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Noël au balcon

Publié le

L'enfant attendait une caresse qui n'est jamais venue.
Qu'on le prenne dans ses bras. Qu'on le couvre de baisers.
Mais c'était trop demander.

" As-tu été sage ?...
- Comme une image. "
Ce n'était pas assez.
" Tu veux de l'affection ? Mais l'as-tu méritée ?... "
Il faut croire que non. L'enfant peut bien crever.

Mais l'enfant ne meurt pas. Il déguste le poison.
Diffusé dans ses veines dont il fait un allié.
Il s'enfonce les ongles dans le creux de ses poings.
Ne croit plus en Noël. Et ne croit plus en rien.

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Perpignan

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Dans la pierre

Publié le

L'hiver. C'était ça la fin des temps.
La fin de l'automne. Tout au plus.
Soit les Mayas sont aussi fiables que Paco Rabanne et Elizabeth Teissier.
Soit, définitivement, nous ne savons pas déchiffrer ce qu'ils nous ont laissé.
La surprise, ce n'est pas que nous soyons toujours vivants.
Ou alors, cette surprise-là est quotidienne. Mérite d'être observée chaque matin.
Appréciée chaque jour au réveil. A chaque seconde qui nous est accordée.
La surprise, pour moi, c'est la volupté de la saison. De cette sale période.
Une coupe de champagne avec mon ami Arnaud. Place de la République.
La nuit est tombée depuis un moment déjà. Il fait doux. La lune est haut dans le ciel.
Je partage une banquette en terrasse avec ce camarade très cher.
Un de mes deux comparses parisiens. Le compagnon de spectacles et de beuveries.
Connu avant un aiguillage qui l'emportait à Hong-Kong quand je partais pour le Québec.
Sans que cela ne nous empêche de poursuivre. Une relation solide. Et tendre.
Nous n'avions pas trente ans. J'en avais 25. Moi qui suis plus âgé.
Et les parcours nous ont faits Parisiens à la même époque.
Quand il était toujours là pour m'accompagner à une première, une exposition,
réserver une table pour deux dans un bon restaurant, ou me suivre dans mes sorties de route,
dans les profondeurs du whisky et de clubs pas très recommandables.
Il me pose la question. Eh bien oui. Laetitia et moi allons sur nos quarante ans.
Cela semble l'impressionner. C'est vrai que, même en continuant à compter,
nous sommes de moins en moins convaincus de la légitimité de ces chiffres étranges.
Lorsque nous nous étonnons toujours d'avoir pu dépasser 35 ans.
Arnaud est gentil. De bon conseil. D'une douceur particulièrement enveloppante.
Qui me réchauffe bien plus que les manteaux et les lainages que je ne supporte pas.
Et j'oublie la vulgarité du décor comme la tristesse absolue des Fêtes de Noël.

J'avoue, oui. Que sa présence me renvoie aux heures de gloire.
Me rappelle le fauve que j'ai pu être. Que j'ai été. Que je ne regrette pas.
Il y a des aspects de la bête que je ne tiens pas à réveiller ni à reconquérir.
Mon camarade venu de Paris à mon chevet, comme Louis à celui de Lestat.
" Tu te souviens de ce que j'étais. Le vampire que j'étais...
- Oui, je m'en souviens. "
Il m'a retrouvé dans le taudis de ma déchéance physique et financière,

et porte encore sur moi le regard qu'il portait sur ce que j'étais quinze ans plus tôt.
Cela me fait du bien. C'est une gorgée de sang chaud pour me régénérer.
L'effet est radical. Immédiat. De petites blessures invisibles cicatrisent aussitôt.
Mes cheveux retrouvent leur souplesse. Et mes crocs leur blancheur d'origine.

