu, il y a encore quelques décennies.
Rendez-vous compte, vous n'êtes pas obligées d'être maman pour vous réaliser.
Vous pouvez l'être désormais si c'est un projet de vie assumé, choisi en conscience.
Rendez-vous compte, vous n'êtes pas obligées d'être épouse pour vous réaliser non plus.
Le mariage forcé, s'il a lieu encore dans certaines marges de la population, n'est plus la règle,
et c'est votre droit le plus strict d'être célibataire ou de ne lier votre destin à qui que ce soit.
Vous avez le droit de faire des études et de travailler. Que c'est étrange d'écrire cela.
Quand c'est ici que nous voyons à quel point nous revenons de loin.
Cela paraît être aujourd'hui la moindre des choses, quand cela n'a pas été toujours évident.
Le droit de vote. Non plus. Ce n'est pas si loin. Comme la loi Veil sur l'IVG.
Comme l'abolition de la peine de mort. Imagine-t-on à quel point les progrès sont récents ?
A quel point nous nous habituons vite aux évolutions d'une société qui font la norme,
aujourd'hui, au point que nous avons du mal à nous rappeler qu'elle fut différente,
parfois même de notre vivant, pour à peine une ou deux générations avant la nôtre.
Les femmes ne pouvaient pas voter. Avoir un chéquier. Ni avorter.
Et je ne sais pas dans quelle mesure vous pourrez entendre que les hommes
étaient aussi prisonniers que vous de constructions sociales devenues archaïques.
Il est aisé de penser que les hommes étaient les principaux bénéficiaires
de la société patriarcale, fondée sur une idée précise de la famille et de la filiation,
qui leur imposait des responsabilités dont ils se seraient pourtant souvent passés,
lorsqu'on ne leur demandait pas plus leur avis quand il s'agissait de patrimoine,
d'héritages ou de mariages arrangés, comme à la reconnaissance d'une paternité.
Je veux dire que vous n'avez pas idée, les filles, et les hommes sans doute encore moins,
du bénéfice que fut pour eux l'émancipation des femmes des Années 60 et 70.
La révolution eut lieu il y a à peine un demi-siècle, et il faudra sans doute un peu de recul
pour en prendre la mesure, lorsque bien des choses restent à ajuster ou à conquérir.
Je veux dire qu'il n'y a aucun doute sur le fait que la cause féministe, précisément,
dépasse largement la seule condition de la femme, puisqu'il s'agit d'organisation
de la société entière, de la famille, des entreprises, qui concernent les hommes aussi.
Et que cette organisation n'est pas tournée contre eux, cherchant à faire l'égalité
en castrant ces messieurs, en remplaçant une domination par une autre,
mais en réparant des injustices qui n'étaient pas faites qu'aux femmes.
Concernant la contraception et l'avortement, nous comprenons aisément que le progrès
valait autant pour les femmes que pour les hommes, et, j'allais dire, pour les enfants aussi.
Imaginez la chance de ces générations qui s'unissaient par affinité plutôt que par intérêt.
Qui pouvaient aimer librement, sans le poids d'un acte irréversible qui pouvait les condamner.
Cet exemple devrait suffire à ma démonstration. Les hommes, aussi, ont bénéficié,
largement, des évolutions arrachées par les combats féministes du XXème siècle.
Un autre argument, que j'ai utilisé déjà, prouve que le féminisme
n'a jamais été la figure de proue de la guerre des sexes.
Celui selon lequel l'éducation intime a toujours été faite par les mères.
On peut le déplorer ou s'en réjouir, les mères ont toujours eu, au fil des siècles,
le pouvoir d'attribuer ou transmettre à leurs enfants les codes du masculin et du féminin.
Elles furent au moins coresponsables, de ce point de vue, du maintien d'une société machiste,
en perpétuant dans les foyers les spécificités sociales et culturelles du genre.
Les pères, quand ils étaient là, avaient aussi bien sûr leur part de responsabilité,
incarnant, consciemment ou pas, un modèle masculin avec lequel il restait à se construire,
mais il faut comprendre que la société patriarcale ne fut pas l'invention des seuls hommes.
Les femmes ont participé à la reproduction du schéma, à la transmission de valeurs familiales,
acceptant des comportements supposés masculins aux garçons qu'elles refusaient aux filles,
encourageant des comportements prétendus féminins chez les filles,
qu'il était insupportable de voir se développer chez leurs garçons.
Et vous voyez ici en quoi cette affaire n'est pas celle d'une guerre des sexes.
Sans doute comprendrez-vous ici qu'il n'y a pas eu de complots masculins contre vous,
lorsque les deux sexes ont ensemble participé à une différenciation des genres,
basée sans doute en partie sur des réalités anatomiques et biologiques,
mais essentiellement sur la transmission d'une organisation sociale, et d'abord familiale,
créée autour de l'idée matérielle de propriété privée, et donc de patrimoine.
