Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Du verbe foutre

Publié le

J'ai besoin de la brutalité du sexe.
De la confrontation de la matière.
Sous la douche, l'eau chaude détendait les muscles du dos.
Lissait mes cheveux qui ont poussé. Et fait ruisseler ma peau.
J'ai besoin de la violence du corps.
Dans ma famille, quelqu'un est mort.
Je ne suis pas indifférent. Je suis perplexe. Ou abattu.
L'eau coulait abondamment. Faisait fondre sa pluie diluvienne sur moi.
Je sens encore le chaud et le froid. Je perçois des informations du dehors.
Ma chair réagit au contact de l'air et de l'eau et de mes propres mains.
Pourquoi ? Pour quoi ?
Je lève la tête. Les yeux fermés. Immobile. Juste pour sentir l'eau couler.
Me caresser. Me raviner. Me purifier. M'envelopper. Me contenir.
Entendre son chahut continu, m'enivrer à la clameur de l'averse.

J'ai besoin de palper. De saisir. De serrer.
Debout dans la cabine. Les cheveux allongés sur la nuque.
Pourrai-je encore sentir l'eau couler sur ma peau ?
Ou bien n'a-t'elle jamais dévalé ma colonne vertébrale pour n'avoir jamais existé ?
J'ai besoin de t'embrasser mon amour. Tout à coup, j'ai un doute.
Je dois fourrer mon sexe dans quelque chose. Donner des coups de butoir.
Il faut que j'empoigne. Il faut que je m'accroche.
Le carreau opaque de la porte. Qu'est-ce que le verre au juste ?
Qu'est-ce que la lumière qui le traverse ? Et ce bruit que j'entends...

Est-ce que je suis vivant ?
Et qu'est-ce que ça veut dire ?
Cet après-midi, un homme est mort.
J'ai un doute. L'ai-je connu ? A-t'il vécu ?
Il faut que je me masturbe. J'ai besoin de laisser le corps au corps.
De laisser l'organisme exulter. Le mettre en mouvement. Le soumettre à l'épreuve.
Je suis peut-être déjà mort et j'ai besoin de preuves. Et j'ai besoin de toi.
L'eau me fait piquer les yeux. Quelque chose me démange dans le nez.
Les yeux fermés. Je serre les dents. Quelque chose me brûle.
Je n'ai aucune émotion particulière. Je suis indifférent.
J'ai déserté mon corps. L'ai laissé sous la douche.
Ai-je pu tout inventer ?
J'ai besoin des ongles enfoncés dans les paumes de mes mains.
De faire craquer les os. Et de bander les muscles.
Le cerveau débranché. Je ne comprends plus rien.
J'ai dû rêver ma mère. Imaginer son nom.
J'ai inventé ses yeux, son sourire, la maison.
Inventé mon enfance. Ma famille. Les vacances.
J'ai inventé les mots. Et les gens pour les lire. Quand il n'existe rien.
Je suis Dieu.
Et je pleure sous la douche.

Je redessine ta bouche.
Je vais tout recommencer. Depuis le début.
Et je pars de ta bouche. Pour qu'elle trouve la mienne.
Te créer à mon image. Ou pour m'en donner une.
Cet homme, pour être mort, devait être vivant.
Il fallait que je l'aie connu pour l'avoir oublié.
A ce liquide blanc, je donne le nom de sperme.
Il part avec mon désir dans les canalisations.
J'ai coupé l'eau avec un système ingénieux.
Quand j'ai permis aux hommes de le mettre au point.
J'ai besoin de manger. J'ai besoin de vomir.
Me saouler de toutes les substances, de toutes les textures.
Je me suis inventé un père pour qu'il m'appelle au téléphone.
Et qu'il me dise : " voilà... il est mort à 15 heures... "
Je me suis inventé des situations similaires que j'aurais déjà vécues.
Je suis un peu blasé. Cela ne veut rien dire.
Le sexe n'existe pas, mais j'ai envie du tien.
Je dessine cet appartement pour y placer un lit où nous serons à l'aise.
J'ai envie de te voir te tordre de plaisir. Et d'inventer le diable.
Le corps dont je suis solidaire s'installe machinalement à son bureau.
Je réfléchis un instant. Et de deux choses l'une.
Soit je suis vraiment Dieu et je n'existe pas.
Soit tout cela existe, et mourir n'y peut rien.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Vague de chaleur

Publié le

Tu es le rayon de soleil qui me fait cligner des yeux.
Cette vague de chaleur qui me caresse et me réveille.
Celle de bien-être au moment où je m'étire.
Le drap léger que je rejette.
La bonne humeur quand je me lève, même du pied gauche.
L'envie de boire un café. De dévorer la vie. Profiter de la journée.
Tu es le sol et les murs de ma chambre. Les fenêtres que j'ouvre.
La ville entre mes bras et l'aurore au milieu.
Tu es la chanson que j'ai dans la tête.
Tu es le rêve que je faisais avant que tu ne viennes me réveiller.

Tu es la tasse et la cuillère. Le sucre en morceaux. Et le meilleur arabica.
Tu es l'ordinateur que j'allume. Les mails dans la messagerie.
Le café que je bois. Et la revue de presse. La première cigarette. Mon statut sur Facebook.
Tu es le peignoir que je noue. Le chauffage dans la salle de bains. La fraîcheur du matin.
Tu es l'actualité. L'horoscope et la météo. Le téléphone que j'interroge. Les textos à vérifier.
L'eau chaude dans la douche. Et le gel sur ma peau. Sur mon ventre et mon sexe.
Le shampooing dans mes yeux. La vapeur dans la cabine. Et le tapis de bain.
La serviette en éponge. Qui enveloppe mes hanches. Me frictionne la tête.
Le coton-tige. La brosse à dents. La mousse à raser et l'after-shave.
Tu es le caleçon que j'enfile. Tu es le jean et la ceinture.
Le parfum derrière l'oreille. La penderie et tous ses cintres.
Tu es le polo. La chemise. Et les chaussures. Et leurs lacets.
Tu es le miroir de la chambre. Tu es le pouce approbateur.
Le bureau. Le cendrier. Le fauteuil. L'échéancier.
Tu es l'énergie qui me porte. Et le programme de la journée.
Tu es le courrier dans la boîte. Les factures et publicités.
Le croissant que je mords. Le jus d'orange. Et le pain frais.
Le clavier sur lequel mes doigts pianotent. Tu es la musique. Tu es l'été.
La pause déjeuner que je ne prends jamais. Les projets de vacances.
Tu es l'heure qui tourne. Tu es le soir. La nuit tombée.
Le plaisir d'aller me coucher. De trouver ma lumière orange.
De m'endormir et de rêver. Tu es le rêve que je fais...

