Dur comme fer
Un caveau noir couvert de fleurs.
Les pas qui crissent dans le gravier.
Je reconnais le clocher-mur. La Sainte-Vierge.
Je reconnais les personnes qui m'accompagnent.
Et je me dis : " le jour de mon enterrement, restez chez vous. "
Je suis étranglé par la détresse de gens que j'ai connus et aimés.
Le col de ma chemise me serre la gorge.
Ma main le vérifie. Je m'étonne. Il est déjà déboutonné.
Les pinèdes me manquent. Les agaves me manquent. Le schiste me manque.
Peut-être est-ce le col du pull sur ma chemise qui me serre la gorge.
Ma nièce aura vingt ans lundi. Je me concentre sur sa joie de vivre.
Sur les pinèdes et les agaves. Sur le printemps et l'innocence à reconstruire.
La maison au coin de la rue m'a vu courir enfant.
Je cherche l'enfant. Je le cherche. Autour du col de ma chemise.
Son rire communicatif. La fossette. Le spectacle, la musique, le théâtre, la fête...
Je cherche le clown. Le trouve pathétique. Dans le reflet d'une vitre.
L'épaisseur du passé. Et son opacité.
Je m'accroche à un rendez-vous comme à une bouée de soleil et de vacances.
Une promesse d'Espagne, d'été et de Méditerranée. Une promesse d'enfance.
Le bon point comme récompense. Après l'effort, le réconfort.
Je m'y accroche. Quand l'espoir ne sert qu'à cela.
Maintenir la tête hors de l'eau.
A cette heure, j'ai cette perspective de bonheur réparateur.
Qui me permet de prendre de la distance.
Qui me permet de supporter la noirceur du tableau.
Quand je sais que tout n'est que vision de l'esprit.
Traverser une vie, c'est comme mourir, cela se fait tout seul.
On invente les gens qui nous entourent et on leur prête des intentions.
Chacun d'entre nous a droit de vie ou de mort sur chacun d'entre eux.
Un jour, on rencontre. Le lendemain, on oublie. Un jour, on aime. Le lendemain, on sourit.
Puisque c'est nous qui faisons les questions et les réponses.
On peut effacer des proches toujours vivants. On peut garder vivants des proches trépassés.
Les morts, moi, je leur parle. Je vis avec eux. J'en fais ce qui m'arrange.
Avec eux, en somme, je fais ce que je fais avec les vivants.
J'arrive à me convaincre que ceux-ci m'aiment, que je compte encore pour ceux-là,
quand je n'ai pas d'autre choix que de théoriser ce qui ne se passe pas en moi.
Si j'avais un animal domestique, j'imagine que j'imaginerais qu'il m'adore et me vénère.
Que je lui manque. Que lui, au moins, est fidèle et qu'il me comprend. Ce genre de choses.
Sur le gravier qui crisse sous mes pas, je me persuade que je suis déjà venu ici.
Y compris avec des êtres qui n'existent plus. Y compris avec l'enfant que j'ai cru être.
Comme je me persuade que je suis attendu ailleurs. Ou désiré. Et que c'est merveilleux.
Je m'accroche à cette idée. Comme au col de ma chemise.
Bien conscient que la promesse est une béquille pour traverser un passé disparu.
Ce qui m'attend, c'est ce que je décide qui m'attend. Dur comme fer.
Et je décide que c'est tellement splendide que ça mérite un nuage de brume.
Une brume que j'entretiens, pour être encore plus ému au contraste, quand je l'aurai chassée.
Je vois des gens pleurer. Et je m'en veux.
D'être posé à côté sans pouvoir soulager quoi que ce soit.
Et je me rappelle ce que je suis. Moi qui ai toujours été à côté de tout.
Un mythomane compulsif. Qui a pu tout inventer et y croire.
Je n'ai pas connu ma mère. Je n'ai jamais mis les pieds à Barcelone.
Je n'ai jamais été amoureux de qui que ce soit. Et Toulouse n'existe pas.
Je ne suis pas oppressé par le col de ma chemise, puisque je n'en porte pas.
D'un revers de manche, j'efface tout ce que j'ai pu écrire. Une ardoise magique.
Paris. New York. Perpignan. Du vent....
J'ai rêvé une vie en temps réel.
Je me suis choisi une enfance idyllique. Une adolescence tourmentée.
Des attaches géographiques. Des amis. Des amours. Des prisons.
Comme j'ai choisi un clocher-mur à planter au coin du cimetière.
Et une famille à soutenir dans la douleur.
Qu'est-ce qui me prouve que je suis bien retourné à Paris ?
Qu'est-ce qui me prouve, que tout à l'heure encore, j'étais sur la rocade ?
Je regarde autour de moi. Je suis dans une chambre.
Qui n'est pas celle où je pense avoir dormi la nuit dernière.
Mon esprit, aux carreaux de mes yeux, ne voit que ce qu'il veut bien imaginer.
J'ai loué cet appartement après avoir rencontré quelqu'un.
Je rentrais de Paris. Il y a eu un coup de foudre qui m'a donné des ailes.
Les draps. La couette. Le sommier. Je me rappelle un déménagement.
J'avais émigré aux Etats-Unis. J'ai assisté à l'élection de Franklin Delano Roosevelt.
Je suis dans un studio de Montmartre. Et j'écris des paroles pour l'industrie du disque.
La plage de Castelldefels. La chambre bleue des garçons. Je suis l'un d'eux.
Je la partageais avec mon cousin. Que j'aurais pu croiser hier encore.
Il y a une femme à la voix grave. Un brin voilée. Cette pensée me serre la gorge.
Une petite fille dont elle s'occupe. Qui ne peut pas avoir 20 ans lundi.
Tout cela ne tient pas la route.
Cette rocade contournant une ville que je n'ai pas vue.
Comment ? Vous dites ? Toulouse ?...
Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan
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