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Stepmom

Publié le

Le château de Madeloc était une énorme bâtisse lugubre perchée sur un piton.
Des tourelles à corbeaux, des herses et des créneaux, des gargouilles monstrueuses.
La Reine y vivait seule avec ses sangliers, ses loups et ses dragons.
Les deux enfants enchaînés, précipités dans la salle glaciale du trône,
furent troublés de découvrir son visage, qui n'était pas totalement effrayant.
Bien que la peau fût rongée par endroits, voire pourrie comme aux corps en décomposition,
bien que l'on pût voir ses gencives et des dents à une joue absente, les yeux gris bleu
d'un regard qu'elle détourna dans un grognement d'outre-tombe, ne semblèrent pas si mauvais.
On aurait dit la Mort elle-même, qui haletait difficilement une buée de cendres et de givre.
Louis fit la grimace et eut envie de pleurer en réalisant que le turban sur la tête de l'ogresse
était un noeud de serpents qui vint à se défaire lentement lorsqu'ils se hérissèrent tous,
se dressèrent ensemble pour faire une couronne ou une crinière ondoyante.
" Je veux ce qui m'appartient !... " rugit la Reine d'une voix rauque surnaturelle.

Le dessinateur me demande des détails sur sa tenue.
" Il lui faut une belle robe noire de pur style élisabéthain,
 avec une fraise, ou un col montant, je suppose...
- Je ne sais pas trop. Les Rois de Majorque, c'est le XIIIème siècle.
Peut-être vaut-il mieux lui attribuer un costume médiéval. Je n'ai pas tranché. "
Certains costumes avaient été validés sans problèmes. Inspirés des pénitents de la Sanch.
Avec leurs longs cônes pointus en guise de cagoules, qui ont toujours eu leur effet.
" J'aimerais au maximum me servir de spécificités locales, ne pas trop nous éparpiller.
Il faut qu'elle ne ressemble à aucune méchante déjà campée par Disney ou que sais-je... "

Je regardais les esquisses d'Alfred qui avait décidément un magnifique coup de crayon.
" Le turban de serpents, c'est peut-être un peu facile... marmonnais-je. Déjà vu... "
Emmanuelle avait pointé tous les détails concernant l'apparence de la Reine dans le manuscrit.
Je l'ai arrêtée aussitôt, sentant qu'elle allait se lancer dans un exposé et bien des suggestions.
" Je vous laisse les enfants. Je vous fais confiance. Il faut que j'aille chercher les enfants. "
Le temps de vider mon café, j'avais déjà enfilé mon manteau et pris la porte.
" Je vous appelle dans la soirée ! Travaillez bien ! "
Ce n'était pas pour leur mettre la pression, mais la méchante, c'était primordial.

Il fallait absolument la réussir. Quand c'est toujours le personnage emblématique.
Celui qui impressionne. Celui que l'on retient. Nous n'avions pas le droit à l'erreur.

" Mais non ! Qu'est-ce que tu racontes ? Je suis en route là ! Je serai à l'heure !
Inutile d'appeler Nathalie à la rescousse. Je n'ai pas oublié enfin !... "
Evidemment, des travaux sur le boulevard Raspail créaient un embouteillage.
" Quoi ?... Qui klaxonne ? Je klaxonne, oui ! C'est bouché ici, mais pas de panique !
Je suis à dix minutes maxi. Je t'assure que les garçons n'auront pas à attendre.
Fais-moi confiance. Je t'envoie un texto quand ils sont sur la banquette arrière. "
Putain de merde. La méchante belle-mère, c'est moi. Et j'ai un double appel.
Bon sang, le feu va passer au rouge... Bouge ton cul, putain, bouge ton cul !...
Je range les documents dans la boîte à gants. Le dossier Madeloc. Qui me sort par les yeux.

La fumée de la cigarette. Dehors. Je baisse la vitre. La voiture ne doit pas sentir la clope.
Pas de tabagisme passif pour les kids. Bien sûr. Je fumerai la prochaine sur la terrasse.
Avant que le feu passe au vert, j'ai peut-être le temps d'un texto pour Emmanuelle.
" Inspirez-vous de moi pour la Reine. Notez qu'elle fume comme un pompier. "
Mais un sms arrive au moment où je reprends mon smart phone. C'est toi.
Je lis " idem ". Cela me détend. Je souris. Une réponse à ce que je n'ai pas dit.
Ok. Préciser à Emmanuelle que la méchante belle-mère est amoureuse.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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