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La main gauche

Publié le

Je ne pensais pas que Manhattan pouvait être si calme.
N'avais aucune idée de l'heure qu'il pouvait être.
Nous sortions d'un hôtel. Dont les murs des couloirs étaient verts.
D'un vert Edward Hopper.
Il faisait encore nuit. Et l'aube ne semblait pas prête.
La Septième Avenue. A remonter jusqu'à Times Square.
Avant de nous séparer.
Choisit-on les gens dont on tombe amoureux ?
La personne que je tiens par la main n'est pas libre.
Elle a une alliance à la main gauche. Un foyer. Une famille.
Et moi ? J'ai 27 ans. Libre comme l'air. A quoi est-ce que je joue ?
J'ai mis un bandeau sur les yeux. Pour m'abandonner au plaisir.
Derrière l'écran de mon ordinateur. Tout est parti d'une correspondance.
Des mots qui m'ont touché. Troublé. Interrogé. Qu'avais-je décelé au juste ?
Il y avait quelque chose de différent. Qui a tout de suite fait relever un sourcil.
Dans les volutes de Players King Size sur la rue St-Timothée.
Des années avant MySpace, et Facebook, et Twitter. Mais déjà internet.
" Je vais venir à New York. Quelques jours... "
Je n'avais qu'une photo. De profil. Avec un petit garçon. Son fils.
Qui au lieu de me dissuader a fini de me faire fondre.
Je n'avais pas même l'impression de jouer avec le feu.
Mon désir était trop puissant. M'empêchait de penser plus loin.
Je n'avais qu'une idée en tête. Nous confronter. Voir ce qui allait se passer.

Ce n'était pas un principe. Quand je n'y avais jamais vraiment réfléchi.
J'aimais trop la nuit, le sexe, et la fête, pour m'encombrer de relations adultérines.
Il y avait bien assez de célibataires disponibles pour s'amuser
dans les bars et les boîtes que je fréquentais frénétiquement, toutes les nuits.
Lorsque, certes, je ne connaissais pas toujours les situations de mes partenaires.
Peut-être certaines personnes étaient-elles mariées et ne l'avais-je pas su.
Ici, ce n'était pas une rencontre imbibée d'alcool vouée à s'éteindre au petit matin.
Non. Je n'avais jamais jusqu'alors joué le rôle de l'amant d'un vaudeville.
Pas par principe moral. Mais parce que le hasard ne m'y avait pas encore invité.
J'étais peut-être fatigué de mes relations d'un soir ou d'une nuit.
Avais besoin de m'accrocher à quelqu'un. De m'attacher.
Et voilà une apparition qui semble chercher la même chose.
Avec une double distance. Celle de la géographie. Et celle de l'état civil.
La première était relative. Montréal - New York était facile à surmonter.
Et encore ébloui par la découverte, je n'étais pas en mesure de penser à la seconde.
Je savais pourtant, en faisant mes bagages, que j'avais intérêt à ne pas tomber amoureux.
Un coup de foudre. Sur internet. Admettons. C'est une belle présence. Et des mots doux.
Mais quelque chose en moi espérait sincèrement que nous ne nous plairions pas.
Quand le reste espérait le contraire, avec l'intime conviction que ce serait dramatique.
Et ce le fut.

Au restaurant, à Chelsea, le dîner fut à la fois un délice et un supplice.
Quand au premier regard, une heure plus tôt, nous avions eu déjà le désir de nous dévorer.
De nous sauter dessus. De faire l'amour sur place. Irrépressiblement attirés l'un par l'autre.
Mais, peut-être aussi pour faire durer le plaisir, il fallait honorer une réservation,
manger quelque chose, et nous ne pouvions pas nous étreindre sauvagement sur la table.
Lorsqu'aux regards qui fouillaient les miens, quelque chose de cet ordre était déjà en cours.
Les mains et les bouches ont pu se libérer dans le bar où nous sommes allés boire un verre.
Le Meatpacking District. Où le pavé de New York devint aussi sulfureux que romantique.
Les histoires impossibles. Evidemment. Ont un charme particulier. Dangereux.
Que j'embrassais voracement avec une fièvre et une conviction inédites.
J'ai su dès le premier regard que j'allais souffrir. Mais j'y allais quand même.
Refusant de chercher à savoir quelles pouvaient être les conséquences.
Pour moi. Comme pour une famille qui n'avait rien demandé.
J'avais dans mes bras, devant moi, une grande personne qui semblait savoir ce qu'elle faisait.
Qui avait envie de moi quand j'avais envie d'elle. Et l'hôtel n'était qu'à deux rues de là.
Nous en sommes sortis le cœur à la fois léger et lourd comme une enclume.
Que nous avons traîné jusqu'à Times Square où nos chemins devaient se séparer.
Je devais rentrer à Montréal. Et me promettais déjà de revenir. Le plus tôt possible.

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Perpignan

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30 novembre

Publié le

Le regard. Encore lui.
Qui sait me faire fondre.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

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Encordés

Publié le

J'ignore les provocations de novembre.
A ta peau salée que j'embrasse.
A ton parfum d'été, la nuit peut bien s'étendre et nous envelopper.
Je me rappellerai d'où je viens. Aux jumeaux que nous sommes.
Qui s'enlacent comme deux lianes que l'on tresse.
Former la corde à laquelle me tenir dans les inondations.
Mon amour. Je ne parviens pas à me détacher de ton ombre.
Je ne parviens pas à me défaire de tes yeux dans les miens.
Où je me vois solaire avec toi, sur la plage. La mer nous y rejoint.

Tes bras doivent m'emprisonner. Quand je serre les miens sur ton corps.
A cette chute libre. Quand nos cheveux s'emmêlent.
Il est trop tard pour remonter dans l'avion, je le crains.
J'ai sauté. J'ai sauté avec toi.
La chemise s'ouvre et ses deux pans claquent comme des drapeaux.
Le torse offert à la planète terre. Qui se précipite sur nous avec férocité.
Il est trop tard pour te lâcher. Nous tombons. L'un et l'autre. Et ensemble.
Verrons bien où et comment nous allons atterrir. Si nous atterrissons un jour.
Je vois des fleuves dans les vallées. Des chaînes de montagnes.
Des champs dans la plaine et des routes. Une agglomération. Une côte. L'océan.
Nos joues flottent sous nos yeux qui pleurent. Nos mains s'agrippent.
La corde que nous tressons n'est pas celle avec laquelle on pourra me pendre.
J'ai d'autres moyens de bander. Quand je te tiens. Fermement.
Et ne te lâche plus...

La porte fut ouverte. Et nous avons sauté.
Nos cheveux sur nos têtes font comme des feux de joie.
On ne peut s'écraser, même sans parachute, quand le corps est dissous.
Qu'il ne reste que deux âmes qui ne peuvent se quitter.
Si nous sommes séparés, il me reste la corde.
Si je tombe à Moscou, Téhéran ou Bangkok, je trouverai la piste,
remonterai le fil dont tu tiens l'autre bout, à Boston, à Dakar, sur le sable ou le schiste.
L'été, c'est ton sourire. Qui se moque de moi. L'été, c'est la tempête de se savoir aimé.
Je me boxe tous les jours. C'est pour me réveiller. Quand je vis en plein rêve.
C'est cela. Tu le sais. Un détail et ça vire. Cauchemar inquiétant. Et enfin la trouée.
Le soleil qui revient. Tu ne m'as pas quitté.
Je me bats contre moi. Je m'envoie dans les cordes.
Sur le ring où je saigne comme un fauve blessé qui rugit contre lui.
Contre le monde entier.
Une main s'ouvre alors pour m'éponger le front.
Je crache le protège-dents qui déformait ma bouche.
En sueur, j'ai risqué plus d'un arrêt cardiaque.
Dans les cordes que nous tressons, toi et moi, patiemment.
Où mon dos se repose. A s'y faire des marques.
Tu embrasses mon visage qui ruisselle d'eau, de transpiration et de sang.
Je ne suis pas K.O. Je peux me relever.
Quand je sais comment faire. Et sur quoi m'appuyer.

L'hiver est un mirage. Qui peut faire le malin.
Novembre est un virage. Son ciel est sibyllin.
Il peut pleuvoir des cordes. J'en ai d'autres à mon arc.
J'ai gardé dans la peau ton regard et juillet.
C'est maintenant, la piscine. Le bleu Costa Brava. Et la sève des pinèdes.
Les anchois. Les tomates. Les rues de Barcelone. A nos serviettes raides.
Par le sel, la chaleur, et les désirs coupables. Au vent sous nos fenêtres.
En Méditerranée. Ouverte à nos besoins de nous fondre dans l'ombre.
Où l'on marche pieds nus pour se rejoindre au lieu où nous ferons l'amour.
Le lacet élastique d'un slip de bain mouillé est vite dénoué.
Comme la corde tressée lentement par nos langues avides.
Le nœud peut se défaire. La corde reste intacte.

Dans l'air chaud qui se brasse aux pales impuissantes de nos ventilateurs.
Le drap doit être frais. Quand j'étreins le soleil qui me brûle les doigts.
Et rayonne dans la chambre, où je pouvais t'attendre, quelle que soit la saison.
C'est le puits de lumière que je ne peux éteindre même près de Noël.
C'est peut-être décembre. Il fait froid. Accordé.
Mais le fond de bronzage remonte à la surface et réchauffe le derme.
Quand tu viens l'éveiller, ranimer la nature pour la rendre plus ferme.
Et ta voix peut suffire à brûler l'oreiller.
Avant que nos deux corps ne viennent s'encorder.

Je la tends. Je l'enroule. Pour hisser la grand-voile.
Sur le voilier rapide qui nous fouette le front dans l'iode du grand large.
Qui trace sous sa coque un chemin périlleux fait de traînées d'écume.
La résine compacte fait des plats sur les vagues et ça claque violemment
sans freiner notre allure, quand j'ai joué des cordes pour ouvrir la voilure.
Nous tressons nos deux lianes, la fibre de palmier ou de noix de coco,
tout le jute et le chanvre, le coton et l'acier, pour manœuvrer en mer,
fendre les océans, quand l'hiver à nos trousses ne peut nous rattraper.
On peut tenir la barre. On peut garder le cap.
J'ai l'œil sur l'enrouleur, j'embobine le treuil, je maîtrise le gréement.
Les épaules tannées par l'hémisphère sud. Filant comme à la chute.
Vers l'horizon promis qui promet ce qu'il veut, dont je n'ai rien à faire.
Tant la course est l'instant, endiablé, où nous sommes heureux.
Peu importe le lieu où nous accosterons. Il n'y a pas de bons ports.
Il n'y a que ton sourire et notre traversée.
C'est une immensité. Un miroir aveuglant. Sous notre brise-glace.
Où bander tous nos muscles à la force du vent, au désir d'en découdre.
Le voyage aller simple où nos corps emportés peuvent enfin se dissoudre.
Loin des nuits trop courtes et des chants de Noël.
A nos fibres mêlées, j'affronte le cortège des doutes assassins.
Je reste cramponné à notre pont de lianes comme à tes deux poignets.
Sur lesquels je dispose mes deux mains bracelets.
Quand je suis attaché à nos corps encordés.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

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Même pas mal

Publié le

Je ne suis pas loin de vérifier une pensée de Descartes, dans ma chair,
qui disait qu'à employer trop de temps à voyager,
on devient étranger à son pays.
Partout... Mes déclarations d'amour tombent à plat.
Et je ne comprends plus les gens que j'avais laissés ici.
Ce que j'éprouve, bien sûr, n'allait pas soulever des montagnes.
Mais l'indifférence générale de mes proches soulève quelques questions.
J'étais parti. Et qui va à la chasse, en effet, je le confirme, perd plus qu'il ne l'imagine.
Il n'y a pas de dépit amoureux de ma part.
Je n'aime pas Perpignan plus que de raison.

J'ai l'affection filiale. Le respect du cimetière et des morts.
J'ai l'émotion intacte d'une enfance heureuse.
Mais si rien ne me retient ici, eh bien, c'est que mon destin est ailleurs.
Je n'aurai pas plus le cœur lourd à distance que je ne l'ai sur les lieux.

A me battre contre le vide qui m'envahit inexorablement.
Je vois les limites de l'attachement. Et la mesure de décalages.
Béants. Sur lesquels mon masque commence à se craqueler.
Je comprends ce que les gens font ici. Ils élèvent des enfants.

Ils gagnent leur vie et élèvent des enfants.
Remettons les choses dans l'ordre, à propos de la chasse.
Ce n'est pas parce que je suis parti que je n'ai plus ma place ici.
C'est parce que je n'avais pas ma place ici que je suis parti.

Adolescent déjà, je m'en souviens maintenant, j'avais fait le tour de la question.
Et je me rappelle pourquoi j'avais pris le large, dès que possible.
A Bordeaux d'abord, au Québec ensuite. Barcelone et Paris.
Convaincu que je n'étais pas fait pour fonder une famille et vivre dans un pavillon.
Je n'ai jamais jugé mes amis et compatriotes qui se sont épanouis dans ce modus vivendi.
Ayant même une forme d'admiration, quand je n'ai pas les qualités requises.
Déjà, jeune homme, l'apéro devant la télévision me déprimait profondément.
Les courses du samedi dans les zones industrielles et les grandes surfaces.
Et le sceau du bon sens : " il faut bien vivre ", " il faut bien manger ", " il faut bien... "
me rendait fou de rage au manque d'ambition comme au manque d'imagination.

J'avais besoin, comme tous les chats, d'activités cérébrales, intellectuelles et artistiques.
Ronronnant au travail de cerveaux bouillonnants au désir de changer le monde.
Heureux dans les grandes villes, où bien sûr, l'électricité de l'ébullition me rendait vivant.
Les maisons d'édition. Les sièges de sociétés. Les plateaux de télévision. Les théâtres.
Où les " il faut bien " n'ont plus cours, puisque c'est ici que l'on imagine le reste.
Les laboratoires de l'humanité. Les ateliers d'artistes. Les galeries d'exposition.
Où l'orgueil se manifeste autrement qu'en se reproduisant sexuellement.
Je ne suis pas fait pour aller en voiture faire mes courses du samedi au supermarché.
Ce n'est pas un jugement de valeur. Quand je ne dis pas valoir mieux que ça.
Je suis simplement honnête en expliquant que cela ne me rend pas heureux
.
Et que je veux l'être.

Apparaître sur un écran de cinéma n'avait rien d'extraordinaire, je présume.
D'autant plus lorsqu'il s'agissait d'un passage très bref, en forme de clin d'oeil.
Ce qui m'a le plus surpris est que ce sont des gens du deux ou troisième cercle,
qui ont vu le film et qui m'en ont parlé, lorsque personne du premier n'avait eu cette curiosité.
Je ne l'ai pas mal pris. J'en ai pris acte. Quand cela confirmait une tendance générale.
Le peu de choses publiées à l'échelle nationale n'intéressait personne de mes proches.
Je ne ferai pas ici encore de name-dropping, qui finirait de me rendre pathétique à ce stade,
quand on sait que des personnalités de qualité m'ont fait confiance et m'ont encouragé.
Amis d'enfance ? Famille ? Il y avait bien quelques questions d'usage, de politesse.
Mais je voyais vite que, dans la mesure où je n'étais pas Lady Gaga en personne,
ce que je réalisais n'avait que peu d'impact ou d'attraits. Soit. Pas de quoi fouetter un chat.
Il suffisait de s'adapter. Et nous pouvions parler des soldes comme de Secret Story.
Pire encore, pour certains, le peu que j'avais fait n'était rien de moins que de la merde.
D'une certaine façon, je suis d'accord avec eux. Quand je n'ai écrit que pour les autres.
Et que j'étais corseté par le formatage imposé aux maisons de disques.
Mais j'étais bien placé pour savoir, moi, l'exploit qui consistait à placer un titre sur un album.
Si je ne pouvais me glorifier d'avoir écrit Les limites de Julien Doré ou le Au soleil de Jenifer,
qui ont, outre leur qualité discutable, eu au moins la respectabilité du succès,
je savais d'où je venais et où je me situais, y compris économiquement,
dans une masse d'auteurs, certes, que l'on ne voit jamais chez Nagui ou chez Michel Drucker.
En somme, il était difficile de venir, avec mes réalités quotidiennes, celles du business,
briser les fantasmes des consommateurs qui ne veulent rien savoir de l'envers du décor.

Je suis assez construit pour ne pas me formaliser.
S'il est confortable pour certains de considérer que j'ai - encore - échoué, grand bien leur fasse.
Je n'avais jamais fait qu'accepter des propositions, qui, de façon tout à fait immorale,
étaient tombées du ciel avec une simplicité à faire s'étouffer de rage les tenants du mérite,
et, sans aller jusqu'à parler de jalousie, je peux au moins dire que j'ai reconnu le mépris.
D'entrée de jeu, il est aisé aussi de partir du principe que je me la pète.
Et que je regarde de haut ceux qui vont faire leurs courses au supermarché le samedi.
" On n'est pas assez bien pour toi... " Voilà une phrase qui a pu me laisser perplexe.
Lorsque je pense que, s'il pouvait y avoir du vrai dans cette sentence,
il y avait un profond malentendu sur les critères d'évaluation.
De toute façon, je ne pouvais rien faire pour calmer des formes vives de frustrations.
Et courbais l'échine, par amitié parfois, aux attaques faciles qui sentaient la rancune.
Découvrant comme il est violent de rentrer chez soi après avoir vu du pays.
Que l'on ait " réussi " ou " échoué ", le Fils Prodigue est toujours un être suspect.
Qui porte le poids de sa trahison. Et de son ambition détestable.
" Il est dans la merde ?... Bien fait pour lui !... ça lui fera les pieds. "
Très bien. Il se trouve que je préfère être dans la merde,
que d'aller faire les courses le samedi après-midi au supermarché.

Voilà ce que j'aurais dû faire. Rester ici. Etre fidèle.
Passer gentiment les étapes. Etendre et renforcer mon réseau local.
Il n'y a pas grand-chose à faire, ici, pour finir par croiser des personnes influentes.
Un vernissage. Une soirée. Un ami d'un ami. Et les choses se font naturellement.
Comme lorsqu'on m'avait convoqué un après-midi, chez un couple de retraités bienveillants
qui semblait croire en ma peinture et en ma poésie, quand je n'avais rien demandé,
où se trouvait un élu - que je ne connaissais pas - prêt à répondre à toutes les requêtes.
" Un local pour votre association ? Très bien, je vais y penser... Un job pour votre nièce ?... "
J'assistais à cette audience privée, presque occulte, avec une impression désagréable.
Très vite, ce fut mon tour : " Et vous ? Qu'est-ce que vous voulez ?...
- Moi ? Je ne veux rien... "
L'expression de mon orgueil sans doute. Mais je ne pouvais faire autrement.
Lorsque, sincèrement, je n'avais besoin de rien. Et n'ai pas eu la présence d'esprit d'inventer.
Mon refus fut perçu comme un affront. Un camouflé. Perçu comme de la suffisance.
Eh bien, oui, si la suffisance n'était pas systématiquement confondue avec la vanité,
je dirais que j'avais tout pour être heureux à l'époque, que j'étais donc suffisant
puisque je n'avais pas besoin de me retrouver redevable d'un service, ni de quoi que ce soit.
Maintenant que j'ai vieilli, je retrouve des gens de ma génération à certaines responsabilités.
Qui ont bien tout fait comme il faut. Et qui me regardent de plus haut que je ne les regarde.
Quand ils s'imaginent que je méprise leur réussite,
ou que je juge leurs choix pour y parvenir.

En effet, je suis parti. Cela voulait-il dire que je vous tournais le dos ?
L'absence et le silence laissent place à beaucoup de fantasmes.
J'avoue volontiers avoir joué de certains d'entre eux.
Lorsque je sais que le texte La terre est rouge, n'aurait jamais eu cet impact
si je ne l'avais pas écrit à Montréal, outre-Atlantique, à des milliers de kilomètres.
Mais dans cette distance s'engouffrent bien des confusions, des méprises,
et les décalages qui s'installent sont plus profonds et durables que le simple décalage horaire.
Le fait est que j'ai un avantage sur mes compatriotes. Je les connais. Et je connais leur vie.
Pour l'avoir eue. Avec eux. Pendant plus de vingt ans. Supermarché du samedi compris.
Quand ils ne connaissent pas la mienne. Même si j'en dis beaucoup par écrit.
Et que, même si certains me lisent, l'évocation ne remplace jamais vraiment le vécu.
Evidemment, je ne peux pas comprendre ce que c'est d'être père. Et encore moins d'être mère.
Et suis prêt à croire que c'est la chose la plus fantastique du monde et de l'existence.

De la leur assurément. Mais je comprends très bien ce que c'est de se lever le matin.
D'aller faire son boulot, plus ou moins alimentaire, pour payer les charges et la maison.
D'aller chercher les petits à l'école. De faire la bouffe. Le plein d'essence.
Et des projets pour les vacances de Pâques.
Mettez-vous dans la tête que ce n'est pas une vie de merde.
C'est juste que ce n'est pas la mienne.

Mes déclarations d'amour tombent à plat, en effet.
Lorsqu'elles ne touchent que les gens qui ne sont pas d'ici,
ou ceux, précisément, qui comme moi sont partis.
Quand il y a un syndrome local qui consiste à ne pas s'aimer vraiment.
Lorsque cet amour propre est un préalable à toute conquête de l'extérieur.
Pourquoi le Roussillon se vendrait-il au reste du pays quand il ne croit pas en lui ?
Ma mission n'est pas de promouvoir Perpignan. Ni les charmes de la vie de province.
Perpignan fait partie de moi. Je l'assume. J'y suis né. J'y suis tombé amoureux.
Et, même si la plupart ne me connaissent pas vraiment, j'y ai encore des amis.
Mais je savais, avant-même de revenir de Paris, que je ne me fondrais pas dans le moule.
Jamais je n'épouserai une jeune femme fraîchement divorcée pour lui faire un gosse.

Jamais je ne m'endetterai pour acheter une maison en banlieue avec son barbecue.
Jamais je ne travaillerai au Conseil Général ou à la Mairie pour payer les frais.
Une sortie au ciné et à la pizzéria, pour changer du supermarché du samedi.
En attendant toute ma vie qu'un seul être se libère ou s'avère disponible.
Je satisfais ici mon goût pervers ou romantique pour les amours impossibles.
Pour les relations stériles. Quand je veux croire, plus que tout,
que l'on peut aimer quelqu'un pour autre chose que de bonnes raisons.
Je n'attends pas qu'on me rassure. Je n'attends pas qu'on me soit fidèle.
Je n'attends pas un salaire de plus pour payer les factures et élever des enfants.
Quand, les bonnes raisons, elles aussi, semblent n'être qu'une valeur subjective.

Il n'y a pas de dépit amoureux.
Il y a juste la constatation que je me fais mal comprendre.
Et je dois, de ce fait, en tirer les conséquences, faire mon autocritique.
Quand je me leurre volontiers aussi sur les motivations de l'affection qu'on me voue.
L'amour, où qu'il se trouve, est toujours un malentendu qui se satisfait de lui-même.
Un équilibre fragile dont il ne faut pas remuer les pierres si on le veut durable.
Quitte à mourir noyé dans le formol d'une première impression.
Quand je sais que même l'amour de ma mère, le plus fort de tous à ce jour,
n'était pas l'amour de moi, mais de ce que ma mère projetait sur son fils.
Et que j'ai joué le jeu en lui renvoyant l'image qu'elle souhaitait conserver.
Etre fière de moi, c'était encore être fière d'elle-même.
Et je sais depuis elle ce qui anime tous les parents aimants.
Avec tout l'amour que je lui porte encore, plus sain et plus pur depuis qu'elle n'est plus,
je ne la juge pas, j'observe le désespoir des hommes à devoir disparaître.
Et ce besoin touchant de se kiffer eux-mêmes à travers leurs enfants.
Aussi vrai que Dieu a fait les hommes à son image, les hommes font leur maison,
leur garde-robe, leur carrière à leur image, avec une haute idée de ce qu'ils doivent être,
quand ils se comparent toujours à ces cons de voisins qui ont si mauvais goût.
Leurs petits sont toujours précoces, et plus beaux que ceux de la cousine.
Et pour être un fils, moi aussi, j'ai été plus beau et plus intelligent que tout le monde.
Puisque j'étais le produit de deux orgueils délirants.

Vous comprendrez pourquoi j'accepte quelques reproches.
Suffisant. Egoïste. Narcissique. Ah voilà... la belle affaire. Qui ne l'est pas ?
La différence peut-être est que je suis de ceux qui l'assument sans rougir.
Quand je ne prétends nulle part être un cas particulier.
Lorsque j'en suis un au même titre que tout le monde.
Je ne me formalise pas. Aux reproches comme aux procès d'intention.
Le cuir est épais. Au point que même transparent, il déforme les choses.
Et je sais que vouloir et savoir sont deux actions différentes.
Ainsi, je sais être seul quand je ne veux pas l'être.
On va me trouver injuste. Si on décide de me lire de travers.
Quand je sais que je n'écris pas cela ni pour me faire valoir, ni pour me faire plaindre.
Quand je n'attends pas d'être lu, mais d'être libéré de ténèbres que je dois expulser.
Je n'aurai pas la fausse modestie, ni l'hypocrisie, d'écrire que c'est un témoignage
qui pourrait être utile, qui pourrait aider les gens, " si mon expérience pouvait... "
blablabla, non... je serai honnête en disant que c'est à moi que je fais du bien.
Une masturbation si vous voulez. Qui m'évitera de me jeter par la fenêtre.
Quand les chants de Noël ont commencé à retentir dans les haut-parleurs du quartier.
Et que je dois accepter les côtés sombres des choix qui sont les miens.
Comme les paradoxes qui me malaxent le coeur comme une balle anti-stress.
Voir les côtés sombres et ma part de responsabilité. A ce qui ne va pas.
Et m'empêche de trouver le sommeil.

