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Antéchrist

Publié le

Ne pas pouvoir voir la personne que l'on aime quand on veut.
Est un supplice que seule la mort devrait nous imposer.
Lorsque c'est déjà une injustice qui nous inspire de belles révoltes.
Romantiques. Façon Mary Shelley et Bram Stoker. Dracula. Frankenstein.
Orphée déjà devait descendre aux Enfers pour aller chercher Eurydice.
Quand aucun cœur humain n'accepte l'idée même de la séparation sans colère.

Quand on vomit notre impuissance à garder en vie les personnes que l'on aime.
Seule la mort devrait nous séparer. Même si cette seule option est insupportable.
Car enfin, si l'on nous prête vie, l'amour ne devrait être gâché ni remis à demain.
Quelle raison autre que le trépas peut justifier d'être loin de nos amours ?
Y'aurait-il des religions, des situations sociales, professionnelles, familiales,
capables de tenir des amoureux à distance ? Assez pour rendre leur amour impossible ?

Une telle catastrophe est-elle acceptable ? Je ne peux l'accepter.
Outre la mort, posée comme seul empêchement crédible, je n'en vois qu'un autre.
Que l'autre n'aime pas. Que l'autre n'aime pas autant. Puisque cela arrive.
Les différences culturelles, les différences d'âge, de conditions financières,
n'ont pas le pouvoir d'anéantir la fièvre et le manque, les élans et les nécessités,
ne peuvent rien contre l'amour d'un Roméo pour sa Juliette, de Juliette pour Roméo,

si l'un et l'autre s'aiment vraiment. S'ils ne peuvent s'imaginer l'un sans l'autre.
Ne pas pouvoir voir la personne que l'on aime quand on veut.
Je sais que si cette personne n'est pas morte, c'est qu'il y a d'autres raisons.
La première condition du succès étant que cette personne veuille être vue.
Puisqu'il faut pour cela quelque chose de l'ordre de la réciprocité.

Il y a cette femme mariée qui fume dans un lit auprès de son amant.
Qu'elle ne vient voir qu'une fois par semaine, en cachette de son époux.
Le jeune homme qu'elle rejoint est fou d'elle. La regarde fumer.
Il est un bol d'oxygène. Un ailleurs. Où elle devine d'autres vies possibles.
Le garçon, sans famille, sans attaches, est entièrement disponible.
Comme il est amoureux, il n'en profite pas, ne veut rien d'autre qu'elle.
Il est jeune, il est beau, et a tout le loisir de rencontrer des filles.

Des filles célibataires. Libres. Plus jeunes et plus jolies.
Pour des histoires plus simples. Des histoires plus faciles.
Mais il n'a d'yeux que pour sa maîtresse à laquelle il reste résolument fidèle.
Ce dont elle peut douter. Quand il serait aisé pour lui de lui cacher sa vie.
Quand elle doute qu'il puisse accepter une situation aussi contraignante.
Attendre chaque semaine qu'elle lui accorde deux heures entre deux portes.
Lorsqu'il a sept jours et six nuits chaque fois pour s'amuser avec d'autres.
Quel fou il serait de ne pas profiter qu'elle ait le dos tourné.
Elle se demande si elle ne préfèrerait pas parfois qu'il lui mente.
Car au fond, si le jeune homme est sincère, qu'il lui dit la vérité, eh bien...
cela voudrait dire qu'il l'aime vraiment, qu'il est proprement amoureux.
Quelque chose qui pourrait être envahissant, et fatal à leur histoire.
Elle pose la question. Cherche à savoir si son amant a vu quelqu'un d'autre.
Se refuse à lui tant qu'elle n'en aura pas eu le cœur net.
Elle, sa vie est faite. Et elle n'a pas l'intention d'en changer.
Elle a son mariage. Sa famille. Sa maison. Une bonne situation.
Le jeune homme est un bonus. Venu parfaire l'équilibre de sa vie.
Une fantaisie comme une bulle de champagne pour transcender le quotidien.
Et le piment du danger. Celui de se faire prendre. Du sel dans une vie rangée.
Le jeune homme se plie au questionnaire. Il n'a couché avec personne.
N'a embrassé ni regardé aucune autre femme depuis qu'elle a croisé son chemin.

J'embarque dans la voiture de mon frère. Nous irons à Rosas.
Quelques jours après nos retrouvailles à Paris. Et ma vie retrouve une norme.
Celle de ma famille réunie pour Noël. Que nous fêterons autour de notre père.
C'est toujours une sorte de déchirement. Que ce bonheur de nous retrouver tous.
Nous savons qu'il faudra du courage pour affronter cette faille en travers des poitrines.
Celle qui s'ouvre en arrivant dans la rue. La maison trône au milieu de cyprès.
De hautes chandelles vertes qui tranchent sur le blanc des façades.

Qui dominent un reste de pinède pour nous cacher la baie.
Mon père est là. Pour venir nous ouvrir. Et mon ventre s'éviscère.
Il a encore vieilli. Ses cheveux raréfiés sont d'un blanc de nylon bien trop fin.
Et le temps devient une course qui oppresse mon cœur et me change le goût.
Je souris quand même. Puisque je suis heureux de le voir. Et de le voir en forme.
Avec la rage aux lèvres de comprendre que rien ne peut contrer ce qui se précipite.
Arriver est une chose. Mais partir est bien pire. Quand j'y laisse mes entrailles.
Maudissant ces jours heureux où j'étais insouciant, où je brûlais mes jours,
où j'incendiais mes nuits, sans prendre garde aux êtres qui me portaient en eux.
Cet homme que je quitte. En ai-je profité ? Nous aurions pu parler.
Au lieu de nous bâfrer et d'ouvrir des paquets dont on n'a rien à foutre.
J'ai la nausée. Je me sens vide. Je rentre avec des mots que je n'ai pas pu dire.
Avec cette sensation d'avoir manqué le coche. Et celle du gâchis.
Je sais au liège des Albères, au col de la frontière, que l'ambition est vaine.
Qu'il y a des choses impossibles à matérialiser. Et à éradiquer.
L'enclume dans ma gorge se fera plus légère. Au retour dans ma vie.
Malgré l'image terrible de ce père que j'embrasse pour lui dire au revoir.
Ma main droite portée à mon oreille comme on fait pour dire sans un mot :
" on se téléphone !... " puisque c'est encore à cette distance
que nous communiquons le mieux.

Elle était restée habillée. Sur le lit. Attentive aux réponses.
Elle a écrasé sa cigarette. Convaincue que le jeune homme était sincère.
Mais, le temps des mises au point, celui pour elle de prendre congé finit par arriver.
Elle s'est assise au bord du lit, avec un sourire atroce qui vint poignarder son amant.
Elle avait ce qu'elle désirait. La confirmation qu'il lui était acquis, qu'il lui était fidèle.
Et pouvait partir sans ne rien donner d'autre en retour que ce sourire effroyable
qui disait : " très bien, à la semaine prochaine ", puisqu'elle le laissait là-dessus.

Sur la fin d'un interrogatoire qu'elle emportait avec elle pour sept jours.
Son sourire en effet semblait dire qu'elle allait étudier le dossier.
" Nous vous rappellerons. Vous tiendrons au courant. "
Lorsqu'il n'avait aucun moyen permis de la joindre entretemps.
Voilà coco. Tu attendras la semaine prochaine pour savoir si tout cela me convient.
Si tu as mérité que je revienne. Si nous considérons que tu as tout fait comme il faut.
Le jeune homme la regarde se lever et jouer avec lui, avec ses sentiments, sa frustration,
et sa mine défaite, à comprendre qu'il n'aurait rien cette fois-ci.
Bien sûr, cela était un jeu. Un caprice. Qui amusait parfois tout le monde.
Ce soir-là, le jeune homme dépité sentit le sol s'ouvrir sous ses pieds.
Pas une étreinte. Pas un baiser. Pourquoi diable était-elle venue ?
Pour le torturer ? Lui montrer ce dont il allait devoir se passer une semaine de plus ?
Etait-ce pour le récompenser de sa discipline et de son aliénation ?
Le jeune amant a vu dans ce sourire qu'on se jouait de lui.
" Mijote mon petit. Cette nuit encore, tu passeras la nuit tout seul. "
Et la suivante. Et celle d'après. Quand elle s'apprêtait à rejoindre sa famille.
A rentrer chez elle pour se glisser dans le lit chaud où l'attendait son époux.
Elle embrasserait ce dernier. Embrasserait ses enfants.
Lorsqu'elle n'était pas en manque de chaleur ni de présence humaine.
Laissant le corps de son amant se dessécher et ne servir à rien.

L'amour est une construction rarement équitable.
Il ne peut jamais seul garantir l'équilibre.
Il faut plus d'un arc pour les croisées d'ogives.
Maintenir la structure et construire plus haut.
L'amant n'eut pas le temps d'imposer le moment où il aurait pu décrire,
puisqu'il était fidèle, ce que c'est de passer tant de nuits à ne serrer personne.
Bien que la fierté, masculine peut-être, le lui aurait défendu en toute circonstance.
Oui. Le fait est qu'il ne caressait, n'enlaçait, n'embrassait qu'une seule maîtresse.
Quand il n'avait même pas d'enfants à prendre dans ses bras.
Il n'avait d'autre chaleur à coller à son corps que la sienne, une fois par semaine.
Pas d'autres chevelures où glisser une main. Pas d'autres fronts à baiser tendrement.
Suffoqué par sa propre détresse, il n'eut pas d'autres choix que de se mutiler.
Se fermer violemment quand on l'abandonnait sur un air de sarcasme.
Le sourire goguenard venu comme une gifle. Pour le renvoyer à sa situation.
Et à une solitude dans laquelle on voulait l'enfermer.
Le moment n'était plus à la conversation. Le temps imparti avait filé.
Pendant sept jours, il n'aurait pas sa femme pour partager sa chambre et s'occuper de lui.
En attendant de retrouver sa maîtresse, en divertissement, pour un changement d'air.
Le temps n'a pas la même longueur, lorsqu'on vit dans un foyer peuplé et animé,
et lorsqu'on vit dans une garçonnière vide. Une semaine est moins longue.
Et l'on n'a pas les mêmes besoins d'affection ni de contacts physiques.
Le garçon ne reprochait rien à la femme qu'il considérait comme l'amour de sa vie.
Si ce n'est le fait de ne pas s'en rendre compte. Ou de s'en excuser.
Quand elle n'avait de cesse de faire valoir les efforts qu'elle faisait.
Comme lui refusant l'idée qu'il en avait à faire, lui aussi, de son côté.
Le jeune homme était relégué à son statut de sextoy qu'on rangeait dans sa boîte.
Le jouet dont on pouvait se lasser. A la veille de Noël.
Qui ne servait à rien. A rien ni à personne.

La route descendait dans la nuit au-delà du Perthus.
M'emportant sur un ruban d'asphalte au plus loin de Rosas.
L'homme que je quittais. Est-ce qu'il m'aimait encore ?...
Ce père qui fut le cadre de mon identité. La première référence.
Je n'étais plus en âge de lui poser la question. Quand on ne la posait pas plus,
à l'ère de l'enfance, celle de la dépendance et celle d'une vie entre quatre mêmes murs.
Il y a des pudeurs. Des postures viriles. Qui doivent contenir les désordres intérieurs.

Un simple geste. En partant. Dit qu'on garde le lien. Le fil du téléphone.
Comme plus solide que ceux d'une pelote lancée au milieu d'une table.
Au milieu de convives. Un soir de réveillon.
Je n'ai pas partagé mon père avec ma famille. Je le lui ai laissé.
Songeant qu'il n'y a pas de dépits amoureux. Qu'il n'y a que le présent.
Où je dois prendre ma place pour ne pas m'y noyer.
En cessant de penser que l'on puisse encore attendre quelque chose de moi.
Lorsque j'ai tout donné.

 

Philippe LATGER
Décembre 2012 à Perpignan

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