Je ne me rappelle pas pourquoi on m'avait envoyé voir cet homme.
Je ne me rappelle même plus dans quel quartier de Paris il vivait. Attendez...
Si, ça y est, ça me revient. La côte pour monter au Vingtième théâtre.
Où la programmation ciblait souvent les gays. Ce drôle de théâtre. Qu'étais-je allé y voir ?
J'y étais allé bien deux ou trois fois, dont une avec Mathieu Rosaz que j'avais accompagné.
Ce n'était pas Yvette Leglaire. Mais ce devait être dans cet esprit. Parigo-sordido-déglingos.
Genre travelo-pathétique en guise de clown triste. J'en ai gardé une sensation désagréable.
Je revois Notre-Dame de la Croix devant laquelle je passais. A l'aller. Au retour.
Ménilmontant bien sûr. La rue de Ménilmontant. Et sa fameuse côte.
Je sortais au métro du même nom, au bout du boulevard de Belleville où j'avais des souvenirs,
de cette époque où mon frère habitait à Couronnes, et, au lieu de descendre dans Oberkampf,
il me fallait mériter cet entretien, au fond d'une cour intérieure dont je me rappelle les portes,
l'interphone, l'escalier, et cet homme qui m'ouvrait et me proposait aussitôt un café.
Spécialisé dans les métiers du spectacle. Il y avait des affiches partout. Des disques. Des livres.
Il recevait chez lui. Nous devions traverser sa cuisine pour accéder à son bureau.
Quel était son job au juste ? Pourquoi m'y avait-on envoyé ? Je n'ai jamais été intermittent.
De toute façon, aux impôts, à la Caisse d'Allocations Familiales, au Pôle Emploi,
personne n'a jamais compris quel était mon statut exact, quand aucune case ne correspondait
à auteur sous contrat dans les éditions musicales de l'industrie du disque.
Le système de l'exclusivité, des avances, des droits récupérés auprès de la SACEM.
Vous déclarez vos avances ? Vous déclarez vos droits générés à la SACEM ?
Mais comme salaires ? Autres revenus ? Moi-même, j'en perdais mon latin.
Mon éditeur ne m'avait plus fait de chèques depuis un moment. Besoin d'argent.
Une référente quelque part dans un bureau, m'avait envoyé voir cet homme.
Je pouvais toujours faire quelques piges bien sûr. Pour la presse ou la télévision.
Comme ces fiches de lecture, ces synthèses de bouquins dont Ruquier ferait la promo,
à l'époque de On a tout essayé. Un bon plan que je devais à mon ami Gary.
Mon petit Gary. Comme je l'aimais ce garçon. Comme je l'aime.
Nos promenades du dimanche aux jardins du Luxembourg. Nos cafés aux Abbesses.
Les séances de cinéma à Clichy. Les soirées. Les théâtres. Les bars. Les boîtes.
Nous nous occupions bien l'un de l'autre. Il me manque beaucoup.
Bref. J'imagine que cet homme, avec une telle spécialité, devait m'aider à réfléchir
à ce que j'allais bien pouvoir faire de plus pour payer mes factures et mon loyer.
Il y avait sans doute des écoles de spectacle où j'aurais pu donner des cours,
des structures, municipales comprises, où j'aurais pu animer des ateliers d'écriture.
C'est de cela qu'il s'agissait. Vraisemblablement. Aider les artistes. Ces grands rêveurs.
A se tenir à des projets viables. Et rémunérateurs. Des choses concrètes. Sérieuses.
Etudier la faisabilité du projet. Ne pas exclure le fait d'être salarié. Le public. Le privé.
Les filières culturelles de la Mairie de Paris. L'éducation. L'encadrement des jeunes.
Nous buvions un café ensemble et nous bavardions. Voilà ce que nous faisions.
Et si je ne me rappelle pas pourquoi cet homme me revient à l'esprit maintenant,
je me rappelle très bien ce qu'il m'a dit un jour, avec une bienveillance évidente :
" Vous me disiez que votre mère est morte quand vous étiez plus jeune... eh bien,
pourquoi ne commenceriez-vous pas par lui écrire tous les jours ? Ce serait un bon début. "
Maman.
Depuis mon retour à Perpignan, à vrai dire, pas grand-chose n'a bougé.
Je me suis fait poser ma première couronne dans la bouche. Une chose que j'ai mal vécue.
J'ai déménagé très vite pour prendre enfin de la hauteur, avec un simple premier étage,
quand j'étais fatigué des rez-de-chaussée après plus de quatre ans rue du Square Carpeaux.
J'ai retrouvé famille et amis que je ne voyais plus qu'occasionnellement.
Si, tout de même... Je suis retourné aux études. Je prépare des concours administratifs.
Même si je n'ai pas eu les moyens de revenir à la fac, n'ayant pas devant moi
les mille euros que coûte la scolarité dans cette université française réputée être gratuite,
et que je n'ai pas voulu emprunter pour ne pas m'endetter davantage,
je vais assidûment dans un centre de formation où j'ai pris mes marques, en autonomie,
pour réviser chaque programme et passer les épreuves des annales en conditions d'examen.
Une remise à niveau qui, elle, est prise en charge par le Conseil Général.
Côté écriture, quelques personnes ont encore daigné s'intéresser à mon travail.
Claude Burneau, et son équipe, pour le petit livre paru au printemps dernier.
Véronique Sauger, qui a enregistré pour la radio, la lecture d'un texte où je parlais de toi.
Geneviève Colonna, qui ne sait pas quoi faire pour m'aider et me promouvoir.
Alexandre Laborie, auteur lui-même, une belle plume, une belle personne, une belle amitié.
Qui m'encouragent, parmi d'autres, à alimenter ce blog d'où je t'écris ce soir.
Et puis. Tu le sais. Je suis tombé amoureux. Ce n'était pas arrivé depuis longtemps.
J'entends la sonnerie si particulière qui annonce la fermeture des portes.
Dans les veilles rames pots de yaourt du métro parisien. Le loquet à soulever. L'odeur.
La moquette rase et poussiéreuse des dossiers. Le strapontin. Les vitres griffées.
Le regard planté dans la noirceur du tunnel. Ligne 2. Pas de changements.
Selon l'humeur, je descendrai à Pigalle ou à Blanche. Je finirai à pied.
Pour gagner la rue Damrémont. Retrouver mes commerces. Mes immeubles. Mon quartier.
La porte vitrée, chez moi, est encadrée de décorations sobres sculptées dans la pierre.
Façon Art-Déco. La concierge a déjà tiré les rideaux. J'entends sa télévision.
Le couloir. La petite mosaïque claire déroulée comme un tapis au sol. L'ascenseur.
Dans sa cage. Autour de laquelle s'enroule l'escalier. Et ma porte. Presque en face.
Les clés. Serrure du haut. Serrure du bas. Ma porte est vernie. Je l'ouvre enfin.
Mon parquet sombre. Ma petite entrée. Ses rayonnages de bouquins. Ma bibliothèque.
Elle sent le vieux livre. Le vieux papier. J'adore cette odeur. J'avais une bibliothèque.
Mon manteau à la patère. J'entre dans LA pièce. Chambre-salon. Sa large baie-vitrée.
Le coin cuisine, de côté, qui a sa propre fenêtre, qui se détermine à son sol carrelé.
Le parquet court partout ailleurs, sur lequel j'aime marcher pieds nus. Les murs sont blancs.
Comme à cet autre rez-de-chaussée, à Montréal, boulevard René-Lévesque. Berri-UQAM.
Parquet et murs blancs. What else ? J'ai installé mon bureau dans l'alcôve.
Elle aussi a sa propre fenêtre. A l'opposé de la cuisine. Ce devait être une chambre.
J'y ai installé la table de Bompas. En noyer. Sur laquelle je travaille depuis des années.
J'adore son plateau ovale. J'aime le bois. Je veux dire sensoriellement. Le toucher.
Je marche pieds nus sur le parquet. Ce bois que j'aime nourrir et cirer. Il me rassure.
J'allume la télé et me laisse tomber sur le lit. Où je n'ai pas ramené tant de monde que ça.
Tout en zappant, j'y réfléchis peut-être. Je compte. Oui. Voilà. J'ai quelques noms.
Je me trouve bien sage. Vais me laver les mains. Ah, j'avais oublié ça. Bien sûr.
D'autres noms me reviennent. D'autres visages dont je n'ai pas les noms.
Des situations précises, pour lesquelles je n'ai même pas les visages.
Bon. Ok, ça fait du monde.
" Il y a toujours eu du monde. A Perpignan, à Toulouse, à Bordeaux, à Montréal... "
Dans les Années 90. 2000. Vingt ans de voracité sexuelle. En effet. C'était super.
" Alors ? Tu es vraiment amoureux ? " J'ai arrêté de boire.
" Tu as arrêté parce que tu es amoureux ou tu es amoureux parce que tu as arrêté ? "
Réponse b votre honneur. J'avais arrêté de boire avant.
" Mmm... C'est venu comme un bon point alors. La récompense ! Le susucre ! "
Si l'on veut absolument être moral, oui, pourquoi pas.
Ce coup de foudre aurait été impossible dans ma vie d'avant.
Je n'aurais jamais rencontré cette personne dans mes nuits agitées ou sur internet.
Je n'aurais jamais cru à la sincérité de son sourire dans la paranoïa de l'alcoolisme.
" Tu étais parano ? " A mort. Oui. Je mordais le premier de peur d'être mordu.
A mes yeux, tout était perdu d'avance. Je prenais ce qu'il y avait à prendre. Et salut !
" Tu étais déjà plus romantique que cynique au fond... Je me trompe ? "
Quand je pense à ce zombie en Versace et Kenzo qui titubait pour monter dans son taxi.
J'étais surtout pathétique. Même si j'avoue que j'y prenais un certain plaisir.
" Cela se voulait... rock&roll. Les sensations fortes ! " Oui. J'ai eu ma part.
Je débats dans mon lit. Avec moi. Je me fais la conversation. Au pied de la cathédrale.
Je me rends compte que le whisky ne me manque pas. Pas plus que Mister Hyde.
Même si j'ai toujours une certaine tendresse pour le gars qui se débattait pour être heureux.
" La barre était haute... je veux dire... avec l'enfance que nous avons eue. "
Je ne te le fais pas dire. Mais maintenant... nous y sommes ! Banco.
" C'est comme retrouver le paradis perdu. Alors, c'est bon, on peut mourir ! "
Qu'est-ce que tu racontes ? J'ai pas dit mon dernier mot ?
" Attention aux pierres que tu vas remuer maintenant, le bonheur est fragile.
Tu as déjà renoncé à certaines pistes, cet été, qui étaient plus que prometteuses.
Je n'ai pas rêvé, n'est-ce pas ? C'était bien parce que tu craignais de perdre ce paradis ?...
Cela force le respect d'ailleurs. De telles opportunités... faut-il que tu sois heureux ici... "
Je pense avoir trouvé la bonne option. Le bon compromis.
Avant, c'était plus facile. Je n'avais rien à perdre.
Maman.
Je ne sais pas pourquoi je repense à ce type qui m'avait conseillé de t'écrire tous les jours.
C'est ce que je fais en écrivant quotidiennement. Depuis le mois de novembre dernier.
Puisqu'on s'écrit toujours un peu à soi-même. Et que tu fais partie de moi.
Je peux écrire des horreurs, comme dans ce texte récent où je t'ai déterrée,
où j'ai installé ton cadavre dans un fauteuil de la maison pour passer un moment ensemble.
J'imagine ta tête. Puisque c'est celle que j'ai faite moi-même en l'écrivant. Les yeux au ciel.
Mais c'est toujours un moyen de rester en contact. De te maintenir vivante. Même morte.
D'ailleurs, j'ai fait un oubli tout à l'heure, dans le bilan de mon retour en province.
Je ne bois plus ! Et je m'en félicite, puisqu'on n'est jamais si bien félicité que par soi-même.
J'ai vidé toutes mes bouteilles de whisky dans les chiottes, avec ce désir débile de réussir,
de devenir un nom, même discret, ou quelqu'un, de briller dans un microcosme parisien,
tout en gardant une part de mystère ou une distance aristocratique, et autres conneries du genre.
J'ai rempli des sacs-poubelle de fringues et de titres de gloire. Au moment de partir.
Me suis délesté de toutes les merdes que j'avais accumulées en vingt ans d'existence.
Toutes ces choses dont je pensais qu'elles me structuraient, qu'elles me définissaient.
J'avais une bibliothèque. En effet. Une discothèque monstrueuse. Tu te souviens.
Sans parler des photos. Des souvenirs de voyage. Des traces d'aventures amoureuses.
Ce que j'ai pu collectionner. Franchement. Fallait-il que je sois si peu sûr de moi ?...
Papa a raison. Lui qui veut toujours tout fiche en l'air ou passer au feu.
Ne s'embarrasser de rien. On est tout sauf libre sur son tas d'or et de conquêtes.
J'avais fait l'erreur de suivre la pente sur laquelle on veut nous précipiter tous.
Celle selon laquelle on ne s'épanouirait qu'en consommant et possédant.
Toi, tu es morte. Tu échappes donc à ces règles aussi triviales qu'absurdes.
Ici-bas, la pression est telle qu'il est difficile d'y échapper,
autrement que par le suicide, la folie, le couvent, ou la création artistique.
Le mal que l'on se donne, que l'on se fait, à courir après l'argent, tout le temps,
pour assurer ces deux prétendus obligations de consommer et de posséder.
Le clochard philosophe a trouvé son suicide. Sa sortie du circuit.
Jamais je n'avais été aussi heureux que depuis que j'ai renoncé à courir.
Depuis que je n'ai plus rien.
Même l'amour de ma vie ne m'appartient pas.
Et cette façon d'aimer est la plus belle de toutes.
Il n'y a plus le poison de la jalousie, de la parano, ni ces blessures d'orgueil.
L'idée de possession rend insupportable l'idée que l'être aimé aille voir ailleurs.
Qu'un étranger puisse se servir d'un objet qui vous appartient. C'est mon territoire !
Quelle drôle d'idée. Nous ne sommes pas des objets ni même des lopins de terre.
On peut reprocher à quelqu'un de nous avoir menti, pas d'être allé voir du pays.
Et je suis heureux d'être moi-même le pays que l'on va voir quand on en a envie,
plutôt que la parcelle constructible de banlieue où l'on montera des murs de clôture.
Le bien que ça fait. Le repos que cela procure. D'être aimé pour de bonnes raisons.
La rue de Ménilmontant bien sûr. J'avais complètement oublié. Et j'ai ouvert une boîte.
Qui n'est pas la boîte à chaussures pleine de souvenirs planquée au fond de la penderie.
C'était quelque part. Lorsque je n'ai pas idée de ce qu'est devenu cet homme.
Je ne me rappelle ni son nom, ni son visage. N'ai pas couché avec lui.
Ai bu le café avec lui contractuellement pour qu'on me verse une allocation.
Ce n'était pas bête. On écrit toujours mieux, ou du moins toujours plus,
lorsqu'on décide d'écrire pour quelqu'un.
Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan