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Coup de vent

Publié le

Tramontane, tu me fatigues.
Nous te devons ce ciel bleu fantastique, sans doute.
Mais tu ne me laisses aucun répit. Quand il me faut sortir de chez moi.
Je traverse la place Gambetta, entre de jeunes oliviers vulnérables,
me fraye un chemin à travers la foule des week-ends de soldes,
au milieu de mes Perpignanais décoiffés, lorsque j'aime te prendre de face.
J'arrive à la Loge, suis tenté d'ôter ma veste pour la poser sur les épaules de la femme nue
qui trône parmi les cactus sur son triangle de marbre rose, aux jolis seins et aux poignets délicats.
C'est que malgré le beau temps, la température est fraîche. Et le vent amplifie la sensation de froid.
Qui vient tendre les chairs de mon visage. L'agréable lifting. Le brushing radical.
Lorsque dans mes voiles, tu m'emporterais presque jusqu'aux plages de juillet qui me manquent.
Où tu pourrais déplacer ce petit monde en masse, jusqu'au rivage, le déshabiller et le plaquer au sol,
pour le laisser respirer en maillots de bain, allongé sur le sable à prendre le soleil avec désinvolture.
Je pose ma veste sur les épaules de la sculpture de Maillol et trace ma route jusqu'à la Barre.
Des courses à faire. Je dois manger. Et affronter tes morsures pour mériter ma pitance.
Janvier n'a pas dit son dernier mot. Le Printemps est encore sous d'autres parallèles.
A la terrasse de la Bourse, je ne reconnais personne. Ce n'est plus ici que ça se passe.
C'est Place de la République, désormais, que l'on se donne en spectacle.
Combien d'heures et de journées de cours ai-je fait sécher ici ? En bonne compagnie.
Le lycée était trop loin. Hors de la ville. Quand j'étais affamé de rencontres et de chair humaine.
Manger de la viande. Je dois faire des courses. Il ne s'agit pas de soldes. Mais d'alimentation.
Je ne cherche pas les bonnes affaires. Je cherche à me nourrir. Pour tenir la distance.
La Bourse de mes 17 ans ne réveille aucune nostalgie particulière. Je suis indifférent.
Quand Perpignan, sans cesse balayée, ne retient rien de nous aux jours de tramontane.

L'escalier de l'immeuble est raide comme une échelle de meunier.
Je m'y suis engouffré, débarquant de la rue, comme on saute d'un train en marche.
Laissant le vent hurler derrière la porte. J'ai des provisions et la promesse d'un repos.
Sur le souffle furieux, j'ai ajouté le grésillement laborieux de la minuterie qui va m'accompagner.
Jusqu'au pas de ma porte où j'agite un jeu de clés. Je ne m'attends pas à te trouver chez moi.
Nous ne vivons pas ensemble. Mais ta respiration derrière les murs menace de tout arracher.
D'emporter le vieux bâtiment en haute mer, dans l'œil de ton cyclone, au-delà de la ligne d'horizon.
Voilà pourquoi nous avons construit des maisons. Pour nous mettre à l'abri. Cela s'expliquait soudain.
Comme aux pluies torrentielles. Comme au froid de canard. Nous avons trouvé la parade.
Un foyer douillet où l'on se met à l'aise. Où je peux aller nu en plein mois de janvier.
Quand ma veste est restée sur la Loge, aux épaules de bronze de la reine des cactus.
Avec mes souvenirs des années de lycée. Effilochés sans doute aux bourrasques du diable.
Mon appétit de sexe a pu y être attisé. Le désir secoué aux zones de turbulences.
Aux rafales en séries qui font tourner la tête quand on ne la perd pas.
Lesté par le poids des années, l'expérience, le vent pourrait tout prendre, s'emparer des garde-fous,
décrocher la façade et soulever le toit, faire tomber les dernières défenses, je ne broncherai pas.
Tu me fatigues. Mais tu ne m'impressionnes pas. Je te connais pour être fait de toi. Je resterai droit.
Ton hululement sinistre ne m'empêchera pas de dormir. Mieux que ça. Il viendra me bercer.
Me renvoyant à l'enfance, une chambre à Bompas, torturé par l'école et non par tes assauts.
J'ai bientôt quarante ans ma vieille. Je ne suis donc pas né du dernier coup de vent.
Quand je sors par derrière, par le haut bien souvent, te voler un baiser,
et m'envoler dedans.

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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Jusqu'au point

Publié le

Je sens une présence derrière la vitre.
Je me redresse. A la fois inquiet et enthousiaste.
Cela me fait frissonner. Ou frétiller. Comme lorsqu'on sonne à la porte quand on n'attend personne.
C'est toi ? Je sens ce regard comme celui insistant que l'on a la sensation d'avoir sur soi.
Je range ce qui est en désordre, à la hâte, du linge qui traîne, des papiers, mes cheveux.
Oui, bien sûr, même si c'est toi. Surtout si c'est toi !
Je regarde à travers la vitre. J'essaie d'apercevoir quelque chose ou quelqu'un.
Geneviève ? Alexandre ? Nancy ? Martine ? Je m'approche pour tenter d'y voir plus clair.
Je plisse les yeux pour forcer la distance. A travers un rideau de mots. Michel peut-être ?
La lumière orange me fait délirer. La Tramontane me fait perdre la tête. Perpignan. Dernier asile.
Le silence aussi pourrait me fourvoyer. Je regarde autour de moi. Personne. L'immeuble est vide.
Personne ne lit par-dessus mon épaule. J'avais bien organisé ma vie pour ça. Et pourtant.
Je sens ce regard qui suit chaque mot aligné, côte à côte, pour le conduire au bout de la phrase.
Revenir à la ligne avec moi, pour aller ici au bout de la suivante. Là. Et s'arrêter au point.
Je suis suivi pas à pas. Cela terrifie le parano et flatte la midinette. Suivez-moi jeune homme.
Alors, j'aurais ce pouvoir ? D'emmener ce regard où je veux. De l'orienter à ma guise.
De l'inviter à se poser là plutôt qu'ailleurs. Tiens... par exemple. A Rome... Vous connaissez ?
L'explosion de couleurs, de scooters, de fontaines, de la Piazza Navona. Le soleil au plus haut.
C'est midi. C'est l'été. La chaleur étouffante. L'Italien est chantant. Et nous cherchons de l'ombre.
Et vous n'avez pas le choix, je vais vous traîner jusqu'au Campo dei Fiori, parce que je l'ai décidé,
qu'il est vital pour moi de vous conduire aux pieds de la statue fantastique de Giordano Bruno.
Ok, vous pouvez me lâcher en cours de route. Mais si vous me suivez... tiens... où d'autre ?...
Hong Kong. L'air est aussi épais qu'humide. Il sent le poisson et le pétrole. Tout est poisseux.
Nous descendons une ruelle escarpée entre les tours d'habitations, les échafaudages de bambou...

Attendez... Véronique ? Michel ? Anne ? Geneviève ? Alexandre ? Qui est là ?...
Vous ? Dont je ne connais pas le nom ? Et dont je n'ai pas même idée de l'existence ?
Tu parles d'un pouvoir. C'est ce regard qui a un ascendant sur moi. Qui me dicte ces mots.
Je me redresse. Je rentre le ventre. Je m'éclaircis la voix comme si j'allais dire quelque chose.
Quelque chose d'important. Quand il me faut ouvrir la porte. Ne pas vous laisser de l'autre côté.
Je prépare du thé, du café. Entrez, entrez ! Installez-vous, faites comme chez vous. Welcome !
Je n'ai pas l'habitude de recevoir, mais j'ai tout ce qu'il faut, si vous avez faim ou soif.
Servez-vous. Open bar. Je vous laisse le meilleur fauteuil que je n'ai pas mais que vous imaginerez.
A votre convenance. Variateur de lumière. La musique. L'ambiance. C'est vous qui décidez.
Qui me menez par le bout du nez jusqu'au bout de la phrase, de la ligne, jusqu'au point.
On oublie Rome et Hong Kong. Je suis avec toi. Peu importe l'endroit.
A ton regard à toi, que je reconnais soudain, au travers de la vitre, qui me glace le sang,
me donne un coup de chaud, je devine l'envie de comprendre où je veux en venir.
Je sens tes yeux sur l'écran qui suivent ces quelques lettres, auxquels j'aimerais plaire.
Lorsqu'à travers la vitre d'un ordinateur, d'une tablette, d'un téléphone, il y a des personnes.
Des univers singuliers. Des montagnes de joies, de paniques, d'émotions et de doutes.
Que je veux embrasser, le plus fraternellement du monde, que j'aimerais soigner ou distraire,
que je cherche à apprendre pour m'apprendre moi-même, et qui m'obligent à faire ce que je fais ici.
Je fronce les sourcils. J'essaie de percer la fenêtre. Je m'approche pour voir qui est là. Qui me lit.
La distance entre le regard et l'écran, des deux côtés n'est pas grande. Et je vous sens si proches.
Si c'est toi mon amour, je t'écris que je t'aime. Et si tu es quelqu'un d'autre, je te l'écris quand même.

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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Sur mesure

Publié le

Dans dix ans. Dans vingt ans. Je serai encore en écharpe. A ton cou comme un paresseux.
Avec mes bras pour étole. Mes baisers en pendentifs. Ma peau comme manteau.
L'avant-bras te ceinture. Mes mains comme un gant où tu glisses la tienne.
Tu pourras te vêtir de mon corps décousu. T'y envelopper pour nous tenir au chaud.
Ma bouche est un col châle. Mes cheveux le manchon pour les soirées d'hiver.
Où tu passes tes mains en pensant au chemin. En songeant à demain. Le soir à la veillée.
Au coin du feu, repriser mes mâchoires. Me recoudre la tête. Repasser mes épaules.

Dans vingt ans. Dans trente ans. J'aurai un peu fané. Rétréci au lavage. Mais toujours à ta taille.
Mon corps dans son carton comme fond de vestiaire. Il faut le voir sur soi. Ravi aux essayages.
Il faut le voir sur toi. Quand il colle à la peau, qu'il épouse tes formes.
Tu me sors du placard. Me jettes sur le lit. Je viendrai t'embrumer comme un déshabillé.
Gorgé comme une éponge. L'éponge du peignoir. Je m'enroule à tes hanches à peine déplié.
Je resterai léger. Que tu puisses me porter. Le vieux pull favori pour rester à rien faire.

T'emmitoufler dans ma chair en guise de polaire. Quand de tous mes tissus je viendrai t'embrasser.
Dans trente ans. Dans quarante. Je serai ce patchwork cent fois raccommodé.
Dont tu n'auras pas eu le cœur de te débarrasser.

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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A bon chat bon rat

Publié le

C'est un gros chat qui ronronne dans mon lit. Dans mon lit-bureau. Lit-bateau. Lit-radeau.
Un gros chat que je caresse. Se laisse caresser. Semble se plaire là où il est.
Le chat, ça change des chiens. Animaux prétendus fidèles.
Je n'ambitionne pas de devenir propriétaire d'un être vivant. Quel qu'il soit.
J'aime l'indépendance. Et ceux qui aiment leur liberté. D'ailleurs, le chat s'en va. Assez joué.
Monsieur considère qu'il a mieux à faire ailleurs. Soit. Je respecte. Je souris. J'éclate de rire.
Je ne veux rien retenir. Lorsqu'on me le reprocherait ensuite. Je ne veux rien contraindre.

Ne veux pas faire à d'autres le chantage affectif que je n'aimerais pas qu'on me fasse.
Chacun son truc. Chacun son rythme. Son modus vivendi. Je ne le prendrai pas perso.
Tu veux, tu restes. Tu veux plus, tu t'en vas. Je n'en mourrai pas. Tout sera bien pour moi.
Je préfère qu'on soit bien chacun de son côté que mal ensemble.
Je n'aime pas qu'on se force. Que l'on fasse semblant. Allez. Allons. Ne perdons pas de temps.
Impressionné par ceux qui se jurent fidélité pour la vie devant Dieu. Le sens de l'engagement.

