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Je n'aime que toi

Publié le

Le décor de théâtre ne me raconte plus rien. C'est ainsi.
Au silence d'après la fête. Maintenant que tout le monde est parti.
Le rôle était si grand qu'il m'habite toujours.
Ou alors c'est moi qui ne veux pas le quitter.
J'essore les dernières forces qu'il me reste.
Dans ce costume devenu ridicule.
Pourtant, j'en suis là, je le crains :
si je l'enlève, je tombe.
                                                   
Il y a des lueurs identiques sur les eaux de la Basse et la baie de Rosas.
Où je peux traîner mon désir de tomber amoureux, d'un amour éperdu,
quand le vide me ronge de l'intérieur comme un sale parasite.
En manque des vertiges qui m'ont fait décoller pour dévorer le monde.

Et prêt tout autant à prendre la mélancolie comme un état de grâce.
Incendie ou veilleuse. Je me consume encore.
La braise n'est jamais loin. Et le printemps non plus.
Quand je n'aime que l'amour et les jeux amoureux.
Je me fous des voyages et des hôtels de luxe.
Je me fous de la fête, de la nuit, de l'alcool.
Je me fous du travail et de la politique.
J'aime n'être qu'à l'autre.
                                                   
Le spectacle volcanique a trouvé son point d'orgue.
Ou bien est-ce un entracte. Une mise en abyme.
Le noir qui s'est fait m'arrache la lumière.
L'absence vient en creux rappeler qu'elle fut pleine.

D'une passion torride à décorner les bœufs.
Il faut mourir sans doute pour se savoir vivant.
Et je meurs de n'avoir plus un souffle de vent.
Je peux mourir d'attendre.
J'aime naître qu'à l'autre.

La force se retire de mon corps, de mes mots,
qui n'ont plus la conviction des illuminations.
Et je dois dans le sable retrouver la raison de tout ce qui se joue.
Quelque chose que j'ai le sentiment d'avoir perdu peut-être.

Des mots d'amour que j'ai écrits pour deux.
Quand les actes sont là pour remplir le silence.
Mais qu'ils ne remplacent pas les mots que je prononce.
Dans les platanes secs je m'écorche comme aux ronces.
A chercher la caresse attendrie et les pires violences.
De choses à partager autrement qu'à distance.
Je cherche des mots qui ne me viennent pas.
Qu'on ne me dit jamais et que j'ai trop écrits.
Quand l'encre de mon ordi réussit cet exploit à sécher sur la bille.
Au point que j'en déchire le papier sans y marquer un signe.
Et je n'arrive à rien.

Le navire est en mer.
Voilà la quarantaine.
Et je dois, quel que soit le moyen, trouver le port d'attache.
Atteindre un bout de côte, un semblant de rivage.

Où je pourrai rêver de reprendre le large.
Ce ne sont pas les rames, ce ne sont pas les vents,
ni des moteurs bruyants qui me font avancer.
Je me fous du pétrole et de la tramontane.
Je me fous de l'argent. Je me fous des enfants.
Je n'aime pas me soigner ni même me reproduire.
Je n'aime être qu'à deux.
Ou bien renaître à l'autre.

 

Philippe LATGER
Février 2013 à Perpignan

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Paris était petit

Publié le

Le manteau au vestiaire. La physio ne m'a pas posé de questions.
Je suis seul. Je viens boire. Au bar du Mathi's. Je dois traverser le salon.
Me frayer un chemin entre les banquettes avec un minimum de tenue.
Quand je suis déjà soûl comme un cochon. Je pose mes fesses sur un tabouret.
Tourne le dos à la salle. Collé au bar. Auquel je m'agrippe. Un whisky sur glace.
La potion magique. Le barman est aimable. Comme tous les barmen.

 

Philippe LATGER
Février 2013 à Perpignan

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Fumer tue

Publié le

Les travaux l'avaient réveillé. D'humeur ronchonne.
Il avait enfilé son peignoir et jeté un œil par la fenêtre.
Au pied de son immeuble, on avait éventré la rue à force de marteaux-piqueurs.
Des canalisations et des tuyaux apparents, sur lesquels s'affairaient des ouvriers.
Le temps de boire un café en observant l'ampleur du chaos, il considéra que c'était trop tard.
Il ne pourrait pas se recoucher et se rendormir. Pas avec un tel vacarme.
Dans la salle de bains, il ôta son peignoir et entra dans sa cabine de douche.
Il sentit le sol bouger sous ses pieds et la cabine partir au moment de la déflagration.
Perdant l'équilibre, il était même tombé alors que l'eau continuait à sortir du pommeau.
Une détonation fantastique avait manqué de le rendre sourd. Lui avait déchiré la poitrine.
Et l'explosion lui semblait-il avait été suivie d'un long bruit de gaufrettes écrasées.
Il se redressa dans le bac pour s'asseoir, étourdi. Tendit un bras pour fermer les robinets.
Et ce qui l'oppressa alors fut le silence redoutable qui se fit quand l'eau ne coula plus.
Etait-ce parce qu'il avait été ébloui par une lumière aveuglante au moment de l'explosion,
il lui sembla que la luminosité avait changé, qu'elle n'était pas celle qu'il voyait d'habitude
à travers les parois de la cabine, comme si le jour s'était fait dans l'appartement.
Une nuée de poussière et de gravats vint pourtant assombrir cette lumière en l'étouffant.
Il resta assis en essayant de respirer. Rouvrit l'eau pour se rincer le visage et pour boire.
Couvert d'une fine pellicule de plâtre et d'autres matériaux qui avaient été pulvérisés.
Au bout de longues minutes, il entendit une voix qui cria. " Hey ! Il y a quelqu'un ?... "
Des sirènes de pompiers hurlèrent d'un peu loin avant de s'approcher.
Il se mit debout dans la cabine qui lui sembla tanguer légèrement.
Il l'ouvrit avec prudence, découvrit sa salle de bains jonchée de bois déchiqueté,
de pierres, de terre, d'éclats de brique, de verre, entre autres débris.
Il ne restait, outre le sol et le plafond, que trois cloisons sur quatre.
Celle qui séparait la salle de bains du séjour avait été soufflée, comme le séjour en entier,
et le mur de façade, qui s'était effondré comme celui du bâtiment de l'autre côté de la rue.
Il se tint nu et les cheveux mouillés au bord d'un énorme trou béant où gisait un tas de ruines.
Le plancher de son appartement avait cédé. Seule la salle de bains était encore au premier étage.
Quand il vit s'aventurer les premiers pompiers, il chercha son peignoir, tout de même.
" Vous allez bien ? Vous êtes blessé ?... demanda celui qui parvint jusqu'à lui.
Vous savez s'il y avait quelqu'un d'autre dans l'immeuble ? "
Il répondit qu'il n'en savait rien. Interrogea le pompier à son tour. Le gaz. Evidemment.
Et pour une fois, il ne pouvait être suspecté d'être responsable de l'accident
lorsqu'il venait précisément d'arrêter de fumer la veille. Mais il avait senti cette odeur de gaz.
" C'est une façon radicale d'arrêter ce boucan d'enfer, mais ça a marché. "
Le pompier ne sembla pas avoir entendu. " Vous pouvez descendre sur l'échelle ? "

 

Philippe LATGER
Février 2013 à Perpignan

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Un film

Publié le

Roberto Benigni étonnant dans Down by Law.
Bien sûr, il m'avait bouleversé dans La vie est belle.
Et je l'avais trouvé touchant dans ses interviews et apparitions télévisées,
comme dans les soirées de récompenses, en France comme aux Etats-Unis.
Mais je dois dire que dans cette séquence incroyable où il entre dans la cellule

où sont déjà incarcérés Tom Waits et John Lurie, je suis tombé de ma chaise.
Debout devant les barreaux, quand il est déjà derrière, se passant les mains sur le corps,
sur ses poches et sa chemise, se sentant nu devant ses deux nouveaux compagnons,
le regard démuni passant de l'un à l'autre, avec un mélange de panique et de compassion,
il donne une leçon de mime digne des plus grands acteurs de l'âge d'or du cinéma muet,

entre Chaplin, Harold Lloyd et Buster Keaton, dans un silence qui s'éternise à bon escient,
pour notre jubilation à découvrir ébahis tous les visages de la condition humaine.
Ce film est d'abord un chef-d'œuvre de photographie, avec un Sud américain magnifié,

où tout est un travail esthétique d'une exigence si rare qu'il réconcilie avec le cinéma.
La bande originale est une tuerie. Une œuvre à part entière. Les dialogues sont ciselés.
Et la langueur moite de la Louisiane s'installe aussi sûrement que le désoeuvrement et l'ennui,
qui habitent chaque scène avec une sensualité épaisse et profondément érotique.

John Lurie est sexy en diable. Avec ou sans son débardeur.
Il sent le sexe de la façon la plus troublante qui soit, quand l'oisiveté est mère de tous les vices,
que son indifférence, son indolence, sa nonchalance proche du dédain, sa désinvolture de dandy,
sont à la fois élégantes et obscènes, d'une lascivité telle que la tension sexuelle est permanente,
lorsqu'on imagine combien le sexe ne saurait plus le distraire d'aucune façon.
Benigni est à la fois le seul qui ait mérité de se retrouver en prison,
et le seul à attendre quelque chose de la vie comme des Etats-Unis où il vient d'arriver.
Les deux autres, innocents et blasés, sont d'une passivité déconcertante.
Deux zombies qui n'ont plus aucune prise sur rien. A l'image d'une terre abandonnée.
D'une Amérique oubliée où il n'y a rien à faire. Sinon prendre la fuite.
                                                
Je range le film dans sa boîte en remerciant l'ami qui me l'a prêté de me l'avoir fait découvrir.
Comme Jim Jarmusch peut-être, et son directeur de la photographie Robby Müller.
Avec une envie de me masturber différente des autres.
Quand il y a une certaine volupté à l'idée d'un plaisir qu'on ne peut pas atteindre.

Ou qui se refuse. Quoi que vous proposiez. Quoi que l'on entreprenne.
Et l'on voit vite quels sont les chemins qui conduisent à la dépravation.
Le DVD sur le bureau, il faut que j'écrive en suivant.
Ne serait-ce que pour faire quelque chose.
Quand des idées salaces ne quittent plus mon esprit.
Qui n'ont rien à voir avec le fast-food frénétique de la pornographie.
Il y a du plaisir et des écoulements possibles même dans la lenteur, même dans la mollesse.
Bien plus sulfureux qu'à l'action acharnée du désir d'en découdre, de s'en débarrasser.
Quelque chose de vague qui se répand partout qui relève du Blues et de Charles Baudelaire.
Qui me rappelle les sensations étranges mais tout à fait plaisantes dues à la gonorrhée.
Des symptômes agréables. Plus libidineux, excitants, que ceux de la syphilis.
Et je comprends enfin l'art assez opaque du sadomasochisme.
Qui n'est autre que celui de faire durer le plaisir. En décupler la force.
Différer la jouissance pour qu'elle devienne extrême.
Et je comprends mieux la logique de certaines relations.
Y compris à distance quand c'est une torture. Qui peut être délicieuse.
Que le manque contribue à accroître le désir, repousser l'échéance de la libération.
Un supplice chinois des plus sophistiqués. D'une sensualité proche de l'insoutenable.
Un jeu aussi pervers qu'à se faire ligoter et devenir esclave.
Puisqu'il y a l'impuissance à se soulager seul. Quand il y a mille entraves.
Au spleen de ma Louisiane, je comprends quelques choix. Et même ma situation.
A l'heure de l'immédiat, je veux de la lenteur. Et l'imagination.

 

Philippe LATGER
Février 2013 à Perpignan

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1+1

Publié le

Les ongles. Les doigts. Leurs phalanges.
Les pouces. Les index. Les majeurs. Les paumes de tes mains. Les poignets.
Une bague. Et puis l'autre. Tes ongles sous mes ongles. Je jongle avec tout ça.
Les veines qui te parcourent. Le long des avant-bras. Et ce jusqu'aux épaules.
Je vérifie les coudes. Les biceps. Les aisselles. Le système pileux. Cette peau que j'adule.
L'enveloppe parfaite. Qui est faite pour la mienne. Je frotte l'une à l'autre.
Les veines dans le cou. Je monte sous l'oreille. Je tire sur le lobe. J'attaque tes cheveux.
Je veux palper la nuque. Caresser l'intérieur de tes cuisses. La soie de tes sourcils.
Je devrais manger plus. Je serais confortable. Quand je suis un sac d'os.
Quand je me rends compte que l'étreinte sans doute n'est pas si agréable.
Tu es cette orange dont j'enlève l'écorce. L'agrume juteux qui m'éclabousse un peu.
Je croque dans la pulpe. J'en adore le jus. Je te cueille dans un palais arabe.
Ou au Généralife. Où l'on chercherait l'ombre pour s'y désaltérer.
J'inspecte les chevilles. Les mollets. Le galbe de tes jambes. Celui de tes fessiers.
La toison du pubis. Les vallées de ton ventre. Je cherche ta poitrine. Où je veux reposer.
Quand c'est dans cette terre qu'on pourra me trouver. Où je me décompose.
Où je suis diffusé. Au cœur de l'abdomen. Au centre de la pompe. Au nœud de tes artères.
Là où le sang circule. La lave du cratère. Je suis l'or en fusion. Qui coule dans la forge.
J'explore tes gencives et les lèvres ouvertes. Je viens goûter ta langue et l'émail de tes dents.
Avant qu'on ne vieillisse. Et qu'il ne soit trop tard. Je veux tout imprimer et profiter de tout.
Cette chair est vibrante et les muscles sont fermes. Je les recense tous. Un à un stimulés.
Ce corps a les pouvoirs d'une corne d'abondance. Aux plaisirs foisonnants.
Intenses. Intarissables. Qui me font vaciller comme au premier contact et au premier baiser.
Assis à mes côté, dans la lie de nos draps, il a courbé son dos sous le poids du départ.
Depuis mes oreillers, je n'avais qu'à sourire et à tendre le bras, pour en lire le braille,
déchiffrer les frissons à cette chair de poule, dont les tensions subtiles furent subtilisées.
J'aspirais à te prendre le poison, les toxines. A soulager ton âme des rages intestines.
L'imposition des mains pour te donner confiance. Te donner ma chaleur.
Le soleil des agrumes. La paix des aubes blanches quand se lève la brume.
Que l'espoir vient briller et mordre l'horizon. Aux journées conquérantes qui ne redoutent rien.
Je serai comme Dieu. Peu importe que j'existe, que je n'existe pas. Tu pourras toujours croire.
Et avoir foi en moi. Je serai toujours là aux moments de panique. De découragement.
Pourrai peupler le vide quand tu en auras besoin. Etre l'ailleurs possible. Garant d'une autre vie.
La présence discrète. L'ami imaginaire. La buée sur la vitre. La pluie sur la fenêtre.
L'assurance tranquille que l'on n'est pas tout seul quand on ne veut plus l'être.
Le sourire bienveillant à trouver dans la nuit, en inspectant le ciel au milieu des étoiles,
à cette cigarette que l'on va fumer seul, et qui t'envahira d'un sourire identique.
Au dos que je caresse, je me dis que voilà. Je peux être pour toi ce que tu es pour moi.
Le soutien quotidien que je n'ai pas ailleurs. Cette énergie farouche qu'on ne soupçonne pas.
Quand nous avons déjà tant d'amour et de proches, d'amitiés et d'atouts, de personnes solidaires.
Des raisons d'être fiers, de nous battre, de succès et d'acquis, qui devraient nous combler.
Il semble qu'il manquait une pièce au puzzle pour nous sentir complets.
J'ai les grains de beauté. L'ombre des omoplates. La colonne vertébrale. Et les os du bassin.
Sous cette peau laiteuse à laquelle je me mêle sans la dénaturer. Qui peut bien m'échapper.
Quand je l'ai sous les doigts. Quand je l'ai sous les ongles. Et qu'elle a son empreinte.
Bonne nuit mon amour. Je me couche avec toi. Dans les draps qui te sentent, que tu hantes,
qui recouvrent les lieux si intimes où les rêves sont permis, où la vie est aimable.
A la fois sulfureux, subversifs, tendres et caressants, calmes et violents, et de toute évidence,
l'endroit où être deux est le meilleur moyen de devenir soi-même.
Quand s'inquiéter de l'autre est s'occuper de soi. Quand prendre soin de toi est me faire du bien.
Que nous ne sommes liés que par cette seule adéquation chimique qui demeure un mystère.
1+1 peut faire 2. Peut faire 3. Ici, ils ne font qu'un. Sans avoir à se fondre ni à se diminuer.
Quand les deux unités n'ont ni démonstrations, ni concessions à faire.
J'ai des chiffres romains qui tournent sous mon pouce et se moquent du temps.
Sur l'alliage d'une alliance que je porte à mon doigt. Que je porte à ma bouche.
Si je ne suis pas Dieu, je suis à son image. Zéro et infini. Le début et la fin.
Quand il n'y a qu'avec toi qu'aimer l'éternité serait envisageable.
Que croire en moi suffit à me faire exister. A me rendre présent.
Que la confiance est un bien plus précieux que le temps qu'on se donne.
Et que rien ne se perd à nous aimer autant.

 

Philippe LATGER
Février 2013 à Perpignan

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En progrès

Publié le

Il y a des ouvriers qui vont ouvrir le ventre de ma rue.
Les casques et les gilets fluos sont sortis de leurs camionnettes.
Il y a eu des tracés, à la bombe, des nombres et des flèches.
Sur le goudron rapiécé, où se préparent de nouvelles incisions.
Le son de disqueuses sera couvert par celui des marteaux-piqueurs.
Des rafales de mitraillettes. Le pavé criblé. A l'arme lourde.
Et je règne sur la ruche, presque aussi haut que St-Jean sur son dôme,
celui du porche de la basilique avec sa forme d'ananas,
quand d'autres travaux s'opèrent dans ma propre salle de bains.
Pris entre deux feux. Voilà que ça turbine à l'extérieur comme à l'intérieur.
Le plombier répare le robinet de ma douche. Alléluia. Dieu est grand.
Lorsque mon quartier va gagner en allure et en respectabilité.
La civilisation avance. Y compris dans mon studio. Y compris dans la ruelle.
L'accès au Campo Santo, où des festivaliers ont fait la queue tant d'années
pour découvrir un spectacle sur fond de gargouilles et de cayrou.
L'homme n'est pas la seule chose perfectible en ce monde.
Il y a ses créations. La société. La ville. Les douches et la voirie.
A ma fenêtre, je ne regarde personne partir comme un chat dans la nuit.
Je contemple l'agitation diurne qui n'a rien à voir avec la sortie de la messe.
Celle, habituelle, des passants, des livreurs, des agents, du camion de la fourrière,
que l'armada d'ouvriers est venue écraser de son plan militaire.
Le bruit est infernal. On cherche du pétrole. Des véhicules éructent.
Quand mon plombier se débat avec une installation peu commune,
et que je sens gronder le retour des beaux jours qui viendront m'emporter.
                                             
Depuis l'Alaska et Hawaï en 1959, aucun Etat n'est venu ajouter son étoile
à la bannière constellée des Etats-Unis d'Amérique.
Aux 48 Etats fédérés du Mainland continental, on avait ajouté deux territoires
qui restent les derniers en date à avoir rejoint l'union.

Les Etats-Unis, ce sont 50 Etats fédérés. Et 14 territoires.
Dont Puerto Rico, dans les Caraïbes, qui est un Etat américain organisé,
mais non incorporé à la fédération. Un statut à part.
Et pour la première fois, la population a voté en faveur de l'intégration,
au cours de cette grande journée électorale du 6 novembre dernier.
En marge de la présidentielle, on a compté plus de 170 référendums.
Ceux qui ont permis le vote en faveur du mariage gay dans trois nouveaux Etats :
le Maryland, le Maine et l'Etat de Washington,
de la consommation du cannabis dans ce même Etat de Washington et dans le Colorado,
mais il en est un dont on n'a pas parlé en France et qui ne m'a pas échappé.
Les Portoricains veulent que Puerto Rico devienne le 51ème Etat des Etats-Unis d'Amérique.
A 65% des suffrages exprimés. Lorsqu'ils avaient toujours voté contre cette idée jusqu'ici.
A ce référendum historique pour l'île, le président Obama a répondu que c'était aux citoyens
de décider de leur sort et qu'il respecterait leur décision.
S'il reste au Congrès de voter son accord ou son refus d'intégrer Puerto Rico à l'union,
il n'est pas impossible qu'il faille très bientôt changer tous les drapeaux américains existants,
pour y ajouter une étoile, héritée comme d'autres de l'ancien Empire espagnol.
Et je souris en me repassant tous les thèmes fameux d'une œuvre de Bernstein.
Jusqu'au Mambo mythique de sa West Side Story.
                                            
Je pense à mon amour qui avance. Aux travaux qui commencent.
Et me sens soulagé à l'idée que rien n'est définitif et que rien n'est figé.
Cela me rassure quand je n'ai jamais eu peur du changement.
Lorsqu'il intervient de lui-même, même lorsque nous ne le provoquons pas.

Puisque le temps n'est que cela. Du changement inéluctable.
Capable au sens propre de déplacer des montagnes.
La comédie du Mali peut me rappeler celle de l'Irak.
Avec la même propagande tenue de nous désigner un ennemi. Même approximatif.
Pour justifier les manœuvres et des redéploiements de troupes avec quelques enjeux
plus clairs et compréhensibles que les histoires de Droits de l'Homme ou de terrorisme.
Il y a des répétitions et des disques rayés aux vieilles recettes assurant les hégémonies,
dans les guerres d'influence géopolitique et d'intérêts économiques,
quand il vaut mieux sécuriser les approvisionnements énergétiques
que traquer ces dangereux islamistes que nous finançons et armons nous-mêmes.
D'ailleurs, comme les Américains avec leurs amis et alliés Saoudiens à l'époque,
qui par leur prétendu double jeu ont donné les clés médiatiques de l'Afghanistan et de l'Irak,
la France a ses amis Qataris qui jouent le même rôle, celui de financer l'idiot utile,
le fameux terroriste qu'il faudra venir dénicher aux confins du Sahel.
Et ne croyez pas trop vite aux annonces d'enlisement de nos armées occidentales.
La guerre contre les ennemis de paille peut être perdue. Ce n'est pas celle que nous menons.
Et pendant que les caméras s'attardent sur des conflits incompréhensibles,
quand l'enlisement est commode pour toute armée déterminée à s'installer un bout de temps,
la guerre entre grandes puissances n'est pas couverte : celle du pillage des ressources.
On connaît ça par cœur. Et l'on s'étonne que l'on nous serve encore les mêmes pitreries.
Nos soldats français tomberont avec autant d'honneur pour notre pétrole et notre uranium,
que s'ils devaient tomber pour sauver les populations maliennes des vilains terroristes.
                                            
A ma fenêtre, je n'ai pas envie de cynisme.
Mais simplement d'une bonne douche et de progrès notables.
Lorsqu'à nos vices viscéraux, il reste de bonnes volontés à notre humanité.
Ce sont celles que j'embrasse à cette activité qui ébranle mon immeuble.

Je ne me pose pas la question de l'origine du carburant qui fait rouler ces camions.
Ni celle du combustible, à la source, qui permet d'alimenter mes appareils électriques.
En décidant de ne pas me sentir responsable d'abominations qui perdurent en ce monde.
Je ne veux même pas penser à la chance que j'ai d'être né dans un pays plutôt qu'un autre.
Quand je me tiendrai à celle d'être en vie pour voir ce que je vois.
A celle d'être amoureux. A celle d'être aimé. Au tournant de ce jour.
Qui donne, comme toujours, autant de raisons à l'espoir qu'au découragement.
Et en Pangloss de fortune, tout aussi ridicule, je veux ce qui est plein, sans mépriser le vide.
Quand je dois très égoïstement m'arranger de tout pour jouir de mon existence.
Souligner ce qui est beau, même aux choses très laides, arracher le bonheur,
en toute circonstance, respirer à l'étage ce qu'il me faut d'espoir pour ne pas me jeter.
J'admire ce ballet qui peut mobiliser ouvriers, géomètres, dans la fureur du bruit
qui a soufflé mes fenêtres, quand au fond de l'appart, derrière mon épaule,
un homme s'évertue à travailler pour moi, mon bien, ou mon confort.
J'y penserai bien sûr. A la prochaine douche.
Même si c'est pour l'argent, nous nous rendons service.
Une main pour détruire. L'autre pour réparer.
Pour soi et pour l'ensemble je rêve de progrès.
Je peux être meilleur et veux y travailler.

 

Philippe LATGER
Février 2013 à Perpignan

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Un bout de chemin

Publié le

J'imagine volontiers ce que je ne vois pas de mes propres yeux.
L'ouverture de la portière. La ceinture de sécurité. La clé dans le contact.
Je ne suis pas dans la voiture. Mais j'ai l'odeur de l'habitacle.
Le coup d'œil dans le rétroviseur. Tu sors de la place de stationnement.
Je vois tout comme si j'y étais. Mais ne sais pas ce que tu éprouves.
Es-tu déjà ailleurs ? Dans tes propres projets ? Ce que tu as à faire aussitôt après ?
Eprouves-tu du regret ? De l'amertume ? De la culpabilité ? Du soulagement ?
Tu remontes la rue du Castillet. Tu ralentis au carrefour de la rue Bartissol.
Tu sais qu'en regardant à droite, il y aura une silhouette dans l'une de mes fenêtres.
Tu le sais d'avance. Tu freines. Immobilises le véhicule au milieu du carrefour.
Comme prévu. Il y a le parvis. Le platane. La façade jaune. Le premier étage.
Tu vois que j'ai attendu. Que je suis à mon garde-fou. Les bras croisés.
Il y aura dix kilomètres à faire. Dans les rues de la ville d'abord. En pleine nuit.
Puis dans l'agglomération. Sur des routes éclairées à la seule lumière de tes phares.
Une distance pour passer d'une vie à l'autre. D'une réalité à l'autre.
Une distance suffisante pour changer de peau et de costume. Changer de vie.
Comme à ce moment où le Boeing amorce sa descente sur l'aéroport.
Où, avant l'atterrissage, sortis de nos rêveries ou de nos somnolences, on se reprend,
on commence à penser à ce qu'il faudra faire, l'immigration, le passeport, les bagages,
trouver le taxi ou la ligne de métro, ce moment où l'on revient à soi et au présent.
Bien sûr, il y aura quelques petites choses à faire en arrivant.
Celles à faire le lendemain. Et puis dans la semaine. Des choses à régler.
Mais peut-être le trajet te donne-t-il le temps de repenser à la soirée.
Et à ce qui s'y est dit. Comme peut-être que tu ne penses à rien.
                                         
Mes mains ouvertes sur ma boule de cristal.
J'approche mes yeux pour y voir des volutes de constellations nébuleuses.
Ton désir et tes interrogations. Ton étonnement. Quiétude et inquiétudes mêlées.
C'est ton visage entre mes doigts. Mon présent. Mon avenir. Et mon passé. Déjà.
L'ado qui n'aimait pas l'école. Qui n'aimait pas le collège. L'ado que je n'étais pas.
Qui écrira des poèmes étranges quand j'en écrivais d'autres de mon côté.

Rosas en partage. Et l'Espagne au-delà. Des chemins de traverse que j'ai pu traverser.
Je rentrais du Québec. M'installais à Toulouse. Pour tomber amoureux. Une histoire d'amour.
Qui allait m'emporter sur la Côte d'Azur, dans l'hémisphère sud, jusqu'au port de Sydney.
2001. Une année de tourmentes. Manhattan mutilée. Mon nuage de cendres.
Ainsi donc, tu avais une vie. La tienne. De ton côté. Quand je n'existais pas.
Aussi vrai que je ne me doutais pas que tu puisses exister.
Il fallait ces méandres pour en arriver là. Dans ce lit où je suis. Où tu te laisses faire.
Quand mon pouce sous ton œil vient cerner la pommette. Avec application.
Je caresse tes cheveux. Et mes mains forment un étau sur les os de ton crâne.
Tu n'es pas une perle rare. Les perles rares, j'en ai enfilées des rangs entiers.
Des plus belles que toi. Des plus chères et des plus convoitées.
Toi, c'est autre chose. Tu es l'amour de ma vie.
                                         
Que faisais-tu à l'époque ? Et avec qui ?
Pourquoi ne nous étions-nous pas croisés ?
Quand nous aurions pu, sans doute. Ici ou là.
D'ailleurs, peut-être nous sommes-nous croisés sans y prendre garde.
De toute évidence, je n'aurais pas été foutu de te voir ni de t'aimer.
Quand l'amour est un sentiment qui s'affine avec l'âge.

Le travail d'une vie à polir les matières pour en trouver le cœur.
Tu n'aurais vu, il y a quinze ans, qu'un petit con qui ne doutait de rien.
Incapable de se faire confiance.
Et tu ne m'aurais pas même regardé la gueule.
Et nos chances auraient été gâchées.
Il fallait que tu fasses ce que tu avais à faire.
De mon côté, je devais m'envoyer Barcelone et la syphilis.
Paris et les étoiles lointaines d'un show business sordide.

Pour revenir éreinté mais purgé de mes vices. Dans ma case départ.
Il y a eu ce moment où nous étions parés. Le croisée des chemins.
Ce moment très précis. Au millimètre près.
Où nous étions fin prêts.
A nous connaître enfin.
Prêts à nous rencontrer.
Et à nous reconnaître.
                                         
Les phares éclairent la route dans la nuit, terrain vague,
qui enveloppe le corps de son anesthésie légère.
Propice aux rêveries quand on roule en voiture. Quelque part. Entre deux.
A quoi pensais-tu sur le déroulé des platanes et du marquage au sol,
pendant que je fumais l'espace déserté qui restait dans la pièce,
avec des sensations si fortes encore à fleur de peau.

Avais-tu des regrets et des doutes ? Un mélange de tristesse et de satisfaction ?
Etais-tu seulement à tes buts à atteindre ? Ton planning ? Ton travail ?
Pensais-tu à des mots qui furent échangés. Aux regards et aux gestes.
Les yeux dans les yeux. " Je ne sais pas où on va, mais on y va... "
Si les routes qui se croisent ne font que se croiser,
les nôtres s'accompagnent sur un bout de chemin.

Elles devaient se rejoindre sans faire une autoroute
mais deux voies parallèles filant à travers champs.
Avec la tentation parfois de venir se confondre.
Je ferme les yeux sur la boule de cristal qui confirme une idée.
Nous sommes maîtres à bord de ce que l'on désire,
ce que l'on se destine, ce que l'on veut pour soi.
Quand entre mes deux mains j'ai vu le visage parfait de ce que j'attendais,

plus beau que toutes les perles, qui ne peut être rare alors qu'il est l'unique.
L'amour brut tel que je n'aurais pu le décrire avant de le connaître.
Celui que l'on compose avec nos libertés et nos aspirations.
Avec nos égoïsmes, nos caprices de sales gosses, mais sans peur de souffrir,
sans peur d'être trahi, sans blessures d'orgueil ni crainte de reproches.
Quand d'égal à égal, nous n'avons pas de liens, ni rien à faire ensemble,
sinon nous admirer et nous vouloir du bien.
Au carrefour dans la ville, tout au bout de la rue, il y a sur ma façade jaune
deux fenêtres ouvertes à son premier étage où je me tiens debout.
Tu ralentis. Je te regarde sans te voir. Un instant accordé.
Comme dernier baiser. A ce nouveau départ. 

 

Philippe LATGER
Février 2013 à Perpignan

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Tête de lecture

Publié le

Bébé gazouille dans les bras de maman.
Je l'entends sur la bande d'une cassette audio.
Bébé gazouille sans savoir ce qui l'attend de soleil, d'aventures,
de conquêtes et de chagrins d'amour.

 

Philippe LATGER
Février 2013 à Perpignan

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Février en trois baffes

Publié le

16 ans sans ma mère.
Les 40 ans de ma meilleure amie.
La St-Valentin.
So what ? Je suis un homme.

 

Philippe LATGER
Février 2013 à Perpignan

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Le platane conservé

Publié le

Il y a plusieurs choses qui se sont additionnées je pense.
Le plombier d'abord, que j'attends depuis un mois et à qui j'ai finalement parlé au téléphone.
Qui devrait venir vendredi matin me réparer le robinet d'eau chaude de la douche.
Une interprète ensuite, avec qui tout est un peu compliqué, que je devais rappeler,
quand je manquais de courage, et à qui j'ai laissé un message tout à l'heure.
Mon père aussi, que je n'ai pas vu depuis longtemps. Depuis Noël peut-être.
Et qui sera là ce week-end, pour un déjeuner en famille, avec ma sœur et mes nièces.
Je ne sais pas. C'est un ensemble de choses. Qui se sont ajoutées au cours de la journée.
Malgré les températures un peu fraîches, il y avait du soleil, et un truc à peine perceptible
qui m'a interpelé parce que ça ressemblait déjà au printemps. La position des astres.
La lumière. L'inclinaison des ombres sur la place et dans la ville à telle heure de l'après-midi.
J'ai assisté à une réunion publique organisée à côté de chez moi par la Mairie de Perpignan.
Dans cette salle aux luminaires art-déco que j'adore où j'ai retrouvé la mère d'un ami.

Ils vont rénover le parvis de la cathédrale. L'uniformiser avec la place Gambetta.
Paver la rue de la Cité Bartissol et, en continuant, ma rue de l'Horloge jusqu'au Campo Santo.
Ma rue déglinguée aura son tapis de granit rose jusqu'au cloître et la porte latérale de St-Jean.
Le circuit touristique sera enfin plus confortable, plus propre et engageant. Et surtout...
C'est la première chose qui me saute aux yeux sur le document que l'on me tend à l'entrée.
Le platane du presbytère. Mon platane. Sera conservé. Et je ne lâche plus mon sourire.
Oui. C'est une bonne journée. Et je suis de bonne humeur. Quelque chose a changé.
C'est une accumulation de signes positifs. Qui ne date pas d'aujourd'hui.
Quand j'ai besoin de m'occuper de mon corps. Comme s'il sortait d'une longue hibernation.
Je vais chez le dentiste pour soigner une dent. Je m'occupe de ma santé. Une préparation.
Anticipant les beaux jours comme lorsqu'on sort son matelas sur le balcon.
J'ai besoin de faire des étirements. Le chat qui bâille après une longue sieste.
Qui salue des gens qu'il reconnaît dans la rue ou à la réunion. Qu'il est content de voir.
Je ne sais pas ce que c'est. Je ne sais pas pourquoi aujourd'hui.
Il y a de bons commentaires publiés sur le livre. Gena qui fait du zèle. Et des étincelles.
De petits messages qui semblent dire que mon histoire d'amour n'est pas encore morte.
Et le sourire ne me lâche plus. Jusqu'aux informations de 20 heures, contre toute attente.
Où l'hommage de cardinaux ôtant ensemble leurs mitres pour saluer un pape démissionnaire
m'émeut aux larmes sans que je puisse me l'expliquer.
Où la proposition du Président Obama de créer une zone de libre-échange entre l'Europe
et les Etats-Unis me fait bondir de joie et me conforte dans l'idée du progrès de l'universalisme.
Oui, définitivement, j'applaudis des deux mains et me dis que c'est une excellente journée.
Qu'il y a de l'espoir dans tout ça. Que le monde bouge et avance et que j'avance aussi.
Et qu'il n'y a rien de plus merveilleux que de résoudre les problèmes,
d'arranger ou d'embellir les choses, et de sauver mon platane.
                                      
Voilà plus de quinze jours déjà qu'aucune main n'a caressé mon corps.
Je prends le relais sous la douche. Je le frictionne. Lui rappelle qu'il est vivant.
Quand deux semaines sans baisers ni salive ont suffi à le rendre tout sec.
Comme du bois mort. Que je dois hydrater et ranimer moi-même.
Comme aux arbres, la vie n'est pas loin sous l'écorce. Et le printemps arrive.
Quand j'ai envie de faire la fête et de faire l'amour. Aux saisons qui basculent.

Mes cheveux ont poussé. Je le sens en les rinçant pour sortir le shampooing.
La tête en arrière sous le pommeau. Les yeux fermés. Je le sens sous mes doigts.
Et je n'ai pas tant besoin de sexe que de me sentir amoureux.
Retourner à Paris sera formidable. Il y fera moins froid au cours du mois d'avril.
Quand je suis fatigué des pulls et de leurs manches longues et des cols bien fermés.
La dentiste va sauver ma dent et la mairie sauvera mon platane.
Quand je n'aime rien de tout ce qui dévitalise.
Le champagne une nuit a pu couler tranquille. Sans réveiller le diable.
Et mes retrouvailles avec l'alcool furent des plus pacifiques.
Quand au bout de trois ans je me suis rendu compte que je pouvais faire la fête,
célébrer et trinquer avec les gens que j'aime sans risquer de me perdre,
avec modération, en toute sécurité, et rejoindre mes amis autour d'une bouteille.
J'ai eu la sensation d'être arrivé au terme d'une longue abstinence.
La cure de désintox. Quand j'ai marché sur des braises jusqu'au dernier week-end.
Un retour à la vie. Au plaisir. Puisque je peux être ivre sans être défoncé.
Et c'est une victoire. D'avoir pu me libérer sans libérer Hyde avec moi.
Je craignais qu'il revienne. Et je sais désormais que je ne craindrai plus les dîners,
réunions entre amis, où j'étais mal à l'aise dès qu'il s'agissait d'un verre ou d'un simple apéro.
C'est comme un cauchemar qu'on ne fera plus jamais. Un bras de fer gagné.
Et un poids qu'on enlève, que j'avais oublié, mais dont je me soulage.
Le tabac sera le prochain ennemi à abattre. Quand il est un problème depuis plus de cinq ans.
Depuis cette frayeur autour des amygdales et d'une opération. J'ai des progrès à faire.
D'un paquet et demi je suis à un paquet, et c'est déjà une privation qui me coûte.
Mais je dois changer mon angoisse en pensée positive. Apprécier la tendance.
Comme apprécier ma douche, le shampooing dans les yeux et l'arrivée de mars.
Pour ne pas prêter attention à ce qu'il peut rester dans un paquet de Marlboro.
                                      
Je pourrai voir mon père, d'ici deux ou trois jours.
Puisque je peux le faire. Que la vie le permet. Au stade où nous en sommes.
C'est un autre moi-même qui a été en conflit avec un autre lui. Il y a déjà longtemps.
Et les hommes que nous sommes devenus n'en ont plus qu'un souvenir lointain,
qui ne gêne personne, le fait d'un autre siècle, symptôme d'autres vies qu'on ne regrette pas.
Le temps a transformé les âmes comme les corps. Les rôles et le décor. Et la distribution.

Il est toujours étrange de penser que l'on a pu être quelqu'un d'autre.
Et de voir combien nous sommes différents même en restant nous-mêmes.
Je veux le voir pour me confronter au chemin. Je dois le voir pour le voir de mes yeux.
Cet homme qui à mon âge, précisément, devenait père de ce troisième enfant que je suis.
Je veux un contact physique. La peau vieillie de sa main dans la mienne.
Voir si quelque chose me revient de ces vies antérieures que l'on a partagées.
J'essaierai de le faire rire. De raconter des conneries. Je ne veux que la fête.
Le bonheur d'être là. Autour d'une même table. Puisque nous sommes quittes.
Ici encore je serai seul pour me représenter. Ne viendrai pas en couple.
Puisque je n'en ai aucun à promouvoir. Contrairement aux autres membres de la famille.
Mon père. Ma sœur. Mon frère. Mes nièces. Tous sont en couples. Je suis le seul.
Puisque je suis entier. Que cela ne compromet en rien toutes mes fonctions vitales.

Que cela n'affecte pas mon raisonnement. Que je suis toujours vivant. A quarante ans.
Dans un peu plus de deux mois. Le cap sera passé. Comme une lettre à la poste.
Avec de nouveaux souhaits et de nouveaux désirs. Quand Montmartre est si loin.
Que j'ai d'autres envies, sans être nostalgique, ni blessé, ni aigri.
Et que je peux envisager comme ce serait chouette de ne pas vieillir seul.
Mon dernier amour a réveillé quelque chose. Combiné aux heures de baby-sitting.
Qui n'est pas le désir d'aller le samedi faire les courses de la semaine dans un supermarché.
Mais celui de partager une vie avec une personne. Le goût de la constance. De la fidélité.
Ce fut une révélation. Que je n'attendais pas. Moi qui n'y croyais pas.
Quand avec l'âge peut-être, le désir de collectionner les conquêtes s'est éteint peu à peu.
Devenu obsolète. Quand j'aime cette idée d'accompagner les gens sur les longues distances.
Comme avec ses amis. Comme avec ses enfants. Comme avec ses parents.
Et s'il ne s'agit pas de partager les courses et le linge à laver, je veux vieillir et mourir
dans les bras de quelqu'un à qui j'aurai donné le meilleur de moi-même.
Mon histoire présente a révélé cela. Comme il est beau et sexy de n'être jamais qu'à l'autre.
Et comme tous les autres n'ont plus ces attraits illusoires qui me faisaient bouillir.
Quand ils n'éveillent aucune tentation. En connaissant d'avance ce qui se passerait.
Quand j'ai vu tous les corps, tous les sexes, tous les types d'humains, tous les âges,
toutes les couleurs de peau, que j'ai goûté à tous les modèles disponibles et à tous les plaisirs.
L'aventure désormais ne sont plus les aventures. Mais de prendre de l'âge avec un seul amour.
Avec un seul sourire qui ne vieillira pas, avec un seul regard, une main dans la mienne.
Un être à mes côtés. Ce sera hors mariage. Soyez-en persuadés. J'aspire à mieux que ça.
Je suis plus exigeant. Je ne veux pas d'un couple. Mais une histoire d'amour. En toute liberté.
Cette amitié suprême. Où la confiance règne. La confiance absolue. La plus grande volupté.
J'ai fait le tour du monde. J'ai fait le tour des hommes. Et de leurs perversions.
Je n'ai pas sur la liste d'expériences manquantes. La sodomie ? Les Asiatiques ?
Les plans à trois ? Déjà fait. Déjà fait. Déjà fait. Les hommes. Les femmes. Les touzes.
Déjà fait. Déjà fait. Déjà fait. Je sais ce qui me plaît. Ne me suis pas privé.
Et à Paris, déjà, j'avais cette impression d'avoir fait le tour de la question.
J'ai pris cette liberté de profiter de ma jeunesse. De mal me comporter. De faire n'importe quoi.
De goûter à tout. De prendre des risques. Et même de me détruire et de me déglinguer.
Alors oui, je suis prêt. Avec tout ce qu'il reste de l'homme que je suis. Que j'ai toujours été.
A parier sur l'amour. Moi qui n'y croyais plus. Quand je l'ai rencontré.
                                      
C'est le printemps peut-être. Et le bout de son nez.
Pourquoi donc aujourd'hui ? Je ne saurais le dire. Plusieurs petites choses.
De petits trucs discrets. La lumière sans doute. Qui commence à virer.
Et les jours qui rallongent. Et une sérénité. Qui s'empare de moi. Qui revient m'envahir.
Quand je me sens éclore au shampooing sous la douche. Au sourire des passants.
Aux messages qu'on m'adresse. Comme à l'actualité.

Mon platane n'est pas mort. Il n'est pas condamné. Reverdira bientôt.
Je l'accompagnerai. En phase avec le cycle. Sur la pente attendue. Sur celle de l'été.
Que j'aime voir devant ou en ligne de mire. Avec d'autres projets de bonheur à gagner.
Des changements heureux. A mon retour au monde. A ma communauté.
Quelques cercles vertueux de proches à adorer. De gens sur qui compter.
Dont certains qui me lisent font partie à jamais.
Je veux faire la fête. Je veux faire l'amour. Pas avec n'importe qui.
Je peux boire à nouveau. Et garder des enfants. Ecrire tous les jours.
Et cesser de remettre les choses au lendemain. Aller chez le dentiste. Appeler le plombier.
Profiter de mon père. Refaire des chansons. Revenir à Paris. Préparer des concours.
Embrasser mon platane. Et aimer mon studio. Réussir. Echouer. Essayer. Avancer.
Faire de nouvelles rencontres. M'ouvrir à l'avenir qui s'annonce passionnant.
Pas parce que c'est le mien, mais bien celui du monde. Où je me sens si bien.
Il y aura du soleil. Et puis du granit rose sur un parvis tout neuf. Dans ma rue arrangée.
Où je serai heureux de venir me doucher. Lorsque les robinets seront tous réparés.

Qu'on résout les problèmes. Et qu'il est bon d'aimer.

 

Philippe LATGER
Février 2013 à Perpignan

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