C'est vrai qu'on s'accommode trop souvent d'injustices et de violences.
Que l'on a jeté nos semblables aux lions, aux crocodiles.
Des générations entières dans les boucheries de fronts militaires.
C'est vrai que nous avons décimé, assassiné, saccagé, pillé, violé, détruit, torturé.
Mais, quand on y pense, la Nature n'a pas de leçons à nous donner.
La loi du plus fort. La chaîne alimentaire. Les catastrophes. Les cataclysmes.
Quand on y pense, la part sauvage de l'homme, la part cruelle, est la plus naturelle.
La plus animale. Quand il doit survivre. S'alimenter. Se reproduire. Se protéger.
Parmi d'autres espèces plus fortes, plus grandes, plus rapides, mieux équipées.
Parmi les bactéries et les virus capables de massacres dans nos rangs.
L'honneur de l'homo sapiens, c'est sa conscience. Faite de doutes et d'utopies.
Certes, il écrase ses frères, les exploite pour certains d'entre eux.
Certes, nombre d'individus commettent des crimes et des atrocités.
Mais l'homme moderne a l'intuition du Bien et du Mal.
Et le Dieu qu'il a intuité, qui nous aurait faits à son image, précisément,
est capable aussi des pires abominations et d'éradications définitives.
Pas de pitié pour les faibles. Ni pour les dinosaures.
Une catastrophe naturelle et voilà un crime de masse.
Aussi aveugle qu'une fusillade dans une école primaire.
Entre nous, je vous assure, l'émotivité, la culpabilité, l'empathie,
dont nous sommes capables, individuellement, comme collectivement,
font de nous des animaux exceptionnels qui ne demandent qu'à se parfaire.
Si certains d'entre nous dépassent les bornes, les autres sont là pour les recadrer.
Et nous avons inventé le principe de Justice, qui n'existait nulle part dans le monde connu.
Comme nous pouvons à la fois, certes, exterminer d'autres espèces d'une main,
mais vouloir les préserver de l'autre, prenant soin de nous comme de l'environnement.
Un environnement que nous abîmons avec notre développement fulgurant ?
Qu'à cela ne tienne. Une conscience internationale demande d'y prendre garde.
Et nous cherchons à rectifier le tir pour réconcilier des intérêts divergents.
L'évolution n'est pas que biologique. Elle est aussi intellectuelle. Culturelle.
Et une espèce qui produit des requiem, des symphonies, des poèmes et des cathédrales,
qui a les moyens et l'imagination de concevoir l'infini, l'égalité et les libertés individuelles,
ne mérite pas de disparaître.
J'ai retrouvé ma bourgade en galets de rivière.
Ils étaient à portée de main et pouvaient bien, entassés, former des murs et des maisons.
L'électricité, maîtrisée, canalisée, pouvait aussi illuminer des choses qui ne servent à rien.
Sinon à faire joli, dit-on, dans les rues, à la tombée de la nuit, en période de fêtes.
Première nuit dans mon lit depuis quelques jours. Je me réveille chez moi.
Au pied du clocher qui ne sonne pas les heures, dominant mon platane.
L'hiver est doux. Et je ne suis pas certain que notre activité y soit pour quelque chose.
De la musique est diffusée dans des haut-parleurs. Des chants de Noël.
Un truc auquel les fourmis ni les loups n'ont jamais pensé.
La musique pour pousser leurs congénères à la consommation.
Je souris à cette idée. A celle de l'agitation autour d'une date montée en épingle.
L'homme a aussi le don de l'exagération. Le goût du châtiment et de l'autoflagellation.
Ah bien sûr, il se sait extraordinaire. Mais veut se punir pour son péché d'orgueil.
Le seul fait d'avoir reconnu être un être à part appelle la contrition et la pénitence.
Le comble de la vanité. Le soleil ou la terre n'ont rien à foutre de nos errances.
Quand il est touchant de voir combien nous nous estimons responsables.
En l'occurrence, nous le sommes. Puisque nous avons décidé de l'être.
Quand personne ne nous a rien demandé. Pas même Dieu. S'il existe.
A propos, Laurent doit passer dans la matinée. Mon ami-frère de longue date.
Pour aller boire un café. Dans une ville tranquille qui ne se prépare en rien à l'apocalypse.
Je me douche. Puisque l'eau permet de laver mon corps, ma peau et mes cheveux.
Que nous avons trouvé le moyen de l'acheminer jusque dans nos salles de bains.
Notre génie a permis la confection de vêtements. Pour nous habiller. Nous couvrir.
Nous protéger du froid. Comme pour nous distinguer les uns des autres.
Les monstres que nous sommes ont même développé des technologies fantastiques
permettant de communiquer entre nous à distance. Un texto pour nous donner rendez-vous.
Je retrouve Laurent. Comme si c'était hier. Devant Saint-Jean. Direction la Loge.
Nous sommes le 21 décembre. Jusqu'ici tout va bien.
Le quai Vauban est gentiment animé.
Pas de sacrifices humains. De partouzes géantes. Ni de pluies d'acide. On serait presque déçu.
Les gens ne se jettent pas dans la Basse où il n'y a pas assez d'eau pour s'y noyer.
Ils font leur shopping au marché de Noël. Ce qui n'est, au pire, qu'un signe de décadence.
Ils pressent le pas parce qu'ils sont en retard sur leurs achats et que l'échéance approche.
Leur liste n'est pas celle des choses à faire absolument avant de mourir, mais celle des cadeaux.
Puisque, outre l'horreur de la société de consommation, il y a des gens gentils, globalement,
qui cherchent à faire plaisir à d'autres, exprimer leur affection et leur attachement.
Pas de météore en vue dans l'atmosphère. Bien que... nous comptons deux détonations.
Peut-être, comme au théâtre, faut-il en attendre une troisième. Pour un lever de rideau.
Le monde ne semble pas prêt à nous engloutir. Et pour un peu, on le prendrait mal.
Malgré toutes nos provocations. Tous nos efforts pour exister. Le monde nous ignore.
Et nous laisse continuer nos méfaits en toute impunité. Voilà qui est profondément immoral.
En vigies, Laurent et moi sommes postés en terrasse du Vauban, attentifs.
Il n'y a pas eu de troisième déflagration. Fausse alerte.
L'eau ne s'est pas changée en sang. Il ne pleut pas de grenouilles ni de sauterelles.
Les animaux ne se sont pas mis à parler. Et aucune hydre n'est venue détruire la ville.
J'en parle à mon ami. Je pensais que, si près de la fin, les gens, pris de démence,
auraient tous fait l'amour comme des bêtes, dans le train, dans la salle de concours au CNIT...
" Il faut croire que personne n'y croit. " ai-je conclu un brin dépité.
Il faut peut-être attendre. Nous avons une date. Le jour précis. Mais nous n'avons pas l'heure.
Nous arrivons autour de midi. La journée est loin d'être terminée. Un peu de patience.
J'essaie de trouver des signes avant-coureurs. Dans l'actualité de ces derniers mois.
Le désordre à l'UMP évidemment. L'idée de marier des homosexuels entre eux peut-être.
Le retour de Berlusconi et de Bernard Tapie. La Syrie. Les turbulences en Egypte.
L'entrée des territoires palestiniens comme observateurs à l'ONU aux côtés du Vatican.
L'ouragan Sandy sur New York... Voyons... on doit bien pouvoir trouver une convergence.
Dans l'immédiat, j'espère juste que l'épouse de Laurent aura le temps de venir nous rejoindre.
Pour aller déjeuner quelque part. Entre amis. Peut-être parce que j'ai un peu faim.
Philippe LATGER
Décembre 2012 à Perpignan