Pardon si je laisse l'impression d'égratigner les gens qui font des enfants.
Même si beaucoup ne se privent pas de juger ceux qui n'en font pas.
Je ne peux pas jeter la pierre à ceux sans qui nous ne serions pas là.
Je veux juste revendiquer le droit de vivre autrement.
Et contester la palme de l'égoïsme que l'on décerne un peu vite
à ceux que l'on accuse d'être à la fois immatures et irresponsables.
Rappelant tranquillement que faire des enfants est aussi une forme d'égoïsme.
Et que c'est pour beaucoup un signe extérieur de richesse et de respectabilité.
Pardon si je laisse l'impression de juger ceux qui travaillent dur et font leurs courses,
quand je ne peux pas, si je ne peux pas me plaindre moi-même, les plaindre davantage
pour une vie que l'on choisit toujours, même quand on pense ne pas avoir le choix.
C'est mon cas. Je suis seul responsable du lieu où je me trouve. Ou de ma situation.
Et que je ne peux m'en prendre qu'à moi-même, si je m'obstine à croire en certaines choses.
Lorsqu'une part de ma personne, qui n'est pas Mister Hyde, n'est pas dupe.
Qu'elle sait ce que j'accepte et de qui. Ce que j'attends et de qui.
Et le fait qu'on ne peut compter, au fond, que sur soi-même.
Quand la pire déception n'est pas celle d'être déçu des autres.
Mais de ne pas être à la hauteur de ce que l'on prétend être.
De qui on se prétend être. A soi. Puisqu'il n'y a que nous dans la glace.

J'envoie des bouteilles à la mer. Qui n'atteignent pas leur cible.
Récoltant l'indifférence ou le silence quand je cherche à être caressé.
Et j'enrage de ma faiblesse à chercher le secours ailleurs qu'en moi-même.
A mendier un soutien que je n'obtiens pas et n'obtiendrai jamais.
Puisque je me suis volontairement mis hors de portée de toute implication.
Pourquoi m'étonner de passer après tout le monde quand je ne veux pas passer devant ?
Voilà de ces contradictions chez moi qui viennent m'exaspérer.
Je peux ne pas être compris. Je peux être très bien compris.
Quand il me faut apprendre que je ne suis indispensable à personne.

Pas parce que je l'ai bien cherché, mais parce que je suis un être humain.
Et que ma mère en s'éteignant m'a prouvé que la fin du monde n'avait pas eu lieu.
J'ai continué à vivre et à être heureux alors qu'elle n'était plus là.
Et qu'en réalité, je n'avais pas besoin d'elle.
C'est une leçon que je ne dois pas oublier. Quand je mourrai aussi.
Quand j'ai la preuve, tous les jours, que les gens qui m'aiment me portent tous,
évidemment, des sentiments bien volatiles, qui ne résistent pas aux résistances.
Puisque tout le monde, bien sûr, passe après une seule personne. Nous-mêmes.
Même dans l'idée du sacrifice. Où il n'est toujours question que de se faire valoir.
Et de se penser utiles.

Les encouragements, bien sûr, ne viennent jamais des bonnes personnes.
Quand il faut pourtant toujours prendre les encouragements d'où ils viennent.
De qui est-ce que j'en attends ? De mon père ? De mon pays ? De mon amour ?
Les trois se taisent et me laissent me débattre dans un caprice de sale gosse.
Quel est ce petit con ? Cette petite peste ? Qui veut être aimé de ceux qu'il aime ?
Ou pourquoi s'obstine-t-il à ne chercher l'amour que de ceux qui ne l'aiment que de loin ?
Ce n'est pas le vent qui me gifle. Je me gifle moi-même. L'amour n'existe pas.
Il n'y a que la confiance. Et que ce que l'on croit. Me défends d'être triste.
Quand je ne veux pas voir que c'est moi que je protège en fuyant des possibles.

Je dois me faire confiance. Faire confiance à mon corps. Qui sait ce dont il a besoin.
J'ai choisi d'être loin de tout le monde, puisque c'est l'endroit où je suis en sécurité.
Même si j'en crève à la peau qui s'assèche et au manque de chaleur.
Et qu'on me refuse des signes anodins qui pourraient m'hydrater.
Je ne peux pas attendre de quelqu'un ce qu'il ne peut me donner.
Quand je suis le seul à avoir toutes les cartes pour me faire du bien.
Je raccroche avec un poids sur les épaules. Un peu déchiré.
J'ai envie d'être avec mon père et je n'ai pas envie de l'être.
J'ai envie de rester à Perpignan quand j'ai envie de partir.
Et je masturberai mon corps. Pour que quelqu'un s'en occupe.
Je ferai le massage lymphatique aux caresses qu'on ne me fait pas.
Et ne trouverai qu'en moi les raisons de me lever demain matin à l'aurore.
Puisque celles dont je rêve ne sont que des chimères
dont je veux me convaincre qu'elles n'en sont peut-être pas.

Je n'en veux à personne.
Ne trouve personne ingrat ni malhonnête envers moi.
Je dois juste dompter mes désirs d'absolu qui me font perdre prise.
Et comprendre pourquoi je passe mon temps à fuir.
Lorsque je veux de l'amour quand on me le refuse,
et que je le refuse quand on me le propose.
J'accepte l'égoïsme des autres pour faire accepter le mien en retour.
Respecte la tranquillité des autres pour qu'on respecte la mienne.
L'émotion de retrouver mon pays est passée.

Et désormais, je sens les murs se refermer sur moi.
Comme à cette envie de quitter la table à une réunion de famille.
Nous étions contents de nous revoir. Mais soudain, il faut se sauver.
Un espoir un peu fou me retient à la table. Je n'ai touché à rien.
Je ne suis pas là pour manger ni pour boire. Ne suis pas là pour profiter.
Je regarde passer les plats. Avec autant d'attendrissement que d'écoeurement.
Quand je pleure sur le bonheur impossible d'être bien où l'on est.
On m'aime comme on peut. Et ce n'est pas assez.
Mais j'en ferai le deuil. Quand je l'ai déjà fait.
Nous sommes seuls. Je le suis. Il n'y a pas de raisons.
Quand je n'ai rien à faire même de l'amour de Dieu.
Je dois juste survivre. Expulser mes démons.
Et mettre le réveil pour briser le silence.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

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Malgré le vent

Publié le

Décembre est devant la porte.
Finalement, avec ou sans toi, j'ai tout de même réussi.
Le changement d'heure. Halloween. La Toussaint. La foire de la St-Martin.
Reste plus que Noël et nous serons tranquilles pour un bon bout de temps.
La patinoire est en place au pied du Castillet. Les feuilles de gui à la con.
Les chalets en rondins et les sapins qui n'ont rien à faire dans la plaine du Roussillon.
Bien. C'est l'affaire d'un mois. Quand le froid et le vent se sont levés ensemble.
J'ai presque fini le programme de remise à niveau. Que j'ai accepté avec philosophie.
J'aurais pris cela pour une humiliation. Mais Mister Hyde n'est plus là pour me défendre.
Je suis en pilote automatique. J'avance. Le cap est dans le pare-brise que je n'ai pas.
Quand le vent vient me mordre le visage et m'arracher les cheveux.
Rappelez-moi pourquoi j'affronte les éléments de si bonne heure sur l'avenue Panchot ?

Ah oui... pour mon avenir. Pour relever les défis que je me suis lancés.
Je me pose la question. Pour qui est-ce que je fais cela ?...
" Eh bien, pour personne. Tu le fais pour toi... "
Pour personne en effet.

Il y a une porte à l'arrière. C'est celle que je préfère.
Une sorte de sas à l'angle du bâtiment. Que je traverse.
Après la porte vitrée, il y a un couloir, pile en face, que je ne prends pas.
Le lieu ressemble à une clinique. Je tourne à droite. Traverse un espace détente.
Une cuisine américaine. Un distributeur de café. Un autre de friandises.
Je rase les murs. Ne m'attarde pas. Il n'y a personne à saluer. Je trace.
Il y a un bout de couloir sur lequel je ne peux pas faire l'impasse.
Je l'emprunte jusqu'au hall principal, récupère ma feuille d'émargement,
et m'engouffre dans une salle informatique où j'ai mes habitudes.
J'allume l'ordinateur. La chaise à roulettes. Je m'installe.

Je vais revoir ces foutus verbes pronominaux.
Je le fais pour moi. En effet. " Les générations se sont succédé. " Pas d'accord.
Et ma feuille de papier sent l'encre du stylo bille. L'encre sur le papier.
Il y aura du soleil très bientôt. Avec ou sans toi. Il faudra bien.
Je ne dois pas me laisser distraire. Et j'ai plus de trois heures à tenir.

Il y a une porte à l'arrière. C'est celle que je préfère.
Une sorte de sas à l'angle du bâtiment. Que je traverse.
Après la porte vitrée, il y a une rue. Que je ne prends pas.
Je tourne à gauche. Pour éviter l'avenue. Le plus longtemps possible.
J'accepte de n'y retourner qu'au niveau de la voie ferrée.
Le pont qui porte ses rails à bout de bras, au passage du Talgo.
Le vent ne me pousse toujours pas. Change de sens sans arrêt.
A décidé de me gifler quelle que soit la direction que je prenne.
Je ne serai à l'abri que chez moi. L'affaire de vingt minutes.
Je dois lutter pour avancer. Mais voilà... La place de la cathédrale. Enfin.

