Et voilà le travail...
10. 9. 8. 7. 6. 5. 4. 3. 2. 1.
BONNE ANNEE !!!!
On s'embrasse.
Ok.
On peut passer à autre chose.
Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan
10. 9. 8. 7. 6. 5. 4. 3. 2. 1.
BONNE ANNEE !!!!
On s'embrasse.
Ok.
On peut passer à autre chose.
Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan
Quand le froid s'est finalement invité, j'ai pris plaisir à changer de stratégie.
Ou simplement d'habitudes. Lorsqu'une chose ne changeait pas vraiment. J'écrivais la nuit.
Mais au lieu de rester à mon bureau, vidant mes mugs de café et mes paquets de cigarettes,
dans mon fauteuil à roulettes, je m'installais assez tôt côté chambre, sous la couette, mais assis,
bien au chaud, prêt à m'engouffrer dans une nuit blanche.
Je me calais dans les oreillers, comme on fait le matin pour prendre le petit-déjeuner au lit.
Sur les cuisses de mes jambes allongées, il n'y avait pas un plateau portant café et jus d'orange,
mais le clavier de mon ordinateur portable que j'avais arraché au noyer de ma table de travail.
Il n'était pas l'heure de petit-déjeuner quand il faudrait dormir un peu avant. Ce qui devrait attendre.
J'allais écrire, encore et encore, mais dans le confort des draps tièdes, une fois déchaussé, déshabillé,
préparé pour la nuit et le sommeil qui suivrait, avec autant de café et de clopes nécessaires.
Enlever mes chaussures était un signe de renoncement au monde extérieur. Je ne sortirais plus.
De tous mes vêtements, ce sont elles qui me tenaient le plus, m'obligeaient à l'activité, au rendement,
qui, depuis mes pieds, forgeaient un corset psychologique avec autant de lacets. Me couvrant en entier.
Une fois ficelé, j'étais prêt à affronter la société. M'en libérer me permettait l'abandon à l'intime.
Mais je n'allais pas au lit pour me coucher vraiment. Il s'agissait d'abord de fuir le froid de l'hiver.
Et une raideur monacale qui me rendait tout sec. Ou rouillé. Lorsque le lit était un bain de mousse.
Où je pouvais m'étendre, m'étirer et m'ébrouer. Reposer mon corps. N'ayant plus besoin de lui.
Je le soulageais à la chaleur du duvet, sur un matelas ferme, ne sollicitant plus que mon cerveau
et l'imagination qu'il infusait dans le flot de phrases à écrire, en réactions chimiques euphorisantes.
Dès la fin de novembre, j'étais passé pour écrire de la lampe de bureau à la lampe de chevet.
Quand la lumière était aussi chaude, aussi douce, en réponse à la lumière orange qui venait de la rue.
Et que c'est de mon lit, présentement, que je tape chaque lettre de ce texte.
Hier soir, à mon lit-bureau, la nuit s'avançait et j'écrivais quelque chose. Parachute doré j'imagine.
Dehors, le vent faisait trembler mes volets. La tramontane sonore décuplait la sensation de froid.
Quand le souffle poussait rageusement les carreaux, les battants des fenêtres, essayant de rentrer.
Qu'il prenait son élan depuis le bout de la rue, que je l'entendais arriver de loin, comme un train,
qui allait immanquablement défiler en trombe, lancé à toute vitesse, sous mes garde-fous arrimés.
Des choses volaient. Des feuilles mortes. Dans les bourrasques terribles qui se précipitaient.
Faisaient tout craquer, crisser leurs pneus dans le virage, contre la glissière courbée de ma façade.
Ce vent dont j'avais eu le temps à Paris d'oublier la violence m'avait épouvanté en revenant chez moi.
M'affolant, m'inquiétant, m'épuisant, le temps de l'apprivoiser à nouveau. Retrouver son empreinte.
Celle de l'enfance. Jusqu'à ne plus y prendre garde. En faire abstraction. Ou m'en accommoder.
Quand il faisait partie du décor et d'un métabolisme. Que je faisais corps avec lui. Qu'il était ma nature.
La nuit dernière pourtant, il était déchaîné au point de m'interrompre parfois. Il hurlait à la mort.
Et rendait l'atmosphère délicieusement sinistre. Le bruitage grossier d'un film fantastique.
Lorsqu'il sifflait et grondait, jouait presque de la flûte, avant de déferler et semer la panique.
Il ouvrait et fermait des volets décrochés. Qu'il faisait claquer dans une tornade de détritus en papier,
de bouteilles ou de gobelets en plastique, qu'il allait débusquer dans le moindre recoin, nettoyant tout,
quand roulait le fer blanc d'une canette dont le son singulier se trouvait amplifié par le silence étouffant
d'une ville qui dort, révélant ce silence qui m'avait échappé, le calme avant le désastre, fragile,
en sursis, puisque le vent revenait toujours en force, et sa clameur soudaine, son accélération,
bruissait comme la montagne d'eau d'une vague en mouvement menaçant de détruire.
Le bois gémissait lorsque c'est tout mon immeuble qui grinçait comme un vieux rafiot dans la tempête.
Et à l'horrible raffut, au tapage nocturne, je pensais que rien d'humain n'aurait su l'arrêter.
Qu'il n'y avait rien à faire. Que nous étions impuissants comme face à l'orage ou à l'inondation.
Cela me confortait dans l'idée de mon texte. Comme dans celle d'avoir la chance d'être au chaud,
à l'abri, dans mon lit, sous la couette, ou de pouvoir veiller sur la vieille cité engourdie, assoupie,
en vigie d'un navire fantôme qui paraissait désert, seul face à son silence et aux assauts du vide.
Ce silence retombait plus pesant à la fin d'une furieuse rafale. Devenait plus présent. Omniprésent.
Et me recouvrait d'un voile de mort. A me glacer le sang dans ma lumière orange.
Le quartier était une merveille, un véritable écrin médiéval sans exploitation touristique,
qui permettait d'imaginer aisément la vie au XIVème siècle, lorsque les voitures sont indésirables,
que les rares à s'y aventurer sont les fourgons sombres qui ne viennent pas pour une livraison,
qui sont les corbillards, sans chevaux, venus chercher un cercueil à la sortie d'une messe,
ou les autos triomphantes et couvertes de fleurs venues cueillir les jeunes mariés dans une pluie de riz.
Des commerçants arrivaient tôt pour ouvrir leurs échoppes, des artisans qui travaillaient l'or et l'argent,
pour en faire des bijoux, croisant des damoiseaux pressés partant dès l'aube retrouver leurs affaires,
autour du marbre rose de la fontaine écumante de pigeons, sur une place en triangle,
radicalement barrée par la façade atypique, imposante, de la cathédrale St Jean.
Les galets du lit de la rivière, de la plaine, qui n'empêchaient nulle part la vigne de pousser,
avaient été ramassés un par un pour monter des remparts tout autour de la ville, comme pour ériger
ce carré de cayrou sans fenêtres, où une porte pourtant devait bien être ouverte pour avoir un parvis,
pénétrer dans la nef où Dieu serait prié, à l'abri des démons et des épidémies, des envahisseurs,
comme des charges permanentes d'un vent soupçonné de folie, qui s'acharnait sur une population
arc-boutée contre ses attaques démentes, qui pouvaient à la longue faire perdre la raison.
La langue des fidèles elle-même, claquait comme les drapeaux, de fières oriflammes,
les chevelures et les tissus, les voiles des navires ou des barques de pêcheurs, quand toute surface,
un peu souple, devenait étendard, aux caprices de Dame Tramontane, et le catalan rocailleux,
aussi sec que le cours de la Têt, s'adaptait au climat asséché par Eole et le dieu du soleil.
Pour éviter les prises aux rafales farouches, les tours restaient rasantes, et les clochers timides.
Je monte la côte de la rue du Rempart Villeneuve, sur la rive gauche de la Basse, et découvre
le Castillet splendide, de trois quarts, avec sur son épaule le beffroi de ma basilique, plus loin,
exhibant sa couronne d'épines, le fer forgé qui enferme une cloche dont on ne se servait plus,
un bourdon de 2 mètres de haut et pesant ses 5 tonnes, connue pour être l'une des plus grosses
et des plus anciennes de la région, qui s'approchait de moi à mesure que j'avançais dans les rues,
pour habiter précisément au pied de cette horloge, flanquée sur le côté droit de la façade austère
de l'édifice qui ne présentait rien des délires, fioritures, des cathédrales gothiques connues.
Pas de débauches de sculptures effrayantes, seulement l'empilement des galets et mon campanile,
hissant sa cloche à bout de bras, pour dominer la place comme le cloître-cimetière du Campo Santo.
Et le vent me ramenait à mon adresse, à mon immeuble exposé au canyon de la rue.
Un matin. Du bruit au dehors m'avait réveillé. Un bruit de moteur. De métal. De ferraille. Anarchique.
On s'activait. S'interpellait. Je m'étire. Et me tire du lit. Me poste à la fenêtre. Vois une camionnette.
Pleine de barres et de planches de fer. Que des gars déchargent avant de les empiler la clope au bec.
Les disposant par catégorie sur le pavé, au pied de la tour, ou de mon platane, sans ménagements.
Les pièces d'un jeu de construction. Celles d'un échafaudage. Dont ils monteront les étages à la hâte.
En deux jours, mon clocher blanc était entièrement recouvert de la structure portant ses passerelles.
Il semblait que l'on avait lancé une nouvelle étape de la restauration. S'attaquant à l'Horloge.
Comme autant de King Kong à l'assaut de l'Empire State Building, les acrobates avaient défié le vide,
escaladé les premiers niveaux pour monter les suivants, sans souffrir du vertige, jusqu'à la grille,
au sommet, et laissèrent leur ouvrage en l'état, en en barrant vaguement l'accès au niveau de la rue.
Cela fait plusieurs jours en effet, que mon clocher porte son étrange résille, sa cage de métal,
dépourvue d'ouvriers et d'activité depuis son installation, au moment où les touristes sont encore loin,
cet hiver à distance des Estivales et du festival internationnal de carillon, seule époque à vrai dire
où l'on entendait des cloches dans le quartier, puisque celle du clocher ne donnait pas même l'heure
depuis longtemps semble-t'il, quand je ne l'ai jamais entendue depuis que j'ai emménagé.
En cette nuit, comme d'autres, où le vent était décidé à chasser les nuages vers la mer, survolté,
j'imaginais mal que l'on puisse travailler dans de telles conditions à trente mètres du sol.
Allongé dans mon lit, bien au chaud, le souffle de la tramontane pour un peu m'aurait fait frissonner.
La chaleur de l'ordinateur sur mes jambes tardait à me réchauffer. Dans une ambiance glauque,
glaciale, d'un gothique à la Tim Burton, quand la silhouette de mon platane laissé pour mort
projetait des ombres inquiétantes, à ce silence de marbre contrarié par les accès de violence
d'un vent de fin du monde qui réanimait tout. Le bois. La pierre. Tout semblait devenu vivant.
Mon immeuble geignait. Et je m'en amusais. Un peu émerveillé comme au cœur d'un orage.
J'ai du mal à me concentrer. Mais je trouve normal d'écrire ce que j'écris dans un contexte pareil.
Estimant qu'il nous reste peu de temps à vivre. Intimant ceux qui allaient me lire de profiter de tout.
Puisque la nuit, cette nuit, dans sa lumière orange, incendiaire, paraît purement apocalyptique.
Et c'est venu soudain. S'abattre sur les toits. Assommant le silence et le sommeil tourmenté de la ville.
L'ombre de la Faucheuse. Du Jugement Dernier. J'ai arrêté d'écrire. Le souffle coupé.
J'ai levé les yeux. Incrédule. A ce gong que je n'avais jusqu'ici encore jamais entendu.
La cloche du beffroi avait sonné un coup. Et son timbre sinistre m'avait rempli d'effroi.
A ce son d'outre-tombe, même la tramontane a retenu son souffle.
Et un long silence a suivi. Seul le ventilateur de mon ordinateur allumé offrait un bruit de fond.
Je regarde l'heure. Il était plus de cinq heures du matin. L'église n'avait pu sonner l'heure pile.
Quand elle ne l'avait jamais fait. Il fallait que ce soit autre chose.
La nuit à elle seule peut suffire à me rendre irrationnel. Le vent à lui seul peut rendre irrationnel.
Et les deux ensemble, pouvaient rendre mystique, ouvert au paranormal ou sensible au magique.
Mais ce coup de semonce devait trouver une explication. Au plus vite.
Pouvait-on tester une cloche au milieu de la nuit ? Par un temps aussi hostile que dangereux ?
On n'aurait pas monté des échafaudages pour essayer le grand bourdon de l'horloge. Inutiles.
Est-ce qu'un projectile, emporté par la tramontane, aurait pu suffire à faire sonner le bronze ?
Accidentellement ? Je n'étais pas spécialiste, mais ça ne ressemblait pas à un choc involontaire.
Lorsqu'ici, clairement, c'est le battant, à l'intérieur, qui venait de frapper la robe de l'instrument.
Le vent pouvait-il à lui seul faire basculer l'ensemble, mettre en mouvement les parties du système
où le jeu des oscillations contraires permettent la rencontre brutale qui venait ici de figer le monde ?
Le vent se relevait. S'engouffrait à nouveau méchamment dans la rue de l'Horloge.
Le chaos réveillé était bizarrement un retour à la normale. Et je pus respirer avec lui.
J'ai repris l'écriture de mon texte, un peu sonné. Lorsque ce gong lugubre m'avait fait froid dans le dos.
Il avait la couleur du glas. Grave et sombre. Comme on l'imagine aux flambeaux d'une messe noire.
Ou celle du tocsin qui annonce la guerre, un bombardement, ou la présence de la peste noire.
J'essaie de continuer la rédaction de mon Parachute doré, encore ébranlé, quand ma poitrine,
ma cage thoracique, parfaite caisse de résonance, avait amplifié ce coup de poignard dans ma chair.
Encore sous le choc d'une décharge électrique. Celle de la stupéfaction. Que l'on a par exemple
lorsque la personne que l'on croyait muette depuis toujours se décide à prononcer un mot.
Mon campanile n'était peut-être pas mort. Il savait parler. Et cela finit par me remplir de joie.
L'angoisse d'une ombre funeste ou d'un mauvais présage, fut chassée par un sourire amusé.
Qui fut, quelques minutes plus tard, anéanti d'un second coup de battant. Sépulcral.
Dans la journée, la puissance du vent est diluée dans l'activité urbaine.
Elle vous décoiffe. Joue avec le manteau que vous essayez péniblement de boutonner.
Vous arrache des mains un document important. Emporte des objets qu'il faut éviter de justesse.
Mais la rumeur de la ville l'affaiblit tout de même. La circulation automobile. La musique des boutiques.
La conversation téléphonique. Le travail à faire, dans le bureau, sur le chantier, dans la salle de classe.
Tout cela relègue le vent au deuxième plan. Qui devient un bruit de fond. Un accessoire folklorique.
Mais quand la ville dort, soudain, le vent règne en maître. Tout s'écrase à son passage. Tout se tait.
Rien pour nous distraire de sa démonstration de force. Il n'y a plus que lui.
C'est à cela que je pensais en enlevant mes chaussures, en me libérant de mon carcan, levant mes fers,
me retrouvant moi-même, comme une femme qui se démaquille devant la glace, enfin chez moi.
Débarrassé de la représentation sociale pour la nuit. Le silence de la rue m'avait sauté au visage.
Et la violence du vent avec. A laquelle je n'avais pas fait attention jusqu'à cet instant.
Je joue avec la mousse de mon bain, dans le lit-bureau où j'écris mon texte quotidien.
Content d'avoir un toit sur la tête. Du chauffage. Et un mur pour contrer les bourrasques du diable.
La nuit semblait déjà très en colère. Et cela m'inspirait au plus haut point. Heureux d'être éveillé.
D'avoir les yeux ouverts pour la voir exister, mes oreilles pour l'entendre. Témoin privilégié.
J'étais à mon étage, dans une tour de guet. M'étais confié la mission de veiller au grain, surveiller,
prêt à alarmer la ville à la première menace, pour la sécurité de tous, sur mon chemin de ronde.
Qui pouvait bien sonner le tocsin à ma place ? C'était mon job ! Je me suis levé. Désarmé.
Je me flanque à la fenêtre et tente de voir quelque chose. Mon platane est à sa place. Démuni.
La tour gainée de son échafaudage qui lui donnait des airs d'immeuble moderne. Eclairée.
Et le sommet du campanile en fer forgé semblait tenir bon. Il n'y avait aucune présence humaine.
Ce qui finissait de donner un climat de fin du monde. Seuls les éléments se déchaînaient.
Perpignan ne brûlait pas. Les Allemands ne s'apprêtaient pas à bombarder.
Les Barbares n'étaient pas à nos portes. Mais quelque chose sentait le soufre ou le roussi.
Que fallait-il craindre ? Je reviens à bord de mon bureau, me glisser sous la couette.
Avec ma fontaine et mon clocher en tête, qui m'emportaient soudain dans la Provence de Giono.
Perpignan ou Manosque. Le glas dans la tempête. L'épidémie de choléra. Les bûchers.
Les brasiers. Les processions nocturnes. Les chiens errants. Les Pénitents de la Sanch.
Tout se mélangeait dans la lumière orange. Le Sud était violent. Terres de catharisme.
La Sainte Inquisition. Le bourdon de St Jean n'avait pu sonner à l'heure de la peste noire.
Il fut fondu plus tard. Quand un Quasimodo semblait s'en donner à cœur joie.
En effet, le battant de la cloche fit tinter l'airain plusieurs fois, martelées, trop rapides.
Le vent n'aurait su mettre en mouvement le mécanisme particulier de balanciers tout seul.
Et au milieu de ses rafales bruyantes, j'ai pu distinguer des hurlements qui me donnaient raison.
Cela sentait l'alcool. Une euphorie éthylique. Et ce n'était pas un hussard qui était sur le toit.
Pas de choléra dans la ville. Pas de rats pour répandre la peste. Mais un inconscient, illuminé,
aveuglé par la boisson, insensible au froid, au vent, au vertige, au danger, qui faisait une fête.
La cloche sinistre, sonnait la fin des temps depuis un bon moment, lorsque j'ai appelé le 17.
Ce n'était pas pour me plaindre, mais parce que je craignais pour la vie du bonhomme.
Ses cris de joie ou de douleur, comme un Bossu de Notre-Dame voulant défier Dieu,
la lune, et la tramontane folle de rage, dans la tempête finale, me touchaient, me blessaient,
effrayé à l'idée qu'il ait pu, ivre, escalader les échafaudages de la tour sur plus de 20 mètres,
pensant aux risques insensés qu'il avait pris pour arriver au sommet, quand le vent, endiablé,
arrachait tout sur son passage avec férocité. Je me foutais du bruit. Qui était merveilleux.
Ne me dérangeait pas. C'était plutôt superbe. De la sorcellerie. De la chevalerie. Splendide.
J'avais simplement peur que cet homme ne se tue. J'étais ébloui mais inquiet.
" Oui, on est au courant. Nous avons déjà eu un appel. Nous avons envoyé une voiture. "
Le tintement cessait. Puis reprenait de plus belle. Inspiré dans son ivresse par les éléments,
notre Quasimodo proférait peut-être quelques blasphèmes, insultait Dieu ou la cité des hommes,
nous envoyait probablement tous nous faire foutre, bande de cons qui dormions tous bien sages,
lorsqu'il dominait la ville, depuis sa terre vierge et sa tour de vigie, malmené par l'alcool
comme par les bourrasques, quand je l'imaginais s'accrochant, au pire de la tempête, en hauteur,
au milieu du chaos, prenant les vagues de plein fouet, refusant par défi de faire ses prières.
Il exultait. Et j'entendais ses bravades, hurlées dans le vent, qui alternaient avec un coup de cloche,
puis un autre, lorsque la voiture de police est arrivée sur le parvis, avec trois agents à bord.
J'observai avec surprise que personne n'était sorti aux fenêtres. A un tel tintamarre,
qui durait depuis presque une heure, il était déroutant de ne voir aucune lumière allumée
aux appartements alentour, personne pour se réveiller, enfiler un peignoir et jeter un œil,
s'interroger, en curieux ou excédé, quand je me serais plutôt attendu à un attroupement.
Il n'y avait sur la place que deux hommes et une femme, en uniforme, qui tentaient de comprendre
et moi pour les regarder.
Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan
Ce n'est pas à l'économie de décider. C'est à l'homme.
Ce n'est pas à la finance. Ce n'est pas à l'argent. C'est à l'humain.
Ce n'est pas au temps. C'est à nous.
Stop. Silence. On débranche tout. On respire. On se pose.
Nous n'avons qu'une vie, messieurs dames.
Peut-être plus que ça. A la bonne heure. Ce sera du bonus.
Considérons, pour être prudents, que nous ne disposons que d'une seule existence.
Une chose à ne jamais perdre de vue. Une idée à placer comme un crayon derrière l'oreille.
Qui ne vous mobilise pas les mains, ne gêne aucun mouvement ni le champ de vision.
Mais vous l'avez là, en tête. Sur la tour de contrôle.
Pas au niveau du sexe. Pas au niveau du cœur.
Au sommet. Tout en haut. Là où c'est raisonnable.
Là où c'est raisonné. Au-dessus des illusions.
Nous n'avons pas de temps à perdre.
Le temps. Pas le temps de lui laisser les commandes.
De lui laisser écrire notre destin à notre place.
Quand il faut déjà composer avec lui. C'est bien assez.
Réfléchissez-bien. Imaginez-vous dans une situation. Une situation qui est précisément la nôtre.
Une situation qui pose la fameuse question : Vous avez peu de temps à vivre. Que feriez-vous ?
Voilà. Vous n'avez plus que deux jours à vivre. Vous n'avez plus que dix ans. Soixante ans.
Peu importe. C'est du pareil au même. Vos jours sont comptés. Que feriez-vous ?
A la réponse que vous vous faites, le pétard sur la tempe, à la pression de l'urgence,
vous savez ce qui compte, quitte à vous surprendre vous-mêmes,
vous savez tout de vous. Ce qu'il vous reste à faire.
On n'est jamais aussi heureux et efficace que lorsqu'on se sait condamné.
La Mort ne sert qu'à cela. Rendre le bonheur possible.
Puisqu'il n'y a qu'au sursis que les fruits ont du goût et que la mer est belle.
C'est à la menace de la séparation que les choses s'incarnent enfin valorisées.
Se révèlent dans leur quintessence. Que tout devient miracle.
Et le moindre caillou est un cadeau sublime. Le moindre moustique. La fleur. Le gravillon.
La brûlure à mon doigt. A ma langue. A mes yeux. La douleur d'être là. Bien vivant.
Pensez bien que le chagrin aussi est une volupté qui pourrait nous manquer.
En cendres au fond d'une urne, poussière au fond du trou, où seuls nos ongles et nos cheveux
continueront à pousser quand nous ne serons plus occupés à les couper, plus occupés du tout,
que ferons-nous des gloires et de nos stock-options, des investissements, des bonus, des actions,
des placements, des avancements, des promotions, des diplômes, des salaires, des bons comptes
et de la succession, de nos biens, nos avoirs, de nos soldes, du succès et de notre apparence ?
L'air est tout quand il vient à manquer. Et la pluie. Et le vent. Le soleil. Et l'enfant.
La grand-mère qui s'éteint. Et le chat. La lumière. La musique. Et l'amour qui s'allume.
On peut hiérarchiser. Parer au plus pressé. Tout prendre à bras le corps. L'univers embrasser.
Avec toi au milieu. Qui vaut tout l'or du monde. Qui vaut d'avoir vécu une seule seconde.
Qui donne assez de sens à ce qui semble absurde pour justifier la fièvre de l'éternel chaos.
Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan
Je n'en suis pas aux bilans. Ne les déposerai pas de sitôt.
Quand 2011 m'a donné deux jambes : ce blog et le baby sitting.
Une force contractée l'année précédente continuant à m'habiter.
Un bonheur que je n'ai pas lâché. A pu ceinturer le nouveau package.
Quand je n'ai jamais été autant heureux, et serein, et confiant,
que je n'ai jamais autant aimé, donné, et écrit.
Garder des enfants ou alimenter ce blog. C'est une même dynamique peut-être.
Quand il s'agit d'optimiser le temps qui m'est imparti. Le consacrer à des choses importantes.
A celles qui ne paient certes pas beaucoup mais paient déjà plus que mes errances parisiennes,
et qui, n'ayant pas grand chose à faire de l'argent, me paient en amitiés et en amours radieux.
C'est en chaleur humaine que je suis rémunéré. En sourires et en petites choses essentielles.
Dont je m'étais privé trop longtemps rue du Square Carpeaux.
Plus que jamais, dans mon coin, sur mon île, je peux enfin me sentir utile.
Quoi de plus précieux ? Pas au monde entier, à la France entière, ou à quelque industrie.
Mais à des êtres qui comptent, rassemblés par hasard, rencontrés au fil d'une existence.
Mais allez, soyons brefs, quand j'ai affirmé ne pas en être encore à retracer l'année.
Quand elle n'est pas finie. Et que l'on y perd du temps, sans doute, et des plumes parfois.
Une dernière semaine, où toujours, tout peut être possible. Tout promet du plaisir.
Quand on est amoureux et aimé. Entouré. Jamais seul. Quand on ne veut pas l'être.
Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan
Peu importe la violence du monde quand je suis sous la couette à contempler tes yeux.
Je regarde tes yeux qui me regardent te regarder. Et l'origine se perd aux miroirs face à face.
C'est un jeu que j'aimais aux petites armoires à pharmacie chez ma tante à Toulouse,
comme dans la salle de bains des parents de papa route de Lacroix-Falgarde.
Trois volets à ouvrir, trois glaces permettant de se voir de profil au moment du rasage.
Je tirais un tabouret pour me hisser à hauteur d'homme adulte et ouvrais les battants extérieurs.
Rabattus comme au pliage d'une feuille de papier, origami d'images, pour former un triangle.
Un prisme fantastique. Un léger espace suffisait à glisser un œil pour voir ce qu'il s'y passait.
Et c'était un extraordinaire labyrinthe de lumières. La découverte de l'infini. Vertigineuse.
La porte d'un monde imaginaire où l'on pouvait se perdre. Aussi mystérieux que merveilleux.
C'est la même fièvre à ces reflets entre nous, de mes pupilles aux tiennes, les poupées russes,
où tout se répond éternellement, sans qu'il n'y ait de fond, de frontières, de limites, ni d'entraves.
Je suis happé par la corne d'abondance. Par la spirale de deux images qui ne font plus qu'une.
Qui regarde l'autre ? A qui sont les pupilles dilatées que je vois, tout à coup, avec la certitude
que je suis en train de percer là, en silence, les secrets de l'univers ou de Dieu en personne.
Je ne sens plus mon corps. Perds mon identité. Les repères culturels qui font que je suis moi.
Je suis le monde vivant. J'existe sans n'être plus. Sinon l'énergie qui répond à la tienne, le désir,
et l'ivresse, le mélange chimique à deux doigts de créer comme un nouveau Big Bang,
de nouvelles galaxies et de nouveaux trous noirs, ouvrir des passages à des années-lumière.
Et je découvre en chercheur de quoi remplacer les énergies fossiles, la source intarissable,
quand mon cœur s'écrie Eurêka ! à cette électricité humaine, prêt à tenir conférence :
l'amour est une énergie renouvelable, plus propre que le pétrole, plus sûre que le nucléaire,
capable de faire rouler des trains et voler des avions, d'alimenter des machines et des organismes,
plus facile à capter que le solaire, que les marées, que le vent ou la foudre, quand tout est relié.
L'amour est l'énergie qui créera des emplois, tout en sauvegardant la planète, la biosphère,
assurera l'évolution, saura nourrir l'humanité entière, combustible que nous créons nous-mêmes,
sans avoir à exploiter des peuples voisins, à déclencher des guerres ni des expéditions.
Nous sommes des piles vivantes, en réactions chimiques aux désirs de nous-mêmes.
Qui participent peut-être au réchauffement climatique, quand nous sommes 7 milliards,
avides d'affection, qui créent à la fois le problème sans doute autant que la solution.
Je t'aime de tout mon être, je m'aime à travers toi. Le ping pong nucléaire. Fulgurant.
L'accélérateur de particules. De mes pupilles aux tiennes. A faire décoller le lit, et la pièce,
et l'immeuble en entier, dans une tornade splendide qui pulvérise tout, comme au matin du monde.
C'est un chaos sans violence. Une révolution douce. Une mue immuable. Le sens. La direction.
Qui fusionne tous les mondes parallèles. Ceux que l'on devinait. Ceux que l'on ne voyait pas.
Comme au prisme de miroirs révélant l'infini. Le temps démantelé. La fonte de nos glaces.
Pour trouver au noyau dur cette divulgation : nous partageons le même. Faisons partie d'un tout.
Le générateur unique de 7 milliards d'humains. Nourris au même réacteur nucléaire. La source.
Qui brûle au-delà du soleil et des mondes connus. Où l'infini se tient avec l'éternité.
Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan
Un petit lit une place. Dans l'appartement en rez-de-jardin.
Ma fenêtre donne sur la piscine. Et sur la pinède. Entre les arbres, je peux voir la mer.
C'est une drôle de sensation, à presque quarante ans, de dormir dans un lit une place.
Je suis né benjamin de la famille et resterai le benjamin. Mon célibat est une circonstance aggravante.
Qui encourage des comportements infantilisants à mon égard. Dont j'ai ma part de responsabilités.
Outre le fait d'être célibataire, et sans enfants, c'est mon mode de vie, et peut-être ma nature,
qui provoquent certains gestes, certaines attentions, certaines humiliations parfois, tous terrifiants,
qui me révèlent combien on peut me voir comme un gosse, un ado attardé, ou un être immature.
Je regarde cette chambre que je connais. Une chambre que je connais mais qui n'est pas la mienne.
Dans la mesure où elle ne m'est pas attitrée. Il m'arrive de dormir dans les étages. Dans d'autres lits.
Suivant la configuration. Le nombre d'invités. Mais quand nous affichons complet, c'est ici que je dors.
Invariablement. Une chambre d'enfants qui présente deux petits lits jumeaux envahissant tout l'espace,
à peine séparés par une table de chevet commune. Elle présente des similitudes avec la chambre bleue,
celle de la maison de Castelldefels, que je partageais avec mon cousin tous les étés. Mais si peu.
Les dimensions ici sont réduites. Et pas seulement à cause du changement d'échelle pour avoir grandi.
Mais parce que la pièce est plus petite, ne peut contenir que les lits, eux aussi plus petits, plus étroits,
dans un volume bas de plafond ouvert sur le jardin par une seule fenêtre barrée par une grille.
Je pose mon bagage sur le lit qui se trouve sous la fenêtre préférant dormir sur l'autre.
Et j'y déplie mon linge, y déploie mes affaires. La trousse de toilette. Sous les serviettes propres.
Les vêtements qu'il faut défroisser. Comme un célibataire. Un peu maniaque j'imagine.
Lorsqu'il s'agit, pour moi qui ne me fais pas confiance, de tenter de contrôler les choses,
de ne pas les perdre ou les oublier comme à mon habitude, d'être le plus méthodique possible
pour contrer une nature distraite et désordonnée. Il s'agissait de me rassurer.
Je regarde les dessus de lit. Leurs coloris, leurs motifs. Je regarde le tableau sur le mur.
Pas de doutes. Il s'agit bien d'une chambre d'enfants. Mais ses dimensions proposent une autre option.
Pour sauver mon honneur, j'envisage la pièce minuscule sous son aspect monastique. Une cellule.
Voilà qui me convient mieux. Et tout à coup, vue sous cet angle, je l'accepte. Je la revendique.
En effet, je n'ai pas besoin de plus. Je n'ai pas besoin de mieux. Quand je pourrais dormir par terre.
Que je me fous du décor et du confort. Je suis moine. Et ma richesse est dans ma tête. Infinie.
Ce n'est pas parce que je suis un gosse, mais parce que je suis philosophe que je me retrouve ici.
Quand la proximité de la piscine me ravit. L'idée d'être à l'écart aussi. Un lieu discret. Indépendant.
Où il me sera moins difficile de m'échapper par la pensée en ouvrant la fenêtre avec vue sur la mer.
De penser à toi. De t'écrire peut-être. Ou simplement rêver. En cherchant le sommeil.
Sur un sommier qui grince, je me retourne encore. Le coude trouve le mur. La main sous l'oreiller.
Le matelas est épais mais informe. Et son épaisseur compense à peine une certaine mollesse.
Je n'ai pas fermé les volets. Puisque c'est une chose que je ne fais nulle part. Pas même chez moi.
Je soupire fort. Respire l'odeur des draps. La maison de Rosas. En visionnant la soirée.
Regrettant d'avoir haussé le ton, de n'avoir pas su me maîtriser. Mon beau-frère ne méritait pas ça.
Ma famille non plus. Cette façon que j'ai eu d'assener mes vérités sur l'armée américaine.
Je m'inquiète de ce qui est pavlovien chez moi. Qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce que ça cache ?
Je réagissais toujours comme si on insultait ma propre mère. Comment cela était-il perçu ?
J'étais toujours exaspéré par les critiques contre l'Amérique, celles que je trouvais faciles et injustes.
C'était systématique. Je montais dans les tours. Avec l'impression d'une vieille conversation.
D'avoir toujours à répéter les mêmes arguments, quand je finissais par me mélanger les pinceaux.
Ce qui ajoutait de la colère à ma colère. Celle d'avoir la sensation d'être confronté une fois de plus,
à un sempiternel antiaméricanisme bien commode. D'avoir une fois de plus à tout expliquer.
Puisque décidément, les gens ne voulaient pas comprendre ce qu'était véritablement ce pays.
A me demander si ce n'était pas une provocation. Sachant que c'était chez moi un point sensible.
Pour s'amuser de me voir démarrer au quart de tour. Je n'étais pas fier de moi.
Je devrais pouvoir parler de tout ça calmement. Posément. Sans sortir de mes gonds.
Il y avait de l'orgueil. Je m'en voulais de n'avoir pas été plus brillant ou convaincant.
Il y avait de l'amertume. Je m'en voulais d'avoir aboyé au visage d'un beau-frère que j'adore.
Que j'apprécie notamment pour me permettre justement des conversations plus intenses.
Je m'en voulais de m'être laissé submerger par une passion que je défendais piètrement.
Je méritais ma niche au rez-de-jardin. Et je payais probablement l'alcool que j'avais bu.
Du champagne. Du vin. Des mélanges. Des doses raisonnables qui m'auraient fait marrer autrefois.
Quand je n'ai jamais bu aussi peu de toute ma vie. Mais qui devenaient, pour un alcoolique abstinent,
un enfer de migraines et de réminiscences, suffisant à enflammer un malaise et ma paranoïa nocturne.
2 choses pouvaient me soulager. Les odeurs de la maison qui me rappelaient celles de Castelldefels.
Qui me ramenaient à l'enfance et justifiaient en fin de compte l'attribution de la chambre. Et toi.
Je me retournais encore. Pris dans un bourbier incompréhensible de draps et de couvertures.
Et le sourire que je t'adressais fut chassé par mes idées obsessionnelles.
Audrey Pulvar avait raison, bien sûr : on avait beaucoup parlé de Troy Davis, mais pas du tout
de Lawrence Russell Brewer, exécuté le même jour par injection létale au Texas,
pour avoir assassiné un Noir. Lui, était bel et bien blanc, et membre du Ku Klux Klan.
Voilà un argument que j'aurais pu avancer tranquillement. Quand, naturellement, il y a, on le sait,
des racistes aux Etats-Unis, et Lawrence Russell Brewer en était la parfaite illustration.
Mais sous-entendre que ce pays porte un racisme institutionnel me fait vomir et perdre mon sang froid.
Quand les Noirs de ce pays n'ont pas attendu Obama pour faire des carrières ou prendre le pouvoir.
Que l'Union s'est faite, non sans mal il est vrai, au prix de l'assassinat de Lincoln et d'une guerre civile,
sur l'abolition de l'esclavage. Et qu'une armée de métier, où, des jeunes, filles et garçons, non diplômés,
souvent issus de milieux défavorisés, certes, trouvent bien sûr un moyen de s'insérer dans la société,
et surtout de gagner de l'argent, où des étrangers trouvent ici un moyen de gagner leur naturalisation,
n'est pas tout à fait la même chose que la conscription, à une époque où l'on fusillait les déserteurs,
et où des puissances coloniales envoyaient les Noirs et les Arabes en premières lignes sur le front.
Alors oui, j'étais furieux, quand de petits Ricains blancs sont morts aussi en Irak et en Afghanistan.
Puisqu'être pauvre, non diplômé, défavorisé, n'est pas le privilège des Noirs et des Latinos.
Puisque, surtout dans une nation où l'on cultive aussi intensément le patriotisme, il n'est pas besoin
d'être défavorisé intellectuellement ou socialement pour avoir envie de s'engager pour son pays.
Et qu'enfin, l'armée américaine - qui reconnaît depuis peu l'homosexualité dans ses rangs -
est, ouverte aux deux sexes et sans discriminations, la plus hétérogène du monde.
L'Amérique n'extermine pas ses Noirs et ses Latinos en en faisant de la chair à canon. Non.
Allez expliquer ça à la famille d'un petit blanc tombé à Kaboul ou Bagdad ou ailleurs.
Je respire l'eau de Cologne laissée sur la table de chevet. C'est de l'alcool et ça m'apaise.
Quand j'ai vu les visages des bidasses refroidis pour des raisons toujours obscures.
Je regarde par la fenêtre la silhouette des pins. Le halo de la mer.
L'Amérique n'a pas inventé la guerre. Et la guerre est toujours une abominable arnaque.
Une seule vie perdue et la Raison d'Etat paraît bien dérisoire. Pire. Elle devient criminelle.
Et je pense que l'humanité a encore du chemin à faire. Dans les moyens de défendre ses intérêts.
J'ai dû passer à nouveau pour un hystérique. Pour un alcoolique mal soigné ou un agent de la CIA.
Notre révolution est mal engagée. Le sale gosse n'avait plus qu'à sniffer son eau de Cologne.
Dans sa chambre à l'écart, au rez-de-jardin, avec ses lits jumeaux, à une place.
La nuit et ses fantasmes mélangeaient l'agréable à l'angoisse. Bravo, j'ai tout gâché. Joyeux Noël.
Quand je retrouvais ton visage, qui aurait été surpris j'imagine en présence d'un tel spectacle.
C'est que, ne te méprends pas sur moi, je suis toujours ulcéré que les discours théoriques,
et souvent idéologiques, balaient du revers de la manche les réalités du terrain, où des hommes
meurent pour de vrai, non pas de vieillesse ou de maladie, mais tués de nos propres mains.
Par la violence des hommes. Des êtres qu'on ne regarde pas vraiment dans les images de télévision.
Morts de faim ou sous des bombes. Mais véritablement déchiquetés quelque part sur notre planète.
Caresse-moi. Je suis sur mon lit d'enfant. Blotti contre le mur. Horrifié d'avoir si mal réagi.
De m'être emporté. Inutilement. D'avoir peut-être blessé les membres de ma famille.
Quand on devrait peut-être se foutre de tout ça un soir de réveillon.
Se contenter de parler de cinéma ou de football, des uns et des autres, ou du vin que l'on boit.
Se raconter des blagues. Dire des conneries. Pour rire. Passer un bon moment ensemble.
Caresse-moi. Caresse l'enfant dans son lit d'enfant sur des terres d'enfance.
Qui n'a pas la sagesse que l'on pourrait attendre de quelqu'un qui se plaît dans la vie monacale.
Ou pense pouvoir s'y plaire. Puisque toujours trop perméable aux conditions humaines ou à l'actualité.
L'égoïsme s'incarne ici au plaisir de te voir, te parler, t'invoquer, et à celui que j'ai de ne penser qu'à toi.
Le jour se lève sur la piscine et la maison du père. Il faut que je monte, me confronter aux proches.
Evaluer l'ampleur des dégâts ou de l'indifférence. Rassemblé dans mon corps pour faire bonne figure.
Probablement, tu souris. Je me prends trop la tête. Et j'ai besoin de ce sourire narquois qui hallucine.
Besoin de ma famille. De ceux que j'aime. Avec qui je fais la paix. Et la fête si possible.
Avant aux lits jumeaux de boucler mon bagage pour repartir chez moi, me coucher et dormir.
Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan
C'est un monde étrange. Fait de bruits et de couleurs. De matières. Et d'êtres humains.
Où je fus précipité. Qui m'éblouit encore. Sans pouvoir le comprendre.
Je marche sur des jambes sans même y réfléchir. Je respire aussi. Sans même y prendre garde.
Lorsque ça suffirait à étonner sans doute. Que ça mériterait que l'on s'y arrête un peu.
Le ciel comme un manteau où la vie est possible. Et le temps de le voir. Le bois et les échardes.
Les parfums d'une haie. Le son d'un asperseur. A la baie de Rosas. Et la nuit à surprendre.
Le soleil qui décline. Le rire de ma sœur. L'eau qui frémit au loin. Qui coule des jours heureux.
Des vagues de promesses. Le cycle des saisons. Les montagnes alentour. Mon regard qui s'attarde.
La terrasse sous mes pieds. L'appart sous la terrasse. La terre sous l'appart. Et des corps sous la terre.
La maison sur ma tête. Les étoiles au-dessus. Où Mars rougit un peu. Où mes rêves se perdent.
De l'infiniment grand aux mondes minuscules, l'infiniment petit, unis au crépuscule, tout se rejoint ici,
quand rien n'est invisible, quand tout est ressenti, à l'arôme du café, à l'odeur des cheveux,
au goût de nos baisers, touché par ta caresse, les mélanges de soi, le souvenir d'un lieu,
celui de ton sourire dans la nuit qui s'étoile, la chaleur du foyer ou celle de mes mains.
Ton absence est présente aussi vrai que je suis à l'endroit où mes yeux n'ont plus à te chercher.
Je t'ai dans mes paupières. Je t'ai dans mon ressac. Dans l'écume de tout ce qui peut se produire.
J'ai des vagues de toi qui montent et m'éclaboussent. Qui m'inondent encore et me remuent toujours.
Qui claquent sur ma peau. Qui me rincent à grande eau. Quand tu es l'océan fait de tout ce qui existe.
De tout ce qui m'entoure. Pour m'emporter au large. Me transporter ailleurs. Quand tu es le voyage.
Quand je suis le vaisseau, qui parcourt des grands fleuves aux plus petits ruisseaux,
le monde révélé, qui est plus que l'Espagne, qui est plus que la côte, qui a bouclé mes bagages
pour aller l'explorer, ou le redécouvrir, plus grand et plus vrai que ce que je croyais.
La maison de mon père, sur le port, a changé. Les nuages et la brume ont été balayés.
Un décor habité m'enveloppe si bien que je fonds dans les choses. L'univers je deviens.
Je te sens dans le vent, te reconnais toujours, dans le magma vivant de la Terre qui bruisse.
Je souris à la nuit puisque je suis le jour, en faisceaux de lumière sur les flots de la baie.
Qu'il n'y a pas de frontières, de montagnes qui puissent nous séparer vraiment,
nous tenir à distance, ni de vagues assez fortes pour me faire tomber.
Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan
La lumière revient conquérir son domaine.
Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan
Puisqu'il est temps pour ceux qui ont une famille de la retrouver, de la rassembler ou de l'inventer.
Puisqu'il est temps pour ceux qui n'en ont pas, ceux qui n'en veulent pas, de ne pas paniquer.
Quelle que soit l'option, la situation, l'actualité, j'envoie des vœux en avance.
Le vent les emporte. Les distribuera de façon choisie. Aléatoire.
Ce n'est pas la fin du monde. Quand le monde s'éteint à chaque seconde.
Comme à l'infinité de photos de la pellicule d'un film. Dont vous êtes le héros.
Qu'il s'éteint ou commence. Recommence toujours. En promet de nouveaux.
Qu'il faudra retrouver, rassembler, inventer et produire. Qu'il faut rêver ici.
De ces mondes nouveaux qu'il nous reste à construire. Qui nous appartiendront.
Qui nous ressembleront. Apaiseront les peines. Que l'on rendra meilleurs.
Puisqu'il faudra se battre. Peut-être les arracher. Viser le happy end d'une histoire commune.
Viser bien et tirer. La couverture à soi. La plus juste de toutes. La plus large possible.
Sans la peur de se perdre, de perdre quelque chose, la peur du changement et du saut dans le vide.
Je nous souhaite d'être heureux, debout, et courageux. Prêts à l'évolution. A une nouvelle ère.
Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan
Il y a deux scandales dans le scandale. Celui de la forme et celui du fond.
Dans la forme, cette tentation des lois mémorielles est une boîte de Pandore.
La loi Gayssot, première du genre, était déjà controversée à juste titre.
On pouvait entendre l'intention de lutter contre le négationnisme, de combattre l'antisémitisme
et des propos abjects, insupportables, mais la sanction promise par la loi la rendait inconstitutionnelle.
Il y a un principe sacré de la démocratie qui reste et doit rester la liberté d'expression.
Et, comme démocrate, même si je supporte mal les provocations de Dieudonné par exemple,
je veux défendre son droit, sa liberté d'opinion, son libre accès aux tribunes et aux salles de spectacle.
La censure portée par le politiquement correct, et désormais par une loi liberticide, nous déshonore,
lorsque nous ne sommes plus cohérents avec nos propres principes. La liberté à deux vitesses.
Voilà qui nous fait perdre crédibilité et légitimité. Qui gangrène tout l'équilibre. Dangereusement.
La République prétend défendre le principe de laïcité par exemple, défendre les droits individuels,
et j'aimerais que l'on puisse discuter, parfois vigoureusement, avec Eric Zemmour, Tariq Ramadan,
Dieudonné, sans étouffer les débats avant même qu'ils aient eu lieu en collant des procès ubuesques,
parce qu'ils ne pensent pas comme il faut et que nous avons la paresse ou l'incompétence intellectuelle
de démonter leurs arguments en leur en opposant d'autres.
Ainsi, l'affaire Galliano nous a démontré qu'il devenait impossible de raconter des horreurs, même ivre,
et que notre démocratie devenait une dictature déguisée en démocratie, où tout le monde se surveille.
Mais la loi Gayssot faisait plus que bafouer le droit d'expression, elle écrivait une Histoire d'Etat.
En Corée du Nord peut-être ? A Cuba ? Où dans le monde, l'Etat écrit-il l'Histoire définitive ?
Il n'est pas question dans mon propos de la Shoah et de la réalité des abominations nazies.
Il est question de savoir qui fait quoi dans une société. Et l'Histoire est un sujet éternellement sensible.
Qui touche à l'identité. Individuelle et collective. Quand on sait ce qu'était Nos ancêtres les Gaulois.
Quand le récit du passé d'un peuple, d'une nation, est toujours la mise en scène de mythes,
Jeanne d'Arc, Napoléon, le général de Gaulle, qui relève toujours de la propagande.
L'Histoire n'est pas une science exacte. Et ce qui paraissait juste il y a 30 ans ne l'est plus aujourd'hui.
Lorsque des documents secrets refont surface. Que l'on découvre toujours de nouvelles données.
Une matière humaine, complexe, paradoxale, qu'il est bon de manier avec mille précautions.
Raison pour laquelle il faut laisser l'Histoire, non pas aux seuls historiens, mais aux nombreux acteurs
de la société civile que sont les chercheurs, les auteurs, les universitaires, les spécialistes, qui peuvent
ensemble, en opposant souvent des versions contradictoires, nous faire apparaître le passé
dans sa seule vérité possible : c'est à dire, celle, très complexe, d'un même évènement factuel
mais vécu différemment par toutes les personnes ou groupes concernés par celui-ci.
Quand tous les témoignages comptent. Faux témoignages compris qui disent aussi beaucoup.
L'Etat, une fois encore, doit protéger l'ensemble des sensibilités, l'ensemble de ses citoyens,
ne pas en privilégier certains plutôt que d'autres, quand il doit garantir l'équité entre tous.
Bien sûr, voir contestés les Camps de la Mort, la Déportation, niée l'extermination des Juifs,
est une déchirure toujours difficile à supporter, comme il est insoutenable d'entendre minimisées
les exactions françaises dans les colonies, ou la barbarie indéfendable des traites négrières.
Il est toujours douloureux d'entendre quelqu'un insulter la mémoire de victimes innocentes.
D'autant plus lorsqu'elles ont subi des outrages dont nous partageons tous des preuves documentées.
Mais Jean-Marie Le Pen n'avait-il pas le droit fondamental de penser que les chambres à gaz
étaient un " détail de la Seconde Guerre Mondiale " ? Et le droit de le dire ?
L'Etat a une responsabilité : celle de reconnaître ses propres fautes. Pas d'empêcher l'expression.
Voilà bien la seule chose que je peux accorder à Jacques Chirac, roi fainéant de la Vème République,
à qui je ne reconnais aucune action notable en 12 ans de règne, puisqu'il n'a même pas trouvé grâce
à mes yeux en s'opposant à la guerre en Irak quand il s'agissait pour lui de sauvegarder le système
généralisé de corruption mis en place avec Saddam Hussein sous la chape d'un embargo criminel.
Le Discours du Vel d'Hiv. Voilà ce que je concède à Jacques Chirac. Une nécessité. Un soulagement.
Quand l'Etat a la maturité de faire son mea culpa. Reconnaître ses erreurs ou ses ignominies.
Mais écrire l'Histoire dans les rangs de l'Assemblée Nationale. Ce n'est pas acceptable.
Et les effets du jour autour du génocide arménien ne le sont pas davantage.
Quand il y a ici autre chose. L'idée de l'ingérence dans l'Histoire d'une autre nation que la nôtre.
Et je comprends la colère d'Ankara, que je partage. On instrumentalise la mémoire arménienne.
A des fins de politique intérieure, clairement clientélistes, et de politique extérieure.
Imaginez. Ce qui s'est passé aujourd'hui. C'est comme si, à Ankara, les Turcs avaient fait voter
un texte interdisant à quiconque de nier les massacres commis par les Français en Algérie.
Je vous laisse juge.
Sur la forme, le vote à l'Assemblée est d'autant plus ridicule qu'il semble que le texte n'ira pas plus loin.
Son inconstitutionnalité manifeste ne passera pas le Sénat. Il faut penser qu'il s'agit d'un effet d'annonce.
Dont on comprend l'enjeu électoral. Satisfaire la communauté arménienne française avec une chimère.
Ce qui est une façon de la trahir. Et j'espère que les intéressés ne se laisseront pas manœuvrer.
Un discours aurait suffi. Que la France, solennellement, reconnaisse le sort terrible qui leur a été fait.
Il y avait bien des façons symboliques, et positives, de soulager la blessure de nos compatriotes.
Positive parce qu'elle aurait marqué la compassion de la France pour cette population martyrisée.
Et non cette idée de revanche au rabais en menaçant d'autres populations de punitions exemplaires.
Pour la politique intérieure, nous saisissons bien l'enjeu bassement électoraliste de la démarche.
Pour la politique extérieure, et c'est là que nous touchons au fond de l'affaire, c'est encore plus grave.
Quand nous savons bien qui était visé. Et Ankara n'a pas tardé à réagir.
Avec ces prétendues lois mémorielles, en Europe, rappelons-nous tout de même,
que nous jouons avec des allumettes sur des barils de poudre.
Un peu d'Histoire, justement, pour nous souvenir que, pendant la Première Guerre Mondiale,
l'Empire Ottoman était l'allié du Reich, et que ce Reich a eu autant de responsabilités sans doute
dans les massacres d'Arméniens que les Jeunes-Turcs incriminés à juste titre.
Je rappelais ici combien la réconciliation permettant l'Europe était fragile.
Il serait peut-être judicieux de ne pas souffler sur les braises de vieilles dissensions à peine colmatées,
d'autant plus à l'heure où une crise terrible précarise tout, et peut tout remettre en question.
Il faut se rappeler que, plus que l'Union Européenne sans doute, ce qui a permis la paix depuis 1945,
c'est le cadre qui est venu accompagner le Plan Marshall. L'Alliance Atlantique. L'OTAN.
L'Amérique a suggéré une CED, Communauté Européenne de Défense, qui fut rejetée par la France.
Proposée peut-être trop tôt, lorsqu'on peut concevoir que les Français avaient du mal à imaginer
coopérer militairement avec les Allemands si près de la Libération. Ce rejet s'explique parfaitement.
Les USA et le Canada, d'un côté de l'océan, qui s'acquittaient de l'aide colossale au redressement
du continent, sans préjugés idéologiques ( l'aide de Marshall fut proposée, on le sait peu, à l'URSS )
allaient soulager économiquement l'Europe de dépenses militaires, ce qui n'est pas négligeable,
lorsque ce sont des économies sur des budgets nationaux dont nous bénéficions aujourd'hui encore.
L'Union Européenne peut être prospère économiquement lorsqu'elle n'a pas d'armée.
Que cela nous plaise ou non, ce sont les Etats-Unis, par le biais du Traité Atlantique qui assurent
notre sécurité, Traité qui a effectivement garanti la paix entre les pays signataires depuis 1945.
Ce pourquoi je considère que l'OTAN a fait manifestement plus pour la paix entre nous, en Europe,
que l'Union Européenne qui n'a toujours pas réussi à faire surgir l'idée d'une communauté de destin.
La guerre dans l'ex Yougoslavie en est la preuve. Sans ce traité salutaire, quand les traités européens
étaient tous de natures économiques et monétaires, je n'ose imaginer ce qu'il se serait passé,
quand la France et l'Allemagne ne soutenaient pas les mêmes belligérants.
Eh bien je vais vous rappeler quelque chose qui risque de faire mal à quelques uns.
La deuxième armée de l'OTAN, après celle des USA, est l'armée turque.
Ce qui fait des forces militaires turques, l'armée la plus importante de l'OTAN sur le continent.
Imaginez, je parle à ceux qui sont opposés à l'entrée de la Turquie dans l'Union, que, de fait,
les Turcs assurent la défense de l'Europe, d'autant plus à la place stratégique qu'ils occupent.
La Turquie, il est bon je crois de s'en souvenir, fait partie de l'OTAN comme du Conseil de l'Europe.
Et demande l'adhésion à la CEE, ancêtre de l'Union, depuis ... 1963.
L'Amérique, certes, en incluant la Turquie dans l'OTAN, nous a mis une épine dans le pied.
Dont l'Amérique n'avait pas conscience. L'Europe occidentale ne voulait pas de ces Turcs.
Auxquels elle était pourtant liée de façon contractuelle. Institutionnelle. Malgré elle.
Depuis 1963, c'est à dire presque 50 ans, les Turcs frappent à la porte. Ont un désir d'Europe.
Manifestent une volonté farouche depuis le début de l'aventure. Et nous sommes embarrassés.
Quand nous ne savons pas comment leur dire non. On leur dit : " oui, à condition que ... "
On a pu dire qu'il n'y avait pas de conditions possibles lorsque la Turquie n'était pas européenne,
du point de vue géographique et historique. Pour la géographie, certes, seule Istanbul est du bon côté.
Quand Istanbul, tout de même, n'est pas rien. Pour l'Histoire, je regrette de devoir le rappeler.
Mais qu'il s'agisse ne serait-ce que de l'Empire Romain ou de la Chrétienté, que beaucoup s'accordent
à voir comme les fondations de la civilisation européenne, je crains que Constantinople, Byzance,
et même l'Anatolie, n'aient joué des rôles primordiaux dans l'évolution de notre auguste continent.
Même notre croissant dans le café, fleuron de la culture française dans le monde, est le croissant turc.
Pour l'anecdote. Et le titre de Grand Mamamouchi, chez Molière, est une prétendue dignité turque
qui ne manque pas d'émerveiller et d'honorer Monsieur Jourdain. Nos Histoires sont mêlées.
Et on le voit à Madrid comme à Vienne, il n'y a pas d'Histoire de l'Europe sans Histoire de la Turquie.
Si l'on oublie donc les entraves encyclopédiques, nous pouvons passer aux conditions économiques.
Au " oui, à condition que ... " Critères de prospérité économique. De lutte contre la corruption.
Des choses demandées à tout le monde. Roumanie et Bulgarie comprises. Qui ont adhéré depuis.
Manque de bol, de ce point de vue, la Turquie fut une excellente élève. Et fit des progrès vertigineux.
Considérée comme l'un de ces fameux pays émergents, au même titre que la Chine, l'Inde, le Brésil,
le Mexique, la Turquie avait encore au premier trimestre 2011, une croissance, s'il vous plaît, de 11%
à faire pâlir d'envie toutes les économies de la zone euro. Ces succès ne datent pas d'aujourd'hui.
Et l'Europe a compris très vite que les conditions économiques et sociales ne suffiraient pas.
Il y eut les remontrances classiques concernant les Droits de l'Homme, notamment, Islam oblige,
alors que la Turquie est laïque, les droits de la femme. Mais les progrès étaient nets ici encore.
L'Europe manquait d'arguments pour repousser les avances de son prétendant aussi pressant que zélé.
Elle crut trouver la parade avec la question de Chypre. Evidemment ! Voici un problème imparable.
Sauf que le problème de Chypre, précisément, est que la Turquie n'est pas dans l'Union Européenne.
La République Chypriote étant déjà un pays membre de l'Union, si Ankara adhérait, on imagine bien
que les traités signés, jusqu'à la Convention de Schengen, résoudraient soudain bien des litiges.
Nous avons finalement trouvé le point faible, ce qui allait nous faire gagner du temps, assurément :
la reconnaissance du génocide arménien. Très joli coup de l'Europe, si ça n'avait pas été un coup bas.
Je l'ai écrit ailleurs, il y a là une hypocrisie consternante, lorsque, on peut le vérifier pour bien des Etats,
être responsable d'un génocide n'a empêché personne d'adhérer à l'Union Européenne.
Nous n'allons pas faire ici la liste, pour ne blesser personne, mais peu d'Etats, en fait, peuvent se vanter
d'avoir la conscience tranquille, même dans l'Histoire récente. Alors quoi ? On leur dit non, ou bien ?
Non ! Washington ne comprendrait pas ! Quand Obama, encore, au début de son mandat,
rappelait - et ce sont un peu ses affaires dans la mesure où l'Amérique paie toujours pour l'Europe -
que la Turquie a sa place dans l'Union. Mais nous, nous n'en voulons pas Monsieur Obama.
Pour des raisons obscures de racisme et d'islamophobie, pour reprendre un mot à la mode.
Mais le politiquement correct, dont nous parlions plus haut, nous empêche d'être francs ou honnêtes.
Nous changeons certes les règles du jeu. Tout le temps. Mais restons en négociations. Depuis 1963.
Je partage la colère d'Ankara.
J'ai honte de mon parlement. De ce que certains députés ont mis en place aujourd'hui.
De cette mascarade irresponsable. De la stigmatisation du peuple turc. Qui sommes-nous ?
La compassion pour le peuple arménien nous honore. Mais cette pitoyable campagne de dénigrement.
C'est d'un populisme nauséabond. Qui flatte bien sûr les Arméniens de France, comme d'autres,
qui tremblent de voir un grand pays musulman entrer dans l'Union Européenne.
La Turquie, membre de l'OTAN, rempart de l'Europe, membre du Conseil de l'Europe,
qui a signé l'union douanière avec l'Union Européenne, effective depuis 1996,
et que nous humilions depuis 50 ans avec nos atermoiements, fut d'une patience d'ange avec nous.
Son alliance avec l'Amérique la conserve ancrée à l'Ouest, mais pour combien de temps ?
L'Amérique, plus occupée à la construction de l'Union Asie-Pacifique ( APEC ),
en passe de devenir la plus grande zone de libre-échange au monde, se lasse du vieux continent
si peu enclin à s'organiser, et l'on voit bien avec l'émergence de la Chine et de l'Inde,
que le centre du monde n'est plus au milieu de l'Atlantique mais de l'autre océan.
Les Américains retirés d'Irak, gardent en Turquie un porte-avions certes toujours essentiel.
Mais qui n'a pas besoin en effet, d'épouser la cause européenne pour être opérationnel.
Et je continue de penser que nous avons plus intérêt à avoir Ankara avec nous que contre nous.
Je mets mon affection et mes sentiments pour ce peuple de côté. J'essaie d'être pragmatique.
D'étudier avec la raison plutôt qu'avec la passion. Avec la tête plutôt qu'avec le cœur.
Et j'en viens aux mêmes conclusions. Faisons très attention car nous avons gros à perdre.
Si c'est au nom des origines chrétiennes de l'Europe, eh bien, crevons le visage réjoui,
étouffés par notre christianisme, béats, ivres d'une religion que nous ne pratiquons plus.
Ce qui serait le comble de l'orgueil ou de la connerie. Lorsqu'il se trouve, précisément, que nous,
Français, partageons un principe avec Ankara que nous ne partageons pas avec d'autres en Europe :
la Laïcité.
Philippe LATGER
Décembre 2011 à Perpignan