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

TGV Duplex

Publié le

Une petite dame un peu timide. Maladroite. Encombrée de bagages.
Côté couloir. Organisant au mieux ses magazines, son lunch, ses lunettes.
Elle a cinquante ans. Une coupe courte. Les cheveux rouges. La peau blanche.
Elle se sait distraite et désordonnée. Compense avec une minutie maniaque.
Vérifie plusieurs fois la disposition des mots croisés, le roman, le stylo.
Le gilet qu'elle a plié pour le ranger au-dessus de sa tête.
A besoin tout à coup du téléphone qu'elle avait soigneusement rangé.
Se relève. Dérange tout pour le récupérer. Pour s'apercevoir qu'elle n'en a pas besoin.
A perdu ses billets. Dans la poche intérieure du manteau. Plié sous le gilet.
Un grand garçon de quarante ans, dégingandé, au costume mal taillé, trop grand peut-être,

aux cheveux mi-longs, à l'anglaise, ébouriffé, arrive comme une tornade dans le wagon.
Plutôt beau gosse, de beaux traits, mais le teint blafard, un peu gris, un peu rose par endroits
à cause du froid ou de la tension du départ, a tout l'air d'être arrivé en retard, essoufflé et nerveux.
Je pense à un mélange curieux de Hugh Grant et de Pierre Richard.
Son intrusion tourmentée perturbe ma petite dame qu'il vient déranger, billets à la main.
Il a passé en revue les numéros de sièges avant de se planter devant elle, un peu confus.
Il a la place côté fenêtre et le lui annonce avec une politesse obséquieuse.
Le costume est trop cheap pour être celui d'un cadre supérieur.
Mais il semble vouloir afficher ostensiblement une activité professionnelle intense.
Et une certaine importance. Quand il surjoue sa course dans Paris pour attraper son train.

Tout le contraire de la petite dame, d'un salaire inférieur à première vue - qui peut être trompeuse -
et qui veut l'assumer, en toute modestie, tient à rester à sa place ou se faire oublier, s'effacer,
peut-être même disparaître tout à fait, préfère la discrétion, trahie par son anxiété maladive,
et le comportement tout aussi irrationnel que le représentant de commerce éternel célibataire.
Avant de se lever pour le laisser passer, prête à paraître indifférente, elle lève les yeux sur lui.
Et quelque chose se passe. Elle sourit. Il lui plaît.

Assis devant eux, je fais mine de lire la documentation que j'ai retirée à la SCAM.
Un jeu de reflets me permet d'assister au spectacle extraordinaire que m'offrent ces deux êtres.
Pierre Richard a beau avoir l'habitude de prendre des trains et des avions, puisque c'est visiblement
l'impression qu'il veut donner, il n'est pas moins méticuleux et angoissé que sa voisine de voyage.
Pliant son manteau noir avec des gestes d'homme qui vit seul, vérifiant ses billets, son portable,
le front luisant, mettant en somme autant de temps que madame à prendre possession des lieux.
Il suffit, quand on y pense, de poser ses affaires et de s'asseoir à son siège.
Et je suis amusé de voir que cela peut prendre bien plus de temps qu'il n'en faut pour le faire.
Je sens, chez madame, qui avait de l'avance sur lui, déjà installée, ce qui ne fut gagné sans peine,
qui avait été tentée de souffler à l'idée de tout désorganiser pour laisser passer un intrus,

accepter cet homme dans son espace vital, et qui n'avait pu finalement contenir un sourire
comme une percée dans les nuages à la découverte agréable du quadragénaire dynamique,
une attirance effroyable qui la faisait rosir et dégager autant d'hormones que de chaleur.
Pour compenser toujours, ce qui semble être une activité permanente chez elle,
elle se tenait bien droite, à bonne distance des accoudoirs, les coudes plaqués sous ses côtes,
les bras le long du corps et les mains jointes, les doigts furieusement entrelacés, comme en prière.
Lui, indifférent, qui l'avait à peine regardée, n'était pas en mode séduction. Trop accaparé.
Par le sandwich au fromage qu'il devait libérer d'une poche plastique odorante.
Occupé à ses rituels. Impression confirmée quand il sortit un carré de tissu chiffonné,
dans ses mouvements brusques, pour se moucher le plus bruyamment possible.

Encore écumant, les mains moites, le grand garçon finit par se calmer un peu.
Ranger son mouchoir plein de morve dans la poche de son pantalon semblait être la fin d'un protocole.
Une hôtesse a récité son message au micro alors que sur le quai, on annonçait la fermeture des portes.
Notre businessman se permettait à peine de trouver une respiration normale après tant d'émotions.
Comme s'ils s'étaient concertés, nos deux passagers avaient pris le parti de ne rien faire, immobiles,
le temps du démarrage du train, comme on fait au décollage d'un avion.
Ce n'est que lorsque le TGV a commencé à prendre de la vitesse qu'ils se sont réanimés.
Madame, en peu de mouvements, a sorti son roman format poche de trois cents pages.
Monsieur a déployé son journal aussi bruyamment qu'il s'était mouché, en ouvrant des bras immenses.
Je voyais là deux êtres solitaires. Sans grande vie sentimentale, amoureuse ou sexuelle.

Deux personnes qui, chacune à sa façon, se donnaient exclusivement à leur profession.
Ils réussirent à trouver ensemble un moyen de cohabiter. Et un rythme de croisière. 
Lorsque madame trouva l'opportunité d'un échange, à son intention de dormir un peu.
Comme monsieur semblait ne pas tenir en place de nature, elle proposa simplement :


" Vous voulez ma place ?
- Pardon ?
- Je vous demande ça parce que vous préféreriez peut-être être côté couloir.
- Ah... Merci. Non. Merci. "
Après une hésitation, madame rit d'elle-même, convenant qu'il lui fallait être plus explicite.
" Je pourrais m'endormir. Et vous voudrez peut-être être libre de vos mouvements...
- Oh non, je vous en prie. Ne vous inquiétez pas.
- On peut changer de place, comme je vois que vous êtes grand, ça ne me dérange pas...
pour moi ce sera pareil, c'est comme vous voulez... "
Le jeune homme commença soudain à réfléchir finalement à ce que lui expliquait sa voisine.
Après une courte hésitation, il rectifia :
" En revanche, je risque de vous déranger une fois ou deux pour aller boire un verre au bar,
par exemple, ce genre de choses...
- Oui, gloussa la dame, c'est pour ça que je vous le proposais, mais ça ne me dérangera pas...
Vous pourrez vous lever autant de fois que vous voudrez. "
Je souris à tant d'amabilités quand je me demandais dans quelle mesure
la dame tenait à ce qu'on respecte son sommeil.

J'imaginais la suite possible :
" Merci madame. J'apprécie l'attention.
- Je vous en prie. C'est normal. Sur un trajet aussi long, vous pourrez aussi bien...
je ne sais pas, aller téléphoner, ou simplement vous dégourdir les jambes.
Que vous avez plus grandes que moi. Si je dors, vous pourrez toujours m'enjamber.
Enfin, je veux dire, si ça ne vous gêne pas, sinon, vous n'hésitez pas à me réveiller.
- Je n'y manquerai pas. Ne vous inquiétez pas pour ça. Je me débrouillerai.
En revanche, si vous préférez être côté fenêtre, pour voir le paysage ou quoi que ce soit...
- Pas du tout, pas du tout ! Je vais m'assoupir certainement. C'était plutôt pour vous.
Vous auriez pu étendre vos grandes jambes dans le couloir, être plus à l'aise.

Vous lever pour aller à votre guise, aux toilettes, ou peu importe, c'était tout.
- C'est très gentil d'y avoir pensé. Votre sollicitude me touche.
- Tu m'étonnes gros con. Parce qu'évidemment, toi, ça ne te pose pas de problèmes
de me réveiller dès que te viendra l'envie de pisser, ou de chier ton putain de sandwich qui pue.
- Quoi ? Je vous demande pardon ?
- Avec ton grand journal de merde et ta façon de brasser de l'air, là, qu'est-ce que ça veut dire ?
Cette façon dégueu de se moucher comme un porc. Comme si les gens autour n'existaient pas.
J'existe moi. Et si je te propose ma place, connard, c'est pas pour le bien-être de sa Majesté,
c'est pour le mien, quand j'ai l'intention de pioncer et de ne pas être réveillée toutes les 2 minutes,
par un petit enculé de ton espèce qui croit que tout lui est dû ! "

Cette partie du dialogue n'a pas suivi, n'a jamais eu lieu. Chacun est resté sur sa position.
Le garçon aux grandes jambes côté fenêtre. La dame côté couloir, qui s'est endormie sur son livre.
J'imaginais pourtant une autre option. Celle dont elle était peut-être précisément en train de rêver.
" Vous pourrez vous lever et m'enjamber autant de fois que vous voudrez, avec vos belles jambes,
vous devez avoir l'habitude d'enjamber les femmes seules dans les trains... "
Elle pose une main sur sa cuisse qui, fermement, remonte haut jusqu'à son entre-jambes.
" D'autant que, grand comme vous êtes, si vous êtes bien proportionné, vous devez avoir de quoi
réveiller le train en entier et satisfaire tout le monde pour cinq heures de trajet... "
Elle empoigne quelque chose à travers le pantalon. " Alors autant commencer par moi... "
Lui, indifférent, écarte simplement les cuisses pour apprécier la caresse, en continuant sa lecture.

Toujours plongé dans son journal, il ne la regarde pas s'affairer sur ce dont elle attend du plaisir.
Sort même son mouchoir dégueu pour se vider le nez puissamment, couvrant momentanément
d'étranges grognements et bruits de mastication, qui ne semblent troubler le repos de personne.
Une option trop porno, trop macho je suppose quand on pourrait penser que notre petite dame
devait rêver de quelque chose de plus romantique, de lui lui faisant la cour, voulant l'inviter à dîner,
la pressant d'échanger les numéros de téléphone, expliquant qu'il mourrait de ne jamais la revoir.
Lorsqu'il est probable qu'elle n'ait rêvé de lui. D'aucune façon. Ou pas rêvé du tout.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

L'heure pile

Publié le

Je salue la cour de l'Hôtel de Retz. Rue Charlot.
Je change d'itinéraire. Pour le boulevard Voltaire.
Les filles du Calvaire. Et le Cirque d'hiver. Un cirque de saison.
J'avais écrit : dans huit jours, dans une semaine, dans six jours, à cette heure pile,
je serai dans le train pour rentrer, je serai déjà en gare de Perpignan ou bien au chaud chez moi.
Je te l'écris désormais, dans cinq heures, dans trois heures, tu le sais, je serai Gare de Lyon.
La semaine est passée. Et les jours décomptés. Quand le temps ne nous fixe nulle part.
Que le moindre projet est déjà souvenir. Et le moindre avenir aussitôt dépassé.
J'ai fait ce que j'ai pu pour freiner des quatre fers. Mais tout est passé si vite.
J'ai déjà 38 ans. Quand j'ai été un enfant. Je regarde à l'horloge du quai les secondes tomber.
Froidement. Par groupes de soixante. Et je n'ai pas le temps de prendre ici de nouvelles habitudes.
Cet appartement qui n'est pas le mien. D'où je t'écrivais hier encore : une dernière nuit.
Puisqu'il n'en restait qu'une avant de te rejoindre. Cette nuit est passée. Et j'attends la prochaine.
J'aurai traversé tout le pays dans l'autre sens. Revenir à la case départ. En un clin d'œil.
Avec cette impression de n'être pas venu. De n'avoir pas quitté Perpignan.
Quand en arrivant ici, j'avais eu celle de n'avoir jamais quitté Paris.
C'était sans doute pour te rassurer, comme pour me rassurer moi-même.
Attendre l'heure de mon arrivée en gare de Perpignan imprimée sur un billet pour l'écrire :
à cette heure pile, dans cinq jours, je serai déjà en gare de Perpignan.
Cela allait arriver en effet : mais dans cinq heures à peine.
Je salue la République au milieu de travaux. Je refais le voyage.
Ce soir, je dormirai dans mon lit. Dans ma lumière orange.
Si 15 ans ne sont rien, que sont 5 heures de train ?
Le temps de se projeter, et ce que l'on visait devant est déjà loin derrière.
La rue Pierre Lescot. Ou celle des Archives. La Comédie Bastille.
La lune au parc Monceau.
Je ne suis pas parti. Je suis déjà rentré.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Paris

Voir les commentaires

Et tout est à sa place

Publié le

" Hey... Tu viens te réchauffer ? " ...
Une petite pute emmitouflée dans son manteau de peau, bonnet jusqu'au-dessus des yeux,
écharpe jusqu'au-dessous des yeux, racole dans un niqab inattendu du fait de son métier,
quand elle aurait exhibé d'ordinaire un minimum de silhouette et d'avantages physiques.
Avec ses gants enfantins, ses bottes fourrées, bravant fièrement les éléments sur le trottoir,
elle enfonce nerveusement ses pieds dans le sol, faisant du surplace pour être consommée.
Je l'encourage d'un sourire sans ralentir ma foulée. Sorti à Pigalle je marche vers Blanche.
Et le Moulin Rouge. Ravi de retrouver mes bars à filles sagement alignés.
Je me suis promis cette randonnée. Et je profite d'une heure creuse pour me combler.
En remontant ma bonne vieille rue Lepic, anormalement atone, endormie, paralysée,

avant de me diriger vers le Terrass Hôtel, flanqué sur Caulincourt pour dominer le cimetière,
et prendre Damrémont, au pas cadencé, comme si je rentrais chez moi.
Je retrouve des devantures connues. Celle des bureaux d'Orlando arborant le portrait de Dalida,
l'animalerie au coin où l'on s'attendrit sans s'attarder sur quelques chiots dormant dans la vitrine,
les étals de fruits de l'alimentation, le restaurant italien à l'angle de la rue Steinlen, les lavomatiques,
les agences immobilières, les drapeaux fanés de l'Holiday Inn, présents pour baliser mon parcours.
J'approche du but et retrouve mon buraliste après Lamarck, mon fleuriste, mon pharmacien,
l'agence devant laquelle je rentrais toujours le ventre, tentant de paraître au mieux, tête relevée,
au cas où je sois vu d'une personne aimable qui m'attirait beaucoup, même l'espace d'une seconde,
et, au Café de la Poste, à sa place, j'ai longé la clinique de la Fondation Rothschild, sur Marcadet,

où j'étais venu me faire retirer les amygdales au lendemain d'une rupture amoureuse.
Mon boulanger, enfin, qui ne m'aimait que moyennement lorsque sa femme me faisait du charme.
Et le Café Brio, juste avant le square, où je venais parfois chercher et prendre le soleil.
Je retiens mon souffle en tournant dans la rue Eugène Carrière. Avant d'y arriver. Finalement.
Le pavé de la rue large, en pente douce, où se déplie la façade de brique de mon immeuble.
Et les grilles de ce rez-de-chaussée. Manifestement habité. Volets ouverts. Rideaux fermés.

Je m'arrête un instant sur le trottoir d'en face et ne sens plus le froid.
Je regarde à gauche. Je regarde à droite. Je respire l'endroit où il n'y a pas d'odeurs.
La température est si basse qu'elle étouffe les effluves ou engourdit l'odorat et ne fait rien sentir.
Je fais un effort pour retrouver les relents de la cire et de l'huile de lin, ceux des détergents,
quand je guette le moindre passant pour voir si je ne reconnais pas un voisin, un visage.
Au liseré bleu de la lampe du bureau installé dans l'alcôve, où dès avril le soleil pouvait pénétrer,
je cherchais torse-nu et le casque aux oreilles, ce que j'allais faire chanter à une Miss Dominique.
Je ne me régalais pas que de café, lorsque la Colombie avait mieux à m'offrir en arômes érotiques.
Et j'ai entendu le bruit que faisait la porte vitrée lorsqu'elle était déverrouillée à l'issue du bon code,
comme le claquement sec qui venait peu après lorsqu'elle se refermait, pour être aux premières loges.

Ce n'est pas ivre d'alcool que je descends jusqu'au square, mais de souvenirs mêlés. Délicieux.
Puisque les pires d'entre eux ont aussi leur saveur, leur bouquet, et leurs flots de caresses.
Je reconnais le kiosque au milieu du jardin. Et reprends ma marche militaire jusqu'au milieu du quai.
Celui de Guy Môquet. Où j'attends mon métro. Pour aller honorer le prochain rendez-vous.
Tenu par ce sourire que j'étais venu chercher. Celui du devoir accompli. Et des choses bien faites.
De la boucle bouclée. Et des dossiers classés.

Je n'avais pas eu le temps, dans la précipitation, au cœur de la catastrophe, de dire au revoir.
En roulant dans les tunnels de Paris, debout devant les portes automatiques, je réfléchis à ça.
M'étonnant d'avoir eu le besoin de venir jusqu'ici. Pourquoi faire ? Juste pour dire au revoir.
A ma rue. Mon immeuble. Mon studio. Mon quartier. Une tranche de vie.
Saluer l'homme que j'y ai été. L'homme que j'y ai laissé. En lui rendant hommage.
D'avoir pu aimer, faire l'amour, trouver de la sensualité, dans un contexte si peu favorable,
en un lieu où tout est incommode, compliqué, si peu enclin à l'hygiène ou à l'oisiveté,
à l'épanouissement des sens, aux plaisirs terrestres, à la lascivité, puisqu'ici, il faut croire,
tout est laborieux, cherche à être fonctionnel, efficace, ou utile, en mouvement et en succédanés.
Après le boulot, toutes les activités ne sont là que pour compenser des manques abyssaux.

