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Y'a d'la joie

Publié le

On se serait cru dans une publicité familiale.
Lorsque je sortais de chez moi le cœur léger, sous un soleil aimable,
et un ciel bleu indécent pour la saison, que j'allais sifflotant, dansant presque,

taper sur l'épaule d'une amie qui partait travailler, heureux de la croiser,
faisant un bout de chemin avec elle, saluant des commerçants ouvrant leurs boutiques,
laissant mon amie tourner à gauche quand je continuais tout droit vers la rue Foch,
pour croiser plus loin le petit ami de ma nièce qui s'arrête et m'embrasse, tout sourire,
sans interrompre une marche décidée, digne d'un clip sur les bienfaits d'une eau minérale,
d'un déodorant, ou d'une assurance santé, gambadant dans la ville comme un jeune chien.
" Bonjour, bonjour ! " Y'a d'la joie. Aussi irraisonnée et imprévisible que le chagrin.
Je ne sais pas d'où elle vient. Quand je n'ai pas plus dormi que d'habitude ni mieux mangé.
Quand je ne suis pas sûr de devoir trouver une explication. A ce qu'il suffit de vivre.
Pleinement. De prendre à bras le corps. Pour argent comptant.
Nous ne nous verrons pas ce soir. Ni demain. Je n'ai pas décroché un contrat.

Ni réglé un problème. Il n'y aucune raison d'être heureux. So what ?...
Ce n'est pas une raison pour bouder mon plaisir.
Le centre de formation est devenu accueillant. J'y entre comme chez moi.
J'oublie le quartier, la voie ferrée, les entrepôts, le bâtiment hideux où je vais m'enfermer.
Je suis heureux. Que voulez-vous que j'y fasse ? Fred Astaire entre dans la salle informatique.
Glisse jusqu'à son poste de travail pour allumer l'ordinateur. Une journée qui commence.
Et nous vendrons beaucoup d'eau minérale, de déodorants et d'assurances santé.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

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Case départ

Publié le

Dans ses tunnels plus étroits que ceux du RER,
le petit train de la ligne 1 me déposait aussi bien à la Défense.
Mon frère y travaillait. Je ne me rappelle plus quel était son ministère à l'époque.
La ville ? Le logement ? Son bureau était quoi qu'il en soit dans la grande Arche.
J'avais vingt ans. Des mèches dans les cils, avec une coiffure, je m'en rends compte,
que les jeunes lycéens d'aujourd'hui ne moqueraient pas pour partager la même.
La longueur permettait des effets qui se voulaient aussi brouillons que romantiques.
Et le Playmobil promenait sa silhouette dans la rue Vieille du Temple où j'avais mon adresse.
L'appartement de Karin Waehner. Dont j'arrosais les plantes en attendant son retour.
Je descendais à pied jusqu'à St-Paul ou Hôtel de Ville. Métro. Ligne 1. La fameuse.
La névralgique. Horizontale. La plus touristique. Rendez-vous compte.
De la Gare de Lyon à la Porte Maillot, en passant par Bastille, Châtelet, le Louvre
et les Champs Elysées. Je pouvais, en plein été, lorsque bien des Parisiens, en vacances,
avaient pu fuir la cité, faire le trajet avec des Espagnols et autant d'Italiens, hilares,
déployant leurs plans immenses impossibles à replier ou feuilletant leurs guides.
" C'est ici ? L'arqué dé trioumphe ? " Ici. Regardez. Place de l'Etoile... La prochaine.
Je poursuivais pour traverser la Seine. Sortais s'il faisait beau à l'esplanade.
Avec ce sentiment étrange d'avoir quitté Paris.

J'avais dû descendre la veille au soir boire un verre à l'Amnésia. En bas de chez moi.
En bas de chez Karin où je n'ai ramené qu'une personne ou deux au cours de tout l'été.
Avais dû être raisonnable en ne me couchant pas à huit heures du matin.
Seulement un verre. Et j'avais pu me lever pour rejoindre mon frère sur son lieu de travail.
J'avais un badge à présenter à la sécurité, au moment de passer les portiques.
Et l'on m'avait montré quels ascenseurs appeler pour parvenir au bon étage.
Celui où un petit bureau vide était mis à ma disposition. Pour faire mes devoirs.
Dans l'Arche de la Défense. Où aucune tentation ne pouvait venir me distraire.
Sinon celle de l'ennui. Jusqu'à l'heure d'aller déjeuner avec quelques fonctionnaires,
dont mon frère et son amie Agnès, sous la coquille immense du CNIT.
Le quartier était une curiosité. Quand j'y pense. Surtout fin juillet.
Quand on était loin de la ruche tournant à plein régime. Celle d'un quartier d'affaires.
Où les zombies dans leurs costumes étaient aussi nombreux que les Japonais.
Je devais à la rentrée, passer les épreuves du concours de Sciences-Po. Mon bac C en poche.
Que j'avais arraché un été plus tôt. Et j'étais là, sur les rails d'une carrière possible,
qui devaient passer par une école de journalisme à la sortie de la rue St-Guillaume,
après une année d'errance dans une fac de Droit.

Agnès était drôle. Vivait à deux pas, dans une tour de Nanterre.
Venait travailler à pied, par un parcours de chemins et de passerelles.
Me faisait beaucoup rire et nous riions beaucoup.
J'étais heureux d'être avec mon grand frère. Que je voyais si peu.
Qui ne venait que rarement à Perpignan, jamais plus de deux jours.
Je le trouvais radieux et solaire, ici, dans sa vraie vie, lorsqu'il était si terne,
mutique, voire absent, en présence de nos parents dans la maison de Bompas.
Cela me rendait triste. J'évitais d'y penser. Quand le contraste était éclatant.
Triste que mes parents se soient privés de le voir si heureux et si épanoui.
Nous avons fait la fête. Il m'invitait partout. Il me faisait suivre.
Y compris dans les dîners où chaque convive était un poème.
Il s'occupait de moi. Et veillait au grain. J'avais mon propre bureau et mon badge.
Mais il ne put lutter contre l'attraction fatale de la nuit et du sexe qui m'a fait dérailler.
Le Queen venait d'ouvrir sur les Champs Elysées. Ma prépa Sciences-po.
Avec Pierre Palmade et Sandrine, à la porte, qui ne me disait jamais non.
Même quand je n'avais pas d'argent. J'y allais toujours tout seul.
Y adorais la House, la Techno, les drags et le whisky.

C'était au vingtième siècle.
J'avais tout pour séduire et à peine vingt ans.
Avais déjà perdu mon âme dans les nuits de Toulouse, de Londres ou Barcelone.
Eu le temps de vieillir, de tomber amoureux, de devenir cynique, une grande personne.
Qui cherchait son chemin dans les couloirs des boîtes et dans ceux du métro.
Sur le Pont de Neuilly. Le retour à Paris. Station Franklin Roosevelt.
Je marche dans la rue. Je redresse la tête. Le Canigou est beau. Les sommets enneigés.
Devant le lycée Bon Secours, son château de Poudlard et ses Harry Potter,
qui fument comme des grands, des mèches dans les cils, avec l'envie de plaire,
je vais sur une route qui conduit à Paris, ou à Nantes peut-être.
Où je serai meurtri de te perdre de vue. D'être si loin de toi. Et seul face à moi-même.
Je reviendrai au CNIT. Retrouverai mon frère. Avec le trac au ventre et bien peu d'appétit.
Affronter une ruche et une concurrence. Moi qui n'ai jamais eu l'esprit self-assurance.

Ni de compétition. Je devrai chercher loin les meilleures raisons. De réussir un peu.
Vingt ans plus tard, enfin. Après bien des méandres. Après notre rencontre.
Que j'ai toujours perçue comme la case d'arrivée.
M'étonnant qu'elle puisse être une case départ.
Et sur Casa Latger, je chasse le brouillard. Pour ne pas perdre le fil.
D'une vie qui m'ira, où qu'elle puisse mener, si je reste avec toi.
Quand je te veux au cœur de tous les jeux de l'oie. Le point de convergence.
Où je rêve, où qu'il soit, de poser mes bagages. De gagner en confiance.
Et de m'abandonner.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

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Au pied de la lettre

Publié le

Des mots que j'imprime.
Et que je prends au pied de la lettre.
Je t'écoute parler et je te prends au mot.
Je te ferai confiance. Et je pourrai t'attendre.
Quand la nuit se déploie sur de belles surprises.
Refoule la tristesse du regain de Noël et de ses solitudes.
Que je souffre comme jamais de m'endormir tout seul dans cette immensité.
Je cherche chaque fois mes trésors de ressources. Invoque mon orgueil et quelques certitudes.
Pour calmer mon angoisse. Aborder le sommeil. Avec un peu de dignité.
Retrouver la quiétude de l'enfance. Au son d'un bon vieux film, noir et blanc, sous-titré.
Au vide béant qui s'ouvre dans mon ventre. Je m'accroche à l'espoir d'un futur insensé.
Comme aux gloires du passé. Pour fuir absolument le vertige du présent.
Qui n'est plus supportable qu'à l'idée de ta peau. L'image douce-amère.
Qui me brûle et me soulage d'un même mouvement.
La nuit devenue longue me donne trop de temps.
Pour errer dans l'espace de cet appartement.
Et te voir dans la rue, le portable à l'oreille,
est la trêve attendue aux traversées de sable et de dunes changeantes.
Je puise dans tes bras la chaleur nécessaire. A ce corps que je serre. Que je ne lâche plus.
Ainsi que les raisons justifiant le désert et les nuits de torture. Sous nos lunes complices.
Quand je me rappelle alors pourquoi je vis ici et de cette façon.
Ce n'était pas prévu. Passage à l'improviste. Je parle au téléphone sans me faire d'illusions.
Idéalement ? Où aimerais-je que tu sois ? Où d'autre que chez moi ?

Le sourire est très beau vu du premier étage.
J'en retourne un dont je ne me croyais plus capable.
Je n'ai pas pris le temps de m'occuper ni du poil, ni du linge.
Pris dans mes révisions et l'urgence d'autres choses auxquelles m'abandonner.
Peu importe l'étendoir et les sous-vêtements. C'est une même chambre. Et la même lumière.
J'ouvre avec la porte tout l'éclairage orange qui vient nous protéger et nous tenir ensemble.
Droit. J'ouvre mes mains dans ton dos. A peine le verrou tourné. Pour te plaquer à moi.
Te sentir. Verticalement. Ta poitrine contre ma poitrine. Ton ventre contre mon ventre.
Ton sexe contre mon sexe. La tête posée sur l'épaule de l'autre. Les yeux fermés.
Nous restons dans l'obscurité, en silence, serrés l'un contre l'autre. Le temps qu'il faut.
Pour nous reconquérir. Nous respirer. Retrouver nos matières, nos volumes, nos émois.
Synchroniser nos respirations. Capter l'énergie à travers le textile entre nous.
Comme du papier à cigarette. Quand les muscles se dessinent et s'adoptent.
Le tissu disparaît aux pressions de deux corps affamés. Ivres d'eux-mêmes.
Et je me dégage un peu. Le recul suffisant pour te voir dans les yeux.
Nous sommes émus. Etonnés. De l'être encore sans doute. Et nos lèvres se trouvent.
Quand je m'y suspendrai pour t'écouter plus tard. Et relever tes phrases.
Après avoir laissé la chair prendre la parole et le temps à nos sexes soit de s'entretenir,
soit de vider leur sac, se dire tout le bien qu'ils avaient à se dire, quand ils étaient pressés.
Chaque chose en son temps. L'heure est aux retrouvailles.
Et nos mains avaient trop à prendre, à tendre et caresser.
C'est le plus sûr langage. Comme celui du braille.
Pour dire tout le manque où nous étions encore
et nous étions laissés.

Les corps furent bavards.
C'était au tour des âmes. Avec ce qui restait de raison.
Quand dans mon fauteuil j'imposais la distance.
Celle qu'il faut pour toute perspective.
Dans mon lit, l'objet de mon désir que j'admire à loisir sans pouvoir me lasser.
Que j'écoute parler de sa voix qui voyage dans ma tête et mon torse, mes organes sexuels,
se promène dans mes veines et les fibres de mes membres.
Avec l'intensité appuyée du regard qui ne lâche pas le mien.
J'imprime tous les mots. Essaie de m'y tenir. Sans plans sur la comète ni extrapolations.
Je prends ce que tu me donnes. A ton rythme. Mot à mot. Pas à pas.
Et pourrai m'y accrocher, lorsque seul dans mes draps, il me faudra dormir.
J'y prendrai de la force. Ce qu'il faut de courage. Et de persévérance.
Pour être enfin heureux sans avoir à se convaincre de l'être.
Je te prends au sérieux. Et au pied de la lettre.
Quand aimer ne peut être savoir. Que c'est vouloir et croire.
Que ma foi est intacte. A brûler sur les bûchers d'une église jalouse.
Avec le sourire étrange de l'intime conviction.
Et que mon cœur usé trouve enfin le repos.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

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Un chemin

Publié le

Le fait est que je suis passé par derrière.
Pour te rejoindre. Empoigner la poignée. Contournant la maison.
Par le côté jardin. J'ai mon trousseau de clés.
A l'intérieur. Bien au chaud. Tu m'attendais
.
J'ai pris la porte. Et l'escalier.
J'ai pu te voir et t'embrasser.
Et te couvrir de tout mon être.
A nos deux âmes rassemblées.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

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Dépasser la passion

Publié le

Je ne sais pas si cela dure trois ans.
Mais la chaleur que ça dégage. A l'intérieur de nous.
Cela peut bien être une vision de l'esprit. Une réaction chimique.
Un dérèglement hormonal. Une création pure du cerveau. Peu importe.
J'embrasse l'addiction sans le sentiment de culpabilité que les autres procurent.
Je m'y vautre et m'y enroule avec une gourmandise parfaitement assumée.
Quand l'objet du délire est le plus beau de tous.
Ce n'est pas une perle rare. C'est une pièce unique.
Que j'aurais pu ne jamais trouver même en cent ans de vie.
Qui désarme la concurrence. Désamorce l'aventure possible ou la liaison facile.
Lorsque les sourires et les opportunités deviennent aussi dérisoires qu'invisibles.
Je ne vois rien. Je ne vois personne. Ne vois pas les signaux que l'on m'adresse.
Quand la charge érotique est contenue dans un seul corps.
Pour combien de temps au juste ?... L'amour dure trois ans...
C'est une chose que j'ai vérifiée autrefois. Pratiquement jour pour jour.
Mais le cas confirme-t-il la règle ? Lorsqu'il fut une exception...
Et que j'aime encore la personne en question sans en être amoureux.
L'énoncé porte à confusion. Il y a un malentendu.
L'amour dure toute la vie.
C'est la passion amoureuse qui ne peut pas durer.
L'attraction sexuelle. Ou ce genre de choses.
Qu'est-ce qui m'est arrivé ?
Moi qui ne croyais pas aux histoires de flèches et de moitiés d'orange...
Cupidon dans son pagne qui vide son carquois avec ses ailes d'ange.
La foudre qui crépite au-dessus de nos têtes. Le courant électrique.
Dynamo qui réveille l'ampoule que je croyais grillée.
C'est à cette peau blanche que j'ai mon combustible.
Au galbe de la hanche. A la chute de reins. Comme aux traits d'un visage.
Le regard conducteur me tient à sa merci quand il m'électrocute.
Quand les règles physiques l'emportent sur les raisonnements.
Je peux concevoir les réactions en chaîne. Le flash et l'éblouissement.
Je m'émerveille ici qu'il puisse autant durer.
Quand j'écris sûrement que je suis sous le charme, à cette heure de la nuit,
comme j'ai pu l'écrire il y a plus de deux ans dans un simple texto.
L'amour dure trois ans pour ceux qui capitulent.
Pour ceux qui se l'avouent, il dure toute la vie.
Sinon, c'est autre chose, qui mérite tout autant d'être expérimenté.
Deux ans auraient suffi, quand j'étais sur le point de retirer la flèche
et de laisser saigner une plaie, à sa place, qui n'aurait jamais pu vraiment se refermer.
Tu as arrêté mon geste. M'empêchant de commettre l'erreur la plus commune.
Quand je pensais ainsi me libérer de toi et me sauver la vie.
Mais déloger la lame était plus dangereux. Menaçait l'équilibre et mon métabolisme.
Quand je l'ai adoptée et que la greffe a pris. L'arracher promettait l'ultime hémorragie.
A mon renoncement tu n'as pas adhéré. Tu n'as pas accepté. Je peux te rendre grâce.
Quand tu m'as donné conscience que c'était égoïste, en plus d'être injuste, plutôt lâche,
inconséquent, de déserter à la première difficulté, lorsque nous avions commencé
à construire le début de quelque chose ensemble.
L'amour ne dure pas si nous l'abandonnons.
Comme il n'y a pas de règnes pour les rois qui abdiquent.
La douleur que je devais parvenir à éteindre ne venait pas de toi.
Quand tu as su la vaincre. Que tu es le remède au mal qui s'exprimait.
J'étais prêt dans ma fièvre à sacrifier le cœur de ma raison de vivre.
Et je t'aime désormais d'avoir su pardonner à ce manque de discernement.
De ne pas m'avoir laissé faire. Lorsque je me trompais.
Que j'aurais été plus malheureux encore que j'ai cru pouvoir l'être.
Que trois mois de sursis sont toujours bon à prendre, lorsqu'ils sont amoureux,
comme nous le sommes encore.
L'amour dure trois ans. Pour ceux qui s'en contentent.
Quand plus qu'un sentiment, c'est une construction.
Celle d'un édifice qui a besoin de nos bras.
Mais réduite à néant le jour où on les baisse.
Dans les tiens, je me tiens sans peur de la distance.
Dans le temps ou l'espace. Où que la vie nous mène. Même séparément.
Quand je sais que l'amour est plus fort que les passions furieuses.
Qui s'épuisent aussi vite qu'elles se sont enflammées.
Cet amour illusion peut bien durer trois ans.
Le nôtre est responsable sans être rationnel.
Et je goûte grâce à toi aux fruits de la constance.
Au plaisir de bâtir une œuvre à quatre mains qui croît et nous dépasse.
Quand je sais que la flèche plantée dans ma poitrine y restera à vie.
Pour une fois, j'en prends acte. Comprends où se situe le choix qui m'est permis.
L'amour dure trois ans. Il dure toute la vie.
Mais c'est le bonheur, ici, que j'embrasse avec toi.
Puisqu'il s'invente aussi. Avec tous nos moyens d'en faire quelque chose,
et durer le plaisir.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

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Tout va bien se passer

Publié le

Le temps pouvait paraître long. Et j'en manque soudain.
Quel est cet élastique ? Qui est tout sauf posé comme sur papier musique.
De la lente procession à la cavalcade hystérique.
Je me débats dans un verre d'eau où la tempête fait rage.
Envoyez des secours. Ton sourire-bouée. Que je puisse m'accrocher.
Aux flotteurs de tes lèvres. Y reprendre mon souffle.
Ne pas céder à la panique. On me tire sur la plage.
Le massage cardiaque. Et puis ton bouche-à-bouche.
Tu me regardes. Et le ciel se dégage.
Tout va bien se passer.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

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La part des anges

Publié le

J'avais eu assez faim pour savoir comment on s'y prend.
Comment on s'y prend pour voler des pommes.
Comment on s'y prend pour abuser les gens qui ont de l'argent.
Je ne pouvais plus me contenter des petits pièges pour prendre du gibier.
Des hivers froids à répétition et quelques sécheresses avaient décimé nos élevages.
Certains garçons déjà étaient partis. Quittant le village pour Madrid ou Barcelone.
D'autres pour Saragosse ou Valladolid. Mais d'autres parlaient déjà de l'Amérique.
Je me demandais parfois, regardant les étoiles, allongé sur le banc de la place haute,
face au mur de l'église contre lequel nous jouions à la pelote, en pleine nuit,
pourquoi j'étais né ici plutôt qu'ailleurs.
Sur ce rocher aride oublié de tous où l'on avait refoulé d'indésirables conversos.

Ma famille, il faut croire, n'avait pas eu les moyens de partir en Afrique.
J'aurais pu naître à Tripoli ou au Caire. Connaître l'opulence.
Au lieu de cela, je traîne sur mes épaules le poids des Marranes il faut croire.
Mes ancêtres n'avaient pas eu les moyens de partir en Afrique.
Aurais-je les moyens de partir en Amérique ?
J'avais bien eu quelques petits flirts sans importance. Pas d'histoires d'amour.
Pas d'épouse. Pas d'enfants. J'étais libre comme l'air. Et c'était une force.
Je n'étais pas un héritier non plus. Rien qui puisse me retenir ici.
La première opportunité fut la guerre. Une chance de partir aux frais du royaume.
Qui avait déjà tant perdu contre les Etats-Unis. Cuba. Porto Rico. Les Philippines.

Le déclin de l'Espagne n'en finissait pas. Ici, c'était les Rifains qui se révoltaient.
Moi, je n'étais pas un soldat. Je n'ai pas tué un seul Marocain. Je jouais aux cartes.
Et j'y jouais souvent avec l'ennemi. Traversant les lignes, la nuit, à la lumière de la lune.
Avec quelques amis dont quelques premiers grades. C'était plutôt plaisant.
Bien que surréaliste. Dès qu'on arrêtait le feu, on se retrouvait entre accros au jeu.
On pouvait même fraterniser. On partageait à manger et à boire.
On ne perdait pas son sens de l'humour sur des questions politiques,
mais seulement sur les dettes et les tricheries trop coûteuses.
J'avais un talent de prestidigitateur et ma réputation me précédait déjà.
Quand à une table de tricheurs, celui que l'on conspue est toujours celui qui gagne.
Et j'avais la grossièreté de gagner trop souvent. Ou de tricher plus finement que d'autres.
Il est arrivé que les Marocains viennent me chercher jusque dans ma garnison.
Comme ce matin où l'on m'a planqué dans une jarre à olives.
Les gars ne plaisantaient pas. Venaient pour me faire la peau.
Des officiers m'ont couvert. Mais je devenais gênant. Cela faisait un peu désordre.
On m'a renvoyé en Espagne. J'ai repris le bateau. Dans l'autre sens.
La traversée m'avait impressionné. Le Détroit de Gibraltar. Les portes de l'Atlantique.
En allant en Afrique, je savais qu'il y avait là une autre route, pour un autre continent.
Pas celui des Conquistadors et de notre ancien Empire. Celui de Billy the Kid et Rockefeller.
Et pour un peu, j'aurais pris la barre pour détourner le bâtiment. Mettre le cap sur New York.
Faire des affaires plutôt que la guerre. Ce n'était qu'une question de temps.
Mais au retour une chose vint anéantir mes projets. Un mauvais grain. Le mal de mer.
J'ai vomi dans la Méditerranée jusqu'à mes organes et tous mes intestins.
Traversé un enfer qui m'a poursuivi jusque sur la terre ferme qui a tangué tout un jour.
Avant de retrouver le Nord avec l'équilibre, et ma détermination à partir.
Je ne traverserai pas l'Atlantique mais seulement les Pyrénées.

Maurina, c'est la mère de mes enfants. Six enfants dont un mort en bas âge.
Cette fille de Valladolid dont le père était un héritier déchu.
Qui avait gardé les manières et l'éducation d'une fortune de famille qu'il avait dilapidée.
Je ne sais pas exactement quand est-ce qu'ils sont arrivés à Toulouse.
La petite, je l'ai enlevée sur un pari. Seize ans. Ravissante. Déjà promise.
Evidemment, fiancée ou pas, chaperonnée ou pas, il me la fallait.
Et si je pouvais ramasser un peu d'argent en passant en remportant mon pari...
Qui pouvait résister aux tours de passe-passe du prestidigitateur ?
Je savais que ce genre de filles aimait bien les garçons de mon genre.
C'est moi qui l'ai épousée. Nous avons vécu ensemble jusqu'à la mort. La mienne.
Et je l'ai aimée de tout mon être. De toute mon âme. Avec une tendresse infinie.
Mais, s'il m'est encore permis de me confesser, il y a une entrave, une lame brûlante,
qui me reste plantée dans la gorge, dans le ventre, quand je n'ai jamais été pourtant,
ni le roi de la repentance ni celui des scrupules.
Maurina, je le sais, m'avait pardonné depuis longtemps.
C'est moi qui ne me suis jamais pardonné. De l'avoir blessée. Humiliée.
Quand je dois pour ma défense, expliquer que je n'avais pas eu le choix.
Puisque l'histoire, aussi vulgaire soit-elle, est celle d'une autre femme. L'amour de ma vie.
Maurina m'avait déjà donné un garçon et une fille. Dont elle s'occupait merveilleusement.
Mais la mère parfaite qu'elle était m'avait pris mon épouse, et laissé de côté.
Il m'arrivait de voir et d'entretenir des maîtresses. J'avais réussi. Fait beaucoup d'argent.
Pu faire construire cette superbe maison non loin de l'entreprise, avec tout le confort.
Assouvir ma passion pour les courses de chevaux. Avais mon propre haras.
Il fallait que je dépense mon argent. Les casinos et les hippodromes n'y suffisaient pas.
Maurina détestait les soirées mondaines, n'avait aucun goût pour les bijoux et les fourrures.
D'autres femmes ont été dépensières à sa place. C'était un jeu. Un train de vie.
Il serait malhonnête de dire que je ne prenais pas de plaisir. J'en ai pris.
Refusant de voir ce que j'infligeais à mon épouse.
Lorsque j'arrivais fort bien à me convaincre que la situation devait bien lui convenir.
Et peut-être même l'arranger.
Mais le plaisir que j'ai pris n'était pas toujours celui que l'on pense.
Quand je jouissais plus de ma fortune que du sexe de ces dames.
D'ailleurs, pour dire vrai, je dois admettre que je me suis ennuyé très vite.
Jusqu'à ce jour de juillet où ma vie a basculé.

J'avais mes habitudes dans un établissement de la communauté.
Castillans, Andalous, Galicians s'y mélangeaient aisément.
Je ne sais comment j'ai pu ne pas la remarquer avant ce soir-là.
C'était un soir de fête quand soudain, parmi mille visages, j'ai vu le sien.
Un regard sombre et sans fond qui m'a happé tout entier et vidé de mon sang.
Je me renseigne aussitôt et trouve facilement le prétexte idéal d'une approche.
Sidéré d'avoir pu la croiser sans la voir jusqu'ici. Angela. D'une famille de Séville.
Dans sa robe aux couleurs de l'aube. Jeune modéliste quand j'étais investisseur.
Bien que troublé, je l'entreprends de façon strictement professionnelle.
Nous discutons de ses ambitions. Et je m'étonne moi-même de m'en tenir là.
Comme si je ne me donnais pas le droit à l'erreur. Ni au refus.
J'obtiens ce que je veux. " Passez me voir à l'atelier pour vous faire une idée... "
Bien sûr. Je verrais ses croquis. Ce qu'elle fait. Ce qu'elle aime faire. Et que j'aime déjà.
Je sais déjà que je suis fou d'elle. Mais je lutte pour tenir l'impression à distance.
Promesse tenue. Je passe la voir la semaine suivante. En mécène potentiel.
Je suis conquis comme on pouvait s'y attendre. Mais l'enjeu s'est déplacé.
Nous sommes d'accord pour nous revoir. Savons déjà que ce ne sera pas pour le travail.
Le motif d'ailleurs est un peu vague. Quand il semble que nous ayons simplement envie.
D'être ensemble. Et que nous ne voulons pas comprendre ce qui est en train d'arriver.
Le rendez-vous. Qui a tout d'un rendez-vous galant mais ne veut pas se présenter comme tel.
Nous avons dîné. Sans que je puisse abattre mes cartes. Persuadé de n'avoir aucun jeu.
Une sensation m'empêche de le faire. Cette impression de la connaître depuis mille ans.
Je la raccompagne chez elle. Devant la porte de son petit immeuble.
Il fait bon. Il fait doux. La lune est haut dans le ciel. Mon cœur bat à tout rompre.
On resta là, face à face, gênés, incapables de décrocher le moindre mot.
" Un ange passe... " finit-elle par rire. Elle ne croyait pas si bien dire.

