Le généraliste écrivit un mot pour son collègue.
J'avais découvert cette anomalie complètement par hasard.
Aucune douleur, pas même une gêne, ne m'avait alerté.
Simplement, un jour, en me brossant les dents, en me brossant la langue,
gueule ouverte devant le miroir de la salle de bains, j'avais vu quelque chose de suspect.
Il me semblait qu'un minimum de symétrie s'imposait, même au fond de la bouche.
Une grosseur à droite. Comme si quelque chose s'était affaissé derrière la luette.
Cette dernière, j'avais l'habitude de la malmener. En buvant comme un trou.
Les lendemains de cuites, il m'arrivait souvent d'avoir du mal à déglutir.
Il me semblait que des glaires ne parvenaient pas à descendre, et pour cause.
La luette, imbibée, distendue, pendait comme une vieille limace à l'intérieur du pharynx
sans pouvoir être avalée, et je pouvais la ramener sur la langue, luisante, enflée,
jusqu'à ce qu'elle se rétracte, retrouve sa taille normale de petite stalactite charnue
une fois le whisky filtré et purgé, le jour suivant, comme si de rien n'était.
Ici, j'avais été sobre. Je ne pouvais pas incriminer l'alcool.
Le médecin me demanda : " Vous êtes fumeur ?...
- Oui.
- Vous fumez combien ?
- Entre un et deux paquets par jour.
- Vous avez commencé à quel âge ?
- ... La première à 14 ans. Régulièrement ? Depuis... mes 17 ans ? "
Le gars m'a regardé droit dans les yeux avec un mélange d'attention et d'indifférence.
J'ai su alors qu'il s'agissait d'une amygdale, en déchiffrant sur la lettre écrite pour l'ORL :
Amygdalite. Il souligna le dernier mot trois fois. Et ce geste me fit transpirer soudain.
Ce dernier mot était le mot fumeur.
Au sperme dans mes draps et sur mon ventre, j'envoyais promener en grognant
qui avait daigné me raccompagner chez moi, avec une grossièreté désarmante.
C'était ma façon de remercier qui avait pris soin de reconduire le zombie dans sa tombe,
le vampire dans sa crypte du cimetière Montmartre.
Je n'avais alors pas assez de mépris dans la bouche pour virer les indésirables,
qui parvenaient à sauver leur peau si je m'endormais avant, à bout de forces,
pouvaient rester jusqu'à ce que j'ouvre un œil plus indulgent, souvent après midi,
où, radouci, revenu à moi, je mettais plus de diplomatie à faire la même chose.
Il m'arrivait de me réveiller ailleurs. De filer à l'anglaise d'un appartement.
De me retrouver nez à nez avec des gens à qui je n'avais rien à dire.
Mais, dans les whisky storms que je m'infligeais, mon autre pouvait accepter
qu'on me suive dans ma tanière sans m'en informer, et je devais m'arranger avec ça,
le lendemain, embarrassé, si Mister Hyde avait omis de faire le sale boulot à ma place.
Avec un sourire presque gêné, il me fallait expliquer qu'il était temps de me laisser seul,
en prenant des précautions dont le monstre aurait ri quelques heures plus tôt.
Echanger les numéros consistait à prendre celui de l'autre. Avec un " à bientôt ? " hypocrite.
Puisque rares ont été les cas où j'ai pu espérer que cela se produise. Se revoir bientôt...
Bien sûr. Je n'avais besoin de personne. Et je méprisais l'amour. Le désir d'être deux.
Adulant mon Gainsbarre au rabais, odieux, goujat, qui se voulait cynique, suffisant,
persuadé que sa dimension pathétique participait à sa superbe, quand elle était pitoyable.
J'étais prisonnier de l'alcool. Et de moi-même. De ma propre connerie.
Et à force de prétendre vouloir être seul, j'avais bien mérité de l'être.
Je ne sais pas comment s'appellent ces arbres aux fleurs bleues. Square de Clignancourt.
L'ORL me propose une ablation. Purement et simplement. Histoire d'en avoir le cœur net.
La ponction sera d'autant plus facile avec une amygdalectomie.
J'ai 33 ans et j'ai toujours mes amygdales. L'une d'elles est enflammée. Je transpire.
Je dis oui. Je fais confiance au chirurgien. On peut vivre sans amygdales.
Je remonte Ordener avec un protocole à suivre. Je n'ai pas le goût de m'arrêter au Nord Sud.
Un rendez-vous avec l'anesthésiste. L'ORL opère à la clinique Paris-Montmartre.
Fondation Mathilde Henri de Rothschild. A deux minutes de chez moi. Rue Marcadet.
Plus près ? C'était en face. Anesthésie générale. C'était au bout de ma rue.
Oui. Je me rappelle ma première cigarette. Mes parents étaient sortis. J'étais à Bompas.
Papa laissait ses Philip Morris au bord du manteau de la cheminée qui était en hauteur.
Il fallait lever le bras pour l'atteindre. J'ai pris une clope et j'ai reposé le paquet à sa place.
Je suis monté dans la grande salle de jeu, au deuxième étage, pour me poster à la fenêtre,
une sorte de meurtrière qui donnait sur l'arrière de la maison, côté vignes.
J'avais 14 ans. Et je devais fumer seul avant de fumer avec les copains du Collège.
Digicode. La porte vitrée déverrouillée. J'espère ne pas croiser la concierge. Ni personne.
La porte que je pousse. Le hall. Une deuxième porte. Le couloir. L'ascenseur. Mes clés.
Je vis au rez-de-chaussée. Rue du Square Carpeaux. Je referme derrière moi.
Une petite entrée où j'ai installé toute ma bibliothèque. Du sol au plafond.
Un vestiaire. Des cintres. Des bagages. Derrière un rideau. Auquel je tourne le dos.
La porte pour accéder au studio. Qui sent la cire, le bois, le sperme et le tabac.
Mon bureau dans l'alcôve. Dont j'ouvre la fenêtre. Un briquet à la main.
Paris sent le fade. Et j'inhale la première bouffée,
avec une grâce gainsbourgeoise.
Il y avait eu cette jeune personne que je croisais tout le temps.
Qui sortait au même endroit que moi. Aux cheveux comme aux yeux noirs de jais.
D'une communauté colombienne. Venue tout droit de Bogota. Tenter sa chance.
Un sourire hallucinant. A qui même Mister Hyde ne pouvait rien refuser.
C'était une beauté de l'âme qui irradiait tout, au-delà de son propre corps.
Une âme simple. Une âme d'enfant. Qui riait à mon numéro de sombre connard.
Elle avait réduit mes efforts à néant. Genre arrête ton cirque, je vois clair dans ton jeu.
Hyde désarmé. Démasqué. Et plus j'étais grossier, plus elle riait.
Et plus elle riait, plus j'étais grossier. Quand j'aimais l'entendre rire.
Cette nature des Andes qui me dévorait du regard et me réduisait en cendres.
Je n'étais pas amoureux. Nous étions bien ensemble. Nous n'étions pas un couple.
Si nous nous trouvions dans le club que nous fréquentions l'un et l'autre,
nous rentrions ensemble systématiquement, chez moi, faire ce que nous avions à faire.
Hyde tolérait sa présence jusqu'à ce qu'il me laisse sa place après quelques heures de sommeil.
La salsa qu'il fallait écouter transformait mon caveau en plage des Caraïbes.
Et sa façon de prononcer mon prénom dans sa forme française me faisait de l'effet.
Je n'étais pas amoureux. Et mon petit bout d'Amérique latine ne semblait pas s'en inquiéter.
Léchant le foutre sur mon sexe jusqu'à la dernière goutte avant de m'embrasser.
Sans que cela puisse paraître tordu ni même sulfureux. Un appétit aussi féroce qu'innocent.
Avec cette lumière des ténèbres qui n'existe que dans les yeux des Indios.
J'ai dû entrer en clinique la veille.
Je n'ai pas pu débarquer le jour J, en voisin, tartiné de Bétadine.
Un jeune gars partageait ma chambre. Un gosse trop petit pour entrer dans la Gendarmerie.
Ce gamin acceptait le calvaire de se faire allonger les tibias pour gagner quelques centimètres.
Il était dans l'Armée. Rêvait d'être gendarme. Et je fus impressionné par sa détermination.
Impressionné et ému. Quand c'était autant un désir de servir que de s'émanciper.
" Il faut faire 1m70. " Et passer par le martyre de machines du diable pour étirer ses membres.
Allongé sur le dos, les jambes pliées, écartées, il balançait son genou de l'extérieur à l'intérieur,
quand à chaque aller-retour, on pouvait entendre un clic qu'il comptait, un peu fébrile,
du mécanisme procédant à l'écartèlement, avec une lenteur de supplice chinois.
Je suis descendu fumer dans la cour de la clinique, avec des infirmiers toujours prêts à séduire.
Avant de revenir dans la chambre auprès de mon courageux roommate.
Qui n'avait plus son outillage dans la jambe, mais entre les jambes, pour allonger son sexe,
lentement mais sûrement étiré par le dispositif télescopique enfoncé dans son urètre,
lorsqu'au balancement de ses genoux pliés, il se tordait de douleur ou de plaisir,
alors qu'une bouche épaisse, connue, gourmande, s'occupait de boire la semence
qui coulait et giclait abondamment et violemment comme à une artère sectionnée.
A mon réveil, il m'a fallu un moment pour comprendre où j'étais et avec qui.
Aucune bouche colombienne à l'horizon. Je suis à quelques mètres de chez moi.
Clinique Montmartre. On va m'enlever les amygdales. J'ai 33 ans.
Jacques Chirac est Président de la République.
Mon voisin n'a pas le sexe mutilé par ce qui fera son œuvre dans sa jambe pliée.
Lui donnera les centimètres manquant pour faire carrière dans la Gendarmerie.
Il est déjà réveillé. N'a peut-être pas dormi. Il me salue. Je lui rends son sourire.
Pour moi, c'est direction la douche. Et l'odeur infecte de la Bétadine.
J'avais bien tenté de vivre avec quelqu'un.
Premières simulations à Perpignan. Un véritable test à Barcelone.
Et l'appartement de la Rambla de Catalunya fut remplacé par un deux pièces à Paris.
Cette fois, on ne plaisantait plus. Il ne s'agissait plus de jouer à la dînette.
J'avais suivi, incrédule, dans les rayons d'un Castorama place de Clichy.
Pourquoi était-ce d'ailleurs ?... Tringles à rideaux ? Meuble de salle de bains ? No idea.
Barcelone, c'était de la rigolade. La lune de miel. Cette fois, nous nous installions.
Rue Cyrano de Bergerac. Dans l'escalier au cul de la Fémis. Versant nord de Montmartre.
L'endroit idéal pour se relever d'une syphilis. Le trip Moulin Rouge assumé jusqu'au bout.
Du poète maudit, ne manquait que l'absinthe. Puisque l'alcool ne m'avait pas lâché.
Et le couple modèle ne s'économisa en rien le passage obligé des scènes de ménage.
Mon éditeur m'avait suggéré de venir à Paris. Ce fut fait. Grâce à une aide précieuse.
Avec qui jouer du vaudeville à foison, en faisant voler la vaisselle et les alliances.
Des bagages jetés dans les escaliers de l'immeuble. Lorsque les portes ont claqué.
Je le lui ai dit. Le plus sincèrement du monde. " Ne te formalise pas mon amour...
Tout ça, c'est du théâtre. " J'en étais convaincu. Chacun sa partition. L'opérette.
Avec tout de même des accents wagnériens pour satisfaire notre goût des orages.
Le mien peut-être. Quand je crains avoir été le seul à jouer dans cette affaire.
Je l'ai compris après. Je l'ai compris trop tard. L'un s'amusait, l'autre subissait.
Quand je voulais me convaincre que nous nous amusions tous les deux.
C'est seul que j'ai pris le deuxième appartement. Quelques rues plus loin.
Nous n'étions plus à une rupture près. Mais l'histoire n'était pas terminée.
Nous avons finalement vécu à deux, aussi, rue du Square Carpeaux.
Dans ce rez-de-chaussée ravissant à l'abri de la torpeur de la ville.
J'ai regardé le plafond. De la lumière. Plein la poire.
J'avais vu des séries hospitalières américaines, comme tout le monde.
Avais une vague idée de ce qui allait se passer. J'étais plutôt tranquille.
Pensant que je voyais exactement ce que devait voir les comédiens sur une scène.
Un trou noir et une lumière intense. Pas de visages. Pas de détails.
Un vide plein de présences. Invisibles mais bien là. Qui s'affairaient autour de moi.
Lorsqu'un visage, en fin de compte, j'en ai vu un. Qui s'est penché sur mon corps gisant.
Des yeux plutôt. Un regard d'homme. L'anesthésiste. On me plaque un masque sur la gueule.
Je vois la lumière. La poursuite sur moi. Je salue le public que j'imagine debout.
Véronique Sanson me rejoint au piano. Il y a le Snoopy de la chambre de son fils. Côté fleuve.
La maison de Triel. Jean-Marie Périer. Une journée du mois d'août. Les poules dans le parc.
L'assistante Kanou. Et la maman Colette. Dont je reconnais le coiffeur qui me dévisage.
Dans la cuisine à Triel-sur-Seine. " Je ne te sens pas avec moi... " Voilà ce qu'on me dit.
Et je suis démuni. C'est la stricte vérité. Et je dois être honnête. " Je suis encore amoureux. "
J'étais avec quelqu'un d'autre. Dont j'attendais le retour sans l'attendre. Je devais être honnête.
Les poules se sont échappées. Courent partout autour de la maison. Du monde leur court après.
Pour les ramener au poulailler. Et à ce spectacle surréaliste, je ris, je rigole sur la terrasse.
Et Véronique m'engueule. " Et toi... fais quelque chose !... " Alors j'ai couru moi aussi.
Couru sur les Champs-Elysées et dans la rue de Berri. Dis-lui de revenir tournait en boucle.
Je cours de plus belle. Epouvanté. Et c'est Nicole Croisille qui m'arrête. Une main ouverte.
" Tu as une belle voix. Mais tu n'as pas la gnaque pour faire ce métier. " Oui, j'en conviens.
Mais tout va bien. " Moi, je ne chante pas, Nicole, j'écris les paroles des chansons. "
Elle m'ouvre un passage en soulevant le pan d'un rideau, me fait signe d'entrer.
Et je descends dans une cave où mon voisin de chambre, tout nu, se fait des choses bizarres.
" C'est pour être gendarme... " me dit le chirurgien qui m'entraîne dans un labyrinthe.
Je reconnais le club où je finis mes nuits invariablement. Où les gens, en effet, partout,
se font des choses bizarres entre adultes consentants.
J'y aperçois Michel qui se tranche un orteil avec du verre brisé.
L'émotion me submerge, je veux crier pardon. Pardon. Je suis désolé. Je ne voulais pas...
Mais l'air ne parvient pas. Aucun son ne sort de ma bouche. J'étouffe. Je m'étouffe.
Je vais mourir.
Mes poumons se sont remplis d'air. Douloureusement.
Je me suis débattu. " Je veux pas mourir ! Je veux pas mourir ! "...
On me maintenait sur le brancard. Je n'étais même pas sorti du bloc.
Il me fallait chercher de l'air qui ne voulait pas de moi. Le chercher au plus loin.
Et je me contorsionnais pour aller l'attraper désespérément quand on se moquait de moi.
Etait-ce encore mon goût pour le spectacle ?... En faisais-je encore trop ?...
Les infirmiers riaient et m'invitaient à rester calme en franchissant les portes battantes.
J'essayais de retrouver mon souffle. Une respiration. En panique.
Conscient que je m'étais réveillé trop tôt. Quand j'aurais dû me réveiller dans ma chambre.
On m'a stationné dans un couloir, avec d'autres brancards alignés où gisaient des gens HS.
Où j'ai pu me reprendre. Une dizaine de poids lourds m'avaient roulé dessus.
On m'a laissé là une éternité. Le temps suffisant pour me remettre de mes émotions.
Je n'ai plus d'amygdales mais j'ai une certitude. Je ne veux pas mourir noyé.
Je ne veux plus jamais connaître cette sensation atroce. La conscience de l'impuissance.
L'incapacité à respirer. Respirer doit être normal. Je peux le faire. D'ailleurs je respire.
Nous respirons tous sans y penser. Un réflexe. On inspire. On expire. Aisément. Sans entraves.
Et je veux jouir de ce miracle. Mes poumons. Ma poitrine. Ma gorge. Mon nez. L'air y passe.
L'oxygène. Le cerveau. Le sang circule. La pompe fonctionne. Je suis anesthésié.
Et je dois purger des produits comme je purge le whisky. Comme je l'expulse.
Comme je le pisse. Comme je le transpire. Comme je le vomis.
On finit par me ramener dans la chambre. Auprès de mon valeureux camarade.
Le chirurgien passera plus tard me rendre visite. Je suis shooté. Entre deux eaux.
Et le garçon bascule son genou tout en comptant des clics.
Respirer devrait être naturel. Déglutir devrait l'être tout autant.
J'ai une consolation de taille. Plus jamais désormais, je ne contracterai d'angines.
Fini. Terminé. Je n'en aurai jamais plus. Mais cette bénédiction a un prix. Que je déguste.
Chaque déglutition revient à m'arracher la peau comme on décolle une vieille tapisserie.
Chaque déglutition revient à me jeter du sel sur des plaies béantes.
Et je me cogne la tête contre les murs. Me rends compte que je n'avais jamais connu la douleur.
J'en viens à redouter chaque déglutition. Découvre que nous déglutissons sans arrêt.
L'idée même de manger est un cauchemar. Même une purée. Même un yaourt.
Mon esprit est trop faible pour garder le contrôle. Il ne parvient pas à prendre le dessus.
C'est le corps qui l'emporte. Et son signal à la con qui dit que j'ai une plaie dans la gueule.
Comme si je ne le savais pas. Qui croit-il avertir ? Les aliments que je dois ingérer ?
Boire deviendra la seule chose tolérable. Et puis, finalement, le yaourt sera apprivoisé.
Une amie de Perpignan vient me rendre visite. Je l'accueille chez moi. Dans un état déplorable.
Elle trouvera une épave. Un grand garçon de 33 ans réduit en bouillie.
Mais qui va se lever en caleçon jusqu'à l'alcôve du bureau. Consulter ses e.mails.
Et ouvrir la fenêtre. Rien de tumoral dans les amygdales. Les tissus étaient sains.
Le briquet en main, je sais que je n'aurai jamais plus d'angines.
Et en respirant Paris, je savoure la première taffe d'une première cigarette.
Philippe LATGER
Mai 2013 à Perpignan