Encore plus impressionné par ceux qui s'y tiennent. Qui respectent le contrat à la lettre.
Jusqu'à la mort. Droits dans leurs bottes. Je ne les envie pas. Je les admire.
Le mariage. Quelle drôle d'affaire. Voilà bien une chose qui me dépasse.
Pour moi qui suis un chat. Qui mange quand il a faim. Qui dort quand il a sommeil.
Qui s'en va quand il s'ennuie. Qui aime bien qu'on lui foute la paix.
Je ronronne dans mon lit-panier. Dans mes ronds de fumée. Et j'observe le temps.
Pas tant le temps qu'il fait. Le temps qui passe. Que je regarde passer. Qui ne fait que passer.
Qui s'en va. Lui aussi. Décidément. Que je ne retiendrai pas. Je respecte. Je souris. J'éclate de rire.
Oui. Je trouve ça drôle. Tout est drôle. Quand la même chose serait capable de me rendre triste.
Je vais continuer à vieillir. Si ma santé le permet. Et je suis d'humeur à trouver ça formidable.
Devant Dieu, je jure que je t'aimerai jusqu'à la mort. Même si la vie nous sépare.
Cela ne me pose aucun problème. Je suis sûr de moi. Parce que je n'oublie rien ni personne.
Je peux le faire parce que j'aime bien pouvoir tenir mes promesses.
Et que je sais être fait de tout l'amour que j'ai reçu. Je suis fait de toi. De la même façon.
Tu es donc avec moi même quand tu n'es pas là. Tu es avec moi tant que je suis avec moi.
Et tu le seras encore quand je me serai quitté.

C'est étrange comme on entre dans la vie de quelqu'un.
Sans savoir la place qu'on nous donne. Sans savoir avec qui l'on cohabite.
Pour ma part, pas besoin de m'ouvrir la porte pour entrer ou sortir. Une chatière suffit.
" Non, ne vous dérangez pas... je connais le chemin. " Pas de punition pour qui aime sa liberté.
On sort de là, et la vie recommence. L'aventure continue. Tout redevient possible. Ouvert. Infini.
En rôdant dans les rues, en faisant les poubelles, il m'arrive de penser à tous mes hôtes.
Quand je fais mon poids de tous ces visages, que je pèse de tous ces sourires. Emouvants.

Un rat me regarde faire. Il fume une clope assis sur le trottoir. " Tu cherches quelque chose ? "
Faut-il que ça deale ans ce quartier... " Merci. J'ai ce qu'il me faut. Et toi ?... "
Je m'approche en balançant ma queue et me poste devant lui. " Et toi. Qu'est-ce que tu cherches ? "
J'ai posé mon cul de chat sur le marbre un peu frais et il m'a parlé, parlé, parlé, toute la nuit.
Un rat et un chat peuvent fraterniser. Il était entré dans ma vie. Quoi... l'espace d'une nuit ?
Je crois que ça lui a fait du bien. Et ça ne m'a pas fait de mal.

Quand nous cherchons tous un peu de chaleur animale.
Oui, c'est drôle de rencontrer les autres. D'entendre une voix qui n'est pas la sienne. Y répondre.
Mener une conversation. Toujours truffée de malentendus même lorsqu'on croit s'entendre.
Je me suis fait des gens des images inexactes. Même de mes proches. De mes propres parents.
Quand on se fait toujours des autres les images qui nous arrangent. Ou celles que l'on peut.
Nous sommes seuls à bord pour tirer des conclusions sur l'être qui nous parle. Qui nous répond.
Seuls à nous faire une opinion. Quitte à nous tromper. Il n'y aura personne pour nous reprendre.
Corriger les copies de nos intimes convictions. Lorsque se tromper n'a pas grande importance.
Dans la mesure où les autres pareillement, se trompent toujours sur vous.
Ce qui est amusant, c'est qu'à force d'erreurs il arrive que l'on se trouve.
Qu'il y ait une concordance des images fausses que l'on se fait de l'autre. L'un et l'autre.
Et j'imagine que c'est cette fusion d'illusions convergentes qui esquisse ce que l'on tient pour vérité.
Je suis surpris d'entendre des amis parler de moi à d'autres. Est-ce vraiment de moi qu'ils parlent ?
Il y a des aspects du portrait dans lesquels je peux me reconnaître, et d'autres totalement inventés.
Je comprends que, de la même façon, j'imagine de mes amis tout autant que je ne sais vraiment.
Et avec toi ? Mon amour ? Quelle est la part de ce que je sais, et celle de ce que je fantasme ?
Nous nous racontons la même histoire qui n'est fatalement pas la même, parce que tu es toi,
parce que je suis moi, mais cela n'empêche pas le miracle de nous sentir à l'abri, éternels, et heureux,

miracle qui peut être illusion, mais n'en existe pas moins. Pour être perçu par deux.
Je reviens par la chatière m'étirer sur le lit. Je n'ai aucun maître. Mais je n'ai pas sept vies.
J'en ronronne une avec toi. Pour décupler sa force. Libre d'en avoir besoin ou simplement envie.

 

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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La fièvre de l'hippodrome

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La campagne commence à me happer.
Comme chaque fois, je me dis que je passerai à travers, que j'irai juste faire mon devoir.
Mettre un bulletin dans l'urne, le Jour J. Et zapperai les débats avec indifférence.
Quand c'est toujours la même chose. Que le monde politique est prévisible.
Et que j'aurai mieux à faire que de suivre les escrimeurs dans leurs joutes truquées.
Les combats ressemblent moins à la boxe qu'au catch américain, bien plus ostentatoire,
exubérant, où tout est surjoué, pour le spectacle, lorsqu'on s'embrasse en coulisse avant d'aller dîner.

Je me dis blasé d'abord, aux premières rumeurs, et hermétique aux sondages auxquels je ne crois pas.
Convaincu, au point où nous en sommes, que la démocratie est une pure arnaque.
Et qu'il n'y a qu'une révolution, un soulèvement, la violence, qui pourraient changer les choses.
A quoi bon aller voter si ce n'est pour honorer la mémoire de ceux qui se sont battus pour ce droit.
Je pourrais voter blanc. Quand je n'ai pas envie de cautionner les arrangements entre amis qui suivront.
Il faut bloquer le pays. Occuper les bureaux. Couper les voies de communication. Tout casser.

Changer la classe politique trop installée et vermoulue. Repliée dans le népotisme et la consanguinité.
Tabula rasa. Le temps - toujours trop court - de régénérer les élites, avant qu'elles ne sombrent
fatalement, tôt ou tard, dans les mêmes travers de façon humaine ou mécanique.
Et puis, comme toujours, des candidats se déclarent. Et mes résolutions vacillent.
Les annonces et les dépêches commencent à pleuvoir. Certaines me font bouillir.
J'essaie de faire face, de ne pas céder. Mais la passion s'enflamme pour être réveillée.
Chaque fois, j'envoie valser ma posture dédaigneuse, abstentionniste, lorsque je me trouve un favori.
Plus que cela : le candidat qui porte radicalement ma façon de penser. Qui l'incarne. La défend.
C'est un réflexe qui relève de l'addiction. Du besoin. Et j'ai la faiblesse de ne plus résister.
Mes doutes sur le pouvoir réel des élus s'évaporent. J'ai à nouveau envie de croire. De faire confiance.
Et je me précipite avec gourmandise sur l'évolution de mon champion au feu vert que je me donne.
Il peut peut-être y avoir une révolution tranquille, qui ferait l'économie de la vengeance et du sang.
Une alternance comme la France n'en a plus connue depuis 1981. Un changement de cap.
Il s'agit peut-être de donner une chance à la démocratie. Tant que le peuple n'a pas encore faim.
Puisqu'à ce point de non-retour, autour duquel nous dansons dangereusement, dont on s'approche,
dont on se sert, plus rien ne pourra contenir la rage de survivre.


 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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De Bérou à Baillerou

Publié le

Bayrou ? Ce n'est pas le désert qu'il a traversé pendant cinq ans, mais le pays.
Les médias pouvaient feindre de s'inquiéter pour lui, quand on l'a laissé sans députés au parlement,
sans aucun succès du MoDem aux élections intermédiaires, et qu'on ne le voyait nulle part en ville,
ni à l'étage du Flore, ni à la Closerie des Lilas, si ce n'est retranché avec Marielle rue de l'Université.
Beaucoup ont été trop occupés à charger le Président de la République sans penser à la suite.
Et il ne restait plus qu'à mettre en scène des Primaires socialistes, où il était manifeste que seuls

Arnaud Montebourg et Manuel Valls avaient quelque chose à dire.
Pendant cinq ans, l'opposition n'avait pas travaillé,
comptant plus sur le rejet de Nicolas Sarkozy que sur la très espérée candidature de DSK,
lorsque la presse, dans son ensemble, a tout fait pour pousser l'opinion dans ces deux sens.
La critique systématique, souvent outrancière, du chef de l'Etat, parfois limite d'une part,
et les débats, chroniques, ou éditoriaux, sondages choisis à l'appui, où le Tout-Paris piaffait
d'autre part, avec foule de journalistes et commentateurs se tortillant de désirs comme des érotomanes,
qui voulaient enfermer Dominique Strauss-Kahn à l'Elysée sans même lui avoir demandé son avis.
Malheureusement pour eux, et l'on fut témoin de la panique horrifiée de tout ce petit monde,
bien mal contenue, aux images de leur héros menotté à New York, l'Amérique avait cassé leur jouet.
Eux qui l'avaient tant désiré... comment une vulgaire femme de ménage avait-elle pu lui dire non ?
Toujours est-il qu'il était devenu urgent de tout miser sur l'impopularité du Président Sarkozy.
Lorsque le show des Primaires aurait lieu sans leur champion. Et que personne n'avait rien préparé.
Montebourg et Valls, décidément trop brillants et trop jeunes, ont été renvoyés à leurs études.
Et, comme l'avait annoncé Denis Jeambar remarquablement en avance, Hollande l'a emporté.
Un homme d'une grande qualité sans doute, mais qui a l'inconvénient d'avoir été choisi par défaut.
Le relooking de circonstance, la vraie fausse bonne idée du pacte générationnel, quelques vannes,
l'imitation de François Mitterrand devenue mimétisme, et l'expérience de la synthèse ne suffiront pas.

Le PS, pour peu qu'il veuille vraiment le pouvoir, parie donc sur l'effondrement de Nicolas Sarkozy.
Le centriste, lui, même seul, est à sa place. Mais pas immobile. Il a creusé son sillon. Ce depuis 2002.
Il avance à son rythme. Ne se laisse pas distraire. Avec une détermination farouche. Indécrottable.
L'homme prend le temps de lire. De rencontrer les Français. De penser. Et d'écrire. En retrait.
Deux livres notamment. Depuis sa prétendue disparition politique de l'après 2007. Il écoute. Observe.
Lorsqu'il n'hésite pas à monter au micro de Bourdin ou Aphatie, non pas pour accabler Sarkozy,
mais pour dénoncer les erreurs d'analyse, les fautes, les manquements de son gouvernement.

Il a soixante ans. Un bel âge. Presque pensé. Assez vieux pour être sage, pas assez pour être gâteux.
Quand les Français ont eu le temps de s'attacher à ce Béarnais à l'élocution singulière,
touchés par la rage de dépassement d'un bègue, enfant de la République, fier de ses origines rurales,
agrégé de lettres classiques, auteur d'une biographie d'Henri IV saluée par tous, catholique assumé
qui défend âprement la laïcité, amoureux des chevaux, ministre honorable de l'Education Nationale
pour, s'il n'a pas été aimé à ce poste, n'avoir pas été détesté, et nous avons suivi son parcours,

distraitement d'abord, jusqu'à cette fameuse gifle que nous avons tous gardée en mémoire.
On aurait pu craindre pour son image. Surprise. Cette réaction a contribué à son capital sympathie.
C'était en pleine campagne présidentielle. Et commença ce sport national qui fut de se moquer de lui.
Puisque, aujourd'hui encore, il est de bon ton de le railler. Sauf que sur dix ans, les lignes ont bougé.
Et l'on se rend compte, sur les principes républicains comme sur la dette, que l'idiot du village
avait la bonne vue de ce qu'il advenait, et si nous continuons à rire de lui, nous n'en pensons pas moins.
Même sa caricature aux Guignols le présentant comme un enfant obsessionnel participe au charisme,
comme la marionnette de Chirac, à l'époque, où, sous la plaisanterie, le sarcasme cède à l'affection.
Obama avait une histoire personnelle propre à séduire l'Amérique. Une chose à ne pas négliger.
Bayrou, comme Mitterrand, n'en déplaise au PS, appartenant autant aux lettres qu'à la terre,
a tout pour parler intimement à l'inconscient collectif des Français.
Capable de colères qui peuvent faire sourire, ce qui est ridicule de sa façon d'être et de s'exprimer
disparaît à la justesse de ce qu'il dénonce, lorsqu'on devine la haute vision qu'il a de la République.
La séparation des pouvoirs. Le multipartisme. La Justice. L'Education. La Laïcité.
L'homme a des valeurs. Du courage. De la suite dans les idées. Une cohérence.
Et l'on trouverait en lui une force tranquille, qui lui donnerait presque une allure présidentielle.

Il fallait bien dix ans pour que les deux parties en présence soient prêtes. Lui. Et les Français.
Lorsque c'est le candidat, parce qu'indépendant, seul, sans machine électorale archaïque,
qui use le moins d'éléments de langage et de langue de bois, qui leur parle le mieux.
Ce point de rencontre n'est peut-être pas un coup de foudre.
A la hauteur de celui que l'Amérique a eu pour Obama. Certes.
Ici, la popularité de cet homme s'est construite sur la durée, lorsqu'il fallait comprendre.
Comprendre pourquoi refuser l'alliance avec l'UMP. Pourquoi dissoudre l'UDF.

Pourquoi rompre avec cette habitude de la Vème République de voir le centre pencher à droite.
Il y eut une confusion tenace pour ceux qui persistaient à ne pas voir les lignes de fracture.
Les mêmes. Au PS comme à l'UMP. Pour ou contre l'Europe. Bayrou avait changé le cadre.
Lorsque le clivage historique droite/gauche avait déjà sauté au référendum sur Maastricht.
Qu'à celui sur le Traité Constitutionnel, c'est le PS qui avait failli exploser en vol.
Quand les uns disaient oui. Que les autres disaient non. Et la droite était aussi coupée en deux.

Bayrou est ce paradoxe que je partage, qui est celui du fédéralisme européen :
dans le désordre de la mondialisation, reconstruire une souveraineté à la France d'une part
avec une VIème République où Montebourg aurait sans doute son mot à dire, et ajouter
d'autre part, une souveraineté européenne, complémentaire, scrupuleusement démocratique,
pour défendre nos intérêts et nos emplois face aux pays dits émergents avec deux trains de retard.
Souveraineté nationale ET européenne. Ce n'est un paradoxe que pour ceux qui n'y croient pas.
Lorsqu'on sait déjà pourtant, à échelle nationale, conjuguer Départements, Régions et Etat.
Et donc attribuer des prérogatives différentes à différents échelons de l'administration.
L'Etat a déjà été dépouillé avec la décentralisation. Il faut redistribuer les cartes plus clairement.
Réorganiser le territoire pour que ça marche, en abandonnant le Département par exemple.
Ce qui sera fait dans le cadre de nouvelles institutions, d'une nouvelle République.
Pour épouser au mieux un fédéralisme dont nous aurons besoin, notamment au moment où
Obama annonce qu'il redéploie la force militaire américaine en Asie, au détriment de l'Europe,
et que nous aurons sans doute à nous préoccuper d'assumer notre propre défense bientôt.
La crise des dettes souveraines nous hurle de les mutualiser au plus vite.
Et nous avons, dans la construction de cette Europe politique, pris un retard préjudiciable.

Comment les journalistes, en 2007, ont-ils pu à ce point faire semblant de ne pas comprendre ?
" Mais alors ? Vous êtes où ? Ni à droite, ni à gauche ? Les deux à la fois ? "
Fallait-il à ce point insulter notre intelligence en ramenant la pensée dans ce tiroir manichéen,
hors de propos, plus rétrograde que conservateur, lorsqu'on veut sortir de la crise par le haut.
En effet, ce fédéralisme est défendu par beaucoup, de Delors à VGE, de Moscovici à Hervé Morin,
séparés par une ligne de front, désormais désuète. Celle creusée par la Vème République.
Il n'y a qu'à voir qui se dit pour l'Europe et qui se dit contre pour situer le nouveau clivage.

Sachant qu'être pour l'Europe sous-entend que l'on souhaite une Europe fédérale.
Pour remettre le droit et la loi face aux mafias et aux lobbies. Face à la finance en somme.
Quand ces derniers ont déjà changé d'échelle depuis longtemps.
Une majorité autour de Bayrou est donc tout à fait possible. Quand elle est déjà faite.
Lorsqu'il serait plus confortable pour lui, à l'heure actuelle, alors qu'il bénéficie de si bons sondages,
d'engranger quelques ralliements venant de gauche, pour compenser ceux, assez spectaculaires,

d'Arnaud Dassier et de Philippe Douste-Blazy.
Nous voyons bien, avec ceux, à gauche comme à droite - puisqu'il y en a des deux côtés -
qui disent vouloir sortir de l'euro pour ne pas dire sortir de l'Europe, qui ne soutiendra pas Bayrou.
Considérons que les autres, et cela ne semble pas effrayer Eva Joly, pourraient travailler avec lui.
Il s'agit de rassembler. Et si François Hollande a cette expérience utile de la synthèse,
qui a réussi à tenir ensemble au PS tant de courants contradictoires, notamment sur l'Union,
Bayrou pourra rassembler, du fait de sa position, bien au-delà des centristes et des écologistes.
Puisqu'il ne prône pas l'union de la gauche, mais le plus grand rassemblement possible.
En rupture avec la politique affairiste et oligarchique de ces dernières années.
Reconstruire la démocratie française et construire enfin une démocratie européenne.
Puisque ce sont les outils indispensables pour permettre par la loi et l'impôt l'harmonisation sociale,
pour obliger les hors-la-loi - au sens littéral - à accepter des règles et participer à l'effort collectif.
Sans quoi toute tentative de réindustrialisation serait vaine. Quand il nous faut produire des richesses.
Les Bouddhistes ne le disent-ils pas ? La voie du milieu est la voie de la sagesse.
Celle de la réconciliation. Et à l'épreuve de ce qu'il nous faut accomplir, il n'y aura pas d'eau tiède.
Le sondage d'aujourd'hui est plus qu'un frémissement en faveur de François Bayrou.
En phase avec les Français. Quand, il n'y a pas de mystères, il a passé cinq ans à les rencontrer.
Quand sa traversée n'a pas été celle du désert, mais du pays tout entier...
qui n'en est pas encore un.

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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L'urine des Marines

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David Letterman a terminé son monologue d'intro, debout, face au public, dans son costume,
devant une évocation de la skyline de New York où est enregistré le show.
Il s'est moqué de Ron Paul et des sœurs Kardashian. Paul Shaffer fait rugir le CBS Orchestra.
Je débarque de la vaisselle dans l'évier de la cuisine avec cette pensée amère dans la bouche.
Oui. J'ai vu les Marines uriner sur des cadavres dans cette vidéo épouvantable.
Et je suis en colère. Plus en colère contre ceux qui les accablent que contre ces soldats désaxés.

Voyez-vous, la guerre n'est plus ce qu'elle était.
De mon temps, et j'ai des images en tête, on faisait les choses avec un peu plus de panache.
Lorsqu'en Algérie par exemple, on ne se contentait pas d'un petit pipi dérisoire sur des corps,
qu'on tranchait les pénis des cadavres pour les fourrer dans la bouche de leurs propriétaires.
Ici, ces quatre blancs-becs feraient honte à des siècles d'innovations dans l'art de la profanation,
insulteraient des générations d'hommes envoyés au front où la peur et l'horreur permettent ensemble
aux plus équilibrés les transgressions et les exactions les plus ignobles. Les crimes de guerre.
Quelle drôle d'expression quand on y pense. Crimes de guerre.
Je me demande si ceux qui condamnent ces garçons se rappellent où ces garçons ont été envoyés.
78 petits Français y ont d'ailleurs laissé leur peau. 78 familles endeuillées. Vous savez...
Ou alors, non. Vous avez oublié. Et c'est peut-être aussi bien. Mais c'est la guerre. La guerre.
Ce n'est pas un jeu vidéo. Ce n'est pas ces quelques minutes que ça prend au journal télévisé.
Et bien sûr, bien sûr, ce n'est pas bien de faire des photos abjectes à Abou Ghraib,
bien sûr, ce n'est pas bien de pisser sur des macchabées et de s'en féliciter,
comme évidemment, je suis d'accord avec vous, qu'allez-vous imaginer,
trancher le pénis d'un cadavre pour le lui foutre dans la bouche, non, ça ne se fait pas.
Ce qui provoque ma colère, c'est qu'on s'indigne du geste certes affligeant de ces Marines,
en oubliant presque qu'avant de pisser sur ces Talibans, il avait bien fallu commencer par les tuer.

On te met un fusil dans les mains. Et tu ne dois pas regarder l'homme sur qui tu vas tirer.
Tu sais juste une chose. Si ce n'est pas lui, c'est toi. Tu n'es pas né assassin. C'est la guerre.
Tu ne peux pas regarder cet homme dans les yeux. Imaginer sa vie, son enfance, sa famille.
Non. Tu es soldat et tu dois obéir à des ordres. Et. Bien au-delà des ordres. Il faut comprendre.
Tu ne tires pas pour tuer l'autre. Tu tires pour une raison toute simple. Tu ne veux pas mourir.
Aujourd'hui, on ne voit plus l'ennemi en face. Le progrès technologique, pour peu que ce mot
puisse être utilisé ici, permet des attaques à distance, et permet, croyez-le, de sauver des vies.

Quelle ironie ! Faire la guerre et vouloir sauver des vies. Nous ne sommes pas à un paradoxe près.
Mais ne pas voir l'ennemi ne change rien au climat. Tout pue la mort. Et vous êtes en enfer.
Votre camarade a ses jambes arrachées. Vous ne tenez plus que son tronc dans les bras.
Et le plus équilibré des garçons peut en effet basculer dans la folie furieuse.
Certains se tirent une balle dans la bouche. D'autres pissent sur les dépouilles de combattants.
Qui sont pourtant, bien que de l'autre camp, des compagnons d'infortune.

A la tragédie quotidienne de la guerre, de la violence permanente, où est l'indignation ?
J'accepte qu'on remette en question les causes du conflit en Afghanistan, à mes yeux,
aussi fumeuses que celles de l'intervention en Irak, qu'on discute âprement du droit d'ingérence,
de la légitimité de notre présence dans ce pays, mais sur cette affaire, comme pour Abou Ghraib,
comme pour Guantanamo, je rappelle que la guerre est la guerre, quels que soient les belligérants.
Et si, aller tuer des victimes civiles partout où elle fait la guerre est le déshonneur de l'Amérique,
elle a le mérite de l'époque, que nous n'avions pas en Europe au temps ou nous guerroyions encore,
qui est celui de montrer les dégâts collatéraux, les bavures, les dysfonctionnements, les exactions,
quand la presse et la télévision de ce pays sortent les images, en temps réel, dénoncent, s'insurgent,
posent le débat, concernant le traitement des prisonniers, la torture, le comportement des soldats,
n'attendent pas l'indignation des lecteurs du Monde pour demander des comptes à leur gouvernement,
aux autorités militaires, qui du coup ouvrent des enquêtes et des procès en cour martiale.
Voici donc ce qu'est une démocratie en guerre. En guerre sans doute, mais démocratique assurément.
Et quand on pense à nos derniers conflits, ceux de la décolonisation, permettez-moi de voir un progrès,
lorsque nous avons encore aujourd'hui tant de mal à faire la vérité sur ce qui s'est passé.
Un progrès démocratique, permis par internet, dans un monde où la guerre n'a pas été éradiquée.

Hillary Clinton a pris la parole. La Secrétaire d'Etat prenant le problème à bras-le-corps.
Quand l'Amérique s'interroge depuis sa création sur la bonne façon d'exercer la puissance.
Qu'Obama s'est posé en rupture avec l'ère Bush notamment à propos de l'usage de la torture.
Easy de crier à l'hypocrisie. Lorsqu'on atteint ici un débat au-delà de la politique. Philosophique.
Comment la démocratie peut parvenir à concilier ses valeurs avec ses intérêts ?
Comment défendre ses intérêts vitaux sans trahir ses valeurs ?
Obama, on l'a oublié, a fait un discours impressionnant sur la question dès son arrivée au pouvoir.

Un problème qui ne concerne pas que l'Amérique. Mais toutes les démocraties.
Qui, habituellement, se posent comme garantes de la Déclaration des Droits de l'Homme.
Alors, oui, ces garçons ont pété un plomb, n'auraient pas dû faire ça, ni se filmer peut-être,
en train de le faire, mais une enquête est ouverte pour déterminer le degré de gravité de l'acte.
Savoir si l'on a des gars qui ont seulement craqué, ou si l'on a de furieux prédateurs racistes
qui organisent ce genre de pratiques de façon systématique. Et une sanction tombera. De toute façon.

Je suis en colère contre ceux qui s'empressent de dénoncer la barbarie prétendue des Américains
lorsqu'on ne découvre ici que la barbarie largement partagée de la guerre et de ces réjouissances.
Même les soldats de l'ONU, on l'a déjà observé bien sûr, ne sont pas des anges irréprochables.
Je suis affligé, à ces images, de voir ce à quoi l'homme peut se réduire lui-même, et ce,
quel que soit son passeport, quand la profanation peut à ce stade paraître bien dérisoire.
Affligé par ce degré de bestialité, quand il faut penser à ce qui s'est passé avant ces images.
Un combat. Des morts. Et ceux qui les ont tués. Aussi morts que ceux qui sont à terre.
Quand les hommes qui rentrent sont détruits. Qu'avoir la vie sauve devient une malédiction.
Je l'ai dit ailleurs, mais j'ai autant de compassion pour les bourreaux que pour les victimes.
Et c'est sans doute un écueil d'affirmer qu'il n'y a ni vainqueurs, ni vaincus à la sortie d'un tel désastre.
Depuis des millénaires, nous avons sacrifié et broyé des générations entières. De chair à canon.
Des listes de noms gravés sur les monuments aux Morts.
Les progrès que je relevais plus haut, technologiques, démocratiques, sembleront toujours minces
tant qu'il y aura des victimes, tant que la violence restera le recours quand on ne veut plus s'entendre.
Le président Obama surfait vaguement entre le Christ et Gandhi. Qui est prêt à tendre l'autre joue ?
Quand l'homme a besoin d'ordre et d'être respecté.

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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L'accoudoir

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La surface d'un accoudoir suffit. Pour recevoir mon coude. Pour recevoir le tien.
Côte à côte. La peau de l'avant-bras. Comme point de contact. Comme prise électrique.
Je pouvais être deux. Celui qui suivait ce qui se déroulait sous mes yeux. Le spectateur attentif.
Celui qui se laissait irradier par la chaleur d'un corps étranger, à la proximité furieuse.
Le courant passe. Le muscle est conducteur. Le spectateur vacille. Il doit se concentrer.
Je suis troublé et je bande. Troublé qu'un contact aussi innocent puisse me faire bander.
Quand la seule rencontre permise sur un aussi petit territoire, celui d'un accoudoir,

peut enflammer mon corps, en entier, d'un désir aussi fort, en un quart de seconde.
C'est que la chair qui a trouvé la mienne, à l'espace réduit où elle est découverte,
n'est pas si étrangère. Les deux se sont reconnues. Instantanément.
C'est cette même zone exposée qui a effleuré la tienne dès le commencement.
Par accident. Les bras se sont frôlés. Au premier rendez-vous. Et déjà, je bandais.
Histoire de particules ou d'électricité. La réaction chimique. Mon désir au courant.

Quand ma raison faisait semblant de ne pas comprendre ce qu'il était en train de se passer.
Mon corps a su tout de suite. Avant même le contact. Mon avant-bras contre le tien.
Au mouvement de la marche. Le balancement des membres. Le frottement fortuit.
Les peaux se sont côtoyées l'espace d'une seconde. Les dés étaient jetés. Et je t'appartenais.
Du temps a passé. Et voilà qu'un geste aussi banal qu'inopiné m'a fait basculer dans le premier brasier.
Deux coudes sur un même accoudoir. Et les peaux qui adhèrent. Les galbes qui s'épousent.
L'adéquation parfaite. A ce point de jonction mon corps en entier se souvient qu'il est fait pour le tien.
Je fais l'air de rien. J'essaie de suivre ce que je suis censé regarder, ou d'en donner l'impression.
Quand je retrouve ta matière, ta texture, ce que je sais de toi à notre intimité. Et cela me bouleverse.
J'ai envie de ton sexe. Envie de te manger. De te sauter dessus. Sur le champ. De me diluer en toi.
Mon autre bras, replié, brandit un poing que je serre pour soutenir tout le poids de ma tête.
Plaqué sous le menton. Je m'accoude à l'opposé de toi. Pour faire diversion. Quand je suis attiré.
Que je ne retire pas l'avant-bras qui palpite contre le tien. Sur l'accoudoir commun.
Quand nos corps séparés, côte à côte, sont ceux de deux aimants.

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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Quitte à mourir

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J'ai éteint les écrans. De la télévision. Du téléphone. De l'ordinateur.
J'ai éteint la lumière. Pour boire mon café. Goûter son amertume. Respirer son arôme.
M'embourber dans la tasse. Plonger dans l'épaisseur d'une noirceur factice.
Il y a ce bouquet âcre. Cette chaleur liquide diffusée à pas lents partout dans ma poitrine.
J'ai convoqué Chopin. Dans ma lumière orange. Pour habiter l'espace et plomber le silence.
Et je ne pense à rien. A rien d'autre qu'à vivre. Ecouter chaque goutte d'un prélude obsédant.

D'une lenteur habile. D'une langueur morbide. Dans lequel je me dissous comme un morceau de sucre.
Il me remue d'un mouvement de cuillère distrait ou absent. Me noie dans une mélancolie obscène.
La nuit par la fenêtre m'échappe ou m'envenime. Et du spleen je ressens la troublante infection.
A l'arrêt du bordel d'une diarrhée d'images, de bruits, de radios, de trop d'informations,
de jingles et d'annonces, de textos, de messages, je peux trouver en paix la violence du repos.
Dans ce café sorcier où j'ai trempé mes lèvres, je lis entre les lignes, les cordes d'un piano,
la joie qu'il peut y avoir, le bonheur et la fièvre, à laisser la tristesse nous tendre son manteau.
Je l'endosse volontiers. Puisqu'il sait tenir chaud. Comme un corps étranger qui protège ma peau.
Un objet que j'emprunte. Auquel je me confronte. Pour partager un peu l'affliction de ce monde.
Immobile je suis. Je peux me concentrer. Et sentir les sanglots de peines extérieures.
C'est ma force d'aimer qui change le rapport. Comme une mère qui console un enfant sur son sein.
Lui caresse la tête signifiant qu'elle entend, qu'elle comprend, et lui chante son éternelle berceuse.
J'embrasse sans trembler la misère et la peur. Sans craindre de sombrer. Restant à la surface.
Mon sourire dit : " je sais. J'ai connu ça aussi. " Il dit que tout va bien. Qu'on s'en sort. Que tout passe.
Que tout va s'arranger. Dans la lumière orange. La poudre de café et l'or des nébuleuses.
Le prélude est pesant mais peut rendre léger. Comme ce manteau étrange qui est trop grand pour moi.
Il m'attendrit peut-être. Ne me désole pas. Ne me fait pas couler dans des fonds sous-marins
qui ne m'inquiètent pas, d'où je reviens à peine.

C'est un tronc de platane que j'aime caresser. Sentir à mes ridules toutes les aspérités.
Je l'entends respirer aux empreintes digitales. Et je fonds avec lui au fond de mon café.
En humain ridicule, je touche et suis touché. Je ne suis pas de marbre mais d'humeur végétale.
Planté à ma fenêtre à écouter la nuit. Quand mes doigts sur l'ivoire, ou sur ton corps parfait,
ont déjà exploré l'onde et la pulsation, l'énergie et le rythme des moindres vibrations.
Je peux rouvrir ces mains qui ont du grain à moudre. Le pur arabica de l'instant torréfié.
Pour retenir le souffle de tout ce qui n'est plus. Le prolonger un peu avec délectation.

Il n'y a pas de chagrin aux souvenirs heureux. Il n'y a pas de regrets aux bonheurs à venir.
Quand le présent est mince, ou qu'il n'existe pas. Et que l'on peut choisir où se positionner.
Ce à quoi on aspire. Ce dont on se rappelle. Ce que l'on a été. Ce qu'on veut devenir.
Ce qui est important. Ce qui peut arriver. Si l'on veut être mal. Ou tout positiver.
A chaque note jouée, tombée comme passée, au filtre d'une histoire, je recompose tout.
Chopin dans mon café. Sur mon piano d'étude. Il y a un peu d'avant. Il y a un peu d'après.

Et c'est là qu'est l'instant comme une éternité. Au silence immobile habillé du prélude.
Je me fais dans tes yeux la vérité exacte de ce que je dois être. De l'endroit où je vais.
Réécris autrement le rôle des mêmes actes, l'intention du passé, pour en faire un destin.
Si l'on veut être heureux, il faut bien s'arranger avec ce que nous sommes et ce qui est arrivé.
Je suis ce que je crois. Et je crois en l'écrit. Et j'écris ce que j'aime. Pour aimer qui je suis.
Je te suivrai partout où tu pourras me suivre. Aimant te regarder me regarder t'aimer.
Je recompose tout de la vie et du monde. Dans l'ordre qui me plaît. Au milieu de mes nuits.
Construire le présent quand on a de la marge. Y voir ce qu'on décide d'y mettre et s'y tenir.
Comme je m'accroche à toi, à la berge, à la barge, quand j'aime l'image que tu te fais de moi.
C'est une vérité de ce que je peux être. Quand j'ai tué les autres. Et que je te le dois.
Celles qui m'empêchaient d'être bien. Plus sombres que la nôtre. Je les ai écartées.
Il n'y a plus que la chaleur du café dans ma gorge. Et ta bague à mon doigt. Et Chopin dans la tête.
La tristesse n'est plus. Il n'y a que l'attendrissement. L'idée de t'embrasser. Quitte à mourir bientôt.
Et d'en faire une fête.

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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Fantasy

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L'ombre a rampé dans la pièce pour emporter Günter.

 

Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan

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