Un tel bonheur possible
C'était bien.
J'ai aimé faire ça.
Sous le duvet orange. Dans la lumière orange.
Dans mon lit-bureau. Ecrire tous les jours.
Attendre que le silence se fasse.
Dans mon appartement. Dans l'immeuble. Dans la ville.
Remplir des mugs de café et délier mes doigts.
Quand je n'avais pas à me forcer pour trouver l'inspiration.
Shooté à l'ocytocine. L'amour était une drogue. Et j'ai pu délirer.
J'attendais la nuit. Qui est mon moment à moi.
Une fois les écrans et les téléphones éteints. Les réseaux sociaux.
Les télévisions. Les textos. Et qu'enfin tout le monde dormait.
A ma façade, dans la ruelle, il restait une lumière allumée.
Au premier étage. Dans mes fenêtres aux volets que je ne fermais jamais.
Tout le monde avait fini par s'endormir et je prenais le relais.
Je pouvais délirer. M'abandonner à un sentiment amoureux délirant.
Rejouer cent fois la scène du coup de foudre de la place Molière.
Avec un émerveillement intact. Et la même émotion. De tout mon être.
Mêler à la lumière orange la lumière noire d'un regard magnétique qui me fascinait.
La candeur désarmante de ces yeux que je gardais imprimée une semaine durant.
J'y croyais de toute mon âme. J'y croyais pour deux. J'y croyais pour mille.
J'y croyais si bien que cela a existé. Que cela était réel. Et c'était fantastique.
Quand la nuit prenait enfin le pouvoir, la solitude était légère. Et si douce.
Il y eut bien des orages bien sûr. Des tempêtes wagnériennes dont j'aimais les timbales.
Ces déchirements outrés aux moindres déconvenues, aux moindres malentendus.
Qui rendaient les retrouvailles plus lumineuses encore, plus inespérées, plus intenses.
Quand nous avions fini par nous convaincre que nous avions bien failli nous perdre.
Evidemment, il n'y aurait pas eu de passion amoureuse, digne de ce nom,
si nous n'avions pas joué à nous faire peur.
Mais ces violences rendaient le calme plus beau quand il revenait.
Quand chaque crise n'était qu'un cap à franchir, une étape à dépasser,
qui mettait notre amour à l'épreuve, et nous avancions un peu plus davantage, victorieux.
Et c'est sur un duvet de lauriers, délicieux, que je pouvais prendre Ordi VI sur mes cuisses.
Assis dans mon arbre et sa lumière orange. Dans la ruelle au pied de la cathédrale.
A savourer la victoire de nos cœurs à la fois impétueux et volontaires.
La fougue ne tolère aucune routine. Et nous n'avions pas le loisir de nous y noyer.
C'était ombrageux, tumultueux, et plus vaste que le vaste monde, même dans l'espace réduit
d'un studio minuscule dissimulé dans l'anarchie d'une ville médiévale où je repoussais les murs.
J'ai peut-être tout inventé. Tu me diras... si tu veux jouer encore... Moi, je veux bien continuer.
J'aimais ça. Toute la journée, je n'attendais que ça. La nuit. La nuit pour écrire. Pour t'écrire.
Qu'elle tombe enfin. Qu'elle tourne une page que je puisse m'installer.
Je me préparais comme avant ta venue. Avec le trac au ventre.
Avec l'excitation que l'on a avant un rendez-vous.
Il y avait des rituels. De tabac. De café. Et j'ai adoré ça.
La rue finissait par se taire. Le monde par s'endormir. Et je commençais ma journée.
Les affaires courantes avaient été expédiées et je me retroussais les manches.
" A nous deux !..."
Je ne changerai jamais.
Personne ne m'imposera le déjeuner du dimanche avec la belle-famille.
Vous me comprenez... Ce n'est pas que je méprise la vie des banlieues pavillonnaires.
Et je respecte les familles qui doivent trouver un moment pour faire les courses de la semaine.
Mais ce n'est pas ma vie. Que je considère trop courte. Ce n'est pas un jugement de valeur.
C'est un choix de vie. Que j'assume. Et j'en assume le prix. Qui est la solitude. Entre autres.
Je ne veux pas passer mon temps dans les rayons de boucherie et faire la queue à la caisse.
Et je veux dans mon lit quelqu'un à qui faire l'amour, à qui faire la cour,
ou personne si c'est pour faire le point sur la liste des choses qu'il faudra faire le lendemain.
" Tu as rappelé Fourcade ?... C'est toi qui vas chercher la voiture chez Martinez ? Elle est prête.
Ce serait bien que tu récupères les enfants à l'école. On va dîner chez les Barande lundi. "
Je n'ai besoin de personne pour s'occuper de mon linge, de ma maison ni de ma carrière.
Quand je ne prétends pas aimer une assistante, une collaboratrice ou une femme de ménage.
Je gère mon argent et mon emploi du temps tout seul. Ne veux rien devoir à personne.
" Après tout ce que j'ai fait pour toi ?... " Nous y voilà. Le moment où le piège se referme.
Non merci. Misère sexuelle pour misère sexuelle, j'aime autant la liberté de ma solitude.
Quand je peux préparer un café à quatre heures du matin au moment de t'écrire.
Sans gêner qui que ce soit dans la pièce à côté, ni manquer à personne à l'heure du réveil.
Et je m'évertue à ne rien construire, avec méthode, avec personne, pour être sûr
que rien ne puisse s'écrouler nulle part, laissant en plus des êtres avec leurs désillusions
au milieu des décombres, à l'heure de l'amertume et des règlements de comptes.
Non merci. Ce n'est pas que mon temps vaille mieux que celui des autres.
C'est que, égoïstement d'abord, j'aime autant m'économiser ces situations désagréables.
C'est que, de façon altruiste ensuite, j'aime autant épargner ces dégâts aux gens que j'aime.
Le meilleur moyen d'éviter un divorce est de ne pas se marier.
Le meilleur moyen de ne pas décevoir est de ne pas tromper.
Et l'estime que je porte aux gens que j'aime est au moins aussi énorme que mon orgueil.
Quand je n'ai envie de trahir ni l'une, ni l'autre.
C'était bien.
J'ai aimé disparaître. Me retirer de la circulation.
J'ai aimé renoncer à des gloires factices qui n'assurent que le ressentiment.
Me soustraire aux ambitions ridicules à l'échelle de la nuit et de nos vies furtives.
Découvrir que je pouvais être moi-même en cessant d'attendre de le devenir.
En cessant de penser que je le deviendrai dans le regard des autres en imposant mon nom.
A trop chercher à exister, on en oublie de vivre. Et j'ai pu retrouver le bon ordre des choses.
Mettre en perspective ce qui compte à mes yeux et ce qui me tuait.
Je suis revenu à ce que j'étais. A ce que je suis. Et je fais ce pour quoi je suis fait.
Je me fous de briller. Des compliments. Des hommages et des applaudissements.
Cela m'étonne quand ça vient, en plus de m'agacer. Et ça ne me manque pas le reste du temps.
Je suis narcissique, heureusement pour moi. D'autant plus quand je dois bien vivre avec moi.
Et que cela devrait durer si tout va bien jusqu'à ma mort. Je n'ai pas trop le choix.
Et je le suis trop sans doute pour m'humilier à aller chercher l'admiration du plus grand nombre.
A courir après la foule et la lumière et les caméras et les médailles et les louanges.
Quand j'envisage bien la dépression qui suit lorsque le rideau tombe et que le public s'en va.
Je n'écris pas pour qu'on m'aime. Lorsque je suis aimé et que je m'aime moi-même.
Et que ces amours suffisent à me tenir debout et à tracer ma route.
Des amours que je protège, désormais, en n'allant plus me griller les ailes
sur la première ampoule, sur ces lumières artificielles qui ne tiennent pas leurs promesses.
Je n'ai rien à prouver à personne. Je fais ce que j'ai à faire. Et je n'aime que ça.
C'était un rendez-vous. Avec ma table de travail. Planqué dans mon platane.
Avec la fièvre que l'on a à accomplir quelque chose. Plus à réaliser qu'à se réaliser.
A construire autre chose qu'un statut social et qu'un niveau de vie, mais la vie elle-même.
Je construisais ma vie, chaque nuit un peu plus. Avec une liberté sans bornes.
Quand j'étais libre de t'aimer sans que ça ne t'embarrasse. A distance. Sans ne rien déranger.
Puisque je n'ai jamais voulu t'avoir, encore moins te posséder ni que tu m'appartiennes.
Quand c'était la façon la plus sûre de ne pas te trahir ni de te décevoir.
De ne te détourner d'aucune de ces choses qui comptent tant pour toi.
C'était bien.
On me foutait la paix. Je n'emmerdais personne.
Je m'occupais des gens que j'aime. Des parents. Des enfants.
Et à la nuit tombée, j'avais tout mon espace pour m'occuper de nous.
Je revenais à moi et mon nombril immense où je fais ce qu'il me plaît n'en déplaise à certains.
Quand je n'impose rien. Que je reste à ma place. Me contente de peu tout en obtenant tout.
Puisqu'il n'y a pas de limites à transformer les choses qui ne demandent que ça.
Que je le fais toujours avec autant de mots parfois un peu étroits pour ce que je veux mettre.
Il fallait les triturer, nuit après nuit, pour m'approcher davantage de ce que je ressentais.
Devenir plus précis. Te donner l'ampleur exacte de ce qui me traversait. Ce sans trop t'effrayer.
Quand bien sûr ce business solitaire ne t'engageait en rien.
D'ailleurs, que tu me lises ou non n'avait pas d'importance.
Ce qui était vital était que ce soit dit. Et écrit quelque part.
Sur ce web magnifique qui n'est pas la parole, qui n'est pas le papier,
mais un lieu entre deux, qui n'est pas matériel, qui n'est pas virtuel,
mais un moyen de graver dans le marbre le plus léger du monde
ce que j'étais au juste au moment de l'écrire.
Les paroles peuvent s'envoler, il y a un endroit où la place Molière est immortalisée.
Où les regards sur l'oreiller ne disparaîtront plus. Où ils me regarderont encore.
Longtemps après mon dernier souffle. Je serai mort. Décomposé. Redevenu poussière.
Que j'aurai encore 37 ans en bas d'un escalier et le long de remparts, sous la lune,
et chercherai encore dans tes yeux le comment d'un miracle que j'ai voulu possible.
Quand nous ne nous aimerons plus, il restera un lieu où nous nous aimerons encore.
Même s'ils ne sont pas lus, ces textes sont écrits. Les instants sauvegardés.
Et je m'appliquais chaque nuit à tout mettre à l'abri de ce que je vivais.
Et c'était merveilleux. De me moquer du temps. De me moquer du monde.
De pouvoir être heureux sans attendre de l'être.
A écrire notre histoire que je voulais parfaite.
J'ai aimé ça.
Faire de cette période la plus belle de ma vie.
L'insouciance retrouvée, mais sans l'inexpérience.
Comme une enfance en mieux. Puisqu'il y avait la route qu'il fallait parcourir
pour nous y retrouver. Et des choses d'adulte que je n'échangerais pas.
C'était un paradis fabriqué sur mesure, dans toute sa démesure et son infinité.
Quand nos failles humaines nous épargnaient l'ennui et la monotonie.
J'aimais revenir au bureau préciser, touche par touche, l'envergure de la vague.
Qui se déroulait, parcourait l'océan, s'enroulait sur elle-même sans jamais s'échouer.
Les journées ont filé à ma lumière orange et au cœur de ces nuits.
Que j'attendais toujours pour me livrer enfin à cette opération,
impudique et secrète, de ne rien dire de nous mais de tout déballer.
Tu me diras... veux-tu jouer encore... s'il est temps d'arrêter.
Je peux écrire maintenant que ce fut magnifique d'être aussi aveuglé, amoureux,
étourdi, malmené, retourné, ébloui, et vivant, à ces nuits de délire à te faire à mon goût.
Entre la part rêvée et celle bien réelle. Entre ce que je savais et ce que je fantasmais.
M'étonnant que tout puisse coïncider dans tes yeux lorsqu'ils me revenaient.
L'avenir qu'on n'a pas, je l'ai imaginé. Sans chercher à y croire.
Puisqu'il n'y a pas grand-chose d'autre que le présent.
Que je retiens ici en écrivant ce texte. Qui comme tout le reste viendra à m'échapper.
J'ai aimé Perpignan. J'ai aimé ton sourire. Et aimé ces années.
Où j'ai pu découvrir un tel bonheur possible.
Philippe LATGER
Février 2013 à Perpignan
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