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De la peau exposée

Publié le

Tout à coup, je ne vois plus le croissant de lune. Je vois la lune. Entière.
Et à ce jour qui se lève, j'imagine de loin, d'ailleurs, ce que serait notre croissant de Terre.
Dans le ciel pur de l'aube, et dans l'air pur du froid, le croissant devient une surface éclairée.
Il est aisé soudain d'imaginer la source de cette lumière, encore cachée, qui rend la lune présente,
qui rend l'aurore possible, et de reconstituer le mobile entier de notre système solaire.
A la lampe allumée des choses disparaissent. Et j'imagine l'Ouest plongé dans les ténèbres.
J'imagine l'Orient qui termine sa journée. Ce qui est dans l'ombre. Ce qui est dans la lumière.
Au-delà de la rue des Mimosas où je fume une cigarette, je prends conscience de notre poids.
Celui de notre planète. A la seule vue de ce petit croissant incandescent dans le ciel qui s'enflamme.
C'est une vision de l'esprit. Une vision émouvante. Lorsqu'on ne voit souvent que ce que l'on voit.
Ce qui est dessiné au-dessus des toits est bel et bien un croissant. Mais ce matin, je vois autre chose.
Je vois une sphère, en orbite autour d'une autre plus grande, éclairées ensemble par le même soleil.
J'ai l'intuition des angles et des distances. Dans cette salle de cinéma cosmique où le jour se projette.
Je suis ému par quelque chose de joli qui arrive tous les matins. Quelque chose de quotidien.
Cette lueur qui gagne du terrain, qui arrive chez moi par la mer, qui va mettre le feu à la Méditerranée.
Cette lueur qui n'arrive pas quand elle est continue, quand elle ne se lève jamais, ne se couche jamais,
quand c'est nous qui tournons sans en avoir conscience, qui lui tournons le dos comme sur une broche.
La lumière. En soi. Est un mystère. Et j'éprouve le besoin, tout à coup, d'en chercher la définition.
Elle me cache tout ce qu'elle n'éclaire pas. Dévore tout ce qu'elle éclaire. Annonce son retour.
Quelque part vers Canet. Vers la côte. Ce qui est cohérent avec ce que je vois de la lune.
Si le soleil est là, la partie illuminée de notre fidèle satellite vérifie les lois de la physique.
Et j'en suis ébloui. Perturbé. Pris d'un irrépressible chagrin qui n'en est peut-être pas un.
Ce qui arrive tous les matins n'est pas joli. C'est invraisemblable de magnificence.

J'imagine des gens dans la nuit autour d'un feu de bois. Le foyer est au centre du cercle.
Et je vois autant de croissants de lune que de visages éclairés. L'or et l'orange de la peau exposée.
Quand les nuques et les chevelures sont dans la noirceur de la nuit, et à nos yeux invisibles.
La lumière projetée. Comme un objet. Une entité. Qui éclabousse tout ce qui est solide.
Tout ce qu'elle trouve dans sa course et dans son champ. Sait-on ce qu'est la lumière. Des ondes ?
Le soleil n'est pas encore sorti de la mer. Ou à peine. Il n'est pas assez haut pour nous faire de l'ombre.
Rue des Mimosas, la noirceur du ciel a fui vers l'Ouest grignotée par des couleurs pâles et timides,
de gris clairs qui s'étirent, et d'un bleu qui vient naître, s'affirmer, s'amplifier, venus en éclaireurs.
Derrière eux roule à bonne distance une boule de feu qui viendra faire son strike à la ligne d'horizon.
J'aimerais être sur la plage. Etre à Canet ou St Cyprien, ou Ste Marie, me la prendre en pleine gueule.
J'ai vécu sur la côte. Il m'arrivait à cette époque, de mettre le réveil, juste pour assister au spectacle.
J'enfilais un pantalon à la hâte. Un t.shirt. Et je courais dans la rue encore déserte pour être à l'heure.
J'allais me recoucher ensuite. Le cœur léger. Quand il était possible, après une telle émotion,
de retrouver le sommeil. Mais je ne vis plus dans la maison de la rue des Frégates.
Je suis à Perpignan. A l'intérieur des terres. Et j'attends l'heure pour sonner chez mes amis.
Je vais garder leurs enfants. J'étais en avance. On ne sonne pas dix minutes à l'avance de si bon matin.
Je sonnerai à l'heure pile. Le temps d'une cigarette. Et d'observer le ciel. Le jour qui se déploie.
Qui vient envelopper ma ville, la hauteur de St Jacques et les palmiers du parc. Qui m'enveloppe.
Je souris à cette lune mince qui trahit la présence du soleil qui pense nous surprendre.
Je suis soulagé à l'idée qu'un nouveau jour est offert. Qu'il ne s'est pas éteint.
J'écrase ma cigarette sur ma petite planète. Et je sonne.

 

Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan

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Quo Vadis

Publié le

J'ai rayé, des années durant, les jours du calendrier à mesure qu'ils passaient.
Non pas sur le mur de ma cellule, mais sur les pages de petits agendas.
1998. 1999. 2000. Montréal-Paris. Paris-Montréal. 2001. 2002. 2003.
Comme quelqu'un qui compte les jours en attendant sa sortie de prison.
Lorsque j'ai bien conscience qu'une sortie, ici, serait définitive.
Quand la prison est mon corps ou ma vie.
En fait, je ne suis pas pressé. Je tente au mieux de maîtriser le temps.
M'accrochant à chaque date comme à une bouée. Entre le départ et l'arrivée.
L'âge est un nombre désormais à deux chiffres qui me semble assez vague.
Et quelque part au large, je dois trouver des repères, comme le marin se sert des étoiles,
de manifestations animales ou des mouvements d'aiguilles au cadran d'une simple boussole.
Un petit carnet à gribouiller, à la bille noire, d'une écriture sumérienne, nerveuse, cunéiforme,
indéchiffrable, où tout doit être noté, les moments forts d'une journée, une fois passée,
puisque l'agenda gérait autant le passé que l'avenir, avait des airs de journal intime, minimaliste,
ponctué d'horaires et de numéros de réservations, augmenté d'une signalétique élaborée
qui permettait de repérer les relations sexuelles comme les soirées alcoolisées.
Chaque année était rangée dans l'ordre chronologique de mes archives itinérantes,
pour tenter de donner un peu de rigueur à une vie qui n'en avait pas, poser des balises, un cadre,
compilant par paquets de 365 jours, quand la société des hommes s'est alignée sagement
sur les mouvements astronomiques, des moments cruciaux noyés dans tous les dérisoires,
référencés de façon quotidienne dans ces gestes répétés et rassurants relevant du rituel.
Le carnet du moment me suivait dans les trajets en train, en avion, quand je pouvais préparer
l'itinéraire, noms de stations et correspondances, dans le métro parisien avant l'arrivée à Roissy,
rêver à la mappemonde des endroits qu'il me faudrait découvrir, de ceux où j'étais déjà allé,
anticiper les anniversaires que j'avais tendance à oublier et que je ne manquerais plus,
et je rangeais mon petit livre rouge, qui était noir, avec le sentiment d'être prêt à poursuivre.
Toute ma vie était là résumée. Les noms et les adresses des gens qui comptaient.
Les codes, disséminés pour perdre indésirables et indiscrets, comme des informations,
aux importances inégales, serrées dans les colonnes étroites d'un planning à revers.
J'avais, après 10 ans, abandonné ce protocole qui participait à mon hygiène, à mon biorythme,
au moment précis où j'ai été convaincu d'avoir perdu le contrôle de ma propre existence.

Au malaise vagal parisien, affalé nu sur le carrelage de ma cuisine avant l'arrivée des pompiers,
qui vinrent bloquer ma rue entière alors que j'étais dans l'incapacité de répondre,
quelque chose s'échappait de moi que je ne pouvais plus rattraper. L'espoir de réussir sans doute.
D'avancer sur le chemin que je pensais être le mien depuis l'enfance. Avec une angoisse effroyable.
Celle de m'être trompé depuis toujours sur qui j'étais. Et sur ce pour quoi je pensais être fait.
Le single de Miss Dominique faisait pschitt. Il n'y aurait pas de clip ni de programmation radio.
Lorsque c'était sans doute ma dernière chance de pouvoir décoller de ce navire en perdition.
J'étais bloqué dans les cales du Titanic qui prenait l'eau depuis quelques années déjà.
Et le dernier canot de sauvetage s'éloignait sans moi avec la chanson de Miss Dominique.
J'allais mourir de faim. J'allais mourir noyé. Il était temps pour moi de me rappeler le texte des prières.
Je vous salue Marie. Notre Père. Et les pages de l'agenda en cours seraient désormais blanches
de toute activité humaine ou cérébrale, blanches et vierges comme un électroencéphalogramme plat.
Dans la catastrophe, j'ai finalement trouvé un débris flottant auquel m'accrocher pour survivre.
Et c'est sur la plage de mon île déserte que le courant m'a finalement ramené, rescapé du naufrage.
Robinson, à Perpignan, n'avait besoin que du strict nécessaire. La barbe hirsute et les yeux fiévreux.
L'agenda comme signe d'un degré de civilisation était oublié. Et mon rapport au temps avait changé.
Un simple calendrier trouvé sur le web et imprimé fit l'affaire, comme dessiné dans le sable d'une plage,
vivant à l'heure solaire, quand il devenait difficile de se projeter au-delà du surlendemain.
Je ne fus pas malheureux dans ma cabane, rue Alfred de Musset. Découvrant un bonheur différent.
Celui, très intense, d'être encore vivant. D'avoir sauvé sa peau. Mais la société vous porte toujours,
d'une façon ou d'une autre, ou vous pousse, irrémédiablement, à épouser sa norme. Tôt ou tard.
Et j'ai déménagé pour une cabane plus grande. Celle, en hauteur, dans les branches de mon arbre.
Lorsque je retrouvais le goût, plus ou moins malgré moi, de vivre comme tout le monde.
Malgré ma résistance, je devais maîtriser le temps, pour garder ma place dans une communauté.
Honorer des rendez-vous, être à l'heure, suivre la logique des dates, des week-ends, des vacances
ou des jours fériés, quand pour vivre, même seul, nous avons ce besoin élémentaire des autres. Vital.
Un besoin aussi merveilleux que monstrueux. Dont j'estimais la force. Dans toute sa violence.

Nous cherchions au départ un cadeau pour mon père. Lorsqu'un étal dans la boutique me fit réagir.
Un rayon, dans la librairie, consacré à la fourniture de bureau. Quelque chose m'a sauté à la gorge.
Comme l'alcoolique reconnaissant l'odeur du whisky. Quelque chose s'est réveillé en moi.
Mes neurones faisaient la fête. Après deux ans d'abstinence. J'avais gardé l'empreinte de l'agenda.
Ignorant le format prétentieux des années parisiennes, qui avaient vendu la peau de l'ours il faut croire,
je suis allé direct sur le format de poche des années québécoises. Celui des années d'avant.
Où les promesses restaient fugaces, volatiles, exaltantes, parce qu'indéfinies.
Avant de me mettre sur des rails qui ne menaient nulle part. Une erreur d'aiguillage peut-être.
Un format plus modeste qui m'a rempli de joie. Ramené au parquet du boulevard René-Léveque.
Aux paquets de Players filtre et aux sirènes des ambulances de l'Hôpital St Luc. Montréal...
Ma sœur me fait ce cadeau. Je sors de la librairie rajeuni de dix ans. Purgé d'une décade toxique.
Je vais reprendre la maîtrise du temps. De chaque jour à vivre. Avec le respect qu'il mérite.
Retrouver cette manie qui me constituait, faisait partie de ma construction, de mon identité.
J'avais basculé sans doute, m'étais retrouvé la tête en bas, entre les pattes d'un cheval lancé au galop,
et me voici sur le trottoir de la boutique, avec cette étrange impression d'être à nouveau en selle.
Je n'oublierai plus les anniversaires des amis et des proches qui ne sont pas sur Facebook.
Je retrouverai la perspective d'une année, élargissant le champ au-delà du jour qui vient.
Comme une bouffée salutaire d'oxygène. Prêt à reprendre les rênes.
Une parenthèse de deux ans dans les archives. Ok. Ici commence la suite.
Quand ce qui n'est pas écrit sur les pages absentes de 2010, 2011, est gravé sur un blog,
et ailleurs, sur ma peau, plus profondément encore, de telle sorte que je m'en souviendrai toujours.
Même vieux et sénile, je n'aurai pas besoin de ces aide-mémoire pour raconter mon retour.
Pour raconter la rencontre. Pour raconter l'amour. Et ma révolution. Mon jour de renaissance.
Puisque je crois aux cycles, j'en appelle un nouveau, veux en ouvrir un autre, par cet acte bénin
que je veux fondateur, de ces pages à noircir de ce qu'il adviendra, de ce que j'ai à vivre.
A cette question étrange : Où vas-tu ? Je ne sais que répondre. Quand je sais avec qui.
Quand je sais pour quoi faire. Et qu'il n'y aura de sens qu'à ce que j'écrirai.

 

Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan

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De nos peurs en sourdine

Publié le

Bon sang, je suis en train de crever, l'eau entre dans mes poumons !
- Mais non enfin, tu n'es pas en train de mourir.
- Je te dis que si, je n'arrive pas à respirer !
- Tu parles encore, et tu raisonnes. C'est encourageant !
- Mais pour combien de temps ? Tout devient sombre. Il fait noir ...
- Parce qu'il fait nuit, mon vieux, ç'a toujours été comme ça. La nuit, il fait noir.
- Ne me laisse pas. J'ai la trouille, putain ... J'ai pas envie de mourir. Je n'ai rien fait !
- Je suis là. Regarde. Je te tiens la main.
- J'ai des tas de choses à faire en ce monde. Je ne peux pas partir maintenant !
- Alors respire, tranquillement. Reprends-toi. Tu as la vie devant toi.

Dimitri a une amie hypocondriaque. Et une réputation de queutard.
Après un an de relations intimes, leurs rapports sexuels sont toujours protégés.
Dimitri bien sûr, préfèrerait se débarrasser de ce bout de plastique qui comprime son membre.
Qui a des aspects ludiques, sans doute, mais qui reste une contrainte, et une séparation,
lorsqu'il est amoureux et qu'il voudrait sentir sa partenaire, peau contre peau, pour fusionner peut-être,
et qu'il considère la capote, aussi fine soit-elle, comme une cloison étanche qui le tient à distance.
Son amie prend la pilule. Il sait que sa crainte n'est pas celle de tomber enceinte. Mais celle de MST.
Dimitri, pour être franc, n'a rien caché de son passé, lorsqu'il sait qu'il s'est, en le révélant en entier,
tiré une balle dans le pied. Il n'était pas question pour lui de s'en vanter, de faire l'intéressant,
puisque sa démarche était d'être honnête, préférant annoncer lui-même ce qu'elle aurait pu découvrir,
d'une manière ou d'une autre, et prendre le risque de l'effrayer ou de la perdre tout à fait.
Il avait trouvé naturel d'aller faire des tests, dans ces dispensaires où l'on vient de façon anonyme.
La démarche était simple. De son initiative. Puisqu'elle était normale à ses yeux au début d'une histoire.
Pour avoir évolué dans des milieux où le VIH fut une menace obsessionnelle. C'était un réflexe.
Et pour lui, un gage de bonne volonté. Un geste, probablement peu romantique, pour certains.
Quand il était l'expression de son désir farouche d'établir la confiance. De prouver son sérieux.
Montrer qu'il savait se comporter de façon responsable. Et voulait s'engager avec sa partenaire.
Cette dernière avait un rapport à la maladie qui révélait des fêlures, ou un affreux traumatisme,
qui l'empêchaient de se laisser aller au plaisir et dans une relation avec un homme.
Dimitri en souffrait, lorsqu'il avait l'impression souvent, que sa peur paralysante de tomber malade
était plus forte que son amour pour lui, et que la phobie, dévorant tout, l'emportait sur ses sentiments.
Il allait aujourd'hui dans un laboratoire classique se faire faire une nouvelle prise de sang.
Montrer, en plus de sa bonne foi, qu'une autre méthode de dépistage mènerait aux mêmes résultats.
Ne sachant plus exactement ce qu'il avait à prouver : montrer s'il était sain ou digne de confiance.
Il concédait ces démarches qui ne coûtaient pas grand chose, sachant que c'était important pour elle.
Comprenant qu'il ne s'agissait pas d'un jeu ou d'un caprice, mais d'une véritable angoisse, irraisonnée,
qu'il fallait désamorcer et contrer par tous les moyens. L'affaire du préservatif devenait secondaire.
Il était question pour lui de tout faire pour ne pas perdre la fille dont il était amoureux.

On l'a appelé par son nom dans la salle d'attente, et il a suivi une dame vêtue d'une blouse blanche,
dans un couloir jusqu'à la pièce où on l'invita à s'installer. Il a accroché son caban à un portemanteau.
La dame préparait la seringue lorsqu'il s'est allongé sur un transat au dossier incliné face à un tableau.
Il a relevé la manche de son bras droit. Se fit la réflexion qu'il n'aimait pas la peinture de Raoul Dufy.
Au milieu de cette idée confuse qu'il avait d'entretenir peut-être la paranoïa de sa petite amie.
Peut-être n'aurait-il pas dû céder. Affirmer une fois pour toutes que les tests précédents suffisaient.
Et qu'il s'agissait désormais de lui faire confiance. La réponse aurait été oui ou non. Et basta cosi.
Mais il ne s'était pas senti en position de lui faire ce qu'il s'avouait être une forme de chantage.
Convenant du fait que son amie, manifestement, ne s'amusait pas à le manipuler ou à gagner du temps,
mais qu'elle se débattait toute seule dans une nasse d'angoisses avérées dont elle ne jouait pas.
Lui, jouait le jeu qui n'en était pas un, et l'aiguille s'enfonça dans son bras. L'espace de deux secondes.
On appuya un coton sur la piqûre. D'un index. Il prit le relais le temps d'obtenir un petit sparadrap.
Et il put se rhabiller et sortir avec un numéro à échanger, dès le lendemain, contre les résultats.
Une part de lui-même était joyeuse, à l'idée de faire plaisir à la fille qu'il aimait de toutes ses forces.
Une autre était tout de même un peu triste, d'en être encore là, plus d'un an après leur rencontre.
Il ne devait pas regretter, il fallait s'en convaincre, d'avoir dit la vérité sur son passé tumultueux.
Lorsqu'il voyait précisément, le contraste entre sa vie présente, et celle d'avant, comme une preuve,
éblouissante, de son amour pour elle, du pouvoir qu'il avait sur sa conduite et ses résolutions.
Il en vint à penser que ces difficultés, dans sa bonne fortune, étaient une façon, bien que minime,
de payer des années d'inconséquences et d'immoralité, puisqu'il faut toujours passer un jour à la caisse.
Et il était prêt, pour une fois, à payer sa quittance, pour garder un bonheur qui en valait la peine.
Convaincu qu'il saurait convaincre son amour de son honnêteté, de sa fidélité, de sa persévérance.
Et surmonter des fantômes ou des monstres du passé, qu'il ne saurait incarner.

- De quoi est-ce que tu as peur au juste ? Tu es jeune. En santé. Tout va bien !
- Il se passe des trucs bizarres dans mon corps. Des choses que je n'avais jamais connues.
- Tu as peur d'être malade ? Ou de vieillir ?
- J'ai peur de ne pas avoir assez de temps. De crever trop tôt. Je sais pas ...
- Pas assez de temps pour quoi faire ? Sais-tu au moins ce que tu voudrais faire ?
Nous pourrions peut-être commencer par estimer le temps dont tu aurais besoin ...
- J'ai besoin de mille vies ! Pour faire tout ce que je n'ai encore jamais fait.
- Ce que tu n'as pas encore fait ? Ou ce que tu aimerais faire ?
- Ce que j'aimerais faire, bien sûr, j'imagine, et ces choses dont je n'ai peut-être même pas idée.
- Nous sommes tous à la même enseigne. Nous avons peu de temps pour trop de choix.
- Eh bien les choses sont mal faites. Je vais mourir. Et je n'aurai rien connu du monde.

Arthur, à son âge, a déjà vécu des choses extraordinaires.
Il a vu du pays, voyagé autour du monde, rencontré des personnalités passionnantes,
vécu comme une Rock Star, fréquenté tous les milieux où il semblait, partout, n'avoir volé sa place,
à l'aise avec les pauvres comme avec les puissants, traçant sa route au hasard, sans aucun préjugé.
Son amie, à la lumière de ce parcours baroque, avait du mal à croire qu'il pouvait tout à coup
se contenter ici, d'une vie plus banale, dans une ville atone, sans excentricités, et de son seul amour.
Il avait beau expliquer que ce qu'il vivait avec elle était une expérience inédite, jamais vécue,
d'une intensité jamais atteinte, elle ne pouvait accepter que son amour puisse vraiment suffire.
Arthur comprit très vite que l'on doutait de sa fidélité. Et cela le blessait. Quand il était sincère.
Lorsqu'il fallait aussi convaincre qu'être aimé d'une fille de sa qualité était une chance inouïe.
Puisqu'elle manquait de confiance en elle, se dévalorisait, et qu'il devait faire comprendre au mieux
qu'elle valait bien plus que tout ce qu'il avait connu auparavant, qu'elle était la femme idéale à ses yeux,
et que, même si elle ne pouvait le concevoir, elle avait à elle seule tout pour le rendre heureux.
Il marchait la nuit dans les rues désertes d'une ville, en effet, bien plus ternes que le Strip de Vegas,
la Cinquième Avenue ou le Sunset Boulevard, des lieux qui n'auraient eu aucun charme, ni magie,
sans le miracle de l'histoire qu'il vivait avec elle, puisque son cœur battait, qu'il était amoureux,
qu'il se sentait vivant, et que tout pouvait soudain se permettre le luxe de paraître ordinaire.
Depuis qu'il l'avait vue, plus rien ne pouvait l'être. Ce parce que c'était elle. Et elle seulement.
Pour expliquer combien, la tromper était une option inimaginable, quand il était envoûté ou mordu.
Trop attaché à son bonheur nouveau pour le mettre en danger. Pour risquer de le perdre.
Lorsque c'était aussi, au-delà de la femme, dans l'exclusivité et l'idée d'absolu, Arthur le découvrait,
que l'amour excellait et décuplait des forces, et pouvait tout changer dans son rapport au monde.
Exister pour quelqu'un. Exister l'un pour l'autre. Et sans interférences. Pouvoir s'abandonner.
Pouvoir être soi-même. Arthur émerveillé. Peu importe l'endroit. Peu importe l'enjeu.
Il devait la convaincre qu'il n'y avait pas de pièges, de mensonges, ni plan, ni double jeu,
et dans la ville sombre, il va le cœur léger, en connaissant sa chance et toute sa vérité,
qui l'étonne lui-même, souriant aux étoiles, sachant que son regard ne peut tromper personne.
Qu'il saurait surmonter les fantômes et les monstres du passé, qu'il ne peut incarner.


 

Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan

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Le petit jour

Publié le

Cette fois, nous avons atteint le palier que j'attendais.
Il y avait à Montjuïc ce grand 8 dans lequel j'aurais passé mes soirées entières.
Dès le premier virage, au départ, le charriot se trouvait tracté dans une pente assez raide. 
Une grosse chaîne de vélo au milieu des rails nous tirait vers le ciel et Barcelone m'apparaissait.
Dans le boucan de la ferraille, et les sirènes des manèges alentours, nous étions secoués,
dépassant les feuillages et toutes les attractions, sur une ligne droite qui nous portait à la cime.
Et c'est là que nous sommes. Sur le plat de ce petit virage serré, au sommet, tout au-dessus du monde,
où nous étions comme lâchés, où nous prenions de la vitesse, avant de dévaler la pente. Vertigineuse.
Celle où j'adorais sentir le ventre remonter dans la gorge et tout mon sang me monter à la tête.
C'était l'effet du poppers. Collé au plafond. Quand le reste du parcours n'était qu'une promenade.
Cette fois, ça y est. La nuit cesse de s'allonger. Le jour est au plus court qu'il puisse être.
Un attroupement s'est formé place de la Loge pour écouter une chorale Gospel. Le shopping de Noël.
J'ai fendu la foule à la machette, Quai Vauban, pour trouver des amis, le long des petits chalets alignés,
exaspéré par les chansons aussi sucrées que les effluves de bouffe et de confiseries de saison,
d'un marché provisoire qui fait ses gros sous sur les bons sentiments et les familles modèles.
J'ai la nausée. Comme après un jour plein chez Mickey. Le Père Noël bosse pour Goldman Sachs.
Crise ou pas, on fait chauffer les cartes de crédit. Revolving. Allez-y madame, vous paierez à Pâques.
Le Casino est toujours gagnant. Consommez. Consommez. Pommes d'amour et paquets. Par milliers.
Ce n'est pas mon affaire. Ce que je vise, c'est l'été. Et nous sommes à la grille.

Des manèges pour les enfants place Arago. Les palmiers sont gainés de lumières de Drag Queens.
On vend des marrons chauds. Une fanfare joue place Jean Jaurès. Comme pour donner le tempo.
Courez vite acheter ce qui manque de cadeaux. Sortez de la boutique. Entrez dans la suivante.
Des guirlandes de Vegas au rabais pour étourdir un peu. On joue des épaules. On se marche dessus.
Vive la laïcité qui a bon dos. Adieu petit Jésus. Noël rapporte gros. J'ai mal au cœur. Et je dégueule.
Ce dimanche pour les marchands du temple. Et je presse le pas pour me sortir de là.
Quand à la cathédrale, j'ai la révélation. Des lumières, une voix, m'apportent une bonne nouvelle.
Une animation sur la façade me tire vers le haut, comme la chaîne de vélo à la pente du grand 8,
sans boucan de ferraille, mais avec la même excitation : nous sommes sur le plat du dernier virage.
Nous allons dévaler la pente, les bras en l'air, jusqu'au printemps, en fendant tout l'hiver en vitesse,
comme sur un toboggan, en envoyant valser quelques obligations, comme deux réveillons,
les vacances de neige, les derniers coups de froid, et les aubes brumeuses, dont on peut enfin rire.
La noirceur qui recule, ça d'accord, ça se fête. Je boirai à cela un champagne moins aigre.
Gavé de chocolat, de farce et de saumon. Eructant la joie sincère de m'en débarrasser.
S'il y a bien une chose pour moi à célébrer enfin, en dehors du plaisir d'être ensemble, il me semble,
ce sera cette courbe, ce plat sur le graphique, ou ce point de bascule, qui me promet l'été.
Je ne trouve aucun charme aux mouchoirs en papier dont on cherche un coin sec où pouvoir se vider
de ces litres de morve qu'on produit sans arrêt, le nez toujours humide, toujours à renifler,
dans ces pulls qui nous gênent, cols roulés qui nous serrent, cette laine qui nous gratte et irrite,
de ces pulls et écharpes, et bonnets, et les gants, dont on ne sait que faire une fois dans l'entrée,
quand il nous faut trois plombes pour nous déshabiller, ralentis par des quintes de toux savoureuses,
que Gérard, malade comme un chien vous embrasse, évidemment, comme du bon pain, adorable,
au moment précis où vous étiez sorti de cette putain de rhinopharyngite qui avait duré deux mois.
Je ne trouve aucun charme à la neige fondue qui vient brûler la peau comme une pluie d'acide,
aux grelots agaçants des palais du commerce, au vin chaud, aux rondins du resto de la station de ski,
aux sapins qui tapinent dans toutes les rues marchandes, ni aux teints aussi blafards que cadavériques
qui ne puisent des couleurs qu'à la chaleur de l'alcool, quand de toute ma vie, je n'ai aimé vraiment
qu'une seule remontée mécanique : celle du grand 8, qu'il fallait bien monter pour amorcer la boucle.
Ce palier où nous sommes, avant de débouler. De descendre aux enfers que j'adore. D'un seul trait.
Pour nous réceptionner, dans quelques gerbes d'eau, au plat d'une mer d'huile où tout sera facile.
Où tout sera limpide. Comme mon amour pour toi. Où je pourrai renaître en parcelles d'écume.
Au soleil de mes fibres et de ma vraie nature. Plonger dans l'amertume du bonheur qui s'en va.
De celui, immuable, de l'enfance qui était là. Le désir de séduire. De tout vivre et manger.
Quand l'appétit revient, le corps a sa revanche. Et c'est à cette idée que l'hiver se déhanche.
Je vais être patient. Je vais ronger mon frein. Afin de ne rien perdre de ce petit virage.
Le jour se lève et j'y associe une heure. Qui influe aussitôt sur l'humeur et l'envie.
La nuit paraît moins longue. Je la passe avec toi. Je passerai Noël. Je passerai le froid.
Profitant de la vue. Barcelone à nos pieds. En nous frottant les mains à ces sensations fortes.
Puisque l'été est proche. Que nous sommes à la porte. Pour nous lancer et dire adieu
au petit jour.

 

Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan

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Les huiles essentielles

Publié le

Je suis un contenant. Je suis un récipient. Une éponge.
Le Tamagotchi dont il faut s'occuper. La plante qu'il faut arroser.
Le chat qu'il faut nourrir et caresser un peu pour qu'il daigne revenir.
Je suis le réservoir qui veut son plein d'essence.
Que l'existence précède, c'est connu. Quand il faut du carburant.
Je suis le vampire qui a besoin de son sang. Le carnivore qui a besoin de sa viande.
Le nourrisson qui a besoin de son lait. Quand tout artiste a besoin de matière.
Je suis le chien qui peut être fidèle, lorsqu'on lui remplit sa gamelle et qu'on lui lance la balle.
Qui peut être fidèle lorsqu'il se croit heureux. Qui peut ronger son os pendant des jours entiers.
Que l'on promène parfois pour lui dégourdir les jambes avant qu'il ne se fasse la belle.

Je suis l'enfant qui veut bien faire croire qu'il croit encore au Père Noël
si c'est la condition pour que l'on continue à lui faire des cadeaux.
Si j'étais une plante, je serais un cactus, qui a besoin de soleil et très peu besoin d'eau.
Qui n'est impressionné ni par l'immensité ni par la vacuité des déserts les plus âpres.
Tant qu'il y a du soleil je peux m'épanouir, grandir et m'élever, n'en demandant pas plus.
Puisque mieux qu'économe, l'homme est économique. N'est pas très exigeant.
Doté d'une batterie dont l'autonomie bat des records enviés de durée dans le temps.
Certes, le robot est autosuffisant. Mais comme tout organisme a besoin d'énergie.
Ou d'encouragements. Et il est motivé pour écrire quand il sait qu'il est lu.
Que des lecteurs, des lectrices, laissent des commentaires, et se montrent assidus.

Qu'il y a un défi, soudain, à mériter leur confiance et leur fidélité. Qu'il se sent obligé.
Qu'il se défoncera pour être digne d'eux. Ne demande que ça. Le soleil.
Et il est motivé pour aimer quand il comprend qu'on l'aime.
Que des amis ou des proches peuvent s'inquiéter de lui. Cherchent à faire plaisir.
Ne se contentent pas d'abuser de son temps ou de sa gentillesse puisqu'il ne compte pas.
Quand il est difficile, il en est bien conscient, d'aimer un orgueilleux ivre d'indépendance.
Et qu'à trop refuser par principe de l'aide et de l'amour, le robot prend un risque,
c'est qu'on le surestime dans son autonomie, alors qu'il a besoin d'un minimum d'essence.

Le vampire est ascète. Et le chat de gouttière.
Le carnivore peut jeûner. Mais jamais ne saurait devenir un jour végétarien.
On peut me priver d'eau si je vis un amour. Puisqu'avec du soleil, je n'ai besoin de rien.
Mais au premier nuage, je risque de mourir, je risque de m'éteindre. Le robot débranché.
Avoir besoin de peu n'est pas besoin de rien. Et même une batterie a besoin d'une charge.
Et l'auteur avec lui a besoin de matière. Il n'aurait rien à dire s'il ne vivait plus rien.
Parlerait de l'Europe pour cacher sa misère. Ou de l'actualité. Du régime syrien.
Sur tout ça, en effet, il y a beaucoup à dire. Mais l'entrain est solaire ou photovoltaïque.
Dépendant d'énergies qu'il ne saurait produire. Comme tout être humain, dépendant d'être humain.
Qui peut être virtuel, à l'ancre sympathique. Quand il n'en demande pas la présence physique.

Ce n'est pas un aveu de faiblesse, d'une faille honteuse, mais une acceptation de la réalité.
Je ne suis pas aussi fort que j'aime à le paraître. Et n'ai rien d'autonome pour être encore un homme.
J'ai besoin de ma viande. De mon sang. De mon lait. Qu'on me lance la balle pour vous la rapporter.
Et comme tout réservoir, je ne sers plus à rien privé de mon essence.

 

Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan

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Une histoire de l'Amérique

Publié le

Voici un étrange clivage que l'Europe a exporté en Amérique dès sa fondation. Le Nord et le Sud.
Il y avait sur la Côte Atlantique, 13 colonies qui ne communiquaient pas vraiment entre elles.
Les échanges commerciaux se faisaient avec la métropole, via les Antilles ou le Labrador.
Et les communautés, déjà très hétéroclites, s'efforçaient de subsister, cohabiter avec les autochtones,
se faire une place, développer des activités et de satisfaire Londres, chacune dans leur coin.
C'est la guerre contre les Français qui a fédéré ces mondes très éloignés les uns des autres.
Au Nord, il y avait les Puritains. Chassés par les guerres de Religion. C'est l'histoire du Mayflower.
Fondant Boston et le Massachusetts. La Nouvelle Angleterre. Qui fuyaient les persécutions.
Déterminés à créer de nouvelles sociétés. A l'opposé de ce qu'ils laissaient en Europe.
Au Sud, il y avait les aventuriers romantiques. Qui avaient des dettes ou fait faillite. Déshérités.
Et qui venaient tenter leur chance. Rebondir. Fuir la Justice ou la honte. Ce n'était pas la même énergie.
Lorsque ces derniers allaient en Amérique conserver et perpétuer les mœurs de la vieille Europe.
Au départ, les motivations des deux vagues d'émigration étaient diamétralement opposées.
Au Sud, c'était des histoires individuelles. Au Nord, c'était des histoires collectives.
Au Sud, c'était une opportunité de refaire sa vie. Au Nord, c'était la seule chance de la sauver.
La Nouvelle Angleterre comptait le New Hampshire, le Connecticut, le Massachusetts,
et le Rhode Island, né de la dissidence de Roger Williams qui revendiquait déjà à sa façon,
une séparation de l'Eglise et de l'Etat, trouvant que les deux étaient encore trop mêlés à Boston.
Ce sont les provinces du Nord. Lorsqu'au Sud, on trouvait la Géorgie, les deux Caroline, la Virginie,
et le Maryland, dédié à la Vierge, pour être une terre d'exilés catholiques persécutés en Angleterre.
Entre les deux, les provinces du Delaware, de Pennsylvanie, du New Jersey et New York,
font tampon entre deux mondes qui s'ignorent et que tout oppose avant même le début.
Et la Guerre des 7 ans, va unir pour le meilleur et pour le pire, les ennemis de toujours.

Au Nord, la géographie est à peu près aussi hostile que la population est laborieuse.
Les côtes sont dentelées, le terrain accidenté, très boisé, et l'économie s'adapte aussitôt.
Les criques forment des ports naturels. Le bois permet de construire des navires pour la pêche.
Les torrents et rivières des Adirondacks, le Nord des Appalaches, apportent l'énergie pour l'industrie.
Animer des machines. Développer l'artisanat. Parfaitement raccord avec les aspirations puritaines.
Les valeurs du travail et du mérite. Dans une austérité moquée par les latins que nous sommes.
Mais notre méconnaissance de ce monde nous conduit à des jugements hâtifs.
Lorsque nous vomissons ce que nous détestons de l'Amérique, les WASP, l'esclavage,
le génocide des " Indiens ", la peine de mort, le culte des armes, nous mélangeons un peu tout,
lorsque nous n'attribuons pas toujours les bons vices aux bonnes catégories de personnes.
Et lorsque, ironie du sort, la plupart de ce que nous exécrons, nous, Français, aux Etats-Unis,
vient souvent davantage de notre propre héritage que de celui des pays du Nord de l'Europe.
En effet, une chose en revanche, ne peut pas venir de notre culture latine. Le puritanisme.
Qui est pourtant ce qui a apporté la Démocratie à l'Amérique et a aboli l'esclavage.
Au Sud, les côtes sont plus douces, les terres sont immenses, cultivables à perte de vue.
Et les familles sont venues reproduire une société aristocratique, certes bien plus amusante,
festive, cultivée, baroque, mais qui ne doit sa fortune - et ce sera son point faible -
qu'à son activité agricole, une monoculture de surcroît fort risquée, le coton comme on sait,
basée sur une masse ouvrière qui ne coûtait pas cher, lorsque les noirs déportés étaient dès le départ
bien plus nombreux que les blancs qui les possédaient et en faisaient commerce.
Et, ne nous en déplaise, ce sont les méchants Yankees puritains du Nord, ces rabat-joie protestants,

qui ont mis fin à ce scandale en Amérique, pour ne pas dire ce crime contre l'humanité.
Ainsi, bien avant la Guerre de Sécession, la nature même des colonies primitives portait les germes
d'une fracture, qui existe encore aujourd'hui dans ce pays qui n'est que notre propre créature.

Au cours de la traversée du Mayflower, avant même d'accoster, les Pères Pèlerins
auraient rédigé un pacte organisant la vie communautaire de la future colonie.
Des principes qui auraient largement inspiré les Constitutions de la future République continentale.
Lorsqu'il s'agissait de faire passer l'intérêt général avant l'intérêt particulier.
On gérait la société comme une famille, où tout se discutait et se décidait collectivement.
L'instinct de survie de populations chassées de chez elle, décidées à créer des sociétés idéales.
Des utopies que ne partageaient pas du tout les oligarchies régnant sur les plantations du Sud.
Sauf que, de la Louisiane à la Nouvelle France, ces colonies qui n'avaient en commun que Londres,
et dont la poussée démographique faisait qu'on se sentait à l'étroit entre les Appalaches et l'océan,
se heurtèrent fatalement à la présence française à l'Ouest. Il y avait une véritable politique coloniale.
Une politique de peuplement qui manquait à la France. Et les nouveaux venus manquaient de terres.
Côté français, en dehors des rives du St-Laurent au Nord, et de celles du Mississippi au Sud,
il n'y avait au centre du continent qu'un léger filet ponctué de fortins qui n'aurait pas résisté longtemps.
La population administrée se trouvait essentiellement à Québec et Montréal, ou à la Nouvelle Orléans.
Entre les deux, les possessions françaises n'étaient pas franches, et très vite contestées.
Les Anglais eurent beau jeu de rappeler, pour la vallée de l'Ohio, hautement stratégique,
que le Traité d'Utrecht, mettant fin à la Guerre de Succession d'Espagne, reconnaissait la région
comme propriété du peuple iroquois : allié historique des Britanniques.
La guerre devint inévitable. Les colonies anglaises, en crise de croissance, avaient besoin d'espace.
La Guerre des 7 ans mit fin définitivement à la présence française en Amérique.
Les Anglais gagnèrent pour 3 raisons : supériorité numérique, meilleures alliances avec les autochtones
( les Iroquois étaient des guerriers bien plus redoutables que Hurons et Montagnais )
et supériorité navale, lorsque le blocus empêchant ravitaillements et renforts nous fut fatal.
C'est à ce moment que les Américains du Nord et du Sud ce sont finalement rencontrés.
C'est nous, Français, qui étions leur ennemi commun, qui leur avons révélé une communauté de destin
.
Ce qui fut une arme, efficace, utilisée par Londres, mais qui allait, quelques années plus tard,
se retourner contre elle.

 

Avec le Traité de Paris de 1763, l'Amérique n'était plus qu'aux mains des Anglais et des Espagnols.
Londres s'était débarrassée de son ennemi séculaire outre-Atlantique. Mais allait le payer cher.
La guerre elle-même avait coûté cher. Et c'est pour renflouer les caisses que l'Angleterre,
de façon unilatérale, s'asseyant sur ses principes parlementaires, allait imposer les colonies.
Avec le Stamp Act de 1765, Londres signait son arrêt de mort. La contestation est montée.
Se cantonnant longtemps aux voies politiques et diplomatiques, héritées du parlementarisme anglais.
L'impôt est toujours impopulaire. Mais il le fut d'autant plus qu'il fut levé de façon autoritaire.
Sans consultation des représentations locales des territoires concernés comme c'était l'usage et la règle.
Au-delà des efforts politiques, des actions de sabotage et de contrebande se multiplièrent.
Deux provinces se démarquèrent dans la défense des droits des colonies. Une au Nord. Une au Sud.
Et c'est important pour l'histoire de l'Union. Deux leaders qui allaient ensemble répondre à Londres.
Ils s'étaient battus ensemble contre les Français, étaient devenus compagnons d'armes,
ce qui crée des liens, ils allaient maintenant faire valoir leurs droits fondamentaux.
Le Massachusetts et la Virginie. Deux provinces en pointe. Qui vont prendre la tête des opérations.
C'est l'axe franco-allemand de la construction américaine. Et vous devinerez qui est qui.
Lorsque la Virginie a donné à l'Amérique des penseurs, philosophes, constitutionnalistes,
et pas moins de 4 des 5 premiers Présidents des Etats-Unis.
Washington, Jefferson, Madison et Monroe étaient tous issus des grandes plantations du Sud.
Parfaits pour les débats et pour la diplomatie. Mais la puissance économique était à Boston.
Où les faits de guerre se sont déclarés. Quand la révolte y était la plus brûlante.
Une alliance de circonstance entre le Nord et le Sud, toujours fédérée contre un ennemi.

Après la France, ce fut la métropole, qui bafouait leurs droits et les étranglait financièrement.
Ces deux sociétés si différentes, qui s'ignoraient quand elles ne se méprisaient pas,
s'étaient finalement trouvé des intérêts communs et allaient former ensemble un pays sans nom,

des plus originaux, qui allait devenir, je le crains, la première puissance mondiale.

On le sait, la France, ennemie d'hier, n'allait pas manquer une occasion de prendre sa revanche.
Sa revanche contre Londres. Des aventuriers sans doute, comme Monsieur de La Fayette.
Mais la tentation de rendre à la Grande-Bretagne la monnaie de sa pièce était trop forte.
Lorsque ce sont tous les ennemis des Anglais, et ils étaient nombreux, qui ont aidé la Révolution.
L'aide de la France fut néanmoins assez substantielle pour me faire dire que les Etats-Unis
sont l'enfant que la France a fait à l'Angleterre. Ce qui est visible jusque dans nos couleurs.
Et Washington a encore aujourd'hui, des rapports avec Paris et Londres d'ordre filiaux.
Lorsque l'Amérique, on l'a compris, est en pleine crise d'adolescence. Parfois impétueuse ou ingrate.
Je le répète. Ce pays est notre propre créature. Et elle nous a échappé.
Après avoir chassé papa du territoire, les patriotes avaient chassé maman. Guerre d'Indépendance.
Et c'est chez papa, en France, que maman reconnut qu'elle avait perdu son autorité.
Rue Jacob. 1783. Traité de Paris. Une fois de plus. Vingt ans après le premier.
Les 13 colonies, qui étaient devenues 13 provinces, devinrent 13 Etats. Libres.
Qui ne se contentèrent pas d'une émancipation. Qui choisirent l'Union pour se libérer de l'Europe.
Déjà, pour financer une armée contre celle qui était à l'époque la plus puissante de la planète,
les patriotes avaient besoin d'une structure politique pour lever des impôts chez eux.
Les Articles de la Confédération suffirent, le temps de la guerre, à jeter les bases de cette structure.
Rédigés par John Dickinson, représentant de Pennsylvanie, au départ opposé à l'indépendance,
ces actes posèrent le cadre du fédéralisme, tout en affirmant au monde, et à Londres notamment,
que les petits culs terreux d'Amérique n'allaient pas en rester là, qu'il ne s'agissait pas d'un caprice.
Ces populations bigarrées s'organisaient, fermement, pour prendre leur destin en main.

Les aristocrates de Virginie, après la guerre, considérant la structure fragile, au cours d'un congrès,
décidèrent d'accoucher de la Constitution, seul rempart contre la division toujours possible.
Et dix ans après le premier texte, en 1787, l'Amérique avait son ciment actuel.

Celui qui unit la carpe et le lapin. Tant bien que mal. Depuis 222 ans.

Maman n'avait pas vraiment accepté la séparation. Elle revint faire la guerre entre 1812 et 1815.
Entre-temps, papa, sous les traits de Bonaparte, avait vendu la Louisiane à son fiston,
que l'Espagne venait justement de lui rétrocéder. Et l'enfant avait gagné un territoire considérable.
Une seconde guerre d'indépendance, donc. Qui a enfoncé le clou de la détermination américaine.
Quand maman est rentrée bredouille, résignée à se contenter de son immense Canada.
Le ciment de la Constitution avait tenu. Mais il vint à craquer sur la question du péché originel.
Celui de l'esclavage. De 1861 à 1865, une terrible guerre civile éclate. Entre le Nord et le Sud.
L'Union vole en éclats. Les Etats Confédérés font sécession. Caroline du Sud en tête.
Suivie du Mississippi, de la Floride, l'Alabama, la Géorgie, la Louisiane et le Texas.
Pour ceux qui conspuent volontiers le Parti Républicain, le résumant de façon rapide - et absurde -
à un parti de droite, rappelez-vous qu'il fut fondé sur l'abolitionnisme d'Abraham Lincoln.
J'en profite pour expliquer, au besoin, que la différence entre Démocrates et Républicains,
ne trouve un motif politique précis qu'autour du pouvoir accordé au fédéral, et donc à Washington.
Les Démocrates étant favorables à plus de prérogatives à l'échelle fédérale.
Les Républicains étant favorables à garder un maximum de pouvoirs pour les états fédérés.
Transposé à l'Europe, le clivage équivaudrait à celui qui sépare les pro-européens des souverainistes.
Les premiers étant prêts à céder davantage à l'Union. Les seconds préférant favoriser les Etats.
On voit alors combien le clivage n'est pas celui qui sépare la droite de la gauche en France.
Et qu'il faut se méfier des raccourcis trop commodes. Lincoln était un avocat. Un self made man.
C'est son intention affichée d'abolir l'esclavage qui met le feu aux poudres dès son élection.
L'Histoire fut favorable au progrès. Il put signer le 13ème amendement de la Constitution,

mettant fin, en Amérique, à une barbarie aussi vieille que l'humanité.
La fracture entre le Nord et le Sud fut colmatée. Quand on en sent toujours les tiraillements.
Tant la culture sudiste, qui est riche, typée, et n'est pas dénuée de charmes est ancrée, profonde,

aussi bien chez les blancs que chez les noirs, partageant un héritage d'une violence parfois superbe.
Et seules les institutions, dans leur caractère sacré, permettent aux deux Amérique de coexister.

Entre le Nord austère et le Sud frivole. Entre le Nord puritain et le Sud désinvolte.
Entre le Nord démocratique et le Sud aristocratique. Une Union est donc possible.
Et je fais, à mon tour, des rapprochements hasardeux lorsque je pense à l'Union Européenne.
Je ne suis pas à une formule près. Si je soutiens que l'Amérique est cet enfant monstrueux
que la France a fait à la Grande-Bretagne, je peux aussi soutenir, observant la construction de l'Union,
qu'il y a du Massachusetts dans l'Allemagne comme il y a de la Virginie dans la France.
Que ces deux Etats en entraînent d'autres derrière eux. Très différents les uns des autres.
Et que seules des institutions solides peuvent tenir ensemble. Et je ne reviendrai pas sur la Constitution.
Je critique souvent cet axe franco-allemand, qui fait mine de mépriser pas moins de 25 autres Etats.
Lorsque bien sûr, toutes les capitales doivent souvent bouillir aux privilèges du couple fondateur.
Quand il s'agit de cela. Mettre fin à la série de trois conflits consécutifs dont les deux derniers
furent particulièrement traumatisants pour l'Europe et le monde entier. La réconciliation. A tout prix.
Mais la légitimité de l'axe Paris-Berlin ne se limite pas aux urgences d'assurer la paix à l'Europe
et à leurs évidences historiques, les deux Etats incarnent deux Europe. Qui doivent vivre ensemble.
S'occuper à faire du commerce plutôt qu'à se faire la guerre. Se trouver des ennemis communs.
Des concurrents gênants en Amérique ou en Chine. Pour ne pas retomber dans la guerre civile.
Ce sont deux cultures. Qui peuvent, ensemble, réussir ici ce qu'elles ont réussi outre-Atlantique.
Il ne s'agit pas de ranger plus de 20 Etats dans le camp de l'un ou de l'autre, lorsque précisément,
une véritable structure fédérale permettrait d'assurer une équité démocratique entre tous.
Le rôle du Massachusetts et de la Virginie furent fondateurs, mais n'ont pas empêché
les succès et la prospérité de New York, de la Floride, du Texas ou de la Californie.

Mais c'est autour du Rhin, que s'est posée la nécessité absolue de l'Union.
Et si Union il doit y avoir, elle sera fédérale. Et s'il y a Union Fédérale, je le propose ici,
créons un district fédéral pour une véritable capitale européenne qui pourrait être Strasbourg.
Puisque l'on connaît l'enjeu que fut l'Alsace. Puisque l'on y trouve déjà le Parlement.
Sinon, que chacun vive chez soi, et je me tournerai avec d'autres vers l'Union pour la Méditerranée.

 

Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan

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Megaron Mousikis

Publié le

A notre retour de Floride, nous avons une surprise.
Dans le hall de la résidence sur Central Park West, le concierge nous prévient.
" Votre famille est arrivée. Vos nièces monsieur. Et votre sœur. Qui sont à la piscine. "
Je suis fou de joie et te roule un pelle. " Conan O'Brien a laissé un message, ce matin...
- Pour l'émission, oui. Merci Joaquin. Je lui ai parlé au téléphone sur la route de l'aéroport. "
Je te tire par la manche, alors que l'on sort nos bagages de la limousine, vers l'ascenseur.
" On ne peut pas passer par l'appartement ? " Tu as deviné que j'allais nous envoyer au sous-sol.
D'ailleurs, les portes tardent à s'ouvrir, et je t'embarque dans les escaliers en protestant.
" Non non ... on va voir les filles. Je vais te les présenter. Pas de chichis. "
Joaquin m'interpelle, agitant une lettre au bout de son bras : " Une lettre de Donald Trump monsieur ! "

Sous la cour intérieure, entre les deux corps du building, éclairée par une longue verrière au plafond
couvrant pratiquement tout le bassin, se trouvaient la piscine et la salle de Fitness où je n'allais jamais.
Une femme faisait des longueurs dans l'un des deux couloirs turquoises, alors que deux jeunes filles
s'échangeaient des magazines, sur des transats, dans l'une des alcôves qui bordaient les plages.
La musique, à fond, résonnait sous les voûtes. Je suis allé direct sur le système son pour l'éteindre.
" C'est quoi ce foutoir ? On organise une fête et je suis pas invité ?
- Tonton ! " s'écrièrent Emily et Ingrid en me reconnaissant grimaçant avec mes poings sur les hanches.
Elles vinrent se jeter à mon cou avec des cris de joie. Quand ma sœur sortit de la piscine tout sourire.
" Alors ? Vous avez pris vos habitudes je vois. C'est bien ? Vous vous plaisez ici ?
- Quand est-ce que vous êtes arrivés ? demanda Geneviève, enroulée dans une serviette.
- On adore cette résidence. C'est trop la classe ! s'extasiait l'une.
- Oui ! Tout est génial ici. L'appart. L'immeuble. Le quartier. C'est trop cool ! riait l'autre.
- On arrive de La Guardia à l'instant. Comment vas-tu ? demandai-je avant d'embrasser ma sœur.
- J'adore ma chambre ! J'ai la vue sur le parc ! C'est magique la nuit. On avait hâte que tu arrives.
- Et on est tout à côté de Times Square. On est allé aux musées. Au Met et au Moma !... "
Les filles étaient excitées. Geneviève ne pouvait placer un mot. Moi-même, je titubais un peu.
" Allons allons, vous allez tout me raconter, mais d'abord, il faut que je vous présente quelqu'un.
Chez qui vous habitez aussi depuis trois jours, alors... voilà. " Je me dégage pour venir te chercher.
Mes trois nanas semblent soudain un peu timides ou émues. Peut-être plus que toi.
Je fais les présentations. Sobrement. Peut-être, de loin le plus ému. " Depuis le temps... "
Les sourires sont francs. Les yeux écarquillés. Et je sens aussitôt que tout va se passer pour le mieux.
" Vous allez finir de vous sécher, on monte vider nos valises, et on va tous sortir profiter du soleil ! "
Les discours solennels sont restés dans ma gorge. Elles savent déjà ce que tu représentes pour moi.
" Venez, nous allons vous montrer l'atelier et l'école, à Brooklyn, où il y aura un show dans deux jours.
D'ailleurs, c'est à deux pas de Cosney Island. Vous n'y êtes pas encore allées j'espère ?
- Non, on attendait ! Tu nous avais dit que c'était là-bas. On a bien pensé qu'on ferait tout d'un coup.
- Tu vas voir Emily, ils ont installé de nouveaux manèges qui devraient te plaire ! Sensationnels ! "
Je leur montre le chemin pour qu'elles nous précèdent et te dis à l'oreille : " Elles t'adorent... "

Emily se plaisait dans la robe que Marc Jacob lui avait offerte et tournait émerveillée devant le miroir.
Puis s'approchait du quart de queue qui l'impressionnait tant depuis que je lui avais révélé que
Matthew Bellamy, Brian Molko, Rufus Wainwright ou Jack et Meg White avaient joué dessus,
tournait autour sans oser s'y installer, quand je la regardais faire, amusé, depuis l'ordinateur.
" Ok, j'ai la communication avec Xania les filles ! Salut Jean-François ! Comment ça va en Crète ? "
Comme une volée de moineaux, les deux sœurs vinrent s'agiter dans le champ de la webcam,
pour faire des signes de la main et envoyer des baisers, alors que l'image de mon frère, radieux,
apparut pour emplir toute la pièce. " Coucou Tonton ! " Geneviève accourut nous rejoindre.
Tu as sorti l'appareil photo pour prendre des clichés de la famille hilare massée devant l'ordinateur.
Ton homme, comblé, au milieu de toutes ses femmes, heureux comme un pape, comme tu le savais,
de n'avoir plus à compartimenter sa vie, quand il pouvait avoir autour de lui tous les êtres qui comptent.
" On peut se retrouver à Athènes le mois prochain, si vous voulez. On est programmé au Megaron.
- A quelle date, rappelle-moi ?... " Je lève les yeux vers toi. Tu articules un mot. Et je lis sur tes lèvres.
" Le 12 ! " Je relève les yeux pour vérifier. Tu fais un signe de la tête qui me confirme qu'on est bon.
La tournée européenne commençait dans quelques jours. Nous allions rentrer à Paris avec les filles.
Londres. Berlin. Vienne. Budapest. Rome. Ton succès international nous ouvrait toutes les portes.
Cela finissait à Séville. Avant d'enchaîner avec l'Amérique du Sud. Et nous allions nous courir après.
J'avais cette émission avec O'Brien et Andy Richter à Los Angeles. Une conférence prévue à l'UCLA.
Et devais partir directement de Californie pour un lancement à Hong Kong organisé par mon éditeur.
Mais nous avions prévu de nous retrouver à Barcelone. Où quelques amis espéraient nous rejoindre.
" Tu n'en profiteras pas pour passer à Perpignan ? " La question de ma sœur tombe comme une lame.
" Nous verrons bien, mais j'en doute.
- Avec le TGV, c'est facile maintenant, ça ne prend plus qu'une heure. "

A mon bureau, sur mon ordinateur, je peux voir mon frère en effet, grâce à la webcam.
Il a quitté la France. Je ne le verrai pas de sitôt. Mais les nouvelles technologies font des miracles.
Qui étaient encore balbutiants lorsque c'était moi qui m'étais barré au bout du monde.
Depuis mes fenêtres, ce n'est pas la ligne d'immeubles de la 5ème avenue que je vois, après le Park.
Mais la brique du presbytère, la cathédrale, mon platane, et le fer forgé de mon Empire State catalan.
La bâtisse d'où j'écris n'est pas ce building récent de Robert Stern qui a remplacé le Mayflower Hotel.
Mais l'étroite construction prise dans le rempart primitif de Perpignan qui encercle St Jean.
Avec ses murs tuméfiés, gondolés, boursouflés, où rien ne saurait être droit ni tiré au cordeau.
Je suis allé à Hong Kong il y a longtemps déjà. Quand je n'ai pas de quoi arriver à Barcelone.
Et je ne parle pas de TGV quand un simple Talgo pourrait faire l'affaire.
Mais je n'ai pas de problèmes d'emploi du temps pour aller voir ma famille, mes amis,
qui sont à portée de main, quand toi, tu l'es aussi, et Joaquin peut garder l'invitation de Donald Trump.
Je n'y serais pas allé. Et j'ai tout, maintenant et ici, pour être le plus heureux des hommes.
Les derniers soldats américains rentrent d'Irak. Jacques Chirac a été condamné en correctionnelle.
Comme quoi, quoi que l'on en dise, l'actualité peut aussi nous donner d'excellentes nouvelles.
L'hiver est doux. Je suis en forme. Et j'ai toutes les raisons d'être de bonne humeur.
Des amis fantastiques. Ces nièces formidables qu'il est plus aisé de voir qu'en étant à Paris.
Et l'histoire d'amour qui abolit l'espace. Qui abolit le temps. M'a sorti de la course des dupes.
Pour m'introniser Roi des Pauvres le plus riche de la terre. Au centre de ma vie qui résume le monde.
Rien ne manque. Quand j'ai tous mes organes vitaux. Pour embrasser le bonheur que l'âge me permet.
Débarrassé des miroirs et des alouettes. Des échalotes. Et des glorioles.
Pour n'être enfin plus que moi-même.  

 

Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan

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Mon sixième membre

Publié le

Un paquet de cigarettes neuf. A ouvrir. Je pose le nez dessus. Et ça sent bon.
La cloison nasale sur le duvet blanc des filtres. J'inspire. Et c'est encore l'enfance.
Cette première cigarette comme répétition générale. A la maison. En cachette. Qui m'a fait tousser.
J'étais posté à l'une de ces meurtrières médiévales que papa avait ouvertes dans la forteresse.
A l'étage. Dans une pièce où je savais que je ne serais pas surpris. Le frémissement du trac.
C'était l'époque où Lucky Luke fumait. Et mon père aussi. Des Philip Morris.
Il posait le paquet au coin du manteau de la cheminée dans laquelle on pouvait se tenir debout.
Une réplique de la cheminée de la maison de campagne à Bannières. Il fallait lever le bras.
Pour prendre le paquet, y prendre une cigarette, et le reposer dans sa position exacte.
Peut-être ma mère était-elle sortie faire une course. J'imagine que j'étais seul à la maison.
La salle de jeu. La fenêtre fendue. J'ouvre. Je m'installe. Je me lance. Et je fume comme un homme.
Je n'ai pas toussé longtemps. J'ai aimé ça tout de suite. J'ai su inhaler aussitôt. J'étais chez moi.
Quand j'avais cette odeur dans le cendrier de la DS. Dans ceux de la maison. Une protection.
Et j'ai pu rejoindre des amis de collège avec qui faire chap'. Derrière l'établissement. En dehors.
Nous fumions pour marquer notre différence. Comme si nous faisions quelque chose d'illicite.
Quelque chose de grave ou de subversif. Avec nos mines de killers qui ne doutaient de rien.
Des petits puceaux qui se la pétaient. Dans un bosquet derrière le collège Marcel Pagnol.
J'allume cette cigarette comme si elle était la première de ma vie. Comme celle de Bompas.
J'essaie d'imaginer. J'imagine. Quand mon corps était encore vierge de goudrons et de nicotine.
Que mes poumons étaient clean. Comme sortis de l'usine. Flambant neufs. Mes dents immaculées.
C'était l'époque où Serge Gainsbourg fumait. Où l'on fumait sur les plateaux de télévision.
Où les cendriers volaient sur celui de Droit de Réponse. Un truc de voyous et d'intellectuels.
Il y avait quelque chose d'esthétique. A jouer avec la fumée. Comme on joue à faire des bulles.
De ludique. De vénéneux. Les méduses dans l'air. Le bleu des Gitanes. En volutes. En spirales.
Et ces fameux ronds que je n'ai jamais faits que par accident. Le feu. Incandescent au bord du papier.
Cette fraise qui s'embrase à chaque inspiration. Le crépitement de la feuille, à peine perceptible.
Et la beauté du geste. Je porte ma main à la bouche. J'aspire. Je dégage ma main. J'expire.
Avec un air inspiré. Quand la première bouffée est toujours la meilleure.
J'ai 17 ans. Depuis peu, je ne suis plus puceau. Depuis peu, je vais au lycée. J'ai acheté un Zippo.
J'achète mes clopes. Je fume des Battistoni. Je fais toujours le beau. Et me planque derrière elle.
Derrière la cigarette. Brandissant cet objet entre moi et les autres. Qui les garde à distance.
Le rideau de fumée. Quand j'étais déjà myope. Disparaissant dans mon nuage de soufre.
Je regarde par en-dessous. Et j'expire le poison par mes naseaux. Je ne me vois plus gangster.
Je veux me voir comme le diable. A tenter mes petits camarades. Avec tout ce que je sais.
Tout ce que je sais faire. Et qu'ils n'ont jamais fait. J'aime la provocation. Provoquer le désir.
Comme l'indignation. Les jeunes de mon âge. Mais aussi les adultes. S'ils succombent, j'ai gagné.
Il n'y avait pas de mal. Si ce n'est du plaisir. Et je gagnais souvent.
Je claquais mon Zippo. Toujours couleur argent ou acier, façon métal brossé, qui empestait l'essence.
Et à ce coup de fouet, relevais le menton, maîtrisant l'incendie, avec le dédain élégant du dandy.
Le briquet bien en main, bien calé dans sa paume je venais la chercher, mais comme au ralenti.
A mes lèvres. Le temps de mon inspiration. La main déjà chargée prenait la cigarette.
Pour dégager ma bouche. Qui partait en fumée.

 

Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan

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Dieu le père

Publié le

Il avait quarante ans lorsque j'ai vu le jour.
Un âge qui m'arrive doucement. Qui deviendra le mien. L'affaire de deux printemps.
C'est à cette lumière que j'aperçois ses rides et le poids des années.
Quand je ne compte plus, ou ne veux plus compter. Qu'il est juste mon père.
C'est un constat terrible. L'intervalle figé. Ou le curseur tragique. L'espace qui coulisse.
Nous avons toujours eu, garderons quarante ans de différence d'âge. L'implacable repère.
Et j'ai beau oublier que je vieillis moi-même, il vieillit avec moi, la distance est la même.
La voix devient plus faible. La fatigue plus prompte. Les discours rétrécissent.
Avec son attention. L'intérêt. La patience. Comme l'exaltation à de nouveaux projets.
C'est qu'il trompe son monde. L'homme se porte bien, a toujours de l'allure.
Quand il prend l'autoroute de Toulouse à Rosas, de Rosas à Toulouse,
entretient ses maisons, honore sa compagne, joue toujours du piano, retouche ses peintures,
dîne avec des amis, ouvre quelques bouteilles, ou des huîtres salées par multiples de douze,
comme il aime à rêver au coucher du soleil, faire quelques piscines, des brasses dans la baie,
s'occuper du jardin dont il taille les haies, dont il tond la pelouse, et planter des fraisiers.
" Vous rentrez déjà en Espagne ? ... " Je dois tendre l'oreille. La voix est inaudible.
" Parle plus fort papa ... ou rapproche le combiné, je ne t'entends pas ... Tu disais ? "
Comme par hasard, au moment de sa réponse, des ouvriers dans la rue jouent du marteau-piqueur.
Bon sang. Qu'ils soient maudits. Je n'aurai pas entendu la réplique. Je n'ose pas le faire répéter.
Et à sa voix lointaine, c'est mon père qui m'échappe. La panique qui monte. Mêlée à ma colère.
Quand je ne contrôle rien. Que la vie fait son œuvre. Que l'œuvre fait son temps. Que je suis révolté.

Je m'étonne parfois de ce qu'il dit de moi. De l'image qu'il a, qu'il se fait, de son fils.
Il me confond parfois, ça arrive souvent, avec mon frère aîné, puisque tout se mélange.
Je m'aperçois alors qu'il ne sait pas grand chose de l'homme que je suis, et n'en suis pas blessé.
Lorsque nous avons vécu sous le même toit pendant bien des années. Ennemis ou complices.
Mon Œdipe enragé à mon adolescence. Nous nous bouffions le nez. Comme une guerre ouverte.
Aux époques apaisées, permises à la distance d'un océan entier, au-delà des souffrances, du passé,
et de nos solitudes, où la conversation devenait désinvolte, détachée, dans un double abandon.
Mais jamais les échanges ne furent amicaux, au filtre des pudeurs que l'on a entre adultes.
Parce que l'homme en lui-même n'aurait sans doute pas gagné mon amitié en d'autres circonstances.
Et qu'il n'aurait pas non plus cherché la compagnie d'un homme de ma trempe ou mon tempérament.
Mais surtout, il faut croire, parce que malgré les alluvions, la sédimentation, le temps n'a pas de prise
sur l'instinct animal, reptilien, du lien et son empreinte, fût-il d'une autre vie, quand ils restent filiaux.
Les réflexes sont là, au-delà du respect, des réserves viriles, lorsqu'il s'inquiète encore de ma précarité,
de l'état de santé ou de mon avenir, qu'il n'a jamais failli ni jamais hésité lorsqu'il fallut m'aider,
me tirer d'embarras, sans demander de comptes, ni même d'explications, comme si c'était normal,
ou la moindre des choses, recueillant l'exilé comme le fils prodigue, ou me faisant manger,
prenant le soin de ne pas s'indigner, ajouter à ma honte, avec une élégance que je peux lui envier.
J'ai pu être sévère. Lorsque j'étais injuste. Me débattant tout seul avec mes propres monstres.
Mais je serais minable de faire un seul reproche. A cet homme. Vieillissant. A qui je dois la vie.

" Oui, la vie, en effet, je te la dois ... mille fois ... pas tant pour me l'avoir donnée
que pour me l'avoir sauvée, bien souvent ... "
Le marteau-piqueur fait un boucan du diable. Je n'entends pas ce qu'il dit.
Il n'entend pas ce que je pense, quand je me contente de demander : " Parle plus fort s'il te plaît ... "
Il va me parler de son rendez-vous chez le cardiologue. Nous parlerons un peu de radiations.
D'énergie atomique. Du Four d'Odeillo. Des centrales thermiques. De choses qui l'intéressent.
La résistance des matériaux. La densité du béton. La portée d'un pont. Oscillation. Résonance.
Toutes les lois physiques. Dont il me parle comme si j'avais moi-même construit des immeubles.
Des routes et des échangeurs. Bien obligé, à son contact, d'avoir des notions en génie parasismique.
J'en ai assez pour alimenter la conversation. Je sais que ça lui fait du bien. Il se dégourdit les jambes.
Se secoue les neurones. S'enflamme pour les forces d'inertie et le vide quantique.
Cette passion pour les sciences m'a toujours entretenu dans l'idée d'un mystère toujours intact.
Celui d'un monde que des hommes aussi valeureux que mon père tentaient de rationaliser.
Ou simplement d'optimiser. Un rapport opportuniste à l'univers qui m'a toujours fasciné,
quand il savait se servir du vent par exemple, pour faire avancer son voilier sur la mer,
ou du champ magnétique de la Terre pour retrouver le Nord qu'il ne perdait jamais.
C'est ce chat qui fumait et qui plaisait aux femmes qui décline aujourd'hui derrière sa montagne.
L'amoureux de ma mère. Qui fut son époux aussi longtemps que j'ai vécu. Jusqu'à sa mort.
Qui vit depuis sans elle, une vie différente, dont je ne suis pas exclu. Avec une autre femme.
" Quand je ne serai plus là, il faut que vous acceptiez que votre père refasse sa vie.
- Maman, s'il te plaît ! ... Ne parle pas de choses pareilles ! Enfin ...
- Votre père ne peut pas vivre seul. Il a beaucoup de qualités. Mais vous le connaissez ...
Si vous ne le faites pas pour lui, faites-le pour moi, je vous le demande comme un service. "
Elle a dit qu'elle partirait plus tranquille en sachant que mon père aurait quelqu'un pour s'occuper de lui.
Que ce n'était pas à nous de le faire. Qu'il était encore jeune. Ce genre de choses effroyables.
Je le regarde s'affairer autour de la piscine. Je sais combien je l'ai aimé pour avoir été son fils.
Mais pouvais-je imaginer combien ma mère avait aimé cet homme ?
J'étais là pour voir ce qu'elle n'aura pas connu. Pour veiller au grain. Comme il a veillé au mien.
La femme qui partage sa vie était veuve elle aussi. L'épouse du cousin germain de maman.
J'étais rentré un soir à la maison de Bompas que nous devions vider bientôt pour la vendre.
Elle était là. Je savais qui elle était et je l'ai saluée. Sans être surpris quand rien n'était plus surprenant.
J'allais me retirer dans ma chambre pour dormir. Papa s'est retiré avec elle. J'avais à peine relevé.
Juste noté qu'il avait eu la délicatesse de le faire dans une chambre d'amis. Je ne l'ai pas jugé.
Pas parce que maman nous l'avait demandé mais parce que je n'en avais pas la force ni l'idée.
Au fond, j'étais content pour lui. Considérant qu'il était de nous tous celui qui avait le plus souffert.
Que nous aurions été bien ingrats de faire des manières ou la morale qui n'étaient pas les nôtres.
Le cousin de maman était mort d'un cancer lui aussi. Et j'ai trouvé que les choses étaient bien faites.
J'ai juste senti soudain le vide s'ouvrir sous mes pieds de ma propre solitude. Même pas mal.
Ils vieillissent ensemble au bord de la mer. S'occupant l'un de l'autre. Et j'en suis attendri.

Perdre ma mère fut une épreuve sans doute. C'était un exercice.
Lorsque je me sais promis à d'autres déchirures. D'autres séparations.
Auxquelles on souffre encore en étant préparé. Quand la préparation n'amortit pas le choc.
Ni aucune douleur. Perdre les gens qu'on aime. Comprendre qu'on est seul. Que c'est inexorable.
Je m'éloigne des fenêtres. Maudit marteau-piqueur. Prends soin de toi. Et prends ton temps.
Toi qui es déjà au bord de ma vie, un peu en dehors, sur une autre planète, une sphère intermédiaire,
ou déviant lentement, décrochant d'une trajectoire orbitale, de ta révolution qui m'encerclait encore,
tu t'aventures dans une zone où nous ne serons plus certains de pouvoir te reprendre ou de te rattraper,
tu continues d'explorer notre monde, avec les mêmes yeux, et cette curiosité qui trouve tout épatant,
celle que tu m'as transmise. T'extasiant sur une floraison, une constellation, ou ce drôle d'insecte.

Avec une sérénité que je n'ai pas encore. Qui pour un peu, me donnerait le goût d'essayer de vieillir.
Tu avais quarante ans. Je les aurai bientôt. Puisque la translation nous déporte tous. Au même tempo.
D'une octave à une autre. Sur le tapis roulant d'un travail à la chaîne. Au suivant. Au suivant.
C'est là que je raccroche, et que je m'en rends compte. Je n'ai pas fait d'enfants.

 

 

Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan

  Le Chat  

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Les Etats-Unis d'Europe

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Je ne me suis pas remis de l'arnaque du Traité Constitutionnel de l'Europe.
Je ne parle pas du texte, qui jetait malgré tout, les bases, bien que tardivement,
des outils politiques et démocratiques qui font cruellement défaut à notre continent.
Je parle du processus de ratification qui était condamné à l'échec.
Il fut arrêté net par les rejets consécutifs du texte par les Pays-Bas et la France, lorsque les 25 Etats
que comptait l'Union à l'époque, devaient tous ratifier le traité pour qu'il entre en vigueur.
Si nous avions choisi une majorité qualifiée, plutôt que l'unanimité, l'Europe aurait gagné du temps.
L'unanimité revenait à dynamiter l'entreprise. Et retarder encore la construction politique et sociale.
Le texte au départ était sans doute mauvais,
malgré les efforts de la Convention sur l'avenir de l'Europe à trouver des compromis à 28 :
les 25 Etats membres, plus les trois candidats, dont deux ont depuis intégré l'Union :
la Bulgarie, la Roumanie, et la Turquie, restée à la porte comme on pouvait le prévoir.
Valéry Giscard d'Estaing, épaulé de Giuliano Amato et Jean-Luc Dehaene, a présidé aux débats,
qui pouvaient aussi bien s'interroger sur l'héritage chrétien du continent qu'à l'égalité des Etats.
Un chantier digne de la Convention de Philadelphie, mille fois plus périlleux en vérité, lorsqu'il fallait ici
faire converger les intérêts de 28 pays aux racines profondes, aux identités marquées par l'Histoire,
dont les peuples portent avec eux des traditions et des héritages souvent séculaires, parfois millénaires.
Ainsi, l'ouvrage de Washington, James Madison et Benjamin Franklin, organisant 13 Etats nouveaux
qui faisaient table rase ou ne partaient de rien, était en comparaison une promenade philosophique.
On aurait pu souhaiter que nos Pères Fondateurs qui ne méritent pas ce nom pour n'avoir rien fondé,
assument leurs intentions fédérales, en proposant déjà, une Constitution, plutôt que, tenez-vous bien,
un traité établissant une Constitution pour l'Europe. Il y avait dans l'œuf une confusion fatale.
Lorsqu'il aurait été sain et plus visible pour l'opinion de différencier ce que le TCE agglomérait
dans un seul texte, en deux actes bien distincts : une Constitution digne de ce nom d'une part,
la synthèse des traités antérieurs d'autre part, cette dernière étant venue troubler les esprits,
quand beaucoup ont voulu voter non pensant empêcher ce qui était déjà acquis depuis longtemps.
Les traités précédents, dont Maastricht, étaient tous ratifiés depuis belle lurette.
Et rejeter le TCE en 2005 revenait à jeter l'embryon de démocratie pour ne garder, ironie du sort,
que les traités marchands de cette Europe libérale que les tenants du non croyaient repousser.
Avec Lisbonne, la synthèse en question fut faite entre politiciens et technocrates.
La seule fois qu'on nous percevait enfin comme citoyens plutôt que comme consommateurs,
nous nous sommes chargés, en France et au Pays-Bas, de mordre la main de la Démocratie.
Au nom de la Démocratie, justement, le système d'unanimité n'aurait pas dû être choisi.
Quand l'Espagne, la Grèce, l'Autriche, la Hongrie, la Belgique, l'Italie, le Luxembourg, Malte,
et quelques autres, dont l'Allemagne, excusez du peu, avaient déjà ratifié le texte, et que le processus,
malgré le non de la France et des Pays-Bas, aurait dû continuer, voir ce que les quelques pays
qui manquaient auraient choisi ( j'aurais été curieux par exemple, au hasard, de connaître le résultat
d'une consultation au Royaume-Uni qui n'aura pas eu le temps de se faire ).
En Amérique, en 1787, il était convenu que la Constitution devait être signée par les 3/4 des Etats.
Cap à partir duquel, elle était applicable aux Etats qui l'avaient ratifiée. Les 3/4 suffisaient.
Le Rhode Island n'ayant pas participé au processus, il n'y avait que 12 Etats sollicités.
Dès que les 9 premiers eurent signé, on put organiser l'élection du premier Président des Etats-Unis.
Cela prit 2 ans. Et Washington fut élu en 1789. Le Rhode Island a finalement rejoint l'Union en 1790.
Quoi de plus démocratique ? Le refus d'un Etat n'empêchait pas les autres d'avancer.
Il était libre de refuser pour lui. Mais les autres étaient tout aussi libres de construire l'Amérique.
Ainsi, ce n'était pas mon choix, mais la France a voté non, et je respecte le choix de la majorité.
Mais à l'échelle continentale, je ne comprends pas pourquoi notre refus et celui des Néerlandais
ont pu suffire à empêcher le reste de l'Europe à se doter d'une Constitution qu'il avait ratifiée.
Ou disons que je comprends très bien. Puisque le traité de Lisbonne est là pour tout expliquer.
On aurait voulu tuer cette Constitution dans l'œuf que l'on aurait pas mieux fait.
Et l'Europe libérale, que ceux qui ont voté non vomissaient, a eu un boulevard assuré sans entraves,
pour continuer son œuvre, dont on voit aujourd'hui la parfaite réussite, en ayant beau jeu d'ironiser :
vous avez rejeté l'idée d'une Europe politique, quand c'est la seule, en effet, qui puisse la contraindre.
Je ne suis pas en colère contre le peuple français, mais contre ce simulacre de Constitution d'abord,
de ratification ensuite, et contre ceux qui ont monté ce piège dans lequel nous sommes tombés.
Avec le non de la France, certains ont pu se frotter les mains, sachant qu'ils les avaient libres.
La partie dont on ne voulait pas est repassée via Lisbonne. Et celle qui nous promettait un début
d'harmonisation politique - et donc sociale - avec les bases d'institutions fédérales fut enterrée.
Tout cela nous explose au visage aujourd'hui. Nous payons le retard accumulé depuis 1992.
Date à laquelle, avec Maastricht, nous disions oui à la monnaie unique. Pour laquelle, je le note,
curieusement, l'idée d'une Europe à deux vitesses n'a choqué personne, quand le refus de la Suède,
du Danemark ou du Royaume-Uni à entrer dans la zone euro, n'a pas empêché les autres
de la mettre en place dès 1999. Comme quoi, ce qui est bon pour le monétaire et l'économique,
l'acceptation de la liberté et des souverainetés des Etats, ne prévaut plus lorsqu'il s'agit de politique,
ou d'institutions démocratiques à échelle continentale. Pour le plus grand plaisir des Marchés.
Comment expliquez-vous que nous n'ayons pas su faire avec la Constitution, ce que nous avons fait
sans aucun problème, avec la monnaie unique ? La France et les Pays-Bas étaient libres de rester
dans l'Union Européenne sans bénéficier des avancées du Traité Constitutionnel. Me semble-t-il.
Le choix de l'unanimité reste nébuleux, à qui ne veut pas voir que, paradoxalement, les Marchés
et les souverainistes nationalistes, ont le même intérêt à empêcher la construction fédérale.
Car c'est ce qui est manifeste, au regard de la construction européenne que je suis depuis 1992.
Il y a deux catégories, prétendues opposées, qui ne veulent pas des Etats-Unis d'Europe.
Et qui, bien qu'idéologiquement adversaires le plus souvent, y ont trouvé un ennemi commun.
Les nationalistes de droite comme de gauche, souverainistes, qui exècrent Bruxelles, en dedans.
Les spéculateurs de la finance mondialisée, banques, méga-trusts et mafias, en dehors.
Une alliance de circonstance contre cette idée fédérale qui gêne autant les uns que les autres.
Il est ainsi amusant de songer que Marine Le Pen, Jean-Luc Mélanchon, pour les moins modérés,
parmi tous ceux qui rejettent le projet de l'Europe fédérale au nom de l'indépendance de la France,
font en fait le jeu de Wall Street et des paradis fiscaux, en laissant le continent sans tête et sans mains,
le privant des outils qui pourraient le défendre d'abord, contraindre la finance et la dérégulation ensuite.
Face aux Marchés, il n'y a que la loi. Et donc, la politique. C'est ainsi, au mieux depuis la Renaissance.
Au pire, depuis l'Antiquité. Aujourd'hui, le monde est globalisé. Il y a eu changement d'échelle.
Une opportunité pour les financiers qui pouvaient échapper aux règlementations nationales.
Passer au-dessus des Etats. A travers les frontières. Dans un monde virtuel et sans règles, de surcroît,
permis par les nouvelles technologies, prenant de vitesse toutes dispositions politiques.
Y compris à Washington. Les Etats, dépassés, impuissants, ont été balayés par cette révolution.
Et les instances qui pourraient contraindre les nouveaux maîtres du monde, à commencer par l'ONU,
entre autres germes de gouvernance mondiale, sont aussi indésirables qu'une fédération européenne.
L'échelle étant mondiale, les forces sont devenues continentales, et il n'y a pas de voix de l'Europe
quand elle est morcelée, divisée, pour répondre, entre Washington et Pékin, à tous les problèmes
que nous sommes condamnés à subir sans gouvernement de l'Union, et sans présidence.
L'Europe telle qu'elle est, c'est l'ONU. Un machin. Où l'on peut tout se permettre sans être vu.
Avec personne à Bruxelles pour nous rendre des comptes. Quand on ne sait pas qui fait quoi.
Qui est qui. Quand on ne connaît pas même nos parlementaires pourtant les seuls à être élus.
Il y a un équilibre que nous avons en France. Hérité de Montesquieu. Séparation des pouvoirs.
Les contrepoids. Où chacun surveille l'autre. Une idée digérée par James Madison en Virginie.
Ebloui par L'esprit des lois. Qui a donné à l'Amérique ces trois pouvoirs que nous avons aussi.
Un équilibre qui a fait ses preuves : l'exécutif, le législatif et le judiciaire. Quid de l'Europe ?
Aucun des trois n'est abouti. Aucun des trois n'y est démocratique. Une insulte aux citoyens.
La Constituante américaine, avec ce texte visionnaire de 1787 encore en application aujourd'hui,
avait inventé bien plus que la République moderne, dont les bases étaient déjà jetées par Londres,
avec le parlementarisme hérité de la Glorieuse Révolution, bien plus que les droits individuels,
dont l'idée existait déjà dans le Bill of Rights anglais qui ouvrait le Siècle des Lumières, en 1689,
ce que les Pères Fondateurs américains ont véritablement inventé à Philadelphie, c'est l'Union,
et l'équité entre Etats dans une souveraineté ajoutée, pour n'en détruire aucune des existantes.
Ils ont inventé, n'en déplaise aux Suisses, le Fédéralisme, qui est la seule construction possible
pour ménager la démocratie et toutes ses exigences de contrôle et de contre-pouvoirs.
Tout ce qui manque actuellement à notre Europe. Tout ce qu'il lui faut pour se protéger.
Il ne s'agit pas de calquer l'architecture américaine, quand nous avons nos spécificités, certes.
Mais de nous doter du seul moyen de défendre ensemble nos intérêts communs.
D'autant plus que les menaces ne sont plus incarnées par des Etats. L'URSS n'est plus.
La Guerre Froide est terminée depuis longtemps. Et ce ne sont plus tant l'Amérique ou la Chine,
qui sont nos concurrents, ou nos ennemis potentiels, que des groupes transnationaux, volatiles,
qui se permettent de dicter les politiques de rigueur à nos petits gouvernements désarmés.
Le clivage n'est pas la droite contre la gauche. Mais depuis toujours : politique contre économique.
C'est la politique qui gère l'impôt. Et l'impôt, comme son nom l'indique s'impose. Légalement.
C'est la collecte et la redistribution. Quand l'économie tient son rôle qui est de créer des richesses.
Alors oui, l'échelle de l'Etat étant devenue en ce monde obsolète, c'est l'Europe - qui serait, notez-le,
la première économie mondiale si elle était fédérale - qui doit contraindre les grandes entreprises
supranationales à investir, réinvestir, contribuer, qui doit contrer les paradis fiscaux, les mafias,
regagner le terrain perdu, s'associer à Washington quand il s'agit de traquer les évasions fiscales.
Quand il fut dit chez les Américains, lorsqu'ils étaient encore Anglais, une phrase bien anglaise :
No taxation, without representation. Une règle que Londres avait un peu oubliée semble-t'il.
Les patriotes américains étaient devenus plus anglais que les Anglais sur le principe parlementaire.
Puisque c'est sur cette question de l'impôt que la Révolution Américaine s'est enflammée.
Et que sont nés les Etats-Unis d'Amérique. L'impôt, c'est la clé de toute société. Et de la justice.
Alors, comme l'ont rappelé à Londres les élites politiques des provinces américaines au XVIIIème,
essayant de lui faire entendre raison des années durant avant d'en venir à la Guerre d'Indépendance,
je rappelle à Bruxelles, comme aux peuples de l'Europe, que s'il n'y a pas de société sans l'impôt,
il ne saurait y avoir l'impôt sans représentation démocratique. Autrement, c'est la tyrannie.
La monarchie despotique. La dictature. Avec quelle élection pouvons-nous sanctionner Bruxelles ?
Quand le Parlement est une vaste chambre d'enregistrement. Qui pour nous rendre des comptes ?
La Finance de l'ère Friedman a détourné la construction de l'Europe comme utopie d'après-guerre.
Ce projet fabuleux et épique qui pouvait enthousiasmer l'adolescent que j'ai été, euphorique,
bouleversé à la Chute du Mur de Berlin, émerveillé par le redressement fulgurant de l'Espagne,
est resté un marché commun où l'harmonisation ne s'est faite que sur des renoncements successifs,
quand il faut, face à l'harmonisation des droits organiser celle des devoirs, dont ceux des puissants.
L'harmonisation fiscale à l'intérieur de l'Union qui n'est possible qu'avec une gouvernance, bien sûr,
comme on s'en rend compte un peu tard aujourd'hui, harmonisation du droit du travail,
et des acquis sociaux lorsqu'il s'agit de redistribution, d'investissement, de gérer la richesse.
Il n'y a, comme à l'échelle nationale, qu'avec une représentation politique soumise à la sanction,
que nous pourrons choisir, par le vote, quelle direction nous voulons prendre ensemble.
Et l'Europe ne serait libérale que si ses citoyens mettaient des libéraux à sa tête.
Ici, elle l'est par défaut, parce qu'elle n'est pas le fait d'un choix démocratique.
Et que nous n'opposons aux logiques légitimes et naturelles de la finance aucune force politique.
Cette finance globalisée n'a rien à craindre de 27 Etats désorganisés, désordonnés, presque résolus,
culpabilisés par leurs dettes, qui ne se donnent pas les moyens de lui imposer des lois et des règles.
Si la Finance se retrouvait imposée, l'équation est facile, nos dettes ne seraient plus un problème.
Puisque l'argent que nous lui devons peut être précisément celui qu'elle nous doit si nous le décidons.
Jean-Luc Mélanchon, comme Arnaud Montebourg, ont raison sur de nombreux points,
mais ils n'auront aucune chance de faire plier Goldman Sachs, seuls, à l'échelle de l'Etat,
dans une Europe savamment divisée, à dessein, pour mieux noyer nos forces.
Et si je rêve d'une VIème République, moins présidentialiste, plus parlementaire, plus équilibrée,
c'est aussi pour adapter nos institutions nationales à celles d'une Europe Fédérale, complémentaires,
afin de mieux répartir les forces et les prérogatives, les champs de souverainetés et de compétences,
penser la répartition des tâches entre le national et le fédéral comme il fut fait en un seul été,
en 1787, par quelques têtes bien faites, dans la rédaction de la Constitution Américaine.
Ne sommes-nous pas capables de cela ? N'avons-nous pas d'éminents cerveaux en Europe ?
Qui pourraient penser en peu de mots les principes fondateurs de notre démocratie ?
La Constitution de la VIème République Française ne pourrait s'écrire que conjointement.
Pour épouser l'architecture de l'Europe si on la veut efficace. Y prendre part. Et avantage.
Il n'y aura de VIème République qu'avec une Europe Fédérale. Qui se construit dans la douleur.
A coups de crises successives. Un comble ! Lorsqu'elle devrait être un élan collectif depuis longtemps.
Pourquoi avoir peur de perdre quelque chose que nous avons déjà perdu ? Au profit de qui l'on sait.
C'est au contraire une reprise du pouvoir. Une reprise du contrôle. La seule reconquête possible.
Celle des citoyens et de leurs représentants. Et de la politique. Comme instinct de survie.

 

Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan

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