C'est comme retrouver l'enfant que j'étais dans le regard de mon frère.
Arnaud m'accorde encore un peu du panache dont j'étais capable.
Lui et les souvenirs que nous avons de Bali, Budapest, Barcelone,
d'une époque où j'avais l'impression de maîtriser quelque chose de ma vie.
Au fond, je ne maîtrisais rien. J'étais plein d'illusions amplifiées par l'alcool.
" Tu veux un whisky ? " Il a connu le temps où je payais pour tout le monde.
Il se rappelle que je suis passé à autre chose. Nous avons vite négocié.
Sommes tombés d'accord sur le champagne.
Pour trinquer aux réussites et aux amitiés inaltérables.
Noël ne sera peut-être pas aussi abject que je l'avais redouté.
Je reviens de Paris où j'ai posé des pierres. Des petits cailloux blancs.
Pour tracer un chemin que je veux emprunter. C'est un nouveau départ.
La première page du tome II de l'histoire de ma vie.
Celle du vampire est reléguée à l'Ancien Testament.
C'est l'heure des Evangiles.

Le manège tourne lentement derrière un hameau de chalets.
Un sapin est dressé aux abords du théâtre. Les terrasses sont pleines.
Mon ami à mon bras. La lune en bonne place. Je ne suis jamais seul.
J'ai mieux qu'une famille. Tout un clan bigarré qui me supporte encore.
D'une fidélité que je n'explique pas et m'émerveille toujours.
La tribu s'agrandit. J'en construis des étages. Comme aux fédérations.
Où tout le monde a son rôle, son importance égale, mon amour en entier,

qui est indivisible, comme la République, qui peut se partager sans être morcelé.
Je m'en rends compte au nombre de personnes que j'aime de tout mon être.
Quelle que soit la nature du lien. Puisqu'il est toujours de lait comme de sang.
Pour peu qu'on ait vécu ensemble.
Nous sommes des mutants. Et je mute à vue d'œil.
Abandonnant des choses qui ne me servent à rien, m'empêchaient d'avancer.
Gagnant de nouveaux pouvoirs qui me seront utiles. Peuvent m'améliorer.
Quand je garde les garants de mon intégrité comme gardiens du temple.
Mes amis. Mes amours. Ma famille. Qui sont autant de lianes pour me faire progresser.
Au-delà de l'esbroufe, quelque chose me dit que je suis meilleur qu'il y a quinze ans.
Dans le regard d'Arnaud. Dans celui de mon frère. Quand j'en ai l'intuition.
La vie m'a démaquillé. Avec mon consentement. Et j'ai encore à faire.
Quand il faut une vie pour tailler toute la pierre dans laquelle nous sommes nés.
Je me sculpte avec vous, aux mains de ceux qui m'aiment.
A vos lentes caresses j'arrive à me polir.
Et m'accepter enfin comme l'œuvre d'autrui.
Ce que vous avez vu et avez fait de moi.

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Perpignan

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Repentez-vous !

Publié le

C'est vrai qu'on s'accommode trop souvent d'injustices et de violences.
Que l'on a jeté nos semblables aux lions, aux crocodiles.
Des générations entières dans les boucheries de fronts militaires.
C'est vrai que nous avons décimé, assassiné, saccagé, pillé, violé, détruit, torturé.
Mais, quand on y pense, la Nature n'a pas de leçons à nous donner.
La loi du plus fort. La chaîne alimentaire. Les catastrophes. Les cataclysmes.
Quand on y pense, la part sauvage de l'homme, la part cruelle, est la plus naturelle.
La plus animale. Quand il doit survivre. S'alimenter. Se reproduire. Se protéger.
Parmi d'autres espèces plus fortes, plus grandes, plus rapides, mieux équipées.
Parmi les bactéries et les virus capables de massacres dans nos rangs.
L'honneur de l'homo sapiens, c'est sa conscience. Faite de doutes et d'utopies.
Certes, il écrase ses frères, les exploite pour certains d'entre eux.
Certes, nombre d'individus commettent des crimes et des atrocités.
Mais l'homme moderne a l'intuition du Bien et du Mal.
Et le Dieu qu'il a intuité, qui nous aurait faits à son image, précisément,
est capable aussi des pires abominations et d'éradications définitives.
Pas de pitié pour les faibles. Ni pour les dinosaures.
Une catastrophe naturelle et voilà un crime de masse.
Aussi aveugle qu'une fusillade dans une école primaire.
Entre nous, je vous assure, l'émotivité, la culpabilité, l'empathie,
dont nous sommes capables, individuellement, comme collectivement,
font de nous des animaux exceptionnels qui ne demandent qu'à se parfaire.
Si certains d'entre nous dépassent les bornes, les autres sont là pour les recadrer.
Et nous avons inventé le principe de Justice, qui n'existait nulle part dans le monde connu.
Comme nous pouvons à la fois, certes, exterminer d'autres espèces d'une main,
mais vouloir les préserver de l'autre, prenant soin de nous comme de l'environnement.
Un environnement que nous abîmons avec notre développement fulgurant ?
Qu'à cela ne tienne. Une conscience internationale demande d'y prendre garde.
Et nous cherchons à rectifier le tir pour réconcilier des intérêts divergents.
L'évolution n'est pas que biologique. Elle est aussi intellectuelle. Culturelle.
Et une espèce qui produit des requiem, des symphonies, des poèmes et des cathédrales,
qui a les moyens et l'imagination de concevoir l'infini, l'égalité et les libertés individuelles,
ne mérite pas de disparaître.

J'ai retrouvé ma bourgade en galets de rivière.
Ils étaient à portée de main et pouvaient bien, entassés, former des murs et des maisons.
L'électricité, maîtrisée, canalisée, pouvait aussi illuminer des choses qui ne servent à rien.
Sinon à faire joli, dit-on, dans les rues, à la tombée de la nuit, en période de fêtes.
Première nuit dans mon lit depuis quelques jours. Je me réveille chez moi.
Au pied du clocher qui ne sonne pas les heures, dominant mon platane.
L'hiver est doux. Et je ne suis pas certain que notre activité y soit pour quelque chose.

De la musique est diffusée dans des haut-parleurs. Des chants de Noël.
Un truc auquel les fourmis ni les loups n'ont jamais pensé.
La musique pour pousser leurs congénères à la consommation.
Je souris à cette idée. A celle de l'agitation autour d'une date montée en épingle.
L'homme a aussi le don de l'exagération. Le goût du châtiment et de l'autoflagellation.
Ah bien sûr, il se sait extraordinaire. Mais veut se punir pour son péché d'orgueil.
Le seul fait d'avoir reconnu être un être à part appelle la contrition et la pénitence.
Le comble de la vanité. Le soleil ou la terre n'ont rien à foutre de nos errances.
Quand il est touchant de voir combien nous nous estimons responsables.
En l'occurrence, nous le sommes. Puisque nous avons décidé de l'être.
Quand personne ne nous a rien demandé. Pas même Dieu. S'il existe.
A propos, Laurent doit passer dans la matinée. Mon ami-frère de longue date.
Pour aller boire un café. Dans une ville tranquille qui ne se prépare en rien à l'apocalypse.
Je me douche. Puisque l'eau permet de laver mon corps, ma peau et mes cheveux.
Que nous avons trouvé le moyen de l'acheminer jusque dans nos salles de bains.
Notre génie a permis la confection de vêtements. Pour nous habiller. Nous couvrir.
Nous protéger du froid. Comme pour nous distinguer les uns des autres.
Les monstres que nous sommes ont même développé des technologies fantastiques
permettant de communiquer entre nous à distance. Un texto pour nous donner rendez-vous.
Je retrouve Laurent. Comme si c'était hier. Devant Saint-Jean. Direction la Loge.
Nous sommes le 21 décembre. Jusqu'ici tout va bien.

Le quai Vauban est gentiment animé.
Pas de sacrifices humains. De partouzes géantes. Ni de pluies d'acide. On serait presque déçu.
Les gens ne se jettent pas dans la Basse où il n'y a pas assez d'eau pour s'y noyer.
Ils font leur shopping au marché de Noël. Ce qui n'est, au pire, qu'un signe de décadence.
Ils pressent le pas parce qu'ils sont en retard sur leurs achats et que l'échéance approche.
Leur liste n'est pas celle des choses à faire absolument avant de mourir, mais celle des cadeaux.
Puisque, outre l'horreur de la société de consommation, il y a des gens gentils, globalement,

qui cherchent à faire plaisir à d'autres, exprimer leur affection et leur attachement.
Pas de météore en vue dans l'atmosphère. Bien que... nous comptons deux détonations.
Peut-être, comme au théâtre, faut-il en attendre une troisième. Pour un lever de rideau.
Le monde ne semble pas prêt à nous engloutir. Et pour un peu, on le prendrait mal.
Malgré toutes nos provocations. Tous nos efforts pour exister. Le monde nous ignore.
Et nous laisse continuer nos méfaits en toute impunité. Voilà qui est profondément immoral.
En vigies, Laurent et moi sommes postés en terrasse du Vauban, attentifs.
Il n'y a pas eu de troisième déflagration. Fausse alerte.
L'eau ne s'est pas changée en sang. Il ne pleut pas de grenouilles ni de sauterelles.
Les animaux ne se sont pas mis à parler. Et aucune hydre n'est venue détruire la ville.
J'en parle à mon ami. Je pensais que, si près de la fin, les gens, pris de démence,
auraient tous fait l'amour comme des bêtes, dans le train, dans la salle de concours au CNIT...
" Il faut croire que personne n'y croit. " ai-je conclu un brin dépité.
Il faut peut-être attendre. Nous avons une date. Le jour précis. Mais nous n'avons pas l'heure.
Nous arrivons autour de midi. La journée est loin d'être terminée. Un peu de patience.
J'essaie de trouver des signes avant-coureurs. Dans l'actualité de ces derniers mois.
Le désordre à l'UMP évidemment. L'idée de marier des homosexuels entre eux peut-être.
Le retour de Berlusconi et de Bernard Tapie. La Syrie. Les turbulences en Egypte.
L'entrée des territoires palestiniens comme observateurs à l'ONU aux côtés du Vatican.
L'ouragan Sandy sur New York... Voyons... on doit bien pouvoir trouver une convergence.
Dans l'immédiat, j'espère juste que l'épouse de Laurent aura le temps de venir nous rejoindre.
Pour aller déjeuner quelque part. Entre amis. Peut-être parce que j'ai un peu faim.

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Perpignan

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En somme

Publié le

J'ai réfléchi.
L'humanité mérite de survivre.

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Perpignan

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Générique de fin

Publié le

Le Marais dans les yeux.
Je traverse deux cours. Arrive à la porte. Sur la rue St-Antoine.
L'Hôtel de Sully. Les cloches de Saint-Paul. La colonne de Juillet.
Le pavement du trottoir. Direction la Bastille.
Je retrouve le métro. Comme si je n'étais pas parti.
Gare de Lyon. Ses Roumains. Ses palmiers. Son splendide Train Bleu.
Je me dirige vers le quai. Présente mon billet. M'éloigne davantage.
Voiture numéro 16. Qui stationne hors de Paris. Qui stationne en province.
Je vais rentrer chez moi. Ou partir en week-end. Je ne sais plus vraiment.
Ma mission accomplie. J'ai fait ce qu'il fallait. Quand je tourne une page.
J'avance sur le quai. Reconnais les deux chiffres qui composent le 16.
Je monte à bord. Fourre mon bagage entre deux autres. Et je ressors fumer.
Je suis loin de la gare. De sa halle de fonte. Du parvis encombré.
Encore cinq minutes. A respirer cet air. Cette lumière triste. Qui sait me mettre en joie.
Surtout en la quittant. Lorsque je m'en sépare. Que je lui dis adieu. La caresse des joues.
L'année des retrouvailles. Mon troisième séjour. Après deux ans d'absence.
Le temps n'existe pas. Seuls mes yeux qui font loupes m'ouvrent à des données.
Que mon cerveau ordonne. S'efforce de classer. De l'avant à l'après. Ce que je crois passé.
Est-ce que je suis venu ? Est-ce que je suis parti ? Qui ai-je rencontré ?
Sais-je au moins qui je suis ?

C'est déjà la Bourgogne.
Ses villages distants. Ses toits inaccessibles. Ses hameaux en bataille.
Dans les courbes sensuelles d'un pays que j'ignore.
A la voiture-bar, me voici à l'étage. Le nez contre la vitre. Ecoutant la musique.
C'est encore ce film. Encore la bande-son. Comme au Centre du Monde au moment de partir.
Quelques jours sont passés. Et c'est bossa nova. C'est Jobim aux fenêtres. Collé sur le ciel gris.
C'est encore ce film qu'on déroule dans les vitres. Les clochers. Les bosquets.

Et des brumes saudade.
Il y a ce paysage à même la pellicule.
Libéré des bobines qui tournoient dans le vide.
L'avenue de la gare barrée, les sardanes, le tango... c'était il y a longtemps.
Je ne me connais pas d'adresse au pied du campanile et de la cathédrale.
J'étais Square Carpeaux. J'étais place Pigalle. J'étais dans le métro.
Je n'ai pas de studio dans les branches d'un platane.
Elis Regina chante Triste. Je ne le suis pas. La France m'échappe.
J'en suis heureux. Je la salue. Lui passe la main dans le dos.
Comme un courant d'air que je suis. Affectueux. Bienveillant.
Le Brésil aux abords de Valence. Dans mes yeux embués.
Le bonheur me rend mélancolique. Voluptueusement.
Reconnaissant. Impressionné. Dépassé par moi-même.
Je ne me rappelle de ma vie qu'au décor méditerranéen.
Qui se découvre enfin en fondant sur la ville de Nîmes.
C'est là que tout revient. Qui je suis aujourd'hui.
La mer. Mon amour. Et ma rue de l'Horloge.

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Perpignan  

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La fin du monde

Publié le

Partout, tout le temps, depuis longtemps.
La fin du monde. C'est partout. Tout le temps. Depuis longtemps.
A chaque être qui meurt. A chaque homme qui s'éteint.
A chaque vie finie.

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Paris 

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Lueur de l'aube

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La Défense au petit matin.
La lueur de l'aube. L'aurore de décembre.
Je sors à l'Esplanade. Pour le plaisir de l'immersion.
Des tours pour une morphologie américaine. Celle des affaires.
De l'ambition. De la réussite. De l'hyperactivité. La rectitude. Et la hauteur.
Les fourmis grouillent pour aller travailler. Rejoindre des bureaux.
Le jour se lève à peine. Dans une lumière grise. Bleutée. Changeante.
Je sais bien. Je ne serais pas là aujourd'hui si je n'avais pas croisé son chemin.
Laurent Kupferman. Qui m'a fait dévier de ma trajectoire. Violemment. En douceur.
J'ai une pensée pour lui alors que j'avance vers la Grande Arche.
Je reconnais l'araignée rouge de Calder. Je suis à Chicago. Dans les Hauts-de-Seine.
Le jour se lève à peine.
Je n'ai pas quarante ans.

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Paris

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Bouquet St-Paul

Publié le

Le Bouquet St-Paul. D'yeux bleus et verts. Amicaux. Séduisants.
Et le frère que j'ai reconnu. Venu me chercher la veille. Avec sa barbe naissante.
Bertrand Delanoë. Anne Hidalgo. Dominique Voynet. Derrière des banderoles.
Paris bat son pavé. Pour un non. Pour un oui. Le pavé de la rue St-Antoine.
Je suis contre le mariage. Pas contre le mariage pour tous. Mais contre le mariage.
Le mariage civil. Qui est une aberration républicaine.
Mais pour l'égalité des droits, oui, bien sûr. Et d'accord pour marcher dans la ville.
Contre les discriminations. Les préjugés. Et les manifestations de haine.
Je suis un marcheur. Plus qu'un manifestant. J'accompagne mon frère.
Une pierre deux coups. Je partage un moment avec lui. J'exprime ma solidarité.
Trois coups. Même. Lorsque c'est une façon de reprendre possession de ma vieille cité.
De la traverser en promeneur. Hôtel de Ville. St-Michel. Et jusqu'au Luxembourg.
Le contrat civil pour tout le monde. J'aurais préféré cela. Le mariage est discriminant.
Le restera même lorsqu'il sera accordé aux couples de même sexe.
Le mariage est un concept religieux. Qui se respecte. Ce n'est pas la République.
Mais je ne suis pas un laïcard intégriste au point de bouder cette manifestation pacifique.
Je ne vois aucune expression de haine ou de revanche. L'ambiance est bonne. Bon enfant.
Pas de slogans extrémistes. Un peu d'humour ou de taquinerie. Pas de provocations.
Je me sens bien. A ma place. Mon frère à mon bras. Le nez en l'air. Quittant la Bastille.
Je ne suis pas gêné de pouvoir y être vu ou reconnu. Au contraire.
Même si je m'y retrouve un peu par hasard. J'ignorais l'organisation de cette marche.
Mon dimanche était libre. Mon frère me pose la question. " Tu marches avec nous ? "
Je n'ai pas hésité une seconde.

Beaucoup d'homosexuels bien sûr.
Et d'élus. De responsables. Syndicats. Associations.
Le plus touchant, ce sont ces familles. Des couples hétéros avec leurs enfants.
Venus soutenir des gens auxquels on refuse une égalité de traitement et de droits.
Il y a ce couple de personnes âgées. Bras dessus, bras dessous. Monsieur. Madame.
Que j'ai envie d'embrasser. Avec leur pancarte assez sobre : " Foutez-leur la paix ! "
Le génie de la Bastille brille de tout son or. Un bras tendu comme Lady Liberty.

Brandissant sa flamme pour les libertés publiques. Au-dessus de la marée humaine.
Bien sûr que je suis à ma place. Même en étant foncièrement contre le mariage civil.
Contre, précisément, parce que je suis pour l'égalité.
Et c'est pour l'égalité que ces milliers de personnes se sont déplacés.
Nous pouvons ne pas être d'accord sur la méthode. Nous sommes d'accord sur le fond.
Et, face aux conservateurs hystériques, aux xénophobes ulcérés, nous devons être ensemble.
Je ne vois pas de contradictions. Si je marche pour la tolérance comme pour la justice.
Nous ne marchons pas contre les homophobes, mais pour l'égalité des droits.
Homophobes, d'ailleurs... Mon frère a raison. Le mot est mal choisi. Il en faudrait un autre.
Quand les personnes ainsi désignées n'ont pas peur des homosexuels. Elles les haïssent.
La haine n'est pas la peur. Même si souvent, la seconde alimente la première.
Au Bouquet St-Paul, les Parisiens en terrasse conversent et échangent entre eux.
Contrairement aux idées préconçues des Provinciaux, et c'est amusant de le découvrir,
les Parisiens sont beaucoup moins individualistes qu'eux.
Bien sûr, ces derniers se protègent, dans le métro notamment,
derrière un masque ou un journal, pour ne rien risquer ou finir de se réveiller.
Mais partout, ils vivent ensemble, dans la rue, dans l'immeuble, un quartier,
comme dans les transports en commun, ne rejoignent pas dans leur voiture individuelle
un pavillon individuel, dans des cercles finis qui ne s'ouvrent à personne.
Ici, on fraternise d'une table à l'autre. On plaisante. Sur le trottoir de la rue St-Antoine.
Comme on pourrait l'imaginer pour la carte postale provençale avec ses platanes.
L'accent méridional et les cigales en moins. Il y a mille villages dans la ville.
On déjeune coude à coude. Et le peuple de Paris n'est pas un mythe de l'Histoire.
Il défile sous mes yeux. Et je me joins à lui.

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Paris 

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Travelling

Publié le

Le trac ? Moi ? Vous plaisantez ?...
J'ai vu crever ma mère et habillé son cadavre.
J'ai traversé l'Atlantique cent fois, tout seul, et jeté mes valises.
J'ai bu la mort des nuits entières. Vomi le sexe et le plaisir.
De la fièvre des partouzes à celle de la syphilis.
De quoi est-ce que vous me parlez ?...
Comment ? Paris ? Eh bien... quoi ?
Une ville où je vais régulièrement depuis que j'ai 20 ans.
Découverte à 17. Où j'ai vécu cinq ans. De quel trac parle-t-on ?
Quand je vais retrouver à la fois une ville et un frère.
Le zip du sac de voyage. Une sinusoïde qui cicatrise la toile noire du bagage.
Un trait sur la trousse de toilette. Les fringues. Les cours. La fermeture éclair.
J'ai fermé les volets. De mes deux portes-fenêtres. Un dernier mail pour toi.
Je débranche l'installation télé/téléphone/internet. Je ferme l'eau. Je suis prêt.
Le passeport. La convocation. La carte bancaire. Les clés. Le smart phone.
Je passe la porte et me retourne sur l'appartement vide. Plongé dans le noir.
Qui semble déjà avoir cette odeur étrange des logements au retour des vacances.
L'odeur d'un chez soi abandonné quinze jours. Et livré à lui-même.
Je n'ai pas le trac. Je n'ai pas le cœur serré. Je suis dans l'action.
Deux tours de clé. Je prends le sac. Puis l'escalier. Voici la rue.
Voici la route ou le trajet que je ferai à pied. Un arrêt au distributeur.
Le boulevard Clémenceau. Suivi par les roulettes. Un peu de cash.
Je suis dans les temps. Place de Catalogne.
Et voilà que j'entre dans le champ.

C'est un plateau de tournage. L'avenue de la gare. Barrée.
Interdite à la circulation automobile. Pour une brocante géante.
La rue barrée comme on barre la 6ème Avenue pour une fête.
New York à Perpignan. Avenue of the Americas. Des stands et un air de kermesse.
Des vieux meubles. Des bibelots. Des badauds au milieu de la chaussée. La perspective.
Le Centre du Monde est au bout. J'en vois la façade. A un kilomètre de moi.
Dressée comme celle d'un Helmsley Building sur Grand Central, au fond de Park Avenue.

Je ne boude pas mon plaisir. Celui de marcher au milieu de la rue. Avec d'autres.
Un œil sur l'heure, je fends la foule. Avec mon bagage à roulettes. Derrière moi.
Que je traîne sur la longueur sans relâcher ma foulée. Le tempo est rapide.
Je n'ai pas le temps d'avoir le trac. Et j'ai déjà affronté des caméras.
J'avance vers la porte de sortie de la ville. Au milieu des lampes et des armoires.
De la vaisselle. Des cartes postales. Ou de vieux disques. Dans leurs caisses.
J'entends de la musique. Qui monte. Synchro. Pile au tempo de ma marche.
Je vis dans un film. BO. Soundtrack. Je n'en crois pas mes oreilles. Une Sardane.
Je pars à Paris. Perpignan me salue. Une cobla installée au prochain carrefour.
Le ciel est incertain. Déclinant. Avec son soleil timide aux nuages du couchant.
Et je marche vers lui en traînant ma valise. Un catwalk sur l'asphalte.
La basse s'enroule à mes talons que j'enfonce dans le sol pour battre la mesure.
Le front est haut. Mon nez aussi. Mon nez qui coule. La fraîcheur est d'hiver.
Paris me revoilà. Je reviens. J'ai un trac amoureux. De l'amour que je quitte.
De la ville que je retrouve. La Sardane compose comme une haie d'honneur.
Et dans ce travelling, je voyage en ouvrant mes épaules, prêt à en découdre.
L'avenue de la gare transfigurée. Dans ce joyeux désordre. Joyeux et triste.
Le soleil se couche sur tout quand tout commence ici.

Ma vie est un film. Le hasard le confirme.
Ce hasard qui a barré la rue pour m'ouvrir un passage.
Qui a placé un orchestre pour me donner du rythme.
Les hôtels miteux. Les vendeurs de kebabs. Tout devient magnifique.
A cette nuit qui tombe au soir de mon départ.
Les trois coups répétés scandent une pulsation.
Celle du folklore catalan qui se déroule comme un tapis de fleurs.