De lumière. De soleil. De nature. D'authenticité. Et de chaleur humaine.
Et j'ai de la compassion pour les frères qui m'entourent dans la rame. Que je ne regarde pas.
Exaltés par leur réalisation professionnelle, leurs ambitions, leurs salaires, leurs responsabilités,
ou tenus par la nécessité urgente de survivre, de tenir la distance, pris les uns comme les autres,
dans une même broyeuse, mécanique, infernale, qui peut être sans fin, et sans révolutions.
Je sors au métro Ternes. Avenue de Wagram. Avec un sentiment indéniable de liberté.
La machine m'a vomi il y a deux ans. La greffe n'a pas su prendre. Et je me suis rendu.
Au vrai front de mer pâlement imité au triste Paris Plage. Au vrai soleil remplacé aux séances d'UV.
Aux ciels d'étoiles plus beaux qu'au planétarium. Aux lieux d'arbres, de goûts, de lumières naturelles,
où l'on crée l'art ou les œuvres qui viendront témoigner ensuite, s'exposer dans les murs d'un musée.
Je me suis rendu au silence. Au bonheur. A moi-même.
Je n'accable pas ma ville, une pure merveille, quand je suis perméable à sa boulimie d'activités.
D'autant qu'en sortant des bureaux où j'étais attendu, le crépuscule est magique dans sa férocité.
Je traverse le parc Monceau, où je croise des joggers téméraires, déterminés, qui tournent en rond,
musique dans les oreilles, écumant comme des chevaux, décidés à ne pas laisser le froid ou l'hiver
changer leurs habitudes, quand il faut entretenir une forme physique autant pour l'apparence
que pour performer, décrocher un contrat, rester à son poste, en battant, en soldat ou conquérant,
garder sa place dans la jungle, alors qu'au-dessus d'eux le spectacle est sublime.
A contresens de leur course, j'arpente les allées à mon rythme, dans la nuit qui tombe sur tout.
Et j'admire ce qu'ils n'admirent pas, trop occupés à souffrir, à se dépasser sans doute.
Au-dessus des arbres morts, elle s'est levée, indifférente aux vanités et aux gloires précaires.
La pleine lune. Parfaite. Enorme. Aussi belle que sur les remparts du lieu d'une rencontre.
Aussi belle qu'à la rue de l'Horloge et au Campo Santo. Irréelle. Eternelle.
Et si je ne cours pas, c'est pour la regarder. Qu'elle brille pour quelque chose.
Pour la rendre existante. Et vous la rapporter.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Paris

Voir les commentaires

Départ à l'arrivée

Publié le

J'ai remonté l'avenue de la gare contre le vent, en pilote automatique.
J'avais peu dormi. Ne pouvais plus réfléchir à ce que je faisais.
Quand je n'en avais plus le temps. Quand j'avais passé la nuit à le faire.
L'heure tournait. Et je remontais cette avenue en traînant mon bagage.
Ce n'était pas un dimanche. Je n'allais pas acheter des cigarettes et rentrer.
Le nouveau parvis encore en travaux de notre Centre du Monde. Dans le froid sibérien.
Que je traverse pour rejoindre la gare TGV. Numéro de voiture. Numéro de siège.
J'avais fait ça mille fois. Et je me suis installé à ma fenêtre, à l'étage du train duplex.
Les messages souhaitant la bienvenue aux passagers. Ces derniers hésitant encore.
Vérifiant leurs billets. Cherchant à caler leur sac au plus près de leur place.

La fermeture des portes. Et le reptile a commencé à glisser hors de la ville.
Nous avons rampé sur les arches du pont qui enjambe la Têt pour sortir vers le Nord.
Un Canigou enneigé, magnifique, ne me disait pas grand chose. J'étais prostré.
N'aies pas peur mon amour de ce que je rejoins à Paris.
Ni des gens que je vais retrouver. Des amis et des ex, il est vrai, entre autres relations.
Ni des souvenirs que je pars braver, ni des futurs possibles impossibles sans toi.
Le train prend de la vitesse, m'arrachant le Roussillon et ta proximité.
Tu appelles et le cœur se réchauffe. Je suis encouragé. Et je reviens m'asseoir.
Le sourire aux Corbières et aux étangs gelés. Fallait-il que l'on s'aime...
Dans mon oreille, ta voix m'a dit : " je te fais confiance... " Le soleil est sorti.

Derrière mes yeux brouillés à ce cadeau superbe. Le soleil est en moi. Et tout peut resplendir.
Dans ces paysages de l'Aude que je ne regarde pas. Dans ceux du Languedoc.
Perdu dans l'émotion et non dans mes pensées. Car je ne pense pas.
Je respire et n'ai pas grand chose d'autre à faire. Quand le train avance pour moi.
Que l'équipage s'occupe de tout. Et après Nîmes, la rampe de lancement.
Pour me projeter dans la ville des projets.

Je n'ai pas pu m'assoupir un instant. Les yeux figés sur le film du pays au-dehors.
Les paupières bloquées comme deux vieux stores de bois restés ouverts aux trois quarts.
Et je n'ai repris vie, instinctivement, qu'à des repères imprimés lors de vies antérieures.
Là encore, mon corps faisait ce qu'il avait à faire, comme au souvenir d'une ancienne addiction.
Enfiler ma veste. Récupérer mon sac. Me jeter sur le quai et entamer ma marche. D'un pas décidé.
Dépasser les familles, les représentants, les étudiants. Dépasser ceux qui piétinent. Ceux qui rament.
Je sais bien où je vais. Dans le hall de la gare. Les escalators. Je vais prendre la une.
Je me serre à droite. N'ai pas besoin des panneaux. Tourne à droite pour le métro dans le souterrain.
Vais direct aux distributeurs payer mon carnet de 10 qui sera largement suffisant pour trois jours.
Je reprends ma carte. Me lance dans les tourniquets. Je reconnais l'odeur. Direction La Défense.

Les couloirs. Un changement à Bastille. Les odeurs de vieille crasse, de merde et de vieille sueur.
Le train antique qui vibre de toute sa ferraille. La sonnerie annonçant la fermeture des portes.
Les Parisiens. Mes Parisiens. Qui jouent les robots pour ne pas être accostés ni interpelés.
Et je fais la gueule comme eux, pas par dédain ou mauvaise humeur, mais pour me faire discret.
Pour me fondre dans la masse. Eviter les regards et les sollicitations. Ne pas être dérangé.
Le Port Bastille. Un froid de canard. Un autre quai. La même odeur. Les mêmes silhouettes.
En apnée jusqu'à la surface. A Oberkampf. Où Paris, enfin, vient me rouler une pelle.
Avec le boulevard Voltaire, c'est toute la ville qui me saute à la figure quand j'ai la truffe humide.
Tout cela est normal. Je ne suis jamais parti.

Un homme que je ne connais pas, un ami de mon ami, vient me porter les clés.
Il arrive en Vélib et m'accompagne jusqu'au 5ème étage. Un bel immeuble. Un bel escalier.
Il m'indique deux trois choses et me laisse seul dans cet appartement où je vais séjourner.
Celui de notre ami commun, en tournage pour un mois, parti en Australie.
Je ne suis jamais venu ici et pourtant, la porte, la serrure, le parquet, la distribution des pièces...
tout m'est familier, jusqu'aux toits environnants dessinés dans les fenêtres, avec cette débauche
de canalisations, de dômes, d'œils-de-bœuf, de chiens assis sur des pans de tôle grise,
et les petites cheminées en terre cuite alignées comme des pots de yaourt...
Rien, dans ce décor d'Aristochats ne peut me surprendre. Paris... Tu étais là.
Et je flotte un peu. Faisant un effort pour me rappeler que je suis parti d'ici il y a deux ans.

Est-ce possible ? Est-ce que cela a existé ? Le retour à Perpignan ? Le coup de foudre ?...
Ici aussi, l'odeur est celle des immeubles parisiens. Identique à celle qu'il y avait chez moi.
Celle de l'appart de Dominique. D'Irina. D'Arnaud. De Michel. De tout le monde.
Je me précipite sur l'ordinateur. Que je ne sais pas faire marcher. J'ai besoin de t'écrire.
Télépathie. C'est toi qui m'appelles. Je suis fou de joie. Oui, j'ai la confirmation. Je n'ai pas rêvé.
J'étais, ce matin encore, à Perpignan, dans le studio de la rue de l'Horloge. Cela s'est bien passé.
Nous nous sommes rencontrés et tu penses à moi. Ta voix au téléphone. Et je sais où j'en suis.
Gary avait stipulé que je pouvais me servir de l'ordinateur. Je vais trouver. Je dois trouver.
Je ne pourrai pas passer trois jours sans t'écrire.
A vrai dire, il me semble que je pourrais repartir aussi sec, revenir à la gare pour rentrer aussitôt.
La simple marche dans le métro, la seule traversée du boulevard Voltaire de la station à l'immeuble.
Cela aurait suffi. A réactiver tous les réflexes. C'est bon. C'est vu. Je me souviens de tout.
C'est comme si je n'étais jamais parti. Sauf que je suis parti. Que tu es dans ma vie.
Et que je me suis éloigné du présent, fourvoyé dans une dimension parallèle, suspendu,
dans une bulle dont je ne saisis plus très bien la réalité, le moment, ni même la raison.
Ok. Ceci est un break. Une sorte de pèlerinage. Un passage nécessaire.
Arnaud m'appelle et je dois passer la seconde. Bien sûr. Je suis venu retrouver des gens.
Rendre visite à des amis que je ne veux pas perdre. Je me rappelle ce que je fais là.
J'ai un programme à respecter si je veux voir tout le monde. Optimiser ce séjour.
Et, de la même façon, en revenant chez nous, dans trois jours, j'aurai cette même sensation,
celle de n'avoir pas fait le voyage... et n'être pas parti.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Paris

Voir les commentaires

4 février

Publié le

Paris est égale à elle-même.
Quand c'est moi qui ai changé.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Paris

Voir les commentaires

15 Years

Publié le

Chez Jean-François, à Paris, la veille d'un retour à Montréal.
Métro Couronnes. Le vol du lundi. Terminal 9. A Roissy. Prendre un taxi. Le RER.
Etais-je capable de m'endormir gentiment sans penser à tout ce qu'il y aurait à faire ?
Paris, dix ans plus tard, chez moi, Square Carpeaux. La veille d'un départ pour Gérone.
Partir chercher un bus improbable Porte Maillot. Pour aller chercher un avion à Beauvais.
Pouvais-je m'endormir l'esprit serein, lorsque le métro serait fermé de si bonne heure ?
Trouver un taxi ? En commander un ? Y aller à pied ? Il faisait froid. Il avait neigé.

Gérone n'était pas la destination. Je devais prendre un train pour Figueres. Un bus pour Rosas.
Aller réveillonner je suppose, chez papa, sur la Costa Brava.
J'ai toujours enchaîné les jours de voyage à mes nuits blanches.
Ne pouvant trouver le sommeil qu'une fois à destination. Et le repos à bout de forces.
Ici, je n'ai ni l'excitation, ni la panique, à l'idée des mille choses à penser et à faire dans l'ordre.
Ce qu'il ne faudra pas oublier. Ce qu'il faut vérifier. Les billets. Les correspondances.

Ici, nous sommes le 4 février, anniversaire de mon amie Laetitia. Celui de la mort de ma mère.
15 ans qu'elle s'est éteinte aujourd'hui. 15 ans passés comme l'éclair. Quand le vide est intact.
Et je prendrai le train pour aller à Paris faire face à d'autres pentes de mes vies antérieures.
Je me demande pourquoi diable je suis allé me mettre dans cette galère.
Quand le climat semble vouloir me dissuader, à souffler son froid de canard et ses tempêtes de neige.
Comme pour me faire renoncer, menaçant d'immobiliser ou de retarder les TGV, semant le désordre,
les coupures d'électricité, et promettant des -10 pour les jours à suivre dans la capitale.
Le thermomètre peut descendre, je n'ai pas froid aux yeux. Ce n'est pas ce que je redoute.
Je vais aller me frotter aux vies que j'ai perdues, à celles que j'ai quittées, celles qui ne sont plus.
Le Paris de mes 20 ans, celui où maman m'avait accompagné, pour la prépa Sciences Po.
La nuit à Auxerre. Notre premier 14 Juillet en France. L'été 93.
Et ce déjeuner rapide dans une brasserie, sur le quai, avec vue sur l'Île de la Cité.
Avant ces épreuves à passer, rue du Cloître Notre-Dame, le trac au ventre. Incapable de manger.
L'appartement rue Vieille du Temple, où j'allais vivre deux mois, livré à moi-même et à la catastrophe.
Quand les boîtes à la mode allaient vite me détourner des objectifs souhaités. Pour trahir mes parents.
Jusqu'au Paris où, contre toute attente, orphelin mais amoureux, j'étais venu vivre cinq ans.

Entre les deux, étrangement, Montréal avait maintenu le lien avec cette ville.
Puisqu'il me fallait quitter le territoire régulièrement, retourner en France tous les deux mois.
Je faisais " le tour du poteau " au-dessus de l'Atlantique, et me posais toujours à Paris,
où mon frère résidait à l'époque, où je faisais la fête et retrouvais des amis.
Au retour du Québec, c'est une rencontre et des perspectives professionnelles qui m'y précipitaient.
Depuis Toulouse, Perpignan ou Barcelone, j'y retournais toujours assidûment.
Quelle ville vais-je retrouver demain ? Celle de mes 17 ans ? De ce premier séjour avec Laetitia ?

Celle de mes 20 ans ? Celle de l'année bordelaise ? Des années canadiennes ? Trop loin. Trop flou.
Mon éditeur me glisse l'idée qu'il faudrait que je m'y installe. Je vis à Barcelone et y suis très heureux.
J'ai trouvé un nid pour l'histoire d'amour qui m'anime à l'époque, sur les toits d'une rambla.
Catalogne à nos pieds. Et je suis ravi de connecter mon amour à mon enfance.
Dans la ville de mes souvenirs de vacances et d'une vie de couple possible.
Partir à Paris. Y vivre... Ok. Cela n'avait jamais été mon ambition.

Mais c'est le couple qui a migré. Moi avec. Pour échouer sur les côtes de Montmartre.
Si loin de celles de la Méditerranée. Aussi exotiques pour moi que l'Amérique du Nord.
C'était pourtant un lieu déjà plein de repères. D'anecdotes. D'aventures. De rencontres.
Et j'allais tisser, de façon plus serrée encore, un lien désormais impossible à dissoudre.
Six mois rue Cyrano de Bergerac. Les orages. Les ruptures. Et Véronique Sanson.
La faillite. Le désastre. Le déménagement rue du Square Carpeaux. Où je retournerai.
Même par -10. Battre le pavé de cinq ans de bonheurs insolents et de décrépitude.
M'arracher les tripes et les yeux à cette tranche de vie dont j'aime les cicatrices.
J'ai fui la ville comme un voleur. A bout de souffle. Pour me donner une nouvelle chance.
Cela fera bientôt deux ans que je suis parti. Que je suis revenu chez moi. A Perpignan.
Et voilà que je tremble à l'idée de revenir sur mes pas. Comme sur les lieux du crime.
Grâce à toi mon amour, j'ai la force d'aller affronter mes démons. Je suis prêt.
Tu m'as rappelé qui j'étais, et je peux me regarder en face. Regarder celui que je suis.
Regarder tous ceux que j'ai été. Celui qui a déçu ses parents à 20 ans. Celui qui était alcoolique.
Celui qui ne doutait de rien. Qui fut cynique, blessant et injuste avec ceux qui l'aimaient.
Grâce à toi, je me suis réveillé. J'ai arrêté de fuir. Ai demandé pardon. Pour le mal que j'ai fait.
Pourrai-je m'endormir ? Au milieu de visages qui viennent avec les ombres cogner à mes carreaux ?
Certains que je reverrai sans doute. Et ceux que je ne verrai plus. Et que j'ai tous aimés.

Deux ans sans Paris. 15 ans sans ma mère. Quand les deux vibrent encore dans nombre d'insomnies.
Le passé n'a plus, depuis toi, le poids de ses enclumes. Me soulageant de son emprise.
Tu l'as rendu aussi beau et léger qu'il aurait dû toujours être.
Je te dois ce miracle. Ou cette rédemption.
Il me faut embrasser le sommeil avec toi, et tout ce qui m'a fait. Tout ce que j'ai vécu.
Quand je ne vais pas loin. Qu'il n'y a pas de distances. Ni dans l'espace, ni dans le temps.
Entre soi et ceux à qui l'on pense. Où qu'ils soient.
Et que 15 ans ne sont rien.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Et le froid la chaleur

Publié le

Aussi vitale qu'est la mort à la vie,
aussi nécessaire qu'est la nuit pour le jour,
quand tout n'est possible que par opposition,
que tout ne peut exister vraiment que par son contraire,
il faut bien faire l'expérience du froid pour découvrir la chaleur.
Une expérience qui n'est peut-être pas ma favorite, mais que j'accepte comme telle,
lorsqu'elle participe à mon désir de printemps, et au plaisir que j'y éprouverai.
D'autant qu'à l'inconfort qu'elle impose, quand elle devient extrême,
elle rend des choses banales, du quotidien, parfaitement extraordinaires.
Quand le fait de se déplacer par exemple devient un exploit ou une prouesse.

Pouvoir se mouvoir d'un point à un autre, lorsqu'on n'y pense pas d'habitude.
Ajoutant au plaisir de retrouver son foyer une intensité rare.
Pouvoir se déshabiller dans un lieu abrité, se préparer une boisson chaude,
voir fumer son thé ou son café, se réchauffer les mains au bol ou à la tasse,
se faire couler un bain, se glisser sous la couette au cocon de son lit.
Des sensations primitives qui reviennent, délicieuses, au-delà du progrès
et des technologies, quand la nature, indifférente à notre degré d'évolution,
vient simplement nous rappeler quelques fondamentaux.
Les situations extrêmes ont cette vertu magnifique :
elles nous rappellent, et c'est une violence, que nous sommes vivants.

Quelque chose que nous noyons volontiers dans la précipitation de nos activités,
dans notre délire obsessionnel à satisfaire nos ambitions, à résoudre nos problèmes,
pour avoir l'impression d'avancer, parant au plus pressé, cherchant à combler des manques,
surfant entre nos besoins et nos rêves, entre nos obligations et nos désirs, tête baissée.
Et il faut, à la tempête de neige, aux caprices du ciel, que ce soit la nature qui nous dise Stop !
" Regarde petit. Décroche tes yeux de tes écrans. " Tu es un être vivant.

Je rentre à pied, les mains dans les poches, je traverse la ville.
Pas d'écharpe. Pas de gants. Pas de bonnet. J'ai décidé de ne pas subir le froid.
De ne pas lutter contre lui quand le combat est perdu d'avance. Je l'embrasse.
Mon sang afflue et s'affaire à la surface de mon visage. Mes oreilles perdent leur sensibilité.
Et je sens décuplé mon rythme cardiaque, comme je prends conscience de ma circulation sanguine.
J'ai la chance d'avoir un toit, une famille et des proches, un réseau social, des contacts,
la chance d'avoir gardé ce qu'on appelle l'estime de soi, et je ne vis pas dans la rue.
Ce froid n'est pas une menace pour moi. Mais il n'est pas non plus une simple contrariété.
Ce désagrément et cet agacement de citadin mal habitué, qui bougonne au moindre dérangement.
En effet, le froid vient ici tout déranger. Et s'il n'était pas mortel pour certains, il serait poétique.

Même si sa cruauté parfois meurtrière, est un préalable à l'émerveillement d'être en vie.
D'être là pour l'endurer. Pour l'éprouver. Comme je l'éprouve dans ma marche.
Il tend mes joue. Pique mes yeux. Me brûle aussi sûrement que le soleil de juillet.
Engourdit mes membres et mes mouvements. Et la fumée que j'expire n'est pas celle du tabac.
J'avais été témoin, en Nouvelle France, que l'humain s'adaptait à toutes les extrémités.
Que la vie continuait par -20, -40, même si l'on devait attendre pour enterrer ses morts.
Quand la terre gelait sur deux mètres de profondeur, qu'il fallait conserver les corps dans des frigos
pour les mettre en terre plus tard, au printemps, quand la nature y serait disposée.
Et la neige était toujours accueillie comme une fête, lorsque, à zéro degré, le mercure était remonté.

Je reviens chez moi, lifté par la température, avec cette chaleur que provoque le grand froid.
Et celle d'une idée simple : il peut faire -5, les jours n'en rallongent pas moins.
Et nous marchons assurément vers les réjouissances des saisons à venir.
J'imprime sur ma peau la glace de l'hiver pour jouir d'autant plus quand il en sera temps,
des baisers voraces du soleil aux chaleurs qui suivront, des fièvres du bronzage et de la canicule,
de ces longs mois où nous serons tous prompts à chercher autant l'ombre que la fraîcheur,
et pousserons le vice jusqu'à manger des glaces.
Je marche dans l'hiver que je ne boude pas, quand je serai ému de voir à mon platane,
les premiers bourgeons, l'éclosion végétale, le réveil de tout ce qui n'était pas mort,
la ville transformée par l'assaut des feuillages, qui à Paris me faisait douter de mon itinéraire,

quand je ne reconnaissais plus les avenues, ou perdais mes repères, dissimulant les façades,
les enseignes des boutiques, en déployant des voûtes que j'avais oubliées.
Il faut bien la pluie pour qu'on se shoote à l'odeur d'après la pluie.
Qu'elle pleuve pour que l'on s'émerveille à la lumière d'après la pluie.
Et je remercie la tristesse de l'hiver, quand elle sait être voluptueuse, inspirante, constructive,
de préparer l'ivresse des retrouvailles au printemps qui surgit. Qui est une autre violence.
Si mon cœur se serre, ce n'est pas oppressé par la température et le vent sibérien.
C'est au regard vide de cet homme qui demande : " Vous n'avez pas une pièce ?... "
Une pièce pour manger. Quand ce n'est pas le froid qui tue. Mais seulement l'exclusion.
J'ai le souvenir d'un homme, Cours de l'Yser à Bordeaux, qui avait un lieu pour ses cartons.
Nous étions quelques-uns dans ma résidence, à ne pas claquer la porte de l'immeuble,
pour qu'il puisse entrer à sa guise dans le hall, où il passait parfois ses nuits les plus froides.
Un matin d'hiver, sur le trottoir, à la place de ses cartons, j'ai trouvé une couronne de fleurs.
Et j'ai su qu'il n'était plus besoin de laisser la porte ouverte.
Pour les exclus dont la seule adresse est la rue, l'hiver est une menace.
Comme le printemps, et l'été, et l'automne. Puisque la vie-même est un danger de mort.
Et que l'attention que nous portons à nos frères ne devrait pas attendre la magie de Noël.
Quand elle ne devrait pas attendre qu'ils se trouvent à la rue.
J'ai un sale goût dans la bouche en rentrant me chauffer au souffle du radiateur.
Quand la misère des uns, par opposition, rend existante la chance des autres.
Comme la mort la vie. Comme le jour la nuit. Et le froid la chaleur.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

Voir les commentaires

Mon ancrage

Publié le

Où que la vie me porte, j'y reviendrai toujours.
Perpignan. Où la mère est enterrée.
Et l'amour éternel.

 

Philippe LATGER
Février 2012 à Perpignan

Voir les commentaires