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Amis, amours, ces âmes

Publié le

Ce qu'il faut de froid pour aimer boire chaud.
Ce qu'il faut de chaleur pour aimer boire frais.
Ce qu'il faut de fatigue pour aimer son sommeil.
Ce qu'il faut de douleurs pour aimer être bien.
Ce qu'il faut de doutes pour aimer faire confiance.
Quand dans la même journée, enfer et paradis peuvent se succéder.
La mienne avait mal commencé.
Si j'étais fille, punk emo, ou travesti, mon rimmel aurait coulé.
Jusqu'à ce qu'une première voix au téléphone, incarne une âme sœur.
Jusqu'à ce qu'une seconde voix au téléphone, incarne une âme frère.
Dans le même segment. Deux anges dans le creux d'une même oreille.
Pour me rappeler ce que je fais sur cette terre.
Ecrire pour eux.
Une sœur, d'abord, non pas de sang, mais ma sœur d'encre.
Un frère ensuite, non pas de lait, mais frère jumeau.
Mes camarades assidus. Pour qui je tiens mon lit-bureau.
A qui je livre, dans le désordre, mon exigence d'exister.
D'aimer le monde tel qu'il est. D'aimer rêver de le parfaire.

D'aimer les hommes tels qu'ils sont. S'aimer soi-même.
Aller chercher la lune quand il n'est nul besoin de la décrocher
pour la contempler et remercier la magie de l'espace aux mystérieux domaines.
Moi qui ne veux pas mourir, je me tiens dans un cimetière, je soutiens une tante,
et les mots restent dans ma bouche quand ils sont plus simples à écrire.
Il faut faire confiance. Confiance en la vie si Dieu est trop osé.
Que peut-il arriver de pire que de n'avoir pas connu ce monde ? L'avoir connu ?...
Aux pires catastrophes, je renvois l'eau que l'on boit, l'eau qui pleut, l'eau qui neige.
L'eau qui coule. Qui gèle. Qui bout. Qui s'évapore. Fait des nuages. Toujours H2O.
Qui fait les ruisseaux, les rivières, les mers, les océans. Qui fait des vagues au vent.
Qui remplit son bain. Sa carafe et son verre. Ne disparaît jamais.

Si je ne marche plus. Je peux toujours voler.
Si je ne chante plus. Je peux toujours danser.
Si je ne me bats plus. Je peux toujours écrire.
Des deux hémisphères, du bien et du mal,
il y a toujours ce qui est plein à ce qui reste vide.
Unis pour faire un monde. Où je n'existerais pas sans vous pour vous aimer.
Il n'y a pas de bonheur sans genoux écorchés, sans blessures de guerre.
Quand il faut bien descendre pour se savoir monter. Aimer les montagnes russes.
Plutôt que la ligne droite à l'électrocardiogramme plat.
Je me fous de ce qu'on peut penser de moi. J'aime.
Je me fous d'être différent, d'être mieux ou moins bien. J'aime.
Je me fous de vieillir, d'avoir manqué des choses. J'aime.
Avec la rage au ventre et de fortes colères,
avec toute ma substance, mes dernières cartouches,
avec mon appétit pour la chair, le feu et la matière, et tout ce qui m'échappe,
et tout ce qui me touche, je ne désarme pas. J'aime.
L'enfer. Le paradis. Se trouvent au même endroit.
Quand on n'est jamais seul au pire des solitudes pour être avec soi-même.
Que les deux sont en nous. Le diable et l'ange. La joie et la souffrance.
L'enfer. Le paradis. Sont sous le même toit. Sont dans la même pièce.
Quand tu as mon amour toutes celles du puzzle.
Quant tu as mon amie toutes celles du théâtre qu'il te reste à décrire.
Qu'il est violent d'aimer. Qu'il est violent de vivre.
Quand les deux font autant de mal que de bien. Parfois en même temps.
Si je ne séduis plus. Je peux toujours convaincre.
Si je n'enfante plus. Je peux toujours transmettre.
Si je ne baise plus. Je peux toujours aimer.

Ils n'ont pas dit leur dernier mot. Mes petits d'hommes cabossés. Ils ont la croûte épaisse.
On leur a marché sur la gueule. On les a humiliés, abusés, trompés, trahis, salis, mutilés.
Ils se relèvent encore. Ne renoncent à rien. Jusqu'à leur dernier souffle.
Ils se battent comme des diables, quand tout semble futile et parfaitement absurde.
Quand ils donnent du sens à ce qui n'en a pas.
Ils massent des paraplégiques, instruisent des autistes, éduquent des trisomiques.
Ils s'occupent de la dame qui perd la tête, victime d'Alzheimer.
Ils donnent leur sang ou leurs organes. Leur argent ou leur temps.
N'abandonnent pas leur femme parce qu'elle a un cancer.
Parlent à leur époux pourtant dans le coma.

Voilà qui n'est pas si mal, pour un animal prétendu lâche ou égoïste.
Lorsqu'il est entendu que s'occuper de soi est encore s'occuper de quelqu'un.
Je n'ai pas dit mon dernier mot pour vous rendre hommage.
Vous êtes ma fierté d'être de votre espèce.
Les modèles qui m'obligent à devenir meilleur.
Mes âmes. Mes anges. Mes frères.
Si je n'aime plus rien. Je peux vous aimer vous.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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Coup de main

Publié le

L'enfant en panique avait suffoqué pendant plus de trois jours.
Une fièvre l'avait pris. Lui avait fait perdre pied.
Désorienté. Lorsque plusieurs vies venaient se superposer.
La fièvre est tombée au retour dans sa chambre. Au retour dans son lit.
Retrouvant l'odeur et la texture rassurantes de son doudou à serrer contre lui.
Calmement, comme après l'orage, son cœur a recommencé à battre normalement.
Pouvant enfin fermer les yeux sans peur de ce qu'il trouverait en les rouvrant.
J'ai une main dans la mienne. Et je sens l'énergie qui traverse.
Qui passe, à chaque pulsation cardiaque, d'un corps à l'autre.
Comme à une réanimation. Le sang d'un autre organisme aide le mien à circuler.

Deux mains qui ne s'empoignent plus pour un bras de fer.
La mienne s'agrippe pour ne pas sombrer. C'est un point de contact.
La chaleur vibrante s'y diffuse. Une force vitale qui passe les frontières de la peau.
En chien de fusil dans le lit. Mes paupières sont lourdes. Je me dématérialise.
Je respire la présence de mon ange gardien. Du phare qui ne s'est pas éteint.
Sa lumière balaie les vagues d'angoisse. Les fait refluer loin, au large, bien après l'horizon.
" Dors mon petit. Tout va bien. Tu as fait un mauvais rêve... "

Une main se glisse dans mes cheveux pour rassurer l'enfant tourmenté.
La caresse est régulière. Donne le tempo. Celui des vagues des jours calmes.
Elle est adulte et reconnaît des névroses qu'elle sait pouvoir apaiser.
Je flotte habillé dans mes draps. La tempête avait tout dérangé.
Et je ne peux pas mordre la main venue m'aider à remettre de l'ordre.
Je l'embrasse. La garderais sur moi comme un patch. Sur ma peau.
Le meilleur anxiolytique. " Chut... voilà. C'est fini. "
Et l'enfant, protégé, peut dormir à nouveau.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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Des sens uniques

Publié le

Deux indicateurs se révèlent incontestables.
Le grand froid semble derrière nous lorsque la température se radoucit.
Et, au réchauffement, nous sommes disposés à observer autre chose.
Les jours rallongent. C'est sensible.
J'y suis sensible.
Je ne sais pas avec qui, pour peu qu'il faille le faire avec quelqu'un,
quand je pourrai, même seul, jouir de l'élargissement du champ de la lumière,
mais je sais que je vais enfin retrouver le plaisir de me déshabiller.
Enlever des couches de vêtements, le poids des enclumes sur le ventre et les épaules,
redresser la tête pour l'offrir au soleil, renaître à la chaleur en phase avec mon platane.

Retrouver le trouble adolescent de respirer sous un ciel haut,
le déclin des fournaises du jour au soleil qui se couche,
lorsque j'allais dans le jardin aux pentes gazonnées de Bompas,
humant l'herbe mouillée aux chuchotements des asperseurs imitant les cigales,
m'emplissant la poitrine de rêves indéfinis, de vagues espoirs de passions fulgurantes,
de voluptés amoureuses, ou simplement du vertige d'être debout face au bonheur généreux.
Il n'y avait aucun visage précis, aucun prénom définitif, et pourtant ce même trac érotique
qui nous vient au début d'une histoire, quand je n'attendais de promesses de plaisir de personne,
si ce n'est de l'été, de la vie elle-même, de ma jeunesse insolente, et de mon propre corps.
Au miracle du cycle, du renouveau, aucune médiocrité ou demi-mesure ne saurait me distraire,
me détourner de la fièvre tellurique et cosmique, de ce grand feu de joie, de la fête des sens,
qui permettent d'accéder à cette mer d'huile bouleversante du nirvana redevenu possible.
Si personne ne regarde plus la pleine lune avec moi, je la regarderai encore.
Si elle ne me connecte plus à un autre regard, elle me connectera au monde.
Quand la mort d'un amour est une mort parmi d'autres.
Lorsque la Mort elle-même ne tue rien de nos âmes éternelles.
La vie n'est qu'un long couloir de petites morts, à chaque seconde qui nous échappe,
à chaque jour qui disparaît, à chaque instant qui s'enfuit et ne revient jamais.
Et des millions d'hommes sont morts en moi, de l'enfance à aujourd'hui,
quand celui qui a écrit les premiers mots de ce texte n'est déjà plus,
sans compromettre la réalité de mon être immuable, qui peut tout traverser.
Et à autant de morts, j'ai autant de naissances.

Je devais retourner à Paris. Et ce trac est déjà de l'histoire ancienne.
Je devais retourner à Toulouse. Et c'est déjà loin du ciel bleu que je vois.
J'anticipe les orgues de la cathédrale et les premiers bourgeons.
J'anticipe les soirées d'été, les terrasses du port, les fenêtres grandes ouvertes.
Pour faire durer un plaisir qui ne durera pas. Qui s'enfuira au tournant de l'automne.
Je renonce à calculer le poids dérisoire que je pourrais avoir dans la vie de mes proches.
A savoir si je compte pour quelqu'un. Lorsque ce n'est pas une condition à mon existence.
Que je peux me satisfaire d'aimer sans le préalable d'être aimé.
Que je peux me construire de gens sans règles et sans commerce.
Aimer sans clause de réciprocité.
Quand il peut m'arriver d'aimer Dieu sans même savoir s'il existe.
Que j'aime le monde bien conscient qu'il n'a pas conscience de ma simple présence.
Je renonce à tirer la manche des autres, à me faire valoir, à me vendre comme de la lessive,
pour convaincre mes parents, mes amours, mes amis, qu'ils ont raison de m'aimer,
de faire l'article, flattant leur égo en disant qu'ils méritent un être de ma qualité.
Je n'aime pas jouer les bonimenteurs, vendre aux autres ce dont ils n'ont pas besoin.
Je ne me vendrai à personne, quand personne, pas même moi, n'est indispensable.
Quand je suis témoin que l'on vit toujours à la mort, au départ, à la disparition,

de ceux que l'on croyait nécessaires à notre survie ou à notre bonheur.
Il n'est besoin pour nous que de nous-mêmes. De notre seul cerveau.
Pour construire l'équilibre matériel, affectif, qui sera suffisant.
Pas de connivence manipulatrice, pour dire qu'on est différent des autres,
que l'on vaut mieux que le reste du monde, que l'on se comprend,
lorsque c'est aussi présomptueux qu'illusoire.
" Mon problème, c'est que j'ai un caractère fort... et du tempérament... "
Oui ma chérie. En effet. Comme tout le monde. Tu n'es en rien au-dessus du lot.
Tu as juste la vulgarité de prétendre que tu es un oiseau rare ou un phénomène.
Ce qui est le cas de tout individu à l'ADN singulier, qui reste un être unique.
Aussi complexe, paradoxal et mystérieux que toi.

Le besoin d'être aimé, en plus d'être pathétique, conduit à notre propre perte.
Quand on sait combien les désirs de possession, la jalousie, sont à double tranchant.
On ne peut être aimé vraiment que de ceux à qui l'on ne demande rien.
Et les bienfaits de l'ocytocine, se font sentir non pas tant lorsque nous sommes aimés,
que lorsque nous aimons.
Aimer ne coûte rien à personne. Pas même à soi lorsqu'il s'agit de s'oublier un peu.
De se libérer de soi-même. En se diluant dans le miracle du monde et de chaque matin.
J'ai aimé des humains comme j'ai aimé la mer. En spectateur. Avec admiration.
Quand j'ai pu m'y baigner. Y faire mes brasses sous-marines. M'y hydrater avec délectation.
Sans pour autant m'y noyer. Couler dans l'ombre sous la surface. Pour y disparaître tout à fait.

Et que même mort par amour pour elle, la mer finirait par rejeter mon corps sur la plage.
Il y a du plaisir, après l'immersion, à sortir de l'eau, se confronter au contraste de l'air,
à marcher contre ces vagues qui, en se retirant, semblent vouloir vous garder davantage,
puisque la mer elle-même peut se tromper, avoir envie d'une chose dont elle se lassera aussi,
comme un plaisir à se retourner, sur la grève, les cheveux mouillés, les yeux et le nez rincés,
pour voir sous un autre angle la même réalité, qui offre tant de façons d'être goûtée.
Je m'enroule les hanches dans une serviette, et après ma peau, c'est mon regard que je comble.

Quand le spectacle est une tuerie. Son mouvement perpétuel. Son bruissement magique.
Et me séparer d'elle n'est pas une séparation. Puisqu'il n'y a aucun endroit où je puisse l'oublier.
Puisqu'il n'y aucun lieu où l'on puisse se soustraire au monde.
Quoi qu'il arrive, je ne peux me soustraire aux gens que j'ai aimés.
Ma mère sans doute, pour n'être plus, n'est plus en mesure de m'aimer encore.
Des amours m'ont sans doute oublié, quand je garde dans le derme la marque de caresses.
Peu importe que l'on m'aime tant que je peux aimer.
Et rêver au futur qui existe déjà à sa seule promesse.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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Pied au plancher

Publié le

La famille de la Hoz.
Esteban. Maria. Juliette. Angèle. Ambrosio.
Une fratrie de cinq enfants. Lorsque maman me reprenait toujours. " Nous étions six ! "
Puisque j'oubliais toujours de compter Julian. Un enfant mort en bas-âge.
Mon parrain est Ambroise. Ma mère s'appelle Angèle.
Et, quinze ans après, il m'est toujours difficile de revoir les sœurs de la Hoz
sans penser qu'il en manque une.

Nous passons le Pont de la Vache. Route de Fronton.
Roulons vers la Barrière de Paris. Vers Toulouse.
Déposons Maria devant les grilles noires de la maison de mes grands-parents.
Sa maison. Celle où ma tante a toujours vécu.
Celle où ma mère est née. Celle où ma mère est morte.
Nous sommes pris par le temps. Devons faire demi-tour pour prendre l'autoroute.
Rouler au plus vite vers le Roussillon, Perpignan, retourner à nos vies, à la vie,
rouler vers mon platane, me jeter d'urgence dans les bras d'un amour pour m'y reconstruire.
La voiture s'est rangée sur le trottoir. Nous embrassons Maria sur le pas de la porte.
Le moteur tourne. Elle ne veut pas nous mettre en retard. " Allez... Filez ! "

Nous repartons dans l'autre sens. Refaisons le chemin jusqu'à la rocade.
J'adresse un regard ému à la façade Art Déco de l'école Jules Ferry.
La fratrie y a été scolarisée.
La voiture s'extirpe.
" Allez... Filez ! "

Nous n'avons pas eu à monter dans la maison.
Je m'étais déjà assez perdu dans le théâtre de la tragédie,
sans avoir à entrer dans sa chambre.
Au bout du couloir. Le parquet. Le corps.
Nous sommes restés sur le trottoir. Près de la voiture. Le moteur tournait.
Il fallait rouler au plus vite vers Carcassonne. Narbonne. Les plages.
Les Corbières. Les étangs de Leucate. Revenir à ma plaine.
Retrouver les vignes et les cyprès. Retrouver le ciel pur de la tramontane.
Avec ma culpabilité à ne pouvoir écrire une nouvelle histoire avec ma famille.
Quand il y eut des années de bonheur solaire. Auxquelles je ne voulais plus toucher.

Je ne fuyais pas le passé. Je fuyais le moment et le lieu où tout avait basculé.
Pied au plancher. La voiture se débarrassait de Villefranche de Lauragais,
de Castelnaudary, du Canal du Midi, de cette route empruntée mille fois.
Je roulais vers toi qu'il fallait que j'embrasse. J'avais besoin de toi.
De ma vie d'homme. Du présent. Du platane. Mon amour.
Et je bénissais la vitesse constante de cette automobile. Sur l'autoroute.
Qui fendait les terres de l'Aude jusqu'aux Chevaliers Cathares.
Puisque je te rejoignais. Que je courais te rejoindre.
Laissant le ciel gris dans le rétroviseur. Son odeur. Sa froideur.
Quand nous avions gagné un océan de lumières.
Et un crépuscule sublime, aussi plein d'espoir qu'un lever de soleil.

L'axe Bordeaux-Marseille est celui d'une ligne ferroviaire maudite.
Quand je n'ai pu, depuis, y associer des souvenirs moins pénibles.
Que ceux qui ont pulvérisé des années d'insouciance et de félicité.
La boucle, à Narbonne, me remet sur les rails. La rampe de lancement.
Sur l'axe Montpellier-Barcelone. Vers le soleil et l'Espagne vitale.
Vers cette mer dont la beauté éternelle peut vaincre toutes les peurs.
Celle de vieillir. Celle de mourir. Celle d'être abandonné.
La voiture file au milieu des pins et des éoliennes. Et nous serons à l'heure.
Avec en ligne de mire les cimes découpées d'un Canigou qui veille encore au grain.
M'indique la situation de ma destination. L'écrin de mon bonheur présent.

Que je découvre enfin, bouleversé, au virage des hauteurs de Fitou.
Ma ville à portée de main. Les Albères au-delà, pour fermer l'anse d'Argelès.
Et nous descendons à vive allure dans le four de toutes mes intensités.
Entre les bras de ma montagne, dernière convulsion, spectaculaire, des Pyrénées,
où s'étend ma ville de violences et de sensualités, jusqu'aux franges de la mer. Infinie.
Et déjà j'ai ton cœur et ta peau sur ma bouche. Les guitares gitanes.
Dans ma course farouche pour te sauter au cou. Ecumant. Echevelé.
Avec l'envie de rire et de chialer prête à exploser aux premières étoiles.
Quand nous roulons avec détermination, pour passer Rivesaltes sur les berges de l'Agly.
Et les avions stationnés aux hangars d'EAS. Dans le trafic de la Pénétrante.
Jusqu'à Perpignan où ma mère repose.
Où m'attendent tes bras pour que je puisse enfin
y trouver le repos.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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Dur comme fer

Publié le

Un caveau noir couvert de fleurs.
Les pas qui crissent dans le gravier.
Je reconnais le clocher-mur. La Sainte-Vierge.
Je reconnais les personnes qui m'accompagnent.
Et je me dis : " le jour de mon enterrement, restez chez vous. "
Je suis étranglé par la détresse de gens que j'ai connus et aimés.
Le col de ma chemise me serre la gorge.
Ma main le vérifie. Je m'étonne. Il est déjà déboutonné.
Les pinèdes me manquent. Les agaves me manquent. Le schiste me manque.
Peut-être est-ce le col du pull sur ma chemise qui me serre la gorge.

Ma nièce aura vingt ans lundi. Je me concentre sur sa joie de vivre.
Sur les pinèdes et les agaves. Sur le printemps et l'innocence à reconstruire.
La maison au coin de la rue m'a vu courir enfant.
Je cherche l'enfant. Je le cherche. Autour du col de ma chemise.
Son rire communicatif. La fossette. Le spectacle, la musique, le théâtre, la fête...
Je cherche le clown. Le trouve pathétique. Dans le reflet d'une vitre.
L'épaisseur du passé. Et son opacité.
Je m'accroche à un rendez-vous comme à une bouée de soleil et de vacances.
Une promesse d'Espagne, d'été et de Méditerranée. Une promesse d'enfance.
Le bon point comme récompense. Après l'effort, le réconfort.

Je m'y accroche. Quand l'espoir ne sert qu'à cela.
Maintenir la tête hors de l'eau.
A cette heure, j'ai cette perspective de bonheur réparateur.
Qui me permet de prendre de la distance.
Qui me permet de supporter la noirceur du tableau.
Quand je sais que tout n'est que vision de l'esprit.

Traverser une vie, c'est comme mourir, cela se fait tout seul.
On invente les gens qui nous entourent et on leur prête des intentions.
Chacun d'entre nous a droit de vie ou de mort sur chacun d'entre eux.
Un jour, on rencontre. Le lendemain, on oublie. Un jour, on aime. Le lendemain, on sourit.
Puisque c'est nous qui faisons les questions et les réponses.
On peut effacer des proches toujours vivants. On peut garder vivants des proches trépassés.
Les morts, moi, je leur parle. Je vis avec eux. J'en fais ce qui m'arrange.
Avec eux, en somme, je fais ce que je fais avec les vivants.
J'arrive à me convaincre que ceux-ci m'aiment, que je compte encore pour ceux-là,
quand je n'ai pas d'autre choix que de théoriser ce qui ne se passe pas en moi.

Si j'avais un animal domestique, j'imagine que j'imaginerais qu'il m'adore et me vénère.
Que je lui manque. Que lui, au moins, est fidèle et qu'il me comprend. Ce genre de choses.
Sur le gravier qui crisse sous mes pas, je me persuade que je suis déjà venu ici.
Y compris avec des êtres qui n'existent plus. Y compris avec l'enfant que j'ai cru être.
Comme je me persuade que je suis attendu ailleurs. Ou désiré. Et que c'est merveilleux.
Je m'accroche à cette idée. Comme au col de ma chemise.
Bien conscient que la promesse est une béquille pour traverser un passé disparu.
Ce qui m'attend, c'est ce que je décide qui m'attend. Dur comme fer.
Et je décide que c'est tellement splendide que ça mérite un nuage de brume.
Une brume que j'entretiens, pour être encore plus ému au contraste, quand je l'aurai chassée.

Je vois des gens pleurer. Et je m'en veux.
D'être posé à côté sans pouvoir soulager quoi que ce soit.
Et je me rappelle ce que je suis. Moi qui ai toujours été à côté de tout.
Un mythomane compulsif. Qui a pu tout inventer et y croire.
Je n'ai pas connu ma mère. Je n'ai jamais mis les pieds à Barcelone.
Je n'ai jamais été amoureux de qui que ce soit. Et Toulouse n'existe pas.
Je ne suis pas oppressé par le col de ma chemise, puisque je n'en porte pas.
D'un revers de manche, j'efface tout ce que j'ai pu écrire. Une ardoise magique.
Paris. New York. Perpignan. Du vent....
J'ai rêvé une vie en temps réel.

Je me suis choisi une enfance idyllique. Une adolescence tourmentée.
Des attaches géographiques. Des amis. Des amours. Des prisons.
Comme j'ai choisi un clocher-mur à planter au coin du cimetière.
Et une famille à soutenir dans la douleur.

Qu'est-ce qui me prouve que je suis bien retourné à Paris ?
Qu'est-ce qui me prouve, que tout à l'heure encore, j'étais sur la rocade ?
Je regarde autour de moi. Je suis dans une chambre.
Qui n'est pas celle où je pense avoir dormi la nuit dernière.
Mon esprit, aux carreaux de mes yeux, ne voit que ce qu'il veut bien imaginer.
J'ai loué cet appartement après avoir rencontré quelqu'un.
Je rentrais de Paris. Il y a eu un coup de foudre qui m'a donné des ailes.
Les draps. La couette. Le sommier. Je me rappelle un déménagement.
J'avais émigré aux Etats-Unis. J'ai assisté à l'élection de Franklin Delano Roosevelt.
Je suis dans un studio de Montmartre. Et j'écris des paroles pour l'industrie du disque.
La plage de Castelldefels. La chambre bleue des garçons. Je suis l'un d'eux.
Je la partageais avec mon cousin. Que j'aurais pu croiser hier encore.
Il y a une femme à la voix grave. Un brin voilée. Cette pensée me serre la gorge.
Une petite fille dont elle s'occupe. Qui ne peut pas avoir 20 ans lundi.
Tout cela ne tient pas la route.
Cette rocade contournant une ville que je n'ai pas vue.
Comment ? Vous dites ? Toulouse ?...

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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4 février + 12

Publié le

Toulouse est égale à elle-même.
Quand c'est moi qui ai changé.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Toulouse

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A la chaîne

Publié le

J'ai l'habitude de gérer mes démons tout seul.
Ok. Je ne suis pas un lâche. Je veux dire, voilà.
Je suis un homme de bientôt 40 ans, ça va aller.
Je n'ai besoin de personne. Comme chantait l'autre.
Ni pour te rencontrer un jour. Ni pour me battre contre moi-même.
Je me sers de mes fantômes. Je me sers de mes cauchemars.
Tout ce qui me terrifie ne peut pas être mon ennemi quand j'en fais quelque chose.
J'en fais des mots. J'en fais des armes. J'en fais des raisons d'exister.
La mort a encore frappé. Comme à ces nuits de bombardements.
Où l'on est encore vivant après la déflagration. Très proche cette fois-ci.

Mais on est encore là pour l'entendre. Ok. C'est tombé pas loin.
Et dans une bruine de gravats, à l'ampoule nue qui se balance dans la cave,
on se félicite de respirer encore même dans le hurlement des sirènes.
Je vois la vie comme un long tapis roulant de la chaîne d'une usine.
Sur lequel nous sommes tous précipités. A 7 milliards, pensez-donc.
Jetés pêle-mêle sur l'étroite bande de caoutchouc, en amas aléatoires,
on peut comprendre que certains, en équilibre précaire, tombent du tapis,
en cours de route, avant la panière en bout de piste dont on n'a pas idée.
Au moment-même où nous sommes déversés, certains ne sont pas même réceptionnés,
sont perdus avant d'avoir fait un bout de chemin, il y a des pertes précoces.

Le temps d'arriver à l'extrémité du tapis, que le mécanisme fait frémir, avec nous dessus,
nous risquons de basculer à tout instant, suivant le point de chute initial, trop près du bord,
glissant dangereusement sur un côté, nous choquant, nous heurtant les uns les autres,
d'une façon que l'on pourrait croire fortuite, lorsque tout est mécanique ou mathématique,
en fonction des vibrations, de votre position de départ, de la configuration environnante,
quand le déplacement d'un autre peut à lui seul vous menacer ou vous expulser carrément.
La seule justice est que personne, de toute façon, ne restera sur le tapis.
Nous ne voyons pas, d'où nous sommes, en tremblant, cliquetant les uns contre les autres,
ce qu'il y a au bout, on voit bien que la route s'arrête, mais pas dans quoi nous tombons.
Le seul moment où nous aurions pu voir la supposée panière et avoir des réponses,
était à l'instant où nous avons été lâchés sur ce parcours, à cette hauteur qui permettait
une vue d'ensemble sur ce segment de l'usine, probablement bien plus vaste.
Mais, nous étions occupés à autre chose. Ou en état de choc.
L'autre justice est que la vitesse du tapis roulant est la même pour tout le monde.
Il n'y en a pas un plus rapide, ou plus lent, pour les pièces VIP.
Il n'y a qu'une seule bande déroulée par le même moteur.

Je suis tombé sur le tapis roulant, vous l'imaginez, après mes parents.
Maman a basculé en cours de route. Mais mon père, ma sœur, mon frère et moi...
sommes toujours sur le circuit visible, jusqu'à ce terrible bord du monde connu.
Je vois bien que nous y allons tous. Et mon père est devant nous. Avec d'autres.
De sa génération. Dont certains disparaissent déjà, au bout du rouleau.
Je me demande ce qu'on fait des pièces perdues sur le chemin, comme ma mère.
Est-ce qu'on ramasse ces chutes le long du tapis pour les verser dans la grande corbeille,
au bout, où l'on nous mélangerait peut-être, avec une chance de nous retrouver ?
Y a-t'il un ingénieux système de récupération des pertes qu'on ne voit pas d'où nous sommes ?
En contrebas ? Quand manifestement, tout est prévu pour un rendement optimal.

Que rien n'est laissé au hasard.
J'ai beau faire confiance, je n'en mène pas large. Je ne suis pas rassuré.
Quand je vois bien, à vue d'œil, que j'ai déjà fait la moitié du parcours.
Je m'amuse à l'idée que si la ligne est droite, notre trajectoire individuelle ne l'est pas.
Avec ces fichues vibrations, j'ai été un moment très près du bord, et suis revenu plus au centre,
dans une situation plus confortable, mais qui peut changer à tout moment.
Au milieu d'une foule de pièces indiennes et chinoises, nous progressons vers la prochaine unité.
Nous serons peut-être fondues, ou assemblées pour monter quelque chose de fonctionnel.
Quand nous avons cette loi physique chevillée au corps qui dit que rien ne se perd.
Surtout chez un industriel qui a tout intérêt à rentabiliser son investissement.

L'ampoule nue se balance encore dans ma tête.
Comme dans la cuisine de la maison de Maria.
Si je commence à compter les années par dizaines,
je commence aussi à compter mes morts.
Et sais que ce n'est qu'un commencement.
Du salpêtre et du plâtre pleuvent dans mes cheveux.
Comme l'écume encore luminescente de fusées éclairantes à l'agonie.
La fête n'est pas terminée. C'est pas le slow de la dernière chance.
Je suis là pour entendre les sirènes, et les moteurs des bombardiers.
Je n'ai pas peur. Je ne suis pas triste. Ou alors pour le plaisir de l'être.

Ok, partons du principe que, puisqu'arrivés seuls, nous sortirons seuls.
Les attroupements sur les tombes ne sont que des vivants qui se serrent les coudes.
Pas grave. La fête continue. D'une logique industrielle.
Très bien. Je suis vivant. Et c'est une insolence.
Et dans mon parcours aléatoire sur le caoutchouc,
il me fallait bien retourner à Toulouse.
Berceau et cimetière.
Et aux deux enchaîné.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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Bodyguard

Publié le

Sur la blancheur grise du drap,
éblouissante dans l'obscurité,
ton profil se dessine.
Respire à mon épaule.
Je te caresse. Je te regarde.
Tes yeux fermés. Tu ne dors pas.
Tu écoutes le tracé de ma main.
L'enveloppe de ma présence.
Hésitante entre la caresse crapuleuse de l'amant brûlant de désirs,
et celle, chaste, de la mère attendrie qui berce son enfant.
Je suis double au moment de ce moment volé.
Mais sous les deux aspects, il y a un mot commun.
Tu sembles ronronner. La tête sur l'oreiller.
Je crois te voir enfant, et j'en perds mes moyens.
Le désir adulte s'éloigne. Et je veux te protéger du monde.
Je te serre contre moi. De toute ma surface.
Te ferais entrer en moi pour te mettre à l'abri dans ma poitrine.
Mais nous sommes adultes et l'érotisme revient.

Nos sexes se rencontrent. Ma main remonte l'arrière de la cuisse.
Et nous sommes pris, dans le nid de blancheur du coton de mes draps,
dans les va-et-vient entre ce que nous avons été et ce que nous sommes.
J'embrasse furieusement ce que je connais de toi et tout ce que j'ignore.
Ce que je ne comprends pas. Toutes les zones d'ombres.
J'embrasse l'entièreté de ton être, matérielle, immatérielle,
puisque je reconnais tout de toi, même dans tout ce qui m'échappe.
Que je l'imprime à mon derme, à mes rétines, à ma mémoire olfactive.
Que je marque au fer rouge l'âme qui me survivra de ton nom, de ta bouche,
de tes étreintes salutaires, vitales, et de tout ce dont tu n'as pas conscience.
Il y a un mot commun qui a pris ton visage.

Sur la blancheur de l'ombre,
tu sens probablement que je te regarde.
Quand mes doigts se glissent dans tout ce qu'ils explorent.
Tu gardes les yeux fermés. Pour que j'en admire les cils et leurs voilures.
La courbe des paupières jusqu'aux belles corniches d'arcades sourcilières.
Je ne résiste pas à lisser sous mon pouce, la soie de leurs traînées sombres aux tracés harmonieux.
Au-delà desquels le front peut s'élancer sans entraves, sans un seul pli, ni signe de contrariété.
Les traits sont sereins. Dépourvus de tensions. Et je les mémorise tous pour les redessiner.
L'arête du nez. Le tilde de la narine. La chair de tes lèvres. Le départ du menton.
Alors que ma main libre fait sa vie autre part sous la couette, à ta jambe relevée sur ma hanche,

accoudé, près de toi, j'observe cette merveille féline, qui me trouble et que je crois rêver.
Au fusain, sur la toile du drap, le charbon reprend l'implantation de tes cheveux,
l'onde légère du sourcil, la vague de la bouche, la place exacte de chaque grain de beauté,
quand je refais le geste chaque soir, en cherchant moins le sommeil qu'un moyen de te rejoindre.
T'emportant avec moi dans les profondeurs de la nuit, comme dernière pensée consciente,
pour que tu m'accompagnes jusqu'au réveil, où je serai heureux d'ouvrir mes yeux
encore pleins de toi.

Ton profil sur le coussin destiné aux lauriers, aux palmes et aux couronnes,
d'un marbre vibrant comme celui de la statue grecque d'une divinité,
offre sa perfection à ma connaissance, que je suis prêt à perdre, à tant de plénitude.
Je suis ému par la beauté comme par ton abandon manifeste.
Je sais que les chats ne ferment les yeux que lorsqu'ils se sentent en confiance.
Après m'avoir dévisagé de la même façon, avoir scruté mes yeux pour trouver l'intention,
tu as eu une certitude qui m'a rempli à la fois de joie et de chagrin : je ne te ferai pas de mal.
Ainsi, tu baisses ta défense. Et je deviens ta ligne de fortification ou ta nouvelle armure.
Quand le don que tu me fais m'oblige, et qu'il m'engage. J'accepte la responsabilité.
D'être le dernier chemin de ronde. En vigie. Sur mes gardes. Fier de veiller sur toi.

Je ne te ferai jamais de mal mon amour. Tu es en sécurité. Et à l'abri du monde.
Je te protégerai de moi comme de toi-même. Je te protégerai du temps. Je te protégerai de nous.
Comme de la bêtise. De la vulgarité. De la paresse et des renoncements. Je parerai les coups.
Je ne suis pas ta mère. Je ne suis pas ton père. Mais ton garde du corps.
Tu peux poser ton flingue. Tu peux fermer les yeux. Accueillir la caresse.
Sans avoir à répondre. Sans avoir à la rendre. Sans rien à me devoir.
Puisque les gens qui s'aiment ne se doivent plus rien.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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Une clope au soleil

Publié le

Comment s'appelait-il ? Voyons... son prénom. Il m'a dit son prénom...
J'attendais quelque chose. Peut-être l'ouverture d'une boutique. Au soleil.
Un petit square au soleil. Près de la place Catalogne, à Perpignan.
Je fumais sur un banc. Il est venu me demander une clope.
Un prénom espagnol. Un classique. Paco ? Pedro ? Pablo ?
Il sent le tabac froid, la bière, et la pisse.
Il tient à peine sur ses guiboles. Il ne lui reste que deux dents.
Je l'observe à l'occasion de ce sourire magnifique qu'il me donne en retour.
Les yeux presque fermés tant son visage est bouffi, bouffé, enflé par l'alcool et la rue.
Il s'installe à côté de moi et savoure la cigarette en ma compagnie. Il veut discuter. J'écoute.

Je comprends mal. Son accent est marqué. Son élocution laborieuse. La bouche molle.
Et je dois de surcroît suivre non pas le fil mais les bouts de ficelles de son raisonnement.
Il pue. Il grogne. Mais cela ne m'incommode pas. Je n'ai pas pitié de lui.
Je ne me sens pas responsable. Je l'écoute simplement, je m'intéresse à ce qu'il dit.
Je m'étonne. Je l'interroge. Il me répond. Nous avons une conversation.
Il m'explique dans quelles circonstances il est arrivé en France.
Il y a de la prison. Il y a des centres d'accueil. La rue. Après une vie bien rangée.
Je comprends qu'il y a des enfants. Un fils notamment. Qui semble avoir une bonne vie.
Quelque part, très loin, en Amérique du Sud. Et voilà que le récit devient pénible pour lui.
Je ne lui force pas la main. Je ne suis pas un journaliste qui cherche à mener une enquête.
Il revient à la prison, où il a pris du plaisir à écrire. A inventer des histoires et à les écrire.
Il me dit qu'il aurait aimé écrire des livres. Me raconte des idées de scénarios.
Nous fumons une deuxième cigarette que déjà, je comprends parfaitement ce qu'il dit.
J'ai intégré son accent, son langage, sa méthode. Je suis fasciné par ce type.
Et cette question qui me brûle les lèvres. Pourquoi la prison ? Qu'est-ce qui a basculé ?
Comment ce père de famille qui travaillait pour subvenir aux besoins de ses enfants,
a-t'il pu se retrouver là, dans cet état, sans que ces derniers n'aient la possibilité
de savoir seulement s'il est encore vivant ?
Je l'écoute se foutre de la gueule des gens qui nous entourent et je ris avec lui.
Sans savoir si j'allais avoir le fin mot. La réponse à la question que je ne lui pose pas.
Quel était son prénom ? Je suis tenté par ma première idée. Paco...
Sans ne lui avoir rien demandé, Paco m'a dit ce qui était arrivé.

Chez moi, je range mes affaires. Une chose vite faite. Je n'en ai pas beaucoup.
Je réfléchis à une chose étrange. Une chose à laquelle j'ai pu être confronté.
Pour avoir recueilli des confidences terribles. Y compris sur l'oreiller.
Comment une personne violée peut se reconstruire une vie amoureuse ?
Comment une victime de viol peut-elle à nouveau aimer ? Aimer un homme.
Reconquérir son propre corps. Répondre à un sourire. Avoir des relations. Faire confiance.
J'ai conscience que cela n'arrive pas toujours. Je n'ai aucun mal à le comprendre.
En revanche, que la vie, quand ça arrive, puisse être forte à ce point me terrasse,
m'impressionne, me bouleverse, et, j'ose le dire, m'émerveille.
Il y a ce mot dont je saisis vaguement le concept. Résilience.
Des hommes et des femmes rentrés des camps de concentration ont, pour certains,
réussi à vivre une nouvelle vie, à tomber amoureux, à fonder une famille...
Soudain, mes jambes vacillent, ma tête se vide de son sang, je dois me tenir à quelque chose.
Sonné par cette évidence que la pulsion de vie peut tout dépasser. Plus forte que tout.
J'ai, en plus de vingt ans déjà, de vie sociale en général, de vie amoureuse en particulier,
eu l'occasion hélas d'entendre des aveux difficiles, de femmes, comme d'hommes,
qui ont été victimes de violences sexuelles. Trop souvent. Mon Dieu, oui. Bien trop souvent.
Quand je suis affligé. Bien obligé de constater qu'il s'agit de violences ordinaires.

L'inceste peut-il à ce point être répandu ? Comme pratique longue, durable, installée.
L'attaque criminelle, le viol. L'agression sexuelle dans la ruelle ou la cage d'escalier.
Sans parler de ce rapport litigieux, peut-être vaguement consenti, dans une soirée,
quand il y a eu un feu vert, sans doute, mais que les choses, soudain, se sont emballées,
ont dérapé, ont pris une tournure cauchemardesque en un quart de seconde.
Je ne vous dirai pas combien. Je vous dirai beaucoup trop. Trop de victimes de cet ordre.
Qui se sont confiées à moi. Comme à un ami. Comme à un amant.
Quand le premier était ému d'être digne de confiance au point de recevoir de telles révélations.
Quand le second, tout aussi ému, était troublé qu'une sexualité puisse être possible.
Comment aimer mon corps d'homme ? Mon sexe d'homme ?
Quand ce dernier évoque l'arme d'un crime.

Paco avait eu un accident de voiture. Et ça, c'était avant la prison. Avant la rue.
Il avait une vie bien rangée. De beaux enfants. Il a perdu le contrôle du véhicule.
Paco a créé un terrible accident. Paco a tué un homme.
Au soleil, je suis glacé. Sur mon banc. Lui-même est absent. Paco s'est tu un moment.
Je sens que la terre continue de s'ouvrir sous ses pieds. Qu'il brûle vivant en enfer.
Je suis suffoqué par l'impact sur lui de ce qu'il me raconte. Plus encore que par ce qu'il me révèle.
Paco est un mort-vivant. Mort avec sa victime. Il traîne son fantôme, depuis, comme il peut.
Et rit, dans sa toux grasse, à une obscénité qu'il a besoin de lâcher sur la première passante.
Dépression. Alcool. Séparation. L'avion s'est écrasé ici, à mes pieds, à Perpignan.
Il se tient informé de ce que devient son fils. Mais ne peut plus se présenter à lui.

Et il me parle de Dieu. De la rédemption. Dans les histoires qu'il aurait aimé écrire.
J'ai serré la main calleuse d'un homme. Je n'ai pas serré la main d'un assassin.
Paco est reparti avec ses poches en plastique et tout son vestiaire sur lui, le pas incertain.
Je le regarde s'éloigner avec déjà cette certitude. Jamais je n'oublierai notre conversation.
Je peux oublier son prénom, je n'oublierai jamais le silence qui a suivi sa confession.
Dans lequel, à ses côtés, j'ai vu défiler avec lui le film de sa vie en accéléré.
Je suis en colère. Furieux en songeant aux préjugés ou à ceux qui nous jugent.

Bien sûr, la fille victime d'un viol était jolie, en jupe, et l'avait bien cherché, hein...
Bien sûr, le SDF est un fainéant, un faible ou un lâche, qui se complaît dans sa situation.
Bande d'ordures. Vous n'avez pas idée de ce que peut être le sentiment de culpabilité, n'est-ce pas ?
Ce n'est pas celui qui vous étoufferait. La suffisance et vos certitudes l'auront fait bien avant.
Le jeune avec ses chiens qui fait la manche à l'entrée du supermarché vaut mieux que vous,
qui le jugez sans le connaître, et ne voulez surtout pas soulever les pierres de votre propre chemin.
Paco a séjourné en prison. Quand il y était déjà. Et qu'il y vit toujours. Peine à perpétuité.
Qu'il était condamné avant d'être jugé. Par sa propre conscience.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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Avant la tempête

Publié le

Ecrire ou mourir.
Pour dire que je suis.
Pour dire que tu es.
La meilleure chose qui me soit arrivée.
Qu'il y a eu dans ce monde de cynisme et de cocktails molotov,
d'exploitation des masses et de guérillas urbaines,
un lieu où la volupté est possible :
juste là, dans tes bras.
Dans les pires convulsions de l'Histoire,
aux heures sombres de la crise, de la guerre, de l'occupation,

des gens se sont aimés, des gens ont fait l'amour.
Des personnes se sont rencontrées.
Avant qu'on n'en tonde quelques-unes.
Qu'on les humilie la bave aux lèvres.
D'avoir osé trouver du plaisir ou le bonheur
dans la bouche et la peau d'un semblable.
Je n'ai pas donné de coups de butoir.

Quand à la violence du moment, je n'avais besoin que de ta chaleur.
De ta respiration. De ta présence. De ton regard.
Pour calmer le gosse qui hurlait dans sa propre prison.

Ecrire ou mourir.
Pour dire qu'on ne meurt pas.
Que mourir est moins grave que de n'avoir pas vécu.
Que la vie, avec ses injures, ses injustices, ses barricades et ses émeutes,
n'est pas seulement la plus belle chose du monde pour être la seule que nous connaissons.
Qu'elle est objectivement superbe, d'autant plus au panache de la révolte.
Et de l'insoumission. Et de la transgression. De la révolution.
Je reprends mon souffle à ton sein. A tes reins. A tes mains que je porte à mes lèvres.
Comme une coupe de vin au repos du guerrier. Un répit désarmant aux délices des hommes.
Avant de reprendre la plume électronique que je veux affûter comme une baïonnette.

Moins pour couper des têtes que pour déchirer des bâillons et trancher des amarres.
Quand au point de non retour, il semble que nous ne pourrons plus, je le crains,
faire l'économie de la rébellion, de la mutinerie, d'une guerre des tranchées.
Et qu'à l'aveuglement de puissants assassins, je ne peux plus condamner le feu et la violence.
Qu'à ce viol collectif des nations mises à sac, je ne peux qu'encourager l'idée du soulèvement.
La Grèce, et l'Italie, et l'Espagne, aux peuples étranglés, face au Maghreb qui flambe,
quand il souffle sur mon berceau, la Méditerranée, une étrange odeur de soufre.
Il n'est pas une côte de la mer intérieure, où ne rugissent les armes ou les cris de colère.
En Syrie. En Egypte. Le tremblement de terre d'un monde qui chavire. 
J'ai besoin de ta peau pour desserrer mes poings au plat de nos caresses.

Ecrire ou mourir.
Pour dire qu'on ne meurt jamais pour rien
quand on a vécu pour quelque chose.
Que des combattants sont tombés pour servir une cause.
A Kaboul. A Bagdad. A Tripoli.
Quand la paix ne vaut rien au règne des injustices.
Que la guerre vaut mieux que l'esclavage et les camps de concentration.
Et que l'homme réduit au rang de bête, n'a plus d'autre choix que d'aboyer et de mordre.
Je ne chanterai jamais la paix en valeur absolue. Il n'y a que la Justice.
Et en ce monde, je le crains, la liberté ne se donne pas. Elle se prend.

L'indifférence de mes concitoyens me désole. Athènes, c'est nous.
Ne voulant pas voir ce qui nous attend. Détournons les yeux. Changeons de chaîne.
Les jeunes Grecs sont nos propres gosses. 1789. Le chantier toujours ouvert.
Le paneuropéanisme des révolutionnaires, de Bonaparte, la République Européenne.
L'odeur de la poudre flotte sur nos mers, devançant l'armada des tempêtes légitimes.
Et à ton corps je veux oublier les égoïsmes de Panurge et quelques lâchetés.
Ecrire qu'il n'existe pas d'espoir s'il n'est que pour soi-même.
Que s'il en existe un, il ne mérite pas ce nom.
Que le bonheur ne vaut que s'il est partagé. 
Qu'on ne peut être heureux que dans un monde qui l'est.

Ecrire et mourir.
Sans avoir économisé mes forces.
Participer à ton plaisir, te faire du bien autant que possible.
Quand c'est mon seul plaisir. Quand c'est mon intérêt.
Puisque j'ai mal quand tu as mal. Puisque je souffre quand tu souffres.
Je pleure quand tu pleures. Aussi vrai que je ris quand tu ris.
Je suis le plus heureux des hommes quand les hommes sont heureux.
Et j'embrasse le bonheur quand tu te plais dedans.
Ecrire combien tu comptes, combien tu pèses, combien tu vis.
La valeur que tu as. La place que tu occupes.

Quand tu remplis le monde de ta singularité.
Rendue indispensable à l'équilibre entier.
Je viens boire à la source tes eaux providentielles.
Remplir ma gourde pour l'espace d'une séparation.
Quand j'ai des mots nouveaux à écrire dans le sable
de déserts que je peux traverser en sachant que bientôt
l'oasis de nous deux sera là dans ma chambre.
Je m'y reposerai. Y élirai mon tombeau.
La mission accomplie. Sans craindre de disparaître.
Puisque je serai toujours là où les mots sont utiles
à nous émanciper, nous comprendre et connaître.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

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