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Le menton sur l'épaule

Publié le

Le menton sur l'épaule de l'autre. Debout.
Deux sexes. L'un contre l'autre. Dans une étreinte chaste.
C'est une belle façon de se saluer. Que nous avons. Que je retrouve.
J'ouvre la porte. On se regarde. On se sourit. On se prend dans les bras.
On se prend. On se serre. Une longue minute juste à se respirer.
Se sentir respirer. Poitrine contre poitrine. Le menton sur l'épaule de l'autre.
L'édifice tient. Debout. Dans l'entrée. La porte encore ouverte.
Mon cœur bat contre le tien. Ou bien est-ce l'inverse. Ou les deux à la fois.
Mes mains s'ouvrent dans ton dos. Dans ce recueillement. Qui est presque solennel.
Ou qui est juste émouvant. Quand chaque accolade est l'expression d'une peur de se perdre.
Comme si nous avions risqué chaque fois de nous oublier. Je te serre contre moi.
Le miracle renouvelé. Nous ne nous sommes pas perdus. Ni oubliés.
Mes mains repassent ton dos comme pour lisser un tissu ou bien le réchauffer.
Il y a l'élan de deux amis qui ne s'étaient pas vus depuis mille ans.
Mais ce n'est pas de l'amitié. Un baiser que je viens poser sur ta bouche l'atteste.
Je prends ton visage dans mes mains. Je te regarde. De très près.
Vérifie que c'est bien toi. Que je n'ai pas rêvé. Je reconnais ton regard.
Je fonds à la fois de plaisir et d'émotion. Repose mon menton sur ton épaule.
Et l'étreinte peut durer en silence. Avant de fermer la porte sur notre intimité.
Habillés. Debout. L'un contre l'autre. Nous n'avons pas déchiré nos vêtements.
Ce n'est pas la pulsion sexuelle, du désir, à arracher nos chemises dans l'urgence.
Ou bien seulement celle de vouloir sentir la présence de l'autre. La chaleur de l'autre.
Il n'y a pas de tristesse dans la cérémonie. Un peu de gravité. Aux cœurs qui se retrouvent.
Même si mon sexe bande. Le sexe peut attendre. Je veux d'abord te sentir. T'embrasser.
                    
Mes cours de droit civil sur la table basse. Au milieu de notes et de fiches.
Le classement des universités américaines. La fondation de l'ONU.
Une journée au cours de laquelle on n'apprend rien est une journée perdue.
Le vent s'est levé et j'ai levé la tête. Une seconde d'inattention. Que tu viens envahir.
Est-ce ainsi qu'une obsession se manifeste ? Penser à toi quand je ne pense pas à autre chose.
Penser à toi dès que mon cerveau n'est plus occupé à ce que je fais, à ce que j'étudie.
Dès que le quotidien lâche prise, desserre son étau, en effet, c'est à toi que je pense.
Même un quart de seconde. Même en cet instant où le vent m'a détourné de mon livre.
J'ai levé les yeux. La lumière dans la rue est éteinte. Et la rue. La lumière. C'est toi.
Enchaînement logique. Association d'idées. Prendre cet appartement pour nous voir.
Le trouver. Le bloquer. Le louer. Pour nous faire l'amour. Être ensemble.
Ce studio que j'ai failli lâcher. Abandonner. Aux remous de tempêtes. Pour aller où ?
Bien sûr. C'était dans ce platane. A l'abri des regards. Qu'il fallait s'accrocher.
Que je devais me préparer, travailler à vieillir, ouvrir les horizons.
Depuis ce grand bureau où je peux me nourrir sans avoir à t'attendre.
Quand je ne t'attends plus. Puisque je ne pars pas. Et que nous nous aimons.
Comme s'aiment des amis, sans les pressions du couple, et sans textos suspects.
Sans les comptes à se rendre. Puisque nous sommes grands. Libres. Indépendants.
Et que nous ne capitalisons que sur les sentiments, la confiance et l'estime.
Le bonheur d'être deux chaque fois qu'un espace laisse passer un ange.
Je parle avec quelqu'un. Et mon esprit décroche. Tout à coup. Un souvenir de toi.
Je marche dans la ville. Ris avec un ami. Une chose accroche mon regard. Un instant.
Un détail. Quelque chose. Même indéfinissable. Me rappelle ta bouche. Ton visage.
Je reprends mes affaires, comme si de rien n'était, mais joue avec ma bague. Un réflexe.
La connexion physique. Ou le succédané. L'ersatz à mon index. Qui roule sous mon pouce.
Et je repars dans la vie. Avec l'âme légère.
                    
Le menton sur l'épaule de l'autre. Et j'oublie le planning. Le temps et la matière.
J'oublie d'où je suis parti et où je vais. Quand tout est réuni dans la même embrassade.
Le passé. Le présent. Et ce qui pourrait suivre. Je dois avoir un nom. Un âge. Et une adresse.
Je ne suis plus que moi. Collé à ma moitié. Complet. Réunifié. Avec la nuit entière.
J'ai déjà travaillé. Et gagné de l'argent. J'ai été pauvre aussi. Traversé des épreuves.
Ce n'est pas important à l'instant où je puise mon énergie vitale. A ta respiration.
A me donner de l'air à l'air que tu inspires. A me donner du cœur quand tu as pris le mien.
Quand je gagne du temps à le perdre à rêver. Et qu'il est égoïste de céder tous mes droits.
De t'aimer davantage que je peux m'aimer moi. Et de me décentrer pour exister plus fort.
Je ne suis jamais seul. Je le sens sous mon pouce. Comme à tous les messages.
Qui me permettent de fermer les écrans, les lumières et mes yeux. Et trouver le sommeil.
S'il y a bien des violences, il y a autant de mers d'huile au soleil qui se lève, et leur sérénité,
à la paix immobile, à la douceur du jour, qui est une autre violence, la soie et le velours.
La fureur du bonheur. Les stupeurs extatiques. La générosité du monde. Et celle d'être en vie.
Etre heureux est violent. Même aux amours paisibles. Au panache de la foi et de nos certitudes.
Et le vent qui enrage devient simple caresse. Ou le support bien faible de ma passion ardente.
L'épaule sous le menton. Le nez dans tes cheveux. Je relie le blanc au noir. Le jour à la nuit.
J'unis tous les contrastes et les contradictions. Entre mes bras où tout peut converger.
Les amours platoniques. Les passions ombrageuses. Les histoires sexuelles.
L'amitié. Le désir. La jeunesse et la maturité. La vie et la mort. L'instant. L'éternité.
Que je maîtrise enfin à ton corps retrouvé. Comme seule évidence.
                    
Je peux faire mes courses. Acheter des yaourts. Et je souris soudain.
Aux barquettes de Danette. Comme à certaines choses que je n'achète pas.
La bouteille de Champagne que nous n'avons pas bue. Qui est restée au frigo.
Le rayon de fromage. Quand je connais tes goûts. Qu'ils me viennent à l'esprit.
Au sandwich que je paye chez Fredo, au milieu de la nuit quand vient une fringale.
Je peux faire ma lessive. Retrouver des amis. Regarder la télé. Quand tu n'es jamais loin.
Aux enfants que je garde. Aux maisons que je hante. Aux gens que je fréquente.
Aux textes que j'écris. Des instants me soulèvent et le toi me revient. Toujours en boomerang.
Aux jardins de Rosas. Aux nuits sur l'autoroute. Quand j'ai la pression de ta main, en voiture,
même absente, qui se fait sur ma cuisse, qui en a gardé l'empreinte bien des lunes plus tard.
Les yeux noirs dans les vitres des trains, des autobus, dans celles du métro.
Que je veux retrouver quand j'encadre ta tête de mes doigts alignés des tempes aux pommettes.
Un baiser sur ta bouche. Mon cœur peut s'apaiser. Le menton retomber sur l'arête de l'épaule.

Je peux fermer les yeux. Sentir le corps entier. L'âme qui s'y promène. Et fondre les frontières.
Si c'est une obsession. C'est une liberté. Une chance sans doute. La plus belle de toutes.
Qui déteint sur les fiches et les notes. Les rayons de yaourts. Les activités nobles.
Les nobles et les triviales. Quand tout est éclairé, habité, d'une même énergie
qui transfigure tout et peut tout transcender, jusqu'à l'amour lui-même.
Tu arrives et je t'ouvre. C'est une étreinte chaste. Deux corps qui se retrouvent.
Deux sexes qui se frôlent. Deux cœurs qui se confondent. Le menton sur l'épaule.
Et tout toi dans la peau.

 

Philippe LATGER
Février 2013 à Perpignan

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Azalées

Publié le

A quatre pattes, je suis toute nue, et mes mamelles valdinguent entre mes membres,
synchronisées avec les couilles en gouttes d'huile de ce connard qui me pilonne à l'arrière.
A chaque coup de butoir, j'ai le petit contrecoup de ses bourses aussi moites que mal rasées.
Et mes nibards, qui ne sont pas des galettes de silicone comme chez ces connasses

prises en main par des agents-proxénètes, mais de vrais toutounes de vieille quadra,
lourdes comme des poires allongées par la gravité, sans un gramme de cellule cancéreuse,
- manquerait plus que ça - jouent ensemble les balanciers métronomiques, à la mesure près,
comme sur du papier musique, que je dois ponctuer de quelques gémissements lascifs.
Je prends des airs quand la caméra est sur ma gueule. Des trucs simples et efficaces.
Je fronce les sourcils. Je me mords la lèvre inférieure. Je fais des grimaces.
Je sais que Fabio kiffe mes seins. Fabio, c'est ce pédé de réal à deux balles,
qui s'imagine révolutionner le porno en faisant du genre art et essai. Il est pas méchant
- manquerait plus que ça - mais c'est fou ce qu'il peut se prendre la tête.
Je ne vais pas me plaindre. Avec toute la merde qui traîne sur internet, ok, je sais,
j'ai de la chance d'avoir encore du taff. Surtout à mon âge. Faut s'estimer heureuse.
Et bien sûr, y'avait qu'un taré comme Fabio pour me proposer de tourner.
C'est pas des seins Crazy Horse mes seins. C'est de la came bonne laitière old school.
Enfin... Tant qu'il ne me demande pas de faire meuh pendant que je me fais traire.
J'accepte déjà de brouter le gazon de cette idiote de Jessie, Jessie Pussie - je rêve -
qui investit manifestement plus dans le maquillage que le gel douche ou le savon,
même si elle vaut mieux que la chatte fontaine qu'on m'a fourrée dans les pattes la veille
- oui, deux jours que nous tournons, et il y a un scénario figurez-vous - enfin,
j'ai rien contre les plans lesbiens, à vrai dire, je m'en branle, mais là, c'est pas un cadeau.
Et l'autre con derrière. Il est censé céder sa place à Mickey à un moment donné, non ?
Mickey qui s'astique le poireau en attendant... mais dont il sait se servir, lui, au moins.
Je gémis. Je grogne. Je fais ma tigresse. Ma vache tigresse. Pour la caméra.
Mais croyez-moi, je ne vole pas mon blé. Avec une telle équipe de manches.
Avec ce que je prends, je ne sens plus rien. Et je ne parle pas des coups de bites.
Mais des cachetons. Que je prenais déjà quand je dansais Chez Lucienne à Montréal.
J'ai jamais changé de régime. Maintenant, vu qu'il n'y a plus que ce tordu de Fabio Coppula
pour me donner l'espoir d'avoir un jour le statut d'intermittente du spectacle, je fais la pute.
Je veux dire pour de vrai. Avec du bon vieux pauvre type en manque d'affection.
Que je reçois dans mon studio que j'ai du mal à payer toute seule.
Y'a des jours, j'ai pas grand-chose à faire, sinon sortir un kleenex et éponger,
et pas toujours ce que vous croyez, quand certains balourds me pleurent sur l'épaule.
Une petite branlette quand même. Pour le prix. Je suis une fille honnête. Je fais le job.
Mais c'est vrai que beaucoup viennent plus pour parler et me faire un câlin
que pour me défoncer la crèche. Ensuite, la majorité fait son affaire sans faire d'histoires.
La routine des grands classiques. Fellations bien sûr. Beaucoup de sodomies.
Les trucs auxquels ils ont pas droit à la maison. Mais rien de bien extraordinaire.
Ni de très violent au fond. Les tarés, je les filtre. Je m'en tiens loin. Enfin, j'essaie.
C'est l'avantage de bosser à son compte. Mais bon... y'a toujours des accidents.
Des trucs de oufs qu'on ne voit pas venir. Et ça, quand ça vous tombe dessus, ça tombe.
Enfin bref. Mes pastilles, je ne peux pas les lâcher. Pas avec le métier que je fais. No way.
Merde... Mon texte : " Ricarda... Ricarda... viens te joindre à nous ! mmmm... Ricarda ! "
Ricarda, c'est la transsexuelle qui a gardé sa bite et qui va déchirer le cul de Mickey.
               
" Tu es belle... Azalée. Tous tes clients doivent te le dire j'imagine.
- Non. Tous mes clients ne me le disent pas.
- Alors, moi, je te le dis. Tu es très belle.
- C'est gentil... Tu devrais te rhabiller.
- Je paierai pour la deuxième heure.
- Je ne dis pas ça pour ça, c'est parce que tu parlais d'un rendez-vous.
- Je n'irai pas. Je suis bien avec toi. Azalée... ça te dérange si je reste ?
S'il y a un autre client qui suit, je comprends, je peux revenir plus tard.
- Si tu payes, tu peux rester. Mais juste une heure.
- C'est parfait. Regarde. Voilà... Je crois qu'il y a le compte.
Je partirai plus tôt si tu veux. Si tu veux un peu de temps pour te reposer. Etre seule ou...
- Ne t'inquiète pas pour moi. C'est mon travail. Je gère.

- Merci...
- Tu... Tu veux que je fasse quelque chose ?
- Oui. Que tu viennes t'allonger près de moi.
- Ok... Tu veux que je te suce ?
- Non ! Je veux juste te regarder...
- Bon. Très bien.
- Azalée... Ce que tu es belle... C'est vraiment ton prénom ?
- Non. Mais c'est comme ça que je m'appelle.
- Alors je ne te demanderai pas ton vrai prénom. Azalée...

Mais... tu pourrais me dire. Pourquoi Azalée ?... C'est indiscret ?
- Je vous trouve bien curieux jeune homme... pourquoi, pourquoi...
Parce que c'est joli. Que ça me plaît. Et que c'est la vache du Manège enchanté.

- Tu veux dire... non ! De Pollux et Margote, Zébulon et tout ça ?
- Voilà, oui. Du Manège enchanté. Je suis vieille tu sais. Et moi, je suis la vache.
- Tu es la plus belle, vieille, vache, du Bois Joli que j'aie vue de ma vie.

- ...
- J'ai dit quelque chose ?
- Non. Reprends ton argent...

- Mais...
- Reprends ton argent et tire-toi.
- Attends ! Qu'est-ce que tu fais ? Reviens. Et garde la thune. S'il te plaît.
C'est quoi le problème ? C'est trop intime ? Ca te gêne ?

- Tu ne veux pas m'enculer ou faire un truc normal ?
- Pourquoi ?... c'est pas un truc normal, de parler, entre client et prostituée ?
- Pas du Bois Joli, non.

- Et si on en parlait pendant que je t'encule ?...
Je suis sûr que, limite, tu trouverais ça plus "normal".

- T'imagines pas... Certains me demanderaient de faire vraiment la vache,
qu'on se déguise en Pollux et ce genre de conneries...
J'ai eu un gars qui voulait que je lui fasse Dora l'exploratrice.

- Dora ?... Il avait plus de dix ans ton client ?...
Quitte à interdire aux enfants de regarder des programmes d'adultes,
on devrait aussi interdire aux adultes de regarder des programmes d'enfants.

- Ce malade voulait faire Sakado.
- Et ?...
- Et alors je l'ai foutu dehors !... Je connais pas moi, Dora et tout ce bordel...
- ... Tu es trop vieille...
- Ben voilà ! Et comme je n'ai pas de gosses non plus...
- Tu es encore plus belle quand tu ris. "
               
J'habite à Max Dormoy. J'ai une vue imprenable sur les trains de la Gare du Nord.
Quand j'arrive, je commence par vider le cumulus d'eau chaude avec une douche.
Que je fais durer le plus longtemps possible. Jusqu'à ce que l'eau soit froide.
Vraiment trop froide pour y rester. Ensuite je me prépare un thé.
Et je peux regarder par la fenêtre. C'est pas plus moche qu'autre chose.
Ce que j'aime bien, ce sont les trains Eurostar. Parce que je rêve d'aller à Londres.
Je ne sais pas si c'est à cause de Beckham des Spice Girls ou de Lady Diana,
mais j'ai toujours kiffé cette ville. Ou alors, c'est à cause de Pollux ?...
Anyway, j'adore parce que j'imagine que c'est à la fois rock & roll et romantique.
Le côté girly bien guimauve et le côté punk underground bien déglingué.
C'est marrant. J'ai pas l'impression que ce soit à deux heures de train.
Je regarde dehors et ça me paraît loin, loin... alors je bois du thé. Genre.

Je pourrais faire l'aller-retour dans la journée. Juste pour voir. Ce n'est pas si cher.
Demain, Fabio me fourgue mon cachet. D'ailleurs, en parlant de cachets...
Ce sont les hôtels qui sont chers à Londres. Et je n'y connais personne pour squatter.
J'ai une amie. Mais à Bruxelles. Azalée à Bruxelles ? N'importe quoi.
La place d'Azalée, c'est en plein Hyde Park. Ou à Buckingham Palace.
A traire le pis de ce cochon de Prince Harry. Mmmm... Oui. J'adore les Anglais.
Déjà, à Montréal, c'est avec eux que je m'entendais le mieux en fin de compte.
Je suis fatiguée. Et cela m'arrangeait bien. Aucune envie de ce verre avec l'équipe.
Enfin, si on peut appeler ça comme ça. J'ai pris les bites de dix mecs différents.
Et je crois que c'est Fabio, le seul qui ne m'a pas sautée, qui me dégoûte le plus.
J'ai même pas le courage de consulter mes messageries. Téléphone et e.mails.
Me ferai mon planning plus tard. Je dois avoir un petit remontant quelque part.
Pour accompagner ma clope à la fenêtre. Je vais voir passer l'Eurostar de 20h13.

" J'ai encore l'impression d'avoir dit quelque chose.
- C'est débile cette expression. Bien sûr que tu as dit quelque chose.
- Tu considères que je suis un salop d'exilé fiscal ?...
- Reprends ton argent...
- Encore ?...
- ...et paye-moi en livres sterling.
- Si je te paye en livres, tu me devras au moins une pipe.
- Je t'en fais deux si tu me racontes comment c'est de vivre à Londres.
- Si tu veux savoir, tu n'as qu'à venir voir... Qu'est-ce qui te retient ici ?
D'autant que si tu as déjà traversé l'Atlantique, c'est pas la Manche qui devrait t'arrêter.
Allô ? Il y a quelqu'un ?... Je t'ai perdue là.
- Tu reviens quand à Paris ?
- Lundi. Et... J'avais l'intention de te revoir.
- Lundi. Oui. A la même heure ?
- Même heure, même endroit. A moins que tu viennes avec moi...
- C'est ça, le sens de l'humour britannique ?
- Et si, pour une fois, ce n'était ni de l'humour ni du business...
- Sois gentil. Redescends sur terre. Je suis une pute. Pas Julia Roberts.
- Non. Toi tu es Azalée. La belle Azalée... du Bois Joli. "
Je l'ai poussé dans le couloir. J'allais fermer la porte. Et... je ne sais pas.
Il s'est retourné vers moi. Il m'a adressé un superbe sourire. Qui a duré.
Avant de disparaître dans l'escalier en sifflotant. Quand je lui ai dit.
" Au fait... moi, c'est Julie. "
 
 
Philippe LATGER
Février 2013 à Perpignan

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Quelques centimes

Publié le

Il y a des chutes d'eau, des cascades, des torrents,
qui viennent jusque dans la douche t'éclabousser les yeux,
ruisseler dans ton dos, perler sur tes épaules, où je viens me glisser.
Je danse dans ta nuque. Je pleure sur ta peau. Des larmes en averses.
Mais de félicité. Qui s'étirent jusqu'aux coudes à l'intérieur des bras.
Qui s'allongent tant qu'ils peuvent jusqu'au creux de tes reins.
Qui s'infiltrent partout où tes mains me rattrapent quand je deviens vapeur.
Je suis cette pluie fine qui finit en buée sur les parois vitrées.
Fermés les robinets. Tu sors de la cabine. T'enroules dans la serviette.
Et je deviens serviette. Pour mieux t'envelopper. Tamponner ce qu'il faut.
Frictionner. Absorber. Couvrir et tenir chaud. Amplifier la caresse.
Je deviens paréo. Pour épouser tes fesses. Le sarong en coton.
Qui te suit gentiment pour une autre paire de manches.
Et noué sur tes hanches. Hors de la salle de bains.
Je flotte entre tes jambes. Salé et gorgé d'eau. Et suis abandonné.
Puisqu'à ta nudité, il te faut le textile. De ce sous-vêtement. Que je suis devenu.
En rouleaux de réglisse, tes pieds et tes chevilles enfilés l'air de rien,
c'est moi qui te remonte, quand c'est moi que tu hisses,
le long de tes mollets et le long de tes cuisses.
Tu m'installes à ma place. Ajustes mes élastiques.
Et je suis contre toi. Contre ton sexe sombre. Que je couvre entièrement.
Que j'embrasse et respire. En bénissant les dieux de vivre au plus intime.
De ce corps que j'adule. Qui bruisse de désirs. Et moi, toile de jean,
j'effleure tes genoux, avant d'être ceinture ou boutons de braguette.
Je suis quelques centimes. Oubliés dans la poche.
Ce chewing-gum que tu trouves et fourres dans ta bouche.
Le tee-shirt que tu mets. Quand j'aime ta poitrine.
Et je suis le miroir auquel tu te recoiffes, qui te renvoie l'image
que tu voulais de toi, la meilleure qui soit, celle à ton avantage,
qui arrive à te convaincre que tu ne vieillis pas.
C'est celle que j'ai toujours de ta beauté intense.
Ainsi tu te découvres comme je te perçois.
Le charbon et la craie. Et leurs grains de café.
Le goût de la chaleur. La Méditerranée. Qui danse avec ses vagues.
Encercle mes rochers. Frissonnante d'écumes qui couvrent nos baisers.
Quand je serai le sable. Le soleil et l'été. L'huile à ta peau bronzée.
Que tu fais pénétrer. En te palpant toi-même. De tes deux mains ouvertes.
Et j'entends le pas lourd d'un tambour de samba. Qui marche sur la plage.
Irradie ton visage. D'un sourire étonné. A foutre le feu au ciel et faire tomber le jour.
Je serai mille étoiles à renverser ta tête, à rire du bonheur à gorge déployée.
Et l'amour au milieu, à retourner la terre, à mordre l'univers, à tordre la matière.
La vie et ses mystères. Et les rêves de Dieu. Qui dansent en lumières.
S'emmêlent à tes cheveux. Dans une pluie de plumes et d'embruns amoureux.
Il y a des chutes d'eau, des cascades, des torrents.
Qui viennent sous la douche t'éclabousser les yeux.
Et moi le savon qui mousse, je viens couler entre deux.
Et moi le savon qui coule, je viens mousser entre deux.
Entre nous deux.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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Calendrier lunaire

Publié le

" Avec l'expérience que j'ai dans ce domaine, je dirais que...
quand on invite à dîner une personne qu'on connaît à peine en tête-à-tête,
si ce n'est pas dans un but professionnel, c'est que c'est un plan drague. "
J'ai formulé quelque chose de ce genre. Qui était censé t'aider à accoucher.
Quand je n'étais pas en position de prendre l'initiative.
Il te suffisait d'atteindre la portière de ta voiture. De l'ouvrir. De te mettre au volant.
Mais, manifestement, quelque chose t'en empêchait. Il te restait à dire quelque chose.
Je n'avais pas économisé mes remerciements pour cette très agréable soirée en ta compagnie.
Et je suppose qu'il ne te restait plus qu'à me dire au revoir ou quelque chose de cet ordre.
Comme tu ne bougeais pas et que les mots ne sortaient pas, un frisson a parcouru mon corps.
Je devais me rendre à l'évidence. Ce que tu devais me dire ne devait pas être aussi simple.
" Un ange passe... " Un train entier en effet. Et je devais te sortir de là.
" Il n'y a que deux raisons pour lesquelles on invite des inconnus à dîner.
Soit c'est un plan professionnel. Soit c'est un plan drague. "
Bon sang. Comment puis-je ne pas me rappeler de la formule exacte ?
Il me semble, dans ma confusion, qu'elle était pourtant étonnamment plus claire.
Je marchais sur un champ de mines. Mais tes hésitations m'encourageaient à avancer.
Quand j'avais très envie en effet que nos rendez-vous soient tout sauf professionnels.
D'ailleurs, la serveuse du restaurant, à son sourire, semblait l'avoir compris avant nous.
Quelque chose dans ses gestes et ses regards m'avait jeté au visage, au cours du repas,
que ce qui se jouait à cette table était gros comme une maison.
Pouvait-elle avoir vu avant nous ce que nous étions en train de faire ?
La place où j'avais vécu en d'autres temps n'avait jamais été aussi belle que ce soir-là.
Tes yeux brillaient entre les bambous et les photophores. Et j'avais envie de te dévorer.
Faisais des efforts surhumains pour ne rien laisser paraître, ou juste ce qu'il fallait.
Puisqu'il s'agissait à la fois d'être civilisé et de ne pas fermer la porte.
Un texto avait été sur le fil. Entre la politesse et la grossièreté. Volontairement ambigu.
Mon pouce avait flotté un moment avant de presser la touche qui allait l'envoyer.
Après tout, c'était une manière de faire qui me ressemblait. Spontanée. Presque enfantine.
Quand je n'ai jamais eu honte de mes goûts et de mes sentiments. Avec personne.
C'était une façon d'être. La mienne. Au pire, cela t'aurait fait sourire. Faute de te troubler
.
Bien sûr, j'avais l'espoir que cela te trouble. Mais que je t'amuse n'était pas déshonorant.
Le pouce a écrasé la touche du téléphone avec une détermination mêlée de fièvre.
Avec la sensation étrange que je n'avais pas d'autres choix
.
" Je suis encore sous le charme. " Voilà. Sous le charme. Puisqu'il y en avait.
Et que cela relevait du sortilège. Forcément. Cette impression d'être bien avec toi.
Une impression manifestement partagée. Lors d'une première soirée. Avant le restaurant.
Une soirée où il n'était question que d'un verre quelque part. Quand il y en a eu deux.
Avec une longue marche dans toute la ville entre les deux terrasses. Une soirée d'été.
Où, de la même façon, il semblait que tu n'arrivais pas à prendre congé.
Je n'ai pas été pressant. J'ai laissé faire les choses. Qui venaient à nous sûrement.
Tu as lâché une phrase, évidemment, qui m'autorisait peut-être ce texto qui a suivi.
Disant que c'était toujours bizarre, cette sensation, qu'on pouvait avoir parfois
en rencontrant des gens de les connaître déjà, ou de les connaître depuis toujours.

Il fallait beaucoup de mauvaise volonté pour estimer à ce premier rendez-vous
qu'il ne s'était pas passé quelque chose, que nous n'étions pas faits pour nous entendre.
Me proposer un dîner, après mon texto, aurait dû me convaincre que c'était joué.
Surtout quand j'ai réalisé qu'il allait se partager, ici aussi, en tête-à-tête.
Mais je sentais que l'affaire était trop importante pour aller plus vite que la musique,
trop inespérée pour que je risque de me prendre les pieds dans le tapis.