Au recul en Occident de la religion, qui était l'un des principaux outils de transmission
de cet ordre des choses, avec ses leviers pervers qui agissaient par culpabilisation des individus,
qu'ils soient mâles ou femelles, puisque les deux avaient toutes les raisons de demander pardon,
les uns d'avoir une bite, les autres d'avoir une chatte, puisque le sexe était le mal absolu,
les sociétés devenues agnostiques, laïques, quand elles ne furent pas anticléricales,
purent finalement s'affranchir de pressions psychologiques dont nous avons des séquelles.
Personne ne devrait avoir à s'excuser d'être une femme.
Comme personne ne devrait avoir à s'excuser d'être un homme.
Et pourtant, notre société actuelle, reproduit encore par atavisme,
des sentiments de culpabilité qui sont un héritage culturel historique.
On lit partout, et dans les magazines féminins en particulier,
combien il est difficile d'être une femme, dans les Années 80, ou les Années 90...
enfin, dans les Années 2000... et puis, pardon, dans les Années 2010 aussi.
Dans toutes ces années qui ont suivi Mai 68 et la révolution sexuelle en somme.
Imaginez-vous. La galère en effet. D'être à la fois mère, épouse et femme active.
Mais quelle est cette société qui continue à vous mettre la pression pour être les trois à la fois ?
Cette synthèse perverse de la culpabilisation de l'ancien régime et de la société moderne ?
Brûlez vos magazines féminins qui sont des outils de propagande du grand capital.
Qui a remplacé l'Eglise catholique pour vous culpabiliser et vous rappeler dès que possible
combien vous êtes nulles, quand vous n'êtes pas fichues de tout assumer,
au lit, au foyer, au travail, avec l'aisance et la décontraction d'une Rachida Dati,
capable de reprendre son job au ministère le lendemain de son accouchement.
Je viens ici vous le dire tranquillement. Personne ne décide à votre place.
Personne, en 2010, ne peut vous obliger à être parfaite sur tous les fronts. A part vous-mêmes.
Vous avez le droit de chercher votre bonheur par le biais de la maternité et de la famille.
Vous avez le droit de le trouver dans votre vie amoureuse et sexuelle, sans être maman.
Vous avez le droit de tout sacrifier à votre travail et à votre réussite sociale et professionnelle.
Mais qui vous intime de devoir exceller partout ? Qui peut bien vous harceler de la sorte ?
Vos employeurs ? Vos époux ? Vos enfants ? Vos parents ? Vos amis ? Qui d'autre ?
Les publicistes qui vendent des robes et des parfums ? Les comédies romantiques américaines ?
Je serai là pour vous rappeler que vous pouvez être tout à la fois si vous êtes prêtes,
et déterminées, y compris à en payer le prix, qui n'est pas un prix réservé aux femmes
mais à de telles exigences, puisqu'il est humainement difficile d'être excellent partout.
Je serai là pour vous rappeler que vous pouvez être rien de tout cela, puisque vous avez le choix.
Que vous avez le droit de trouver votre bonheur sans être mère, sans élever d'enfants.
Que vous n'en serez pas moins femmes. Pour autant que ça veuille dire quelque chose.
Vous avez le droit de ne pas être bonnes à l'école et de ne pas faire d'études.
Vous avez le droit de ne pas être coquettes et superficielles, de ne pas prendre de plaisir
à faire du shopping, à aller chez le coiffeur ou chez l'esthéticienne.
Vous êtes libres d'être en couple ou de ne le pas l'être. De vous marier ou non.
Quand vous avez désormais aussi la liberté de vous marier avec un homme ou une femme.
Vous avez tous les choix. Mais les choix imposent tous des sacrifices et des renoncements.
Pour un homme aussi, vouloir tout faire devient compliqué.
Et dans notre société ne valorisant que la performance, on oublie un peu vite
que nous ne sommes pas des robots, des machines, et que nous perdons notre âme
à passer notre temps à vouloir prouver des choses, absolument, à la planète entière.
Bien sûr, il y a des choses à négocier au quotidien avec la personne avec qui vous vivez,
et qui n'est pas forcément un homme, dans la répartition des tâches, savoir qui fait quoi,
quand il y a toujours des compromis à trouver dès que l'on vit avec un autre que soi.
Mais, c'est valable pour les hommes aussi, il faut assumer le choix que l'on a fait
de vivre avec quelqu'un, lorsqu'il devait être manifeste que cela présentait des avantages,
suffisamment pour emporter votre décision, quelles qu'en furent les raisons de l'époque.
A l'inverse, si vivre avec quelqu'un représente trop de concessions, que c'est insupportable,
que cela devient une prison, vous empêche de vous réaliser ailleurs, dans votre travail,
ou dans votre seul besoin d'autonomie et de libertés, vous pouvez vivre seules.
Lorsque la solitude, aussi, a un prix. Différent. Qu'il faudra assumer pareillement.
On peut se réjouir que l'on puisse aujourd'hui se marier seulement par amour,
et pas pour le seul intérêt matériel des familles, comme on peut se réjouir de pouvoir divorcer.
C'est un progrès qui permet de partir dans la vie avec l'idée que plusieurs vies sont possibles.
Qu'il n'y a pas d'erreurs irrévocables, de décisions définitives, quand on peut se rétracter.
La seule chose qui engage deux êtres pour la vie n'est donc pas le mariage mais la parentalité,
lorsque c'est désormais un choix dont les méthodes contraceptives permettent la maîtrise,
et que d'autres moyens de procréer sont devenus possibles aux progrès scientifiques,
permettant aux couples stériles ou homosexuels d'avoir aussi des enfants.
Quelles que soient les facilités offertes, morales ou techniques, par l'évolution de la société,
une chose ne change pas en revanche, c'est le tandem liberté/responsabilité, mécanique,
qui veut qu'à la décision que l'on prend on choisit une chose en en sacrifiant d'autres.
Et nous devons en conscience, selon nos critères du moment, assumer ce rapport.
Parce qu'une femme a les moyens naturels d'être enceinte, de porter un enfant,
l'égalité homme-femme ne se fera sans doute que quand les hommes auront cette aptitude.
Quand les femmes ont les moyens en revanche de vivre toutes les expériences
permises ou accessibles aux hommes.
Les hommes n'ont pas ce choix de pouvoir porter un enfant et de le mettre au monde.
Ce n'est pas une revendication, mais un moyen d'expliquer que tout est possible aux femmes
quand tout ne l'est pas pour les mâles, dans la palette des choix disponibles pour une vie.
Affranchissez-vous d'abord de vous-mêmes,
quand il s'agit souvent de s'affranchir de son éducation,
et de cet éternel sentiment de culpabilité qui fait tant de dégâts.
Ce fut une arme utilisée par l'Eglise sans doute comme par la société de consommation.
Quand on voit bien au quotidien que c'est l'arme la plus largement partagée, autour de nous,
le chantage affectif qu'un enfant est capable de manier très tôt dans son développement,
quand il voit les résultats positifs qu'il obtient auprès de ses parents, qui,
pour se donner bonne conscience, encouragent un rapport de force et l'impriment pour la vie,
les manœuvres de manipulateurs dans les relations amoureuses, qui s'appuient sur ces failles,
aussi vrai que l'on s'en sert partout dans le milieu du travail pour asseoir une domination.
Etre une bonne épouse ? Une bonne maîtresse ? Une bonne mère ? Et une femme active ?
Qui peut rêver d'être ce super héros déshumanisé proche des délires nazis du surhomme ?
Fût-il une surfemme. Quand il y a ici quelque chose de suspect à exiger autant de vous.
C'est une nouvelle forme d'asservissement que je dénonce ici, aussi séduisante soit-elle.
Quand vous pouvez être heureuses sans n'être rien de tout cela.
Je n'essaie pas de vous culpabiliser à mon tour en vous disant que vous acceptez,
consciemment ou non, d'être prises dans l'étau de toutes ces pressions sociales si fortes,
sous-entendant que vous n'avez pas la force morale de résister à votre environnement,
je désamorce la pression au contraire en expliquant que vous avez le pouvoir.
Pas le pouvoir dans le sens du pouvoir sur les autres ou sur la société.
Que vous pouvez avoir aussi si c'est celui-ci qui motive votre ambition en ce monde.
Je parle du vrai pouvoir qui est celui que l'on a sur soi-même. Et sur sa propre vie.
Je théorise depuis quelques temps déjà que nous ne faisons pas ce que nous pouvons,
mais encore et toujours ce que nous voulons, inconsciemment parfois, sans doute,
ce qui est valable pour les deux sexes, quand je ne considère que les individus.
Vous pouvez décider de mettre la barre très haut. D'essayer de tout gérer.
Quand personne, pas même vos enfants, au fond, ne vous le demande véritablement.
Vous avez le droit avec vous. Le droit de choisir l'ordre des priorités.
D'autant plus dans un pays comme le nôtre, qui se donne du mal et les moyens,
même si encore insuffisants, pour que les femmes puissent à la fois être mères et travailler,
en veillant à organiser au mieux toutes les solutions disponibles à la garde des enfants.
Puisqu'il y a tout de même, dans l'environnement hostile, quelques aides possibles.
Et que nous en dégagerons d'autres, à l'avenir, tant que nous serons animés,
tous ensemble, par ce désir d'être heureux en n'étant que nous-mêmes.
Novembre 2013 à Perpignan
/image%2F2475272%2F20171206%2Fob_84f68f_philippe-latger.jpg)