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Début de siècle

Publié le

" Ils ont pété New York ! " ... C'est ce que j'avais hurlé devant mon téléviseur.
Pensant davantage aux tours, je l'avoue, qu'aux gens qui se trouvaient à l'intérieur.
A mes yeux, ils avaient d'abord cassé la Skyline de la ville. Défiguré Manhattan.
Et puis, les images des corps se jetant dans le vide m'ont arraché le cœur.
Pas plus gros que des fourmis. Sur l'écran. De petites silhouettes noires.
Des gens qui se sont jetés par la fenêtre. A plus de cent étages.
Nous n'avions pas encore les enregistrements téléphoniques, qu'on nous a servis,
ensuite, à chaque anniversaire, où nous entendions des adieux insupportables :
" Je t'aime. Je t'aimerai toujours. " Pris au piège. Face à la mort imminente.
Dix ans après, l'image du tissu blanc agité à la fenêtre me glace encore le sang.
Dix ans après, l'image du désarroi des pompiers brouille l'écran ou mes propres yeux.
Dix ans après, je suis bouleversé par les images de ces corps plongeant dans le vide,
comme si je les voyais pour la première fois. Avec la même stupeur. La même colère.

Combien y allait-il avoir encore d'avions kamikazes ?
La Tour Nord. La Tour Sud. Le Pentagone. Fallait-il craindre pour l'Empire State Building ?
La Statue de la Liberté ? La Maison Blanche ? Le Capitole ? Los Angeles ? Chicago ?
Avec le deuxième avion, tout devenait possible. Les pires scénarios. Combien d'avions encore ?
Le regard de George W Bush, dans la petite école de Floride, apprenant la nouvelle ...
Un homme que je ne portais pas dans mon cœur bien avant l'affaire irakienne,
lorsque je me réjouissais plutôt à l'idée que Saddam Hussein soit renversé,
mais dès les conditions plus que douteuses de son élection en 2000,
dont je considérais que nous ne pouvions rien attendre de bon.
Ce regard, je le confesse, aujourd'hui, me fait monter des larmes.
Cet héritier décadent qui avait volé la victoire à Al Gore, ne pouvait m'inspirer confiance.
Quand la Cour Suprême avait soutenu, il faut croire, tous les lobbies qui avaient besoin de lui.
Besoin du Clan Bush pour défendre leurs intérêts. Lobbies et patrons. Evidemment. 
Une élection scandaleuse qui ne grandissait pas l'Amérique. Qui présageait du pire.
Et puis, avec son mégaphone sur les décombres des Twins, Bush Jr est devenu Président.
Aux yeux du monde sans doute. Aux yeux des Américains d'abord. Commander in chief.
Et la crainte de la réaction des Etats-Unis, quand autour de lui, on entendait la foule scander
les trois lettres suffisantes à désigner ce pays qui n'a pas de nom : USA ! USA ! USA !
Je le reconnais. Au-delà de Guantanamo. Au-delà du Patriot Act. Au-delà des crimes.
Des bavures. Des tortures. Des exactions. Toutes les réjouissances propres à la guerre.
Le regard de George W. Bush, parmi ces écoliers de Floride, me bouleverse toujours.
Et cet homme, au-delà des enfants qui l'entourent, de toute l'Amérique, du monde entier,
a droit aussi à une part de ma compassion.
Comme j'en ai eu aussi pour les hommes qui ont détourné les avions.

" Sur ton message, je ne comprenais pas. Je ne savais pas si tu pleurais ou si tu riais ... "
C'est ce que m'a confié la personne avec qui j'étais à l'époque. A qui j'ai laissé un message.
Sur son répondeur. La première personne que j'ai appelée. Depuis Toulouse où je vivais.
J'étais rentré en France quelques mois plus tôt. Du Québec. De Montréal. En février 2001.
Et AZF, dont j'apprenais l'explosion depuis Paris, dix jours plus tard - la loi des séries -
n'allait en rien arranger ma paranoïa et mon angoisse. Deux villes que j'aime. Coup sur coup.
Le sentiment que le monde basculait. Que le monde que je connaissais s'écroulait.
Impossible depuis le Boulevard St Michel de joindre les gens que j'aime. La famille ...
" Pourquoi Toulouse serait-elle la cible d'attentats terroristes ? " avais-tu demandé.
J'avais répondu sèchement que, naturellement, le centre européen de l'aéronautique,
et de l'aérospatiale, ne pouvait en rien représenter un site stratégique. Pourquoi Toulouse ?
Dans mon ironie ulcérée, amère, bien sûr, je voulais juste dire pourquoi pas ?.
Nous avions tous encore à fleur de peau, l'image du World Trade Center en flammes, 
vomissant ses turgescences de fumée noirâtre, et des milliers de documents papier.
Les confettis d'un jour de parade sur la Fifth Avenue. Sur toute la pointe sud de Manhattan.
Et les tours qui s'effondrent. Sur elles-mêmes. Avec la précision des sociétés de démolition.
Châteaux de cartes. Broyant de la chair humaine comme deux ogres d'acier et d'amiante.
J'avais l'âge des tours. 28 ans. Un lien ancien avec l'Amérique. Plus ancien que moi-même.
Et l'expérience encore fraîche d'une escale en Nouvelle France. Des histoires d'amour.
Une admiration quasi religieuse pour Thomas Jefferson et Benjamin Franklin.
Pour les Pères Fondateurs. Pour les Lumières du XVIIIe. La Séparation des Pouvoirs.
La Démocratie. La Liberté. Le Fédéralisme. We, the People ... Le droit au bonheur.
Et je pouvais, justement, comprendre la haine que certains attisaient contre l'Occident.
Catastrophé par le néocolonialisme, la corruption généralisée, le cynisme de la Realpolitik.
Par la misère et l'exploitation infâme, éhontée, de populations entières à travers le vaste monde.
Cette haine instrumentalisée, bien sûr. Je pouvais la comprendre. Une option du désespoir.
Quand on n'a rien à perdre. Au point de se sacrifier soi-même. Au point de se suicider.
Aux yeux égarés de George W. Bush, en Floride, je pleure sur l'humanité entière.

Deux bassins carrés. Aux dimensions des bases, identiques, des Tours Jumelles.
Deux énormes fontaines. Avec leurs chutes d'eau. Le bruissement de la vie. L'eau. En effet.
Mais dans sa chute, l'eau m'évoque celle du World Trade Center. L'affaissement. Le plongeon.
J'avais suivi la construction du Memorial sur internet. Quotidiennement.
Je découvre aujourd'hui les deux empreintes géantes livrées aux familles des victimes.
Dont les noms sont gravés sur les parapets. Les fontaines fonctionnent. Majestueuses.
S'enroulant dans leur perpétuel murmure. Et cela me saute à la figure.
Dans la bruine des chutes, c'est une image de l'effondrement des Twins. Déroulée à l'infini.
Verticale. Du haut vers le bas. Avec ces corps défenestrés. Le poids. L'attraction terrestre.
Comme si les tours continuaient à s'effondrer sur elles-mêmes, n'en finissaient plus de sombrer.
Mais ces deux plaies béantes au coeur de Lower Manhattan, viennent refermer un chapitre.
L'histoire d'une décade. Dont l'issue était possible avec l'élection de Barack Obama.
Plus encore avec le Discours du Caire qu'avec l'assassinat d'Oussama Ben Laden.
Un homme noir à la Maison Blanche. L'Amérique progressiste. Humaniste. Salamm aleïkoum
La fermeture de Guantanamo. L'interdiction du recours à la torture. Le retour du Soft Power.
Et les malades du Sida peuvent retourner aux Etats-Unis. Les couples gays se marier à New York.
La Peine de Mort est abolie dans le Nouveau Mexique en 2009. Dans l'Illinois en début d'année.
La réforme de la Couverture Santé est adoptée. Yes we can. Le retour au multilatéralisme.
Les homosexuels reconnus dans l'Armée US. L'Amérique peut perdre son triple A.
Dix ans de guerre contre le terrorisme. Et la victoire a un nom. Le Printemps Arabe.
L'Amérique n'est pas engagée dans deux guerres. Mais dans trois. On oublie qu'elle l'est en Libye.
Et elle est certes plus appréciée en Lafayette venant au secours d'insurgés, qu'en bulldozer hystérique.
N'étant pas seulement peuplée de rednecks racistes et rétrogrades, elle a choisi Obama pour leader.
Et si l'eau tombe dans les bassins du Memorial, la Freedom Tower s'élève dans le ciel de Manhattan.
On commence à la voir se détacher derrière la couronne de cette patronne, portant haut son flambeau,
offerte comme on sait par la France.

Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes :
tous les hommes sont créés égaux ;
ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ;
parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur.


L'Amérique n'est grande que lorsqu'elle est fidèle à ses valeurs.
Que les victimes reposent en paix. La Liberté fait son chemin.
Au Maghreb, au Moyen-Orient. Jusqu'aux provinces de Chine.
Et il n'est pas trop tard, pour faire de la globalisation, une mondialisation plus juste.
On le voit bien avec les crises financières. Si New York est le problème.
New York a la solution. Ou son embryon. En trois lettres ? L'O.N.U peut-être ?

J'étais rentré de Montréal. Revenu dans le vieux monde. Le mien.
Pour tomber amoureux. Déjà. A l'époque. Décidément. Une sorte de manie que j'ai.
Et quand certains théorisaient la Fin de l'Histoire à la chute du Mur de Berlin,
l'entrée dans le siècle fut ici un électrochoc planétaire. L'histoire n'est pas terminée.
L'effet domino peut prendre du temps. Mais il existe bel et bien. Et n'avance pas que dans le sang.
Tout est perfectible. Et l'animal qu'est l'être humain fait preuve de grandes capacités d'adaptation.
C'est sa force. D'autant plus qu'il ne peut s'empêcher de croire en lui-même. Comme au progrès.
2001. J'étais alors allé cinq fois à New York. J'y suis retourné depuis. J'étais allé sur place.
Voir la Tour 7 se relever la première. Emu par l'entêtement des sujets de cette fourmilière.
Que l'on casse. Et ils reconstruisent. Ils ne lâchent rien. Essaient d'apprendre de leurs erreurs.
Essaient de maîtriser leurs pulsions. Leur égoïsme. Comprenant que c'est dans leur intérêt.
Avec bien des échecs. Des rechutes. Et trop de courtes vues. Dans l'urgence.
Quand il faut résoudre des problèmes. Et que les solutions en créent de nouveaux. 
Je revois les images et je pleure. Dix ans après. Parce que bien sûr, je nous aime beaucoup.
Parce que je suis en colère. A cause de ce qu'ont fait quelques terroristes.
A cause de ce qui a fait des terroristes.
Et qu'en quelques millénaires, nous ne sommes plus à quelques abominations près.
Mais voilà. Nous avons l'idée de la justice. Et celle de la dignité. Une vision de l'esprit peut-être.
Dont les conséquences pourtant, souvent cruelles, sont terriblement réelles.
Et nous avons gagné à tenter de comprendre pourquoi ? Pourquoi ils ont pété New York ?
Pourquoi ils ne nous aiment pas ? Comprendre qui ils sont. Ce qu'ils veulent. L'avons-nous compris ?
Quand il n'y a pas eu le Choc des Civilisations qu'on nous avait promis ou seulement prédit.
Quand New York est précisément l'endroit où l'on a la démonstration que l'on peut vivre ensemble.
Sans ne rien renier de sa singularité. De ses différences. De ses convictions. De sa nature.
De ses espoirs comme de ses ambitions.

 

 

Philippe LATGER
Septembre 2011 à Perpignan

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