Le menton sur l'épaule
Le menton sur l'épaule de l'autre. Debout.
Deux sexes. L'un contre l'autre. Dans une étreinte chaste.
C'est une belle façon de se saluer. Que nous avons. Que je retrouve.
J'ouvre la porte. On se regarde. On se sourit. On se prend dans les bras.
On se prend. On se serre. Une longue minute juste à se respirer.
Se sentir respirer. Poitrine contre poitrine. Le menton sur l'épaule de l'autre.
L'édifice tient. Debout. Dans l'entrée. La porte encore ouverte.
Mon cœur bat contre le tien. Ou bien est-ce l'inverse. Ou les deux à la fois.
Mes mains s'ouvrent dans ton dos. Dans ce recueillement. Qui est presque solennel.
Ou qui est juste émouvant. Quand chaque accolade est l'expression d'une peur de se perdre.
Comme si nous avions risqué chaque fois de nous oublier. Je te serre contre moi.
Le miracle renouvelé. Nous ne nous sommes pas perdus. Ni oubliés.
Mes mains repassent ton dos comme pour lisser un tissu ou bien le réchauffer.
Il y a l'élan de deux amis qui ne s'étaient pas vus depuis mille ans.
Mais ce n'est pas de l'amitié. Un baiser que je viens poser sur ta bouche l'atteste.
Je prends ton visage dans mes mains. Je te regarde. De très près.
Vérifie que c'est bien toi. Que je n'ai pas rêvé. Je reconnais ton regard.
Je fonds à la fois de plaisir et d'émotion. Repose mon menton sur ton épaule.
Et l'étreinte peut durer en silence. Avant de fermer la porte sur notre intimité.
Habillés. Debout. L'un contre l'autre. Nous n'avons pas déchiré nos vêtements.
Ce n'est pas la pulsion sexuelle, du désir, à arracher nos chemises dans l'urgence.
Ou bien seulement celle de vouloir sentir la présence de l'autre. La chaleur de l'autre.
Il n'y a pas de tristesse dans la cérémonie. Un peu de gravité. Aux cœurs qui se retrouvent.
Même si mon sexe bande. Le sexe peut attendre. Je veux d'abord te sentir. T'embrasser.
Mes cours de droit civil sur la table basse. Au milieu de notes et de fiches.
Le classement des universités américaines. La fondation de l'ONU.
Une journée au cours de laquelle on n'apprend rien est une journée perdue.
Le vent s'est levé et j'ai levé la tête. Une seconde d'inattention. Que tu viens envahir.
Est-ce ainsi qu'une obsession se manifeste ? Penser à toi quand je ne pense pas à autre chose.
Penser à toi dès que mon cerveau n'est plus occupé à ce que je fais, à ce que j'étudie.
Dès que le quotidien lâche prise, desserre son étau, en effet, c'est à toi que je pense.
Même un quart de seconde. Même en cet instant où le vent m'a détourné de mon livre.
J'ai levé les yeux. La lumière dans la rue est éteinte. Et la rue. La lumière. C'est toi.
Enchaînement logique. Association d'idées. Prendre cet appartement pour nous voir.
Le trouver. Le bloquer. Le louer. Pour nous faire l'amour. Être ensemble.
Ce studio que j'ai failli lâcher. Abandonner. Aux remous de tempêtes. Pour aller où ?
Bien sûr. C'était dans ce platane. A l'abri des regards. Qu'il fallait s'accrocher.
Que je devais me préparer, travailler à vieillir, ouvrir les horizons.
Depuis ce grand bureau où je peux me nourrir sans avoir à t'attendre.
Quand je ne t'attends plus. Puisque je ne pars pas. Et que nous nous aimons.
Comme s'aiment des amis, sans les pressions du couple, et sans textos suspects.
Sans les comptes à se rendre. Puisque nous sommes grands. Libres. Indépendants.
Et que nous ne capitalisons que sur les sentiments, la confiance et l'estime.
Le bonheur d'être deux chaque fois qu'un espace laisse passer un ange.
Je parle avec quelqu'un. Et mon esprit décroche. Tout à coup. Un souvenir de toi.
Je marche dans la ville. Ris avec un ami. Une chose accroche mon regard. Un instant.
Un détail. Quelque chose. Même indéfinissable. Me rappelle ta bouche. Ton visage.
Je reprends mes affaires, comme si de rien n'était, mais joue avec ma bague. Un réflexe.
La connexion physique. Ou le succédané. L'ersatz à mon index. Qui roule sous mon pouce.
Et je repars dans la vie. Avec l'âme légère.
Le menton sur l'épaule de l'autre. Et j'oublie le planning. Le temps et la matière.
J'oublie d'où je suis parti et où je vais. Quand tout est réuni dans la même embrassade.
Le passé. Le présent. Et ce qui pourrait suivre. Je dois avoir un nom. Un âge. Et une adresse.
Je ne suis plus que moi. Collé à ma moitié. Complet. Réunifié. Avec la nuit entière.
J'ai déjà travaillé. Et gagné de l'argent. J'ai été pauvre aussi. Traversé des épreuves.
Ce n'est pas important à l'instant où je puise mon énergie vitale. A ta respiration.
A me donner de l'air à l'air que tu inspires. A me donner du cœur quand tu as pris le mien.
Quand je gagne du temps à le perdre à rêver. Et qu'il est égoïste de céder tous mes droits.
De t'aimer davantage que je peux m'aimer moi. Et de me décentrer pour exister plus fort.
Je ne suis jamais seul. Je le sens sous mon pouce. Comme à tous les messages.
Qui me permettent de fermer les écrans, les lumières et mes yeux. Et trouver le sommeil.
S'il y a bien des violences, il y a autant de mers d'huile au soleil qui se lève, et leur sérénité,
à la paix immobile, à la douceur du jour, qui est une autre violence, la soie et le velours.
La fureur du bonheur. Les stupeurs extatiques. La générosité du monde. Et celle d'être en vie.
Etre heureux est violent. Même aux amours paisibles. Au panache de la foi et de nos certitudes.
Et le vent qui enrage devient simple caresse. Ou le support bien faible de ma passion ardente.
L'épaule sous le menton. Le nez dans tes cheveux. Je relie le blanc au noir. Le jour à la nuit.
J'unis tous les contrastes et les contradictions. Entre mes bras où tout peut converger.
Les amours platoniques. Les passions ombrageuses. Les histoires sexuelles.
L'amitié. Le désir. La jeunesse et la maturité. La vie et la mort. L'instant. L'éternité.
Que je maîtrise enfin à ton corps retrouvé. Comme seule évidence.
Je peux faire mes courses. Acheter des yaourts. Et je souris soudain.
Aux barquettes de Danette. Comme à certaines choses que je n'achète pas.
La bouteille de Champagne que nous n'avons pas bue. Qui est restée au frigo.
Le rayon de fromage. Quand je connais tes goûts. Qu'ils me viennent à l'esprit.
Au sandwich que je paye chez Fredo, au milieu de la nuit quand vient une fringale.
Je peux faire ma lessive. Retrouver des amis. Regarder la télé. Quand tu n'es jamais loin.
Aux enfants que je garde. Aux maisons que je hante. Aux gens que je fréquente.
Aux textes que j'écris. Des instants me soulèvent et le toi me revient. Toujours en boomerang.
Aux jardins de Rosas. Aux nuits sur l'autoroute. Quand j'ai la pression de ta main, en voiture,
même absente, qui se fait sur ma cuisse, qui en a gardé l'empreinte bien des lunes plus tard.
Les yeux noirs dans les vitres des trains, des autobus, dans celles du métro.
Que je veux retrouver quand j'encadre ta tête de mes doigts alignés des tempes aux pommettes.
Un baiser sur ta bouche. Mon cœur peut s'apaiser. Le menton retomber sur l'arête de l'épaule.
Je peux fermer les yeux. Sentir le corps entier. L'âme qui s'y promène. Et fondre les frontières.
Si c'est une obsession. C'est une liberté. Une chance sans doute. La plus belle de toutes.
Qui déteint sur les fiches et les notes. Les rayons de yaourts. Les activités nobles.
Les nobles et les triviales. Quand tout est éclairé, habité, d'une même énergie
qui transfigure tout et peut tout transcender, jusqu'à l'amour lui-même.
Tu arrives et je t'ouvre. C'est une étreinte chaste. Deux corps qui se retrouvent.
Deux sexes qui se frôlent. Deux cœurs qui se confondent. Le menton sur l'épaule.
Et tout toi dans la peau.
Philippe LATGER
Février 2013 à Perpignan
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