Dans ma poitrine, la musique est la tramontane qui me pousse vers le large.
La musique des racines, de mon identité, qui laboure un sillage où je peux m'engouffrer.
Ca retourne la terre comme mon estomac. Ca poignarde le ventre au moment de partir.
Ma petite caravane parade un jour de triomphe sur la 5ème Avenue.
Avec le caillou dans la chaussure d'avoir à m'éloigner de toi.
Ici, la terre est rouge. Le battement obsessionnel d'une Sardane.
Mes pieds marquent le parvis où Dali s'est donné en spectacle.
La musique s'affaiblit autant que la lumière.
Je traverse le vieux bâtiment. Des annonces dans les haut-parleurs.
Je regarde le tableau. Mon train est affiché. Je prends l'escalator. Je passe sous les voies.
Dans un couloir dont le premier tiers est antique. Le reste sent le neuf et la modernité.
Je réapparais côté gare TGV. Les deux gares côte à côte. Je pense à un sourire.
J'ai du temps devant moi. Pour une cigarette. Je pense à un regard.
Je ne vais pas voie F. Je suis même en avance. Je traverse l'atrium pour gagner la rue.
Quatre énormes cubes aux quatre coins d'une place couverte d'une vague photovoltaïque.
Je marche vers le quartier St-Assiscle. Je pense à un prénom.
Dans la nouvelle gare, il y a une estrade et un piano à queue. Un homme joue.
Décidément, il s'agit bien d'un long-métrage. La BO s'enrichit d'un tango.
Qui accompagne mes pas décidés jusqu'aux portes automatiques.
Je danse avec mon bagage. Jusqu'au pavé d'un boulevard barcelonais.

L'éclairage public s'est allumé partout.
Avec les décorations de Noël. Et les phares des voitures.
Le pianiste me porte comme la Sardane plus tôt.
Il fait du moindre mouvement l'élément étudié d'une chorégraphie.
Je vérifie mes billets en revenant sur mes pas. Puisque c'est un tango.
Que j'ai un train à prendre pour quitter cette ville. Qui n'est pas un talgo.
Mais ce TGV tout neuf qui vient là se ranger le long de la voie F.

Je ne vais pas à Barcelone. Ne passerai pas sur ce pont sous lequel je marchais.
Chaque jour que j'allais au centre de formation. En suivant le bordel de la gare de triage.
Ce train va à Paris. A Paris-Gare de Lyon. Où je retrouverai ce frère revenu en France.
Avec qui j'avais habillé le cadavre de ma mère. La nôtre. Qui est morte. Il y a juste 15 ans.
Le tango s'est perdu dans un seul plan séquence, qui me cadre sur le quai.
Des couples s'embrassent. Se serrent dans leurs bras. Se disent des mots doux.
Quand le mien ne peut se déchirer quelle que soit la distance.
Mes mâchoires serrées sur un chewing-gum, je joue avec ma bague.
Les voyageurs se mettent en mouvement vers des portes numérotées.
Je cherche la voiture 15. Trouve le wagon-duplex où je cale mon bagage.
Des annonces à l'intérieur du train. Pour couvrir celles du quai.
Je m'installe à ma place. Côté fenêtre. Et mes yeux se perdent dehors.
Il y a du mouvement. Le bruit incessant des portes à l'ouverture pneumatique.
A l'heure prévue, une sonnerie retentit. " Prenez garde à la fermeture... "
Mon train est verrouillé. Se met en marche lentement. En douceur.
A moins que ce ne soit la gare qui avance dans le sens opposé.
Le trac s'effiloche sur la rivière que nous traversons au pas.
Puis, en lambeaux, sur les caténaires qui défilent dans mes yeux.
Je pense à mon amour. Et le tango en tête, je ne pense plus à rien.

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Perpignan

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Ronronnements

Publié le

Je me lève et je vois. Il y a un chat noir dans la rue. Là, sur le trottoir d'en face.
J'étais au lit. Je travaillais. Sur mon ordi. Et mon téléphone a sonné.
" Salut chéri ! " Oh, mon amour. Comme il fait nuit.
Comme c'est gentil de m'appeler.
Je me lève et je vois. La rue déserte ne l'est pas.
Y'a un gros chat. Là. Juste en bas.
Qui paraît bien apprivoisé.
Au téléphone, sans raccrocher.
Je décide de le faire entrer.

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Perpignan

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