1+1
Les ongles. Les doigts. Leurs phalanges.
Les pouces. Les index. Les majeurs. Les paumes de tes mains. Les poignets.
Une bague. Et puis l'autre. Tes ongles sous mes ongles. Je jongle avec tout ça.
Les veines qui te parcourent. Le long des avant-bras. Et ce jusqu'aux épaules.
Je vérifie les coudes. Les biceps. Les aisselles. Le système pileux. Cette peau que j'adule.
L'enveloppe parfaite. Qui est faite pour la mienne. Je frotte l'une à l'autre.
Les veines dans le cou. Je monte sous l'oreille. Je tire sur le lobe. J'attaque tes cheveux.
Je veux palper la nuque. Caresser l'intérieur de tes cuisses. La soie de tes sourcils.
Je devrais manger plus. Je serais confortable. Quand je suis un sac d'os.
Quand je me rends compte que l'étreinte sans doute n'est pas si agréable.
Tu es cette orange dont j'enlève l'écorce. L'agrume juteux qui m'éclabousse un peu.
Je croque dans la pulpe. J'en adore le jus. Je te cueille dans un palais arabe.
Ou au Généralife. Où l'on chercherait l'ombre pour s'y désaltérer.
J'inspecte les chevilles. Les mollets. Le galbe de tes jambes. Celui de tes fessiers.
La toison du pubis. Les vallées de ton ventre. Je cherche ta poitrine. Où je veux reposer.
Quand c'est dans cette terre qu'on pourra me trouver. Où je me décompose.
Où je suis diffusé. Au cœur de l'abdomen. Au centre de la pompe. Au nœud de tes artères.
Là où le sang circule. La lave du cratère. Je suis l'or en fusion. Qui coule dans la forge.
J'explore tes gencives et les lèvres ouvertes. Je viens goûter ta langue et l'émail de tes dents.
Avant qu'on ne vieillisse. Et qu'il ne soit trop tard. Je veux tout imprimer et profiter de tout.
Cette chair est vibrante et les muscles sont fermes. Je les recense tous. Un à un stimulés.
Ce corps a les pouvoirs d'une corne d'abondance. Aux plaisirs foisonnants.
Intenses. Intarissables. Qui me font vaciller comme au premier contact et au premier baiser.
Assis à mes côté, dans la lie de nos draps, il a courbé son dos sous le poids du départ.
Depuis mes oreillers, je n'avais qu'à sourire et à tendre le bras, pour en lire le braille,
déchiffrer les frissons à cette chair de poule, dont les tensions subtiles furent subtilisées.
J'aspirais à te prendre le poison, les toxines. A soulager ton âme des rages intestines.
L'imposition des mains pour te donner confiance. Te donner ma chaleur.
Le soleil des agrumes. La paix des aubes blanches quand se lève la brume.
Que l'espoir vient briller et mordre l'horizon. Aux journées conquérantes qui ne redoutent rien.
Je serai comme Dieu. Peu importe que j'existe, que je n'existe pas. Tu pourras toujours croire.
Et avoir foi en moi. Je serai toujours là aux moments de panique. De découragement.
Pourrai peupler le vide quand tu en auras besoin. Etre l'ailleurs possible. Garant d'une autre vie.
La présence discrète. L'ami imaginaire. La buée sur la vitre. La pluie sur la fenêtre.
L'assurance tranquille que l'on n'est pas tout seul quand on ne veut plus l'être.
Le sourire bienveillant à trouver dans la nuit, en inspectant le ciel au milieu des étoiles,
à cette cigarette que l'on va fumer seul, et qui t'envahira d'un sourire identique.
Au dos que je caresse, je me dis que voilà. Je peux être pour toi ce que tu es pour moi.
Le soutien quotidien que je n'ai pas ailleurs. Cette énergie farouche qu'on ne soupçonne pas.
Quand nous avons déjà tant d'amour et de proches, d'amitiés et d'atouts, de personnes solidaires.
Des raisons d'être fiers, de nous battre, de succès et d'acquis, qui devraient nous combler.
Il semble qu'il manquait une pièce au puzzle pour nous sentir complets.
J'ai les grains de beauté. L'ombre des omoplates. La colonne vertébrale. Et les os du bassin.
Sous cette peau laiteuse à laquelle je me mêle sans la dénaturer. Qui peut bien m'échapper.
Quand je l'ai sous les doigts. Quand je l'ai sous les ongles. Et qu'elle a son empreinte.
Bonne nuit mon amour. Je me couche avec toi. Dans les draps qui te sentent, que tu hantes,
qui recouvrent les lieux si intimes où les rêves sont permis, où la vie est aimable.
A la fois sulfureux, subversifs, tendres et caressants, calmes et violents, et de toute évidence,
l'endroit où être deux est le meilleur moyen de devenir soi-même.
Quand s'inquiéter de l'autre est s'occuper de soi. Quand prendre soin de toi est me faire du bien.
Que nous ne sommes liés que par cette seule adéquation chimique qui demeure un mystère.
1+1 peut faire 2. Peut faire 3. Ici, ils ne font qu'un. Sans avoir à se fondre ni à se diminuer.
Quand les deux unités n'ont ni démonstrations, ni concessions à faire.
J'ai des chiffres romains qui tournent sous mon pouce et se moquent du temps.
Sur l'alliage d'une alliance que je porte à mon doigt. Que je porte à ma bouche.
Si je ne suis pas Dieu, je suis à son image. Zéro et infini. Le début et la fin.
Quand il n'y a qu'avec toi qu'aimer l'éternité serait envisageable.
Que croire en moi suffit à me faire exister. A me rendre présent.
Que la confiance est un bien plus précieux que le temps qu'on se donne.
Et que rien ne se perd à nous aimer autant.
Philippe LATGER
Février 2013 à Perpignan
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