J'aurais pu venir avec mon air à la fois triste et énigmatique.
Dans ce gilet clair à grosses mailles que j'aurais précisément acheté.
Je n'aurais peut-être pas pris ce pantalon en toile, n'ayant pas la même longueur de jambes.
Mais le gilet, oui. Assurément. Si j'en avais les moyens. Je porterais ce genre de choses.
Au lieu de ça, avec ma sœur à mon bras, j'ai traîné mon vieux jean usé.
Un vieux caban acheté à Paris comme vestige de la prestigieuse époque.
Avec ma vieille barbe et ma vieille chemise noire. En voie de clochardisation.
J'ai de quoi m'étonner. Comprends-le. De quoi m'étonner que tu t'attaches à moi.
Quand je n'ai rien à t'offrir. Et pas grand-chose à faire valoir.
J'aurais pu être plus jeune, venir de ta région, partager ta langue maternelle,
quand je la partage historiquement sans la maîtriser ni la pratiquer vraiment,
comme un fantôme qui se serait levé d'une terre emblématique,
ramenant avec moi tout le sel de tes origines à fleur de peau.
La proximité immédiate. Une culture commune. Une complicité.
J'aurais pu être jeune et afficher cette nonchalance, à la fois arrogante et désabusée.
Avec le charme du chaton qui a grandi trop vite. Celui de l'âme perdue. A la dérive.
Que l'on a immédiatement envie de consoler, de protéger. De caresser.
De prendre sous son aile.
Mais je ne suis pas cet homme.
Moi, c'est autre chose.
Si j'ai conscience de ce qui peut être touchant dans ma nature ou ma personnalité,
j'ai conscience aussi que le temps joue contre moi, et que vieillir ne m'avantage pas.
Il y a des choses que l'on pardonne à la jeunesse.
Mais qui deviennent aussi bien irritantes qu'effrayantes à quarante ans.
Je suis à un âge où l'on n'excuse plus les échecs ou les erreurs d'aiguillage.
Où les errances et les dispersions paraissent suspectes. Et irrattrapables.
Et de jeune chien fou flamboyant, on passe vite dans la catégorie des loosers pathétiques.
Ma sœur m'accompagne. Nous nous installons. Et je suis étonné. Etonné et inquiet.
Bien sûr. J'aurais pu surgir de nulle part et faire basculer ta vie.
Etre un ami de ta meilleure amie, qui aurait été complice de notre relation secrète.
Qui aurait été ravie de nous présenter et de voir s'éveiller quelque chose entre nous.
Je n'aurais pas hésité à allumer une cigarette en attendant. Au milieu de tout le monde.
J'aurais fumé quand j'en aurais eu envie sans me soucier des autres ni des règles.
Avec cet aspect, à la fois agaçant et désarmant, de la jeunesse qui ne doute de rien.
J'aurais pu avoir cette ligne féline. Cette fêlure du mannequin déjà déchu.
Qui a tout plaqué chez lui pour refaire sa vie ou lui donner du sens.
Je frissonne en me rendant compte que, définitivement, celui-là ressemble à Michel.
Avec ce mélange de panache et de tristesse qui me ferait toujours fondre.
Je sais le charme de la nouveauté. Je sais le charme de la surprise.
Et ce qui m'étonne n'est pas que tu y succombes ou que tu n'y succombes pas,
mais que tu t'accroches obstinément au débris que je suis devenu.
Moi, avec mes crises d'autosatisfaction et mes têtes de cochon.
Qui n'ont, je ne tiens pas à me donner plus d'importance que ça, rien d'exceptionnelles,
lorsque tout le monde a ses délires, paranoïaques, narcissiques et cinématographiques.
Moi, avec mes rêves à écrire et réécrire, quand j'en ai tant vécus et que je n'en vis plus.
Si ce n'est celui de te voir revenir à moi. Encore et encore. Depuis plus de vingt lunes.
Moi et ma mauvaise foi. Mes crispations vaniteuses. Mes humeurs lunatiques.
Et cette folie douce qui n'amuse plus personne quand elle n'est pas rentable.
Que puis-je te donner ? Sinon un corps qui n'est plus d'une première fraîcheur.
Je m'étonne en effet. Que tu reviennes à moi. Quand il y a plus jeune et plus beau.
Plus facile sans doute. Plus pratique peut-être. Et plus enrichissant.
Dans l'obscurité, je regarde cet autre que je n'avais vu qu'en photo.
Je ne suis pas jaloux. Sinon de son gilet. Je me rends compte de ma chance.
A cette beauté sauvage et mystérieuse, à laquelle j'aurais succombé,
si mon cœur n'avait pas été arraché deux ans plus tôt pour être greffé au tien,
cette superbe mélangée de seigneur et de voyou qui m'avait plu chez Michel,
qui promène sa silhouette avec sa dose de charisme,
je prends conscience du miracle que c'est que d'avoir pu te plaire.
Je prends ici, dès l'entrée, une paire de claques.
La première est pour mon orgueil ou mon ego. Il y a mieux que moi.
Je ne m'en rends pas toujours compte lorsque je ne sors plus. Mais voilà.
Partout. Il y a plus ferme. Plus musclé. Plus bronzé. Plus sexy. Plus charmeur.
Et ce gosse, sans le savoir, me le met en pleine poire. Dans les dents.
La seconde, puisqu'il s'agit d'un aller-retour, est pour mon manque de confiance en moi.
Quand elle me réveille et me rappelle que tu dois bien m'aimer un peu, malgré tout,
quand tu fais tout pour rendre notre histoire aussi longue et heureuse que possible.
Ma sœur à mes côtés. C'est mon armure.
Elle incarne ma famille. Mon nom. Ma lignée. Mon histoire.
Elle porte mes parents avec moi. Nos quatre grands-parents. Nos enfances.
Plus sûrement qu'avec mes nièces, je viens ici officialiser quelque chose.
Et je dois me rappeler qui je suis pour ne pas sombrer. Pour ne pas disparaître.
L'orgueil doit se défendre. Face à une subite perte d'estime de soi.
" Soyons lucides, dit celle-ci, tu as une couronne dans la bouche et des cheveux gris.
Tu es maigre à faire peur et ne ressemble plus à rien à force de te laisser vivre.
Lorsque la précarité financière ne peut pas t'aider à sauver les apparences. "
Que ce soit pour les fringues, pour les soins, que ce soit pour l'hygiène alimentaire,
il faut bien sûr un minimum d'argent dont je ne dispose plus.
Je n'ai pas les moyens de mettre en valeur ce qu'il reste d'aimable.
Ni de m'acheter ce gilet à grosses mailles que j'aurais adoré.
" Ensuite, ajoute-t-elle, tu n'es plus dans la course, dans la nuit, dans la vie !... "
Quand les charmes de l'ours ont leurs limites, coupé des soirées et des fêtes,
qui cultivent les sourires et la sociabilité, et la magie se perd avec la pratique.
Quelle aura reste-t-il aux hommes qui s'isolent ?
Comment peux-tu aimer, mon amour, celui-ci qui n'avance pas, qui semble décliner,
qui vit encore sur de vieilles victoires, et se noie dans ses chiottes ?
L'orgueil doit se défendre. Ma sœur en a pour moi.
Et je dois m'accrocher aux regards que tu me donnes sur mon oreiller.
A la force qu'ils réveillent et décuplent. Quand je suis démuni et ne comprends plus rien.
Que vois-tu au juste ? Qu'y a-t-il d'aimable ou de fascinant dans mes pauvres pupilles ?
Est-ce l'image que je te donne de toi ? Quand je te vois comme la plus belle chose du monde ?
Tu n'es pas toi non plus cet autre mystérieux qui arrive de loin avec son gilet magnifique,
sa taille mannequin, sa jeunesse insolente, et son spleen magnétique.
Tu as les beautés supérieures de la compatibilité à mon corps et à mon histoire.
Quand tes pleins sont faits pour mes creux. Que nous nous emboîtons à la perfection.
Que tu es ma chaussure de vair. La bague faite pour mon doigt. La peau pour la mienne.
Ne cherche plus la pièce du puzzle qui te manque. Comment pourrais-tu la trouver ?
Quand tu la cherches ailleurs... Cette pièce manquante, ç'a toujours été toi.
Et je ne suis complet que depuis que je te connais.
Je m'accroche à ma sœur. Je m'accroche à tes yeux.
Je suis condamné à vieillir. Et à vieillir encore.
Et j'enrage de devoir me débattre contre toutes mes défaillances.
Je ne suis pas bilingue. Et je n'ai plus trente ans.
Mais je dois croire aux regards imprimés dans ma chambre,
à ce que tu me dis, à voix haute, quand je suis incapable de dire moi aussi.
Que je serais perdu si je devais te perdre. Que je n'en mourrais pas. Et que ce serait pire.
Des regards sont portés sur le gilet qui fume. Mais je ne tremble pas. Je ne suis pas jaloux.
Quand ces regards reviennent se planter dans les miens. Dans une obscurité coupable.
Et que ma révolte vient de ce sentiment de ne pas mériter cette passion suprême.
Bien sûr, pour l'amour du diable, que je mérite ton amour.
Je suis Philippe Latger. Peu importe si ça ne dit rien au commun des mortels.
Tant que ce nom évoque quelque chose pour toi. Qui fait que tout existe.
Quand aux beaux jeunes gens qui grouillent sur la terre,
c'est à ce corps vulgaire, vieilli et décharné que tu prends de la force.
Celle que je te dois. Et que tu rends utile. Au canevas tissé. A la confiance acquise.
Je ne suis pas jaloux. J'ai peur que tu te lasses. J'ai peur d'avoir rêvé.
Quand je vois tout ce que tu pourrais avoir et que je ne t'apporterai jamais.
Et si tu rêves aussi. J'ai peur que tu te réveilles. Que tu ne me réveilles pas.
A cette séance de cinéma où, en effet, on ne choisit pas son partenaire.
Quand tu mérites mieux qu'un gars qui se vit comme has been quand il n'a rien été.
Et que son âme en flammes, sait aussi en partie, que nous ne nous méritons pas,
puisque nous sommes faits l'un pour l'autre.
Je n'égalerai jamais les fantasmes. Je n'égalerai jamais le désir.
Quand on imagine toujours au-delà de ce qu'un autre propose vraiment.
On désire ce que l'on n'a pas. On fantasme sur ce que l'on ne vit pas.
Et je serais fou de me battre contre de tels moulins à vent.
Je dois juste, à ma place, me rappeler qu'il y a des accidents qu'il faut embrasser,
accepter comme un cadeau du ciel ou un signe du destin, mais quelque chose à vivre.
Le bonheur n'a jamais été pour demain. Et il est criminel de vouloir le faire croire.
Je dois me réjouir d'être là, en présence, dans ton regard de braise, quoi qu'il arrive.
Puisqu'il est promis que nous serons séparés d'une façon ou d'une autre.
Par un homme, par une femme, par la vie, par la mort. Inévitablement.
Mes mâchoires se serrent sur l'instant qu'on me donne. Que je broie dans mon poing.
Que je grave dans le marbre pour qu'il puisse nous survivre.
A ce petit anneau que j'ai tant fait tourner, songeant qu'il ne se décomposera jamais,
quand mes doigts seront cendres, et mon âme débranchée, j'ai toute la conviction
des révoltes humaines, de ces êtres qui ne peuvent se satisfaire de leur seule condition.
Qui ne peuvent accepter d'être nés pour mourir. De devoir disparaître.
Et Satan trouve un frère dans cette rébellion. Quand je refuse les lois.
Celles de la Création. Qui promettent une fin à tout ce qui commence.
Je n'ai plus la jeunesse. N'en suis pas moins retors. Et désobéissant.
Pas question de perdre l'intensité d'un regard au premier gilet qui passe.
Pas question de me perdre aux idées de mérite, de valeurs, de critères consuméristes,
qui n'ont d'importance que pour les imbéciles et pour quelques victimes.
Nous ne sommes pas des photos sur Facebook ou des sites de rencontres.
Nous ne sommes pas des images et des mannequins de catalogues en ligne.
Quand j'ai plus d'indulgence pour la pornographie.
Nous sommes des histoires. Et tu construis la mienne.
La lumière revient sur ma sœur sous le charme.
Je suis heureux de voir qu'elle est impressionnée.
Pour tout dire, je suis fier. Et j'en crève d'orgueil.
Même en enfilant mon vieux caban informe sur ma chemise noire.
On peut me regarder. Je ne baisserai pas les yeux. Je suis là, à ma place.
Que je n'ai pas volée. Je suis Philippe Latger.
Un nom qui n'a de sens qu'aux gens qui m'ont aimé.
Qui désigne autant de personnes qu'il y en a pour le dire.
Je suis le résultat de ces regards croisés. Je leur dois l'existence.
Et celui qui me porte aujourd'hui me rend plus beau que je ne suis.
Me donne l'idée juste de ce que je dois être.
Quand il n'y a qu'en lui plaisant que je peux être libre, sûr de moi, et vivant.
Narcisse dans son miroir. Dans le noir des pupilles. De cet être admirable. Admiré.
Qui m'attire comme le gouffre des réponses absolues aux mystères du monde.
C'est l'amour incestueux sans consanguinité. Qui se nourrit de lui-même.
Par cet autre que soi qui peut seul nous parfaire. Nous tirer vers le haut.
Quand je suis au plus bas et au-dessus de tout. Au-delà des sommets.
Loin, dans la stratosphère. En ce lieu qui est toi, où le temps est dissous.
Il me faut l'accepter. Si tu me trouves un quelconque intérêt, je peux ne pas comprendre,
je n'ai qu'à m'y soumettre et te faire confiance, quand tu sais mieux que moi
ce que tu peux aimer.
Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan