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Going up

Publié le

Je ne m'arracherai pas un bras. Ni un œil. Ni le cœur.
Ne me mutilerai pas pour le plaisir de pleurer sur moi-même.
Je suis trop vieux pour ça. Pour ce masochisme prétendu romantique.
Lorsqu'aux cheveux gris, le temps vient à manquer. Peu à peu.

La fin du monde comme impression de prendre part à un évènement, une intensité,
avec la fièvre de l'adrénaline, et cette sensation de vivre à la seule exposition au danger.
La fin du monde ou la révolution. Une séparation. Comme explosion. Spectaculaire.
Qui donne du relief à nos vies ordinaires. Pourquoi donc ? Quand nos vies sont si belles.
Même sans histoires. Même ordinaires. Qu'elles n'ont rien de commun.
Quels que soient leurs méandres ou leurs destinations.
Il n'y a pas d'électrocardiogrammes plats. Quand on aime. Comme je t'aime. Toi.
Mon besoin de rock & roll largement satisfait. Au tango des amours électriques.
Je ne m'arracherai pas les cheveux. Ni le cœur. Ni les yeux.
Pour le plaisir de souffrir. De hurler sous la lune. Et de me flageller.
Quand je n'aime que le souffle de deux corps étendus venus se retrouver.
Aux mains qui s'éparpillent, dans le dos de l'autre, sur le corps de l'autre,
s'enfoncent dans les chevelures, et pressent contre nous la chaleur du vivant.
La raison impuissante à décliner ses lois, ses raisons théoriques,
ses arguments stériles, son bréviaire d'ordonnances toutes inopportunes,
ses sophismes, ses calculs erronés, ses pistes inadéquates,
quand mon corps mieux que moi sait ce que je désire.
Ce à quoi il aspire. Ce dont il a besoin.
Et je suis bien ce corps que tu viens caresser.
Embrasser violemment, goulûment, de près comme de loin.
J'ai besoin de ces pleins et de ces déliés qui ne doivent cesser.

C'est le cas de nos couples homos qui veulent le mariage.
Le paradoxe pointé, et les contradictions. Largement partagées.
Que nous partageons tous. La même ambivalence.
Quand nous voulons aussi fort, tous, qui que nous soyons,
être comme tout le monde, et puis ne l'être pas.
On peut être indulgent à ce qui n'est pas si difficile à suivre.
Quand nous sommes tous prêts à revendiquer, avec un peu d'orgueil,
comme en s'en excusant, que nous ne sommes pas comme tout le monde.
Et qu'en d'autres situations, aussi vrai que nous tenons à nos différences,

à notre singularité, nous tenons à être comme tout le monde, et tous assimilés.
Comme moi et ces couples, on peut bien accepter ces deux forces contraires.
Qui sont définition de ce qui est humain. L'individu et l'espèce.
Quand on ne connaît jamais les frontières mouvantes entre les deux notions.
Jusqu'où nous sommes nous, et partie d'une sphère.
Je suis exceptionnel. Comme chacun de nous. Mais fais partie d'un groupe.
Et l'identité, bien sûr, se trouve dans les nuances du positionnement.
Mon orgueil à ne pas vouloir me noyer ni me perdre dans la première bulle,

la première cellule où l'on est plus qu'un seul pour être déjà deux,
cette réticence à être en couple comme si l'on pouvait s'y fondre tout à fait,
sont bien sûr balancés par un désir de l'être et de m'y abandonner.
Je veux être différent. Je veux être comme tout le monde.
En refusant le couple, je ne saurai cacher que l'idée me séduit.
Le tango est connu. Nous l'avons tous dansé.

Le bonheur en amour n'est pas conventionnel.
Et cultiver l'ego, son droit, sa différence, ne mérite certes pas de faire des sacrifices.
Je ne serai pas moi en n'étant que moi-même. Ne serai pas entier sans la moitié que j'aime.
Que j'épouse en secret, la nuit comme au grand jour. Qui est mon étrangeté.
Ma spécificité. Ce qui fait de moi un homme. Un semblable mais unique.
Qui peut bien s'essouffler, se perdre dans la panique. Mais retrouve le Nord.
Pour mieux s'en tenir loin. Et rester dans le Sud où mon être ronronne.
N'être pas comme les autres ne justifiera pas que je m'arrache un membre.
Quand je n'ai plus besoin de m'automutiler pour pouvoir exister.

Pas besoin du chaos pour me sentir brûler. Quand je brûle en douceurs.
En chaleurs et en intimités. Aux plages voluptueuses de la sensualité.
J'ai assez fait la guerre. Je peux jouir de la paix.
Des étreintes parfaites. Du repos du guerrier.
J'ai repoussé longtemps tout ce qui m'attirait.
Ce qui me fascinait et me faisait envie.
Je suis sur le palier. Où j'ai repris mon souffle.
Et m'engage avec toi, plus loin, dans l'escalier, pour monter d'un étage.
Aller plus haut. Ensemble. Gagner en altitude. Comme avancer en âge.
Quand j'aurai besoin de mes bras, de mes jambes, de mes yeux, de mon cœur.
Et de toi. Qui es de mes ressources, mes organes vitaux.
Le présent magnifique qu'on perd bien assez tôt.
L'avenir à portée, sans regrets ni rancoeurs.
Le vent puis l'accalmie pour découvrir la suite.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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Mode sans échec

Publié le

Echouer c'est renoncer.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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A la vue de tous

Publié le

L'enfant est myope.
Dans sa doudoune bleue aux manches légèrement trop longues,
un bras en l'air quand sa main est blottie dans celle de sa mère,
il entre dans la boutique. Avec ses yeux bleus sous ses cheveux jaunes.

L'opticienne l'accueille avec un sourire qui cherche à en obtenir un en retour.
L'enfant hésite à le lui offrir, la bouche ouverte, visiblement méfiant.
Certes, le contour des choses n'est peut-être pas parfaitement net.

Mais il avait toujours vu les choses ainsi. Ne voyait pas où était le problème.
La jeune femme était jolie, la peau blanche, maquillée, portait des boucles d'oreilles,

un top avec un col en fausse fourrure où reposaient des cheveux auburn,
son expression et ses gestes étaient agréables, doux et enveloppants.
" Bonjour... " fit-elle en se penchant vers lui.
Il n'était pas sûr que ce mot lui fût destiné. Attendit que ça passe.
Accepta la bise de cette grande fille qui sentait bon.
C'était admis. Le parrain avait considéré que porter des lunettes, c'était cool.
Puisque Harry Potter en portait. Et que cela promettait quelques pouvoirs magiques.
Le pouvoir d'observer de loin le détail des feuilles dans les arbres ou de l'herbe dans le jardin.
On s'installa autour d'un ordinateur où la jeune femme entrait des données.
L'enfant s'est assis. Estimant que jusqu'ici les choses ne se passaient pas si mal.
Une délégation entière l'accompagnait, puisque c'était un évènement pour toute la famille.

Son père, sa grande soeur, tout le monde était venu pour l'assister dans ses décisions.
Et une transformation qui allait marquer autant son apparence que son identité.


Dans un espace au fond de la boutique, il y avait de grands panneaux inclinés
où étaient exposées des dizaines de modèles de formes et de couleurs variées.
La profusion éclaira le visage du môme ébahi comme découvrant le butin des pirates.
Avec cette légère ivresse qui s'impose dans l'abondance et l'embarras du choix.

Le sourire désormais ne se fit pas prier. Au jeu tellement rigolo des essayages.
C'était drôle en effet de pouvoir changer de tête.
Et l'enfant commença à comprendre le lien avec Harry Potter et la magie.
Il était autant de petits garçons différents que de montures sur les panneaux.
La jeune femme lui tendait un miroir pour lui permettre d'apprécier chaque option.
Les montures fines en métal. Celles, plus épaisses, en plastique transparent,
aux couleurs de bonbons qui feraient presque saliver.
Lorsque la grande soeur, comme un ressort, s'écria : "C'est celles-là !"
Toute l'équipe se raidit soudainement et fit silence, le temps de vérifier.
Les deux tons de bleu de la paire de plastique bicolore s'accordaient en effet à ses yeux.
L'enfant força son regard dans le miroir pour tenter de comprendre ce qu'avait vu sa soeur.
La forme vaguement rectangulaire respectait les proportions du visage.
L'ensemble lui donnait un air qui était en effet le sien.
" La personne qui a dessiné ce modèle l'a dessiné pour toi. "
Le parrain, par ces mots, appuyait la réaction spontanée de la grande soeur,
qui fit des émules et l'unanimité, quand l'enfant ne put lutter contre le regard des autres.
Quelle était cette image que l'on se faisait de lui ? Etait-ce vraiment celle qu'il voyait ?
Si ce n'était pas vraiment magique, cela demeurait mystérieux.


Sur la centaine de paires de lunettes, finalement,
il avait trouvé son aiguille dans une botte de foin.
Retourné au bureau de l'opticienne, il se demandait si ce choix était le bon.
Avec un mélange un peu bizarre de doutes et de certitude qu'il ne maîtrisait pas.

Le groupe était convaincu. Cela avait son influence. Mais ne faisait pas tout.
Comment être sûr que ces lunettes étaient définitivement les siennes ?...
Il sentait bien qu'il y avait de la part des adultes, une volonté de boucler la partie.
Une assurance outrée, trop catégorique pour être honnête, mais qu'il décida de suivre.
Pendant que la jeune femme préparait la commande, son père, assis à côté de lui,
voulut voir son fils avec son nouveau visage, comme pour imprimer l'image,
commencer au plus vite à s'y habituer, avec une jubilation manifeste, et même une émotion :
" Voyons mon fils, remets-les pour voir... " Pour voir en effet. C'était la moindre des choses.
Lorsque l'accessoire paraissait davantage affiner une personnalité que corriger la vue.
L'enfant avait relevé cet aspect un peu troublant, et pas seulement parce qu'il était myope,
de ce petit objet qui rendrait moins flou ce qu'il voyait et ce que voyaient les autres.
Son père paraissait tellement fier. Maman ne disait rien, mais n'en pensait pas moins.
Quant à lui, il était d'abord content que tout le monde le soit.
Puisque, même changé, on le reconnaissait, et qu'il semblait merveilleux
de pouvoir être davantage soi-même en étant autre chose.
Il le savait depuis longtemps : c'était un plaisir que de faire plaisir.
Et il accepta sans protester d'être celui que les autres imaginaient de lui.
Puisque ce sont ses proches, à qui il a toujours fait confiance,
et qu'il devait être lui-même, forcément, la synthèse de leurs perceptions.
La convergence de quatre points de vue devait avoir sa raison d'être.
Qu'il estimait dans le miroir avec étonnement.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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Consonne

Publié le

Q.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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La rançon