Angela avait tous les dons. Une artiste complète. Que j'ai admirée.
Aussi fort que je l'ai désirée charnellement. Irrépressiblement attiré par elle.
Musicienne. Peintre. Danseuse. Tout était matière à sa créativité.
Les corps. Les situations. La lumière. Les tissus. Les contrastes. Les émotions.
Aussi vrai que nous aimions faire l'amour nous aimions raconter des histoires.
J'étais heureux de la voir nous mettre en scène dans des saynètes farfelues.
Et ému d'y trouver une part d'enfance comme sa part de vérité.
Comment me défendre de ce que j'ai fait subir à Maurina autrement qu'en expliquant
que je connaissais Angela depuis bien plus longtemps, et qu'il s'agissait d'autre chose,
qui n'était pas forcément complémentaire, mais qui se situait ailleurs,
dans une autre dimension de nos vies, les retrouvailles de deux gosses abandonnés
retrouvant un amour de jeunesse, reprenant le fil d'une histoire ininterrompue.
Comment me défendre autrement qu'en assurant que je n'ai pas choisi cet amour.
Qu'il m'était supérieur. Antérieur. Immuable. Et qu'il me réincarnait.
Je n'ai jamais quitté mon épouse. Mais je n'ai jamais cessé d'aimer Angela.
Sans n'avoir jamais eu le sentiment d'être polygame ni simplement infidèle.
J'ai aimé ces deux femmes de toutes mes forces. De manières différentes.
Quand il peut être impossible de choisir entre son père et sa mère ou deux de ses enfants.
Je suis mort à Castelldefels un soir de l'an 1972 à l'âge de quatre-vingts ans.
Emportant le sourire et la voix d'Angela avec moi. Dans le tunnel de lumière.
Qui m'a conduit en avril 1973 dans la maternité de Notre-Dame de Bonne Espérance.
Pour pouvoir vous l'écrire de mes mains.
Un ange passe. Mais l'amour reste...

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

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A demain

Publié le

Le matin, le téléphone sonne.
Le réveil peut-être. Ou bien est-ce un appel ?...
La ligne fixe prend le relais et me renseigne aussitôt.
Je me retourne en grognant. Ce n'est pas le réveil. Le signal est précis.
Et je sais que c'est toi qui tentes de me joindre.
" Bonjour monsieur... " Enfin le room service.
Je peux commander mon petit-déjeuner. Avoir quelques indices météo.
Ce sera donc une bonne journée. Je me lève du bon pied que je prends.
A écouter ta voix qui pourra me rester dans l'oreille jusqu'au soir.
Avec ce mélange connu de frustrations et de satisfactions
qui se tiennent par la barbichette, qui s'équilibrent sans doute,

me fait sourire autant qu'il me crève la poitrine,
entretient le désir aussi vrai qu'il risque de le perdre. Sur la distance.
Je ne veux pas réfléchir à l'année prochaine. Ne dois pas y penser.
Quand je dois aussi me fouetter tous les jours pour faire avancer la mule.
Comme je serais motivé si j'avançais pour quelqu'un, avec quelqu'un.
Comme on va plus vite, plus fort, plus loin, épaulé d'une autre âme,
quand son projet perso s'inscrit dans un projet commun.
Au lieu de ça, sur cette affaire, je dois bien admettre que je suis seul.
Personne pour me suivre là où je vais. Puisque c'est aussi mon choix.
Et mes contradictions viennent tenter de trouver le bon pli de mes cheveux.

Ce que j'entreprends m'engage sur un chemin qui ne peut être le tien.
Et c'est à cela que je ne dois pas penser. Lorsque c'est assez pour me démobiliser.
Au jour le jour. J'ai un programme précis. Une feuille de route. Et je m'y tiens.
Sachant qu'il n'y aura pas de miracles. Lorsque, comble de l'ironie,
il n'y a qu'en me tirant une balle dans le pied que je pourrai me sauver.
Les cheveux ont poussé. Je trouve enfin la coiffure adéquate.
Celle avec laquelle je me reconnais enfin.
Et je vais travailler sans penser à demain.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

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En l'espèce

Publié le

Tzar est un border collie.
J'ai pour lui une affection que je n'avais jamais eue pour aucun animal.
Et je sais d'avance, que je serai inconsolable, le jour où il mourra.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

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Je m'étonne

Publié le

J'aurais pu venir avec mon air à la fois triste et énigmatique.
Dans ce gilet clair à grosses mailles que j'aurais précisément acheté.
Je n'aurais peut-être pas pris ce pantalon en toile, n'ayant pas la même longueur de jambes.
Mais le gilet, oui. Assurément. Si j'en avais les moyens. Je porterais ce genre de choses.
Au lieu de ça, avec ma sœur à mon bras, j'ai traîné mon vieux jean usé.
Un vieux caban acheté à Paris comme vestige de la prestigieuse époque.
Avec ma vieille barbe et ma vieille chemise noire. En voie de clochardisation.
J'ai de quoi m'étonner. Comprends-le. De quoi m'étonner que tu t'attaches à moi.
Quand je n'ai rien à t'offrir. Et pas grand-chose à faire valoir.
J'aurais pu être plus jeune, venir de ta région, partager ta langue maternelle,
quand je la partage historiquement sans la maîtriser ni la pratiquer vraiment,
comme un fantôme qui se serait levé d'une terre emblématique,
ramenant avec moi tout le sel de tes origines à fleur de peau.
La proximité immédiate. Une culture commune. Une complicité.
J'aurais pu être jeune et afficher cette nonchalance, à la fois arrogante et désabusée.
Avec le charme du chaton qui a grandi trop vite. Celui de l'âme perdue. A la dérive.
Que l'on a immédiatement envie de consoler, de protéger. De caresser.
De prendre sous son aile.
Mais je ne suis pas cet homme.

Moi, c'est autre chose.
Si j'ai conscience de ce qui peut être touchant dans ma nature ou ma personnalité,
j'ai conscience aussi que le temps joue contre moi, et que vieillir ne m'avantage pas.
Il y a des choses que l'on pardonne à la jeunesse.
Mais qui deviennent aussi bien irritantes qu'effrayantes à quarante ans.
Je suis à un âge où l'on n'excuse plus les échecs ou les erreurs d'aiguillage.
Où les errances et les dispersions paraissent suspectes. Et irrattrapables.
Et de jeune chien fou flamboyant, on passe vite dans la catégorie des loosers pathétiques.
Ma sœur m'accompagne. Nous nous installons. Et je suis étonné. Etonné et inquiet.
Bien sûr. J'aurais pu surgir de nulle part et faire basculer ta vie.
Etre un ami de ta meilleure amie, qui aurait été complice de notre relation secrète.
Qui aurait été ravie de nous présenter et de voir s'éveiller quelque chose entre nous.
Je n'aurais pas hésité à allumer une cigarette en attendant. Au milieu de tout le monde.
J'aurais fumé quand j'en aurais eu envie sans me soucier des autres ni des règles.
Avec cet aspect, à la fois agaçant et désarmant, de la jeunesse qui ne doute de rien.
J'aurais pu avoir cette ligne féline. Cette fêlure du mannequin déjà déchu.
Qui a tout plaqué chez lui pour refaire sa vie ou lui donner du sens.
Je frissonne en me rendant compte que, définitivement, celui-là ressemble à Michel.
Avec ce mélange de panache et de tristesse qui me ferait toujours fondre.
Je sais le charme de la nouveauté. Je sais le charme de la surprise.
Et ce qui m'étonne n'est pas que tu y succombes ou que tu n'y succombes pas,
mais que tu t'accroches obstinément au débris que je suis devenu.

Moi, avec mes crises d'autosatisfaction et mes têtes de cochon.
Qui n'ont, je ne tiens pas à me donner plus d'importance que ça, rien d'exceptionnelles,
lorsque tout le monde a ses délires, paranoïaques, narcissiques et cinématographiques.
Moi, avec mes rêves à écrire et réécrire, quand j'en ai tant vécus et que je n'en vis plus.
Si ce n'est celui de te voir revenir à moi. Encore et encore. Depuis plus de vingt lunes.
Moi et ma mauvaise foi. Mes crispations vaniteuses. Mes humeurs lunatiques.
Et cette folie douce qui n'amuse plus personne quand elle n'est pas rentable.
Que puis-je te donner ? Sinon un corps qui n'est plus d'une première fraîcheur.
Je m'étonne en effet. Que tu reviennes à moi. Quand il y a plus jeune et plus beau.
Plus facile sans doute. Plus pratique peut-être. Et plus enrichissant.
Dans l'obscurité, je regarde cet autre que je n'avais vu qu'en photo.
Je ne suis pas jaloux. Sinon de son gilet. Je me rends compte de ma chance.
A cette beauté sauvage et mystérieuse, à laquelle j'aurais succombé,
si mon cœur n'avait pas été arraché deux ans plus tôt pour être greffé au tien,
cette superbe mélangée de seigneur et de voyou qui m'avait plu chez Michel,
qui promène sa silhouette avec sa dose de charisme,
je prends conscience du miracle que c'est que d'avoir pu te plaire.
Je prends ici, dès l'entrée, une paire de claques.
La première est pour mon orgueil ou mon ego. Il y a mieux que moi.
Je ne m'en rends pas toujours compte lorsque je ne sors plus. Mais voilà.
Partout. Il y a plus ferme. Plus musclé. Plus bronzé. Plus sexy. Plus charmeur.
Et ce gosse, sans le savoir, me le met en pleine poire. Dans les dents.
La seconde, puisqu'il s'agit d'un aller-retour, est pour mon manque de confiance en moi.
Quand elle me réveille et me rappelle que tu dois bien m'aimer un peu, malgré tout,
quand tu fais tout pour rendre notre histoire aussi longue et heureuse que possible.

Ma sœur à mes côtés. C'est mon armure.
Elle incarne ma famille. Mon nom. Ma lignée. Mon histoire.
Elle porte mes parents avec moi. Nos quatre grands-parents. Nos enfances.
Plus sûrement qu'avec mes nièces, je viens ici officialiser quelque chose.
Et je dois me rappeler qui je suis pour ne pas sombrer. Pour ne pas disparaître.
L'orgueil doit se défendre. Face à une subite perte d'estime de soi.
" Soyons lucides, dit celle-ci, tu as une couronne dans la bouche et des cheveux gris.
Tu es maigre à faire peur et ne ressemble plus à rien à force de te laisser vivre.
Lorsque la précarité financière ne peut pas t'aider à sauver les apparences. "
Que ce soit pour les fringues, pour les soins, que ce soit pour l'hygiène alimentaire,
il faut bien sûr un minimum d'argent dont je ne dispose plus.
Je n'ai pas les moyens de mettre en valeur ce qu'il reste d'aimable.
Ni de m'acheter ce gilet à grosses mailles que j'aurais adoré.
" Ensuite, ajoute-t-elle, tu n'es plus dans la course, dans la nuit, dans la vie !... "
Quand les charmes de l'ours ont leurs limites, coupé des soirées et des fêtes,
qui cultivent les sourires et la sociabilité, et la magie se perd avec la pratique.
Quelle aura reste-t-il aux hommes qui s'isolent ?
Comment peux-tu aimer, mon amour, celui-ci qui n'avance pas, qui semble décliner,
qui vit encore sur de vieilles victoires, et se noie dans ses chiottes ?
L'orgueil doit se défendre. Ma sœur en a pour moi.
Et je dois m'accrocher aux regards que tu me donnes sur mon oreiller.
A la force qu'ils réveillent et décuplent. Quand je suis démuni et ne comprends plus rien.
Que vois-tu au juste ? Qu'y a-t-il d'aimable ou de fascinant dans mes pauvres pupilles ?
Est-ce l'image que je te donne de toi ? Quand je te vois comme la plus belle chose du monde ?
Tu n'es pas toi non plus cet autre mystérieux qui arrive de loin avec son gilet magnifique,
sa taille mannequin, sa jeunesse insolente, et son spleen magnétique.
Tu as les beautés supérieures de la compatibilité à mon corps et à mon histoire.
Quand tes pleins sont faits pour mes creux. Que nous nous emboîtons à la perfection.
Que tu es ma chaussure de vair. La bague faite pour mon doigt. La peau pour la mienne.
Ne cherche plus la pièce du puzzle qui te manque. Comment pourrais-tu la trouver ?
Quand tu la cherches ailleurs... Cette pièce manquante, ç'a toujours été toi.
Et je ne suis complet que depuis que je te connais.