Et ses décorations de Noël à gerber. Que je fuis autant que les bourrasques.
Je referme la porte de l'immeuble derrière moi. Personne ne m'attend. Là-haut.
Je prends le temps de respirer. Le vent est resté derrière la porte. Je l'entends.
Ici, je suis à l'abri. Mais à l'abri de quoi ? Quand je suis toujours là avec moi.

Et que la tempête ne faiblit pas. Je regarde l'escalier. Que je dois gravir.
Encore quelques marches. Et je serai chez moi. Dans mon appartement.
Je me demande si je ne préférerais pas ressortir.

Si je veux pouvoir partager quelque chose avec quelqu'un,
il faut que je me mette en situation de pouvoir le faire vraiment.
Revenir dans le monde. Tel qu'il est. Qu'il me plaise ou non.
Et je n'ai toujours pas décidé.
Le Talgo sur le pont. C'était cela. La claque. La sensation de froid.
Je passais sur le pont, autrefois. Bien au chaud. Dans un wagon.
A destination de Barcelone.
Et je passe dessous. Tous les jours. A pied. Contre le vent.
Je passais sur le pont, et quelqu'un m'attendait. Quelqu'un qui m'aimait.
Qui n'attendait qu'une chose. Que nous nous installions ensemble.

Il me semble que c'était agréable. D'avoir des projets. Avec quelqu'un.
Que c'était agréable de faire les choses pour moi mais pas seulement.
De faire aussi les choses pour quelqu'un. Avec quelqu'un.
Qui ne m'attend pas à l'étage de cet appartement.
J'ai décidé de ressortir.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

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La flotte

Publié le

Flottement. Oui, ça flotte. Comme il pleut bien sûr.
Comme une feuille morte, aussi, dans le ruisseau du caniveau.
Je ris à l'idée d'avoir pu me tromper. Parce qu'au fond, ça n'a aucune importance.
Flottement. Comme le matelas pneumatique. Et le ballon dans la piscine.
Comme l'oiseau fixant sa proie lorsqu'il fait du surplace.
J'ai le cœur en apesanteur. Bien accroché. Entre deux eaux.
Ce n'est pas de moi que je doute. Ni de mon corps. Ni de ma route.
Qui brille dans la nuit, à l'averse frémissante sur un tapis de goudron noir.
Flottement. Oui, ça flotte. C'est de saison bien sûr.
Comme un bouchon à la surface. Ou un regard qui ne sait pas.
Qui ne sait plus. Où il en est.
Au fond, ça n'a aucune importance.

Tant que ça flotte, ça ne coule pas.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

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Mon amour, ma soeur, mon ami

Publié le

Dans un mois, c'est Noël.
Dans un mois, je serai fixé sur mon sort.
Quand j'ai mis le doigt dans un engrenage, de toute façon.
Celui où les jours commenceront enfin à rallonger. A nouveau.
Où nous basculerons sur un semestre qui devra me ramener à Paris.
Celui du printemps et de toutes ses promesses. Auxquelles je travaille.
Je n'ai pas le temps de me laisser envahir par la morosité des fêtes et des sapins.
Quand le plus dur est passé. Que le calendrier s'emballe. Qu'il y a des perspectives.
Et que je ne dois pas m'émouvoir à l'idée qu'il y a peu de chances que l'on s'y retrouve.
Déjà, un premier séjour à Paris est posé. Dans trois semaines. Qui vont filer comme l'éclair.
Une étape qui n'est pas une première pierre. Mais la troisième sans doute.
La première est la rencontre inattendue qui m'a ouvert les yeux au début de l'été.
La seconde est l'inscription à un concours comme au centre de formation que je fréquente.
Avec une assiduité que je ne me connaissais pas. Lorsque j'apprends depuis peu la constance.
Dans mon refus de boire de l'alcool d'abord. Depuis février 2010.
Dans mon refus de t'abandonner et d'aller voir ailleurs. Depuis l'été 2010.
Dans mon obstination à poster ici un texte tous les jours. Depuis novembre 2011.
Et que je me rends compte, piteusement, que je n'ai jamais autant écrit de toute ma vie.
Il était temps ! J'imagine. Pour quelqu'un qui prétendait être auteur depuis toujours.
Laurent en effet, que j'embrasse et vénère, a su me rappeler quelle était ma valeur.
Lorsque ce sont toujours les personnes les plus éloignées et les moins impliquées,
du moins affectivement, qui vous encouragent toujours le plus efficacement.
Je pouvais croire en sa sincérité et sa bonne foi, lorsqu'il n'avait aucune raison de me tromper.
Et, de la même façon que, l'indéfectible Gena, m'a donné l'impulsion, et la discipline,
d'écrire quotidiennement, Laurent m'a donné celles d'ouvrir le nouveau chapitre d'une vie.
L'été fut celui d'une révolution silencieuse. A la lumière de laquelle, mes ambitions passées
devinrent aussi ridicules que dérisoires, dans la volonté de briller pour et par soi-même.
Avec la confusion d'avoir été aussi vaniteux si longtemps, je m'ouvre à la révélation.
Qui, de surcroît, me rapproche de ma culture familiale, me ramène à mon père, à mon frère,
pour les rejoindre dans la conviction du service et l'idée politique de l'intérêt général.
Laurent ne m'avait pas simplement rappelé ma valeur. Il m'avait rappelé mes valeurs.
Encore des retrouvailles, comme au coup de foudre amoureux deux ans plus tôt,
où décidément, l'alcool, refluant pour de bon, me laissait voir mon vrai visage dans la glace.
J'avais peur de ce que j'allais voir. Quand la buée du whisky a fini par se rétracter tout à fait.
Mais il a fallu, à la rencontre des remparts, sous la lune, découvrir que j'étais encore aimable,
à celle d'internet et du blog, comprendre que j'étais encore lisible, et à la suivante,
que j'avais mieux à faire que de me laisser envahir par le confort de ma précarité.

Dans un mois, c'est Noël. Les dés seront jetés.
Quand en fait, ils roulent depuis le mois de juin.
Et que je saurai, après la fin du monde, le score que j'aurai fait.
Des trois personnes que je remercie ici, je veux n'en perdre aucune.
Quand elles sont ensemble la Sainte-Trinité à qui je dois ma rédemption.
Mon amour. Ma sœur. Mon ami.
Qui me révèlent, chacun à sa façon, l'homme que je suis.
Etre aimé. Etre lu. Etre utile. Que pourrais-je souhaiter de mieux ?...
L'être humain, le parfait, que j'ai une vie à construire. Pour tous les remercier.
Chacun d'eux m'a donné sa confiance. Il est temps d'en être digne.
Je peux être aimable, mon amour, et si ce n'est pas avec toi,
je sais désormais qu'il peut y avoir une vie de couple envisageable.

Qu'il est possible d'être heureux en amour. D'être fidèle et d'y trouver du plaisir.
Quand j'ai le goût du sang, à présent, que je suis prêt à aller plus loin sur cette voie,
quand l'âge comme la sobriété m'y invitent ensemble, avec ce goût nouveau qui vient
pour l'exclusivité, pour l'engagement et la responsabilité.
J'ai été une peste, une pute, un petit con bien longtemps, l'affaire de vingt ans,
et j'ai cherché ma baffe que j'ai trouvée à Paris, finalement, lors du dernier été.
Vingt ans furent plus qu'assez. Pour faire le tour de la nuit, de la fête et du sexe à gogo.
Avec toi, mon amour, est née l'idée de la construction.
Je peux être lu, ma sœur, et si ce n'est pas avec toi,
je sais désormais que je peux être publié, diffusé, et trouver un public,
entretenir un lien et un rythme, honorer un rendez-vous, m'appliquer à écrire,
comme on s'applique à s'épanouir dans un rituel devenu nécessaire.
J'ai été sûr de moi, suffisant, gâté par des rencontres qui furent extraordinaires.
Et m'endormais trop souvent sur les facilités, ici encore, à séduire et tromper.
Certes, j'ai eu quelques trophées. Mais la chance a ses limites. Et mon talent aussi.
Il manquait le travail. Et il manquait une œuvre.
Avec toi, ma sœur, est née l'idée de la construction.
Je peux être un agent, mon ami, et si ce n'est pas avec toi,
je sais désormais que je peux agir sur le monde, que je peux le servir.
Que mes mains peuvent faire du bien autrement qu'à la masturbation.
Que mon cerveau peut penser des solutions au-delà des questions dont je me contentais.
Que je peux participer à ce qui semble utile, contribuer au réel du progrès.
Revenir dans la ville et parmi mes semblables. Me retrousser les manches.
Quand il est trop facile d'être en marge et juger, critiquer, sans n'avoir jamais fait.
Tu m'as donné l'épée qui brille de tout l'éclat d'un mélange précieux d'humilité et de fierté.
Je ne veux pas révolutionner mais participer. Aux hommes et à leur société.
Avec toi, mon ami, est née l'idée de construction.

Dans un mois, c'est Noël. Nous serons en famille.
Je veux là, à sa table, pouvoir regarder mon père dans les yeux.
Quand il a l'âge d'avoir le droit de partir enfin, le cœur en paix.
Avec ce plaisir du travail bien fait, que je découvre à peine, et dont je ne veux le priver.
Le plus tard possible. Quand il est mon dernier parent. Des deux qui m'ont conçu.
Et que je n'ai pas eu le temps de rassurer ma mère. Que c'est une blessure.
Ivre de mon piano. De mes dons. De mes mots. De mon corps. De mon sexe.
Je sortais de l'enfance avec trop d'aptitudes pour contrer ma paresse.
Des dispositions gâchées. Des talents anéantis pour n'avoir pas été utilisés.
Puisqu'une force n'a pas de valeur en elle-même.
Qu'elle n'en trouve une que lorsqu'on décide de la mettre à profit.
Une capacité n'est jamais qu'une promesse. Qu'il reste à tenir.
Et je suis fatigué. Fatigué de décevoir les gens que j'aime.
Plus encore de me décevoir tout seul.
Je ne sais qui récoltera les fruits de ce que vous avez semé.
Mais à vous trois, je le dis, il pousse quelque chose, dans la terre encore fertile
de votre amant, de votre frère, de votre ami, qui veut vous dire merci.
Avec cette émotion à comprendre que vous me laisserez grandir.
Que vous accepterez de me laisser partir, aller sur mon chemin.
Sans peur de me perdre jamais. Quand vous êtes mes mains.
Ces mains qui aimeront. Qui écriront. Qui bâtiront. Feront de moi un homme.
Celui que vous avez cru rencontrer. Celui que vous avez cru reconnaître.
Qui a du pain sur la planche pour être à sa hauteur.
J'ai vingt ans devant moi. Quand j'en aurai quarante. Dans pas même six mois.
Et que je pense déjà, à ce droit de mourir, le cœur en paix, qui n'est jamais gagné
qu'en faisant ses devoirs et qui ne se savoure qu'avec la sensation de l'avoir mérité.
A ce moment de grâce j'aurai juste le temps de voir vos trois visages.
D'avoir vos trois prénoms dans l'air du dernier souffle parmi ceux qui ont compté.

Sans peur de lâcher prise. Ni celle d'être oublié.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

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Les pieds sous la table

Publié le

" J'ai toujours aimé le porc. La charcuterie bien sûr.
Que j'ai toujours mangée par gourmandise. Dès l'enfance.
Saucisson. Saucisse sèche. Chorizo... Je préférais ça aux bonbons !
On pouvait me priver de dessert, ce n'était pas une punition pour moi.
J'ai toujours préféré le salé au sucré... "
Une jeune femme m'observait bizarrement. Cherchait à capter mon regard.
Vraiment jolie. Et je faillis perdre le fil de mon exposé.
 " Je dois dire que le jambon blanc, c'était un rituel. Une tranche chaque soir.
Dont je mangeais le gras. Je me damnerais pour du jambon d'York.
Encore aujourd'hui ! Et pour le rôti de porc !... "
Je m'interromps. Elle me regarde toujours. Je ne comprends pas à quoi elle joue.
J'hésite à aller plus loin, lorsqu'il me semble qu'à ce stade, je n'ai plus rien à cacher.

" Depuis toujours, depuis que je suis môme, j'ai un plaisir très particulier
à manger ces viandes froides, ces viandes blanches... un plaisir intense.
Le simple fait d'y penser me met l'eau à la bouche. "
Je surprends l'expression de mon interlocuteur et le détrompe aussitôt.
" Rien de sexuel, attendez, comprenez-moi bien... ça remonte à l'enfance !...
C'était quelque chose, disons, au pire, de sensuel, puisque j'aimais autant le goût
que la texture, ce que ça faisait sur ma langue, sous mes dents, dans ma bouche... "
Je n'ose regarder en direction de la jeune femme quand je sens qu'elle me fixe toujours.
" J'aimais bien le jambon de montagne. Et le gras, là encore, dont personne ne voulait.
Tout le monde l'isolait au coin de son assiette, et j'étais furieux de voir que certains
le jetaient à la poubelle ou le donnaient au chien !... quand je m'en serais régalé !
J'adore le côté spongieux. Ce léger liquide goûteux qui en sort sous une pression.
Les côtelettes d'agneau ! Seigneur que j'aime ça. Ou dans le magret de canard !
Mais voilà, oui... pour répondre à votre question. J'ai toujours aimé le porc... "

Le gars faisait les cent pas devant moi et semblait réfléchir.
J'en profitai pour tenter de deviner à la fin ce que me voulait cette fille.
Je plante fermement mon regard dans le sien. Qu'elle soutient. Assez longtemps.
Et le jeu dure au point de ressembler à une sorte de bras de fer.
Qui commence à la faire sourire avec un air que je reconnais.
Bon sang. Cette nana cherche à me séduire. Je rougis soudain.
Je défais le nœud de ma cravate pour pouvoir respirer. Un coup de chaud.
Lorsque ma réaction ne peut lui échapper, qu'elle l'encourage,
quand je comprends qu'elle comprend que j'ai compris son jeu,
quand elle comprend que son jeu m'embarrasse tout en y étant sensible.
Elle me le signifie en relevant un sourcil qui veut dire : " ça y est ? tu as pigé ?... "
Diable. Comment une jeune femme aussi belle peut être aussi tordue ?
Ecoutait-elle au juste ce que j'étais en train d'expliquer ?
Comment peut-on chercher à draguer un mec qui parle de charcuterie ?
Qu'y a-t-il de si érotique à avouer son penchant pour la viande de porc ?
Je voyais sa poitrine gonflée prête à faire sauter le troisième bouton de son col.
Dans sa chemise blanche déjà ouverte sur les deux premiers formant un décolleté.

Très appétissant. Un joli grain de peau. Légèrement bronzé. Une chair vibrante.
Quand sa bouche humide venait me donner une idée de ce qu'elle pourrait me faire.

Mais très vite, une idée s'invita pour me faire débander. Une sale impression.
Putain. Merde ! J'étais en train de parler de jambon, de saucisson et de gras.
Fallait être une malade, aussi crade que vicieuse, du genre fétichiste des pieds,
ou ce genre de trucs limites, pour exprimer un désir sexuel dans un tel contexte.

Et cela réussit à la désérotiser aussitôt. Réussit même à me dégoûter.
" Vous êtes encore avec moi ?... Dois-je reposer ma question ?... "

Maître Delonca était venu se poster devant moi.
" Oui, non, je suis avec vous. Et j'ai bien entendu votre question... "
Il tourna sa tête vers le jury un instant pour voir ce qui avait pu me troubler.
" Alors répondez s'il vous plaît... vous nous avez bien dit, n'est-ce pas,
que vous vous rongiez les ongles et vous mangiez les peaux autour ?
- Jusqu'à ce que je me mette à fumer en effet.
- Ce que font beaucoup d'adolescents, et même d'adultes d'ailleurs.
Ma question était, avez-vous jamais fait le lien entre la viande de porc,
et la viande de vos propres pouces, à un moment ou un autre ? "
Je regardais l'avocat dans les yeux. Il était plutôt bel homme.
Me demandant s'il avait repéré la jurée nymphomane qui m'avait désarçonné.
" Je vais reposer ma question différemment.
Est-il vrai que la chair du porc et la chair humaine ont le même goût ?... "
Mon avocat s'est levé comme un ressort : " Objection votre honneur ! "
Il y eut un murmure dans la salle. Quand j'étais en train de basculer ailleurs.
Je devinais, à travers la toile du pantalon de Maître Delonca, le volume de ses cuisses,
celui de ses fesses, et n'avais pas beaucoup d'efforts à faire pour l'imaginer nu.
Du regard, j'avais déjà ouvert sa braguette, baissé son pantalon, puis son slip,
pour ausculter son anatomie intime et ce qu'il y avait à bouffer.
Il y eut des coups de marteau qui me tirèrent de mon délire. " Objection rejetée ! "
J'ai regardé le jeune magistrat dans les yeux et je lui ai souri.
" Maintenant que vous le dites, oui, ça me paraît évident.
La peau de mes doigts et le rôti de porc, en effet, avaient le même goût.
C'est peut-être un peu comme les doudous. Une histoire d'odeurs qui rassurent.
Je n'y avais jamais pensé. C'est peut-être ce qui explique mon goût pour le porc.
Mon goût pour le cochon " précisai-je en le dévorant des yeux.

J'avais lu quelques articles que Maxime avait tenté de me cacher.
Qu'un détenu m'avait fait passer avec une forme de considération pour ma personne.
Où il était dit qu'il faudrait faire revenir la guillotine. Juste pour moi.
Mon avocat ne voulait pas que l'hystérie de la presse parasite notre stratégie.
J'étais en détention provisoire. Mais j'avais un traitement de faveur.
De la part du personnel pénitentiaire comme de l'ensemble des prisonniers.
Qui me fit comprendre que j'étais déjà une star avant d'avoir vu les journaux.
Mehdi, le gentil maton qui m'accompagnait le temps de la promenade,
ne me posait jamais de questions, témoin de l'émoi que causait ma présence.
" Hey, c'est toi le cannibale ?... Tu me boufferais la bite ? pour de vrai ?... "
Je précédais Mehdi sur la coursive, terrifié d'abord par l'absence d'ironie
dans ce qui ressemblait à une prière, répondant courtoisement à mon admirateur :
" Désolé l'ami. Je ne mange pas de ce pain-là. "
Songeant en regagnant ma cellule que, précisément, je n'en avais jamais mangé.
Evidemment, on me comparait déjà à Armin Meiwes, cet informaticien allemand
qui avait tranché, cuisiné et mangé le pénis de sa victime consentante.
Et je m'étonnais encore, comme au regard provocant de la jeune femme du jury,
de la fascination morbide que pouvaient alimenter des faits divers aussi gores.
Je recevais du courrier tout aussi délirant, avec des photos, de personnes exaltées,
y compris de l'étranger, qui voulaient s'offrir au vampire, en sacrifice,
avec le plaisir abominable d'une ultime dépravation purement sexuelle.
J'étais partagé entre l'envie de rire, de pleurer et de vomir.
Découvrant qu'on me désirait autant que l'on pouvait me craindre.

Evidemment. Maxime était mal barré avec moi.
Quand on avait trouvé des cuisses d'hommes et de femmes dans mon congélo.
Personne ne pouvait prouver que j'avais mangé ces gens. Une vingtaine. Je ne sais plus.
L'accusation cherchait d'abord à démontrer que j'avais assassiné ces personnes.
D'un point de vue juridique, l'aspect culinaire était plutôt anecdotique. En fin de compte.
Ce n'était une circonstance aggravante que d'un point de vue moral et psychologique.
Lorsque je risquais la perpétuité. Cannibalisme avéré ou pas.
D'ailleurs, il y avait aussi du bœuf et de la volaille. Du blanc de poulet. Quoi d'autre ?...
J'avais un grand congélateur, format bahut, au sous-sol, qui était plein à craquer.
Mais où, à ma décharge, je tiens à le préciser, on ne trouva aucun bébé.
" On ne congèle pas ce qu'on n'a pas l'intention de manger. "
Cela ne fit pas rire Maxime qui était père de trois enfants.
" Il faut m'aider un peu. Je veux bien croire que vous avez mangé les cervelles.
Je ne suis plus à ça près. Mais les crânes ? Qu'en avez-vous fait ? Vous les avez enterrés ? "
J'avais lu cette histoire de Papous de Nouvelle-Guinée qui bouffaient le cerveau des défunts,
en signe de respect et d'hommage, ce qui était une façon de garder les morts avec eux.
Ce n'était pas plus dégueulasse au fond que garder les cendres de son épouse à la maison.
Cela donnait un supplément d'âme. Une application de la réincarnation comme une autre.
" J'en ai fait des photophores pour Halloween... " Il leva les yeux au ciel.
Décidément, Max n'était pas d'humeur à plaisanter.
 
 
Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

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L'heure de la sieste

Publié le

Cette fois, c'est elle qui veut me lire l'histoire.
Elle s'empare du livre, calée dans son lit à barreaux, dans l'obscurité de la chambre,
et ânonne des sons volubiles et enjoués qui, incontestablement, racontent quelque chose.
Il y a des nuances. Dans le rythme comme dans la gravité. Il y a des inflexions.
Lorsqu'il y a du suspense. Des problèmes à résoudre. Des passages inquiétants.
Et puis soudain, finalement tout va bien. C'est même plutôt rigolo. Semble-t-il.
Doit-on comprendre l'allemand pour apprécier un opéra ?... La réponse est non.
Doit-on comprendre le portugais pour apprécier la bossa-nova ? Toujours non.
Il suffit d'écouter. Et on comprend tout.
J'écoute la musique de Charlotte. Puisque le langage n'est jamais que cela.
Une musique qui communique plus encore que de vulgaires émotions.
Comme disait l'autre : " du bruit qui pense ". Puisqu'il réfléchit. Qu'il raisonne.
Et il faut un minimum de matière grise pour élaborer ces codes merveilleux,
arbitraires, qui associent des idées à des dessins comme à du son.
L'écriture. Pour la voix comme pour l'instrument. Sur le cahier. La partition.
Raconter quelque chose. Et Charlotte déjà, est sensible à la fiction.
Quand elle sait depuis longtemps différencier ce qui est vrai de ce qui est inventé.
Et qu'elle a le temps de comprendre, en vieillissant, que ce n'est pas si simple.

Je caresse son front chaud. Repoussant ses boucles, loin, en arrière.
Ces fils de soie qui m'apaisent aussi vrai que ma caresse l'aide à s'endormir.
A genoux au pied du lit. Sa maman m'a passé le relais, à la demande de la demoiselle.
Nous ne nous étions pas vus depuis longtemps. Et nous étions contents.
La fête de ma visite avait tourné au désordre. Qui n'est pas l'idéal à l'heure d'une sieste.
Elle que j'ai gardée si souvent. Je la regarde ici et remercie ses parents de leur confiance.
Je vois ses paupières battre lourdement contre le sommeil qui vient l'envahir.
Continue de lui caresser le front. Avec un mélange de bonheur et de tristesse.
Le ressenti est pourtant monolithique. Et je trouve à son rythme une forme de paix.
Comme quand elle était plus petite et qu'elle s'endormait dans mes bras.
Que je sentais son corps peser de plus en plus sur mon poitrail et mon épaule.
Je lui communiquais une sérénité qu'elle me retournait.

Si bien que je ne savais plus au fond qui de nous deux rassurait l'autre.
Je n'aime pas ma vie Charlotte... J'aime la vie. Mais je n'aime pas ma vie.
Et je sais que tu comprends ça. Mieux que bien des grandes personnes.
Je te regarde t'endormir et t'échapper quand je suis derrière les barreaux.

Au milieu des jouets et du pastel des peluches, je suis à genoux.
Courbé sur l'enfant dont la respiration s'approfondit en l'emportant ailleurs.
Je n'ose pas retirer ma main. Qu'elle retenait dans les siennes.
Je l'observe en me disant que c'est un peu tôt. Quand elle pourrait encore se réveiller.
Quand je n'ai pas envie que ça s'arrête maintenant. Perdu dans mes propres pensées.
Je n'ai pas d'enfants Charlotte. Ce qui n'est pas le cas de tout le monde.
C'est à la fois une chance et une plaie ouverte. Ma liberté et ma prison.
Quand c'est aussi un déséquilibre fatal dans une relation amoureuse.
Tu vois Charlotte, comme les autres enfants que je garde, tu m'aimes pour cela.
Parce que je suis adulte et que je ne suis pas parent, parce que, bien que grand,
je suis toujours l'enfant de mon père pour n'être le père de personne.
J'ai cette disponibilité qui me permet de m'occuper des petits de mes amis,

et l'insouciance, presque intacte, de celui qui ne vit que pour lui-même.
Tu m'aimes parce que je ne suis pas responsable. Que je suis libre comme l'air.
Et que je suis prêt à t'aimer sans te faire passer après mes propres enfants.
Que je ne te compare pas aux autres pour me valoriser à travers toi.
Et que tu sens, dans ma folie douce, comme dans ma gaieté, une fêlure qui t'intrigue,
une ombre dans le sourire qui ne te menace en rien.

Je la regarde en me demandant tout à coup. Peux-tu l'avoir compris ? Toi ?...
Petit bout de deux ans et six mois. Quand personne ne peut s'en inquiéter vraiment.
Tu devines le poids d'une solitude. Ou celle de l'orphelin.
Qui se demande avec moi. Pourra-t-on m'aimer aussi fort que ma mère m'a aimé ?...
J'ai des fourmis dans les avant-bras. Je me vide de mon sang. Et je dois m'accrocher.
La personne que j'aime ne pourra jamais m'aimer de cette façon.
Lorsqu'elle a compris avant moi qu'il n'y a qu'en aimant ses enfants,
qu'elle pourra retrouver une telle intensité d'attachement et de dévouement.
Inconditionnelle. Puisqu'il est vain de chercher ailleurs l'amour qu'on a déjà reçu.
Et qu'il suffit de le porter à d'autres, de passer le relais, pour pouvoir s'en défaire.
Je n'attends pas d'être consolé. On ne console pas ceux qui se blessent eux-mêmes.
Quand personne sur cette terre ne pourrait se vanter de m'avoir fait du mal.

Charlotte sait que je n'ai pas de haine. Que c'est un sentiment dont je ne suis pas capable.
Quand je sais que mon seul ennemi lui retire sa main avec délicatesse, doucement,
et l'écrira ensuite sur ce blog plus pour se distancier que pour se faire plaindre.
Je mordrai le premier à qui je fais pitié. Ou lui rirai au nez. Ce qui revient au même.
Quand je suis assez grand pour me juger tout seul.
Et que je n'ai de comptes à rendre à personne.

Je souris à l'enfant avec cette idée en tête.
Il faut bien que la solitude ait quelques avantages.
La liberté a un prix. Quand elle n'en a pas.
Je n'ai aucun collier. Je n'ai aucune laisse. Je n'ai aucune niche.
Et je me relève dans la chambre, au milieu des jouets, pauvre mais triomphant.
Je ne suis pas attaché. Nulle part. A quiconque. Pas même à mes enfants.
C'est parce que je n'ai rien que j'ai le monde entier. L'infini des possibles.
Quand personne ne me tient. Que rien ne m'appartient. Je peux prendre le large.
Prenant soin de ne pas faire craquer le parquet sous mes pas. Ne pas la réveiller.
Comme lorsque je me sauvais dans la nuit de mes chambres coupables.
J'ai gardé cette leçon de mon adolescence. Personne n'a de droits sur moi.
Je suis seul maître à bord du vaisseau qui s'éloigne. Jusqu'à la poignée de porte.

Je n'aime pas ma vie. Même si elle est très belle. Selon ce que j'en fais.
Et je ne m'en fais pas. J'ai des marges de manoeuvre. Des cartouches dans les doigts
La lumière au-dehors va éteindre les ombres qui s'étaient imposées jusqu'au lit à barreaux.
Je devrai faire vite. Pour me tirer de là. M'extirper sans réduire à néant ce que nous avons fait.
Charlotte ne bouge pas. Je dois ouvrir la porte. Je fais un pas dehors. La referme derrière moi.
Je retiens ma respiration... J'étudie le silence. Qui est de courte durée.
Charlotte ne dort pas. Elle pleure et nous appelle. Laetitia me sourit.
Tout à recommencer.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

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A droite ? Quelle droite ?

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Il y a plusieurs droites.
Dont Nicolas Sarkozy avait réussi à faire la synthèse en 2007.
Mais Jean-François Copé, héritier dans le verbe et la posture,
du parler vrai, sans tabous ni langue de bois, de la droite dite décomplexée,
a oublié d'être un soutien d'Edouard Balladur comme le fut son modèle,
et de porter ainsi, dans son parcours, quelque chose approchant du centre.
Ici, c'est François Fillon, plus séguiniste que chiraquien, qui fait figure de modéré.
On comprend mieux Borloo prenant le large avec sa nouvelle formation.
Lorsque l'irréprochable républicain que fut Philippe Séguin, militant contre Maastricht
et le fédéralisme, attaché à la souveraineté nationale, était une incarnation du gaullisme
qui, on le sait, n'a rien à voir avec la droite orléaniste de Valéry Giscard d'Estaing.
L'UMP a perdu une partie du centre avec Bayrou en 2007, une autre avec Borloo.
Et nous verrons, à la lumière de l'implosion attendue qui s'opère dans l'opposition,
ce que feront les derniers amis d'Hervé Morin, au moment où l'ancien maire de Valenciennes,
sentant le désastre arriver, a déjà pris le parti de reconstruire l'UDF de son côté.
Il y a plusieurs droites républicaines. Je ne parlerai pas de celle du Front National.
Pas par mépris ou ostracisme primaire, mais parce que l'extrême droite n'est pas la droite.
Et que, aussi vrai que les islamistes fanatiques ressemblent aux nazis des Années 30,
les extrêmes, de droite comme de gauche, se rejoignent sur le fond comme sur la forme,
pour être plus révolutionnaires que réformistes essentiellement.
Dans les rangs de la représentation républicaine, il y a au moins trois droites.
Et il importe, pour créer une majorité, d'en rassembler au moins trois.
Comme l'a fait Chirac en assouplissant son propos avec son constat de fracture sociale.
Alors que Balladur était trop libéral, européen et mondialiste pour l'électorat populaire.
Ce fut, il faut bien le reconnaître, un tour de force que celui de Nicolas Sarkozy.
Rassembler aussi largement. Et surtout - même exploit qu'au Parti Socialiste à vrai dire -
représenter aussi bien ceux qui ont dit oui et ceux qui ont dit non au référendum de 2005.
Entre autres fractures, celle-ci demande, pour être colmatée, les arrangements idéologiques
les plus acrobatiques qui soient, à droite comme à gauche.
L'exercice fut réussi au PS, et cela lui a valu sa victoire, avec François Hollande.
Et Sarkozy l'avait parfaitement réalisé, en équilibre entre mondialisme et nationalisme.
Puisqu'ici réside la contradiction intrinsèque à la fonction du Président de la République,
à cette période de l'Histoire où le pouvoir lui est confisqué par Bruxelles et Wall Street.
Il fallait à la fois sauver l'Europe et parler de l'identité nationale.
Une main au centre et une main à droite. Pour contenir une majorité présidentielle.
Le cadre s'appelait l'UMP. Qui, on le voit aujourd'hui, était le parti de Nicolas Sarkozy.
Et l'on voit combien, ni Jean-François Copé, ni François Fillon, n'ont fait cette synthèse,
toujours la même, entre souverainistes et européens convaincus,
entre les fédéralistes et les nostalgiques de la France gaullienne.
Fillon aurait été le mieux placé, idéologiquement, pour assurer cet équilibre.
Mais, comme Balladur, sans doute est-il victime de sa propre image et de sa façon d'être.
Pas assez virile ou grossière pour séduire les franges les plus inquiètes.
Intéressant de voir que le recours invoqué dans la panique générale s'appelle Alain Juppé.
Figure historique du gaullisme chiraquien, tête d'affiche du RPR, antérieur à l'épisode UMP,
l'homme incarne précisément toutes les droites, dans son propos comme dans son allure.
Capable de séduire et de rassurer aussi bien les Français regrettant leurs frontières,
leur monnaie, et leur indépendance politique, que ceux qui ont soif d'Europe et de libéralisme.
Copé se trompe en se voulant clivant. Lorsque Sarkozy l'était moins qu'il n'en avait l'air.
Il ne sera jamais Président de la République s'il oublie le centre et les modérés.
Et Nicolas Sarkozy a déjà perdu en 2012, précisément pour avoir commis cette erreur.
Courir après le Front National est un mauvais calcul.
Lorsque la droite réformiste doit donner l'ordre du jour, les directions, les solutions,
comme le faisait Sarko dès son passage au Ministère de l'Intérieur, prenant le FN de vitesse,
et convaincre des militants plutôt que de leur passer la brosse à reluire.
L'erreur de Jean-François Copé n'est pas une erreur de modèle mais de dates.
Lorsqu'il aurait dû s'inspirer du Sarkozy de 2007 plutôt que de celui de 2012.
S'il veut parvenir à l'Elysée, il doit comprendre qu'un homme d'Etat ne doit pas 
dire aux électeurs ce qu'ils veulent entendre, mais expliquer et convaincre.
Et s'il veut les électeurs du Front National, il devra leur dire pourquoi ils se trompent,
et certainement pas qu'ils ont raison. Car enfin, s'ils se trouvaient vraiment d'accord,
les sympathisants du FN auraient beau jeu de l'inviter à les rejoindre.
Lorsque ces derniers ont déjà leur parti et leur candidate.
L'UMP est une nébuleuse regroupant, comme le PS, des familles différentes.
Un parti de gouvernement en quête de majorités parlementaires pour pouvoir gouverner. 
Et l'on voit, de Bayrou à Fillon, qu'il y a avec ces courants d'autres combinaisons possibles
que celle qui veut peser à la droite de la droite, qui ne peut faire consensus,
lorsqu'il s'agit à terme de gouverner aussi sur ce que l'on appelle le peuple de gauche.
Copé doit se rappeler qu'avant une majorité parlementaire, il devra, s'il veut l'Elysée,
rassembler une majorité de voix des citoyens français, au-delà des clivages partisans,
dans le cadre du suffrage universel direct.
Le débat interne à ce parti consiste à définir la ligne politique à proposer au pays.
En somme, deux options : draguer à l'extrême ou draguer au centre.
Et nous voyons bien des deux candidats qui a fait quoi dans cette campagne.
Mais Fillon, s'il a d'autres qualités, n'a peut-être pas l'envergure du leader charismatique
qui doit être tribun en meeting et brillant devant les caméras, en un mot convaincant.
Au désastre que l'on observe, on voit bien que la situation profite au troisième homme.
Qui, s'il en avait envie, pourrait reprendre aisément les commandes de sa propre créature.
Ce dont je doute. Pour avoir déjà goûté aux responsabilités grisantes du poste suprême.
En attendant que la droite se trouve un chef, la majorité peut travailler les mains libres.
Et 2017 est encore loin.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

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