Les parents de mon père luttèrent sans doute contre une forme de jalousie,
transformée en mépris, pour la réussite arrogante du père de ma mère.
Les deux familles avaient de l'argent. Mais ne l'avaient pas acquis de la même façon.
Et puis, il y avait une différence toute trouvée pour une stigmatisation.
La famille de ma mère était espagnole.
Ainsi, la jalousie pouvait être grossièrement dissimulée derrière une posture raciste.
Lorsque, comble de l'injure, ces Espagnols n'étaient qu'un ramassis de Gitans.
Exprimer du mépris était plus valorisant que d'autres sentiments moins avouables encore.
Il n'était pas possible de concéder que mon grand-père maternel ait eu des qualités enviables.
Et si la fortune récente côté paternel était tout aussi suspecte, elle demeurait française,
lorsque la réussite d'étrangers, exhibée de surcroît, sans complexes, devenait insupportable.
Une provocation en somme. Lorsqu'il y a chez nous une culture de la discrétion, convenue,
lorsqu'il s'agit d'argent, surtout si mal acquis, qui n'est pas partagée par toutes les sociétés,
protestantes notamment, où les gens qui prospèrent ne s'embarrassent nullement de honte.
Mon grand-père de Castille avait crevé la faim, mangé son pain noir, et devait bien savoir,
sans l'avoir théorisé, qu'on ne vit qu'une fois, et qu'il pouvait jouir de ce qu'il avait gagné.
Loin des scrupules catholiques vis-à-vis de la fortune, lorsque jeune homme,
il n'avait fréquenté l'église du village que pour jouer à la pelote sur son mur,
bien que respectant l'institution comme les traditions, croyant par atavisme,
il avait surtout l'énergie des pionniers qui ont dû s'arracher à leur terre pour survivre.
Un parcours qui vous épargne les cas de conscience avec lesquels d'autres ont dû négocier.
Ainsi, mon grand-père castillan était l'incarnation de la vulgarité la plus détestable,
et pas qu'aux yeux de la famille de mon père, pour deux raisons imparables :
il était à la fois Espagnol et nouveau riche.
Georgette, princesse de St-Gaudens, fille de militaire, unique évidemment,
n'avait donné la vie qu'une fois, du bout des lèvres, et n'avait pas brillé comme mère,
lorsqu'elle avait l'excuse de devoir travailler peut-être, dans son épicerie,
confiant de manière tacite l'éducation de son fils à l'une de ses belles-sœurs.
Mon père n'avait pas eu le loisir de développer avec elle un lien filial particulier,
et je suis témoin qu'il fut plus affecté au décès de la tante qui l'avait élevé et aimé
qu'à celui de sa propre mère qui était demeuré une sorte de mystère qui n'est pas résolu.
Sa famille connaissait celle de ma mère, de réputation, lorsque Toulouse n'était qu'un village.
Car tout le monde avait partout, directes ou indirectes, des relations communes.
Je sais que Georgette a cristallisé son mépris sur les origines de sa bru.
Puisque je l'ai entendue, enfant, devant moi, parler ouvertement de gitanailleries,
concernant la famille de maman, pour résumer son mode de vie et ses manières.
J'ai haï ma grand-mère aussi fort que je l'ai aimée par ailleurs.
Je lui aurais sauté à la gorge quand elle insultait ma mère.
Chose qu'elle faisait naturellement en l'absence de maman,
et surtout, finalement, en l'absence de mon père.
Comment pouvait-elle reprocher à une femme de lui voler un fils dont elle n'avait pas voulu ?
Je comprenais aisément que la jalousie qu'elle éprouvait n'était pas du tout de cette nature.
Quand il est assez classique qu'une belle-mère déteste sa belle-fille pour cette seule raison.
Ici, bien sûr, elle s'était placée dans une autre compétition, qui était celle du train de vie.
Ma mère n'avait aucun goût pour le luxe, mais ses sœurs, couvertes de bijoux et de fourrures,
portaient sans doute tout ce que Georgette aurait aimé pouvoir se payer toute seule.
Des choses que mon grand-père aurait eu les moyens de lui offrir mais qu'il lui refusait,
par un souci obsessionnel d'économies, lorsqu'il ne songeait qu'à épargner et capitaliser.
Son époux, plus prudent que radin, ne lui permettait pas le faste auquel elle aspirait.
Et ma grand-mère en crevait de rage.
Gitan, pour moi, n'était pas une insulte. Ne l'a jamais été.
Et je m'étonnais, enfant déjà, que cela puisse en être une pour certains.
Mais je devais bien prendre ces raccourcis pour ce qu'ils étaient.
En dehors du fait que ma famille espagnole venait de la Vieille Castille,
et qu'elle avait probablement, en remontant les siècles,
davantage d'origines berbères que gitanes, sans qu'on ne puisse être sûr de rien,
on voyait bien que la réalité des choses n'avait pas grand-chose à faire dans cette histoire.
Il y avait un fantasme, assez français d'ailleurs, concernant l'Espagne.
Que l'on doit peut-être à des artistes comme Victor Hugo et Georges Bizet.
Où la Gitane, qu'elle se nomme Esmeralda ou Carmen, était l'incarnation du désir,
de l'érotisme, de la passion amoureuse, d'une liberté farouche, sans Dieu ni maître.
De la tentation sans doute. A émoustiller tous ces messieurs, et ces dames peut-être.
De façon aussi romantique que libidineuse.
Et cette imagerie a impressionné des générations au point qu'il en reste des convictions.
Mais, concernant la culture gitane, bien qu'il serait un honneur d'être partie prenante,
je suis au regret de dire que les Basques, Galiciens, Catalans, Aragonais, Murciens,
et même les Andalous eux-mêmes, n'ont pas grand-chose à voir avec cette tradition.
Même si elle a influencé les autres, portant même des fruits jusqu'à la France du XIXème.
Résumer l'Espagne aux Gitans est aussi absurde que résumer l'Italie aux mafieux.
Où un particularisme folklorique prend le pas sur la réalité sociale et historique d'un pays
dans l'inconscient collectif des voisins, parfois avec candeur, souvent avec mauvais esprit.
Il semble en tout cas qu'être Gitan, pour beaucoup, paraissait assez dégradant en soi,
pour en faire une insulte sans appel ou une justification de méfiance comme de rejet.
Et être traités de Gitans était ici une double injustice : d'abord parce que nous ne l'étions pas,
ensuite parce que l'être ne pouvait mériter d'en essuyer le reproche.
Une façon d'insulter les Espagnols et les Gitans à la fois. Une pierre deux coups.
Lorsque, bien sûr, aux colères irrationnelles, il n'y a de place pour le discernement,
et qu'il est plus confortable, pour faire simple, de mettre tout le monde dans le même sac.
Je l'ai écrit ailleurs, c'était une douce vengeance pour moi, d'apprendre,
malheureusement un peu tard puisque ma grand-mère paternelle était déjà morte,
quand je me serais fait un malin plaisir à le lui révéler moi-même,
que son nom de jeune fille était précisément espagnol.
La moindre des choses pour une famille du Comminges, si près de la frontière.
Mais j'avais d'autres exemples, autour de moi, de personnes qui, en méprisant l'étranger,
méprisaient leurs propres origines, et l'insultaient aisément, avec beaucoup de certitudes,
sans se rendre compte qu'ils insultaient leur propre famille et s'insultaient eux-mêmes.
A Perpignan, ville française peut-être, mais aussi douteuse que Bordeaux ou Toulouse
- davantage bien sûr, puisque plus au Sud, et corrompue par sa situation frontalière -
j'avais des amis de collège qui m'expliquaient combien l'Espagne était sous-développée,
peuplée d'abrutis et d'arriérés, ce que je devais encaisser de front en songeant à ma mère,
lorsque quelques virées ou excursions de l'autre côté des Albères, à trente kilomètres de là,
leur avaient porté la preuve que nous étions mieux lotis et plus intelligents.
Je me rappelle d'un argument fort, qui était celui de l'aménagement et de l'achalandage
des aires de service des autoroutes, qui disaient tant sur le degré de civilisation d'un pays.
D'autres m'avaient parlé de quartiers de jardins avec leurs cabanons à l'entrée de Barcelone
qu'ils avaient pris pour des bidonvilles, quand il devait certes en rester quelques-uns
que je n'ai jamais vus, dans ces Années 80 où l'Espagne allait pouvoir adhérer à la CEE.
Je m'amusais du fait que ces camarades, qui tenaient à se persuader par tous les moyens
qu'ils étaient mieux à leur place qu'ailleurs, à se convaincre qu'ils vivaient du bon côté,
de la chance que nous avions d'être Français, s'appelaient tous Garcia, Rodriguez et Romero.
J'avais conscience que des raisons familiales, politiques notamment, aient justifié une rupture,
quand des Républicains ont pu vouloir ne plus entendre parler de l'Espagne,
tourner le dos à ce pays qui les avait abandonnés, qu'ils avaient perdu, le pays de Franco,
lorsqu'ils comptaient parmi des immigrés qui pour la plupart, avaient le souci de s'intégrer,
et qui pouvaient pour cela vouloir être plus Français que les Français,
mais je m'étonnais toujours que leurs enfants puissent à ce point renier leurs origines.
Ce mépris outrancier relevait du dépit amoureux. Et il révélait l'ampleur de la blessure.
Souvent de façon inconsciente. Transmise sur au moins deux générations.
Evidemment, malgré mon nom français, j'étais aussi Espagnol qu'eux.
Parce que l'histoire de ma famille était différente, me sentir Espagnol m'était permis.
Et, enfant, adolescent, jeune homme, je me sentais plus Espagnol que Français.
Je l'ai déjà expliqué sans doute, mais il m'a fallu attendre de partir au Québec,
à 25 ans, pour me révéler à moi-même un attachement et une appartenance à la France.
C'est face aux moqueries et aux reproches des Québécois que je me suis senti Français.
Plus jeune, je considérais que les gens qui insultaient l'Espagne insultaient ma mère.
A ce moment-là, les gens qui insultaient la France insultaient ma famille et mes amis.
Et c'est à cette blessure inédite que j'ai pris conscience de mon identité.
Pour les mêmes raisons, désormais, je n'apprécie pas que l'on moque les Québécois.
Puisque j'y ai aimé des gens, et que c'est une province qui fait partie de moi.
Et se sentir multiple, à la fin, aide à mesurer ses propos quand il s'agit de généralités.
Philippe Latger de la Hoz. C'était ronflant sans doute. Ce pourquoi j'ai renoncé.
Lorsque j'ai eu tout de même une période où je voulais faire suivre les deux noms.
Parce que c'est une tradition espagnole. Précisément. Et que je voulais la revendiquer.
Un moyen de rendre hommage aussi à ma mère, comme à sa famille, nombreuse,
aimante, avec laquelle j'avais plus d'affinités qu'avec celle de mon père.
Une lubie d'adolescent laissée de côté rapidement convenant que c'était ridicule.
Lorsqu'on aurait pu penser qu'il y ait pu y avoir le souci de faire apparaître une particule.
Qui n'en est d'ailleurs pas une. Mais qui en France pouvait prêter à confusion.
L'hommage à ma mère ne pouvait être compris comme folie des grandeurs.
Ce n'était pas possible. Et je décidai d'affirmer mon identité autrement.
Quand il n'est pas besoin de l'afficher pour la construire.
Et que c'est la construction de toute une vie.
Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan