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Bien à l'abri

Publié le

Mes trois grains de café. Une traînée de poudre.
Sous une aile du nez. Les cailloux que l'on sème. Ceux du petit Poucet.
Pour retrouver ta bouche. Retrouver mon chemin. Sur la pointe des pieds.
Je pourrai les compter. Comme à l'état des lieux.
Un. Et puis deux. Et puis trois. Ce n'est pas la Grande Ourse.
Mais une constellation qui n'a pas eu de nom parce que non explorée,
à la face du monde, à ma voûte céleste, quand, moi seul je connais
ces trois astres de nuit que je pourrais nommer.
Mes trois grains de beauté. Parfaitement alignés.
Que mes doigts parcouraient pour déchiffrer le braille, reconquérir un corps,
découvrir ses secrets, quand mon cœur aveuglé n'avait d'autres moyens.
Je navigue lentement, je flotte à la surface, pour tout cartographier,
pour tout photographier, aux traits d'un seul visage, gagner ses horizons.
Pour gagner le rivage des Antilles nouvelles où je pourrai t'aimer.
Mes empreintes digitales gardent le souvenir des plages de ton front,
des vagues de sourcils soyeusement lissées, de pommettes à croquer
au dessin que je fais, aux sourires qui s'esquissent, de mémoire, sur la toile.
A l'arête du nez. Aux rouleaux de tes lèvres. Aux récifs du menton.
Je viens répertorier et faire l'inventaire de tout ce qui me plaît.
Ce trésor de pirates. Le seul. De Caraïbes. Ou de l'Eden caché.
Quand j'étais là, en embuscade, voulant le sel et la muscade,
et que je fus ensorcelé, ignorant ce que je faisais... à jeter l'ancre.
Hypnotisé par les splendeurs, la douceur et la volupté,
j'ai renoncé à m'éloigner, mettre les voiles et disparaître.
Lorsque je n'en finis jamais de lire la carte de tes vies et de ton être.
J'ai la vanille de ta peau, du café et du cacao, le madras et les bananiers,
qui me reviennent aux pleines lunes, me roulent aux langues d'écumes,
alangui et toujours aimant me réveiller seul dans les dunes avec la sensation d'un rêve.
Le sentier des contrebandiers que je peux tracer sur la grève, sous mes pas lents,
à mes empreintes dans le sable, est fait de tous les cailloux blancs semés depuis mon arrivée.
J'en garde trois que je dispose au cœur de l'image adorée que je peux peindre les yeux fermés.
Trois brins de beauté, convoités, dont le diable ne pourra jamais s'emparer.
A l'ombre d'une intimité où nos souffles peuvent se mêler,
comme nos cils et tous nos sens, ainsi que nos bouches si près.
Je te survole à la hauteur d'un millimètre ou de duvets comme caresse à coussin d'air,
où le désir peut s'engouffrer, à nos terminaisons nerveuses et la chair de poule avérée.
Dans l'écrin de l'obscurité. C'est là que la lumière se fait. Qu'il y a toute l'électricité
de l'attirance irrémédiable, et ses logiques merveilleuses qui tiennent encore du miracle.
Le désir. La compatibilité. Le plaisir. La confiance. La complicité. Tout fonctionne.
Et j'oublie les oracles, les augures, j'ignore le danger, trop heureux qu'il existe,
de ne savoir le craindre, quand je peux me moquer d'agressions extérieures.
J'ai dessiné ce port où je peux planquer ma fortune. Tout le butin. En liberté.
Quand dans le ciel, avec la lune, j'ai trois étoiles que je peux suivre
pour retourner à nos baisers et au grain d'une éternité.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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Oranges confites

Publié le

Le coiffeur me fait des risettes. Pause cigarette sur le pas du salon.
Je lui retourne la politesse quand je suis occupé à autre chose.
Devant la porte de la cathédrale, je piétine comme un pigeon en rut.
Je secoue frénétiquement mes mains molles au bout de mes bras.
J'ouvre mes épaules au maximum. J'inspire. J'expire. Je me plie en deux.
Je reconnais une silhouette du coin des yeux, qui semble chercher une réaction de ma part.
Une voisine. De celles que je salue habituellement. Je lève une main ouverte. Furtive.
Avant d'entamer des moulinets avec les bras. Tente quelques flexions et torsions.
L'ami créateur de bijoux m'a aperçu à travers la vitrine de l'atelier. Il se lève et s'approche.
Je passe mes articulations en revue. Je souffle comme un bœuf. Sautille un peu sur place.
" Est-ce que tout va bien ?... " Je lève un pouce en direction de mon camarade.
Déjà essoufflé. Incapable de parler. Pense à des mots qui ne sortent pas.
Lui expédie un baiser du bout des doigts, prêts à lui adresser un salut militaire.
Deux d'entre eux s'exécutent, appuyés d'un clin d'œil quand ce n'est pas mon genre.
Manque le chewing-gum. Lorsque je fais aussitôt valser devant moi mes poings serrés.
Mimant l'espace de deux secondes un piètre combat de boxe.
Son associée l'avait rejoint. " Qu'est-ce qu'il fabrique ? Il danse ?... "
Le mendiant assis sur les marches de la basilique me regardait faire, déconcerté.
Le jeune antiquaire du bout de la rue fait un détour et hésite à me dire bonjour.
Un bichon, traîné de force par une passante agacée, aboie et veut en découdre.
L'ami artisan réfléchissait. " Peut-être qu'il essaie de nous dire quelque chose. "
La fleuriste, le galeriste, deux employés des pompes funèbres sont sortis sur le parvis.
Je suis en nage et je crache mes poumons à la gueule de St-Jean-Baptiste.
Et la tension est montée d'un cran quand j'ai finalement posé un genou à terre.

" Est-ce que tu lui as dit que tu serais prêt à tenter l'expérience ?...
- Il faut que je fasse les choses dans l'ordre.
De toute façon, je ne peux pas tenter quoi que ce soit. Pas dans ma situation.
- Tu penses à l'argent ? Qu'est-ce que ça vient faire là-dedans ?
- Eh bien, je ne sais pas, un appartement, une maison, il faut des revenus je suppose.
Je ne suis pas en position de faire des propositions de ce genre.
- Oui, bien sûr, mais tu as le temps. "
Un silence s'est fait pendant lequel j'ai dévisagé la chatte à côté de moi.
Elle m'a regardé à son tour, depuis l'oreiller dans lequel elle s'était installée.

Celui contigu au mien. Elle avait l'air sûre de son argument.
Nous étions côte à côte dans le lit, comme un couple dans ces conversations cruciales
que l'on tient dans la chambre avant d'éteindre et tenter de s'endormir en suivant.
" Il y a des impératifs qui l'honorent, poursuivit-elle, pour reprendre ton expression.
Et puis, si c'est l'amour de ta vie. Forcément, ça veut dire que tu as la vie devant toi. "
Je l'ai détestée. Je me suis renfrogné. Ai regardé droit devant moi. Bras croisés.
Elle s'était allongée, enroulée dans le coussin, tournée dans ma direction, les yeux mi-clos.
Son flegme m'irritait. Et soudain, je fus excédé de l'entendre ronronner.
" Bordel de Dieu ! m'écriai-je en tapant la couette de mes deux mains ouvertes.
En attendant, je ne l'ai pas dans mes bras, là, tout de suite, et le temps passe, il passe,
et notre jeunesse s'enfuit, et c'est avec toi que je partage une chambre et ce lit !
- Du calme mon petit taureau impatient. Tout de suite, évidemment, j'en conviens,
tu dois te contenter d'une chatte, ce qui n'est tout de même pas rien, merci beaucoup.
Lorsqu'au lieu de te plaindre, tu devrais utiliser ce temps qui t'est si précieux
pour réfléchir et pour agir, afin par exemple de te mettre en position de force.
Ensuite, ce sera oui, ce sera non, tu verras bien assez tôt, mais tu pourras proposer.
Proposer quelque chose dont, en passant, tu as toujours dit que tu ne voulais pas. "
 
Oui, voilà. Ok. Bien sûr. Cette garce avait raison.
Mon amour a son linge à s'occuper. Une vie ailleurs. C'est entendu.
Et en fait d'erreur de timing, c'était peut-être au contraire le timing idéal.
Il y avait peut-être un temps, après l'effusion de la rencontre, l'éblouissement de la foudre,
pour réfléchir sérieusement à ce que je désirais vraiment, à ce qui était possible,
aux moyens de rendre possible ce que je désirais vraiment.
Ma voisine d'oreiller voyait bien que j'étais un peu perdu.
Les seules choses dont j'étais sûr, c'était de mon amour, de ma passion, de mes sentiments.
C'était que j'avais rencontré la bonne personne. Mais la bonne personne pour faire quoi ?
" Tu sais, il y a plusieurs façons de vivre avec quelqu'un... "
Je lui ai tourné le dos pour regarder la nuit par la fenêtre.
Elle m'avait entendu penser.
 
Je ne dormais pas chez moi.
D'ailleurs, je ne dormais pas.
J'avais laissé le store ouvert et la clarté de la rue faisait des ombres chinoises,
tout en transfigurant l'arche qui séparait la chambre d'un petit bow-window.
Je me suis tourné sur le ventre. La chatte ronronnait. Indifférente à mes torpeurs.
Le nez dans le matelas, j'hésitais entre la résignation et l'audace.
Ah oui. Qu'elles sont belles les histoires d'amour impossibles.
Comme elles ont pu me plaire. Et comme elles m'ont arrangé.
Un réveil affiche des chiffres qui me rappellent le nœud de mon angoisse.
Oui, bien sûr, comme il y avait du panache à refuser de partager sa vie avec quelqu'un.
Mais comme partager sa vie avec quelqu'un peut avoir du panache.

Quand c'est la personne faite pour vous. Celle qui rend un tel désir possible.
Et vous plonge dans un trouble tel que vous en perdez votre latin.
Comment est-ce que je veux vieillir ? Aurais-je longtemps la même suffisance ?
Quelque chose depuis quelques mois semble m'indiquer que j'ai attaqué la réserve.
Mon corps vieillit. Je vieillis. Et je sens la brûlure du temps qui presse.
Je me lève, sors de la pièce. Je traverse l'étage silencieux sur la pointe des pieds.
A la lumière faible d'éclairages extérieurs à la maison, je peux descendre l'escalier,
sans faire de bruits, gagner l'ordinateur au rez-de-chaussée que j'allume aussitôt,
en même temps qu'une cigarette, et me connecte pour écrire un message.
" Je t'aime. Vraiment. Vraiment... " Les mots me paraissent assez plats.
Mais pour les écrire non plus, il n'y avait pas un instant à perdre.
Il fallait que ce soit dit. Quand le reste était trop confus, trop envahissant.
Un reste avec lequel je remontais à l'étage sans trop savoir qu'en faire.
Bon sang. J'ai laissé chez moi une tablette de chocolat à l'orange confite.
Je l'aurais bien dévorée en entier.

J'ai déjà tenté l'expérience. Vivre sous le même toit.
Orageuse. Fantasque. Spectaculaire. Le chaud. Le froid. Les scènes de ménage.
Pourquoi diable ai-je toujours dit, et même considéré, que ça n'avait pas marché ?
Parce que je n'étais plus avec cette personne que j'avais pourtant aimée de tout mon être ?
En l'occurrence, nous l'avions fait. A Barcelone. A Paris. De quel échec parle-t-on ?
Les portes ont claqué. Les valises et les alliances ont volé dans les escaliers. Certes.
C'était notre façon de fonctionner. Enfin. C'était la mienne.
Par ça n'a pas marché, je voulais peut-être dire que mon sentiment amoureux,
volcanique comme à toute passion, avait fini par s'épuiser. Jusqu'à s'éteindre.
Cela n'avait eu, en fait, rien à voir avec le jeu de rôle du couple dans son appartement.
Et il y a autant de façons de vivre ensemble que d'individus disposés à le faire.
Tout cela n'est que du détail. Matériel. Pratique. Technique. On s'en fout.
Aimer une personne est une façon d'être avec elle. La façon. La première et la dernière.
Que l'on soit dans le même lit ou non. Que l'on soit sous le même toit ou pas.

" Ton mail sera lu demain matin... ronronnait la chatte en se léchant la patte.
- Je... je ne sais pas... D'ailleurs, ça n'a pas grande importance. "
Elle s'est interrompue un instant. Avant de reprendre tranquillement :
" Tu vois que ce n'est pas avec moi que tu passes la nuit. "
Je me suis calé dans l'oreiller pour la regarder faire son brin de toilette.
Ca restait une bestiole et j'étais bien décidé à la virer du lit à un moment donné.
Mais j'ai considéré qu'elle n'avait pas volé les caresses tendres et appuyées
auxquelles elle avait droit, et dont j'avais besoin.
 
La mère d'un ami me reconnut et vint vers moi spontanément.
" Oh, bonjour Philippe !... " Mais quelqu'un l'arrêta. Un index dressé devant la bouche.
Coupée dans son élan, elle allait protester, lorsqu'elle comprit qu'on ne plaisantait pas.
" Qu'est-ce qui se passe ? C'est un ami de mon fils. Il y a un problème ?... "
Elle vit que je n'avais pas posé un genou devant l'église pour refaire mon lacet.
Ca n'avait pas l'air non plus d'une pieuse génuflexion d'illuminé,
lorsque je ne faisais pas face à la cathédrale mais à la rue Bartissol
et à son dégagement sur les platanes.
Je me suis penché en avant pour prendre des appuis sur mes doigts, les bras tendus.
J'ai soulevé mon cul, pour me hisser, les jambes fléchies, sur la pointe des pieds,
prêt à bondir, comme en place sur des starting-blocks.
Et c'est alors qu'elle apparut.
Un mouvement parcourut l'assistance. Des yeux s'écarquillèrent.
Aux craquements sourds qui arrivèrent par derrière, le mendiant s'éjecta de son siège.
Car de la nef de St-Jean, sortit une étrange procession qui n'était pas prévue,
avec pour seul cortège, un énorme paso baroque pointant ses brancards sans porteurs,
pesant son poids de fleurs et de dorures, trimballant ses candélabres d'angles et ses anges,
grinçant comme un vieux navire, sans que cela ne me déconcentre un seul instant.
Tandis que le petit attroupement hallucinait, je gardais les yeux cloués au sol.
Le vaisseau portait laborieusement tous ses ors en brandissant jusque sous le porche,
debout sur son piédestal, l'étoile scintillante au visage de cire, dans sa robe blanche,
un enfant dans une main, un sceptre dans l'autre, auréolée de plusieurs couronnes,
ouvrant ses yeux égyptiens sous un décorum inca, rococo, comme Vierge des vierges
ou divinité aztèque, qui irradiait la confiance et l'espoir de ceux qui croient en elle.
Au bord des marches, elle s'immobilisa. Je levai la tête. Et les yeux. A l'arrêt.
Le silence fut total. On retenait sa respiration.
L'enfant sur le bras gauche de l'étoile faite femme sortit un flingue de sous sa robe.
Indifférent au mouvement de panique qui s'en suivit, l'enfant tira en l'air.
Et je me suis propulsé dans ma course.
 
Comme un éclair. Les boulevards Wilson, Bourrat et Anatole France.
Aristide Briand. L'avenue Kennedy. Comme une flèche.
J'ai été foudroyé sur la ligne de départ. Et mes forces décuplées.
Voilà que je sors de la ville, il n'y a plus de trottoirs. La route d'Elne.
Qui conduit vers le Sud. A chaque choc de mes pieds sur l'asphalte.
Je m'installe à Paris. Détaché à Zagreb. C'est encore Barcelone.
Naissances. Enterrements. Hospitalisations. Cinquante ans. L'Amérique.
C'était le Mas Balande. C'est le Mas Palegry. Et j'arrive au Réart.
Chaque contact avec le sol est une détonation. Mon cœur bat la chamade.
Mon père a disparu. Figuiers de Barbarie. L'avion pour Buenos Aires.
Un contrat. Un sourire. Une poignée de main. Une poignée de porte.
J'égrène les platanes. Des voitures klaxonnent. Je cours dans les fossés.
Je cours dans les roseaux. Dans les vignes et les champs. Et les lotissements.
La Nouvelle-Orléans. L'orchestre symphonique. Un enfant. Un prénom.
Un flingue sous sa robe. Thyroïde. Ablation. Consulat général. Peu importe.
Le rond-point. Les fougères. Et l'orange confite.
J'arrive sur les lieux.
 
Le contournement du village. J'ai retrouvé. Tout de suite.
Je situe la maison. Mais je dois reprendre mon souffle.
J'ai couru quarante ans quand j'en avais quarante.
Et je m'écroule à l'arrière d'un hangar commercial.
Je fouille dans mes poches. Haletant. Hors d'haleine. Ecumant.
Des tickets de métro. Des billets d'avion. Des clés de bagnole. Des cartes de visite.

Je trouve la médaille que je cherchais. Je la serre dans mon poing.
Et je serre mon poing contre ma poitrine. Côté cœur. Qui se calme.
Je reprends mes esprits. J'ouvre les yeux. Cherche la lune. Je suis fin prêt.
A un détail près. Que dois-je dire. " Je t'aime. Vraiment. Vraiment. " ?
Ca te fera marrer. Ce n'est pas un problème. Je consulte ma montre.
Quarante ans. Dix kilomètres. Qu'est-ce que j'ai couru ?...
Je fais semblant de boire un verre d'eau et ça me désaltère.
Je fais semblant de fumer une clope et ça me donne du courage.
Je me relève. Je m'époussette. Je me recoiffe un peu.
Une grande inspiration.
 
Il n'y a pas de doutes possibles. C'est bien la maison.
Où j'étais déjà venu. Et dont je fais le tour.
Je sonne. Je frappe. J'appelle.
L'endroit semble désert.
Que s'est-il passé ?...
Aurais-je couru trop longtemps ?

C'était simple. Tu ouvrais la porte. Je disais " Je t'aime ".
Tu te marrais et on s'embrassait.
Une idée me traverse et j'ai des sueurs froides.
Dans ma course. Un décès. Dramatique. Epouvantable.
Ce n'était pas celui de mon père. Quelqu'un est mort.
Je refais un tour de la maison. Silencieuse. Muette. Et j'ai froid.
" Non... non, non, non... ça ne peut pas être ça... "

Serais-je arrivé trop tard ? Aurais-je couru trop loin ?
Quarante ans. Quelle idée... N'était-ce pas à prévoir ?
Je repars vers la route. J'abandonne. Je serai seul sur terre.
J'aperçois mon reflet. Dans la vitre d'une flaque.
Je reconnais ces yeux. Je vois que je suis toi.
J'ai couru au-delà de ma mort mais sur tes propres jambes.
On t'appelle et je tourne la tête puisque c'est mon prénom.
Je regarde à nouveau le reflet. Je vois que je suis toi.
Et que nous sommes ensemble.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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Un soleil tout sourire

Publié le

Prêt pour le commando. Opération Quarante ans : père célibataire. Deux enfants.
Ces enfants ne sont pas à moi. Heureusement pour eux.
Même si nous sommes liés. Les parents sont des amis. De vrais amis.
Au point que la frontière avec la famille est très poreuse ou superflue.
Cela nous ramène aux débats qui agitent nos médias. Qu'est-ce qu'une famille ?...
En l'occurrence, je ne suis pas un oncle, quand j'ai déjà mes nièces.
Une sorte de parrain. Un compagnon d'armes de papa. Un frère de cœur.
Bref, ils sont dans ma vie comme je suis dans la leur. Et c'est assez pour expliquer.
A ce stade, ce n'est plus du baby-sitting. D'abord parce que les kids ne sont plus des bébés.
Ensuite, parce que ce ne sera pas une soirée à regarder l'heure en attendant que ça passe.
Je suis partie prenante. Je n'ai pas d'autres choix que de m'impliquer.
Quand j'ai vu grandir les deux louveteaux et que je connais leur vie.
Je vais passer la nuit sur place. Assurer le petit-déjeuner. Occuper un dimanche.
En attendant que papa et maman rentrent de week-end.
Ce ne sera pas la première fois. Et la mission ne me déplaît pas.
C'est une façon pour moi d'approcher la réalité d'une vie qui n'est pas la mienne.
La réalité de personnes qui sont parents. Qui gèrent des enfants quotidiennement.
Une façon de me rapprocher d'eux. D'essayer de comprendre ce qu'ils vivent.
Cela m'intéresse. Quand je sais bien qu'élever des enfants a toujours été une option.
Que je n'ai toujours pas écartée définitivement.

La grande, pour Noël, a fait un dessin extraordinaire.
Qui représentait la maison de Rosas. Une maison qu'elle a vue de l'extérieur.
Une fois que nous étions ensemble en vadrouille dans les Canyelles.
Nous nous étions arrêtés en passant pour saluer mon père.
Sur le papier, un grand soleil jaune, tout sourire, au-dessus de la maison et de la piscine.
Cela me rappelle l'époque où mes nièces, plus petites, me faisaient des dessins
que ma sœur m'envoyait par courrier au Québec, via airmail,
et qui me ravissaient autant qu'ils me serraient la gorge.
Même en ne faisant rien de particulier, ou pas grand-chose, on entre dans la vie des gens.

C'est étrange de le constater. Il y a des interactions qui nous échappent.
Et cela nous réserve parfois d'agréables surprises.
Je n'aurai pas d'enfants pour en avoir. Ce sera l'entreprise d'un nous.
Un nous qui n'existe pas encore et n'existera peut-être jamais.
Mais c'est un projet qui n'a de sens à mes yeux qu'à l'intimité amoureuse.
Lorsque c'est un don de soi que l'on fait d'abord à l'autre, j'imagine.
Puisque, je l'ai évoqué dans un texte précédent, du fait du modèle que j'ai eu,
je ne peux concevoir que la relation filiale puisse supplanter une relation de couple.
Je dis cela, sachant bien que, pour beaucoup, bien souvent, faire des enfants
est un moyen de passer à autre chose, ou de sauver un mariage, et parfois même
de dresser un mur pour nous protéger de l'autre, lorsqu'on ne fait jamais que ce qu'on peut.
Mais il n'en reste pas moins que, pour moi, l'histoire d'amour est une condition préalable.


Tout est prêt. Je vais retrouver l'exercice exotique qu'est de faire la cuisine.
Tout aussi divertissant que de mettre le couvert. Faire la vaisselle.
Lorsque c'est quelque chose qu'on n'a pas à faire pour soi.
Me frotter encore à la responsabilité que c'est de veiller sur des gosses.

Deux êtres adorables qui ont toute mon affection.
Et que je serai curieux de voir vieillir, devenir des adultes, prêts à faire leur vie.
Comme j'ai vu grandir mes nièces qui sont deux femmes aujourd'hui.
Qui me confirment que les enfants ne sont pas des êtres à part.
Comme les vieux, que nous deviendrons si le temps le permet,
ils sont juste des humains à un instant donné, avec les mêmes armes.
Le curseur peut se déplacer, de l'avant vers l'après, c'est la même entité.
Qui dessine des soleils s'il en manque dehors. 

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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El amor brujo

Publié le

Avec son chignon de cheveux de paille et ses yeux gris,
ma mère n'était pas jolie, je vous l'accorde, quand elle aurait méprisé de l'être.
Elle n'a mis du rouge à lèvres dans sa vie que pour me faire plaisir.
Pour aller au théâtre où elle aimait aller et où je souhaitais qu'elle aille davantage.
Elle a laissé les bijoux et les fourrures à ses sœurs. Lorsque précisément, pour se vêtir,
elle avait plutôt l'habitude de porter ce dont ses sœurs ne voulaient plus.
Si Maria et Juliette adoraient faire les boutiques, au point que Juliette en avait ouvert une,
et que cela les conduisait directement chez les fournisseurs, rue de la bourse, à Toulouse,
où elles virevoltaient dans leur élément, le shopping ennuyait prodigieusement ma mère.
Une chose qu'elle faisait par nécessité et non par passion, comme le marché et la cuisine.
Et d'autres tâches domestiques qu'elle assurait sans goût ni disposition particulière,
sinon avec la conviction enragée de son amour pour nous dont elle s'occupait.
La passion de ma mère, en effet, ce n'était pas les pierres précieuses ni l'art contemporain.
Ce n'était pas la gastronomie ni les voyages. Ce n'était pas la littérature ni le bridge.
La seule chose pour laquelle elle se levait le matin, la fleur au fusil, de bonne heure,
sur le pont, se retroussant les manches avec toujours la même détermination,
c'était son foyer : ses trois enfants, et son mari, quand elle n'a aimé que lui.
Quelques séquences de notre histoire me disent qu'entre nous et lui, elle aurait vite choisi.
Les enfants ne faisaient pas le poids. Son amour véritable, le seul, était pour mon père.
Qui le lui a bien rendu puisque, comme vous le savez peut-être, il lui a tenu la main,
jusqu'au bout, durant deux années de chimios épouvantables, et que, c'est mon honneur,
ma mère s'est éteinte lors de la dernière nuit qu'ils ont passée ensemble, dans le même lit.
Au matin, route de Fronton, l'un s'est réveillé. L'autre pas.
Et ma vie sentimentale fut toujours écrasée par cette histoire d'amour monstrueuse.

J'entends déjà des âmes bienveillantes protester, me rappelant que ma mère nous a aimés,
qu'elle m'a aimé, qu'il ne faut pas présenter les choses de cette façon... Pardon.
Je suis bien placé pour connaître l'intensité de l'amour qu'elle m'a porté.
Et je sais d'avance que personne ne m'aimera jamais aussi fort que cette femme m'a aimé.
Je ne cherche pas à dénigrer ni à dévaloriser ses sentiments pour ses enfants,
et encore moins à me faire plaindre, quand je souhaite volontiers mon enfance à tout le monde,
mais à expliquer que cet amour était une conséquence de sa passion amoureuse pour mon père.
Elle nous a aimés, nous, parce que nous étions les enfants de ce playboy un peu poète,
qu'elle était allée se chercher et qu'elle avait su convaincre de tout ce qui devait suivre.

Car si ma mère n'était pas jolie, elle avait un certain magnétisme et un pouvoir de persuasion.
Son regard était son arme fatale. Elle avait une façon de vous regarder qui vous mettait à terre.
Elle regardait les gens dans les yeux. Regardait à l'intérieur des gens. Ne regardait que cela.
Et rien de ce qui pouvait tourner autour, de paraître ou de politesse, de distinction, d'éducation,
ne pouvait la distraire et l'intéresser autant que ce qu'elle semblait lire de l'âme des humains.
Dans les grands banquets, on la prenait toujours à part, pour discuter, se confier à elle.
Incapable de briller en public, de tenir une assemblée entière avec de l'esprit et des rires,
elle était redoutable dans les échanges en tête à tête, où elle pouvait vous accompagner loin
à l'intérieur de vous-même, où rien de ce que l'on pouvait y trouver ne semblait l'effrayer.
Non. Ma mère n'était pas une jolie fille. Quand la droiture ne fait pas dans la joliesse.
Que la révolte, la rage et la quête d'absolu n'ont jamais fait de bibelots décoratifs.
Elle ne capitalisait pas sur son physique. D'autres diront qu'elle l'a peut-être payé.
Quand elle avait aussi cet aspect tyrannique d'exiger la vérité toujours et partout.
Quelle qu'elle soit. Pour avoir sa confiance. Et gagner son estime.

Peux-tu sincèrement, maman, puisque c'est à toi que je m'adresse ici,
malgré les choses que tu semblais ne pas comprendre de mes façons d'être,
ne pas comprendre ma façon de vivre et d'agir ?
Ne vois-tu pas, honnêtement, des traces de tes propres névroses dans mes veines ?
Ne vois-tu pas la filiation ? A mes obsessions ibériques et mes postures absolutistes ?
La part du cancer que tu m'as légué et qui semble déjà vouloir frémir sous ma peau ?
A tes cheveux de paille que tu brossais dans la lumière d'un film que je ne regarde plus,
je vois à ton expression ce que tu ressens à cet instant précis avec un trouble vertigineux.
Tes yeux sont fermés. Mais je n'ai pas besoin de les voir pour lire dans tes pensées.
Puisque je suis une partie de toi qui continue ici-bas à se battre pour ta dictature.
Bien sûr, je fais des phrases, je fais des phrases, et je parle, et je raisonne, voilà...
des raisonnements, encore des raisonnements... qui m'enivrent autant que l'ivresse.
Il y a des choses qui pouvaient t'effrayer, j'en conviens, dans ma propre nature.
Mais tu es témoin, pour être en caméra embarquée, avec moi, depuis ta mort,
partout où je me suis aventuré, partout où je me suis vautré,
combien je me tords les boyaux dans ce monde pour trouver mon salut.
Je suis descendu aussi, même à coup de whisky, au plus profond des êtres.
Descendu à la mine chercher le genre humain partout où j'ai pu.
Quand je savais d'avance, qu'en amour, je n'aurais pas ta chance.
Ni le goût de reproduire une histoire déjà aboutie.
Ce n'est pas le fait de mon genre, ce n'est pas une histoire de couilles,
ni de testostérone, rien de cela n'explique les ressorts d'une vie dissolue.
Quand je n'ai pas cherché le couple mais cette hypothèse farfelue de la seule vérité.
Nos méthodes divergent, mais je sais que tu sais que la lutte continue. 
Et que tu es témoin que j'ai été cette fois près du but.

Elle avait fini par abandonner le chignon qui dégageait sa nuque.
Avant qu'elle ne perde tous ses cheveux. Avant les foulards. Avant les chimios.
Elle laissait les cheveux lâches et ne les nouait qu'en deux points, dont à l'extrémité,
en une sorte de natte qui rappelait les coiffes de personnages goyesques du XIXème siècle.
Les séjours à Grenade. Les moulins de Consuegra. Les cigognes de Càceres.
Je me moque bien que l'on ne comprenne pas ma fascination pour la corrida.
Quand j'ai appris à regarder les gens dans les yeux. Comme la mort en face.
Qu'est-ce que ça peut faire ? Découvrir que l'on est seul au bout du compte ?
Chaque fois que l'on dort. Que l'on échappe au monde. Où croyez-vous que l'on soit ?

Sinon dans notre propre arène. A nous battre contre nous-mêmes. Enroulés en dedans.
Elle était bien vivante. Assise sur une chaise. A l'étage de la maison de la route de Fronton.
Face à la lumière du jour. Face à une grande fenêtre ouverte sur le balcon. Rémission.
Je suis déjà un homme. J'ai 23 ans. Et je suis assis par terre. Tout près d'elle. De côté.
J'enveloppe la chaise de mes bras avec elle au milieu. Je ceinture l'ensemble fermement.
Pose ma joue sur ses genoux. Les yeux vers la fenêtre et la lumière du jour.
Une façon de lui dissimuler mon regard. Elle passe sa main dans mes cheveux.
Me caresse la tête. J'ai dix ans. Plus ou moins. Ou quarante bientôt.
Et je sais qu'un état de grâce ne dure jamais. Ou bien dure toujours.
Elle va mourir. Comme tout le monde. C'est mon honneur de l'avoir accepté.
Elle n'était pas jolie. C'était ma mère. Pour quelques jours encore. Et pour l'éternité.
La lame est entrée. Pile. Entre les omoplates. Dans la cruz. Puisque la mort nous fauche.
Mais ne peut rien voler. Des gènes que je porte comme des souvenirs.
Elle me demande si j'ai bien mangé. Elle me demande ce qui me tracasse.
Rien. Tout va bien. J'ai trouvé l'amour. Et toute sa démesure. Et je te comprends mieux.
Quand tu sais que cette fois, j'ai été près du but.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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Les gitanailleries

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Les parents de mon père luttèrent sans doute contre une forme de jalousie,
transformée en mépris, pour la réussite arrogante du père de ma mère.
Les deux familles avaient de l'argent. Mais ne l'avaient pas acquis de la même façon.
Et puis, il y avait une différence toute trouvée pour une stigmatisation.
La famille de ma mère était espagnole.
Ainsi, la jalousie pouvait être grossièrement dissimulée derrière une posture raciste.
Lorsque, comble de l'injure, ces Espagnols n'étaient qu'un ramassis de Gitans.
Exprimer du mépris était plus valorisant que d'autres sentiments moins avouables encore.
Il n'était pas possible de concéder que mon grand-père maternel ait eu des qualités enviables.
Et si la fortune récente côté paternel était tout aussi suspecte, elle demeurait française,
lorsque la réussite d'étrangers, exhibée de surcroît, sans complexes, devenait insupportable.
Une provocation en somme. Lorsqu'il y a chez nous une culture de la discrétion, convenue,
lorsqu'il s'agit d'argent, surtout si mal acquis, qui n'est pas partagée par toutes les sociétés,
protestantes notamment, où les gens qui prospèrent ne s'embarrassent nullement de honte.
Mon grand-père de Castille avait crevé la faim, mangé son pain noir, et devait bien savoir,
sans l'avoir théorisé, qu'on ne vit qu'une fois, et qu'il pouvait jouir de ce qu'il avait gagné.
Loin des scrupules catholiques vis-à-vis de la fortune, lorsque jeune homme,
il n'avait fréquenté l'église du village que pour jouer à la pelote sur son mur,
bien que respectant l'institution comme les traditions, croyant par atavisme,
il avait surtout l'énergie des pionniers qui ont dû s'arracher à leur terre pour survivre.
Un parcours qui vous épargne les cas de conscience avec lesquels d'autres ont dû négocier.
Ainsi, mon grand-père castillan était l'incarnation de la vulgarité la plus détestable,
et pas qu'aux yeux de la famille de mon père, pour deux raisons imparables :
il était à la fois Espagnol et nouveau riche.

Georgette, princesse de St-Gaudens, fille de militaire, unique évidemment,
n'avait donné la vie qu'une fois, du bout des lèvres, et n'avait pas brillé comme mère,
lorsqu'elle avait l'excuse de devoir travailler peut-être, dans son épicerie,
confiant de manière tacite l'éducation de son fils à l'une de ses belles-sœurs.
Mon père n'avait pas eu le loisir de développer avec elle un lien filial particulier,
et je suis témoin qu'il fut plus affecté au décès de la tante qui l'avait élevé et aimé
qu'à celui de sa propre mère qui était demeuré une sorte de mystère qui n'est pas résolu.
Sa famille connaissait celle de ma mère, de réputation, lorsque Toulouse n'était qu'un village.
Car tout le monde avait partout, directes ou indirectes, des relations communes.

Je sais que Georgette a cristallisé son mépris sur les origines de sa bru.
Puisque je l'ai entendue, enfant, devant moi, parler ouvertement de gitanailleries,
concernant la famille de maman, pour résumer son mode de vie et ses manières.
J'ai haï ma grand-mère aussi fort que je l'ai aimée par ailleurs.
Je lui aurais sauté à la gorge quand elle insultait ma mère.
Chose qu'elle faisait naturellement en l'absence de maman,
et surtout, finalement, en l'absence de mon père.
Comment pouvait-elle reprocher à une femme de lui voler un fils dont elle n'avait pas voulu ?
Je comprenais aisément que la jalousie qu'elle éprouvait n'était pas du tout de cette nature.
Quand il est assez classique qu'une belle-mère déteste sa belle-fille pour cette seule raison.
Ici, bien sûr, elle s'était placée dans une autre compétition, qui était celle du train de vie.
Ma mère n'avait aucun goût pour le luxe, mais ses sœurs, couvertes de bijoux et de fourrures,
portaient sans doute tout ce que Georgette aurait aimé pouvoir se payer toute seule.
Des choses que mon grand-père aurait eu les moyens de lui offrir mais qu'il lui refusait,
par un souci obsessionnel d'économies, lorsqu'il ne songeait qu'à épargner et capitaliser.
Son époux, plus prudent que radin, ne lui permettait pas le faste auquel elle aspirait.
Et ma grand-mère en crevait de rage.

Gitan, pour moi, n'était pas une insulte. Ne l'a jamais été.
Et je m'étonnais, enfant déjà, que cela puisse en être une pour certains.
Mais je devais bien prendre ces raccourcis pour ce qu'ils étaient.
En dehors du fait que ma famille espagnole venait de la Vieille Castille,
et qu'elle avait probablement, en remontant les siècles,
davantage d'origines berbères que gitanes, sans qu'on ne puisse être sûr de rien,
on voyait bien que la réalité des choses n'avait pas grand-chose à faire dans cette histoire.
Il y avait un fantasme, assez français d'ailleurs, concernant l'Espagne.
Que l'on doit peut-être à des artistes comme Victor Hugo et Georges Bizet.
Où la Gitane, qu'elle se nomme Esmeralda ou Carmen, était l'incarnation du désir,
de l'érotisme, de la passion amoureuse, d'une liberté farouche, sans Dieu ni maître.
De la tentation sans doute. A émoustiller tous ces messieurs, et ces dames peut-être.
De façon aussi romantique que libidineuse.
Et cette imagerie a impressionné des générations au point qu'il en reste des convictions.
Mais, concernant la culture gitane, bien qu'il serait un honneur d'être partie prenante,
je suis au regret de dire que les Basques, Galiciens, Catalans, Aragonais, Murciens,
et même les Andalous eux-mêmes, n'ont pas grand-chose à voir avec cette tradition.
Même si elle a influencé les autres, portant même des fruits jusqu'à la France du XIXème.
Résumer l'Espagne aux Gitans est aussi absurde que résumer l'Italie aux mafieux.
Où un particularisme folklorique prend le pas sur la réalité sociale et historique d'un pays
dans l'inconscient collectif des voisins, parfois avec candeur, souvent avec mauvais esprit.
Il semble en tout cas qu'être Gitan, pour beaucoup, paraissait assez dégradant en soi,
pour en faire une insulte sans appel ou une justification de méfiance comme de rejet.
Et être traités de Gitans était ici une double injustice : d'abord parce que nous ne l'étions pas,
ensuite parce que l'être ne pouvait mériter d'en essuyer le reproche.
Une façon d'insulter les Espagnols et les Gitans à la fois. Une pierre deux coups.
Lorsque, bien sûr, aux colères irrationnelles, il n'y a de place pour le discernement,
et qu'il est plus confortable, pour faire simple, de mettre tout le monde dans le même sac.

Je l'ai écrit ailleurs, c'était une douce vengeance pour moi, d'apprendre,
malheureusement un peu tard puisque ma grand-mère paternelle était déjà morte,
quand je me serais fait un malin plaisir à le lui révéler moi-même,
que son nom de jeune fille était précisément espagnol.
La moindre des choses pour une famille du Comminges, si près de la frontière.
Mais j'avais d'autres exemples, autour de moi, de personnes qui, en méprisant l'étranger,
méprisaient leurs propres origines, et l'insultaient aisément, avec beaucoup de certitudes,
sans se rendre compte qu'ils insultaient leur propre famille et s'insultaient eux-mêmes.
A Perpignan, ville française peut-être, mais aussi douteuse que Bordeaux ou Toulouse
- davantage bien sûr, puisque plus au Sud, et corrompue par sa situation frontalière -
j'avais des amis de collège qui m'expliquaient combien l'Espagne était sous-développée,
peuplée d'abrutis et d'arriérés, ce que je devais encaisser de front en songeant à ma mère,
lorsque quelques virées ou excursions de l'autre côté des Albères, à trente kilomètres de là,
leur avaient porté la preuve que nous étions mieux lotis et plus intelligents.
Je me rappelle d'un argument fort, qui était celui de l'aménagement et de l'achalandage
des aires de service des autoroutes, qui disaient tant sur le degré de civilisation d'un pays.
D'autres m'avaient parlé de quartiers de jardins avec leurs cabanons à l'entrée de Barcelone
qu'ils avaient pris pour des bidonvilles, quand il devait certes en rester quelques-uns
que je n'ai jamais vus, dans ces Années 80 où l'Espagne allait pouvoir adhérer à la CEE.
Je m'amusais du fait que ces camarades, qui tenaient à se persuader par tous les moyens
qu'ils étaient mieux à leur place qu'ailleurs, à se convaincre qu'ils vivaient du bon côté,
de la chance que nous avions d'être Français, s'appelaient tous Garcia, Rodriguez et Romero.
J'avais conscience que des raisons familiales, politiques notamment, aient justifié une rupture,
quand des Républicains ont pu vouloir ne plus entendre parler de l'Espagne,
tourner le dos à ce pays qui les avait abandonnés, qu'ils avaient perdu, le pays de Franco,
lorsqu'ils comptaient parmi des immigrés qui pour la plupart, avaient le souci de s'intégrer,
et qui pouvaient pour cela vouloir être plus Français que les Français,
mais je m'étonnais toujours que leurs enfants puissent à ce point renier leurs origines.
Ce mépris outrancier relevait du dépit amoureux. Et il révélait l'ampleur de la blessure.
Souvent de façon inconsciente. Transmise sur au moins deux générations.

Evidemment, malgré mon nom français, j'étais aussi Espagnol qu'eux.
Parce que l'histoire de ma famille était différente, me sentir Espagnol m'était permis.
Et, enfant, adolescent, jeune homme, je me sentais plus Espagnol que Français.
Je l'ai déjà expliqué sans doute, mais il m'a fallu attendre de partir au Québec,
à 25 ans, pour me révéler à moi-même un attachement et une appartenance à la France.
C'est face aux moqueries et aux reproches des Québécois que je me suis senti Français.
Plus jeune, je considérais que les gens qui insultaient l'Espagne insultaient ma mère.
A ce moment-là, les gens qui insultaient la France insultaient ma famille et mes amis.
Et c'est à cette blessure inédite que j'ai pris conscience de mon identité.
Pour les mêmes raisons, désormais, je n'apprécie pas que l'on moque les Québécois.
Puisque j'y ai aimé des gens, et que c'est une province qui fait partie de moi.
Et se sentir multiple, à la fin, aide à mesurer ses propos quand il s'agit de généralités.
Philippe Latger de la Hoz. C'était ronflant sans doute. Ce pourquoi j'ai renoncé.
Lorsque j'ai eu tout de même une période où je voulais faire suivre les deux noms.
Parce que c'est une tradition espagnole. Précisément. Et que je voulais la revendiquer.
Un moyen de rendre hommage aussi à ma mère, comme à sa famille, nombreuse,
aimante, avec laquelle j'avais plus d'affinités qu'avec celle de mon père.
Une lubie d'adolescent laissée de côté rapidement convenant que c'était ridicule.
Lorsqu'on aurait pu penser qu'il y ait pu y avoir le souci de faire apparaître une particule.
Qui n'en est d'ailleurs pas une. Mais qui en France pouvait prêter à confusion.
L'hommage à ma mère ne pouvait être compris comme folie des grandeurs.
Ce n'était pas possible. Et je décidai d'affirmer mon identité autrement.
Quand il n'est pas besoin de l'afficher pour la construire.
Et que c'est la construction de toute une vie.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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Entre deux eaux

Publié le

Dans la vaste pinède qui s'étendait au Sud de Barcelone,
au-delà d'El Prat de Llobregat et de l'aéroport,
dans l'étranglement que faisaient les montagnes de Garraf en rejoignant la mer,
se trouvait le quartier résidentiel épargné par la folie des immeubles des Années 60.
Contrairement à la Costa Brava ou à la Costa Daurada de Tarragone,
ce segment de la côte avait résisté au tourisme de masse, jalousement préservé,
restait réservé aux riches Catalans de Barcelone qui y avaient bâti des résidences secondaires.
C'était la dernière plaine littorale avant Sitges, au pied du fort de Castelldefels,
et ce nouveau riche de grand-père, bien que Castillan, avait aimé la région.
Des amis de son village natal, qui, peu ou prou, devaient avoir avec lui des liens familiaux
à quelque degré que ce soit, avaient émigré à Barcelone, où ils avaient ouvert une polleria.
Et nous ne manquions pas, à chaque séjour, d'aller leur rendre visite dans la Calle Carretas,
en plein Barrio Chino, même des années après sa mort, perpétuant une sorte de rite.
Mon grand-père avait de son côté émigré en France, à Toulouse, où il a fait sa vie,
fondé une famille, celle de ma mère, et surtout amassé une fortune impressionnante.
A force de visites chez ses amis, il acheta d'abord un appartement à la sortie de la ville,
dans un immeuble cossu de la Gran Via, peu après la Place d'Espagne et Montjuïc.
Un lieu que je n'ai connu que de l'extérieur, lorsque nous passions devant en voiture,
dont le repère était la croix verte de la pharmacie qui se trouvait au pied d'une façade
que je trouvais inquiétante, bourgeoisement décorée mais noircie par la pollution.
Préférant la mer à l'océan, considérant les avantages du climat de la côte méditerranéenne,
la proximité géographique lorsqu'il fallait faire les trajets depuis Toulouse,
et ayant le besoin manifeste de s'ancrer en Espagne, même s'il s'agissait de la Catalogne,
une subtilité dont il n'avait que faire, il chercha rapidement à acquérir une villa.
Deux choix furent permis dans la pinède de Castelldefels. A vingt minutes de la ville.
Des rues de terre battue constituaient un damier, comme on pouvait le trouver, pavé,
à Barcelone, lorsqu'on ne trouvait ici que de belles parcelles boisées pour de grosses maisons,
tapies sous des pins hauts sur pattes, dont les clôtures contenaient des parcs avec leur piscine,
et quelques arbres d'agrément.

S'il a plu quelques flocons lourds et cotonneux en silence,
ce ne fut pas assez pour couvrir la chaussée ni même les automobiles.
Ce fut un épisode éphémère venu dans la soirée pour rendre la nuit douce.
Lorsque la neige est toujours une curiosité dans la ville où je suis né.
Les écoliers qui auraient souhaité manquer l'école le lendemain furent déçus.
Cela n'avait pas tenu. Et le jour suivant imposa un ciel bleu, et ce soleil franc,
qui ne pouvaient sérieusement justifier de rester calfeutré à la maison.
Perpignan se déshabille enfin des décorations des fêtes de Noël.
J'observe que l'on a finalement démonté le sapin qui trônait sur ma place.

Les guirlandes qui subsistent ne s'allument plus à la nuit tombée.
Et je ne suis pas mécontent de m'éloigner de cette période de l'année que j'exècre.
L'écharpe à grosses mailles nouée autour du cou et quelque chose m'interpelle.
Que je dois vérifier dans le miroir de la salle de bains.
Je me suis rasé de près. Ai rasé la barbe d'une semaine. La veille au soir.
Retrouvant mes traits d'origine. Avec l'ombre qui fait croire à une fossette au menton.
Peut-être parce que le pull est noir. Peut-être à cause de l'écharpe. Je ne saurais dire.
La longueur des cheveux peut-être, malgré des cheveux blancs, aux tempes,

que je n'avais pas alors. Ou bien est-ce la lumière ? Ou encore ma myopie ? 
Je reconnaissais le visage d'un garçon de 17 ans sur des photos d'identité.
Ce fut une drôle de sensation. Que celle de me reconnaître.
La forme des mâchoires. L'implantation des sourcils. La forme des yeux.
La bouche fine. La couleur de ma peau. Pas de doutes. C'était bien moi.
Et s'il y avait une part de malaise étrange, il y avait aussi une source de satisfaction.
Le moyen de raccrocher le présent au passé. De mettre les choses en perspective.
De raccorder des souvenirs à ce que je fais ou ce que je suis devenu.
Le jeune gars qui jouait du piano à Bompas, qui adorait Baudelaire et Gainsbourg.
Oui, c'était lui. C'était moi. Nous sommes bien la même personne.
Séparés par vingt ans. Comme feuille de papier à cigarette.

Des deux propriétés en vente dans le secteur,
c'est sur celle du Paseo Tramuntana que mon grand-père jeta son dévolu.
Sur le trottoir de terre, une longue clôture en pierres de carrière se déployait sur la rue,
doublée d'une haie de sapinettes, dont chaque pilier soutenait une lanterne blanche,
à distances régulières, dissimulant le jardin par lequel on pouvait pénétrer de deux façons.
Il y avait un portillon, avec une allée étroite, sous la voûte basse d'un énorme palmier,
qui conduisait tout droit au perron de l'entrée principale de la maison.
C'était un coin du parc où la végétation était dense, comme pour protéger la bâtisse,
qui était à cet endroit au plus près de la rue. L'allée avait des allures de tunnel.

Dominée par les pins, le palmier, elle l'était aussi d'un gigantesque eucalyptus qui embaumait.
Et jonchait tout le temps les dalles de ses petites coques noires qui se mêlaient aux pignons.
Mais l'entrée véritablement utilisée était celle, plus large et dégagée, du portail automobile.
Entre deux piles aux mêmes lanternes, les deux battants de métal vert s'ouvraient sur une voie,
cimentée, couleur vieux rose, bordée de petites haies de fusains de fortune aux feuilles grasses,
qui filait droit vers une maison indépendante, au toit terrasse, qui s'avérait être le garage.
Elle desservait au passage, au pied d'un grand pin, l'entrée de la cuisine de la villa, à droite,
qui était celle que nous empruntions toujours, pour décharger les voitures de nos bagages,

comme des provisions, lorsque nous n'allions au perron comme au petit vestibule d'apparat
que pour jouer et nous procurer des sensations fortes, entre mômes, à l'écart de l'activité,
dans cet angle mort de la propriété dont personne ne profitait, sinon nous,
en quête d'aventures, puisqu'il y avait là un peu de forêt vierge et de maison hantée.
Les quatre faces de la bâtisse étaient découpées de terrasses et de bow-windows.
Les grilles blanches en croisillons tranchaient sur le vert des stores de bois.
Il n'y avait qu'un étage, mais tout était haut de plafond et la maison s'en trouvait grandie,
bien que trapue, et un chemin en faisait scrupuleusement le tour comme un chemin de ronde,
épousant tous les angles, comme l'arrondi ample et ventru de l'hémicycle vitré
qui achevait la salle à manger comme une abside au bout de sa nef.
Pour dégager l'eau des terrasses, des gargouilles de terre cuite avaient des têtes de dragons
et des têtes de tigre, qui nous impressionnaient toujours dans la partie délaissée, côté rue,
lorsque nous n'y faisions même pas attention au côté animé de la piscine ou de la cuisine d'été.
C'était la zone protégée de tout vis-à-vis, derrière la maison, où la famille pouvait s'ébrouer,
dans une sorte de clairière où les dîners à la belle étoile avaient des allures de banquets.
Les parties habitées du terrain où des cousins et des oncles allaient de la maison au garage,
des chambres à la piscine, bavardaient, faisaient la sieste, jouaient aux cartes ou au ping-pong,
lorsque nous passions toutes nos journées dehors.

La peau de mes mains est abîmée. Je la trouve bizarre.
Je ne sais si c'est l'âge ou les effets du froid. Peut-être devrais-je l'hydrater.
La peau est sèche. Et cela me fait des mains de vieux que je ne me connaissais pas.
Une petite blessure a fini par se cicatriser. Je peux encore me régénérer.
Je dois faire de mon corps l'ami qu'il a toujours été, même s'il m'échappe un peu.
Il change plus vite que moi. Et l'unité semble ne pas toujours aller de soi.
On dit que l'on porte les stigmates de ce que l'on a vécu.
Mais c'est parce qu'au quotidien, une image de nous nous a accompagnés,
à chaque période de nos vies, évoluant à mesure que l'on évoluait,

que nous nous sommes habitués, lentement, à nous éloigner de l'enfance.
Cela n'empêche pas des sursauts. Devant la glace. A trouver une image différente.
Face à des changements qui ne sont pourtant pas survenus dans la nuit.
Et nous pouvons nous étonner de ce que nous sommes comme de ce que nous avons vécu.
Du temps qui s'est écoulé. En un clin d'œil. Et ce vertige est une drôle de nausée.
Il ne s'est rien passé. Ou s'est passé tant de choses. Quelle différence ?
Le fait est que nous en sommes déjà au présent. Qui est arrivé si vite.
Avons-nous pu vraiment vivre dix, vingt, trente ans d'évènements ou de routines,
connaître et aimé des gens, dont certains sont déjà morts, voyagé, construire,
déménager, abandonner, tomber amoureux, et ce en si peu de temps ?
Je n'ai pas envie de jouer les tragédiens s'apitoyant sur son sort avec des trémolos,
et suis d'humeur aujourd'hui à trouver ça plutôt rigolo.
J'ai trouvé de la crème pour m'hydrater les mains et m'exécute sans protester.
Songeant que j'aurai de quoi encore halluciner dans trente ans face à l'image que j'aurai.
Et à tout ce que j'aurai vécu, y compris à partir d'aujourd'hui.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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L'hiver en place

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Après la douceur, l'hiver reprit ses droits.
Et le froid avec lui.
Si bien que, au lavabo comme à l'évier,
l'eau chaude se faisait attendre,
et n'arrivait qu'au moment où j'avais terminé de me laver les mains.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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Puits de lumière

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C'est comme un labyrinthe.
Je suis de longs couloirs qui me ramènent toujours au même endroit.
Des couloirs d'hôpitaux étrangement déserts. L'odeur de la Betadine.
Regarde-moi mon amour. Est-ce que tu me reconnaîtras ?
Est-ce que tu te rappelleras de moi quand je ne me souviendrai de rien ?
Tu presseras ma main molle qui ne sentira pas le contact ni la chaleur.
Lobotomisé. Je n'aurai aucune réaction. Ne pourrai prononcer une seule parole.
Je cours dans le bâtiment vide et cherche la sortie. Le long de portes closes.
Les murs se sont rapprochés. Ils frôlent mes épaules. Je n'ai pas le choix.
J'avance. J'avance. Et je reviens toujours au même endroit.
On t'a permis d'entrer un moment dans la pièce.
Tu as croisé la famille. Ma sœur est au courant. C'est un laissez-passer.
Est-ce que tu me reconnaîtras ? Sauras-tu qui je suis ? Celui que j'ai été ?
Côté gauche tu trouveras une bague. Comme pour m'identifier.
Quels souvenirs auras-tu ? En auras-tu gardés ?
Il y a ce virage à angle-droit, au bout du couloir, j'y suis déjà passé,
qui tourne à droite, et comme prévu, la même perspective, des centaines de portes.
Je n'ai pas le temps d'essayer d'en ouvrir, je suis pressé, le temps presse, je dois filer.
A quoi penseras-tu ? Que verras-tu au juste ? Quelque chose te reviendra-t-il ?
Il y avait des regards sous ces paupières closes. Qui plongeaient dans les tiens.
Et se perdaient aussi dans l'étrange dédale où je me sentais bien.
Ce corps allongé ne t'inspirera rien, dans son tiroir ouvert qu'il faudra refermer.
Pendant que je m'épuise à courir comme un fou pour trouver la sortie ou un puits de lumière.
Qui viendra m'éclairer à une réflexion que soudain tu te fais.
Une issue est possible. Je peux partir en paix.

Les centaines d'e.mails planqués dans la corbeille.
La grandiloquence, les digressions, les errements, les certitudes, les euphories.
De quoi occuper des vieux jours, à compter les rechutes et les redémarrages.
Des mots tracés sur le sable de mon île déserte. Crusoé et sa barbe.
Fallait-il être fou. Prendre le risque de le devenir. Mais qu'est-ce que la folie ?
Vouloir être pour quelqu'un. Vouloir que l'autre soit. Qu'y avait-il de suspect ?
Nous pourrions avoir plus de souvenirs séparés que de souvenirs ensemble.
Qu'est-ce que cela veut dire lorsqu'on peut se hanter et penser l'un à l'autre ?
Le feu orange qui clignote au fond de la rue évoque la silhouette qui allait le dépasser.

Je reconnais ta peau, tes sourcils que je lisse, quand j'explore mon arbre.
La brique et les galets. Le bois comme le marbre. Tout me ramène à toi.
Quand la nuit est propice à te recomposer. Pièce par pièce. Avec exactitude.
Dans mes pupilles noires il y a de l'aube éteinte des insomnies fidèles.
Qui s'endorment aux lueurs de petits jours exsangues.
C'est à mes doigts, je sais, que je dois le pouvoir de ma langue.
A nos jeux érotiques comme aux correspondances qui peuvent s'enlacer.
Serrer ma camisole. Me conduire aux murs capitonnés d'une seule cellule,

de la boîte en partance pour le cœur de la terre ou l'ultime incendie.
Des lieux où l'on s'enferme pour voir l'éternité.
Je marche dans la ville. Reviens au même endroit.
Avec une émotion qui ne me quitte pas. Et la rage solaire.
De pouvoir être un rêve, un nom, ou le fantôme qui peut aller sans chaînes.
Dans les couloirs étroits de tous nos labyrinthes où rien ne peut se perdre.
Sinon les derniers doutes et la notion du temps.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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Stepmom

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Le château de Madeloc était une énorme bâtisse lugubre perchée sur un piton.
Des tourelles à corbeaux, des herses et des créneaux, des gargouilles monstrueuses.
La Reine y vivait seule avec ses sangliers, ses loups et ses dragons.
Les deux enfants enchaînés, précipités dans la salle glaciale du trône,
furent troublés de découvrir son visage, qui n'était pas totalement effrayant.
Bien que la peau fût rongée par endroits, voire pourrie comme aux corps en décomposition,
bien que l'on pût voir ses gencives et des dents à une joue absente, les yeux gris bleu
d'un regard qu'elle détourna dans un grognement d'outre-tombe, ne semblèrent pas si mauvais.
On aurait dit la Mort elle-même, qui haletait difficilement une buée de cendres et de givre.
Louis fit la grimace et eut envie de pleurer en réalisant que le turban sur la tête de l'ogresse
était un noeud de serpents qui vint à se défaire lentement lorsqu'ils se hérissèrent tous,
se dressèrent ensemble pour faire une couronne ou une crinière ondoyante.
" Je veux ce qui m'appartient !... " rugit la Reine d'une voix rauque surnaturelle.

Le dessinateur me demande des détails sur sa tenue.
" Il lui faut une belle robe noire de pur style élisabéthain,
 avec une fraise, ou un col montant, je suppose...
- Je ne sais pas trop. Les Rois de Majorque, c'est le XIIIème siècle.
Peut-être vaut-il mieux lui attribuer un costume médiéval. Je n'ai pas tranché. "
Certains costumes avaient été validés sans problèmes. Inspirés des pénitents de la Sanch.
Avec leurs longs cônes pointus en guise de cagoules, qui ont toujours eu leur effet.
" J'aimerais au maximum me servir de spécificités locales, ne pas trop nous éparpiller.
Il faut qu'elle ne ressemble à aucune méchante déjà campée par Disney ou que sais-je... "

Je regardais les esquisses d'Alfred qui avait décidément un magnifique coup de crayon.
" Le turban de serpents, c'est peut-être un peu facile... marmonnais-je. Déjà vu... "
Emmanuelle avait pointé tous les détails concernant l'apparence de la Reine dans le manuscrit.
Je l'ai arrêtée aussitôt, sentant qu'elle allait se lancer dans un exposé et bien des suggestions.
" Je vous laisse les enfants. Je vous fais confiance. Il faut que j'aille chercher les enfants. "
Le temps de vider mon café, j'avais déjà enfilé mon manteau et pris la porte.
" Je vous appelle dans la soirée ! Travaillez bien ! "
Ce n'était pas pour leur mettre la pression, mais la méchante, c'était primordial.

Il fallait absolument la réussir. Quand c'est toujours le personnage emblématique.
Celui qui impressionne. Celui que l'on retient. Nous n'avions pas le droit à l'erreur.

" Mais non ! Qu'est-ce que tu racontes ? Je suis en route là ! Je serai à l'heure !
Inutile d'appeler Nathalie à la rescousse. Je n'ai pas oublié enfin !... "
Evidemment, des travaux sur le boulevard Raspail créaient un embouteillage.
" Quoi ?... Qui klaxonne ? Je klaxonne, oui ! C'est bouché ici, mais pas de panique !
Je suis à dix minutes maxi. Je t'assure que les garçons n'auront pas à attendre.
Fais-moi confiance. Je t'envoie un texto quand ils sont sur la banquette arrière. "
Putain de merde. La méchante belle-mère, c'est moi. Et j'ai un double appel.
Bon sang, le feu va passer au rouge... Bouge ton cul, putain, bouge ton cul !...
Je range les documents dans la boîte à gants. Le dossier Madeloc. Qui me sort par les yeux.

La fumée de la cigarette. Dehors. Je baisse la vitre. La voiture ne doit pas sentir la clope.
Pas de tabagisme passif pour les kids. Bien sûr. Je fumerai la prochaine sur la terrasse.
Avant que le feu passe au vert, j'ai peut-être le temps d'un texto pour Emmanuelle.
" Inspirez-vous de moi pour la Reine. Notez qu'elle fume comme un pompier. "
Mais un sms arrive au moment où je reprends mon smart phone. C'est toi.
Je lis " idem ". Cela me détend. Je souris. Une réponse à ce que je n'ai pas dit.
Ok. Préciser à Emmanuelle que la méchante belle-mère est amoureuse.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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De fil en aiguille

Publié le

Nous avons peu dormi. Peu dormi. Peu importe.
La couleur douce d'une lumière pâle qui s'est frayée un chemin dans l'obscurité.
L'odeur de ta peau. De ton parfum. De la chambre. Un reste de lessive dans les draps.
Synesthésie. Quand la fragrance et les ombres s'accordent à merveille.
Que mon odorat, ma vue, sont stimulés autant que mon ouïe à ta respiration,
pour bercer le silence délicat qui vient m'envelopper.
Autant que mon toucher qui aplanit le coton d'une housse, celui de l'oreiller,
avant de rencontrer la chaleur épaisse de ton corps endormi, ou celle de tes cheveux.
Je suis plein de sommeil. A moitié réveillé, peut-être que je rêve encore.
A mon geste, tu soupires, tu gémis, et changes de position. Tu me tournes le dos.
Je respire ta nuque. Et tes cuisses comme des ciseaux ouverts provoquent l'érection.
A tes fesses qui me narguent. Qui me cherchent. Qui tamponnent mes hanches.
A me demander si tu dors vraiment. Ou si tu fais semblant.
Je ne sais pas si l'invitation est consciente. Quand tu te colles à moi.
Mon bras vient se refermer sur ce chien de fusil qui ronronne.
Mon sexe trouve sa place. Plutôt naturellement. Et puis ton corps ondule.
Ecrase le poil de mon pubis. Me masturbe lentement. De son onde lascive.
Je te serre contre moi. Sans savoir si nous l'avons vraiment fait.
Nous nous sommes rendormis. Dans une odeur de sperme et d'effluves intimes.
J'ai ce corps mordillé, barbouillé de salive, que j'étreins comme on fait avec son traversin.
Le sommeil est léger. Bien que réparateur. Je rêve un peu du vrai quand la frontière est floue.
J'ouvre l'œil. Mon esprit est tout net. Un mouvement peut-être, venu me réveiller.
Une montagne de draps dessine des ravins, des vallées, d'une blancheur extrême.
Au-dessus de laquelle je vois un œil coquin, cet œil noir aux longs cils, magnifique,
qui brille et semble vif, et paraissait m'attendre, qui me sourit soudain pour me dire bonjour.
A six heures du matin. Quand il est bien trop tôt pour nous lever déjà.
A la tectonique des draps, il en est un qui s'est dressé entre nous pour manger ton visage.
Tu peux jouer à cache-cache. Je veux bien être le chat. Qui sourit à son tour.
Quand je te reconnais. Que mon bras se déplie à nouveau pour te ramener à moi.
Nous avons plus d'une heure. Pour dormir à moitié. Faire l'amour au complet.
Et aimer le sommeil qui fait de nous deux vagues.

Il y a du jus d'orange dans la carafe. Il y a du chocolat.
Des croissants frais dorés qui embaument. Du beurre. Et quelques fruits.
Sous mes pouces, je brise quelque chose. " Un demi-sucre pour ton café. "
Tu souris. Je sais que c'est parce que je me rappelle de quelques détails te concernant.
Tu sors de la douche, dans un peignoir blanc nid d'abeille, et te frictionnes la tête,
cheveux mouillés, qui sentent le shampooing, quand tes lèvres s'approchent.
J'oublie le raisin. Le yaourt. Pour te rouler des pelles et retrouver ton corps.
Il y a des troncs nerveux qui dégoulinent de résine aux parasols comme aux tapis d'aiguilles.
Quand la pinède nous enivre d'agréables senteurs. De contrastes. Synesthésie.

Aux parfums de ta peau et des eucalyptus, j'associe le soleil qui se lève sur la mer.
Le son froissé des eaux qui viennent et se retirent sur la plage si proche où je te conduirai.
L'obsession des cigales et le timbre de ta voix aux cuillères qui tintent.
Le tissu du peignoir, la couture, et puis là, c'est ton genou que découvrent mes doigts.
Assis sur la terrasse. Il doit bien y avoir une piscine. Pour compléter le tout.
Comme ce moment où appeler les enfants, que je choisis pour survoler la presse.
Tu avais faim. Moi aussi. C'est cet appétit d'ogre des gens qui ont peu dormi.
Celui de ceux qui s'aiment, redécouvrent le café et le goût des croissants.
Il fait déjà chaud. Le soleil nous inspire la paresse. Des idées crapuleuses.
Ta bouche sur la tasse provoque une érection. Quand tout est érotique.
La pulpe du jus d'orange. Et le beurre qui fond. Ou ta seule présence.
Tous les sens en éveil. Une journée commence.
Et je suis amoureux.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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