Encordés
J'ignore les provocations de novembre.
A ta peau salée que j'embrasse.
A ton parfum d'été, la nuit peut bien s'étendre et nous envelopper.
Je me rappellerai d'où je viens. Aux jumeaux que nous sommes.
Qui s'enlacent comme deux lianes que l'on tresse.
Former la corde à laquelle me tenir dans les inondations.
Mon amour. Je ne parviens pas à me détacher de ton ombre.
Je ne parviens pas à me défaire de tes yeux dans les miens.
Où je me vois solaire avec toi, sur la plage. La mer nous y rejoint.
Tes bras doivent m'emprisonner. Quand je serre les miens sur ton corps.
A cette chute libre. Quand nos cheveux s'emmêlent.
Il est trop tard pour remonter dans l'avion, je le crains.
J'ai sauté. J'ai sauté avec toi.
La chemise s'ouvre et ses deux pans claquent comme des drapeaux.
Le torse offert à la planète terre. Qui se précipite sur nous avec férocité.
Il est trop tard pour te lâcher. Nous tombons. L'un et l'autre. Et ensemble.
Verrons bien où et comment nous allons atterrir. Si nous atterrissons un jour.
Je vois des fleuves dans les vallées. Des chaînes de montagnes.
Des champs dans la plaine et des routes. Une agglomération. Une côte. L'océan.
Nos joues flottent sous nos yeux qui pleurent. Nos mains s'agrippent.
La corde que nous tressons n'est pas celle avec laquelle on pourra me pendre.
J'ai d'autres moyens de bander. Quand je te tiens. Fermement.
Et ne te lâche plus...
La porte fut ouverte. Et nous avons sauté.
Nos cheveux sur nos têtes font comme des feux de joie.
On ne peut s'écraser, même sans parachute, quand le corps est dissous.
Qu'il ne reste que deux âmes qui ne peuvent se quitter.
Si nous sommes séparés, il me reste la corde.
Si je tombe à Moscou, Téhéran ou Bangkok, je trouverai la piste,
remonterai le fil dont tu tiens l'autre bout, à Boston, à Dakar, sur le sable ou le schiste.
L'été, c'est ton sourire. Qui se moque de moi. L'été, c'est la tempête de se savoir aimé.
Je me boxe tous les jours. C'est pour me réveiller. Quand je vis en plein rêve.
C'est cela. Tu le sais. Un détail et ça vire. Cauchemar inquiétant. Et enfin la trouée.
Le soleil qui revient. Tu ne m'as pas quitté.
Je me bats contre moi. Je m'envoie dans les cordes.
Sur le ring où je saigne comme un fauve blessé qui rugit contre lui.
Contre le monde entier.
Une main s'ouvre alors pour m'éponger le front.
Je crache le protège-dents qui déformait ma bouche.
En sueur, j'ai risqué plus d'un arrêt cardiaque.
Dans les cordes que nous tressons, toi et moi, patiemment.
Où mon dos se repose. A s'y faire des marques.
Tu embrasses mon visage qui ruisselle d'eau, de transpiration et de sang.
Je ne suis pas K.O. Je peux me relever.
Quand je sais comment faire. Et sur quoi m'appuyer.
L'hiver est un mirage. Qui peut faire le malin.
Novembre est un virage. Son ciel est sibyllin.
Il peut pleuvoir des cordes. J'en ai d'autres à mon arc.
J'ai gardé dans la peau ton regard et juillet.
C'est maintenant, la piscine. Le bleu Costa Brava. Et la sève des pinèdes.
Les anchois. Les tomates. Les rues de Barcelone. A nos serviettes raides.
Par le sel, la chaleur, et les désirs coupables. Au vent sous nos fenêtres.
En Méditerranée. Ouverte à nos besoins de nous fondre dans l'ombre.
Où l'on marche pieds nus pour se rejoindre au lieu où nous ferons l'amour.
Le lacet élastique d'un slip de bain mouillé est vite dénoué.
Comme la corde tressée lentement par nos langues avides.
Le nœud peut se défaire. La corde reste intacte.
Dans l'air chaud qui se brasse aux pales impuissantes de nos ventilateurs.
Le drap doit être frais. Quand j'étreins le soleil qui me brûle les doigts.
Et rayonne dans la chambre, où je pouvais t'attendre, quelle que soit la saison.
C'est le puits de lumière que je ne peux éteindre même près de Noël.
C'est peut-être décembre. Il fait froid. Accordé.
Mais le fond de bronzage remonte à la surface et réchauffe le derme.
Quand tu viens l'éveiller, ranimer la nature pour la rendre plus ferme.
Et ta voix peut suffire à brûler l'oreiller.
Avant que nos deux corps ne viennent s'encorder.
Je la tends. Je l'enroule. Pour hisser la grand-voile.
Sur le voilier rapide qui nous fouette le front dans l'iode du grand large.
Qui trace sous sa coque un chemin périlleux fait de traînées d'écume.
La résine compacte fait des plats sur les vagues et ça claque violemment
sans freiner notre allure, quand j'ai joué des cordes pour ouvrir la voilure.
Nous tressons nos deux lianes, la fibre de palmier ou de noix de coco,
tout le jute et le chanvre, le coton et l'acier, pour manœuvrer en mer,
fendre les océans, quand l'hiver à nos trousses ne peut nous rattraper.
On peut tenir la barre. On peut garder le cap.
J'ai l'œil sur l'enrouleur, j'embobine le treuil, je maîtrise le gréement.
Les épaules tannées par l'hémisphère sud. Filant comme à la chute.
Vers l'horizon promis qui promet ce qu'il veut, dont je n'ai rien à faire.
Tant la course est l'instant, endiablé, où nous sommes heureux.
Peu importe le lieu où nous accosterons. Il n'y a pas de bons ports.
Il n'y a que ton sourire et notre traversée.
C'est une immensité. Un miroir aveuglant. Sous notre brise-glace.
Où bander tous nos muscles à la force du vent, au désir d'en découdre.
Le voyage aller simple où nos corps emportés peuvent enfin se dissoudre.
Loin des nuits trop courtes et des chants de Noël.
A nos fibres mêlées, j'affronte le cortège des doutes assassins.
Je reste cramponné à notre pont de lianes comme à tes deux poignets.
Sur lesquels je dispose mes deux mains bracelets.
Quand je suis attaché à nos corps encordés.
Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan
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