Bayrou ? Ce n'est pas le désert qu'il a traversé pendant cinq ans, mais le pays.
Les médias pouvaient feindre de s'inquiéter pour lui, quand on l'a laissé sans députés au parlement,
sans aucun succès du MoDem aux élections intermédiaires, et qu'on ne le voyait nulle part en ville,
ni à l'étage du Flore, ni à la Closerie des Lilas, si ce n'est retranché avec Marielle rue de l'Université.
Beaucoup ont été trop occupés à charger le Président de la République sans penser à la suite.
Et il ne restait plus qu'à mettre en scène des Primaires socialistes, où il était manifeste que seuls
Arnaud Montebourg et Manuel Valls avaient quelque chose à dire.
Pendant cinq ans, l'opposition n'avait pas travaillé,
comptant plus sur le rejet de Nicolas Sarkozy que sur la très espérée candidature de DSK,
lorsque la presse, dans son ensemble, a tout fait pour pousser l'opinion dans ces deux sens.
La critique systématique, souvent outrancière, du chef de l'Etat, parfois limite d'une part,
et les débats, chroniques, ou éditoriaux, sondages choisis à l'appui, où le Tout-Paris piaffait
d'autre part, avec foule de journalistes et commentateurs se tortillant de désirs comme des érotomanes,
qui voulaient enfermer Dominique Strauss-Kahn à l'Elysée sans même lui avoir demandé son avis.
Malheureusement pour eux, et l'on fut témoin de la panique horrifiée de tout ce petit monde,
bien mal contenue, aux images de leur héros menotté à New York, l'Amérique avait cassé leur jouet.
Eux qui l'avaient tant désiré... comment une vulgaire femme de ménage avait-elle pu lui dire non ?
Toujours est-il qu'il était devenu urgent de tout miser sur l'impopularité du Président Sarkozy.
Lorsque le show des Primaires aurait lieu sans leur champion. Et que personne n'avait rien préparé.
Montebourg et Valls, décidément trop brillants et trop jeunes, ont été renvoyés à leurs études.
Et, comme l'avait annoncé Denis Jeambar remarquablement en avance, Hollande l'a emporté.
Un homme d'une grande qualité sans doute, mais qui a l'inconvénient d'avoir été choisi par défaut.
Le relooking de circonstance, la vraie fausse bonne idée du pacte générationnel, quelques vannes,
l'imitation de François Mitterrand devenue mimétisme, et l'expérience de la synthèse ne suffiront pas.
Le PS, pour peu qu'il veuille vraiment le pouvoir, parie donc sur l'effondrement de Nicolas Sarkozy.
Le centriste, lui, même seul, est à sa place. Mais pas immobile. Il a creusé son sillon. Ce depuis 2002.
Il avance à son rythme. Ne se laisse pas distraire. Avec une détermination farouche. Indécrottable.
L'homme prend le temps de lire. De rencontrer les Français. De penser. Et d'écrire. En retrait.
Deux livres notamment. Depuis sa prétendue disparition politique de l'après 2007. Il écoute. Observe.
Lorsqu'il n'hésite pas à monter au micro de Bourdin ou Aphatie, non pas pour accabler Sarkozy,
mais pour dénoncer les erreurs d'analyse, les fautes, les manquements de son gouvernement.
Il a soixante ans. Un bel âge. Presque pensé. Assez vieux pour être sage, pas assez pour être gâteux.
Quand les Français ont eu le temps de s'attacher à ce Béarnais à l'élocution singulière,
touchés par la rage de dépassement d'un bègue, enfant de la République, fier de ses origines rurales,
agrégé de lettres classiques, auteur d'une biographie d'Henri IV saluée par tous, catholique assumé
qui défend âprement la laïcité, amoureux des chevaux, ministre honorable de l'Education Nationale
pour, s'il n'a pas été aimé à ce poste, n'avoir pas été détesté, et nous avons suivi son parcours,
distraitement d'abord, jusqu'à cette fameuse gifle que nous avons tous gardée en mémoire.
On aurait pu craindre pour son image. Surprise. Cette réaction a contribué à son capital sympathie.
C'était en pleine campagne présidentielle. Et commença ce sport national qui fut de se moquer de lui.
Puisque, aujourd'hui encore, il est de bon ton de le railler. Sauf que sur dix ans, les lignes ont bougé.
Et l'on se rend compte, sur les principes républicains comme sur la dette, que l'idiot du village
avait la bonne vue de ce qu'il advenait, et si nous continuons à rire de lui, nous n'en pensons pas moins.
Même sa caricature aux Guignols le présentant comme un enfant obsessionnel participe au charisme,
comme la marionnette de Chirac, à l'époque, où, sous la plaisanterie, le sarcasme cède à l'affection.
Obama avait une histoire personnelle propre à séduire l'Amérique. Une chose à ne pas négliger.
Bayrou, comme Mitterrand, n'en déplaise au PS, appartenant autant aux lettres qu'à la terre,
a tout pour parler intimement à l'inconscient collectif des Français.
Capable de colères qui peuvent faire sourire, ce qui est ridicule de sa façon d'être et de s'exprimer
disparaît à la justesse de ce qu'il dénonce, lorsqu'on devine la haute vision qu'il a de la République.
La séparation des pouvoirs. Le multipartisme. La Justice. L'Education. La Laïcité.
L'homme a des valeurs. Du courage. De la suite dans les idées. Une cohérence.
Et l'on trouverait en lui une force tranquille, qui lui donnerait presque une allure présidentielle.
Il fallait bien dix ans pour que les deux parties en présence soient prêtes. Lui. Et les Français.
Lorsque c'est le candidat, parce qu'indépendant, seul, sans machine électorale archaïque,
qui use le moins d'éléments de langage et de langue de bois, qui leur parle le mieux.
Ce point de rencontre n'est peut-être pas un coup de foudre.
A la hauteur de celui que l'Amérique a eu pour Obama. Certes.
Ici, la popularité de cet homme s'est construite sur la durée, lorsqu'il fallait comprendre.
Comprendre pourquoi refuser l'alliance avec l'UMP. Pourquoi dissoudre l'UDF.
Pourquoi rompre avec cette habitude de la Vème République de voir le centre pencher à droite.
Il y eut une confusion tenace pour ceux qui persistaient à ne pas voir les lignes de fracture.
Les mêmes. Au PS comme à l'UMP. Pour ou contre l'Europe. Bayrou avait changé le cadre.
Lorsque le clivage historique droite/gauche avait déjà sauté au référendum sur Maastricht.
Qu'à celui sur le Traité Constitutionnel, c'est le PS qui avait failli exploser en vol.
Quand les uns disaient oui. Que les autres disaient non. Et la droite était aussi coupée en deux.
Bayrou est ce paradoxe que je partage, qui est celui du fédéralisme européen :
dans le désordre de la mondialisation, reconstruire une souveraineté à la France d'une part
avec une VIème République où Montebourg aurait sans doute son mot à dire, et ajouter
d'autre part, une souveraineté européenne, complémentaire, scrupuleusement démocratique,
pour défendre nos intérêts et nos emplois face aux pays dits émergents avec deux trains de retard.
Souveraineté nationale ET européenne. Ce n'est un paradoxe que pour ceux qui n'y croient pas.
Lorsqu'on sait déjà pourtant, à échelle nationale, conjuguer Départements, Régions et Etat.
Et donc attribuer des prérogatives différentes à différents échelons de l'administration.
L'Etat a déjà été dépouillé avec la décentralisation. Il faut redistribuer les cartes plus clairement.
Réorganiser le territoire pour que ça marche, en abandonnant le Département par exemple.
Ce qui sera fait dans le cadre de nouvelles institutions, d'une nouvelle République.
Pour épouser au mieux un fédéralisme dont nous aurons besoin, notamment au moment où
Obama annonce qu'il redéploie la force militaire américaine en Asie, au détriment de l'Europe,
et que nous aurons sans doute à nous préoccuper d'assumer notre propre défense bientôt.
La crise des dettes souveraines nous hurle de les mutualiser au plus vite.
Et nous avons, dans la construction de cette Europe politique, pris un retard préjudiciable.
Comment les journalistes, en 2007, ont-ils pu à ce point faire semblant de ne pas comprendre ?
" Mais alors ? Vous êtes où ? Ni à droite, ni à gauche ? Les deux à la fois ? "
Fallait-il à ce point insulter notre intelligence en ramenant la pensée dans ce tiroir manichéen,
hors de propos, plus rétrograde que conservateur, lorsqu'on veut sortir de la crise par le haut.
En effet, ce fédéralisme est défendu par beaucoup, de Delors à VGE, de Moscovici à Hervé Morin,
séparés par une ligne de front, désormais désuète. Celle creusée par la Vème République.
Il n'y a qu'à voir qui se dit pour l'Europe et qui se dit contre pour situer le nouveau clivage.
Sachant qu'être pour l'Europe sous-entend que l'on souhaite une Europe fédérale.
Pour remettre le droit et la loi face aux mafias et aux lobbies. Face à la finance en somme.
Quand ces derniers ont déjà changé d'échelle depuis longtemps.
Une majorité autour de Bayrou est donc tout à fait possible. Quand elle est déjà faite.
Lorsqu'il serait plus confortable pour lui, à l'heure actuelle, alors qu'il bénéficie de si bons sondages,
d'engranger quelques ralliements venant de gauche, pour compenser ceux, assez spectaculaires,
d'Arnaud Dassier et de Philippe Douste-Blazy.
Nous voyons bien, avec ceux, à gauche comme à droite - puisqu'il y en a des deux côtés -
qui disent vouloir sortir de l'euro pour ne pas dire sortir de l'Europe, qui ne soutiendra pas Bayrou.
Considérons que les autres, et cela ne semble pas effrayer Eva Joly, pourraient travailler avec lui.
Il s'agit de rassembler. Et si François Hollande a cette expérience utile de la synthèse,
qui a réussi à tenir ensemble au PS tant de courants contradictoires, notamment sur l'Union,
Bayrou pourra rassembler, du fait de sa position, bien au-delà des centristes et des écologistes.
Puisqu'il ne prône pas l'union de la gauche, mais le plus grand rassemblement possible.
En rupture avec la politique affairiste et oligarchique de ces dernières années.
Reconstruire la démocratie française et construire enfin une démocratie européenne.
Puisque ce sont les outils indispensables pour permettre par la loi et l'impôt l'harmonisation sociale,
pour obliger les hors-la-loi - au sens littéral - à accepter des règles et participer à l'effort collectif.
Sans quoi toute tentative de réindustrialisation serait vaine. Quand il nous faut produire des richesses.
Les Bouddhistes ne le disent-ils pas ? La voie du milieu est la voie de la sagesse.
Celle de la réconciliation. Et à l'épreuve de ce qu'il nous faut accomplir, il n'y aura pas d'eau tiède.
Le sondage d'aujourd'hui est plus qu'un frémissement en faveur de François Bayrou.
En phase avec les Français. Quand, il n'y a pas de mystères, il a passé cinq ans à les rencontrer.
Quand sa traversée n'a pas été celle du désert, mais du pays tout entier...
qui n'en est pas encore un.
Philippe LATGER
Janvier 2012 à Perpignan