Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Le bal des vampires

Publié le

Les pampilles, c'est pour la lumière.
Une grappe de cristal, comme épée de Damoclès.
La lumière blanche est décomposée dans une brassée de prismes flottants.
Pour trancher sur le noir tendu comme capitonnage d'une boîte de violences.
C'était notre petit salon où je me faisais les doigts sur le piano droit de mon frère.
Il y a deux sexes. Celui de l'homme. Celui de la femme.
Qui se cherchent dans un corbillard lancé à vive allure dans un labyrinthe de rues.
Une aube sépulcrale. L'aube crépusculaire. Où le temps est compté.
Holly Hunter et Harvey Keitel. Dans la poursuite. Qui ne feront plus qu'un.
Pas d'amours impossibles.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Mi vida

Publié le

Je ne sais pas masser. Mais je te masse ici. Comme un professionnel.
De la façon la plus virtuose qui soit. De la façon la plus efficace et la plus bénéfique.
La plus agréable. La plus réparatrice. La plus érotique. La plus stimulante.
Les dorsaux. Les trapèzes. Les épaules. La nuque. La tête.
Entre les mains expertes dont je suis dépourvu mais qui font des miracles.
A distance il est vrai. Quand je ne suis pas là pour te donner des forces.

Quand je suis loin de toi et que j'aimerais pouvoir faciliter ta vie.
De la musique classique ? Un verre de vin ? Une part de gâteau ?
Je ne sais pas cuisiner. Mais je te cuisine ici. Comme un professionnel.
Je te fais à merveille tout ce dont tu pourrais avoir envie. Avec réactivité.

Il faut des protéines. Il te faut du sucré. Peu importe. Je te requinque. Tu dois manger.
Les pouces tordus, tendus vers l'intérieur, mes mains forment deux ailes qui se déploient,
aux dix doigts hérissés, qui remontent ta colonne vertébrale, trouver leur place dans le dos.
Celui de l'ange que j'essaie de détendre. Je ne sais pas masser. Ni faire la cuisine.

Je n'ai pas envie de jouer à la maman. Tu as déjà tout ce qu'il faut.
Quand je n'ai rien d'autre à faire que rappeler ma présence. A distance. En rappel.
Et c'est toi qui appelles. Et moi je suis ému. A l'idée que tu aies pu avoir besoin de moi.
J'aimerais aider. J'aimerais être là. Donner un coup de main. Me rendre utile.
D'où je suis, je te soutiens. Je t'écoute. Je te serre dans mes bras. Je t'aime.
Au son de ta voix, je sais ce qu'il se passe, de lassitude et de ras le bol.
Merci d'avoir appelé. Mi vida. De me signifier que tu penses à moi. Que je peux être utile.
Même si je ne sers à rien. Même si je suis impuissant. Que je dois rester à ma place.
Comme tu me donnes des forces sans n'avoir rien à faire. Qu'il me suffit d'afficher un sourire.
En me disant combien je suis heureux de te connaître. Qu'il me suffit de penser à toi.
Pour que tout s'arrange. Aux massages que tu me fais sans en avoir conscience.
Je te sers un verre de vin. Je t'offre un Malakoff. T'embrasse sur la bouche.
Nous raccrochons. Et j'ai du mal à me regrouper dans le lieu où je suis.
Je te fais couler un bain. Je te fais un massage. Un câlin et l'amour.
Qui voyage sans moi à travers les cloisons.

Je palpe les mollets. De ton corps allongé sur le ventre.
Je dois faire mon métier en refoulant les idées salaces. Rester professionnel.
Je malaxe les cuisses en suivant. Pour préparer l'athlète à ses compétitions.
Je ne sais pas masser. Ni repasser le linge. Ni même faire des pointes.
C'est sans doute parce que je ne suis pas bon à marier que je n'ai pas d'épouses.
Tu n'as pas besoin de ça. Tu n'as pas besoin d'un mari. Ni d'une repasseuse.
Mais seulement d'un ami qui peut te faire l'amour. Et qui t'adulera jusqu'à la fin des temps.
Je raccroche. Et je te caresse les cheveux. La joue. Mon pouce sur ta bouche.
Pour peu que cela t'aide, tu sais que tu es la plus belle personne que je connaisse.
Ma plus belle histoire d'amour. Et ma raison de vivre. Et ma raison d'écrire.
Je range mon tablier et je plie mes serviettes. Ce n'était pas grand-chose.
Quand c'est moi qui ai le trac. A la journée qui vient. Qui sera historique.
J'ai besoin d'un massage. Et d'un verre de vin.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Pour quelqu'un

Publié le

Je ne me rappelle pas pourquoi on m'avait envoyé voir cet homme.
Je ne me rappelle même plus dans quel quartier de Paris il vivait. Attendez...
Si, ça y est, ça me revient. La côte pour monter au Vingtième théâtre.
Où la programmation ciblait souvent les gays. Ce drôle de théâtre. Qu'étais-je allé y voir ?
J'y étais allé bien deux ou trois fois, dont une avec Mathieu Rosaz que j'avais accompagné.
Ce n'était pas Yvette Leglaire. Mais ce devait être dans cet esprit. Parigo-sordido-déglingos.
Genre travelo-pathétique en guise de clown triste. J'en ai gardé une sensation désagréable.
Je revois Notre-Dame de la Croix devant laquelle je passais. A l'aller. Au retour.
Ménilmontant bien sûr. La rue de Ménilmontant. Et sa fameuse côte.
Je sortais au métro du même nom, au bout du boulevard de Belleville où j'avais des souvenirs,
de cette époque où mon frère habitait à Couronnes, et, au lieu de descendre dans Oberkampf,
il me fallait mériter cet entretien, au fond d'une cour intérieure dont je me rappelle les portes,
l'interphone, l'escalier, et cet homme qui m'ouvrait et me proposait aussitôt un café.
Spécialisé dans les métiers du spectacle. Il y avait des affiches partout. Des disques. Des livres.
Il recevait chez lui. Nous devions traverser sa cuisine pour accéder à son bureau.
Quel était son job au juste ? Pourquoi m'y avait-on envoyé ? Je n'ai jamais été intermittent.
De toute façon, aux impôts, à la Caisse d'Allocations Familiales, au Pôle Emploi,
personne n'a jamais compris quel était mon statut exact, quand aucune case ne correspondait
à auteur sous contrat dans les éditions musicales de l'industrie du disque.
Le système de l'exclusivité, des avances, des droits récupérés auprès de la SACEM.
Vous déclarez vos avances ? Vous déclarez vos droits générés à la SACEM ?
Mais comme salaires ? Autres revenus ? Moi-même, j'en perdais mon latin.
Mon éditeur ne m'avait plus fait de chèques depuis un moment. Besoin d'argent.
Une référente quelque part dans un bureau, m'avait envoyé voir cet homme.
Je pouvais toujours faire quelques piges bien sûr. Pour la presse ou la télévision.
Comme ces fiches de lecture, ces synthèses de bouquins dont Ruquier ferait la promo,
à l'époque de On a tout essayé. Un bon plan que je devais à mon ami Gary.
Mon petit Gary. Comme je l'aimais ce garçon. Comme je l'aime.
Nos promenades du dimanche aux jardins du Luxembourg. Nos cafés aux Abbesses.
Les séances de cinéma à Clichy. Les soirées. Les théâtres. Les bars. Les boîtes.
Nous nous occupions bien l'un de l'autre. Il me manque beaucoup.
Bref. J'imagine que cet homme, avec une telle spécialité, devait m'aider à réfléchir
à ce que j'allais bien pouvoir faire de plus pour payer mes factures et mon loyer.
Il y avait sans doute des écoles de spectacle où j'aurais pu donner des cours,
des structures, municipales comprises, où j'aurais pu animer des ateliers d'écriture.
C'est de cela qu'il s'agissait. Vraisemblablement. Aider les artistes. Ces grands rêveurs.
A se tenir à des projets viables. Et rémunérateurs. Des choses concrètes. Sérieuses.
Etudier la faisabilité du projet. Ne pas exclure le fait d'être salarié. Le public. Le privé.
Les filières culturelles de la Mairie de Paris. L'éducation. L'encadrement des jeunes.
Nous buvions un café ensemble et nous bavardions. Voilà ce que nous faisions.
Et si je ne me rappelle pas pourquoi cet homme me revient à l'esprit maintenant,
je me rappelle très bien ce qu'il m'a dit un jour, avec une bienveillance évidente :
" Vous me disiez que votre mère est morte quand vous étiez plus jeune... eh bien,
pourquoi ne commenceriez-vous pas par lui écrire tous les jours ? Ce serait un bon début. "

Maman.
Depuis mon retour à Perpignan, à vrai dire, pas grand-chose n'a bougé.
Je me suis fait poser ma première couronne dans la bouche. Une chose que j'ai mal vécue.
J'ai déménagé très vite pour prendre enfin de la hauteur, avec un simple premier étage,
quand j'étais fatigué des rez-de-chaussée après plus de quatre ans rue du Square Carpeaux.
J'ai retrouvé famille et amis que je ne voyais plus qu'occasionnellement.
Si, tout de même... Je suis retourné aux études. Je prépare des concours administratifs.
Même si je n'ai pas eu les moyens de revenir à la fac, n'ayant pas devant moi
les mille euros que coûte la scolarité dans cette université française réputée être gratuite,
et que je n'ai pas voulu emprunter pour ne pas m'endetter davantage,
je vais assidûment dans un centre de formation où j'ai pris mes marques, en autonomie,
pour réviser chaque programme et passer les épreuves des annales en conditions d'examen.

Une remise à niveau qui, elle, est prise en charge par le Conseil Général.
Côté écriture, quelques personnes ont encore daigné s'intéresser à mon travail.
Claude Burneau, et son équipe, pour le petit livre paru au printemps dernier.
Véronique Sauger, qui a enregistré pour la radio, la lecture d'un texte où je parlais de toi.
Geneviève Colonna, qui ne sait pas quoi faire pour m'aider et me promouvoir.
Alexandre Laborie, auteur lui-même, une belle plume, une belle personne, une belle amitié.
Qui m'encouragent, parmi d'autres, à alimenter ce blog d'où je t'écris ce soir.
Et puis. Tu le sais. Je suis tombé amoureux. Ce n'était pas arrivé depuis longtemps.

J'entends la sonnerie si particulière qui annonce la fermeture des portes.
Dans les veilles rames pots de yaourt du métro parisien. Le loquet à soulever. L'odeur.
La moquette rase et poussiéreuse des dossiers. Le strapontin. Les vitres griffées.
Le regard planté dans la noirceur du tunnel. Ligne 2. Pas de changements.
Selon l'humeur, je descendrai à Pigalle ou à Blanche. Je finirai à pied.
Pour gagner la rue Damrémont. Retrouver mes commerces. Mes immeubles. Mon quartier.
La porte vitrée, chez moi, est encadrée de décorations sobres sculptées dans la pierre.
Façon Art-Déco. La concierge a déjà tiré les rideaux. J'entends sa télévision.
Le couloir. La petite mosaïque claire déroulée comme un tapis au sol. L'ascenseur.
Dans sa cage. Autour de laquelle s'enroule l'escalier. Et ma porte. Presque en face.
Les clés. Serrure du haut. Serrure du bas. Ma porte est vernie. Je l'ouvre enfin.
Mon parquet sombre. Ma petite entrée. Ses rayonnages de bouquins. Ma bibliothèque.

Elle sent le vieux livre. Le vieux papier. J'adore cette odeur. J'avais une bibliothèque.
Mon manteau à la patère. J'entre dans LA pièce. Chambre-salon. Sa large baie-vitrée.
Le coin cuisine, de côté, qui a sa propre fenêtre, qui se détermine à son sol carrelé.
Le parquet court partout ailleurs, sur lequel j'aime marcher pieds nus. Les murs sont blancs.
Comme à cet autre rez-de-chaussée, à Montréal, boulevard René-Lévesque. Berri-UQAM.
Parquet et murs blancs. What else ? J'ai installé mon bureau dans l'alcôve.
Elle aussi a sa propre fenêtre. A l'opposé de la cuisine. Ce devait être une chambre.
J'y ai installé la table de Bompas. En noyer. Sur laquelle je travaille depuis des années.
J'adore son plateau ovale. J'aime le bois. Je veux dire sensoriellement. Le toucher.
Je marche pieds nus sur le parquet. Ce bois que j'aime nourrir et cirer. Il me rassure.
J'allume la télé et me laisse tomber sur le lit. Où je n'ai pas ramené tant de monde que ça.
Tout en zappant, j'y réfléchis peut-être. Je compte. Oui. Voilà. J'ai quelques noms.
Je me trouve bien sage. Vais me laver les mains. Ah, j'avais oublié ça. Bien sûr.
D'autres noms me reviennent. D'autres visages dont je n'ai pas les noms.
Des situations précises, pour lesquelles je n'ai même pas les visages.
Bon. Ok, ça fait du monde.

" Il y a toujours eu du monde. A Perpignan, à Toulouse, à Bordeaux, à Montréal... "
Dans les Années 90. 2000. Vingt ans de voracité sexuelle. En effet. C'était super.
" Alors ? Tu es vraiment amoureux ? " J'ai arrêté de boire.
" Tu as arrêté parce que tu es amoureux ou tu es amoureux parce que tu as arrêté ? "
Réponse b votre honneur. J'avais arrêté de boire avant.
" Mmm... C'est venu comme un bon point alors. La récompense ! Le susucre ! "
Si l'on veut absolument être moral, oui, pourquoi pas.
Ce coup de foudre aurait été impossible dans ma vie d'avant.
Je n'aurais jamais rencontré cette personne dans mes nuits agitées ou sur internet.
Je n'aurais jamais cru à la sincérité de son sourire dans la paranoïa de l'alcoolisme.
" Tu étais parano ? " A mort. Oui. Je mordais le premier de peur d'être mordu.

A mes yeux, tout était perdu d'avance. Je prenais ce qu'il y avait à prendre. Et salut !
" Tu étais déjà plus romantique que cynique au fond... Je me trompe ? "
Quand je pense à ce zombie en Versace et Kenzo qui titubait pour monter dans son taxi.
J'étais surtout pathétique. Même si j'avoue que j'y prenais un certain plaisir.
" Cela se voulait... rock&roll. Les sensations fortes ! " Oui. J'ai eu ma part.
Je débats dans mon lit. Avec moi. Je me fais la conversation. Au pied de la cathédrale.
Je me rends compte que le whisky ne me manque pas. Pas plus que Mister Hyde.
Même si j'ai toujours une certaine tendresse pour le gars qui se débattait pour être heureux.
" La barre était haute... je veux dire... avec l'enfance que nous avons eue. "
Je ne te le fais pas dire. Mais maintenant... nous y sommes ! Banco.
" C'est comme retrouver le paradis perdu. Alors, c'est bon, on peut mourir ! "
Qu'est-ce que tu racontes ? J'ai pas dit mon dernier mot ?
" Attention aux pierres que tu vas remuer maintenant, le bonheur est fragile.
Tu as déjà renoncé à certaines pistes, cet été, qui étaient plus que prometteuses.
Je n'ai pas rêvé, n'est-ce pas ? C'était bien parce que tu craignais de perdre ce paradis ?...
Cela force le respect d'ailleurs. De telles opportunités... faut-il que tu sois heureux ici... "
Je pense avoir trouvé la bonne option. Le bon compromis.
Avant, c'était plus facile. Je n'avais rien à perdre.

Maman.
Je ne sais pas pourquoi je repense à ce type qui m'avait conseillé de t'écrire tous les jours.
C'est ce que je fais en écrivant quotidiennement. Depuis le mois de novembre dernier.
Puisqu'on s'écrit toujours un peu à soi-même. Et que tu fais partie de moi.
Je peux écrire des horreurs, comme dans ce texte récent où je t'ai déterrée,
où j'ai installé ton cadavre dans un fauteuil de la maison pour passer un moment ensemble.
J'imagine ta tête. Puisque c'est celle que j'ai faite moi-même en l'écrivant. Les yeux au ciel.
Mais c'est toujours un moyen de rester en contact. De te maintenir vivante. Même morte.
D'ailleurs, j'ai fait un oubli tout à l'heure, dans le bilan de mon retour en province.
Je ne bois plus ! Et je m'en félicite, puisqu'on n'est jamais si bien félicité que par soi-même.
J'ai vidé toutes mes bouteilles de whisky dans les chiottes, avec ce désir débile de réussir,

de devenir un nom, même discret, ou quelqu'un, de briller dans un microcosme parisien,
tout en gardant une part de mystère ou une distance aristocratique, et autres conneries du genre.
J'ai rempli des sacs-poubelle de fringues et de titres de gloire. Au moment de partir.
Me suis délesté de toutes les merdes que j'avais accumulées en vingt ans d'existence.
Toutes ces choses dont je pensais qu'elles me structuraient, qu'elles me définissaient.
J'avais une bibliothèque. En effet. Une discothèque monstrueuse. Tu te souviens.
Sans parler des photos. Des souvenirs de voyage. Des traces d'aventures amoureuses.
Ce que j'ai pu collectionner. Franchement. Fallait-il que je sois si peu sûr de moi ?...
Papa a raison. Lui qui veut toujours tout fiche en l'air ou passer au feu.
Ne s'embarrasser de rien. On est tout sauf libre sur son tas d'or et de conquêtes.
J'avais fait l'erreur de suivre la pente sur laquelle on veut nous précipiter tous.
Celle selon laquelle on ne s'épanouirait qu'en consommant et possédant.
Toi, tu es morte. Tu échappes donc à ces règles aussi triviales qu'absurdes.
Ici-bas, la pression est telle qu'il est difficile d'y échapper,
autrement que par le suicide, la folie, le couvent, ou la création artistique.
Le mal que l'on se donne, que l'on se fait, à courir après l'argent, tout le temps,
pour assurer ces deux prétendus obligations de consommer et de posséder.
Le clochard philosophe a trouvé son suicide. Sa sortie du circuit.
Jamais je n'avais été aussi heureux que depuis que j'ai renoncé à courir.
Depuis que je n'ai plus rien.
Même l'amour de ma vie ne m'appartient pas.
Et cette façon d'aimer est la plus belle de toutes.
Il n'y a plus le poison de la jalousie, de la parano, ni ces blessures d'orgueil.
L'idée de possession rend insupportable l'idée que l'être aimé aille voir ailleurs.
Qu'un étranger puisse se servir d'un objet qui vous appartient. C'est mon territoire !
Quelle drôle d'idée. Nous ne sommes pas des objets ni même des lopins de terre.
On peut reprocher à quelqu'un de nous avoir menti, pas d'être allé voir du pays.
Et je suis heureux d'être moi-même le pays que l'on va voir quand on en a envie,
plutôt que la parcelle constructible de banlieue où l'on montera des murs de clôture.
Le bien que ça fait. Le repos que cela procure. D'être aimé pour de bonnes raisons.

La rue de Ménilmontant bien sûr. J'avais complètement oublié. Et j'ai ouvert une boîte.
Qui n'est pas la boîte à chaussures pleine de souvenirs planquée au fond de la penderie.
C'était quelque part. Lorsque je n'ai pas idée de ce qu'est devenu cet homme.
Je ne me rappelle ni son nom, ni son visage. N'ai pas couché avec lui.
Ai bu le café avec lui contractuellement pour qu'on me verse une allocation.
Ce n'était pas bête. On écrit toujours mieux, ou du moins toujours plus,
lorsqu'on décide d'écrire pour quelqu'un.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Swing States

Publié le

Couché à 5 heures du matin. Tenu par le suspense des Swing States.
Je vais et je viens entre BFM et CNN. Anderson Cooper dans ma chambre à coucher.
François Durpaire, à Paris, semble confiant. La Côte Ouest devrait être acquise.
Les résultats tomberont plus tard dans la nuit. Wolf Blitzer interrompt la conversation.
L'Arizona est pour Romney. 11 grands électeurs pour le candidat républicain.
On attend les projections pour la Floride et l'Ohio.
Bien sûr. L'Ouest va inverser la tendance. Mais pour l'instant, ça ne paraît pas si simple.
Et puis, en grappe, de petits Etats viennent faire la différence.
La grosse Californie tombe dans l'escarcelle d'Obama, comme on pouvait s'y attendre,
mais on n'a toujours pas les estimations de la Floride qui devient décisive.
Les médias américains sont prudents. Depuis l'affaire de l'élection de Bush Jr en 2000.
Ils n'ont pas l'intention de vendre la peau de l'ours. Attendent d'être certains.
La Floride, c'est 29 grands électeurs d'un coup, lorsqu'on ne sait pas vraiment,
contrairement à d'autres grands Etats, de quel côté la pièce va tomber.
Blitzer annonce : " we have another projection to make right now ". Obama prend l'Oregon.
Et 7 grands électeurs de plus. L'écart se creuse. Le Président distance son challenger.
Mais rien n'est perdu pour ce dernier. Blitzer annonce un nouveau résultat.
Romney prend 10 grands électeurs avec le Missouri, et passe la barre des 200
quand il en faut 270 pour être élu. Ou réélu. Suffrage universel indirect.
J'ai compris le principe et reste sur CNN.
Pour avoir les estimations à la source, en temps réel,
alors que l'Empire State Building garde encore à son sommet
les deux couleurs, rouge et bleu, des deux camps qui s'affrontent.
Imperturbable, Wolf Blitzer annonce une nouvelle projection.
Obama sera réélu. Il a l'Ohio. Plus besoin d'attendre les résultats de Floride.
Même si cette dernière se révélait gagnée par le candidat républicain.
Les 18 grands électeurs de l'Ohio suffisent. L'Empire State se colore de bleu.
Explosions de joie à Chicago. A Times Square.
L'affaire est pliée et je peux dormir.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Les réveils difficiles

Publié le

J'étais avec toi dans une crique de la côte, nous remontions de la plage.
Au slip de bain, peut-être, qui devait me serrer la bite, à la chaleur des éléments,
aux corps dénudés qui étaient les nôtres, au tien qui était terriblement sexy,
j'avais d'agréables sensations, qui n'étaient pas de l'ordre d'une vulgaire érection.
Quelque chose de plus diffus, de plus général, comme si mon être entier était devenu sexe.
Sexe ou désir. Quand ce n'était pas vécu dans son aspect le plus cru et le plus mécanique.
C'était comme une brume libidineuse. La matière était un concept. Et ma chair aussi.
A la lumière aveuglante de l'été, aux couleurs de la mer, turquoise près de nous,
et bleu marine au large, les impressions aussi se formaient comme des halos impalpables.
Je te regardais rire et marcher, et le désir qui montait était celui de purs esprits.
Débarrassé de la pesanteur des corps. De l'inconfort des volumes et des articulations.
Je ne sentais pas les mille pressions, picotements, pincements, démangeaisons, griffures,
qui existent bel et bien même si nous n'y faisons plus attention, à chaque mouvement,
comme je remarquais n'avoir plus le poids habituel de mes os, de mes muscles, de ma peau.
Nous étions toi et moi, comme deux superbes spectres sexués, jeunes et beaux,
heureux d'être ensemble, et l'attirance pour toi était d'une onctuosité inédite.
Quelque chose qui n'était plus localisable aux seuls outillages génitaux,
ou d'autres zones érogènes, ni à aucun organe quel qu'il soit, quelque chose d'incarné
avec toutes les aspérités dont il faut se satisfaire, lorsque toutes les limites étaient tombées,
qu'il n'y avait aucun obstacle à cette énergie sexuelle pure, entière, et miraculeuse.
La séquence fut assez courte. Mais j'étais bouleversé par son intensité quasi divine.
Le désir était orgasme. Et l'orgasme désir. Ne faisant qu'un. Comme inépuisable.
Le début et la fin mêlés. Comme le point zéro. A l'intersection du néant et de l'infini.
Des bruits de plage en plein été. Les vagues. Des cris d'enfants peut-être.
Penser te faire l'amour était déjà le faire. Et nous ne cessions de le faire.
Quand nos corps à distance montaient dans un sentier de schiste.
Dans les figuiers de barbarie.

Je te regardais, à contre-plongée, rire sur le ciel bleu.
Et tu pouvais me lécher les couilles, manger mon sperme,
sans que ce dernier n'ait eu à s'écouler d'un pénis que je ne sentais plus.
Que je n'avais probablement pas, malgré le paquet dans mon slip, cette bosse,
qui devait être comme celles de ces mannequins dans le vitrines ou les Ken de Barbie.
Et nous arrivions déjà, tous les deux, sur la terrasse d'une maison magnifique,
où le bien-être que j'éprouvais changea radicalement de nature.
Il y avait mes parents et un couple qui aurait pu être les tiens.
Tout le monde semblait se connaître. L'ambiance était douce et sereine.
Il y avait des enfants aussi, que l'on entendait rire mais qu'on ne voyait pas.
Je sentais leur présence. Comme celles d'amis que je savais joyeux et insouciants.
Le climat n'était plus du tout lascif ou lubrique, mais toujours érotique et sensuel.

Lorsque les éléments, le soleil, la pinède, les aliments disposés sur une table...
Tout nous invitait à rester dans l'harmonie des sens avec ceux que nous aimions.
Les parents étaient témoins de notre complicité solaire.
Nous nous sommes embrassés et je fus surpris de voir des sourires approbateurs.
Qui nous couvaient au lieu de nous juger. Comme si l'amour avait fait boule de neige.
Cette énergie continuait à rayonner partout. Dans le décor. Jusqu'au moindre détail.
Quand je ne sais plus vraiment si nous étions encore deux personnes distinctes.
Je cherchais ton visage que j'ai perdu de vue. Sans panique. Puisque tu étais là.
Que je sentais ta présence. Que tu étais en moi. Dans autre chose que mon corps.
Tout était limpide. Et je n'avais pas l'ombre d'une angoisse face à l'éternité.
Nous étions. Hors du temps et des trois dimensions. Nos deux essences.
Sorties de la logique du passé, du présent, du futur, qui étaient autre chose.

Dans mon sommeil agréable, je pouvais ronronner en savourant mon rêve.
Comme lorsqu'on est bien conscient de rêver, que le rêve nous plaît,
que l'on y resterait davantage s'il ne fallait pas fatalement, s'éveiller tôt ou tard.
Un caillou dans la chaussure. Sans doute l'idée, précisément, de devoir ouvrir les yeux.
Malgré mes efforts psychiques pour prolonger la scène et rester dans ce paradis,
un mécanisme s'était déclenché contre lequel je ne pouvais rien faire.
Que j'associais à ce corps dont je m'étais libéré, avec ses satanés réflexes.
Cette gêne qui vint gâter le tableau, l'assombrir, le dénaturer, c'était celle, physique,
de l'enveloppe matérielle que je réincarnais dans ma phase de réveil.
Au stade où j'en suis, je ne m'inquiète pas encore de savoir où je vais ouvrir les yeux.
Je vois juste mes parents s'éloigner, avec la maison, et le ciel virer au gris, à l'orage,
avec le regret déchirant d'avoir à les quitter déjà, lorsque tu m'échappais avec eux.

C'était comme se laisser remonter à la surface de l'eau, poussé par deux forces combinées.
Deux actions automatiques et indépendantes qui œuvraient dans le même sens.
Et contre ma volonté. L'eau qui rejetait un corps étranger et mon instinct de survie.

La menace d'être noyé vint soudain m'envahir.
Je sentais l'air manquer. Et le temps aussi. Qui redevint une règle implacable.
Tout s'accéléra à cet instant. Les images et sensations oniriques furent balayées.
Oppressé. Mes efforts psychiques désormais devaient se concentrer sur une urgence.
Réincarner mon corps. Au plus vite. M'accrocher. Rassembler toutes mes forces.
Quand je sentais une ombre effroyable à la dimension de ce que j'étais en train de risquer.
Quelque chose d'irréparable. Auquel je ne voulais pas me frotter. Je devais déguerpir.
Me réveiller en somme. Me sauver.
J'ai ouvert les yeux comme au point d'impact d'une longue chute dans le vide.
Ouvrant mes bronches avec ma bouche et mes paupières. Dans le monde matériel.
Comme prenant mon inspiration à la surface. Le visage immobile. Horrifié.
Incapable de me réjouir de m'être tiré d'affaire. Sous le choc. Glacé d'effroi.

Il était trop tôt pour rire de l'aventure. Trop tôt pour me réapproprier un lieu ou une vie.
Quand je devais d'abord me réapproprier ce corps dont j'étais sorti pour un temps.
Je devais réapprendre à respirer calmement. Retrouver une pulsation cardiaque de croisière.
Mes poumons s'étaient ouverts violemment comme des parachutes.
Il fallait dans l'ordre, que je chasse la panique, et reprendre mes esprits.
Voir ensuite ce qui m'avait empêché de me débattre dans la débâcle.
Etais-je dans une mauvaise position ? Retenu par des internes dans un bloc opératoire ?
Que fout l'anesthésiste ?... Mon coude heurte quelque chose. J'ai dû dormir contre le mur.
Trop près du corps. Quelque chose vient s'encastrer dans ma poitrine avec épouvante.
Quand il m'est impossible aussi d'ouvrir mon autre bras. Et qu'un nouveau réflexe,
à la sensation d'enfermement, me fait me dresser sans y parvenir non plus,
lorsque mon front vient heurter un obstacle qui ne me permet pas de m'asseoir.
Parfaitement allongé, je dois essayer de comprendre. Suis-je vraiment réveillé ?
Je retente l'expérience sur les côtés. Mon cœur recommence à s'emballer.
Je peux à peine écarter le coude de mes côtes, le soulever, sans pouvoir tendre le bras.
A droite. A gauche. Dans un étau. La claustrophobie. Je ne peux même pas me retourner.
Le lieu bas-de-plafond, où je vais manquer d'air, me rend dingue à m'arracher la peau.
Des spasmes. Une crise. Hurlant dans ma camisole. Six pieds sous terre.
Je me suis réveillé dans mon propre cercueil.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

The U.S.

Publié le

C'est drôle, ces initiales pour désigner ce pays. The United States.
Ce US qui peut dire nous. We, the people...
Bien sûr, je n'ai pas suivi les débats avec la même fièvre qu'en 2008.
Lorsque nous avions suivi aussi les débats internes des primaires un an plus tôt.
Avec l'idée générationnelle d'avoir notre Kennedy.
Invité par le comité de soutien français, j'avais assisté à une conférence à Sciences-Po,
animée par Ali Baddou, où Olivier Duhamel, à domicile, avait pu proclamer sa préférence
à une audience acquise, malgré quelques heurts sur les concepts de négritude et de métissage.
Ainsi, alors que les orages de toutes les crises s'amassaient inexorablement sur l'Occident,
nous débattions sur la véritable couleur de peau du candidat démocrate à la Maison Blanche.
Qui a d'abord cueilli le monde entier avec un charisme. Un sourire et une voix.
Dont j'avais gardé l'empreinte, ébloui par son discours à la convention de 2004.
John Kerry avait perdu face à G.W. Bush. Et la victoire de ce dernier avait été franche.
Refusant en bloc tous les aspects positifs - et il y en a eu - de deux mandats républicains,
restant arc-boutée sur la brouille à propos de l'Irak, la France qui a toujours, de toute façon,
et souvent contre ses propres intérêts économiques, préféré les Démocrates,
voyait en Obama l'incarnation inespérée d'un alternance révolutionnaire.
Pour ma part, si je voyais mal comment il allait pouvoir mettre au pas Wall Street,
et autre lobbies qui avaient financé sa campagne, j'étais ravi à l'idée de tourner la page Bush,
et avec elle, celle d'un antiaméricanisme unanime, débridé et systématique depuis 2003.
Egoïstement, je savais que cela me ferait des vacances et m'économiserait bien des colères.
Impressionné par le discours du Caire. Qui à lui seul méritait le Prix Nobel de la Paix.
Au même titre que la réflexion posée par le Président des Etats-Unis sur les paradoxes
propres à la Démocratie dès qu'il s'agit de sécurité. Peut-on cautionner la torture ?
Lorsque le principe était de reconnaître des droits, même à nos pires ennemis.
Ensuite, si le bilan d'Obama est sans doute mitigé, il y a un point qui force le respect,
même si le débat n'est pas clos, y compris chez nous, c'est sa victoire politique étonnante
sur la réforme du système de santé américain.
Au fond, pour tout dire, je ne suis pas certain que nous ayons intérêt, en Europe,
à ce que Barack Obama soit réélu. Que savons-nous de son challenger au juste ?
Le fait que Romney soit mormon par exemple, a à peu près autant d'importance pour nous
que la couleur de peau d'Obama, et c'est pourtant un aspect que nous n'avons cessé de pointer.
Le fait qu'il soit riche n'indique en rien quel parti il prendra dans cette guerre intestine
que nous vivons depuis des années entre capitalisme financier et capitalisme entrepreneurial.
Ses positions sur l'avortement semblent électoralistes, variantes, assez libérales à l'arrivée,
lorsque ces sujets ne concernent pas vraiment la bonne santé de la société française.
Ce que nous savons des Républicains en revanche, c'est qu'ils sont moins protectionnistes
et plus favorables au libre-échange que les Démocrates, ce qui n'est pas toujours bon
pour les ouvriers américains, mais qui arrangent nos affaires, à nous, concurrents européens.
En somme, nous gagnerons de toute façon. D'un point de vue économique avec Romney.
D'un point de vue idéologique avec Obama.
Lorsque ce US, plus que jamais, dans une interdépendance devenue globalisation,
nous conduit à envoyer tous nos journalistes sur place, à suivre de près ce qu'il se passe.
Quand nous sommes dans le même bateau. 

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Coup de fatigue

Publié le

Mes yeux tombent de fatigue.
Comme des balles de ping-pong sur le clavier de mon ordi.
Comme deux glands décalottés, ils sortent ensemble de leurs orbites.
Des œufs durs. Qui se jettent de mes pommettes. Qui échappent à mes paupières.
J'ai bien senti que ça piquait. J'ai bien senti que ça tirait. Fuck le marchand de sable.
Je lui remonte le falzar. Le remercie. Le raccompagne. Je n'ai pas l'intention de dormir.
Et voilà les oisillons qui viennent percer leur coquille. Qui veulent faire leur vie.
Prendre leur envol. Tomber du nid. Et les voici qui roulent sur les lettres du clavier.
Comme les boulards d'un jeu de billes. Visqueux dans un liquide amniotique.
Deux jaunes d'œuf. Deux jeunes boules indépendantes comme au tapis vert du billard.
Ils sont sortis de leurs orbites. Ces yeux blancs veinés de rouge. Aux iris bruns.
Qui se sont jetés de ma tête. Expulsés comme des savonnettes.
Et me font rouler des pupilles. Quand je n'ai su les retenir.
J'ai bien senti que ça partait. Que ça glissait vers l'extérieur.
Mais je n'ai pas eu le réflexe. Je ferais un piètre jongleur.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Trompe-l'oeil

Publié le

C'est étrange.
C'est le même arbre. La même cathédrale. La même place.
La même rue qui ouvre une perspective jusqu'aux boulevards.
Mais quelque chose a changé.
Est-ce le feuillage du platane ? Qui ne parvient plus à cacher toutes les façades ?
Peut-être est-ce cela. En se dégarnissant. Je vois des choses que je ne voyais plus.
Le vis-à-vis avec l'immeuble qui ferme le parvis, à l'opposé.
L'arbre s'est déplumé en effet. Il devrait agrandir l'espace, mais quelque chose ne colle pas.
Il fait beau. Le soleil est franc. Le ciel est parfaitement bleu. Mais quelque chose m'angoisse.
Deux heures de l'après-midi. Je suis à mes fenêtres et j'essaie de comprendre.
Je me sens écrasé. Encaissé. Oppressé. Dans une maison de poupées trop petite.
Comment diable le beau temps arrive-t-il à me déprimer à ce point ?

Il n'y a pas de vent. La lumière est splendide. Et je sais ce qui se passe.
Le jeu des ombres qui s'étirent sur le parvis m'indique ce qui cloche.
Au soleil, les contrastes sont tranchés. Mais l'éclairage n'est pas habituel.
Deux heures de l'après-midi, et c'est une inclinaison de cinq heures du soir.
Mon costume est trop petit. Il me serre la poitrine. Le col m'étrangle.
Même la rue qui s'enfuit vers le cours Palmarole semble rétrécie.
Même le ciel, bien que pur, semble plus bas quand il n'y a pas un nuage.
Le plafond a baissé. Les murs se sont rapprochés. Tout a rapetissé.
Le beau temps qui devrait me réjouir vient m'imposer un drôle de cafard.
Je me sens claustrophobe. J'ai peur de manquer d'air. Dans ce décor bizarre.
Où je dois désormais me mettre à quatre pattes pour passer d'une pièce à l'autre.
Où je crains d'être trop grand ou trop gros désormais pour passer les portes.
Pour aller à la salle de bains où je ne pourrai plus me tenir debout.
Tout s'est ratatiné, s'est rabougri, et je retrouve cette lumière de Noël qui m'étouffe.
C'est un ciel bleu qui ne m'ouvre plus les poumons et la poitrine, au contraire.
Il vient me compresser. M'écraser dans son poing. Mon souffle devient court.
La sensation de chaleur sur mes joues est à peine perceptible au soleil trop timide.
Il n'arrive pas à décoller. Son zénith est trop près de l'horizon. Sa lumière rasante.
Ce n'est plus la douche parfaite d'énergie, le plafonnier rayonnant et implacable,
qui dévore les ombres et les couleurs, vertical, englobant tout, avec cette magie
qui vous plaque au sol et vous tire vers le haut d'un même mouvement.
Je n'aime pas novembre.

Pardon mon amour. Avec toi, je n'arrive pas à faire semblant.
Je n'ai plus la légèreté et l'insouciance estivales. Je suis physiquement accablé.
Mon humeur est incertaine. Du blues me gagne que je ne parviens pas à maîtriser.
Indépendamment de nous. Lorsque ce nous, qui n'est pas la cause de mon angoisse,
d'aucune façon, vient au contraire rendre supportable ce virage de l'automne.
Je meurs avec mon platane. Je suis connecté à lui. Quand je ne veux pas mourir.
Je sais que c'est une fausse mort. Mais j'ai trop à faire pour accepter l'hibernation.
Je la refuse. Je la rejette. Quand mon corps s'y enfonce avec la logique du monde.
Je me débats contre cet ordre naturel, je lutte contre le sommeil, ce n'est pas le moment.
J'ai quelques défis importants à relever. Des choses à réaliser. Je ne dois pas dormir.
Le beau temps est ici d'une cruauté sans nom. J'aurais préféré la pluie ou la tempête.
Un temps de saison. Le vent. Le froid. Les nuages bas. Avec un peu de violence.
Ce chaos climatique aurait été plus acceptable à mes yeux que ce faux printemps d'opérette.
Cet été cheap, de pacotille, une contrefaçon pathétique, maladroite, dont je n'ai rien à faire.
L'original ou rien. Le ciel peut faire semblant. Nous ne sommes pas dupes.
Le soleil ici vient me tordre les boyaux et la gorge en me rappelant ce qu'il avait pu être.
Comme ce héros vigoureux réduit au fauteuil roulant dans sa maison de retraite.
Un crève-cœur. Quand le bonheur est remplacé par la nostalgie du bonheur.
Et que je dois m'accrocher à autre chose pour tenir jusqu'à l'été prochain.
Mon amour. Je vais m'accrocher à toi. Sans prendre plus de place.
Sans ton autorisation. Quand tu ne sentiras rien. Aucune différence.
C'est toi, avec d'autres objectifs, qui me tiendras debout dans ce tunnel de mort.
Ces modèles réduits. La maison de poupées. Ce décor de théâtre. Ces jouets inquiétants.
C'est toi qui viendras élargir l'espace, repousser le plafond et les murs, nous faire de la place,
ouvrir mes poumons et ma poitrine, et dénouer ma gorge à tes baisers profonds.

Qu'il est triste ce ciel bleu. Je n'aime pas novembre.
Qui dénature l'été et castre le soleil. Affaibli. Vieillissant. Paresseux.
Je le regrette amèrement, aux fenêtres de ma chambre.
Quelque chose a changé. Noël en embuscade. Aux jours réduits en miettes.
M'exposer au soleil devrait me faire du bien. Luminothérapie.
Pour les quelques heures où il brille au plus fort dont il est encore capable.
Mais non. C'est pire. Quand ça me serre le cœur, me fait faire la grimace.
Cette caresse tendre est celle que l'on vous fait pour vous dire au revoir ou adieu.
Je ne veux pas de cette empathie que je n'ai pas demandée, ce sentiment de pitié
qui me fait horreur et me déshonore, qu'il s'en aille s'il doit partir sans faire durer l'agonie.
Qu'il revienne plus tard, en mars ou en avril, sûr de ses sentiments, convaincu d'être ici,
au bon moment, au bon endroit, avec les bonnes personnes.
Je ne veux pas d'un soleil tiède, qui n'assume pas ce qu'il fait, ce qu'il est.
Qu'il s'en aille s'il doit partir. Qu'il nous épargne sa scène interminable des adieux déchirants.
Non, je n'irai pas me précipiter à la moindre terrasse, pour mordre le bas de son pantalon,
tenter de le retenir en l'implorant de rester encore une minute, supplier et m'avilir.
Je méprise son hypocrisie. Celle de ce ciel bleu à deux balles. De ce trompe-l'œil insultant.
La pluie est plus honnête. Si je ne l'aime pas, je peux la respecter.
Je redoute la promenade lente au sortir de la table qui s'impose toujours le jour de Noël.
La famille réunie, désoeuvrée, repue, qui aura mangé encore à s'exploser le ventre,
qui sortira marcher dans la baie de Rosas, sur le quai et un front de mer tristes,
la balade digestive, en meute, en rangs serrés, dans les parkas et les manteaux sombres,
les mains dans les poches, emmitouflés, à errer dans une station balnéaire désertée,
et un soleil sinistre qui ne parviendra pas à illuminer nos sourires. La fête est surjouée.
Et nous n'avons pas le droit de bouder le plaisir d'être ensemble.
Lorsqu'il y a cette enclume sur nos épaules. Celles des vêtements et de la nuit trop longue.
Quand je vomis la débauche de lumières en guirlandes, de décorations tapageuses,
clignotant comme elles peuvent pour compenser le manque de jour.
Je maudis Noël et le mois de novembre. Je veux la fête sincère et les sourire francs.
Jeter les pulls et les écharpes. Et aller à poil sur la plage sur la techno ou la samba.
Le soleil qui s'attarde dans la soirée. Couché à dix heures du soir.
Qui repousse les murs de l'horizon à dix mille kilomètres.
Pour nous laisser respirer.

Je vois ce qui me pend au nez. Debout dans mes fenêtres.
Je reconnais cette lumière atroce qui rampe à bout de souffle.
Ne parvient plus dans tous les recoins de la place découpée par une poignée d'immeubles.
Qui deviennent aussi tristes que mon visage décomposé. Démaquillé du dernier bronzage.
Dont la bouche se tord entre deux gorgées de café. Je ne vais pas me laisser prendre.
J'invoque les forces qu'il me reste. Toute ma détermination et mon amour pour toi.
Chaque année, le passage obligé. Que je passerai encore. A préparer la suite.
Le ciel peut s'effondrer comme un ballon qui se dégonfle. Et le soleil s'éteindre.
Nous n'avons pas dit notre dernier mot. Nous prendrons notre élan pour le prochain été.
Avec autant de projets et d'espoirs délirants. Quand il y a tout à rêver et parfaire.
Quelque chose a changé, et je sais ce que c'est, et comment me défendre.
Quand tu es la seule arme dont je disposerai.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Quatre fois dix ans

Publié le

Ca tire vers le haut. Comme une chaîne de vélo.
Le monorail. Qui monte, péniblement, au milieu des néons.
Après le petit virage, l'inclinaison. A 45 degrés. Sans aucune protection.
Nous sommes juste assis. A cheval. Sur des bancs de plastique.
Loin des protections sophistiquées, impressionnantes, des grands circuits modernes.
Ce n'est pas Disneyland Paris, Port Aventura ou le parc Universal Studios. Orlando.
Sur le vaste parking du Parc des Expositions. Le long du lit large de la Têt.
Nous prenons de la hauteur. Au-dessus d'une nuée de caravanes. La fête foraine.
Il fait nuit. Il fait froid et humide. Une chance qu'il n'y ait pas de vent par-dessus le marché.
Nous nous sommes regardés. Lui et moi. Devant la caisse du manège. Sans un mot.
Et nous avons su que nous avions envie de le faire. Lui et moi.
Le boucan métallique d'une chaîne de montage d'une usine de cinéma.

Le marteau-piqueur de l'ascension. Laborieuse. Sur une pente alpine.
Qui rappelait celle du grand 8 de l'enfance. Au parc d'attractions de Montjuïc.
A flanc de colline. Barcelone. A nos pieds. Etendue comme un tapis de braise.
Dans la résine des pins et les sirènes hurlantes de la Pieuvre ou bien des Parapluies.
C'est encore cette eau de Cologne et la laque des tantes. Les vacances d'été.
Les lumières des autos tamponneuses et des maisons hantées.
Ici, c'est Perpignan. J'ai bientôt quarante ans. Mon cousin m'accompagne.
Deux ans de différence. Il est un peu plus jeune. Nous nous sommes suivis.
Une génération. Celle de Goldorak. Albator. Cobra. Les cités d'or.
Il collectionnait les figurines des Maîtres de l'Univers. Moi celles de StarWars.
Et les deux mondes se croisaient dans nos jeux. Squelettor et Darth Vader.
Luke Skywalker et Musclor. Dans les villes que nous construisions sur le toit du garage.
Nous attendions Pilou, le papillon-horloge, qui annonçait l'heure de la baignade.
Ici. Maintenant. Les filles étaient autant de témoins de notre connivence exclusive.
Son épouse et sa fille. Ma sœur et mes deux nièces. Cinq paires d'yeux sur nous.
Sans avoir à nous parler, l'affaire fut conclue. Nous allions monter dans ce souvenir.
Dans ce foutoir de cris, de poutres d'allumettes, de barres en croisillons géants.
Le wagon, bien léger, bien étroit, nous a hissés jusqu'au sommet de la structure.
Avant la première pente que nous connaissions par cœur, il y a ce plat assez court,
la boucle encore tranquille, lorsque le vacarme de la traction était enfin terminé,
où nous pouvions, en roue libre, prendre le temps de savourer la vue.
Séparée de la vraie ville par le fleuve très sombre, c'en était une autre qui brillait
de toutes ses machines du diable faites pour secouer les gens dans tous les sens,
le petit Vegas temporaire, de passage, qui crépitait à nos pieds dans des odeurs de sucre.
Ce que les Perpignanais appellent la Foire, est cette fête foraine dont certains disent
qu'elle est l'une des plus anciennes d'Europe, lorsque Frédéric Saisset, bien avant moi,
décrivait avec plus d'enthousiasme et de talent sans doute, ce qui était les attractions
de son époque, les numéros de cirque et d'illusionnisme, en l'an 1901, quand il semblerait
que la manifestation, de source officielle, ait déjà fêté ses 150 ans.
Pour ma part, après le chagrin incommensurable de la rentrée, où l'on m'arrachait à la fois
aux vacances, à l'été, à la plage, à Barcelone, au soleil, à ma famille et à notre jardin d'Eden,
l'arrivée des manèges à Perpignan constituait une douceur pour faire passer la pilule.
Celle des jours raccourcis. Du changement d'heure et de températures.
C'était une compensation. Un lot de consolation. Qui ne valait pas Montjuïc peut-être.
Mais qui offrait une bouffée de magie salutaire pour tenir la distance jusqu'à Noël.
Et si le parc d'attractions de Barcelone avait malheureusement fermé ses portes,
la foire de la Saint-Martin était revenue, cette année encore, me rappeler les contrastes,
les névroses et les délires, les angoisses et les émerveillements, comme les impressions,
de l'enfance la plus heureuse de la terre qui fut la mienne dans cette petite ville de province.
Ce soir. Est-ce que ce sont les plus jeunes, finalement, qui se seront le plus amusés ?
Quand j'ai retrouvé le rire très typé, resté enfantin, de cet ami et cousin avec qui j'ai grandi,
bien qu'à distance, lui à Toulouse, et moi ici, et que nous avions toutes les lumières,
calquées sur les pupilles, avec l'appétit de la sensation imminente de chute et de vitesse.
C'était fait. Première pente. L'estomac dans la gorge. Une vague agréable. La dénivellation.
Que nous avions dévalée avant de reprendre aussitôt de l'altitude, emportés par l'élan.
Le mouvement est souple. Malgré le tacatacatac infernal du  moindre mètre parcouru.
La seconde pente part d'aussi haut que la première. L'estomac dans la gorge. Cette ivresse.
Toujours la même. Toujours agréable. Avant de prendre de la vitesse aux courbes plus serrées.
Le wagon transformé en bobsleigh sur la dernière portion du trajet avant le coup de frein.
Le coup d'arrêt brutal, tout aussi attendu, qui participe au fun de la courte aventure.
D'un voyage dans le temps. Qui me persuade ici que je n'ai pas mon âge
mais quatre fois dix ans.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Réveil sans toi

Publié le

Le visage dans les oreillers, ma main cherche à agripper quelque chose.
Elle se promène de façon autonome sur le drap housse.
S'est étalée pour aplanir la surface horizontale du matelas à mes côtés.
Alors que mon cerveau grogne, encore embrumé, entre deux rêves,
le regret d'être réveillé si tôt ou le plaisir de l'être, quand mon sexe est stimulé,
plus bas, par des mouvements et des pressions aussi agréables qu'aléatoires.
L'érection se confirme à l'idée de te trouver quelque part dans l'enchevêtrement,
de croiser une jambe, une fesse, un coude, un avant-bras à me mettre sous la dent,
quand la chaleur du lit m'a gagné jusqu'au ventre, que mes pensées confuses
ne sont pas encore sûres d'être sorties du sommeil.
La joue écrasée, mon corps s'imprime dans le support qui le tient à 40 cm du sol,
se vrille un peu sous l'effet de gonflements qu'il encourage à ne plus décroître.

Et je crois déceler l'odeur de tes cheveux, celle de ta peau, de ton intimité,
m'éclairant d'un sourire bienheureux, ravi de se trouver vivant dans cette chambre.
Je peux ouvrir un œil, les cheveux en bataille, conscient que je suis seul,
sans frustrations de l'être, quand l'idée de ton corps suffit à mon plaisir,
qu'elle sait me masturber au milieu de fantasmes que tu viens habiter.
Je t'imagine jouir, céder à mes manœuvres, te tordre lentement à mes initiatives.
Comme en répétition de ce que je ferai quand tu me rejoindras.
L'oreiller que je serre, ma bouche dans ton cou, est couvert de baisers
fiévreux et malhonnêtes, quand je sens arriver, comme une crème onctueuse,
l'écoulement permis à mes déhanchements, qui viendra lubrifier la zone ultra-sensible,
titiller tous mes sens que j'aime triturer, au délice masochiste de l'ivre délivrance.
Comme un soulagement à peine supportable, un supplice chinois que je veux faire durer,
je résiste ce qu'il faut pour accroître la violence de cette sensation qui me mord les tétons,
me donne la chair de poule, aux assauts du liquide qui vient sucer mon gland,
dans l'écume de spasmes, lorsqu'on aurait pu croire que notre affaire est faite.
L'orgasme vient après cette éjaculation, à ce moment où d'autres auraient tout arrêté.
Les défenses baissées, le corps est enfin nu, offert à un sursaut en pleine débandade.
La torture magnifique. Enduite de semence. De cet instant d'après où l'on est vulnérable.
Le repos contrarié, retardé, encore repoussé. Par un fond de plaisirs restés dans la réserve.
Le réveil voluptueux. Le cerveau se connecte. Avec cette lenteur des grasses matinées.
La journée sera belle. Elle commence avec toi.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

Voir les commentaires