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Maria

Publié le

Je sors de la Préfecture avec un Laurent sous le bras et mes documents à la main.
Nous avons déposé le dossier au complet pour poser une première pierre à l'édifice.
J'ai tenu ferme sur un point de détail. La date. Le 4 février. C'est important pour moi.

Je ne suis pas un adepte de la numérologie. Mais tout de même.
Ce sera une facilité mnémotechnique pour moi. Une date fondatrice.
Celle d'une naissance. Et je suis déterminé à fêter ça avec mon meilleur ami.
Nous allons chercher des plats à emporter à l'Atelier Salade. Le cœur léger.
Nous avons rendez-vous avec l'ami caviste pour déjeuner. Entre hommes.
La conversation est animée, décontractée, ça fuse, ça plaisante, ça réfléchit,
c'est drôle et foisonnant, mon portable sonne une première fois, je le cherche distraitement,
dans la poche du caban sur le dossier de ma chaise en finissant ma phrase. Mon cousin.
J'ai réagi trop tard, tardé, quand j'étais à autre chose. Il a basculé sur la messagerie.
Je pose le téléphone sur la table. Ecouterai son message plus tard. Je suis à mon sujet.

Je suis à mes amis. A ce déjeuner. Nous sommes en forme. C'est agréable. Le vin est bon.
La politique. L'électricité des périodes électorales. Où tout, décidément, semble être permis.
Laurent cultive sa différence avec son élégance bien à lui. Guillaume et moi l'encourageons.
On trouve un angle que nous retiendrons pour résumer la situation sur Presse à Sandales.

Le téléphone sonne une seconde fois. Ma sœur. Avec qui je ne peux discuter maintenant.
Je m'isolerai tout à l'heure pour la rappeler. Je n'aime pas mélanger les choses.
Interrompre un échange. En imposer un autre. Ni interférer. Je suis avec les garçons.

Et c'est de ma part davantage de l'ordre de la défaillance intellectuelle que de la politesse.
Je serais grossier aussi bien si j'étais capable de passer d'une chose à l'autre, comme ça,
d'un claquement de doigts, passer du coq à l'âne dans la seconde, répondre, raccrocher,

reprendre la conversation où je l'avais laissée... Non. Je ne sais pas faire ça.
Le débat télévisé au Palais des Congrès. Les négociations. Les spéculations.
Difficile d'être imperméable à cette effervescence. Surtout dans le contexte.
Nous tournons la page de cinquante ans de l'Histoire d'une ville. La nôtre.
Et cela n'a pas manqué de se sentir dans l'air chaud d'une belle journée de février.
Une journée ensoleillée que j'embrasse en sortant de la boutique, sur le trottoir,
embrassant avec elle les platanes robustes et majestueux des Allées Maillol.
On plaisante encore un peu, pour la route, sur le pas de la porte. On se congratule.
J'écrase ma cigarette et je prends congé. Déterminé à réaliser l'article convenu.
Et j'écoute enfin mes messages en traversant l'esplanade.

Dans le couloir, il y avait tout le long de grandes portes de placards alignés,
où Maria rangeait la vaisselle et des appareils électroménagers.
En nous y engouffrant depuis la salle à manger, nous tournions le dos à un lavabo

où nous nous lavions les mains avant de passer à table, pour nous diriger vers la cuisine.
Elle ouvrait une boîte de mousse de foie de porc, faisait cuire un morceau de viande rouge,
alors que nous nous installions, et le vacarme de la friture et de la hotte aspirante m'enchantait,
quand les odeurs me mettaient l'eau à la bouche, affamé, que le pain avait l'air délicieux,
et que nous allions à nouveau parler de choses et d'autres avec la même passion.
C'était bon d'être ensemble. C'était bon d'être à Toulouse. C'était bon d'être en vacances.
La Toussaint ? Noël et le Nouvel An ? Pâques ? La fête des mères ? La Pentecôte ?
Dès que nous avions quelques jours, nous quittions Bompas et Perpignan pour venir ici,
route de Fronton, dans la maison familiale de ma mère où nous séjournions chaque fois.
Maman était toujours ravie de retrouver sa mère et sa sœur. Elle en était métamorphosée.
J'étais heureux de la voir heureuse et je ne boudais pas mon plaisir.
Maria se servait un verre de vin. Un seul. Pour tout le repas.
Et nous pouvions aussi bien nous donner des nouvelles des uns et des autres,

interrompus par la visite d'Esteban qui passait toujours nous faire la bise,
que parler politique, de religion, de faits divers ou d'acteurs de cinéma.
Nous étions une putain de famille d'Espagnols où l'on parlait aussi fort qu'on riait.
Et mon père, qui ne l'était pas, y était tout à son aise, comme un poisson dans l'eau.
Pour papa, fils unique, qui n'avait pas vraiment de famille, c'était une bénédiction.

Tout le monde était bien. Et l'enfant que j'étais le sentait. S'en trouvait rassuré et comblé.
La porte de la cuisine était ouverte sur le cerisier du jardin dont je kiffais la floraison.
Cette maison était un bonheur pour les sens. Le parquet. Les boiseries. Les tissus.
L'architecture et le mobilier Années 30. La salle de bains au carrelage de métro parisien.
Le bureau de mon grand-père où je pouvais jouer au businessman new-yorkais.
Tatie Maria, célibataire et sans enfants, s'occupait aussi bien de ma grand-mère,
veuve depuis ma naissance, que de cette maison de famille qu'elle n'avait jamais quittée.
Tatie pour moi était une curiosité parce qu'elle était ce qu'on appelait une vieille fille.
Et son statut bien sûr n'avait pas manqué de me poser question.
J'ai su plus tard, ce qui m'a beaucoup troublé, qu'elle avait pourtant été amoureuse.

J'ai entendu mes messages et les ai gérés comme les autres.
J'étais pratiquement arrivé à mon immeuble de la rue de l'Horloge.
J'ai raccroché en marchant, rangé mon téléphone dans la poche de mon caban.

Glissé la clé dans la serrure, sur la rue, pour entrer, monter dans les escaliers,
fermer derrière moi une fois dans le studio où j'ai pu me mettre à l'aise.
J'ai allumé l'ordinateur, une clope, préparé un café, puisque j'avais ce truc à faire,
pour Presse à Sandales, poster cet article bref et drôle sur le retour de Jean-Paul Alduy.
Je me suis installé à mon bureau. J'ai tapé les identifiants du blog pour pouvoir y travailler.

J'ai cherché une bonne photo sur Google quand je savais déjà celle que je voulais.
Je l'ai chargée puis calée dans l'article. J'ai envoyé un texto à Laurent, en suivant,
pour lui dire que c'était fait, pour qu'il me dise si je pouvais publier tel quel.
Il réagit aussitôt. On publie. On partage. Et j'allume une nouvelle cigarette. Il fait beau.
A cet instant de répit, je m'étonne. Je me fais presque peur. Je suis peut-être un monstre.
Le message que j'ai entendu ne m'a fait ni chaud ni froid. Et je devrais m'en inquiéter.
Je pense à notre conversation du déjeuner. Me rappelle d'un contact à trouver sur Facebook.

Et puis, après tout, oui. Je suis content. Je suis fou de joie pour l'association.
Je suis heureux de vivre à Perpignan, d'y avoir des projets, des amis et l'amour de ma vie.
Mon bonheur est parfait. Je prépare des choses ambitieuses et notre article n'est pas mauvais.
Pour le reste, voilà. Ce sont des choses qui arrivent. Et qui ne troublent en rien mon plaisir.
Le téléphone sonne à nouveau. Je ne regarde même pas qui appelle. Je laisse sonner.
Je vérifie quelques petites choses sur les réseaux sociaux. Je like. Je partage.

Je ne pouvais pas rappeler mon cousin de toute façon. J'avais explosé mon forfait.
Je lui avais sobrement retourné un texto. " Message reçu. "
Il me faut regarder sur le site de l'INPI. Comment il faut que je procède pour la suite.
Il me faut aussi charger toutes les photos que j'ai prises, puisque ce sera du matériel utile.
Je branche mon téléphone portable à l'ordinateur pour les transférer dans l'album adéquat.
Car c'est avec mon mobile que je prends toutes mes photos. Mais il sonne à nouveau.
Au beau milieu du transfert. Je vérifie. Ma sœur. Je débranche le câble et réponds.
Je prends sur moi pour ne pas lui montrer que je suis excédé. " Allô ?... "
Après une brève conversation, assez sobre, qui m'a promené dans mon petit appartement
où j'ai fait les cent pas, j'ai finalement raccroché et repris le chargement des photos.
Je m'étais rassis à mon bureau. Et brusquement, je me suis levé. Pour chercher quelque chose.
Sans trop savoir quoi. Mon peignoir. En éponge. Sur son cintre. Je l'ai pris, poings serrés,
pour y fourrer ma tête et mon visage dedans, y cacher ma honte et une vague irrépressible
de rage et de désespoir soudain, et y essuyer des sanglots convulsifs qui ne durèrent pas.

Sous la lampe de la cuisine, les mains noueuses de Maria décortiquaient une orange.
Enfant, j'étais impressionné par ce mélange d'arthrose et de pierres précieuses,
comme par les grosseurs sous-cutanées et verdâtres sur ses veines dont j'allais hériter.

Une " marque de fabrique " ironisait mon père. Sans doute. La famille de la Hoz.
Je tiens le stylo comme le tenait mon grand-père que je n'ai jamais connu.
Et je me suis découvert en vieillissant des angiomes veineux, les mêmes que ceux de Maria.
Sa voix aiguë répondait à la voix grave de ma mère. Son rire était généreux et strident.
Sans enfants, elle adorait ses neveux. Elle nous donnait toujours des petits noms gentils.

Des noms d'animaux. Mon cousin Frank et moi, les deux plus jeunes, cumulions les poussins,
canards, chatons, poulets et coucous. C'était ses cinq douceurs usuelles pour nous envelopper.
Elle mangeait une orange chaque soir, à la table de la cuisine, pendant que la petite mémé
était déjà installée devant la télévision qui gueulait ses séries américaines dans le salon.
Ma mère et Maria passaient un moment ensemble à discuter encore, j'assistais aux débats,
puis les deux sœurs allaient rejoindre leur mère sur le canapé au pied duquel je m'allongeais.
Elles s'endormaient très vite toutes les trois quand je gardais tard dans la nuit les yeux ouverts,
sur le tapis, pour dévorer tous les films hollywoodiens programmés par le ciné-club.
Puis je gagnais selon l'âge, la chambre réservée à mes parents où j'avais mon petit lit de camp,
et plus tard, prépubère, le bureau du grand-père au rez-de-chaussée où j'avais mes quartiers.
C'est chez Maria que j'ai découvert le cinéma des Années 40 et 50 comme bien des auteurs.
Puisque dans le bureau qui me servait de chambre se trouvait la bibliothèque de la maison.
Et j'y ai lu, ado, tout ce qui me tombait sous la main pour tromper mon ennui.
Sagan. Bouvard. Gide. PPDA. Patrick Modiano comme Françoise Dorin. Yann Queffélec.
Troublé par les Nourritures terrestres comme par le Néropolis d'Hubert Monteilhet.
J'y épuisais la torture des hormones quand la masturbation n'y suffisait pas.
La seule période de ma vie, finalement, où j'ai véritablement lu. Bien malgré moi.
Même si je garde une sensation certaine de volupté associée à cet exercice comme à ce lieu.
Quand se mêlaient aux pulsions sexuelles bien des rêveries d'aventures et d'histoires d'amour.
Je pouvais au matin rejoindre les adultes à l'étage. Prendre un petit-déjeuner copieux.
Avec l'heureuse perspective d'aller à Castelginest rejoindre les cousins de mon âge.

Le peignoir sur son cintre est accroché à la porte de la penderie.
Je me suis redressé. Debout face à lui. Surpris. Me suis ressaisi aussitôt. J'ai tourné les talons.
J'ai marché jusqu'à mon bureau. Prenant au passage un carré d'essuie-tout pour me moucher.

Les photos. Dans l'album adéquat. Donc. Voilà où j'en étais. Ce que j'étais en train de faire.
Bien sûr. J'aurais dû comprendre tout de suite. Frank d'abord. Geneviève ensuite.
Cela faisait beaucoup. Dans le même quart d'heure. J'aurais dû me douter.
Mais j'étais dans l'explication de ce que j'imaginais, j'essayais de convaincre Guillaume
et j'ai vu sans voir, ou n'ai pas voulu voir, quand j'aurais dû penser à Maria aussitôt.

Hospitalisée d'urgence, la vieille fille était devenue une vieille dame.
Son corps ne fabriquait plus de plaquettes. " Mon poussin. Mon chaton. "
On lui changeait le sang de façon de plus en plus rapprochée. " Oui, ça va, ne t'inquiète pas.
Comment ça va toi ? Tu travailles ? " Quand l'ai-je vue pour la dernière fois ?
" C'est gentil coucou d'avoir appelé. " Elle avait été hospitalisée et n'était plus consciente.
Ma sœur m'a dit qu'elle était sous oxygène, que ce n'était plus qu'une question d'heures.
Que l'enterrement aurait probablement lieu mardi. " Quand est-ce que tu viens à Toulouse ? "
Alors voilà. Maria est en train de mourir. Mais elle n'était pas morte. Seulement inconsciente.
Pourquoi avoir craqué comme un gosse dans mon peignoir au juste ? Ah... oui.
La voix de ma sœur. La voix de ma sœur aux jours de catastrophes. Voilà.
Eh bien. Soit. Nous irons enterrer Maria à Toulouse une fois qu'elle sera morte. C'est entendu.
Mais en attendant, j'ai mille choses à faire. Mille choses. L'article. Les photos. L'association.
Je me précipite sur hotmail. Je dois écrire à l'amour de ma vie. Je t'aime. Mon amour.
Lui écrire quoi ? Ah. Oui. Peut-être serai-je obligé de faire l'aller-retour à Toulouse.
Une sœur de ma mère. A laquelle je suis très attaché. Pourquoi écrire ce message ?
Qu'est-ce que mon amour a à foutre de ma vieille tatie en train de crever sous oxygène ?
Qu'est-ce que ça peut lui foutre, à mon amour, que cette femme ait déjà perdu connaissance ?
Qu'est-ce qu'il en a à branler, mon amour, de la sœur de ma mère, de ma mère déjà morte ?
Qu'est-ce qu'il en a à taper, mon amour, que j'aille enterrer quelqu'un d'autre à Toulouse ?
Je finis sobrement mon message laconique de type dépêche AFP.
Je ne communique pas sur mon chagrin ou ma panique. Je communique sur mon agenda.
Sur mon emploi du temps et mes déplacements. Parce que ça le concerne. J'imagine.
L'amour de ma vie.

En fait d'une question d'heures, très vite, un texto tombe et affiche : c'est fini.
Quel drôle de mot mon amour que ce mot de fini. Moi. Si intelligent. Je ne le comprends pas.
Je dois voir Laetitia ce soir qui était en larmes la veille. Mon amie ne va pas bien.

J'ai honte d'avoir laissé mon amie seule avec quelque chose qu'elle ne m'a pas raconté.
Je lui envoie un message pour lui demander de m'appeler à sa sortie du boulot.
Laetitia que j'avais invitée à venir passer des vacances avec moi à Castelldefels.
Nous étions encore lycéens, elle et moi. Elle était venue à la maison de famille de Barcelone.
Laetitia avait connu Tatie Maria. La maîtresse de cette maison-là, aussi. Généreuse.

Laetitia avait connu ma mère. Ma mère et Maria. Laetitia me connaissait. Foutrement bien.
Je ne veux pas la voir pour me lamenter et faire l'intéressant avec ce qui arrive.
Je veux qu'elle me raconte pourquoi elle était en larmes la veille au téléphone.
Il faut l'aider à régler ça. Avant d'aller enterrer qui que ce soit à Toulouse mardi.
Mercredi me dit-on. Finalement. Au téléphone. La morgue de l'hôpital. On l'enterre mercredi.
Je dois bouger. L'association. Les photos. Les contacts sur Facebook. L'INPI. J'ai à faire.
Je reviens sur hotmail. Renonce à écrire un nouveau message à l'amour de ma vie.
Je me déshabille. Je me fous à poil. Dans la salle de bains. Je prends une douche.
Et, du moment où j'ouvre le robinet au moment où je le ferme, je pleure.
Je ne sais pas combien de temps ça dure. Je suis debout dans la cabine. A poil.
Mes coudes contre le corps, mes mains ouvertes couvrant mes joues et mes yeux,
mes doigts pressent mes arcades sourcilières comme pour empêcher une blessure de saigner.
L'eau coule. Chaude. Sur mes épaules raides. Sur ma colonne vertébrale. L'eau coule.
Et soudain, je reviens à moi. Je coupe l'eau. Je me redresse. Je sors. Je me sèche. Décidé.
Il faut que je mange. Que j'achète à manger. Laetitia m'appelle. Elle vient en ville.
Je vais la rejoindre. Je lui dis pour Maria. Je l'interromps pour savoir où on se retrouve.
C'est fini. Qu'est-ce que ça veut dire ? Fini quoi ? Comment ? De quoi parle-t-on ?
Je m'habille. Il faut que je mange. Que j'aie quelque chose à manger pour ce soir.
Il faut surtout que je sorte. Que je sorte de cet appartement.

.../...

Philippe LATGER
Février 2014 à Perpignan

Après Maria

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