Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Du Mercure au Prieuré

Publié le

"Avec le plan, oui, je te conduis au Parc Güell..."
L'expérience de Castelldefels n'avait pas été concluante.
Nous avions fini à l'hôtel, en ville. Aussi, cette fois, avions-nous pris nos précautions.
Une chambre à l'Hilton. Sur la Diagonal. Pour mon anniversaire. Avril.
L'avenue et sa circulation. Aussi grisante et triste que Sherbrooke à Montréal.
Nous sommes au dernier printemps. Le premier. Le dernier.
Je ne sais pas encore que nous ne passerons pas l'été.
J'ouvre un paquet. Un appareil photo numérique splendide.
Pour flatter ce TOC qui est le mien de tout prendre en photo. Partout. Tout le temps.
Quelque chose m'empêche de prononcer ce qui bout dans ma gorge.
"C'est bon de pouvoir passer quelques jours avec toi..."
Au lieu de quoi j'ai dû dire merci.

Je me demande ce que tu fais. Ce que tu deviens.
Si tu aimes quelqu'un. Si quelqu'un t'aime.
Je n'ai pas de nouvelles. Je ne m'inquiète pas.
Quelque chose m'a ramené à cette époque étrange.
Il s'en était fallu de peu pour que je sois heureux.
Je sais que l'alcool dans lequel je trempais a participé au gâchis.
Autant te le dire, c'est un exploit, je ne bois plus. Plus une goutte.
Lorsque j'ai conscience que j'étais pathétique aux petites heures du matin.
A refuser l'amour et d'être bien. A me débattre comme un diable dans ma solitude.

Il y avait cet appartement à Paris, dans lequel j'aurais pu m'installer, en effet.
Me rapprocher de toi. M'installer avec toi. L'orgueil m'en a empêché je crois.
C'est bizarre de l'écrire aujourd'hui, quand j'aime quelqu'un d'autre.
Mais je t'aimais comme un fou. Et de toutes mes forces.

La passion amoureuse. Bien sûr. Quoi d'autre ?...
Quand je ne voulais pas être un gentil chien dans sa niche.
Je ne suis pas un gigolo. Je n'ai pas l'âme d'un assistant.
Sur la route de Limoges je me souviens d'une maison modeste,
sur le bas-côté de la chaussée, dans un lieu isolé, l'entrée d'un village,
un endroit perdu au milieu de nulle part, plus triste que vulgaire,
"Si tu ne fais rien de tes talents, si tu ne te donnes pas les moyens,
tu finiras dans un endroit comme celui-ci... "
Tu m'avais dit cela en fumant au volant avec une conviction inquiète.
Bien sûr, nous étions loin de la Coupole et du Flore, loin du Lutetia,
des services du concierge et de la business class.
Nous avions deux modes de vies, opposés mais pas incompatibles,
lorsque le succès comme le confort ne m'intéressaient pas.

J'avais perdu ma mère. Je voulais être aimé.
Aimer et être aimé. Exister pour quelqu'un. Et que quelqu'un existe.
Je me foutais bien des duplex, des taxis, des avions et des gens du showbiz.
Quelques jours à Barcelone. Et je t'avais pour moi tout seul.
Les agendas, les coups de téléphone, les appels internationaux,

cela restait sur le pas de la chambre où l'intimité pouvait enfin s'ouvrir.
Avec mes bras et ma bouche. Dans un lieu où l'on ne pouvait nous atteindre.
Quand je préférais la personne que je connaissais à celle connue de tous.
J'avais enfin ta poitrine à presser contre la mienne. La caresse. Le silence.
L'apaisement du monde dans une obscurité où les yeux s'illuminent.
Une complicité. Des âmes et des corps. La plus chère de toutes.
Et à ces beaux mélanges, je me foutais bien de toutes les projections.
Celle dans une maison sur la route de Limoges comprise.

Perdre sa mère à 23 ans est sans doute trop tôt.
Quand j'ai toujours estimé avoir eu de la chance d'avoir pu la connaître.
Je buvais déjà avant qu'elle ne disparaisse. Je crois que tu le sais.
Je ne me suis jamais servi de son décès pour justifier mon alcoolisme.
Quand il était là pour noyer des choses plus profondes et anciennes sans doute.

Des failles qui avaient grandi en même temps que moi.
Tu as participé à les refermer un peu. Doucement. Tendrement. Patiemment.
Quand je m'étonnais de pouvoir te mériter. Que tu t'intéresses à moi.
Et j'avais beau repousser le bonheur, il a fait son ouvrage.
Je garde les leçons d'une histoire d'amour.
Dont les molécules ont encore des effets sur tout mon organisme.
Même dix ans après. Dans cette course de fond. Qui est toujours la mienne.
Quand je ne jette rien de ce que l'on me donne.

Serais-je heureux aujourd'hui, comme je le suis,
si tu ne m'avais pas fait comprendre que je méritais de l'être ?
Le bonheur qui est le mien, je te le dois un peu, comme à d'autres bien sûr,
quand tu fais partie des gens qui ont eu de l'influence sur moi.
S'occuper de moi n'était pas simple. Mais tu l'as fait. Autant que possible.

J'ai gardé l'appareil photo qui ne fonctionne plus. Dans ma boîte aux trésors.
Et autant de bons conseils, de gestes simples, bienveillants, émouvants.
Des choses que je ne peux pas dire. Que je ne peux pas écrire.
Mais qui sont autant de parpaings, de poutres et de ciment,
dans cette construction que d'autres aiment à ta place.
Ce n'est pas une maison sur la route de Limoges.
Mais un homme qui avance et frôle ses quarante ans.

Tu sais le vertige que c'est de perdre ses parents.
Quand deux orphelins ne sont pas mieux placés pour partager la peine.
Affronter l'abandon. Le silence du ciel. Et celui du silence.
Il faut que tu me pardonnes le mal que je t'ai fait.
Je te dois le chemin qui devait m'arracher à mes propres démons.

Sur lequel, d'autres âmes, ont pu m'accompagner et me trouver du charme.
Tel un petit voilier dans le bassin du Luxembourg, tu m'as poussé au large.
Et je peux t'assurer que cet ange parfait qui m'attendait en face m'a bien réceptionné.
A deux pas du lieu où nous nous étions trouvés. Quand le monde est petit.
Que le monde est bien fait.

Je suis toujours vivant.
Mieux que ça, sache-le, je suis enfin heureux.
Quand au retour de chaque catastrophe, un amour m'attendait.
Le confort, le succès, ne m'intéressent pas plus.
J'ai viré Mister Hyde qui m'a coûté si cher.

Lorsqu'il avait sa part dans nos déchirements.
Et le temps me polit tout autant que les paumes des mains qui ont pu me caresser.
Les tiennes ont leur empreinte à la base du cou, au galbe d'une épaule.
Quand les traces demeurent dans chacune des strates de ce qui fait l'étoffe.
J'ai des alexandrins dans les rides nouvelles qui changent mon sourire.
Vieillir est voluptueux quand on aime aussi fort, quand on aime toujours.
Que l'on porte dans sa chair tous les êtres qui ont compté, tous les êtres qui comptent.
Puisque c'est le secret qui apparaît lentement à mesure qu'on avance :
nous sommes ceux qu'on aime et ne mourrons jamais.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

Voir les commentaires

Une prise

Publié le

Je ferme les yeux et je sens ta bouche chercher ma bouche.
La caresse intime de tes lèvres sur les miennes.
Je me gorge de désirs et je suis prêt à fondre.
Dans une étreinte à pulvériser la matière.
Comme aux dents de deux fourches ou deux peignes,
nos mains se referment aux doigts qui s'entrecroisent.
Une prise que l'on branche pour que le courant circule.
Le long des tendons, des bras et des épaules, l'énergie nous parcourt.
Et le froid s'évapore, chassé par la chaleur qui s'installe, prend sa place,
me réanime, me fait ouvrir les yeux, les poumons, la poitrine et mon âme.
Quel jour sommes-nous ? Où sommes-nous ? Qui sommes-nous ?
Au contact de ta peau, ça n'a pas d'importance.
Je respire. Je suis bien. Le reste m'est égal.
Il n'y a que ceux qui s'aiment qui se donnent du mal.
Et si je peux m'en faire, toi tu ne m'en fais pas.
Je suis dans l'atmosphère la bouffée de tabac.
Que tu inhales lentement et ne rejettes pas.

 

Philippe LATGER
Janvier 2013 à Perpignan

Voir les commentaires

Best Wishes

Publié le

Ce qu'il faut retenir est d'abord que le monde continue.
La fin du monde annoncée n'a pas eu lieu.
Quand la date de 2012 est inscrite à Hollywood comme celle d'une apocalypse.
A l'heure des rétrospectives et des bilans, relevons d'abord que nous sommes vivants.

Que nous avons survécu à la superstition comme aux délires médiatiques.
2012 a été au mieux une année de changements pour avoir été une année électorale.
Même si la plupart d'entre eux sont discutables, quand Wladimir Poutine, en Russie,
n'avait jamais quitté le pouvoir, que Chávez est reconduit à la tête du Vénézuela,
et que les Américains se sont contentés de réélire Barack Obama.
Enrique Peña Nieto est élu Président du Mexique.
Le Québec met une femme à la tête de son gouvernement.
La réélection d'Artur Mas en Catalogne n'est possible qu'avec la gauche indépendantiste.
Et c'est François Hollande, en France, qui incarne l'alternance, plus que le changement.
Pas de ruptures chaotiques, en somme, dans la marche du monde.
Même avec l'arrivée de Xi Jinping à la tête du Parti communiste chinois.
C'est encore au Proche-Orient, que les convulsions de l'Histoire sont les plus vives.
Avec la guerre civile syrienne et les suites d'une révolution égyptienne
qui semble ne pas se satisfaire de l'élection de Mohamed Morsi et cherche son régime.
Lorsque l'Afrique couve toujours de grands bouleversements que les médias négligent.
Nous retiendrons peut-être des Jeux Olympiques à Londres, pour ceux que ça intéresse.
Quand les olympiades sont devenues un moyen de nous repérer dans le siècle.
Et que chacun, dans sa vie propre, aura assez d'évènements à y agglomérer.
L'année d'une séparation, d'une naissance, d'un licenciement, de son premier emploi,
du voyage en Thaïlande, ou de la mort tragique d'une Whitney Houston.
Puisque nous avons toujours ce besoin de compiler les choses et les évènements,
pour nous assurer que nous avons vécu, que cela s'est produit, que ce fut bien réel,
et que le temps nous laisse la mémoire de ce qu'il nous a pris.
Nicolas Sarkozy n'est plus Président de la République française.
Et cette seule donnée est bien l'indication qu'il l'a pourtant été.
Pas de fin du monde, quand des mondes finissent à chaque instant.
A chaque seconde qui passe. Tout le temps et partout. Comme en chacun de nous.
Que les révolutions sont l'affaire de vies simples qui se repositionnent,
reconfigurent tout, à chaque respiration, toujours inconsciemment,
aux sommes des conséquences de nos battements de cils.


Ainsi, le monde ne nous est pas tombé sur la tête.
Il continue sa marche comme ses rotations.
Quand il n'y a d'apocalypses qu'à un être qui naît, qu'à un être qui meurt.
Puisque tout n'est que début et fin, à répétition, et que ces catastrophes,

bout à bout, font nos jours et nos mois, nos années et nos vies.
Nous respectons le rite des bilans et des vœux, nous nous encourageons.
Ce qui est l'expression amusante et touchante de cet émerveillement
d'être toujours vivant, malgré toutes les embûches et les actes manqués.
2012 est passée. Encore une fin du monde.
Et nous avons la chance de l'avoir traversée et de la célébrer.
D'être là pour tourner une page, d'histoires collectives puisque toutes partagées,
et de pouvoir encore nous souhaiter le meilleur comme je nous le souhaite.

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

L'espace-temps

Publié le

Nous passons sur le pont qui enjambe le fleuve.
Il fait nuit, et avec mes amis, nous allons à Bompas.
A ma droite, le lit de la rivière s'ouvre vers l'embouchure.
Le lieu hors de ma vue où l'eau coule dans la mer.
Car la côte est à droite, quelque part dans le noir.
A quelques kilomètres. La Méditerranée.
Nous passons sur le pont et ma tête se tourne, comme automatiquement,
vers l'endroit où je sais que la mer se repose et frissonne d'habitude.
Au-dessus de la fosse, de la faille de galets, de roseaux et d'animaux sauvages,
où l'eau de la montagne a dévalé les flancs pour rejoindre la plage,
je la vois se lever dans un décor de Dune.
L'astre énorme est orange. Presque rouge. Boursouflé.
Comme magma ou lave. La brume incandescente.
C'est le lit de la Têt et sa trachée obscure que nous devons franchir.
Perdu entre deux poches de lueurs électriques, deux parties de la ville,
c'est parmi ces ténèbres, loin de toute pollution lumineuse, lumière artificielle,
que je vois cette lune aussi grosse et vibrante qu'un soleil qui se lève.
Le levant sans le jour. Le lever de la nuit. De son astre brûlant. Une orange sanguine.
Qui se hisse hors de l'eau. Se détache d'une ligne qui n'est que l'horizon.
Suspendu sur le pont, glissant entre deux rives, je suis sur un segment qui paraît irréel,
entre deux bouts de monde, d'une même vérité, l'activité des hommes ou de l'humanité.
Le temps de traverser, c'est le temps qui s'arrête au gouffre du cosmos et de l'extraterrestre.
Quelque chose de plus grand que nos occupations et que nos états d'âme.
Le mouvement immuable qui se moque de nous et de nos prétentions.
Au rouge de ce disque si large et effrayant, un sourire m'envahit et me cloue dans le ciel.
Il peut être fascinant. Il n'est pas menaçant. Ce n'est pas le chaos d'avant l'apocalypse.
Cette lune monstrueuse qui prend de la hauteur m'enveloppe de toi que j'aimerai toujours.
Pour arriver en face, il ne faut qu'un instant à notre véhicule.
La voiture a son rythme. Et sa destination.
L'espace inextinguible d'une poignée de secondes et la voici retournée à la civilisation.
Mais dans le laps de temps j'ai vu l'éternité ma caresser la joue.
Comme pour me consoler de tout ce qui est éphémère.
L'univers entrouvert au lit d'une rivière. Le canyon peuplé d'ombres.
De mystères familiers. De solutions trouvées aux questions qu'on se pose.
La vision me débranche des petites misères devenues ridicules.
A l'échelle des hommes, on se sent condamné, pris au piège, enfermé,
dans un coffre de bois parmi les poupées russes.
A la lune que je vois, je sais qu'il peut y avoir d'autres boîtes plus grandes.
Dont je perçois les ondes de ce qui nous dépasse, y compris en nous-mêmes.
Puisque nous appartenons à ce qui nous contient, à ce qui nous protège.
Et ce qui est sans limites, ce qui n'a pas de fin, nous rappelle des lois,
valables pour les astres, valables pour nous autres qui craignons de mourir.
L'infini de l'espace. Celui de mon amour. Tout peut se mélanger sans jamais disparaître.
Dans cette dimension, ce volcan magnifique entre deux berges humaines,
j'ai le temps de comprendre que je n'aime que toi.
Que ce qui est né un jour ne meurt pas à la nuit.
L'intervalle du pont s'avère suffisant pour trouver la lumière des vérités premières.
Ce qu'on pensait perdu dans le bruit de nos villes, les tourmentes imbéciles,
nous revient au galop quand le monde se tait et que l'on veut entendre.
Le silence se fait. L'évidence surgit. Se lève et nous bouleverse.
Nous ne sommes pas seuls et ne mourrons jamais.
A ma bague, je m'accroche. La lune dans mes pupilles.
J'arrive au bout du pont. Et mon cœur est changé. A cet électrochoc.
Il s'est débarrassé des poisons de l'industrie humaine, de virus terre à terre,
et respire à nouveau dans les seules proportions où tout peut s'amplifier.
La voiture circule dans les rues éclairées. Et je suis dans mon corps.
Plus grand que je n'étais. Avec sur ma façade les courbes d'un sourire.
Sur la banquette arrière. Superbement songeur. Superbement conquis.
Quand à tout ce qui est beau, c'est à toi que je pense.
Le moment est trop grand pour ma seule entité. Je dois le partager.
Quand je déborde d'énergie, de bonheur, et d'émotions intenses.
La nuit et toi ne faites qu'un. Je m'y enroule doucement pour rouler plus avant.
Vers mes obligations, la chaleur d'un dîner où retrouver mes proches.
Avec la certitude d'être fait des présences dont je croyais manquer.

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Deux aimants

Publié le

La lune a brillé. Comme au premier jour.
Sur les noirceurs du parc étirées comme des dents de scie.
Ces doigts crochus et tordus aux troncs des arbres secs.
Ouverts sur un ciel comme en ombres chinoises. L'ambiance Tim Burton.
Le jour en pleine nuit. Les platanes font des mains qui supplient quelque chose.
Sorties de l'eau, ou de la tombe. Des mains qui ne demandent qu'à être saisies.
Enserré par des voies et leurs éclairages publics, le parc a l'air d'un cimetière.
Que nous longeons côte à côte pour en faire le tour.
Ce n'est pas du remake. Même si la lune fut convoquée.
Même si le quartier est le même. L'équipe n'a pas changé.
Les conditions sont réunies pour le rite des druides.
Réunion du conseil. Les astres alignés. Tout le monde est en place.
Nous tournons dans les rues, formant la procession d'un ordre clandestin.
Suivant un itinéraire aléatoire, confiné dans un carré magique,
qui nous mène aux remparts, comme aux cases départs,
quand nous sommes au revers du solstice d'été.
La terre sur laquelle nous marchons n'est pas à son aphélie.
Nous sommes bizarrement au plus près du soleil et ne le savons pas.
L'hiver nous enveloppe d'un air doux qui tombe pour la trêve.
Et les arbres plaintifs implorent la clémence.
S'il est bon de marcher, il est bon de parler.
Je me demande ce que la similitude du cadre veut dire.
Sommes-nous à la case d'arrivée ? Et la boucle est bouclée ?...
Ou arrivés simplement à un nouveau palier,
qu'il faut bien traverser pour monter au prochain étage ?
A propos d'escaliers, nous ne gravissons pas ceux des remparts.
Ne monterons pas au Mont des Oliviers, revenant sur le parc et ses silhouettes étranges.
La lune, à son zénith, éclaire la ville d'une lumière bleue légèrement métallique.
Ce n'est pas la trentième. Juste celle d'avant. La dernière de l'année.
Et ce n'est pas sa présence qui réchauffe mes membres.
Je sens une attraction que je ne contrôle pas.
Les bras ne sont pas nus mais restent électriques.
Quand il suffit de mettre face à face les côtés qui s'attirent,
non ceux qui se repoussent, de deux petits aimants.

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

A vivre seul

Publié le

Douze et douze. Vingt-quatre. Plus cinq. Le compte est bon.
Je compte une vingt-neuvième lune. Toujours aussi magnétique.
Pour faire hurler les loups. Et ouvrir les pupilles.
Le cauchemar des fêtes est presque derrière nous.
Il ne fait pas froid. Le ciel est bleu. Il y a de la lumière.
Le café a le même goût. Je dois sortir la tête de l'eau.
Reprendre mes esprits.
Je m'occupe de mon linge.
Puisque je n'ai besoin de personne pour me laver les chaussettes.
Pour faire tourner et étendre mes draps. L'assouplissant. Et la lessive.
Besoin de personne pour me faire à dîner. Préparer le repas.
N'aurai aucun reproche qu'on ait pu le faire pour moi.
Je suis un grand garçon. Pas besoin d'une maman.
Quand je suis un peu la mienne que je porte à mon tour.
L'assouplissant. Et la lessive. Tout sèchera vite. Même sans tramontane.
Le temps n'est pas humide. Il fait doux. Doux et sec. Il fait beau.
Combien sommes-nous de célibataires ? Je n'ai pas le chiffre en tête.
Mais à l'heure des débats sur le mariage pour tous, je salue mes semblables.
Tous ceux qui vivent seuls. Que j'admire. Que j'embrasse.
Ceux qui ne sont pas aidés pour la peine de ne pas l'être.
Pas d'avantages fiscaux. Et l'on voit bien que la liberté a un prix.
Pour ma part, je le paie volontiers. Même si j'y vois une injustice sociale.
A l'occasion, rappelez-moi de défiler pour l'égalité des droits.
Egalité entre ceux qui sont en couple, et ceux qui ne le sont pas.
Puisque nous en sommes à pointer les moindres différences de traitement.
Et qu'il ne semble plus nécessaire d'assumer les choix que l'on a faits.
On m'avait appris que chaque mode de vie présentait des avantages et des inconvénients.
Mais si la société nous suit dans ce délire, alors, en effet, je comprends qu'on y aille :
pourquoi s'embarrasser des inconvénients quand on peut n'avoir que le positif ?...
Le beurre. L'argent du beurre. Bien sûr. Si on nous accorde cette possibilité,
peu importe qu'elle ne soit pas morale, nous serions bêtes de ne pas en profiter.
Je veux tout. Les bons côtés de la vie de famille, les bons côtés du couple,
l'expérience de la parentalité, dans ce qu'elle a de plus valorisant, la liberté,
l'autonomie, vivre une sexualité épanouie, n'avoir de comptes à rendre à personne,
et puis du champagne si possible, et puis quoi encore ?...
Pour ma part, je suis old school sans doute, mais je préfère assumer.
Si je choisis une option, c'est en sachant que je fais le deuil de certaines choses.
La société peut bien suivre l'empire du désir et du caprice, la nature reviendra au galop.
Quand la vie, par force, nous rappelle assez cruellement qu'on ne peut pas tout avoir.
La lune est pleine. Comme la coupe de ceux qui pensent être volés ou trompés.
Il ne s'agit pas de droit, de lois, ni de discriminations. Il s'agit des êtres humains.
De leur besoin de s'attacher. De plaire. D'être aimés. De leur peur d'être trahis.
De leur besoin d'exister pour quelqu'un. Quand les enfants sont les plus voraces.
Tu n'étais pas là pour le spectacle. Non, en effet, je travaillais. Je dois gagner de l'argent.
Tu n'aimes plus maman ? Tu es avec quelqu'un d'autre ? J'aime toujours ta maman.
Mais oui, bien sûr, c'est compliqué. Tu comprendras peut-être un jour.
Tu me quittes ? Après tout ce que j'ai fait pour toi ? Tu t'es foutu de moi toutes ces années ?...
Oui, voilà. Il ne s'agit pas de droits. Il ne s'agit pas d'égalité républicaine.
Il s'agit de consciences. De responsabilité. Et d'assumer les choix que l'on fait.
Conséquences comprises. Qui sont prévisibles. Comme un passage à la caisse.
Et la loi ne protégera personne des problèmes de conscience.
Face aux cœurs que l'on a brisés et règlements de comptes.
J'étends mon linge moi-même. Personne ne me reprochera de l'avoir fait pour moi.
Je ne suis pas marié et cela devrait me mettre à l'abri des affres du divorce.
Cela ne m'empêche pas de vivre et d'aimer. Mais m'épargnera bien des déchirements.
Vivre seul est souvent difficile. Mais vivre à deux l'est probablement davantage.
Pour moi, assurément. Quand je me fous du soutien matériel et financier d'être deux.
Je n'ai pas besoin d'une bonne épouse qui pourra me faire les ourlets du pantalon,
de bons petits plats, s'occupera des kids et de la maison, apportera du capital,
demandera de l'argent à son père au besoin pour faire construire ou changer la voiture.
Je n'aurais pas à souffrir du cas de conscience que c'est d'être attiré par quelqu'un d'autre.
La voilà enceinte. La libido en berne. L'enfant arrive. Prend toute la place.
Et la collègue au travail semble vouloir passer du bon temps avec vous.
Votre épouse ne vous donne plus de plaisir. L'enfant passe avant vous.
La collègue, jeune, célibataire, vous trouve du charme et de l'humour.
Je vomis d'avance la situation dans laquelle je ne veux pas me mettre.
Je regarderai la lune. Pleine. Indifférente ou amusée.
Et saurai que ma vie est celle qu'il me faut.
Je ne veux pas être avec une personne pour me servir d'elle d'aucune façon.
Pour les services ou les avantages qu'elle sera susceptible de m'apporter.
Je serai avec une personne pour être avec elle. Vivre une histoire d'amour.
Je me laverai mes chaussettes et mes draps. Me ferai à bouffer.
N'accepterai rien qu'on pourrait me reprocher un jour d'avoir accepté.
Je veux ma liberté ? Je la prends. Je la garde. J'en ai toujours payé le prix.
Sans que cela ne meurtrisse une personne qui attendait autre chose de moi.
J'ai déjà trompé des gens. Au plaisir immédiat que j'ai eu à me goinfrer,
à céder à des caprices, sans suite dans les idées, avec la plus puérile des inconséquences,
j'ai goûté à l'horreur d'avoir blessé ensuite quelqu'un à qui je tenais, et me dégoûtais moi-même.
Je sais par expérience, parce que c'est ma nature, que le jeu n'en vaut pas la chandelle.
Je ne souffre pas le regard de parents que j'ai trahis, ou pris pour des imbéciles,
quand je les aimais si fort, et ne souffrirais pas celui d'enfants qui ne comprendraient pas,
entre autres personnes sincères qui attendaient autre chose de vous et que vous décevez.
J'assume mes choix. Et leurs conséquences. Avec la volonté de ne pas me décevoir moi-même.
Quand je suis encore trop faible pour me priver de cigarettes et que cela me met en colère.
Quand je suis encore trop faible pour rêver parfois que je pourrais être heureux en amour.
Puisque les deux concepts sont aussi incertains l'un que l'autre.
Vingt-neuf lunes. Et je n'ai pas à rougir. J'ai la conscience tranquille.
J'ai tenu mes engagements avec une discipline militaire. Transporté par l'intime conviction.
De la foi. De la confiance. En paix avec moi-même. Que pourra-t-on me reprocher ?
D'avoir été beau joueur ? D'avoir été honnête ? D'avoir été fiable ? D'avoir été réglo ?
D'avoir respecté les règles ? Et été amoureux ?
J'aime ce confort, le vrai, qui consiste à ne pas pouvoir être pris en faute.
N'est-ce pas cela ? La liberté ? Ne rien devoir à personne. N'être redevable de rien ?
Etre libre, c'est valable pour les états comme pour les individus, c'est ne pas avoir de dettes.
Et si je reconnais ce que les gens qui m'aiment m'ont donné avec émotion et gratitude,
je sais aussi que je ne dois rien à personne.
Je veux aimer et être aimé pour de bonnes raisons.
Sans l'ombre d'un chantage ou de rivalités, sans ces rapports de force malsains,
où grandissent des frustrations et le ressentiment, l'amertume et l'esprit de vengeance.
Je veux la sérénité des échanges libres et sincères qu'on a parfois en amitié.
La camaraderie. C'est ce à quoi j'aspire. Où l'on est libre enfin d'être soi-même.
Sans craindre une mauvaise réaction à des maladresses ou aux malentendus.
Où l'on n'attend pas que l'autre change. Où l'on n'attend pas d'efforts de l'autre.
Vingt-neuf lunes et jamais je n'ai fait de choses qui m'auraient ensuite crevé le cœur.
Aller voir ailleurs ? Trahir la confiance ? Pour payer en constatant les dégâts ?
Le mal que j'aurais fait et qui m'aurait été le plus insupportable ?
Je préfère être trompé que tromper. Cela m'arrange. Pour faire face à mon miroir.
Je l'avais écrit je crois. J'ai une conscience. Et je la veux tranquille.
C'est une forme d'orgueil que j'assume. Je mets les deux dans la balance.
Et, définitivement, le mal qu'on me fait n'est rien comparé au mal que je pourrais faire.
J'étends les draps. Ils sentent l'assouplissant et la lessive.
La lune peut monter. La vingt-neuvième. Je ne rougirai pas.
J'en payerai le prix mais serai un mec bien.

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

L'offre et la demande

Publié le

Demande l'affection et tu auras une gifle.
Demande une caresse, tu auras un coup de griffe.
A te montrer si faible, dépendant, à mendier de l'amour.
Tu auras du mépris. De la condescendance.
La fierté n'est pas qu'une réaction, c'est aussi un calcul.
Quand personne n'aime vraiment ce qui est trop facile ni ce qui s'humilie.
S'il l'on veut être aimé, il faut être admirable, il faut être admiré.

Ne montrer que les failles qui rendent attachant, qui peuvent être touchantes.
Mais garde le contrôle. Maîtrise ton image. Ou tu seras broyé.
Inspireras des choses de l'ordre du dégoût, de l'ordre de la pitié.
Que tout être vomit, soit à la ressentir, soit à la réveiller.
Garde ton amour-propre. Le seul qui peut durer. Dont tu es le seul maître.
Plutôt que d'espérer un signe d'amitié tu ferais aussi bien de t'automutiler,

te saigner, te flinguer, sauter par la fenêtre.
Les choses viennent toutes seules. Ou elles ne viennent pas.
Inutile de prier, quémander, supplier à genoux.
Demander de l'amour, crois-moi, c'est du suicide.

Ok, c'est entendu. Je n'implorerai rien. Je saurai bien me taire.
J'ai passé ma vie à accepter les propositions. Laissé venir les gens à moi.
Je ne sais pas draguer. N'en ai pas l'habitude.
Je séduis tout le monde mais ne drague jamais. C'est bien plus confortable.
On peut venir à moi. Je dis oui. Je dis non. J'ai l'embarras du choix.
Mais je ne suis jamais responsable de rien, n'ai pas l'initiative, et m'en lave les mains.
C'est une protection. La meilleure des armures. Je ne m'expose pas.

Que les gens viennent à moi. Je n'irai pas vers eux. Histoire de moins souffrir.
Le moyen le plus sûr de n'être pas déçu, de ne pas déchanter, essuyer de refus.
En amour, au travail, et dans tous les domaines, je n'ai rien demandé,
et ne demande rien.

J'ai ainsi soigneusement évité l'humiliation des râteaux.
Ne répondant qu'aux sollicitations. La posture féminine.
Ceux qui veulent me prennent. Pour peu qu'ils me méritent.
Mais le temps me rattrape. Et je suis fatigué.
De jouer aux plus fins. De toutes ces stratégies. Même en creux.
Les faussement passives. Les dissimulations. Les écrans de fumée.
Je dis stop. Plus le temps.

Je veux juste être heureux.

Je viens là m'allonger sur l'empreinte que tu laisses dans le drap de mon lit.
Toi qui venais me voir pour me faire monter dans un train entier d'anges.
C'est la lune, parce que pleine, qui nous a élevés, nous faisait léviter.
Lorsqu'elle tire vers le haut les cœurs et les marées.
Je suis monté à bord, puisque tu m'y invitais. J'ai suivi en confiance.
Avec la certitude de pouvoir me livrer, m'offrir, m'abandonner,
me défaire de l'armure, des masques et des postures, de tout le superflu,
venir me reposer, venir me retrouver aux regards si sincères.
Je voyage léger depuis plus de deux ans, dans ce merveilleux rêve que je fais éveillé.
Quand enfin, fini de jouer, on pouvait oublier les intrigues et tous les plans de guerre.
Une fois de plus, je n'avais rien demandé. Les choses étaient venues d'elles-mêmes.
J'avais retenu la leçon. Chaque fois que j'avais demandé quelque chose, on me l'avait refusé.
Et j'avais vite compris qu'il valait mieux pour moi devenir une garce ou le pire des salauds.
Curieusement, la méthode était payante. Et j'avais plus de succès en étant une ordure.
Bien sûr, j'ai vite appris. Si je disais je t'aime, on me riait au nez.
Mais quelque chose en moi souffrait affreusement d'être devenu cynique.

Etre froid et distant. Voilà ce qu'il faut être.
Pouvoir être cinglant. Du bon côté du manche.
Cela, je dois l'avouer, m'arrachait bien la gueule, quand ce n'est pas vraiment,
ni mon éducation, ni même ma nature. Mais la vie m'a donné les coups de l'expérience.
J'ai dû me fortifier. Monter des barricades. Si je voulais survivre, je n'avais d'autres choix.
Allez à découvert, nus, la poitrine offerte, et l'on vient de partout vous arracher les membres.
Les vautours affamés viennent vous dévorer. Vous extirper le cœur et bien d'autres organes.
Bien des gens cannibales m'avaient bien entamé. M'avaient mangé les joues, et la bouche.
Mordu dans l'entrejambe. Et presque vidé de mon sang. Mais me restaient mes dents.

A retourner contre eux. Quand ils avaient fini par changer la victime en un nouveau bourreau.
Ils auraient dû m'achever. Au lieu de cela, ils avaient fait de moi l'un des leurs. Et pire encore.
Devenu un monstre, dépassant ses maîtres, au jeu de massacre auquel je pouvais exceller.

Les crocs bien affûtés, je régnais sur la jungle, parmi les prédateurs.
Avec cette colère, enfouie au fond de moi, de n'être pas moi-même.
Prisonnier d'une loi.

Chaque fois que j'avais dit je t'aime, on m'avait ri au nez.
Je sais qu'on perd l'estime des êtres désirés à montrer aussi peu de réserve.
L'effusion, les élans, sont contre-productifs. On obtient le contraire de ce qu'on espérait.
Si vous êtes fidèle, on pourra vous tromper. Si vous sincère, on pourra vous moquer.
J'ai appris à tirer le premier. A blesser au plus vite avant d'être blessé.
Moi qui ne suis pas soldat, ni diva, ni starlette à deux balles, prestidigitateur ou tyran.
J'ai dû manipuler pour m'en sortir vivant. Et rester à distance juste pour sauver ma peau.
Surtout, au grand jamais, ne pas baisser la garde. Quand il faut se méfier de tout le monde.
Personne n'avait pu m'accorder l'idéal d'un amour réciproque bâti sur la confiance.
Où le respect existe. Comme on le trouve quelquefois dans les belles amitiés.
Un rapport bienveillant, vu d'égal à égal, où l'on peut tout se dire.
Sans craindre de livrer à l'autre les armes dont il se servira pour vous assassiner.
On vous plantera le couteau dans le dos à la première occasion. Game over.
Pour vous faire payer des frustrations étranges qu'on ne connaissait pas.
L'amour était un mythe. Qu'il était vain de chercher comme une midinette.
Et les jeux de la guerre, tous généralisés, m'avaient changé en pierre.

Reste à disposition. Mais ne demande rien.
La moindre requête fait fuir. Comme le moindre effort.
Tu n'auras que des refus. A la moindre contrainte. A la moindre exigence.
Et même au moindre souhait.
Tu ne seras pas déçu. Et mieux que ça, cela te donnera un air d'indifférence.
Qui stimulera l'autre pour te faire plier, quand il voudra toujours emporter le morceau.
Entretenant le challenge que c'est de te mettre à genoux quand c'est un bras de fer.
Je n'avais pas vingt ans. J'avais appris, déjà, à cacher mes faiblesses comme mes sentiments.
Dans l'enfer de la nuit où l'on boit entre monstres.
Qui ne veulent céder qu'à leur propre plaisir.
Et j'ai gardé longtemps l'enclume de ce masque jusqu'au cœur de Paris.
Jouant avec les gens pour être invulnérable. Ne pas prêter le flanc aux blessures d'orgueil.
Qui peuvent être d'orgueil, n'en restent pas moins blessures. Dont certaines sont fatales.
Je ne supportais plus le jeu des cruautés. Que l'alcool rendait moins révoltant.
Je déléguais à ce vieux Mister Hyde, qui gérait les batailles et les assassinats.
C'est lui qui faisait le sale boulot. Liquidait les cadavres. M'épargnait les scrupules.
Jusqu'au malaise d'un été, qui pouvait être vagal, au milieu de ce qu'il fallait comprendre
comme une dépression.

J'avais cédé à la pression et aux règles de la meute.
Tué de mes mains l'enfant que j'ai été, qui souriait franchement et allait vers les autres.
Celui qui faisait confiance tout de suite, sans peur d'être trompé, ni volé, ni violé,
n'abandonnait personne, et était bien plus fort que le monstre qui a suivi.
J'ai pleuré dans ma rage ce gamin philosophe qui était plus fort que moi.
Qui n'avait peur de rien, pas même peur de perdre, capable de bonté, de générosité,
à tendre l'autre joue sans éprouver de haine ni besoin de revanche.
Qu'avais-je fait de ce petit génie que rien ne pouvait désarçonner ?...
Qui avait foi en lui, en Dieu et en sa mère, en la vie comme en l'humanité entière.
Je devais me libérer de l'armure du whisky qui était bien trop lourde.
Au point qu'elle ne me protégeait plus. Qu'elle se retournait contre moi.
A la moindre chute, elle m'aurait entravé, empêché de me relever.
M'aurait rendu vulnérable. Comme un scarabée sur le dos. Aurait causé ma perte.
Il fallait réagir quand j'étais nostalgique d'un bonheur que j'ai eu.
Et qui était donc possible.

Je suis revenu à la source. Au berceau.
Dans la ville, cet Eden, où j'ai eu l'insouciance et le cœur innocent.
Celle du bonheur d'une enfance imprimée quelque part dans mon être.
Le whisky fut vidé avec mon Mister Hyde dans les canalisations.
Sans carapace, sans poids sur les épaules, j'avais délesté ma carcasse.
J'étais à la fois plus vulnérable sans doute, mais aussi plus léger, plus rapide.
Et j'ai filé vers le Sud pour échapper aux foudres de tous les dieux furieux.
Me cacher dans l'îlot, à l'abri de remparts, où j'étais hors d'atteinte.
Dans un rez-de-chaussée misérable où j'étais sûr que l'on ne viendrait pas me chercher.
Le temps de réapprendre les bases. Savoir regarder le ciel, les étoiles, le feuillage des arbres.
Le sourire des miens que j'avais délaissés. Les garants d'une histoire. Celle de ma famille.
Parmi les vrais amis qui ne demandent pas de comptes.
Et c'est dans ce lieu béni qu'est venu un archange,
comme une apparition dans les pages bibliques.

J'étais désarmé. J'étais heureux de l'être.
Ne pouvais pas lutter. Et ne le voulais pas.
J'avais renoncé à l'adulte et à ses jeux stupides.
L'enfant mis en avant, j'ai souri de mon âme sans aucun faux-semblant.
Comme un pur esprit qui en rencontre un autre. Et les deux se sont plu.
C'était d'une limpidité confondante. D'une simplicité miraculeuse.
L'évidence absolue aux êtres qui se trouvent, et qui se reconnaissent.
Les mots que je n'attendais plus sont venus d'eux-mêmes.
Lorsqu'une fois de plus, je ne demandais rien. Comme par habitude.
On parlait de confiance. On parlait de respect. Et de choses délicieuses.
Avec une noblesse immense qu'on n'aurait pu prêter qu'à la chevalerie.
Le ciel était clément. J'avais ma récompense. Un don inespéré.
A l'or de la rencontre, j'ai su ce que j'avais gagné à déposer les armes.
J'arrêtais de me battre et l'on m'offrait la paix.
Ce Graal que j'avais perdu sur les plages de mes 15 ans.
Dans les vagues de ma mère.

C'était comme si on m'avait pardonné.
Le mal que j'avais fait. Aux autres. Comme à moi-même.
Qui demeurait du mal, même s'il s'agissait de légitime défense.
Je ne demandais rien, mais j'épousais cette fois sans une hésitation
l'ange et son contrat, suivant leurs conditions, qui me faisaient renaître.
Ce n'était pas un pacte avec le diable que j'ai très bien connu.
Et je pouvais me donner en confiance, avec la certitude de ne pas me tromper.
Puisqu'il s'agissait d'être honnête, d'être soi, pour être victorieux.
Lorsqu'il n'y a pas de pires souffrances que celles que l'on s'inflige.
Qu'il n'y a pas de pire déception que de se décevoir soi-même.
Et je n'avais peur de rien à embrasser cet autre, l'horizon dégagé.
La lune dans sa lucarne, aux destins qui se fondent.
Et je pouvais m'étendre sur un lit de fortune où l'on peut s'endormir.
Sans craindre d'être trahi. Ni d'être poignardé.

Identique au bonheur des plages espagnoles aux côtés de ma mère.
Aussi dense et brillant que celui des étés voluptueux au sable de Barcelone.
Celui de mon retour était à la hauteur d'un violent coup de foudre.
J'ai retrouvé la plénitude du corps débarrassé de tyrannies absurdes,
offert au seul soleil, les yeux clos, sous le ciel, à jouir d'être présent.
Aux bras de l'être aimé, j'ai trouvé l'équilibre, aussi fort que fragile,
qui me tenait au cœur du monde des vivants, de toute la Création,
dans l'exaltation première d'être quelque chose, ou quelqu'un,

et d'exister pour l'autre.
Une superstition m'empêchait de bouger le moindre objet de l'œuvre,
craignant de compromettre l'harmonie de cette construction.
Pourquoi l'aurais-je fait ? Qu'aurais-je pu demander de plus ?
Quand j'avais tout pour être heureux. Que tout était parfait.
Quel fou aurais-je été de risquer la rupture pour un souhait dérisoire.
Un désir accessoire. Quand j'étais satisfait. Ou comblé pour tout dire.
Le contrat n'était pas une prison. Mais une délivrance.
Et mon intérêt était de maintenir le bonheur en l'état.
Je m'y suis ébroué, pendant plus de deux ans, avec félicité.

Aujourd'hui, qu'ai-je fait ?...
Ai-je eu le malheur d'avoir demandé quelque chose ?
Ai-je commis cette erreur de débutant ? Ai-je commis cette faute ?
Pourquoi diable avoir bougé ne serait-ce qu'une pierre de l'édifice.
Quand il semble menacer de s'écrouler comme un château de cartes.
Est-ce pour tester l'amour d'un ange resté droit dans ses bottes ?
Est-ce pour faire évoluer une histoire, nous mettre en mouvement,
tenter de construire quelque chose ou d'aller quelque part ?
Ne pas demander des signes de tendresse qui ne viendraient d'eux-mêmes.
Ne pas poser de conditions, même en retour à celles qu'on nous pose.
L'équilibre n'est pas affaire d'équité. Ce n'est pas la même chose.
Que voulais-je savoir d'autre que ce que l'on me dit ?
Si c'est de moi que l'on est amoureux plutôt que de l'histoire ?
A quoi bon chercher à faire sortir les mots qui ont leur raison d'être tus ?
Est-ce que je cherche le bâton pour me faire battre ?
Suis-je en manque de déchirements et de chagrins d'amour ?
J'aurais mieux fait je crois de me mordre la langue.

Dans le lit de confiance, je peux être moi-même.
Et j'honore le contrat quand je ne cache rien.
Mes doutes, mes angoisses, mes questions, mes phobies.
C'était dans le contrat de se dire les choses.
Ne pas être paradoxal ni même contradictoire ne serait pas honnête.
Lorsque j'exprime aussi volontiers mes détresses que mes émerveillements.
Dire que je panique. Dire que je suis heureux. Le noir et le blanc. Passe encore.
Mais demander quelque chose. Voilà le seul blasphème.
Une leçon, pourtant, que j'avais apprise pour l'avoir gravée au fer rouge.
Avant l'armure. Avant Paris. Avant la mort de la femme qui m'a porté.
Ne rien demander à personne. Surtout pas d'être aimé.
S'en tenir qu'à ce que l'on vous donne. Et se chercher le reste.
Se le gagner tout seul. Quand nous sommes les seuls architectes de nos vies.
Et les seuls responsables de toutes nos situations.
Que personne n'est coupable de ce que l'on accepte.

Comme on ne doit qu'à soi le bonheur que l'on goûte.

J'ai trente ans d'expérience dans la vie amoureuse.
Des rêves érotiques au prix d'une vie à deux.
Des tout premiers fantasmes ou idéaux poreux.
Des jeux de séduction à l'art de la rupture.
Quand je connais les hommes, ce pour être l'un d'eux.
Je vois à quoi je touche, ici de frustrations, et ici de fierté,
de peurs d'être trahi, de paresse, de lâcheté et de susceptibilité.
Quand je partage toutes ces petites plaies honteuses.
Comme la mauvaise foi. Les doses d'égoïsme. De mauvaise volonté.
C'est mon choix de hisser l'aventure à d'autres altitudes.
Au-dessus de ce qui est mesquin, pitoyable, et plutôt consternant.
Libre d'avoir mes œillères pour ne voir que le beau.
Je vénère ma myopie. Et mon sens du lyrisme.
Et ma soif d'absolu que je veux étancher.
Quand depuis mon enfance, je veux la vie festive, toujours spectaculaire,
puisqu'elle l'est, pleinement, aux yeux qui lui sourient.
Dans la prospérité comme dans l'adversité, je suis marié avec elle.
Cette vie que j'écris. Et que je veux superbe.

J'ai trouvé mon amour que je n'ai plus peur de perdre.
Puisque s'il m'aime aussi, cet amour restera.
Je ne demande rien qui ne soit intenable, rien qui serait injuste.
Lorsque je n'ai pas la fureur des intégristes de l'égalité.
Que je cherche le moyen de faire durer le rêve d'un bonheur éveillé.
Je ne cherche pas à détruire, je ne cherche pas à fuir.
Je veux sauver une histoire d'amour. La plus belle d'entre toutes.
Quand mon cœur, comme les autres, a besoin d'oxygène pour continuer à battre.
De l'air de cette bouche, que j'aime tant embrasser, qui me fait respirer.
A moins que mon amour veuille aimer un cadavre.
J'étais déjà tout nu, sans armes et sans armure, avec rien à donner
d'autre que moi-même, qui dois bien perdurer pour que ça continue.
Je ne demande rien d'autre que la vie sauve pour continuer à aimer.
Quand même les plus grands incendies finissent par s'éteindre.
Comme une vulgaire chandelle quand l'air vient à manquer.
S'il faut des perspectives, je pourrai m'en trouver.
Même si un seul être peut me faire rêver. Alimenter la flamme.
Qui me fait rayonner.

Je vais sur le chemin que je trace sur la plage.
Avec la certitude de ne pas m'être trompé.
Ni sur les gens que j'aime. Ni sur ce que je fais.
Ne regrettant pas les affres de l'alcool et d'errances pathétiques.
Les choix que j'ai pu faire depuis presque trois ans.
J'aime de toutes mes forces. L'esprit clair. Le cœur net.
Sans rien attendre en retour. En confiance. En progrès.
Quand il n'y a que des solutions entre bons camarades.
Et que c'est à cela que l'on reconnaît ses amis, sa tribu, son amour,
tous ses proches, tous les gens qui vous aiment, qui vous aiment vraiment,
et donc sans conditions : ils apportent les remèdes, leur soutien et leur aide
avant même que vous ayez eu le temps de les leur demander.

 

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Et la terre à ses pieds

Publié le

Le sourire carnassier.
Le manteau au col relevé. Une silhouette près des pingouins.
Décorations de Noël aux portes d'une église de galets.
Une fontaine qui déploie son polygone de marbre rose.
L'homme suit quelqu'un jusqu'à la porte d'un immeuble.
A mon étage, je surveille la danse des ombres qui rampent jusqu'à moi.
Qui viennent me caresser l'intérieur des cuisses et des extrémités.
Le manteau au col relevé. Sur un cintre. Dans le placard. A l'abri du tabac.
Le sourire carnassier. Le regard de velours. Sais-je encore où j'habite...
Une débauche de poils que l'on veut libérer dans les zones sensibles.
Aux parfums de café. De chocolat amer. Et de peaux frémissantes.
Quand je ne cherche rien d'autre qu'une pulsation cardiaque pour répondre à la mienne.

Je ne peux pas reprendre une liberté que je n'ai jamais perdue.
Le corps que j'allonge n'est pas le mien. C'est celui que j'ai choisi.
Dans l'espace confiné d'une chambre en hauteur. Au bord de précipices.
Les regards captivés se capturent. Se dissolvent. Se mélangent. Se confondent.
Le sourire carnassier devient presque fragile. Il flotte sur les lèvres.
Aux désirs qui sont au-delà de tout acte sexuel.
Je suis fait de ce marbre que l'eau vient de polir.

Aux pingouins et aux ours qui sont illuminés. Quelque part sur la place.
J'ai guetté la silhouette. Reconnu son allure. Une façon d'aimer.
Combien de fois ai-je fait l'amour ? Combien d'êtres ai-je embrassé ?
Je ne connais pas le nombre. Les noms de tout le monde. C'était le don de soi.
A l'aveugle. Dans l'alcool. La fièvre des anonymats. Comme aux épais silences.
Je ne suis fait que de bribes et de sensualité.

La main enveloppe ce qui peut servir de rampe, bien que froid, bien qu'humide.
L'angle d'une construction minérale contenant un bassin, et la main la caresse.
Une vasque au sommet accueille des pigeons. A l'eau de la fontaine.
Dont je suis les rebords. Usés par frottements de paumes grandes ouvertes.
C'est un col relevé qui s'est précipité pour y planter ses ongles.
Gratter la pierre, la porte, et la terre à ses pieds.
Je ne suis pas de marbre. Je suis un être humain.

Je ne cherche rien d'autre qu'une pulsation cardiaque pour répondre à la mienne.

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Xénophobe

Publié le

Le bonheur en amour m'est étranger.
Au point que j'en ai peur.

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Antéchrist

Publié le

Ne pas pouvoir voir la personne que l'on aime quand on veut.
Est un supplice que seule la mort devrait nous imposer.
Lorsque c'est déjà une injustice qui nous inspire de belles révoltes.
Romantiques. Façon Mary Shelley et Bram Stoker. Dracula. Frankenstein.
Orphée déjà devait descendre aux Enfers pour aller chercher Eurydice.
Quand aucun cœur humain n'accepte l'idée même de la séparation sans colère.

Quand on vomit notre impuissance à garder en vie les personnes que l'on aime.
Seule la mort devrait nous séparer. Même si cette seule option est insupportable.
Car enfin, si l'on nous prête vie, l'amour ne devrait être gâché ni remis à demain.
Quelle raison autre que le trépas peut justifier d'être loin de nos amours ?
Y'aurait-il des religions, des situations sociales, professionnelles, familiales,
capables de tenir des amoureux à distance ? Assez pour rendre leur amour impossible ?

Une telle catastrophe est-elle acceptable ? Je ne peux l'accepter.
Outre la mort, posée comme seul empêchement crédible, je n'en vois qu'un autre.
Que l'autre n'aime pas. Que l'autre n'aime pas autant. Puisque cela arrive.
Les différences culturelles, les différences d'âge, de conditions financières,
n'ont pas le pouvoir d'anéantir la fièvre et le manque, les élans et les nécessités,
ne peuvent rien contre l'amour d'un Roméo pour sa Juliette, de Juliette pour Roméo,

si l'un et l'autre s'aiment vraiment. S'ils ne peuvent s'imaginer l'un sans l'autre.
Ne pas pouvoir voir la personne que l'on aime quand on veut.
Je sais que si cette personne n'est pas morte, c'est qu'il y a d'autres raisons.
La première condition du succès étant que cette personne veuille être vue.
Puisqu'il faut pour cela quelque chose de l'ordre de la réciprocité.

Il y a cette femme mariée qui fume dans un lit auprès de son amant.
Qu'elle ne vient voir qu'une fois par semaine, en cachette de son époux.
Le jeune homme qu'elle rejoint est fou d'elle. La regarde fumer.
Il est un bol d'oxygène. Un ailleurs. Où elle devine d'autres vies possibles.
Le garçon, sans famille, sans attaches, est entièrement disponible.
Comme il est amoureux, il n'en profite pas, ne veut rien d'autre qu'elle.
Il est jeune, il est beau, et a tout le loisir de rencontrer des filles.

Des filles célibataires. Libres. Plus jeunes et plus jolies.
Pour des histoires plus simples. Des histoires plus faciles.
Mais il n'a d'yeux que pour sa maîtresse à laquelle il reste résolument fidèle.
Ce dont elle peut douter. Quand il serait aisé pour lui de lui cacher sa vie.
Quand elle doute qu'il puisse accepter une situation aussi contraignante.
Attendre chaque semaine qu'elle lui accorde deux heures entre deux portes.
Lorsqu'il a sept jours et six nuits chaque fois pour s'amuser avec d'autres.
Quel fou il serait de ne pas profiter qu'elle ait le dos tourné.
Elle se demande si elle ne préfèrerait pas parfois qu'il lui mente.
Car au fond, si le jeune homme est sincère, qu'il lui dit la vérité, eh bien...
cela voudrait dire qu'il l'aime vraiment, qu'il est proprement amoureux.
Quelque chose qui pourrait être envahissant, et fatal à leur histoire.
Elle pose la question. Cherche à savoir si son amant a vu quelqu'un d'autre.
Se refuse à lui tant qu'elle n'en aura pas eu le cœur net.
Elle, sa vie est faite. Et elle n'a pas l'intention d'en changer.
Elle a son mariage. Sa famille. Sa maison. Une bonne situation.
Le jeune homme est un bonus. Venu parfaire l'équilibre de sa vie.
Une fantaisie comme une bulle de champagne pour transcender le quotidien.
Et le piment du danger. Celui de se faire prendre. Du sel dans une vie rangée.
Le jeune homme se plie au questionnaire. Il n'a couché avec personne.
N'a embrassé ni regardé aucune autre femme depuis qu'elle a croisé son chemin.

J'embarque dans la voiture de mon frère. Nous irons à Rosas.
Quelques jours après nos retrouvailles à Paris. Et ma vie retrouve une norme.
Celle de ma famille réunie pour Noël. Que nous fêterons autour de notre père.
C'est toujours une sorte de déchirement. Que ce bonheur de nous retrouver tous.
Nous savons qu'il faudra du courage pour affronter cette faille en travers des poitrines.
Celle qui s'ouvre en arrivant dans la rue. La maison trône au milieu de cyprès.
De hautes chandelles vertes qui tranchent sur le blanc des façades.

Qui dominent un reste de pinède pour nous cacher la baie.
Mon père est là. Pour venir nous ouvrir. Et mon ventre s'éviscère.
Il a encore vieilli. Ses cheveux raréfiés sont d'un blanc de nylon bien trop fin.
Et le temps devient une course qui oppresse mon cœur et me change le goût.
Je souris quand même. Puisque je suis heureux de le voir. Et de le voir en forme.
Avec la rage aux lèvres de comprendre que rien ne peut contrer ce qui se précipite.
Arriver est une chose. Mais partir est bien pire. Quand j'y laisse mes entrailles.
Maudissant ces jours heureux où j'étais insouciant, où je brûlais mes jours,
où j'incendiais mes nuits, sans prendre garde aux êtres qui me portaient en eux.
Cet homme que je quitte. En ai-je profité ? Nous aurions pu parler.
Au lieu de nous bâfrer et d'ouvrir des paquets dont on n'a rien à foutre.
J'ai la nausée. Je me sens vide. Je rentre avec des mots que je n'ai pas pu dire.
Avec cette sensation d'avoir manqué le coche. Et celle du gâchis.
Je sais au liège des Albères, au col de la frontière, que l'ambition est vaine.
Qu'il y a des choses impossibles à matérialiser. Et à éradiquer.
L'enclume dans ma gorge se fera plus légère. Au retour dans ma vie.
Malgré l'image terrible de ce père que j'embrasse pour lui dire au revoir.
Ma main droite portée à mon oreille comme on fait pour dire sans un mot :
" on se téléphone !... " puisque c'est encore à cette distance
que nous communiquons le mieux.

Elle était restée habillée. Sur le lit. Attentive aux réponses.
Elle a écrasé sa cigarette. Convaincue que le jeune homme était sincère.
Mais, le temps des mises au point, celui pour elle de prendre congé finit par arriver.
Elle s'est assise au bord du lit, avec un sourire atroce qui vint poignarder son amant.
Elle avait ce qu'elle désirait. La confirmation qu'il lui était acquis, qu'il lui était fidèle.
Et pouvait partir sans ne rien donner d'autre en retour que ce sourire effroyable
qui disait : " très bien, à la semaine prochaine ", puisqu'elle le laissait là-dessus.

Sur la fin d'un interrogatoire qu'elle emportait avec elle pour sept jours.
Son sourire en effet semblait dire qu'elle allait étudier le dossier.
" Nous vous rappellerons. Vous tiendrons au courant. "
Lorsqu'il n'avait aucun moyen permis de la joindre entretemps.
Voilà coco. Tu attendras la semaine prochaine pour savoir si tout cela me convient.
Si tu as mérité que je revienne. Si nous considérons que tu as tout fait comme il faut.
Le jeune homme la regarde se lever et jouer avec lui, avec ses sentiments, sa frustration,
et sa mine défaite, à comprendre qu'il n'aurait rien cette fois-ci.
Bien sûr, cela était un jeu. Un caprice. Qui amusait parfois tout le monde.
Ce soir-là, le jeune homme dépité sentit le sol s'ouvrir sous ses pieds.
Pas une étreinte. Pas un baiser. Pourquoi diable était-elle venue ?
Pour le torturer ? Lui montrer ce dont il allait devoir se passer une semaine de plus ?
Etait-ce pour le récompenser de sa discipline et de son aliénation ?
Le jeune amant a vu dans ce sourire qu'on se jouait de lui.
" Mijote mon petit. Cette nuit encore, tu passeras la nuit tout seul. "
Et la suivante. Et celle d'après. Quand elle s'apprêtait à rejoindre sa famille.
A rentrer chez elle pour se glisser dans le lit chaud où l'attendait son époux.
Elle embrasserait ce dernier. Embrasserait ses enfants.
Lorsqu'elle n'était pas en manque de chaleur ni de présence humaine.
Laissant le corps de son amant se dessécher et ne servir à rien.

L'amour est une construction rarement équitable.
Il ne peut jamais seul garantir l'équilibre.
Il faut plus d'un arc pour les croisées d'ogives.
Maintenir la structure et construire plus haut.
L'amant n'eut pas le temps d'imposer le moment où il aurait pu décrire,
puisqu'il était fidèle, ce que c'est de passer tant de nuits à ne serrer personne.
Bien que la fierté, masculine peut-être, le lui aurait défendu en toute circonstance.
Oui. Le fait est qu'il ne caressait, n'enlaçait, n'embrassait qu'une seule maîtresse.
Quand il n'avait même pas d'enfants à prendre dans ses bras.
Il n'avait d'autre chaleur à coller à son corps que la sienne, une fois par semaine.
Pas d'autres chevelures où glisser une main. Pas d'autres fronts à baiser tendrement.
Suffoqué par sa propre détresse, il n'eut pas d'autres choix que de se mutiler.
Se fermer violemment quand on l'abandonnait sur un air de sarcasme.
Le sourire goguenard venu comme une gifle. Pour le renvoyer à sa situation.
Et à une solitude dans laquelle on voulait l'enfermer.
Le moment n'était plus à la conversation. Le temps imparti avait filé.
Pendant sept jours, il n'aurait pas sa femme pour partager sa chambre et s'occuper de lui.
En attendant de retrouver sa maîtresse, en divertissement, pour un changement d'air.
Le temps n'a pas la même longueur, lorsqu'on vit dans un foyer peuplé et animé,
et lorsqu'on vit dans une garçonnière vide. Une semaine est moins longue.
Et l'on n'a pas les mêmes besoins d'affection ni de contacts physiques.
Le garçon ne reprochait rien à la femme qu'il considérait comme l'amour de sa vie.
Si ce n'est le fait de ne pas s'en rendre compte. Ou de s'en excuser.
Quand elle n'avait de cesse de faire valoir les efforts qu'elle faisait.
Comme lui refusant l'idée qu'il en avait à faire, lui aussi, de son côté.
Le jeune homme était relégué à son statut de sextoy qu'on rangeait dans sa boîte.
Le jouet dont on pouvait se lasser. A la veille de Noël.
Qui ne servait à rien. A rien ni à personne.

La route descendait dans la nuit au-delà du Perthus.
M'emportant sur un ruban d'asphalte au plus loin de Rosas.
L'homme que je quittais. Est-ce qu'il m'aimait encore ?...
Ce père qui fut le cadre de mon identité. La première référence.
Je n'étais plus en âge de lui poser la question. Quand on ne la posait pas plus,
à l'ère de l'enfance, celle de la dépendance et celle d'une vie entre quatre mêmes murs.
Il y a des pudeurs. Des postures viriles. Qui doivent contenir les désordres intérieurs.

Un simple geste. En partant. Dit qu'on garde le lien. Le fil du téléphone.
Comme plus solide que ceux d'une pelote lancée au milieu d'une table.
Au milieu de convives. Un soir de réveillon.
Je n'ai pas partagé mon père avec ma famille. Je le lui ai laissé.
Songeant qu'il n'y a pas de dépits amoureux. Qu'il n'y a que le présent.
Où je dois prendre ma place pour ne pas m'y noyer.
En cessant de penser que l'on puisse encore attendre quelque chose de moi.
Lorsque j'ai tout donné.

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires