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Les beignets

Publié le

L'escalier de service tremble sous mes pas.
A la hâte, je descends à l'étage inférieur et je toque à la fenêtre à guillotine,
ouverte, avant d'enjamber l'appui, entrant comme chez moi.
L'appartement sentait le cannabis. Ruth venait probablement de fumer.
" Ruth ?... Tu es là ? Ton connard de voisin vient te faire ta fête !... "
J'ai enlevé mon slip puisque je ne portais que ça, gêné par une érection de tous les diables,
prêt à sauter sur mon bébé d'amour que j'avais eu au téléphone cinq minutes plus tôt.
" Bébé ? Tu te caches ?... Tout va bien ?... " Le joint était encore dans le cendrier.
J'ai craqué une allumette pour le rallumer. Et j'ai entendu la chasse d'eau.
" Tu n'es pas malade, hein ?... " demandai-je distraitement en savourant une taffe.
J'ai entendu la porte s'ouvrir, le parquet grincer sous les pas de Ruth,
qui me découvrit à poil en train de fumer son cône dans la chambre, le zobe au garde-à-vous,
sauf que ce n'était pas Ruth mais sa mère Myriam, dans son tailleur imitation Chanel,
qui me fit sursauter en me demandant sobrement : " Vous êtes Peter je suppose. "
J'ai manqué de me brûler les doigts, écrasé le joint aussitôt d'une main,
tentant de dissimuler mon sexe de l'autre. " Putain !... Merde !... Qui êtes-vous ?...
- Si vous cherchez Ruth, elle est au drugstore en bas, elle est allée nous chercher des beignets.
J'adore les beignets, dit-elle froidement en fixant mon bas-ventre un sourcil relevé.
Je suis sa mère.... " Elle se décida à me regarder dans les yeux, l'air indifférent.
" Aimez-vous les beignets, Peter ?... "

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Une idée en passant

Publié le

Ok pour une salade de tomates. En attendant les côtelettes d'agneau.
Du jardin, bien sûr. Les tomates. Que les enfants vont aller cueillir en riant.
Les cigales ont envahi la pinède et leur tintamarre a écrasé le murmure de la mer.
Je coupe un oignon en deux. J'en respire une des faces immaculées à pleins poumons.
Et je salive en imaginant la sensation revigorante que procure le fait d'en croquer les lamelles.
Les chats ignorent le barbecue, postés près du plan de travail où est ouvert le papier du boucher.
Les louveteaux furent aussi chargés de ramener des branches de thym.
Les sarments allaient enfin être utiles. Nous n'avions pas fait de grillades depuis longtemps.
Tu cours pieds nus sur le schiste brûlant de la terrasse, dans une serviette de bain.
Quand quelques brasses dans la piscine devaient achever une matinée de plage.
La table est dressée à l'ombre. J'ouvre une bouteille de vin.
Et je t'embrasse, toi, aussi fort que l'idée du bonheur.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Et mon tout est le reste

Publié le

Le temple reste à construire camarade.
Moi qui suis resté toute ma vie en dehors des conseils et des cercles,
j'ai préparé les plans, travaillé sur moi-même, déblayé le terrain,
et repéré autant de volontaires que de pierres angulaires.
Le monde est fait de telle sorte que l'on n'est nulle part à l'extérieur de tout.
Même en mourant, j'imagine, il nous faudra être à l'intérieur de quelque chose.
Puisque être, comme n'être plus, est encore et toujours appartenir à une communauté.
Quarante ans à chercher à comprendre quelle est la part de moi et celle de l'univers,
ce qui était singulier, ce qui était partagé, ce qui était hérité, découvert par moi-même,
voir ce qui était unique dans ma composition, et ce qui était vulgaire,
comme déceler, dans ce qui était commun, à quels groupes cela pouvait me rattacher.
Une vie à marcher entre moi et les autres, à explorer ce qu'est l'identité,
à vérifier au fil de mes voyages combien elle est changeante, combien tout est mouvant,
et comme les frontières entre soi et autrui sont des choix aussi arbitraires qu'hasardeux.
Les traditions, les cultures, celles qu'on nous transmet et celles que l'on adopte,
celles que l'on embrasse et celles que l'on rejette, même celles que l'on pense inventer,
sont autant de cadres interchangeables, superposables, au gré des humeurs, des rencontres,
composant notre géométrie propre, des équilibres précaires, qui irrémédiablement
nous ramènent à ces deux forces qui ne sont pas contraires, moi et le reste du monde,
quand la somme des egos, l'équation est connue, fait une humanité.
L'individu en est une parcelle comme il en est l'ensemble.
Tous membres actifs, même dans nos démissions, du macro-organisme.
Puisqu'au simple fait de respirer, même retirés dans un monastère, au fin fond du désert,
au milieu de la jungle, nous participons encore à un écosystème dont fait partie l'espèce.
Il n'y a aucun lieu où nous pourrions échapper à notre importance, notre fonction peut-être,
à notre utilité pour ce qui nous entoure et pour le genre humain.
La biologie nous a montré combien, mourir aussi sert encore la terre qui nous porte.
Dans cette structure diabolique où rien ne se perd, rien ne se crée. Quoi que l'on fasse.
Il faut du temps sans doute pour accepter l'idée double, avec une certitude égale,
que nous sommes, chacun, extraordinaires, et que nous ne le sommes pas.
Mais une révélation nous promet de comprendre que nous le sommes toujours.
Même à l'échelle d'un groupe. Comme à celle de l'humanité entière.
Extraordinaires, singulièrement, comme individus, alors que nous le sommes encore
lorsque nous contribuons, même inconsciemment, à cette espèce pas moins extraordinaire,
et au-delà, à l'ensemble du vivant, à l'ensemble du cosmos, dont nous sommes rouages.
Des hommes l'ont compris en concevant un système politique démocratique révolutionnaire
qui est l'architecture fédérale, capable de superposer des souverainetés égales,
comme nous sommes capables, individuellement, de superposer des identités pour nous-mêmes.
Nous ne sommes pas moins l'enfant de notre mère, qu'un homme ou une femme.
Nous ne sommes pas moins jeune ou vieux que frère de notre sœur ou époux de notre épouse.
Nous sommes tout à la fois quand chaque strate est aussi déterminante que vitale.
Un seul palier ignoré et nous ne sommes plus nous-mêmes. Nous serons autre chose.
Mais nous sommes la preuve incarnée qu'une unité cohérente est faite de mille identités.
Et que nous les tenons de mille influences extérieures qui interagissent avec nous,
ou avec ce cocktail inédit que nous sommes à l'instant t où ces influences se présentent.
Et qui donneraient un résultat différent à t-1 comme à t+1, où nous sommes autre chose.
Au mouvement perpétuel, nous trouvons notre place et parvenons même à faire des sociétés.
Comme aux malentendus, si les hommes se déchirent, ils arrivent aussi bien à s'entendre.
Des années de vie, et autant de recul, permettent d'y voir clair sans atteindre la lumière.
Laisser grandir une intuition étrange que tout est tout. Que c'est ce que nous sommes.
Que je suis aussi bien l'autre, que cette femme décédée, que le voisin du dessus.
Comme autant de cellules servant un même corps.
Si Dieu doit être quelque chose, il peut être l'addition.
De tout ce qui existe et qui n'existe pas. La somme du vivant et du ayant vécu.
Et de ce qui arrive.

J'ai tracé les plans d'une maison faite de plain-pied, où il n'y a pas d'étages.
Adieu les pyramides et les tours de Babel. Il n'y a ni hiérarchie ni asservissement.
Cette maison est une ville modulable où le soi et les autres est au cœur du système.

Pour avoir compris que l'individuel et l'universel ne sont pas des valeurs opposées,
qu'il n'y a pas de bras de fer entre elles lorsqu'elles œuvrent dans le même sens,
on peut traduire en politique que l'intérêt particulier et l'intérêt général se fusionnent.
C'est sur ce nombre d'or que se construit le temple. Lorsqu'il en est la clé.
Ceux qui dressent ces deux forces l'une contre l'autre nous condamnent à l'échec.
Si la liberté prend le pas sur l'égalité, l'édifice, déséquilibré, finira par s'écrouler.
Si l'égalité prend le pas sur la liberté, la structure s'effondrera pour les mêmes raisons.
Et les Révolutionnaires français avaient tenu à ne pas laisser les deux monstres face à face,
en ajoutant une valeur au troisième sommet du triangle pour au pire être arbitre.
Dans nos vies, on l'observe, l'universel sert l'individu aussi vrai que l'individu l'universel.
La politique de la cité doit l'entendre avec nous, l'intérêt général sert l'intérêt particulier,
aussi vrai que l'intérêt particulier sert l'intérêt général. L'un n'est pas l'ennemi de l'autre.
L'un est la condition de l'autre. Et l'idée d'intérêt peut être remplacée par celle du bonheur.
Sans changer l'égalité de l'équation. On peut le vérifier. Et poser notre pierre.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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La dernière pluie

Publié le

Les gens ont des sourires et bien des arguments.
Ceux de la nuit, entre autres, comme autant de chats qui ronronnent dans vos jambes.
Je marche en retournant sobrement des amabilités puisque je suis sociable.
Et que je m'obstine à refuser les caresses, même pour ce qu'elles sont.
Je ne vais pas m'étendre pour tout analyser. Essayer de comprendre.
Pourquoi je refuse d'ouvrir la porte à la facilité et aux histoires simples.
Pourquoi je m'interdis de l'aide et de saisir les mains secourables qui se tendent vers moi.
Il y a des bouches qui s'offrent à la mienne. Des solitudes qui cherchent à partager.
Je dois être amoureux. Vampirisé ailleurs. Possédé par quelqu'un.
Comme méfiant, parano, écoeuré d'un trop-plein de vingt années de fête.
Le goût de l'amertume est resté sous ma langue. Des tergiversations.
Des manœuvres pénibles pour tromper l'adversaire. Assouvir des pulsions.
Des grossiers enfumages pour aller voir ailleurs, prendre un peu de plaisir,
en gardant des acquis, quand il faut s'échapper tout en faisant en sorte qu'on nous foute la paix.
Les jalousies que l'on provoque. Celles que l'on éprouve. Les règlements de comptes.
Le sentiment d'appartenance, le besoin de possession et d'exclusivité pour ronger nos affaires.
Détériorer des liens qui semblaient libérer lorsqu'ils nous emprisonnent.
Aux besoins d'exister pour une seule personne, nous nous tirons souvent une balle dans le pied.
Les élans romantiques deviennent effrayants, hystériques, démentiels, et contre-productifs.
Aux désirs trop brûlants qui s'expriment, je décode un besoin évident de sensualité.
L'attirance des corps et les appels du sexe. Qui ont leur raison d'être et leur bestialité.
Quand ce sont les plus sains et les plus naturels. Ils ne cachent aucun piège.
Quand le désir d'amour est bien plus inquiétant, aux urgences de combler le vide abrutissant
de misères affectives et d'affreuses solitudes qui nous rendent exigeants, tyranniques,
et malheureux soudain à la prise de conscience de notre propre folie ou monstruosité.
Je peux rendre un sourire. Le fais avec prudence. Prenant soin de ne rien suggérer.
De ne rien faire qui puisse être mal interprété. Qu'on ne trouve nulle part un regard équivoque,
un semblant de promesse, ce qui devient un sport, de la haute voltige ou de l'équilibrisme
pour qui aime séduire et cherche à être aimé.

J'écoute des confidences. Toutes ces révolutions dans les vies ordinaires.
La peur de blesser aussi puissante que l'envie irrépressible de s'écouter soi-même.
Les êtres écartelés entre le besoin sincère de préserver des proches,

des gens qu'ils veulent épargner, ne pas faire souffrir, et l'envie d'exister.
Cette force contraire, tellurique, viscérale, de servir ses désirs, de tenter d'autres choses,
satisfaire des manques, se défaire de l'étau que sont les tentations en y succombant enfin.
Je m'émerveille encore à tant de paradoxes et de complexités sur la nature humaine.
Quand une part de moi s'effondre sur elle-même, de découragement et de consternation.
Avec un fatalisme qui me donne la nausée. Et une lassitude dont je suis fatigué.
Je grimpe dans mon arbre pour une vue d'ensemble comme pour m'y planquer.
A l'abri des félins qui refusent d'assumer leur essence animale et se trompent eux-mêmes,
des fauves carnivores qui veulent dévorer leurs semblables, au-delà du plaisir,
quand le sexe ne suffit à étancher leur soif, qu'ils vous veulent en entier, morts ou vifs,
refusant pour ma part, quand j'y ai déjà goûté, de participer aussi à l'orgie cannibale,
dont je me suis sauvé avec mille blessures.
Je suis las des histoires de dilemmes poignants, que j'ai connus aussi,
où l'on s'honore croit-on à subir un sentiment de culpabilité au mal que l'on peut faire,
la circonstance atténuante au délit qu'on prépare, nous rendant acceptables à nos yeux,
puisque nous sommes humains, avons de l'empathie, pour les êtres que nous avons trompés,
que nous allons trahir, que nous avons conscience de notre lâcheté ou de notre suffisance.
Ces arrangements avec nous-mêmes, nos systèmes de valeurs à géométrie variable.
Quand il faut croire que nous avons un goût pour cet inconfort qu'est la contradiction.
En porte-à-faux. Entre ce que l'on exige de soi, moralement, et ce dont on a envie.
Pourquoi diable s'engager sur ce que l'on ne peut tenir ? Si ce n'est pour en arriver à ça.
A se retrouver dans la mâchoire d'une machine que nous avons construite nous-mêmes.
Je sais qu'il y a une volupté à être confronté à de telles situations parfaitement déchirantes.
Puisqu'elles révèlent notre pouvoir à faire souffrir qui, bien que cruel, reste un pouvoir grisant.

Je peux être amoureux. Je suis célibataire.
J'accepte d'aimer et d'être aimé. Mais ne veux rien de plus.
Sur la plus haute branche d'un platane complice, j'observe le manège que je connais par cœur.

Tournez les enfants. Embrouillez-vous les uns les autres. Quand vous n'êtes pas dupes.
Aidez-vous à construire des maisons, à remplir le frigo, élever des marmots.
Arrangez-vous ensuite sur d'autres conditions qui ont pu être négociées.
Ce n'est pas mon business. Je vomis le chantage affectif. La victimisation.
Froidement, j'observe des contrats. Lorsque je n'en ai signé aucun.
Quand rien ne me navre plus que l'heure des reproches et du ressentiment.
Aux sourires qu'on me fait, je ne promettrai rien. Avec mon expérience.
Pour m'épargner les cas de conscience ultérieurs pour lesquels je n'ai aucun goût.
Pas tant pour être sûr de ne trahir personne que pour être en paix avec moi-même.
Mon orgueil malmené jusqu'ici fait ce qu'il peut pour être reconstruit.
Et il faut pour cela me tenir à l'écart de ces jeux de massacres où j'ai perdu des plumes.
Ronronnez dans mes jambes. Je passe mon chemin. Je peux passer mon tour.
Quand je peux me donner une importance en ce monde et des superpouvoirs
autrement qu'en manipulant mes pairs ou qu'en les possédant.
Le mélo mégalo de risquer de blesser, décevoir ou de briser des cœurs me fatigue d'avance.
Ce vertige connu n'a plus d'effets sur moi. Il ne m'amuse plus. Et j'ai d'autres ressources.
Si aux possibles rêvés, aux tentations nombreuses, je veux qu'on me foute la paix,
j'en tire les conséquences et j'en paye le prix, volontiers, fût-il la solitude.
Je peux aller tranquille. Sans contraintes si je n'en veux pas. Sans devoir à personne.
Souriez les enfants. Je resterai aimable. Avenant. Amical. Attentif. Solidaire.
Mais j'ai passé quarante ans, en ai vécu le double, et je sais où j'en suis.
Pas prêt à retomber de la dernière pluie.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Une fois pour toutes

Publié le

Une image de toi pour disperser la lassitude.
Il me suffit d'y croire, de te voir, d'imprimer ton sourire dans mon être,
et je retourne la situation, j'inverse la tendance, je reprends goût à tout.

Une image suffit. Et j'aime ma solitude. Aux yeux que tu me fais. Qui me tiennent debout.
Tout ça est dans ma tête. Un conditionnement. Qui s'installe malgré moi.
Dont tu n'as pas les clés ni seulement conscience. Quand tu n'as rien à faire.
C'est moi, à ton insu, qui y trouve de la force. Qui puise dans l'absence des énergies nouvelles.
J'avancerai seul. Je suis un grand garçon. Je saurai trouver le charbon pour nourrir la machine.

A grande pelletées dans la locomotive. Pour tracer une route parallèle à la tienne.
Une image de toi et tout devient possible. L'horizon se dégage. Et je fais des projets.
Même s'il peut paraître étrange que tu n'en fasses pas partie.
Puisque nos vies ne sont pas d'une même planète, quand nous sommes l'un et l'autre

dans ces mondes différents, sans doute incompatibles, qu'il n'y a pas d'avenir.
Pourtant. Je ne sais ce qui brûle dans ma boîte crânienne et me rend optimiste.
Ce délire, la vision de l'esprit, qui souffle dans mes voiles, déployant l'assurance,
la confiance inédite qui rassure le gosse et l'adulte à la fois.
Une image de toi et je me fous de tout. Même de ne plus te voir.
Quand elle est une drogue à mon métabolisme.
Et la preuve de la chance que j'ai de l'avoir vue
une fois dans ma vie.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Fumar puede matar

Publié le

Le généraliste écrivit un mot pour son collègue.
J'avais découvert cette anomalie complètement par hasard.
Aucune douleur, pas même une gêne, ne m'avait alerté.
Simplement, un jour, en me brossant les dents, en me brossant la langue,
gueule ouverte devant le miroir de la salle de bains, j'avais vu quelque chose de suspect.
Il me semblait qu'un minimum de symétrie s'imposait, même au fond de la bouche.
Une grosseur à droite. Comme si quelque chose s'était affaissé derrière la luette.
Cette dernière, j'avais l'habitude de la malmener. En buvant comme un trou.
Les lendemains de cuites, il m'arrivait souvent d'avoir du mal à déglutir.
Il me semblait que des glaires ne parvenaient pas à descendre, et pour cause.
La luette, imbibée, distendue, pendait comme une vieille limace à l'intérieur du pharynx
sans pouvoir être avalée, et je pouvais la ramener sur la langue, luisante, enflée,
jusqu'à ce qu'elle se rétracte, retrouve sa taille normale de petite stalactite charnue
une fois le whisky filtré et purgé, le jour suivant, comme si de rien n'était.
Ici, j'avais été sobre. Je ne pouvais pas incriminer l'alcool.
Le médecin me demanda : " Vous êtes fumeur ?...
- Oui.
- Vous fumez combien ?
- Entre un et deux paquets par jour.
- Vous avez commencé à quel âge ?
- ... La première à 14 ans. Régulièrement ? Depuis... mes 17 ans ? "
Le gars m'a regardé droit dans les yeux avec un mélange d'attention et d'indifférence.
J'ai su alors qu'il s'agissait d'une amygdale, en déchiffrant sur la lettre écrite pour l'ORL :
Amygdalite. Il souligna le dernier mot trois fois. Et ce geste me fit transpirer soudain.
Ce dernier mot était le mot fumeur.


Au sperme dans mes draps et sur mon ventre, j'envoyais promener en grognant
qui avait daigné me raccompagner chez moi, avec une grossièreté désarmante.
C'était ma façon de remercier qui avait pris soin de reconduire le zombie dans sa tombe,

le vampire dans sa crypte du cimetière Montmartre.
Je n'avais alors pas assez de mépris dans la bouche pour virer les indésirables,
qui parvenaient à sauver leur peau si je m'endormais avant, à bout de forces,
pouvaient rester jusqu'à ce que j'ouvre un œil plus indulgent, souvent après midi,
où, radouci, revenu à moi, je mettais plus de diplomatie à faire la même chose.
Il m'arrivait de me réveiller ailleurs. De filer à l'anglaise d'un appartement.
De me retrouver nez à nez avec des gens à qui je n'avais rien à dire.
Mais, dans les whisky storms que je m'infligeais, mon autre pouvait accepter
qu'on me suive dans ma tanière sans m'en informer, et je devais m'arranger avec ça,
le lendemain, embarrassé, si Mister Hyde avait omis de faire le sale boulot à ma place.
Avec un sourire presque gêné, il me fallait expliquer qu'il était temps de me laisser seul,
en prenant des précautions dont le monstre aurait ri quelques heures plus tôt.
Echanger les numéros consistait à prendre celui de l'autre. Avec un " à bientôt ? " hypocrite.
Puisque rares ont été les cas où j'ai pu espérer que cela se produise. Se revoir bientôt...
Bien sûr. Je n'avais besoin de personne. Et je méprisais l'amour. Le désir d'être deux.
Adulant mon Gainsbarre au rabais, odieux, goujat, qui se voulait cynique, suffisant,

persuadé que sa dimension pathétique participait à sa superbe, quand elle était pitoyable.
J'étais prisonnier de l'alcool. Et de moi-même. De ma propre connerie.
Et à force de prétendre vouloir être seul, j'avais bien mérité de l'être.

Je ne sais pas comment s'appellent ces arbres aux fleurs bleues. Square de Clignancourt.
L'ORL me propose une ablation. Purement et simplement. Histoire d'en avoir le cœur net.
La ponction sera d'autant plus facile avec une amygdalectomie.

J'ai 33 ans et j'ai toujours mes amygdales. L'une d'elles est enflammée. Je transpire.
Je dis oui. Je fais confiance au chirurgien. On peut vivre sans amygdales.
Je remonte Ordener avec un protocole à suivre. Je n'ai pas le goût de m'arrêter au Nord Sud.
Un rendez-vous avec l'anesthésiste. L'ORL opère à la clinique Paris-Montmartre.
Fondation Mathilde Henri de Rothschild. A deux minutes de chez moi. Rue Marcadet.
Plus près ? C'était en face. Anesthésie générale. C'était au bout de ma rue.
Oui. Je me rappelle ma première cigarette. Mes parents étaient sortis. J'étais à Bompas.
Papa laissait ses Philip Morris au bord du manteau de la cheminée qui était en hauteur.

Il fallait lever le bras pour l'atteindre. J'ai pris une clope et j'ai reposé le paquet à sa place.
Je suis monté dans la grande salle de jeu, au deuxième étage, pour me poster à la fenêtre,
une sorte de meurtrière qui donnait sur l'arrière de la maison, côté vignes.

J'avais 14 ans. Et je devais fumer seul avant de fumer avec les copains du Collège.
Digicode. La porte vitrée déverrouillée. J'espère ne pas croiser la concierge. Ni personne.
La porte que je pousse. Le hall. Une deuxième porte. Le couloir. L'ascenseur. Mes clés.
Je vis au rez-de-chaussée. Rue du Square Carpeaux. Je referme derrière moi.

Une petite entrée où j'ai installé toute ma bibliothèque. Du sol au plafond.
Un vestiaire. Des cintres. Des bagages. Derrière un rideau. Auquel je tourne le dos.
La porte pour accéder au studio. Qui sent la cire, le bois, le sperme et le tabac.

Mon bureau dans l'alcôve. Dont j'ouvre la fenêtre. Un briquet à la main.
Paris sent le fade. Et j'inhale la première bouffée,
avec une grâce gainsbourgeoise.

Il y avait eu cette jeune personne que je croisais tout le temps.
Qui sortait au même endroit que moi. Aux cheveux comme aux yeux noirs de jais.
D'une communauté colombienne. Venue tout droit de Bogota. Tenter sa chance.

Un sourire hallucinant. A qui même Mister Hyde ne pouvait rien refuser.
C'était une beauté de l'âme qui irradiait tout, au-delà de son propre corps.
Une âme simple. Une âme d'enfant. Qui riait à mon numéro de sombre connard.
Elle avait réduit mes efforts à néant. Genre arrête ton cirque, je vois clair dans ton jeu.
Hyde désarmé. Démasqué. Et plus j'étais grossier, plus elle riait.
Et plus elle riait, plus j'étais grossier. Quand j'aimais l'entendre rire.
Cette nature des Andes qui me dévorait du regard et me réduisait en cendres.
Je n'étais pas amoureux. Nous étions bien ensemble. Nous n'étions pas un couple.

Si nous nous trouvions dans le club que nous fréquentions l'un et l'autre,
nous rentrions ensemble systématiquement, chez moi, faire ce que nous avions à faire.
Hyde tolérait sa présence jusqu'à ce qu'il me laisse sa place après quelques heures de sommeil.
La salsa qu'il fallait écouter transformait mon caveau en plage des Caraïbes.
Et sa façon de prononcer mon prénom dans sa forme française me faisait de l'effet.
Je n'étais pas amoureux. Et mon petit bout d'Amérique latine ne semblait pas s'en inquiéter.
Léchant le foutre sur mon sexe jusqu'à la dernière goutte avant de m'embrasser.
Sans que cela puisse paraître tordu ni même sulfureux. Un appétit aussi féroce qu'innocent.
Avec cette lumière des ténèbres qui n'existe que dans les yeux des Indios.

J'ai dû entrer en clinique la veille.
Je n'ai pas pu débarquer le jour J, en voisin, tartiné de Bétadine.
Un jeune gars partageait ma chambre. Un gosse trop petit pour entrer dans la Gendarmerie.

Ce gamin acceptait le calvaire de se faire allonger les tibias pour gagner quelques centimètres.
Il était dans l'Armée. Rêvait d'être gendarme. Et je fus impressionné par sa détermination.
Impressionné et ému. Quand c'était autant un désir de servir que de s'émanciper.
" Il faut faire 1m70. " Et passer par le martyre de machines du diable pour étirer ses membres.
Allongé sur le dos, les jambes pliées, écartées, il balançait son genou de l'extérieur à l'intérieur,
quand à chaque aller-retour, on pouvait entendre un clic qu'il comptait, un peu fébrile,

du mécanisme procédant à l'écartèlement, avec une lenteur de supplice chinois.
Je suis descendu fumer dans la cour de la clinique, avec des infirmiers toujours prêts à séduire.
Avant de revenir dans la chambre auprès de mon courageux roommate.
Qui n'avait plus son outillage dans la jambe, mais entre les jambes, pour allonger son sexe,
lentement mais sûrement étiré par le dispositif télescopique enfoncé dans son urètre,
lorsqu'au balancement de ses genoux pliés, il se tordait de douleur ou de plaisir,
alors qu'une bouche épaisse, connue, gourmande, s'occupait de boire la semence
qui coulait et giclait abondamment et violemment comme à une artère sectionnée.
A mon réveil, il m'a fallu un moment pour comprendre où j'étais et avec qui.
Aucune bouche colombienne à l'horizon. Je suis à quelques mètres de chez moi.
Clinique Montmartre. On va m'enlever les amygdales. J'ai 33 ans.
Jacques Chirac est Président de la République.
Mon voisin n'a pas le sexe mutilé par ce qui fera son œuvre dans sa jambe pliée.
Lui donnera les centimètres manquant pour faire carrière dans la Gendarmerie.
Il est déjà réveillé. N'a peut-être pas dormi. Il me salue. Je lui rends son sourire.
Pour moi, c'est direction la douche. Et l'odeur infecte de la Bétadine.

J'avais bien tenté de vivre avec quelqu'un.
Premières simulations à Perpignan. Un véritable test à Barcelone.
Et l'appartement de la Rambla de Catalunya fut remplacé par un deux pièces à Paris.

Cette fois, on ne plaisantait plus. Il ne s'agissait plus de jouer à la dînette.
J'avais suivi, incrédule, dans les rayons d'un Castorama place de Clichy.
Pourquoi était-ce d'ailleurs ?... Tringles à rideaux ? Meuble de salle de bains ? No idea.
Barcelone, c'était de la rigolade. La lune de miel. Cette fois, nous nous installions.
Rue Cyrano de Bergerac. Dans l'escalier au cul de la Fémis. Versant nord de Montmartre.
L'endroit idéal pour se relever d'une syphilis. Le trip Moulin Rouge assumé jusqu'au bout.
Du poète maudit, ne manquait que l'absinthe. Puisque l'alcool ne m'avait pas lâché.
Et le couple modèle ne s'économisa en rien le passage obligé des scènes de ménage.
Mon éditeur m'avait suggéré de venir à Paris. Ce fut fait. Grâce à une aide précieuse.
Avec qui jouer du vaudeville à foison, en faisant voler la vaisselle et les alliances.
Des bagages jetés dans les escaliers de l'immeuble. Lorsque les portes ont claqué.
Je le lui ai dit. Le plus sincèrement du monde. " Ne te formalise pas mon amour...
Tout ça, c'est du théâtre. " J'en étais convaincu. Chacun sa partition. L'opérette.
Avec tout de même des accents wagnériens pour satisfaire notre goût des orages.
Le mien peut-être. Quand je crains avoir été le seul à jouer dans cette affaire.
Je l'ai compris après. Je l'ai compris trop tard. L'un s'amusait, l'autre subissait.
Quand je voulais me convaincre que nous nous amusions tous les deux.
C'est seul que j'ai pris le deuxième appartement. Quelques rues plus loin.
Nous n'étions plus à une rupture près. Mais l'histoire n'était pas terminée.
Nous avons finalement vécu à deux, aussi, rue du Square Carpeaux.
Dans ce rez-de-chaussée ravissant à l'abri de la torpeur de la ville.

J'ai regardé le plafond. De la lumière. Plein la poire.
J'avais vu des séries hospitalières américaines, comme tout le monde.
Avais une vague idée de ce qui allait se passer. J'étais plutôt tranquille.

Pensant que je voyais exactement ce que devait voir les comédiens sur une scène.
Un trou noir et une lumière intense. Pas de visages. Pas de détails.
Un vide plein de présences. Invisibles mais bien là. Qui s'affairaient autour de moi.
Lorsqu'un visage, en fin de compte, j'en ai vu un. Qui s'est penché sur mon corps gisant.
Des yeux plutôt. Un regard d'homme. L'anesthésiste. On me plaque un masque sur la gueule.
Je vois la lumière. La poursuite sur moi. Je salue le public que j'imagine debout.
Véronique Sanson me rejoint au piano. Il y a le Snoopy de la chambre de son fils. Côté fleuve.
La maison de Triel. Jean-Marie Périer. Une journée du mois d'août. Les poules dans le parc.
L'assistante Kanou. Et la maman Colette. Dont je reconnais le coiffeur qui me dévisage.
Dans la cuisine à Triel-sur-Seine. " Je ne te sens pas avec moi... " Voilà ce qu'on me dit.
Et je suis démuni. C'est la stricte vérité. Et je dois être honnête. " Je suis encore amoureux. "
J'étais avec quelqu'un d'autre. Dont j'attendais le retour sans l'attendre. Je devais être honnête.
Les poules se sont échappées. Courent partout autour de la maison. Du monde leur court après.
Pour les ramener au poulailler. Et à ce spectacle surréaliste, je ris, je rigole sur la terrasse.
Et Véronique m'engueule. " Et toi... fais quelque chose !... " Alors j'ai couru moi aussi.
Couru sur les Champs-Elysées et dans la rue de Berri. Dis-lui de revenir tournait en boucle.
Je cours de plus belle. Epouvanté. Et c'est Nicole Croisille qui m'arrête. Une main ouverte.
" Tu as une belle voix. Mais tu n'as pas la gnaque pour faire ce métier. " Oui, j'en conviens.
Mais tout va bien. " Moi, je ne chante pas, Nicole, j'écris les paroles des chansons. "
Elle m'ouvre un passage en soulevant le pan d'un rideau, me fait signe d'entrer.
Et je descends dans une cave où mon voisin de chambre, tout nu, se fait des choses bizarres.
" C'est pour être gendarme... " me dit le chirurgien qui m'entraîne dans un labyrinthe.
Je reconnais le club où je finis mes nuits invariablement. Où les gens, en effet, partout,
se font des choses bizarres entre adultes consentants.
J'y aperçois Michel qui se tranche un orteil avec du verre brisé.
L'émotion me submerge, je veux crier pardon. Pardon. Je suis désolé. Je ne voulais pas...
Mais l'air ne parvient pas. Aucun son ne sort de ma bouche. J'étouffe. Je m'étouffe.
Je vais mourir.

Mes poumons se sont remplis d'air. Douloureusement.
Je me suis débattu. " Je veux pas mourir ! Je veux pas mourir ! "...
On me maintenait sur le brancard. Je n'étais même pas sorti du bloc.

Il me fallait chercher de l'air qui ne voulait pas de moi. Le chercher au plus loin.
Et je me contorsionnais pour aller l'attraper désespérément quand on se moquait de moi.
Etait-ce encore mon goût pour le spectacle ?... En faisais-je encore trop ?...
Les infirmiers riaient et m'invitaient à rester calme en franchissant les portes battantes.
J'essayais de retrouver mon souffle. Une respiration. En panique.
Conscient que je m'étais réveillé trop tôt. Quand j'aurais dû me réveiller dans ma chambre.
On m'a stationné dans un couloir, avec d'autres brancards alignés où gisaient des gens HS.
Où j'ai pu me reprendre. Une dizaine de poids lourds m'avaient roulé dessus.
On m'a laissé là une éternité. Le temps suffisant pour me remettre de mes émotions.
Je n'ai plus d'amygdales mais j'ai une certitude. Je ne veux pas mourir noyé.
Je ne veux plus jamais connaître cette sensation atroce. La conscience de l'impuissance.
L'incapacité à respirer. Respirer doit être normal. Je peux le faire. D'ailleurs je respire.
Nous respirons tous sans y penser. Un réflexe. On inspire. On expire. Aisément. Sans entraves.
Et je veux jouir de ce miracle. Mes poumons. Ma poitrine. Ma gorge. Mon nez. L'air y passe.
L'oxygène. Le cerveau. Le sang circule. La pompe fonctionne. Je suis anesthésié.
Et je dois purger des produits comme je purge le whisky. Comme je l'expulse.
Comme je le pisse. Comme je le transpire. Comme je le vomis.
On finit par me ramener dans la chambre. Auprès de mon valeureux camarade.
Le chirurgien passera plus tard me rendre visite. Je suis shooté. Entre deux eaux.
Et le garçon bascule son genou tout en comptant des clics.

Respirer devrait être naturel. Déglutir devrait l'être tout autant.
J'ai une consolation de taille. Plus jamais désormais, je ne contracterai d'angines.
Fini. Terminé. Je n'en aurai jamais plus. Mais cette bénédiction a un prix. Que je déguste.

Chaque déglutition revient à m'arracher la peau comme on décolle une vieille tapisserie.
Chaque déglutition revient à me jeter du sel sur des plaies béantes.
Et je me cogne la tête contre les murs. Me rends compte que je n'avais jamais connu la douleur.
J'en viens à redouter chaque déglutition. Découvre que nous déglutissons sans arrêt.

L'idée même de manger est un cauchemar. Même une purée. Même un yaourt.
Mon esprit est trop faible pour garder le contrôle. Il ne parvient pas à prendre le dessus.
C'est le corps qui l'emporte. Et son signal à la con qui dit que j'ai une plaie dans la gueule.

Comme si je ne le savais pas. Qui croit-il avertir ? Les aliments que je dois ingérer ?
Boire deviendra la seule chose tolérable. Et puis, finalement, le yaourt sera apprivoisé.
Une amie de Perpignan vient me rendre visite. Je l'accueille chez moi. Dans un état déplorable.
Elle trouvera une épave. Un grand garçon de 33 ans réduit en bouillie.

Mais qui va se lever en caleçon jusqu'à l'alcôve du bureau. Consulter ses e.mails.
Et ouvrir la fenêtre. Rien de tumoral dans les amygdales. Les tissus étaient sains.
Le briquet en main, je sais que je n'aurai jamais plus d'angines.

Et en respirant Paris, je savoure la première taffe d'une première cigarette.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Partagé

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Les moments d'accablement succèdent aux moments d'euphorie.
Comme l'espoir succède à la désillusion. Le renoncement à la fougue.
Dans la même journée, d'une minute à l'autre, on veut tout faire puis tout abandonner.
La gnaque et le découragement. Dans un mouchoir de poche.
Des passages nuageux. Le gris et le bleu. L'instabilité chronique.
Un rien peut rendre heureux. Un autre nous abattre. Nous démobiliser.
L'humeur est changeante. Pour peu qu'on la maîtrise.
Tout va bien et pourtant le spleen s'invite sans qu'on ne sache pourquoi.
Vous reprenez la barre. Quand on peut se convaincre. Tout va bien. Je vais bien.
La vie est fantastique. Même à ces instants étranges où tout porte à pleurer.
Un rien peut rendre triste. Un autre vous booster ou vous faire sourire.
Quand une même chose peut vous fendre le cœur comme vous consoler,
peut vous prendre vos forces comme vous en donner.
Aux heures mitigées, c'est mon âme qui hésite.
Dans un corps qui exulte, l'esprit peut s'égarer.
Comme un corps fatigué peut porter l'enthousiasme.
L'humeur est un mystère. Tressé de pulsions pouvant être contraires.
Un bras de fer entre la confiance et la résignation. L'assurance et le doute.
Un rien peut rendre le sourire. Un autre vous l'enlever.
Aux passages nuageux, j'arracherai l'été.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Chemin de ronde

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Dans la ville d'en bas, les vitres de mes fenêtres ont tremblé.
J'ai des ouvriers et des camions ronflants qui s'imposent dans ma chambre,
pas trop tôt, juste ce qu'il faut, pour tenir lieu de réveille-matin.
J'ouvre un œil. Et puis deux. Au boucan de grosses pierres roulant sur du métal.
Je me lève et me poste à l'un de mes garde-fous, les cheveux en pétard,
et vérifie que l'on décharge bien d'une benne d'énormes galets de rivière sur le parvis.
Le dallage avance. Méthodiquement. De ce granit rose venu de Castres et Mazamet.
Je félicite la municipalité d'avoir renoncé à commander en Chine pour préférer le Tarn.
Un choix manifestement ancien lorsqu'il s'agit de la prolongation d'un parc existant,
celui de la zone piétonnière du centre-ville, dont je ne peux que me réjouir
qu'il gagne du terrain dans un dédale de rues étroites où les voitures n'ont rien à faire.
Petit à petit, le cœur médiéval reprend la main malgré les mauvais coups qu'on lui porte.
Ma cathédrale St-Jean arbore un campanile comme neuf, après la rénovation de sa nef,
de ses fresques intérieures, et sera débarrassée du chaos goudronné d'une autre époque
qui rendait ses abords quelque peu aventureux, tout en gardant son platane souverain.
Le réveil brutal aurait dû me mettre de méchante humeur je suppose. Il n'en est rien.
Je suis heureux que l'on prenne soin du décor dans mes fenêtres. Qu'on l'améliore.
Suis heureux de n'avoir pas déménagé comme je l'avais envisagé quelques mois plus tôt.
Je trouve un message qui finit de rendre le café délicieux. Il fait beau et tu m'aimes.
Perpignan est magique. Quelque chose qui relève de la sorcellerie.
Et la douche est la séquence suivante dans l'ordre des plaisirs indolents.

Rue de la Révolution Française, on démonte un échafaudage.
Dans cette rue où les galeries d'art se suivent sans interruption.
Encore une façade ravalée. Celle-ci est saumon. Entre du jaune paille et du beige rosé.

Rue de la Main de Fer, on restaure la Casa Xanxo, et j'aperçois en hauteur,
assis sur un pliant, le dessinateur Thierry Delory qui fait ses croquis dans l'armature,
parmi les artisans, de planches et de tubes métalliques édifiée contre le vieux palais.
Les travaux sont partout. De quoi me rendre euphorique à la chaleur montante.
Quand j'arrive place Rigaud pour prendre la rue Emile Zola éminemment bourgeoise.
Je vais traverser le quartier St-Jacques que j'adore. Une friche dans la ville.
Le quartier gitan. Qui garde tant de mystères pour lui-même. Que je connais si mal.
Je reviendrai par la fameuse rampe gothique qui fut une enfilade de couvents et de jardins.
Trop bétonnée à mon goût. Qui mériterait que l'on y replante des arbres. A foison.
Mon téléphone en main, je trouve la lumière parfaite, et suis bien décidé à mitrailler.
J'ai passé la médiathèque à l'architecture désolante, pour passer devant le fronton XVIIIème
de l'ancienne Université et sa brique charmante, pour entrer dans le vif du sujet.
Les rues paraissent vides quand on entend parler, rire, et jouer, appeler le grand frère,
sous les matelas sortis et le linge qui sèche aux façades décrépites d'immeubles délabrés.
Je suis une rue sur le flanc de la côte, en trouve une impraticable en voiture faite de marches,
avant d'accéder à une place importante où je n'avais jamais mis les pieds de ma vie.
J'aperçois, en contrebas, les arcs de l'abside sans toiture des Carmes qui barrent l'horizon,
au fond d'une ruelle dans laquelle je ne descends pas, continuant vers la place Cassanyes.
" Tu fais quoi au juste ? Tu écris ? Tu prends des photos ?
- C'est la même chose. Je me promène. Depuis trois ans. Dans la même ville.
Sans parvenir à en trouver le bout et encore moins la sortie. "

" C'est très bien d'avoir rénové le couvent des Minimes. Qui est adorable.
Mais regardez ce parking immense... C'est bien d'avoir une telle chape pour stationner.
Ce serait mieux si vous pouviez y laisser votre voiture à l'ombre, vous en conviendrez.

Je compte trois superbes platanes dans leur coin, qui se portent à merveille.
Un parking arboré n'en reste pas moins un parking. Plantez des arbres nom d'un chien. "
Une rampe de couvents et de jardins. Il ne reste que les couvents.
Et cette chape de stationnement de supermarché où risquer l'insolation en été.
Photo. Photo. Ici aussi, il y a des travaux. De terrassement. Des bâtiments abattus.
L'Evêché a fait peau neuve. D'un jaune moins soutenu que celui du couvent.
La ville reprend à l'Eglise et à l'Armée. Quand plus personne n'a les moyens.
Juchés sur les remparts, des bâtiments ordinaires sont alignés le long de la rue.
Locaux techniques et bureaux municipaux où furent relégués les Affaires Culturelles.
L'adresse désormais de la Direction des Ressources Humaines de la Mairie.
Seul le siège de l'Atelier d'Urbanisme, contigu, trouve grâce à mes yeux.
Une petite curiosité couleur lie-de-vin datée de 1932.
" Tu ferais tomber tout le reste ?...
- Pourquoi diable vouloir nous promener gentiment au-dessus de la ville ?
Profiter du panorama depuis les belvédères dominant la Salanque et les Corbières,
d'où l'on peut voir la mer ? Pourquoi vouloir un beau chemin de ronde sur les remparts
assez large pour déambuler au pied de la façade nord de la Caserne St-Jacques ?
Longer l'église jusqu'aux jardins de la Mirande, quand on peut stocker des voitures de service ?
Les bagnoles de la Mairie sont soignées. Elles ont droit à une vue d'enfer sur le Roussillon.
Les Perpignanais et les touristes peuvent bien se contenter de murs dégueulasses... "
Déviés sur la place du Puig, qui est une merveille, certes, mais où personne n'ose s'arrêter.
La Mairie manque-t-elle à ce point de locaux et de parkings pour nous priver de ce lieu ?...
Bon. Je n'ai pas vraiment répondu cela. A une question qu'on ne m'a pas posée.
Alors j'écris juste en passant qu'on devrait pouvoir marcher sans un guide à la main,
de façon naturelle, évidente, depuis la cathédrale St-Jean jusqu'à l'église St-Jacques.
Sans avoir à pénétrer le fameux quartier que tout le monde s'attache à contourner.

Je retrouve la Maison Rouge et l'édifice amusant de la Poudrière.
A partir de ce coude, les choses se sont clairement améliorées ces dernières années.
Quelques oliviers sont là pour satisfaire mes exigences et me rappeler une nuit.

La virée tourne au pèlerinage. Le Mont des Oliviers. Le lieu saint.
Où je signais pour rester dans ma ville. La pleine lune de juillet. Comme témoin.
Je penserai un autre jour à me présenter aux élections municipales. Je suis amoureux.
Et je jouis d'une ville où il reste tant à faire. Puisque cela participe largement à son charme.
Au virage attendu qui descend sur l'été et la route des plages où je pourrai frémir.
Quand je frémis déjà à l'idée de le faire. Préférant les promesses aux réalisations.
Cela explique tout. Pourquoi j'aime ma ville et mon histoire d'amour.
Quand je ne suis jamais si heureux que sur le pas de la porte.
Juin. Juillet. Devant. Au bas de la côte. Avec St-Jean qui rutile.
Je dévale la rue Rabelais avec le sentiment de rentrer chez moi.
Un olivier, encore, sur l'ancien bastion St-Dominique. Quel bel arbre que celui-ci.
Le plus méditerranéen de tous. Le trait d'union entre l'enfance et l'avenir.
Entre mon amour et moi. Au ventre du Cours Maintenon que je peux caresser.
Boucler la boucle. Retrouver mon chantier. Le granit rose de terres familiales.
D'un grand-père paternel qui avait oublié de naître catalan. La terre des Latger.
Le Sidobre lunaire. Je souris à l'idée d'avoir ces racines à celles de mon platane.
Le Tarn à Perpignan. La branche de Puylaurens. Au milieu du feuillage.
Je suis au bon endroit. Entre mon père et ma mère. Entre le Lauragais et la Castille.
Sur l'axe de symétrie entre la France et l'Espagne pour être catalan.
Equidistant. Sur ces Pyrénées qu'il fallait orientales pour s'ouvrir sur la mer.
Je ne peux m'étonner d'être né ici-même. Question mathématique.
Y baisser ma garde, y tomber amoureux... Quoi de plus naturel faute d'être logique.
Je peux aimer ma ville pour y être né deux fois.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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L'alcool et Martha

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Il faut du cran et remonter sur scène. Tenir sa revanche.
" Il est parti ?... " Martha avait vidé son verre d'un trait.
Son assistante, agacée, un portable contre l'oreille, lui avait ouvert la porte de l'appartement.
Bruno, bouche-bée, n'eut pas le temps de reposer la question. Martha était déjà sortie.
" Oui. Marco a pris ses affaires la nuit dernière. Il a fini par se barrer. "
Il se retourna pour voir qui s'était décidé à l'informer enfin de la situation.
Brigitte, la maquilleuse, le détourna de la cible en claquant un baiser sur sa joue mal rasée :
" Salut chouchou. Tu m'appelles lundi. D'accord ? Passe un bon week-end.
- Oui... salut. Ok ma chérie. C'est ça... A lundi. "
La main de Brigitte ne resta pas dans la sienne, glissant, dans le mouvement,
quand la rousse incendiaire emboîtait le pas de la chanteuse avec toute sa délégation.
La pièce s'est vidée d'un coup comme une carlingue dépressurisée au départ de Martha,
lorsque Bruno découvrit Alex qui débarrassait la table tranquillement.
" Qu'est-ce que tu as dit ?... Marco s'est barré ?... Mais... il revient quand ? "
Le jeune homme se figea un instant pour le dévisager. Un sourcil relevé.
" Il faut te faire un dessin ? T'es bouché ou quoi ? Marco a quitté Martha.
Il l'a larguée. Plantée. Plaquée. C'est fini. Il ne reviendra pas. Capiche ?...
- Mais. Il ne peut pas nous faire ça... C'est une catastrophe... "

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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Avec toi

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Il a cette bave frémissante sur le sable mouillé.
Qui crépite avec ses étincelles de lumière au retrait de la vague.
Où je peux poser mes pas, une empreinte plantaire à quelques pouces de la mer
qui cherche à m'atteindre, quand sur la terre ferme je me ferais happer.
Le front est plissé, les cils filtrent un soleil trop franc dont il faut se protéger aussi.
C'est ma peau qui prend tout. Mes épaules. Ma poitrine. Et je sens sa morsure.
Il y a la côte froissée aux abords des Albères comme du papier au-delà d'Argelès.
Je marche vers Collioure. Je marche vers l'Espagne. Cadaqués et Rosas.
Sur le tapis de billes humides qui ruisselle à chaque reflux d'une écume de nacre.
La respiration est forte. Profonde. Régulière. La Méditerranée inspire.
Expire l'iode et le sel, des éléments euphorisants qui participent à mon ivresse.
La mer vivante. Mouvante. Et mon rythme cardiaque peut épouser le sien.
Je respire avec elle sans craindre la chaleur, sans craindre le bonheur, la vitesse,
du temps paralysé qui n'est plus de mon monde, qui ne me prend plus rien,
à l'endroit où je suis à la fois un enfant, un adulte, un vieillard et un mort,
ou simplement mon âme qui a trouvé sa voilure.
Je marche vers l'été. Le soleil au sourire.
Est-ce que je suis heureux avec toi ?
La réponse est dans la question.

 

Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan

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