Moi qui ne sais pas draguer, je ne pouvais qu'être cash et direct, ou bien sur la réserve.
Et j'ai choisi l'option la plus élégante. Qui consistait à te laisser venir à ton rythme.
Quand je ne savais pas encore exactement ce que tu souhaitais que nous soyons
l'un pour l'autre, qu'il n'était pas exclu que tu ne cherches autre chose que mon amitié.
Que, sous le charme, précisément, j'étais prêt à être exactement ce que tu voulais que je sois,
sans vouloir te forcer la main, essayant d'étouffer tous les signes du désir.
Que veux-tu que je sois pour toi ? Voilà ce que te disaient mes regards silencieux.
Alors que le train d'anges nous passait sur la tête et que tu tardais à t'installer dans ta voiture.
Te raccompagner était la moindre des choses. Et il suffisait de te mettre au volant.
Je peux être un ami, un amant, ou n'être rien du tout. Une simple connaissance.
Quand je serais le plus heureux des hommes si je pouvais être quelque chose pour toi.
Si nous pouvions nous revoir. Quelle que soit la nature de notre relation.
Je brûlais de l'intérieur. Mais je devais rester stoïque quand c'est toi qui perdais pied.

Me retrouvant même à devoir normaliser la chose, tenter de la rendre facile, et simple,
en apparence, lorsque j'étais moi-même embourbé dans la plus échevelée des confusions.
Je dissimulais une guérilla urbaine dans ma poitrine en me faisant rationnel et rassurant.

Pour que tu puisses t'exprimer en confiance. En contenant toute la violence de mes émotions.
Quand j'avais l'intime conviction d'être au bord d'une histoire d'amour promise. Evidente.
Puisque je t'aimais déjà. Qu'il suffisait d'un rien pour que nous nous accordions cette chance.

Quand j'ai su au premier regard que tu étais la personne que j'avais toujours cherchée.
Avec l'impression troublante d'une réaction identique et simultanée en écho.
Puisque ce fut un coup de foudre.

Les yeux se sont croisés. Ne se sont plus quittés.
Trente lunes plus tard. Ils se regardent encore. Pour nous donner raison.
Avec le même étonnement. Amusé. Attendri. Incrédule. Emu ou volontaire.
Les anges et les lunes défilent. Le temps n'a pas de prises. Rien ne fut abîmé.
C'est la même candeur. C'est la même violence. C'est la même confiance.
" Je suis encore sous le charme. " Puisqu'il y en a toujours. Et qu'il y a une emprise.
Que rien n'a su désenvoûter ceux qui s'aiment encore.
D'être heureux. D'être deux. En toute liberté.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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La faena flamenca

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La pluie de douilles sur le sol.
Dont le petit bruit métallique était couvert par les détonations à répétition.
Les déflagrations continues au cœur de l'enfer d'une fusillade en public.
Dans un nuage de poussière western, le tireur vidait ses rubans de cartouchières,
en ceintures ou en bandoulière, pour nourrir une mitrailleuse qui crépitait à ses talons.
Elle balayait plusieurs rangs de spectateurs venus voir un spectacle tous tués sur le coup.
La poitrine crevée dans une razzia de colère, de fureur, quand les balles sifflaient.
Des impacts et le sang. La pétarade incessante des coups de feu. Interminable.
La furie des décharges et de la fulmination. Mitraillette aux poignets. Il canarde.
Le tireur fou décidé à mettre fin à ses jours après avoir liquidé l'assistance.
Dans une odeur de poudre, la sueur des cheveux, à l'arme automatique.
Les musiciens impuissants sont témoins du massacre et retiennent leur souffle.
La pluie de cartouches dans la démence des trépidations comme aux électrochocs.
Quand le danseur s'immobilise enfin dans un silence de mort.
La poussière s'agglomère en nappes épaisses au-dessus du plateau.
Autour du taureau écumant qui a réussi sa charge.
Un bras en l'air. Figé. Au sommet des décombres.
Seul le pecho respire l'effort de l'agression, d'un delirium tremens.
Le public est exsangue. Roué de coups. Laissé à terre.
Avant d'exploser pour porter en triomphe le danseur assassin,
aux premiers accords de guitare, timides, débordés aussitôt.
Acclamant le bailaor stoïque. Le syndrome de Stockholm.

         

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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L'Europe : fédérons

Publié le

L'Europe fait des ronds dans l'eau.
Avis aux souverainistes nationaux :
               
Une souveraineté partagée
n'est pas une souveraineté perdue.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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La pareille

Publié le

Mon ventre épouse le tien dans une flaque de sperme.
Je pèse de tout mon poids sur ton buste alangui au milieu du désordre.
Les muscles relâchés. Dans l'ivresse de senteurs de deux corps compatibles.
Une intimité moite aux ombres voluptueuses quand tout devient sensuel.
Tout est hypersensible. Aux épaules que j'agrippe. Au cou que je respire.
Que je rampe sur ta peau et me hisse à ta bouche.
Tes yeux s'ouvrent dans les miens. Cet immense sourire.
Et l'impression me vient que j'ai dû faire un vœu qui s'est réalisé.
Tes mains sont dans mon dos. Saisissent un avant-bras.
Quand j'ai encore l'image de ta tête basculée en arrière. Loin dans un oreiller.
La grimace incroyable d'une douleur étrange qui semble consentie.
Est-ce que je te torture ? Est-ce que je fais souffrir ? Le mal que je te fais.
Par quelle magie blanche devient-il un plaisir ? Peux-tu aimer cela ?
Captif, dans ton regard, je ne sors pas de toi. Et je ne m'en sors pas.
Aux rouleaux de tes cils qui m'avalent tout entier au cœur de tes pupilles.
La semence étalée entre deux abdomens qu'on ne décolle pas au pli de notre étreinte.
Je glisse entre tes lèvres un baiser d'abandon et de reconnaissance.
Quand je reconnais tout. Tes doigts et tes poignets. Tes coudes et tes épaules.
Les tétons érectiles. La forme des aisselles. Et la forme des hanches.
Par quelle magie blanche une étoile filante a su lire des souhaits que je n'ai formulés ?
Pouvait-elle savoir mieux que moi ce que je désirais ?
Nos cheveux sont une même chevelure et nous sommes un seul corps.
La compatibilité. La complémentarité aussi. Et la confiance.
Nous sommes un seul sourire. Une respiration.
Celle des âmes heureuses qui se trouvent exaucées.
            
Je dois admettre que je ne rêve pas tout.
Même si j'ai du mal à croire que certaines fulgurances puissent être aussi vraies.
Que la réalité parfois dépasse le rêve. Dans sa beauté fragile comme son intensité.
Comment ta personne peut-elle être aussi parfaite pour moi ? Qu'est-ce qui m'est arrivé ?
Dois-je jouir simplement sans m'étonner, me poser de questions ?
Les traits que je retrouve sous mes doigts sont tels que je les ai pensés.
Plus beaux que dans le souvenir que le temps peut corrompre.
Rêve et réalité ont mélangé leur chair et toutes leurs substances.
Je peux mourir sur place sans avoir de regrets. Puisque je te connais.
Puisque je suis complet. Et que tu peux m'emporter où que la vie te mène.
J'ai laissé ma queue dans ton corps. Mon cœur dans ta poitrine. Ma langue dans ta bouche.
Mes doigts dans tes cheveux. Et mes yeux dans les tiens. Je ne suis plus moi-même.