Je m'accroche à ma sœur. Je m'accroche à tes yeux.
Je suis condamné à vieillir. Et à vieillir encore.
Et j'enrage de devoir me débattre contre toutes mes défaillances.
Je ne suis pas bilingue. Et je n'ai plus trente ans.
Mais je dois croire aux regards imprimés dans ma chambre,
à ce que tu me dis, à voix haute, quand je suis incapable de dire moi aussi.
Que je serais perdu si je devais te perdre. Que je n'en mourrais pas. Et que ce serait pire.
Des regards sont portés sur le gilet qui fume. Mais je ne tremble pas. Je ne suis pas jaloux.
Quand ces regards reviennent se planter dans les miens. Dans une obscurité coupable.
Et que ma révolte vient de ce sentiment de ne pas mériter cette passion suprême.
Bien sûr, pour l'amour du diable, que je mérite ton amour.
Je suis Philippe Latger. Peu importe si ça ne dit rien au commun des mortels.
Tant que ce nom évoque quelque chose pour toi. Qui fait que tout existe.
Quand aux beaux jeunes gens qui grouillent sur la terre,
c'est à ce corps vulgaire, vieilli et décharné que tu prends de la force.
Celle que je te dois. Et que tu rends utile. Au canevas tissé. A la confiance acquise.
Je ne suis pas jaloux. J'ai peur que tu te lasses. J'ai peur d'avoir rêvé.
Quand je vois tout ce que tu pourrais avoir et que je ne t'apporterai jamais.
Et si tu rêves aussi. J'ai peur que tu te réveilles. Que tu ne me réveilles pas.
A cette séance de cinéma où, en effet, on ne choisit pas son partenaire.
Quand tu mérites mieux qu'un gars qui se vit comme has been quand il n'a rien été.
Et que son âme en flammes, sait aussi en partie, que nous ne nous méritons pas,
puisque nous sommes faits l'un pour l'autre.

Je n'égalerai jamais les fantasmes. Je n'égalerai jamais le désir.
Quand on imagine toujours au-delà de ce qu'un autre propose vraiment.
On désire ce que l'on n'a pas. On fantasme sur ce que l'on ne vit pas.
Et je serais fou de me battre contre de tels moulins à vent.
Je dois juste, à ma place, me rappeler qu'il y a des accidents qu'il faut embrasser,
accepter comme un cadeau du ciel ou un signe du destin, mais quelque chose à vivre.
Le bonheur n'a jamais été pour demain. Et il est criminel de vouloir le faire croire.
Je dois me réjouir d'être là, en présence, dans ton regard de braise, quoi qu'il arrive.
Puisqu'il est promis que nous serons séparés d'une façon ou d'une autre.
Par un homme, par une femme, par la vie, par la mort. Inévitablement.

Mes mâchoires se serrent sur l'instant qu'on me donne. Que je broie dans mon poing.
Que je grave dans le marbre pour qu'il puisse nous survivre.
A ce petit anneau que j'ai tant fait tourner, songeant qu'il ne se décomposera jamais,
quand mes doigts seront cendres, et mon âme débranchée, j'ai toute la conviction
des révoltes humaines, de ces êtres qui ne peuvent se satisfaire de leur seule condition.
Qui ne peuvent accepter d'être nés pour mourir. De devoir disparaître.
Et Satan trouve un frère dans cette rébellion. Quand je refuse les lois.
Celles de la Création. Qui promettent une fin à tout ce qui commence.
Je n'ai plus la jeunesse. N'en suis pas moins retors. Et désobéissant.
Pas question de perdre l'intensité d'un regard au premier gilet qui passe.
Pas question de me perdre aux idées de mérite, de valeurs, de critères consuméristes,
qui n'ont d'importance que pour les imbéciles et pour quelques victimes.
Nous ne sommes pas des photos sur Facebook ou des sites de rencontres.
Nous ne sommes pas des images et des mannequins de catalogues en ligne.
Quand j'ai plus d'indulgence pour la pornographie.
Nous sommes des histoires. Et tu construis la mienne.

La lumière revient sur ma sœur sous le charme.
Je suis heureux de voir qu'elle est impressionnée.
Pour tout dire, je suis fier. Et j'en crève d'orgueil.
Même en enfilant mon vieux caban informe sur ma chemise noire.
On peut me regarder. Je ne baisserai pas les yeux. Je suis là, à ma place.
Que je n'ai pas volée. Je suis Philippe Latger.
Un nom qui n'a de sens qu'aux gens qui m'ont aimé.
Qui désigne autant de personnes qu'il y en a pour le dire.
Je suis le résultat de ces regards croisés. Je leur dois l'existence.
Et celui qui me porte aujourd'hui me rend plus beau que je ne suis.

Me donne l'idée juste de ce que je dois être.
Quand il n'y a qu'en lui plaisant que je peux être libre, sûr de moi, et vivant.
Narcisse dans son miroir. Dans le noir des pupilles. De cet être admirable. Admiré.
Qui m'attire comme le gouffre des réponses absolues aux mystères du monde.
C'est l'amour incestueux sans consanguinité. Qui se nourrit de lui-même.
Par cet autre que soi qui peut seul nous parfaire. Nous tirer vers le haut.
Quand je suis au plus bas et au-dessus de tout. Au-delà des sommets.
Loin, dans la stratosphère. En ce lieu qui est toi, où le temps est dissous.
Il me faut l'accepter. Si tu me trouves un quelconque intérêt, je peux ne pas comprendre,
je n'ai qu'à m'y soumettre et te faire confiance, quand tu sais mieux que moi
ce que tu peux aimer.

 

Philippe LATGER
Novembre 2012 à Perpignan

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