Publié le

On croyait qu'elle avait du mal à marcher.
Elle n'eut pourtant aucun mal à monter deux étages.
" Où est-ce qu'elle est ?...
- Elle s'est enfermée au grenier.
- Au grenier ?... "
Sur la pelouse, la police hésitait à lancer l'assaut,
lorsqu'elle fut accueillie à coups de chevrotines.
" Le fusil de chasse de grand-père... " expliqua Cyril impressionné.
Grand-mère s'était prise en otage elle-même.
Elle ne se libérerait qu'au versement de 300 euros,
avec lesquels elle avait l'intention de partir sur la côte
pour découvrir la mer qu'elle n'avait jamais vue.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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Free janvier

Publié le

Les Rois réunis au Campo Santo. Procession sous mes fenêtres.
Pour me rappeler l'Epiphanie. Des parents, leurs enfants, suivant le flot.
Puisque la cathédrale donne le ton. Sous l'œil de ma lucarne.
Tu partages ma vie comme d'autres fantômes et bien d'autres absences.
Même avec l'ami fidèle toujours prêt pour trouver une place au soleil.
Imparable où qu'on aille, aux terrasses de café où refaire le monde.
Depardieu et Bardot. Les débats. Qu'est-ce donc que ce contrat de mariage ?...
Article 212 : les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours et assistance.
Nous faisons salon sous les platanes nus. Ignorant tout du froid et le mois de janvier.
Il y a des amours qui ne se doivent rien.

120 000 habitants. C'est plus que Tuvalu et Nauru réunis.
Et bien assez pour s'y perdre. Un atoll de lumière au pied des Pyrénées.
Où la neige se contente de briller sans se faire oppressante. A distance.
Posée sur des sommets pour garnir l'horizon. Indiquer la saison.
Le carillon pour l'heure. Des gens à saluer. Et des sourires à rendre.
Je ne suis jamais seul pour être accompagné.
Nul besoin d'un contrat pour savoir qui je porte, ni avec qui je suis.
Il y a bébé Ferdinand qui dort dans sa poussette. Je parle avec maman.
Reconnais des voisins et des têtes connues. Dans ce bon gros village.
Où je peux être mal. Où je peux être bien.
Où il y a des amours qui ne se doivent rien.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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Le chat est en ville

Publié le

Perpignan, comme tant d'autres, comme tant de choses,
tu n'es jamais si belle que lorsque tu n'es qu'à moi.
J'allais avoir ma revanche. Ma revanche sur la nuit dernière.
Je ne pouvais pas laisser gagner les forces du mal. Et mon happy end alors ?...
Je me suis préparé. Commando. Les lacets bien serrés de nouvelles chaussures.
La ceinture. Les cartouches. Cinq heures du matin. Batman est de sortie.
Première étape, j'ouvre grand les fenêtres et les volets. Et je suis désarmé.
Désarmé par la chaleur de l'air. Qui ferait presque flipper. Quel jour sommes-nous ?
Le 7 janvier. Très bien. Et je n'aurai pas besoin de la veste. Je serai plus léger.
J'en connais un qui viendra faire le malin pour rien. Le Malin en personne.
Batman ou Catman. Peu importe. Va le prendre de vitesse.
La nuit est avec moi. Comme à la belle époque.
Je laisse les fenêtres grandes ouvertes sur la cathédrale.
M'arrête un instant avec un sourire en reconnaissant un aspect de bon augure.
Celui de l'été. Feuillage de platane en moins. Certes. Mais le même décor d'Opéra.
Je ferme à clé. Je descends l'escalier. Déterminé comme jamais à emporter le morceau.

Alors, que ce soit clair entre nous. Batman, c'est moi. Le diable, c'est l'autre.
Et comme on dit chez nous, à malin, malin et demi.
St-Jean me félicite de mon initiative. A peine le pied posé dehors.
Il est cinq heures du matin. J'ai la ville pour moi. Il n'y a pas un chat.
Ou un seul qui se prend pour l'homme chauve-souris et embrasse le ciel.
Je dois me pincer. Pinch me I'm dreaming. Même la brise est chaude.
Je m'engage dans la rue comme sortant d'un rendez-vous amoureux.
A hauteur du restaurant, je me retourne une fois sur mes fenêtres ouvertes.
Je n'y suis pas pour m'accompagner. Mais quelqu'un d'autre est présent.
Une nuit sans lune n'est pas une nuit. Et c'est un superbe croissant.
Un croissant qui a glissé vers le bas. Un bon 25, moins 5, à l'horloge céleste.
C'est splendide. La tiédeur m'enveloppe sous une voûte parfaite. Et je vis.
Je me retourne une dernière fois sur ma façade austère, comme d'autres auraient fait,
avant de m'engouffrer dans la rue du Castillet, où je ne croiserai personne.
Il est trop tôt pour les premiers autobus sur le boulevard. Trop tôt pour les éboueurs.
Et je ne risque pas non plus de croiser des noctambules bourrés en un jour de rentrée.
Pas un bruit de circulation. Un silence magnifique. Seul le bruit de mes pas.
Jusqu'à la porte de ma ville débarrassée de ses lumières froides de Noël.
Ravi de cette décision. Qu'il suffisait de prendre. Ma liberté, hein ?... la voilà !
Quand d'autres dorment, je prends mon chemin de ronde au milieu des étoiles.
Je rentre dans la cité médiévale et reviens vers la Loge, vais marcher plus loin,
jusqu'à la place de la République merveilleusement déserte. Parfaitement vide.
Et c'est comme être le premier homme à fouler une terre vierge.
Je suis libre d'être là. A cette heure. Je fais ce que j'ai envie de faire.
Redécouvre Perpignan. Qui n'a jamais été si belle qu'à l'instant où je suis.

Rue de l'Ange, j'avance. Les ailes déployées.
Des pigeons chauds comme la braise cherchent à s'envoyer en l'air.
Pour ces messieurs, ici aussi, c'est pas gagné. Il semble que ça se mérite.
Rue de la Cloche d'or. Rue Mailly. Et je commence à sentir des présences humaines.
Derrière des rideaux encore baissés, y compris quai Vauban, il y a de la lumière,
et une délicieuse odeur de brioche et de croissants tout chauds qui ouvre l'appétit.
Au loin, j'aperçois le gyrophare orange d'une balayeuse. C'est l'heure qui avance.
Le ballet du grand nettoyage peut commencer. C'est la voirie d'abord.
Des hommes avec des dossards de la ville et leurs bandes phosphorescentes.
De ce peuple de l'ombre que je n'avais plus côtoyé depuis les sorties de boîtes.
Perpignan est sublime. Je peux la partager. Avec ceux qui prennent soin d'elle.
Au boulevard Clémenceau, je reviens sur mes pas. Je vais place Arago.
Recompter les palmiers quand la lune a bougé. Il doit être six heures.
Je suis libre en effet de ne pas être au lit. Et de ne pas dormir.
C'était aussi simple que ça. La nuit est douce. Elle m'appartient.
Et Satan peut m'attendre dans ma chambre. Qu'il prépare le café ! Il se rendra utile.
Quand j'ai encore deux heures avant le lever du jour qui viendra souffler les bougies.
Chasser la magie et instaurer la norme. Avec ses autobus et ses obligations.
Je flotte comme une ombre dans mon petit dédale. Caresse les vieilles pierres.
M'approprie tous les lieux. Sans pisser comme un chien pour faire mon territoire.
Un fracas commence à naître ici et là. C'est le bataillon du ramassage des ordures.
Cette armée d'éboueurs qui a toute mon estime. Qui peut prendre une pause au comptoir.
A la Rotonde ouverte. Le petit noir sur le zinc. Et le tabac ouvert. A côté de la FNAC.

Cette fois, ça s'habille, ça s'habite, ça s'anime.
La nuit n'est pas terminée, mais la journée commence.
Et je suis libre de filer comme un loup, quand je ne manque à l'appel de personne.
C'est ma ville peut être, et la lune, et cet air délicieux, qui gonflent l'enthousiasme.
Lorsque même la brise qui agite le drapeau sang et or au coin du Castillet
ne me fait frissonner, température ambiante, la douceur indécente.
Optimiser mes heures. C'est ce qu'il fallait faire. Ce que je fais enfin.
Plutôt que de lutter contre toutes les angoisses et prier le sommeil.
La salle du Café de la Poste allumée. Une femme de ménage passe la serpillière.
Un point chaud a disposé toute sa viennoiserie. Quand certains camions livrent.
Il y a des palettes déchargées au coin d'une alimentation. Entre autres activités.
Le chat qui se prenait pour une chauve-souris se réconcilie avec les hommes.
Témoin de ce qu'il n'aurait jamais vu en se complaisant encore à se tordre de douleurs
dans un lit déserté de toute chaleur humaine.
La chaleur était là. Au pied de son immeuble.
A ce monde qui s'éveille. Et grouille autour de lui.
Les guirlandes de Noël qui subsistent, désormais, ne brillent plus que pour moi.
Les premiers bus vrombissent bien vides, avec trois passagers, sur les grandes artères.
La rentrée approche. Avec l'aube qui suivra. Un peu avant huit heures.
Et je n'aurai plus qu'à remonter chez moi, voir si le café est prêt.

Mes fenêtres sont ouvertes. La lumière orange sur St-Jean.
Et la lueur un peu grise, plus bleutée, qui vient m'indiquer l'Est.
Qui ronge la façade, lentement, du Presbytère inquiet.
Moi, je ne le suis pas. Quand j'ai ma liberté.
Celle de rendre ma ville aux vivants. C'est bon. Je vous la laisse.
Je n'irai pas dormir. Quand les premières cloches se mettent à sonner.
Le ciel vire à vue d'œil. C'était donc ça, l'aurore.
Dont je peux profiter sans cerveau embrumé et paupières collées.
C'est encore autre chose. Puisque tout a changé. Et c'est tout aussi beau.
Le chat est à sa place. Il passe le relais. Ravi de la charnière.
Du monde qui bascule dans la réalité.
Fuck le diable écrivais-je ? Eh bien voilà qui est fait.
Il peut venir la nuit prochaine.
Je dormirai.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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Fuck le diable

Publié le

Une nuit devant l'écran. Une messagerie vide.
A me retourner dans mon lit. A chaque heure qui tombe.
J'essaie de me distraire. J'essaie de faire diversion.
Puisque je n'ai pas pour cela des enfants à gérer, à faire manger et à mettre au lit.
Il faut bien que je trouve quelque chose pour ne pas devenir dingue.
Comme un lion en cage. Je sens un étau se refermer sur moi.
Il faut que je fasse quelque chose. C'est comme pour la cigarette.
On se lève. On marche. On va boire un verre d'eau. On fait des pompes.
On change de pièce. On reporte le besoin à plus tard. On le déplace.
J'ai déjà fait une série de pompes. J'ai déjà bu des verres d'eau.
J'ouvre et sors fumer une cigarette. Sur le balcon. Sur la rue noire.
C'est bien ! Ils ont viré la patinoire, les pingouins et le marché de Noël.
L'émission de Ruquier a repris. Cali présente son nouvel album. Parfait.
On va pouvoir retrouver un rythme de croisière. Bientôt la rentrée.
Trois heures du matin. Il n'est pas encore l'heure de s'inquiéter pour son sommeil.
C'est bien ! Le relevé de la SACEM fut une excellente surprise.
Des coups de téléphone m'ont appris que je n'étais pas professionnellement mort.
Cela sera complémentaire avec les projets que j'ai. Et auxquels je m'accroche.
Il y a des cigarettes qui font du bien. J'observe la place vide. Sans trembler.
Et je dois pouvoir me mettre en conditions pour dormir. Tout va bien.
Ordi VI sur mes cuisses, avec moi dans le lit. J'éteins la télévision qui m'agace.

Comment ça ? Un samedi soir pourri ? Qui a dit VDM ? Je juge la vôtre moi ?
Bon, très bien, même si je passe mon temps à m'en défendre, cela a bien dû arriver.
Sorry about that. Je me retrousse les manches. Oui. Même torse-nu.
Car, voilà autre chose que j'ai relevé de positif à la fenêtre. Il fait doux.
Je suis dans le Sud. Et l'hiver est particulièrement clément cette année.
Donc, voilà ce que je vais faire. Voilà pourquoi je me retrousse les manches.
La messagerie est vide ? No panic. J'ai un texte à écrire. C'est le moment.
Ce sera toujours mieux que de chercher un sommeil qui se refuse à moi.
Inutile de perdre son temps. Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas.
Alors voilà. Je vais écrire.

Ici, certes, le terrain est miné. Attention à ce que je fais tout de même.
Je me suis rendu compte que j'étais lu. Y compris par des personnes concernées.
Je dois oublier l'heure et la messagerie. Je dois écrire quelque chose.
D'une certaine manière, c'est mon job. Alors au travail.
Je ne vais pas prendre de risques. Je vais parler du passé. Voilà. Le passé.
C'est une façon d'expliquer le présent. Tout en mettant une distance salutaire.
Une pierre deux coups. Ecrire sur ce qui m'arrive maintenant est trop dangereux.
Sans parler du fait que je vais finir par passer pour un bipolaire. Que je suis peut-être.
Mais non. Définitivement. Le présent, c'est risqué. L'équilibre est fragile.
Il y a des mots qui pourraient être mal lus, mal perçus, mal compris.
Je ne vais pas ajouter de la confusion à une situation qui n'est déjà pas simple.
Je pourrais être maladroit. Et ce n'est certainement pas le moment de l'être.
Va pour le passé. Je préfère passer pour un vieux qui radote que pour un bipolaire.
Alors, radotons, radotons. Et expliquons par la même occasion ce qui fait ce que je suis.
Puisqu'il y aura toujours un message, même alambiqué, même détourné.
Sur ce que j'ai vécu. Sur ce que je désire. Quitte à m'éclairer moi-même.
L'Australie, oui. Pourquoi pas. C'était la grande époque. Des sommets fantastiques.
Avec cet été 2001 aussi brillant que l'été 2010. Il y a des étés comme ça.
De chaleurs et de coups de foudre. D'émerveillement. D'hallucinations.
Remontons à dix ans. Parlons d'une belle histoire pour mieux parler d'une autre.
Je me masturbe un peu. D'accord. J'ai fait ci, j'ai fait ça. Et j'ai connu machin.
J'ai bien conscience que ça n'intéresse personne. Mais il faut que je le fasse.
Quelle heure est-il ? Je ne regarde pas. Ni l'heure, ni la messagerie.
Je ne suis plus dans cet étau. Je suis à Fonbeauzard.
Et je n'ai plus à me demander ce que j'ai fait de mal.

Quatre heures du matin ? Non... C'est plus que ça.
Peu importe. Samedi soir, que voulez-vous. Je n'ai pas à me lever demain.
Ni pour la messe. Ni pour les enfants que je n'ai pas. Ni pour personne.
Alors d'accord, ce n'est pas mon meilleur texte. Et j'ai un peu chié la fin.
C'est essentiel la fin d'un texte. La dernière phrase. C'est la dernière impression.
Il faut toujours réussir trois choses dans un texte. Le début, le milieu et la fin.
Le début d'abord, puisque c'est l'accroche. La fin surtout, puisque c'est ce qui reste.
Et le milieu pour ne perdre personne entre un bon début et une bonne fin.
Ce texte-là ne restera pas parmi les meilleurs du blog, j'en ai conscience.
Mais il a meublé une heure de ma nuit. M'a emporté ailleurs.
Et je lui dois de ne pas avoir perdu mon temps. J'ai fait quelque chose.
Je peux éteindre ?... Allez. Je le tente. La messagerie est vide, mais j'éteins.
Et je ne me demande pas pourquoi la messagerie est vide. Non. Je ferme les yeux.
Je respire. Je m'écoute respirer. Et... je vais penser à des choses agréables.

Mais je me retiens. Je sens que mon cerveau va tout transformer ensuite.
Au moment de lâcher prise, je me reprends, car j'entrevois ce que mon esprit
va faire des belles images que je me projette, comment il va les détourner, les tordre,

les déformer, les rendre monstrueuses et menaçantes. Hep hep hep. Non. Pas question.
Je ne veux pas faire de cauchemars. Je n'irai pas sur ce terrain. N'ai pas besoin de ça.
J'ai beau passer en revue, l'été, la plage, la mer, ma mère, les moments heureux en famille,
mon amour, mes amours, les amis, tout ce que j'aime, la musique, et même le sexe,
tout est susceptible d'être perverti dans les profondeurs du sommeil.
Ensuite, vous savez la galère que c'est pour en sortir, pour se réveiller.
Ok, si c'est pour cauchemarder, laissons tomber. Je rallume.
Lampe de chevet et cigarette.

Messagerie. Elle est vide. Très bien.
Qu'est-ce qui m'empêche d'écrire " Bisous ", " Bonne nuit ", " Je pense à toi " ?...
Cela ne prend que quelques secondes. Oui. N'est-ce pas ?... Quelques secondes.
Je n'y arrive pas. Qu'est-ce qui a changé ? Qu'est-ce qui s'est passé ?
C'est mon désoeuvrement qui fait loupe. Qui grossit les problèmes.
Bien sûr. Occupons-nous l'esprit. Les mains. Je me masturbe. Sans succès.
La presse. Lire la presse. Le Monde. Le New York Times. Très bien.
Les mots défilent dans mes pupilles sans que je n'arrive à les fixer, à leur donner du sens.
Cinq heures du matin ? Peut-être plus. Il faudrait que je dorme. Il faut dormir.
Si j'ai de la visite, demain, j'aurai les traits reposés. C'est un bon argument, ça.
A cette heure, de toute façon, la messagerie restera vide. N'y pensons plus.
Pensons à demain. Tout à l'heure. J'ai des choses à préparer. Dormons.
Un tour sur Facebook tout de même. Par acquis de conscience.
Et la chape m'enfonce à nouveau le nez dans le matelas.
Je suis écrasé par quelque chose. Dans ces draps que je laverai demain.
Tout à l'heure. A quelle heure ? Et si je mettais le réveil ?
Alors, bon. Je suis parano. C'est un fait. Chiant ? Bon. Va pour chiant.
Je m'honorais d'être conciliant, accommodant, disponible et bon camarade.
Mais, même de loin, même à dose homéopathique, j'aurais réussi ce tour de force
qui consiste à devenir lourd ? Cela défie les lois de la physique. Je m'impressionne.
Contradictoire ensuite. Ah oui, voilà. Contradictoire et paradoxal.
Ainsi, mon discours et mes actes ne seraient pas en cohérence ?
Retourner à Sydney m'a rendu un peu de perspective. J'ai toujours voulu la même chose.
Et si je suis contradictoire, je me trouve une forme obsessionnelle de constance.
J'y réfléchis. Je trouve mon mode de vie tout à fait raccord avec ce que je crois.
On peut ne pas le comprendre, ou faire semblant. Je me trouve cohérent.
Alors, oui, en fait, c'est ça. Le paradoxe, c'est pour dire en fait que j'ai changé.
Que je veux plus ou mieux. Ou simplement différemment. Quelle heure est-il ?
Qu'est-ce que j'ai voulu changer ? Qu'est-ce qui m'a pris ? Qu'est-ce qui ne va pas ?

Je m'assieds dans mes oreillers. C'est insupportable.
Je me suis mis dans une position que je déteste. Qui est précisément ce dont je ne veux pas.
Qu'est-ce que c'est que ces réflexions, ces interrogations et ces prises de tête à la con ?
J'ai dit ça ? Tu as fait ça mais tu as dit ça ? Bon sang. Je ne suis pas en couple !
J'avais commandé une histoire d'amour et vous me servez du chipotage à deux balles ?
Bon. Je respire. Par le ventre. Je me lève. Il peut être six heures du matin.
Il faut se remettre en question. C'est moi qui suis responsable de ce qui m'arrive.
C'est moi qui me suis mis là où je suis. D'accord. Je l'entends. Je l'accepte.
Alors quoi ? Eh bien, c'est simple. Demain, on s'embrasse. Et tout s'arrange.
On repart comme en quarante. Ah non. Pardon. Je ne veux pas " comme en quarante ".
Ouvrir les fenêtres. Voilà. Fumer à la fenêtre. Pourquoi le jour ne se lève pas ?
A quelle heure ça se lève un jour, en cette saison ? A huit heures du matin ?...
Je suis amoureux. Très bien. C'est une chance. Une malédiction. Peu importe.
J'aimerais que ça change, parce que je ne veux pas de ce qui a changé.
C'est ça. Les embrouilles. Voilà ce dont je ne veux pas. Les trucs qui s'accumulent.
Le ressentiment. Je ne veux pas. Je ne veux pas détester la personne que j'aime.
Je veux que l'on s'aime. Pas être le chiant de quelqu'un. Le poids. Le boulet. Non.
On s'aime, on se voit. Tout est simple. Sinon, laissons tomber. Tout part en vrille.
Je regarde la rue. La vraie question me monte à la gorge. De quoi est-ce que j'ai peur ?

Je tourne les yeux vers l'intérieur de l'appartement.
Il y a ce lit vide, comme ma messagerie, qui me nargue.
Suis-je aussi costaud que je pensais l'être ? Ne me suis-je pas surestimé ?
Ce grand garçon ne souffre plus de s'endormir tout seul dans son grand lit de célibataire ?
Ce grand gaillard égoïste, défendant bec et ongles sa putain de liberté... Jajaja !!!
Le diable est là, triomphant dans la chambre, et me montre mes propres limites.
Alors mon enfant ? On a besoin de son doudou pour faire dodo ? C'est mignon.
Tu voudrais comme d'autres du plaisir et de l'affection quand ça t'arrange, hein ?
Tout se paie mon petit. Tu as voulu ta liberté ? Tu l'as !
Il fait doux en effet. Mais un frisson me fait rentrer et fermer.
Demain, je serai dans les bras de la seule personne que j'aime. Fuck le diable.
Et c'est nous qui pourrons rire de toi.
Bon. Je vois à sa mine qu'il n'a pas l'air convaincu.
Mais moi, même à huit heures du matin, j'ouvre la messagerie.
Elle est vide ? Ben pas pour longtemps. Et j'écris un message.
Un peu tard en effet pour souhaiter bonne nuit. Très bien. Ce sera bonjour.
Puisque le jour se lève. Et je peux, comme par miracle, trouver le sommeil.
Et quelques heures de répit.
 
      
Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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Un seul sucre

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Nauru ? Un Etat ? Comment est-ce possible ?
Une île du Pacifique. Et dix-mille habitants.
Une République flottante de la zone dollar.
Une étoile perdue au milieu de ce bleu, plus marine que roi,
d'un ticket de métro, aux portes de l'ONU. Où je n'irai jamais.
Quand mon avion descend sur les côtes de Sydney,
un kangourou sur la queue, la compagnie Qantas me remercie,
me souhaite un bon séjour. J'ai voyagé tout seul.
N'ai pas de souvenirs de la correspondance à Singapour.
Irons-nous en Tasmanie ? Est-ce vraiment nécessaire ?
Je ne suis pas sûr d'avoir envie de faire du tourisme.
De toute façon, j'ai des instructions. Je présente mon passeport.
Ce que j'ai hâte de voir, c'est l'Opéra. Et puis l'appartement.
Sur Macquarie Street. Cette vue sur le parc dont on m'avait parlé.
Nous sommes en octobre. J'ai une chronique à écrire. Et à poster.
Ce sera la dernière. Je ne vis plus au Canada depuis huit mois.
La végétation est luxuriante. La skyline me saisit.
Les villes à gratte-ciels me font toujours de l'effet.
Je suis comme un gosse à l'idée d'avoir " la tête en bas ".
Dans l'hémisphère sud. Au bout du bout du monde.
Quand on aime, on ne se pose pas de questions.
On prend l'avion à Blagnac. Et puis un autre à Roissy.
On traverse la moitié du globe en quelques heures.
Et l'on arrive comme si de rien n'était, le lendemain peut-être,
frais comme une rose puisqu'on n'a pas trente ans,
sans tenir compte des kilomètres et du décalage horaire.
Je suis attendu. De pied ferme. Je prends le train en marche.
Vais pouvoir prendre une douche et défaire mes bagages.

Chez ma belle-mère, à Toulouse, en effet, il y avait une piscine.
Que je regardais depuis la cuisine de l'étage, au-dessus de l'évier.
Où je me tenais debout en buvant mon café.
Déjà ce café, dans ces mugs ramenés d'Amérique.
L'Ontario. La Floride. Le Québec et New York.
Fonbeauzard, c'était une autre vie. La nouvelle.
La banlieue toulousaine. Et ses cèdres sur l'Hers.
Partagé entre la dépression et l'euphorie.
Entre le constat d'échec et les rêves prometteurs.

Entre la nostalgie et l'impatience de découvrir la suite.
Qui luttaient dans ma tête, dans ma poitrine, et m'extirpaient de l'endroit,
des eaux de la piscine, sucrées, caféinées, qui frémissaient en bas.
Etais-je allé chez le coiffeur la veille du départ ? Vraiment ?...
Où diable allais-je chez le coiffeur à l'époque ? A Aucamville ?
Sur la Route de Fronton où je pouvais aller à pied ?
Entre l'église, la pharmacie, le fleuriste, et la maison de la presse ?
De cette ville de western déroulée sur une seule grand-rue ?
Voilà, oui... ça me revient. Au coin de la place de la mairie bien-sûr.
Il y a un salon de coiffure. Au feu rouge. Qui pouvait passer au vert.
Je n'en crois pas mes carnets. Un jour plus tôt, j'étais encore à Perpignan
pour aller voir au théâtre La chatte sur un toit brûlant de Tennessee Williams.
Avec Laetitia semble-t-il. Un aller-retour en train. Et je me dis, ok...
Tout cela avait tout de même de l'allure. Je n'ai pas oublié de profiter de tout.
Une amie à embrasser avant de partir. Puis Matabiau et le salon de coiffure.
Pour la journée-tampon. Avant le décollage. Sydney via Singapour.
Loin des clôtures décrépites et des sapins bleus de petits pavillons.
Je bois mon café à la fenêtre. Au-dessus de l'évier. Surplombant la piscine.
Demain je pars pour l'Australie.

La suite déployait ses baies vitrées sur le jardin botanique.
J'ouvrais les yeux dans un amoncellement d'oreillers de toutes les tailles.
Que je n'avais pas été seul à déranger. Au milieu desquels je m'étirai.
Le World Trade Center s'était effondré dans la télévision de Fonbeauzard.
Et j'étais là, un mois plus tard, à me demander où je me réveillais.
La veille, c'était plage à Bondi, ou à Manly peut-être.
Ce soir, je suis prévenu. Je dîne avec une actrice italienne.
Rosanna Schiaffino ? Silvana Mangano ? Est-ce que je sais ?...
New York est détruite et je ne m'étonne plus de rien.

Si loin du coiffeur d'Aucamville et des berges de l'Hers.
Je passe au maquillage puisque nous devons tourner.
Une scène sur un ferry. Et puis Darling Harbour. Je me sens vide.
Comme au-dessus du vide. Et je m'accroche à un bras pour me tenir debout.
Au restaurant, je suis le seul à avoir vu la Planète des Singes version Tim Burton.
Tous les yeux se tournent sur moi et je sens que je dois donner mon impression.
" Helena Bonham Carter est très bien... " Même en femelle chimpanzé en effet.
La lumière est faible sur la table. Dans les couleurs crème. Eclairée de bougies.
Je vide un verre énorme de son Chardonnay. Et je n'ai plus la tête en bas.
L'actrice est en fait, et de loin, la plus sympathique des convives.
La plus facile à cerner. Accessible. Simple. Et drôle. Je l'aime bien.
D'autant plus au milieu de cette cour de snobinards maniérés.
Ses sourires sont flous mais son regard est franc. Voilà qui me rassure.
Sa voix est enveloppante. Je m'y enroule. Comme au châle du vin.
Je devine qu'elle me veut pour complice et j'accepte aussitôt, sans un mot.
La fratrie méditerranéenne s'organise en silence dans l'océan anglo-saxon.
Je la sais amoureuse. Quand elle me sent aimant. Et cela nous distingue.
Quand elle aurait aimé que son homme ait fait ce long voyage pour venir jusqu'ici.
Celui qui m'a conduit jusqu'aux draps de la suite où j'allais m'endormir.
Avec la chaleur d'un amour qui pouvait expliquer tant de choses.

Tuvalu ? Qu'est-ce que c'est ? Douze-mille habitants ?
Un archipel de plus dans cette Polynésie ? Où je n'irai jamais ?...
Je n'ai rien à répondre à ce qu'est-ce que je fais ? do you mean : " dans la vie ? "
Je fais ce que je peux. Mais est-ce une réponse. Même dans un monde en ruines.
Je vais voir des amis. Peux aller au théâtre. Je vais chez le coiffeur.
Et je bois du café. Les yeux dans la piscine. Here's the deal.
Je n'ai rien à dire à l'actrice qui a très bien compris.
Et qui ne cherchera pas à m'humilier, ni à m'embarrasser.
Le soleil peut venir se coucher sur une baie de nacre.

A l'heure où un sourire me rappelle que je suis à ma place.
Puisque je suis chez moi auprès de ceux qui m'aiment.
Même au bord de cette île géante de reptiles et de sables.
Il n'y a qu'un lieu de chair, et humain, qui m'étreint, où je peux respirer.
Où ma paranoïa peut enfin s'essouffler avant de disparaître.
Ce nid d'intimité qui se ferme sur mon être, dans les bras qui me pressent,
à me couper le souffle, où je peux m'étonner, quand j'ai besoin de l'autre,
que cet autre, finalement, puisse avoir besoin de moi.
C'est là que je rayonne. Que je ronronne. Peu importe l'endroit.
Que l'essence peut éclore en ondes et en lumières d'explosions atomiques.
Ce que je fais dans la vie ? Mais madame... j'aime ! Je n'ai que ça à faire.
Dans le lit partagé comme seul, installé, à un bac à shampooing du salon de coiffure.
Dans la chambre habitée comme dans la cuisine où je bois mon café ignorant la piscine.
L'énergie est si forte qu'elle me porte comme une plume sur vingt-mille kilomètres.
Fonbeauzard en pleine Océanie. Je coule dans le mug comme un morceau de sucre.
Quand je peux me dissoudre, à être tant remué,
et qu'à mon corps perdu on pourra bien me boire.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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Bec et ongles

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J'arracherai les ailes aux démons qui me hantent.
Je leur casserai la gueule jusqu'à ce qu'ils chantent les louanges du bonheur.
Puisqu'ils ont leur lumière, qu'ils ont leur part solaire et de parfait ciel bleu.
Je ne tolérerai pas qu'ils viennent bousiller la fête des amours euphoriques.
Je les mettrai au pas. Qu'ils se joignent à nous ou bien qu'ils déguerpissent.
J'ai le corps qui transpire jusqu'au bout des cheveux, à craquer la chemise,
et toutes les allumettes, prêt à mettre le feu, à la Salsa du Diable,
sous une pluie de comètes, debout sur le piano, le cercueil, et l'emprise
des rythmes africains de ces noces vaudoues.
Il n'y a que la musique, quand je vais torse-nu, qui puisse l'exorcisme

et les mettre à genoux, au milieu des flambeaux, de flammèches incendiaires
qui dévastent la nuit et les ombres jalouses, dans cette jonglerie païenne,
où seul l'équilibrisme me conduit sur le fil au-dessus du cratère.
Je fouillerai l'atmosphère comme on fouille le sol, bras tendus vers les dieux
pour ouvrir les nuages, pour ouvrir les orages, me nourrir de la foudre,
essorer les tempêtes pour ramener le soleil au bout de mon lasso.
J'imposerai Juillet même au cœur de l'hiver, la chaleur et l'amour,
au fracas des congas, des bongos, des sabots du Satyre, des taureaux au galop,
dans l'épaisse poussière du plus beau des séismes où j'invoque le jour.
L'obscurité recule à mes crocs rugissants, les lèvres retroussées,
quand je bombe le torse, tête et cornes baissées, menaçant de charger,
sur toutes les chimères qui veulent notre perte.
Elles reculent en meutes quand je brandis la torche et gagne du terrain.
Quand c'est moi qui approche, qui les pousse vers la boîte
d'où elles n'auraient jamais dû sortir une à une avec tout leur purin,
leur poison crapuleux, leur sourire hypocrite et leurs charmes défaits.
Qu'on nous laisse tranquilles. Vivre seul ou à deux. Aimer être amoureux.
Qu'ils remballent leurs pièges, les mirages grossiers et leurs escroqueries.
Je leur tordrai le cou. Les tiendrai à distance. Les anéantirai.
Ces démons qui minaudent. Et dont je ne veux plus.
S'ils ne se rallient pas, je serai sans pitié.
Quand le moindre bonheur doit être protégé.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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