Ou la coquille vide d'un être qui s'est sauvé en trouvant sa moitié.
Je tangue entre deux corps. Rêve et réalité. Entre deux parallèles.
Les deux droites confondues. Tout est mathématique. L'implacable logique.
Qui m'émerveille toujours comme lorsque le monde révèle ses évidences.
Les vases communicants. Quand je suis plein de toi. Que tu m'as pénétré.
Jusqu'au centre de moi. Pile au centre de moi. En plein cœur de la terre.
Tu es tout ce magma qui réchauffe le globe, l'énergie dans mes veines
et ce feu dans mon ventre, dans mes couilles et mes yeux, dans la cage thoracique,
qui ouvre mes poumons, qui connecte les neurones, et l'électricité qui fait que je fonctionne.
Avais-je émis un souhait sans m'en apercevoir ? Ou alors c'était toi qui m'avais entendu ?
            
Le visage perdu dans l'oreiller, qui s'était renversé, qui m'avait échappé,
revenu dans mes yeux, je le bade toujours, et inlassablement.
Je cherche à comprendre. Comment est-ce possible ?
L'infidèle. Le volage. L'impatient. L'inconstant. Le coureur que je fus.
Satisfait d'être aimant, attaché, dépendant, à la même figure.
Satisfait d'être à toi. A sa place. Bienheureux. Béat et imbécile.
Quand je peux dévorer tes regards à loisir sans être rassasié.
Que j'y trouve encore des mystères et des charmes, des lueurs magnifiques,
et des obscurités, des nuances et des vagues d'émotions qui m'inondent à grande eau.
Je peux m'y noyer encore, et toujours, à l'envers, à l'envi, et oublier le temps.
Comment est-ce possible ? Que peux-tu encore venir chercher dans les miens ?

Que tu ne saches déjà. Dont tu n'aies fait le tour. Quel est le sortilège ?
Ta voix dans mon oreille. Le quotidien s'allège. L'hiver est étouffé.
Le drap blanc comme neige. Pour embraser la nuit. Les étoiles filantes.
Et la trentième lune qui traverse ma rue. Aussi pleine que repue.
Je contemple le corps que l'amour m'a rendu et qui est le désir. Le plaisir en personne.
L'âme noble et puissante, téméraire, élégante, qui m'embrasse avec lui.
Je caresse l'ensemble dont je suis amoureux. Au bonheur qu'on se donne.
Puisqu'on se fait du bien. Que ma vie est géniale quand tu en fais partie.
La plus belle de toutes. Que je veux voir durer. Que je veux voir durer.
Pour t'offrir la pareille.

   

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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Un paquet de Camel

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Je pousse la porte du bar. Bondé. La musique à fond. Les basses. La basse.
Un vieux boit sur son tabouret. Me regarde. Des pieds à la tête.
Il n'a pas l'air pédé. Mais me regarde d'une drôle de façon. La musique à fond.
Il est au bar. Dans le bar. Il y a du monde partout. Sauf à côté de lui.
Où je peux accéder pour demander des clopes. Puisqu'à l'heure qu'il est.
Les bureaux de tabac sont fermés.
Les bureaux de tabac sont fermés.
         
Le ciel n'était pas tout à fait noir. Lorsque j'ai traversé la rivière.
Je me suis retourné. Au crépuscule. Janvier. Un coup d'œil au Castillet.
La lune presque pleine accrochée dans les arbres. Dans les platanes nus.
Elle était belle. Réfléchissant une lumière intense. Dans les feuillages absents.
Dans ce ciel qui fanait à vue d'œil. Le bleu de l'hiver délavé. Qui s'enfuit.
La noirceur à ses trousses. Ou la nuit. Puisqu'il est bientôt l'heure.
Je marche et regarde devant moi. Ce n'est pas un phosphène. Ce n'est pas un éclair.
Sans m'arrêter. Le cœur bondit dans ma poitrine. Une étoile filante !
Dans ce couloir de rue, dans le bleu délavé du jour qui se retire.
Une étoile filante. Et mon cœur se comprime. Je n'ai rien à souhaiter.
J'avais droit à un vœu. Mais je ne trouve rien. Que pourrais-je souhaiter ?
Quelque chose pour moi ? Ou la paix dans le monde ? Que pourrais-je souhaiter ?
Je n'ose formuler. Me demande combien de temps j'ai pour formuler ce vœu.
Et je suis en panique. Je ne peux me fixer sur une chose unique. J'implore le ciel.
Le Castillet. La lune dans les arbres. Les gens autour de moi. Mais je ne trouve rien.
Est-ce que d'autres l'ont vue ? D'autres ont-ils pu faire un vœu ? Espérer quelque chose ?

Moi qui espère tout et qui n'espère rien. Que puis-je demander ? Que pourrais-je souhaiter ?
A l'émerveillement succède la colère. J'ai gâché un vœu. Laissé filer l'étoile.
Qui n'a servi à rien.

         
Près du vieux immobile qui ne me lâche pas des yeux,
je demande à la jeune femme derrière le bar si elle a des cigarettes.
Elle a de jolis seins. Elle a une belle bouche. Et un très beau visage.
Dans le miroir du bar, face à moi, j'aperçois mon voisin qui ne me lâche pas.

Je sens qu'il est bourré. Qu'il tient à peine sur son tabouret. Au milieu de ce bar.
" J'ai des Camel " dit-elle sans enthousiasme particulier. Des Camel, c'est parfait.
On réussit à s'entendre. Sur la musique à fond. Les basses. La basse.
Et du monde partout. Le vieux n'est pas pédé. Mais simplement bourré.
A l'heure où les bureaux de tabac sont fermés.

         
Je conduis une petite voiture sur des routes de campagne.
Ce sont des tournesols. Et c'est le Lauragais.
Je ne te connaissais pas. Ne savais même pas que tu existais.
C'est un peu comme pour la cigarette. J'ai du mal à imaginer ma vie avant.

J'étais enfant et je ne fumais pas. Comment était-ce ? Comment faisais-je ?...
Ici, ne pas te connaître ne m'empêchait pas de changer de vitesse.
Arrivé à Bannières, devant son clocher-mur.
La maison m'attendait avec son cyprès magnifique et son vieux pigeonnier.
La fameuse skyline d'un hameau familier. De ce bien de famille.
Il y avait cette pente qui partait du village au milieu du maïs comme au milieu du blé.
Et la vue imprenable sur la propriété. La maison du grand-père. Le lieu-dit En boyer.

Nous y avions notre ferme. Nous y avions nos fermiers. Des terres et des bois.
Il fallait remonter. Campagne vallonnée. Caraman et Verfeil. Et puis Montcabrier.
J'y faisais du vélo. Maîtriser mes hormones. Transpirer les toxines. M'arracher le désir.
Aux côtes de Bourg-Saint-Bernard. Aux frontières du Tarn. De la Haute-Garonne.
Les pneus de la voiture crépitent sur le gravillon du chemin qui redescend chez nous.
La bâtisse sur sa motte. La ferme en contrebas. Je m'arrêtais plus haut.
C'était loin de l'Espagne. Mais les mêmes grillons. Aux nuits de tant d'étés.
Quand allongés sur l'herbe, nous comptions les étoiles. Allongés dans l'air tiède.
Les étoiles filantes. Dans le ciel du mois d'août. Faire un vœu était simple.
Parfois, il en pleuvait. Je rêvais d'être heureux. De tomber amoureux.
Et je faisais le vœu d'aimer comme je t'aime. D'aimer et d'être aimé.
Parfois, il en pleurait. Et je faisais le vœu d'enfin te rencontrer.

         
Ce bar, je le connais. J'y ai fait mille fêtes.
A 16, 17 ans. A 18. Et 19. C'était un lien magique. C'était un lieu bizarre.
J'y retrouvais l'ami qui est mort du sida. Pour son anniversaire. A me crever le cœur.
Quand l'alcool l'imbibait. Que j'arrivais trop tard. Qu'il me cachait des choses.

Comme sa maladie. Que je lui en ai voulu. A m'arracher le ventre.
Ivre mort, il riait. Désespoir et colère. Il me manquait un nom. Un mot de quatre lettres.
Pour comprendre l'horreur de son enfermement. J'étais à l'extérieur. A l'intérieur du bar.
Et j'ai dû le porter jusqu'au lit dans sa chambre. Et l'ami délirait. Disait des choses étranges.
Le vieux me regardait. Seul sur son tabouret. Et j'étais incapable de soutenir son regard.
Je détournais les yeux. Oppressé par les basses. Cette musique à fond.
J'ai tendu un billet. Un paquet de Camel. Il me fallait sortir.
Partir à toutes jambes.

         
Dans l'escalier du Cud, on devait faire la queue.
Pour laisser aux vestiaires des fringues qui pesaient.
Et je m'y tenais mieux que dans ceux du Québec, où, sur Sainte-Catherine,
le pantalon baissé, on me suçait la bite. Whisky-coke à la main.

Ici, c'était Paris. La moiteur de la boîte. Où j'allais m'enfoncer.
Avec la même ivresse. Et des yeux embrumés. Le sourire d'épouvante.
Celui du mort-vivant. En quête de chair fraîche. Et de veines à pomper.
Sous les voûtes d'une crypte. Où l'on servait à boire.

Il avait plu des souhaits dans le ciel de Bannières. Celui du Lauragais.
Vingt ans après, j'arrachais mon désir aux dents de qui passait.
A des baisers voraces pour insulter le ciel de n'avoir exaucé aucun vœu de jeunesse.
J'échangeais mon whisky aux rouleaux de salive et de sueurs intimes jusqu'à m'en écoeurer.

Sur la musique à fond. Des lumières démentes. Des silhouettes sans noms.
Quand j'adorais la fange où je me délectais comme un porc dans sa merde.
A mépriser l'ado qui rêvait d'amour propre et de contes de fées.

         
J'ai fui ce vieux assis. Qui aurait pu être moi. Si j'avais continué.
Les nuits peuvent être sourdes. Les étoiles filer.
J'ai poussé la porte du bar sans demander mon reste.
On peut se jouer de moi. Se foutre de ma gueule. Je ne reboirai pas.

Ne replongerai pas. J'ai pris assez de forces pour ne pas les noyer.
J'avais mes cigarettes. Et des choses à écrire. Ne pouvais pas rester.
N'avais aucun désir de brèves de comptoir. De connaître l'histoire de ce vieux qui buvait.
De commander un verre. De tortiller du cul. De sourire à ce monde dont le bar regorgeait.

Je m'extirpe du diable. De sa musique à fond. De l'image de Christian. Des basses éthyliques.
J'avais mes cigarettes. Et nul besoin de plaire. Ni de m'abandonner.


Je suis un homme. Et un enfant. L'adolescent. La midinette.
Le prédateur. Et l'abstinent. Le repenti. Fuck le poète. Je le vomis.
La place est vide. Sous la lune. Où je ne cherche aucun signe.
Je n'ai jamais cherché. Tout m'est tombé dessus. La chance et les comètes.

Je marche droit devant. Je m'habille d'une nuit nouée sur mes épaules.
Il devrait faire froid. Aux souvenirs de plomb. Aux chutes de mercure.
J'ai oublié l'étoile qui a déchiré le ciel. Et ce vœu que je fus incapable de faire.
Qui est resté dans ma gorge. Que pouvais-je souhaiter ? D'aimer et être aimé ?

Ou la paix dans le monde ? Le bonheur de mes proches. Mes belles amitiés.
La santé pour mon père. Le mariage pour tous. Et la prospérité.

Je marche et me demande. Ai-je jamais quitté Perpignan ? En quarante ans ?
N'ai-je jamais conduit cette voiture au milieu des champs ? Quitté Toulouse ?
L'aéroport de Mirabel. Les nuits sanglantes. Paris-Bordeaux. Et le vin rouge.

Pour me retrouver dans ce bar. A 17 ans. Le cœur crevé. A ce désastre.
Me souvenir combien j'ai bu pour l'oublier.


J'ai fermé la porte derrière moi. Ai attendu un moment. Adossé contre elle.
Dans le noir. L'appartement. Ai attendu un moment avant d'allumer la lumière.
Le temps de revenir à moi. Qui suis Barcelone et Bannières. Et Montréal.
Qui suis le Cud et la musique de ce bar. Le vieux assis. Le tabouret.

Un paquet de Camel dans la poche. Dans l'autre main, le froid des clés.
Avec le sentiment amer d'avoir laissé filer tant d'étoiles sans réagir.
D'avoir laissé filer tant de choses. Sans demander. Sans me servir. Sans protester.
Je me concentre. Je me recentre. Pourquoi souhaiter ? Quand il faut vivre.

Je regarde mon studio. Mes yeux de chat. L'obscurité. Tout m'apparaît.
Je me rappelle. Je me rappelle. Que pouvais-je espérer ? Pourquoi n'avoir rien fait ?
Cela me revient. Je ferme les yeux. Et enfin je vois clair. A l'étoile filante.

Bien sûr. A quoi bon faire un vœu quand on rêve sa vie aussi vrai qu'on l'invente ?
Pourquoi souhaiter quand on peut construire ? Attendre quand on peut créer ?

A quoi bon demander quand on peut imaginer ? Ou tout écrire ?

Sur les rayonnages de la Maison Rouge, j'ai pris un livre.
Je n'aime pas lire. Cela m'ennuie. Garcia Lorca. J'ai pris le livre.
Virginie est installée dans un sofa. Se fait les ongles. Boit un Perrier.
Je feuillette. Le contact et l'odeur du papier. Voilà. Cela me plaît.

Je parcours quelques mots. La poésie m'emmerde. Garcia Lorca.
Je le respecte. Je le vénère. Pas parce que je le lis. Mais parce que je le rêve.
Je repose le livre dans un prétexte de bibliothèque. Olivier me sourit.
Que je connais de vue. Que j'aurais pu connaître. Deux voix lisent un livre.
En bas de l'escalier. Et sur la mezzanine, je rejoins Virginie dans son Le Corbusier.
" Il est recommandé de lire, jeune homme, lorsqu'on désire écrire. "
Rubbish ! a/ Je n'ai jamais aimé lire. b/ Je n'ai jamais désiré écrire.
Je n'ai jamais désiré que des êtres. Pour le reste. Je veux rêver.
C'est la vie que je mène. Sans l'aide de bonnes fées ni d'étoiles filantes.
Et ma mère est vivante. Et toi tu m'aimes encore. Et nous sommes ensemble.
Et le monde est meilleur. La nuit est mon affaire. J'invente mes amours.
Garcia Lorca. Sur l'étagère. Réduit à l'état de déco.


J'ai allumé la lumière. J'ai défait mon manteau. L'écharpe.
Le paquet de clopes. J'ai allumé une Camel.
Un sourire apparaît au milieu de ma barbe.
Je n'ai pas rien fait. Cette étoile filante. Je ne lui ai rien demandé.

Mais je l'ai vue. Je l'ai saluée. Ai aimé la voir. L'ai aimée sans rien lui demander.
J'ai apprécié sa déchirure. Sa griffure furtive dans le ciel délavé.
Lorsqu'aux nuits de Bannières je profitais du bonheur avant de l'espérer.
Je n'aime pas lire. Vivre par procuration. J'aime être émerveillé.
Aux regards que j'invoque. Aux crépuscules lents qui neigent sur mes tempes.
J'invente mon histoire. Mes histoires d'amour. Et mes peines de cœur.
J'en fais ce que je veux aux volutes dans la pièce. A ton corps défendant.
Je ne demande rien. Je malaxe le vide. Quand je sais qu'il n'y a rien.
Ni fées, ni diable, ni Bon Dieu pour entendre. Qu'il n'y a rien à attendre.
Quand il suffit de croire pour que les choses soient.

J'ai poussé la porte du bar. Bondé. La musique à fond. Les basses. La basse.
Christian est déjà ivre sur son tabouret. Il n'a pas vu que j'étais là.
Ses amis m'aperçoivent. M'adressent des sourires tristes, désolés. A en crever de rage.
Je fume des Lucky Strike. Ou des Battistoni. Aux paquets rouges. J'ai 17 ans.
Je ne désire pas écrire. Je désire exister. Bouffer la vie. Etre vivant.
Vivre des choses. Les tourner à mon avantage. M'en arranger. Les embellir.
Personne n'est mort. Ni du sida. Ni du cancer. Pas même ton amour pour moi.
Qui me transporte hors de ce bar. Me précipite sur la place pour respirer.
Te respirer. Et t'embrasser aussi fort que je le ferais pour de vrai.
Auquel je crois plus qu'en moi-même. Plus fort qu'en la réalité.
Quand croire est plus fort qu'espérer. Que je peux croire à volonté.
Et écraser une tumeur comme une simple cigarette.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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Week-end

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Un ange passe.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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En boucle

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" Le Quai Vauban ne s'arrête plus au Palmarium. Non madame. Il continue.
Nous pouvons désormais arpenter la promenade piétonne jusqu'au Pont de Guerre, vous voyez,
sans regretter les bagnoles et les tristes mûriers platanes alignés le long d'un trottoir défoncé.
On a fait place nette. Et l'on peut déambuler à son aise le long de la Basse jusqu'à Catalogne.
Il y a même une superbe terrasse de café où vous pourrez prendre le soleil très chère. "
Il s'agissait de la grande brasserie qui s'était installée dans l'ancienne Maison Perioni,
au coin du quai et de la rue Vauban, dans l'imposant immeuble art-déco sobrement restauré,
qui donnait sur le parc de la Banque de France dont ma mère reconnut le cèdre majestueux.
" Je suis fière de ce qu'est devenu Perpignan..." dit-elle à la fois émue et désorientée.
Je l'avais une fois de plus déterrée et assise comme j'ai pu dans une chaise roulante.
Elle découvrit la belle passerelle de bois qui traversait la rivière à cet endroit pour rejoindre,
en face, la Chambre de Commerce et le Palais Consulaire sur l'autre quai,
ainsi qu'une foule de jeunes gens, beaux et oisifs, devisant en terrasse, sous leurs parasols,
avant d'arriver au Pont de Guerre que nous avions toujours appelé pont de la poste.
" Ici, vous savez où nous sommes ?... A droite, on revient vers la Rotonde, le Parking Central.
On peut rejoindre la FNAC comme la rue de la République pour repartir à Bardou-Job.
- En face, on va vers le lycée Arago.
- Exact. Et à gauche, il y a toujours la Grand Poste, mais pas seulement..."
Je lui avais déjà montré les transformations de la place de Catalogne,
qui parachevaient les réaménagements de l'avenue de la Gare.
Entre la place et la Basse, sur le quai Pierre Bourdan, à l'emplacement d'un semblant de jardin
qui ne fut longtemps qu'un terrain vague dont l'usage était de coiffer un parking souterrain,
l'entreprise Ciné Movida avait construit une splendide salle de spectacle.
Avec des lignes inspirées des Années 20, pour rendre hommage à un cinéma qui y fut démoli
comme pour s'inscrire dans la mise en valeur consentie du patrimoine art-déco de Perpignan,
ce théâtre venait enfin à la fois enserrer le Cours Escarguel et fermer la place de Catalogne.
Mais c'est à gauche, sur le pont, que je poussais le fauteuil roulant pour faire découvrir
à feu ma mère, la Rambla du Bastion St-François qui s'ouvrait derrière la Poste.
La large promenade conduisait à la rue Foch et au quartier St-Mathieu.
Le long de l'ancien Hôpital Militaire investi par le Conseil Général, les terrasses de café,
bondées, se succédaient sous les arbres jusqu'à la fontaine où j'ai dû m'arrêter un instant.
La tête de mère, une fois de plus, s'était décrochée pour rouler par terre.
" Ce n'est pas la première fois que ça nous arrive.
- Ce n'est pas la première fois que tu me sors de mon caveau. "
Il faisait beau. Je n'avais pas pu résister.
    
" Tu nous as déjà fait le coup.
- De ?... Pardon, je suis ailleurs.
- De sortir le cadavre de ta mère de sa tombe. Trouve autre chose ! "
Je cherchais le nom de cette salle de cinéma détruite dans les Années 80.
Les Nouveautés ? Les Variétés ? Piaf y aurait chanté. Est-ce possible ?...
" Et puis, c'est quoi cette histoire ?... Tu vouvoyais ta mère ?... "
Je n'arrivais pas à remettre la main sur une photo trouvée sur internet.
" Euh... Non. Je ne vouvoyais pas ma mère non... "
Il me semblait même avoir lu que les rangs de sièges du Théâtre Municipal,
provenaient précisément de cette salle dont je ne retrouvais plus la trace.
Je renonçai, sentant qu'il fallait d'abord donner quelques explications.
Je me retourne dans mon fauteuil de bureau. Je joins mes doigts.
" Franchement, on s'en fout, dis-je simplement. Ce n'est pas le propos.
Ce pourrait être une tante bavaroise que je n'ai jamais eue ou une grand-mère impotente,
who cares ?... Il s'agit de fixer cette idée de prolonger le Quai Vauban jusqu'au pont.
- C'est ta motivation pour ce texte ? Parler d'un aménagement piéton à Perpignan ?...

- Oui. Pour relier à la fois la place Jean Payra et le quartier St-Mathieu. "
Je n'avais pas envie de parler de son cancer et de son agonie. J'avais envie de la promener.
" J'ai déjà parlé de la morphine et de la chimio aussi. C'est bon...
- Tu n'es pas obligé de parler de ta mère à chaque fois !
- Tu as raison. Je vais parler de mon histoire d'amour. "
Je m'amusais. Effet garanti. Un soupir excédé. Les yeux au ciel.
" Je plaisante ! Je plaisante !... riais-je en revenant sur mon ordinateur.
Je vais te faire une belle page sur le fédéralisme européen. "
 
 
Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

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