Risque zéro
J'écris pour Geneviève. J'écris pour Alexandre. J'écris pour Véronique.
J'écris pour ceux qui se reconnaîtront. Ceux que je reconnais.
Pour tous ceux qui me lisent. Ne me liront jamais.
Ceux qui ont autre chose à foutre. Ceux qui ne sont pas encore nés.
J'écris pour Geneviève. J'écris pour Alexandre. Et Nancy. Et Michel.
Pour les gens de passage. Ceux qui s'arrêteront. Qui ne font que passer.
J'écris pour n'être plus personne. Pour poser mon fardeau. Exorciser la peine.
J'écris pour m'oublier. J'écris pour exister. Débarrassé d'histoires qui pèsent sur ma langue.
M'empêchent de déglutir. M'empêchent de respirer. Passer à autre chose.
Je l'ai dit, je me branle. C'est mon affaire. Et c'est un même geste. J'extirpe. Je purge.
J'élague et je déleste. Peu importe ce que l'on en fait. Comment c'est perçu. Je vomis.
Une transpiration. J'évacue les toxines. Je me rince à l'eau claire. Et je change de peau.
Une fois que c'est là, ça ne m'appartient plus, ça ne m'appartient pas. C'est un objet en soi.
Qui a sa vie autonome. Dont je peux me moquer. Dont je ne me soucie pas. Séparé.
Qui peut bien disparaître. Qui peut bien me survivre. Qu'est-ce que ça peut me faire ?
J'irai me coucher pareillement. Aurai à me lever demain. Continuer ma route. Avancer.
Payer mes factures. M'occuper de mes proches. Me résoudre à mourir.
J'écris pour me détacher. Balancer tous ces mots comme des patates chaudes.
Des idées qui m'encombrent. Qui remplissent des cartons. Qui s'entassent au grenier.
Qui me rendent malade. Qui me plombent et m'étouffent. Ne me servent à rien.
Je m'étonne des échos, qu'on puisse m'en parler, quand je n'y peux plus grand chose.
Plutôt embarrassé d'avoir pu provoquer des émotions ailleurs ou semé du désordre.
Découvrant à quel point le simple fait de vivre, d'inspirer, d'expirer, a mille conséquences.
J'écris pour me dissoudre. Pour me désincarner. Pour apprendre à mourir.
Pour me mettre à distance. Pour me sortir du champ. Les mots font diversion.
Ce sont eux que l'on suit, que l'on déchiffre ici, jusqu'au bout de la ligne,
pendant que je m'enfuis, que je prends la tangente, pendant que je me sauve.
Je n'ai aucun mérite. Pas même du talent. Ne veux être personne.
Je fais ce que j'ai à faire. N'ai aucune ambition. Et la route est plus douce.
Quand des anges m'y encouragent. Puisque plus que mes mots,
on salue la démarche.
Geneviève et Michel. Alexandre et Véro. Ceux qui m'ont fait confiance.
Après Dorothy Leigh. Après Nathalie Bent. Tous ceux qui m'ont aimé.
Je ne dis pas adieu. Je veux dire merci. Quand vous donnez du sens aux quêtes improbables.
Que nous cherchons la paix pour le temps qu'il nous reste. La justice et l'amour.
Des choses ridicules. Tous les chemins permis pour être un peu heureux.
Peu importe les lieux, le nom des personnages,
peu importe l'époque, entre autres situations. On se fout de ce qui se raconte.
Des histoires qui sont toutes les mêmes depuis la Nuit des Temps.
Quand nous ne faisons que transmettre les névroses que l'on nous a transmises, en pestant.
De n'avoir rien de neuf à ajouter. De n'avoir rien de nouveau. N'avoir rien su créer.
Puisque tout fut donné au jour de l'origine. Bien aveugle qui croit découvrir la lumière.
Inventer quelque chose qui existait déjà. Même s'il y a du créateur dans le mot créature.
A ceux qui justement répondraient que je ne suis personne, je réponds que c'est là,
ma plus vive intention, quand j'aimerais terrasser tout l'orgueil qu'il me reste.
Il faudra accepter que le monde survive à notre propre mort. Que la vie continue.
Avoir été quelqu'un nous fera une belle jambe. Et je renonce à me donner cette peine.
Plus que de ce que j'ai fait, c'est de vous que je suis fait. Vous qui me permettez d'être.
Vous qui réagissez à mes expirations. C'est l'effet papillon. La conscience que je suis.
Je vous aime sans conditions. Sans vous connaître. Pour aimer a priori.
Puisque je vous tiens pour parcelles du corps d'un même monde auquel je participe.
Solidaire. Soumis aux mêmes lois. Et aux mêmes angoisses. Et aux mêmes espoirs.
Je suis fait de vos âmes. Je suis fait de vos forces.
Qui motivent mes muscles. Ma détermination.
Je vous dois quelque chose. Quand je ne vous dois rien. Que l'amour est gratuit.
Je ne vous donne rien quand je vous donne tout. Que je ne suis que vous
mais dans un autre corps. Qui essayez ce comprendre où commencent les choses.
J'écris pour toi mon amour. Pour que tu saches que tu existes.
Puisqu'il faut bien que tu sois vivant pour que je m'adresse à toi et pour que je t'écrive.
Quand il me faut me convaincre qu'il y a bien quelqu'un, à ma place,
pour être amoureux de toi. Que j'éprouve et respire.
Qu'il y a quelque chose en moi.
Qui s'émeut d'être vu et aimé quelquefois.
Je suis moins à cheval sur la réalité des choses.
Moins que toi, j'ai besoin de savoir ce qui est vrai.
Quand ce qui ne l'est pas existe tout autant.
Qu'il suffit d'y penser pour qu'une chose existe.
Je t'écris que je t'aime. Aussi vrai que nous sommes.
Moi pour te le dire. Et toi pour le comprendre.
Pour l'entendre et en faire une douce présence, qui peut rester discrète, et pudique, et légère.
Comme celle de fantômes dont on veut se persuader qu'ils restent auprès de nous.
Un baume pour la peau. Ou un brumisateur. L'accolade invisible. Pour embrasser ton être.
Il n'y a pas grand-chose à faire, finalement, pour nous aider l'un l'autre, sinon faire confiance.
C'est comme pour être heureux. Il n'y a qu'à décider. Et je ne risque rien
à risquer de me perdre. Quand je n'ai à me protéger de rien.
Quand je n'ai rien à perdre de plus important que toi.
Je n'ai pas à sauver ma peau. Mon orgueil. Ou quoi que ce soit d'autre me concernant.
J'ai tout investi dans les mots. Tout placé dans les coffres des cœurs qui les lisent à l'instant.
Je me suis dispersé, pulvérisé, en des milliards de signes, volatilisé en impressions fugaces.
Au point qu'aucun coup ne saurait plus m'atteindre.
Où suis-je maintenant ? Dans les yeux de qui ? Suis-je Alexandre ? Véronique ?
Nadège ou Laetitia ? Suis-je ma sœur ou Geneviève ? Je circule sur les ondes.
Sur internet. Dématérialisé. Les coups portés seraient des coups dans l'eau.
Je suis l'amour que je ressens. Et les mots que je jette en pâture en sauvegardent l'intensité.
Sans en dire la force réelle quand ils sont impuissants à en décrire l'exacte immensité.
Ce que je mets dans le mot merci que j'adresse à mes autres moi-mêmes.
Qu'ils pourront lire encore et toujours quand je ne serai plus là jusqu'à la fin des temps.
Comme l'empreinte sonore de l'explosion du monde. La lumière de l'étoile éteinte.
Aimer, c'est faire confiance. Et j'ai confiance en vous.
Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan
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